ardente. Non cette ambition sombre et funeste qui fait les criminels
atroces, mais cette ambition généreuse et ouverte qui fait regarder haut
et ferme devant soi.
Le travail, ce divin consolateur, combla l'abîme des désirs qu'il
sentait en lui.
Il travaillait pour arriver. Il voulait se faire un nom, lui qui n'avait
pas de nom; un état, lui qui n'avait ni état ni protecteurs, ni aucun
moyen de parvenir; une famille, lui qui n'avait pas même un ami dans le
sein duquel il put verser ses douleurs ou ses espérances.
Lorsqu'il atteignit dix-sept ans, il voulut partir pour l'armée.
--Avec mon courage, disait-il, avec mon savoir, je serai tué ou j'aurai
un beau grade avant la troisième campagne. Au jour du combat, il pleut
sur le champ de bataille des cordons, des épaulettes et des brevets de
noblesse. Je me ferai noble par le sang.
Mais Cosimo combattit cette résolution. Il représenta à son jeune maître
que le marquis désapprouverait cette entreprise. Il pouvait revenir d'un
jour à l'autre. Quelle consolation resterait-il à ses vieux jours si son
enfant bien-aimé venait à être tué!
Olivier se rendit à toutes ces raisons et essaya, en désespoir de cause,
de se frayer un chemin dans la magistrature. Mais, là, il fallait au
moins un premier protecteur.
Cosimo leva toutes les difficultés. Grâce à de mystérieuses relations, à
des lettres de recommandation obtenues en cachette par le vieux
serviteur, Olivier fut admis en qualité de secrétaire près de messire de
Mondeluit, conseiller au Châtelet, membre du parlement, un des hommes
les plus justement considérés de la magistrature d'alors.
Convaincu de la nécessité de s'instruire et de s'instruire vite, Olivier
se consacra tout entier à sa nouvelle profession.
Rien ne lui coûta, ni les rebutantes recherches, ni les veilles
prolongées; à la science aride des lois, il avait donné tout ce qu'il
avait en lui de passion.
Souvent Cosimo, épouvanté des écrasants labeurs de son jeune maître, se
prenait à regretter le jour où il lui avait facilité les moyens
d'arriver près de messire de Mondeluit; il le conjurait de prendre
quelques vacances.
--Vous vous tuez, monsieur, lui disait-il; est-il raisonnable, vraiment,
de travailler ainsi que vous le faites, jusqu'à compromettre votre
santé? Ne devriez-vous pas suivre un peu les plaisirs des jeunes
seigneurs de votre âge? Car, enfin, rien ne vous serait si aisé.
--Tu crois, mon vieil ami?
--Certes, monsieur; car enfin vous êtes riche et nous ne dépensons
seulement pas le quart des revenus que vous a assurés M. le marquis, mon
digne maître; nous vivons, c'est-à-dire vous vivez presque comme un
gueux; excusez-moi, je veux dire comme un pauvre cadet ou comme un
malheureux clerc.
N'était la facilité avec laquelle vous prodiguez l'argent pour soulager
les infortunes que vous rencontrez sur votre route, je croirais presque
que vous êtes avare, ce qui est une bien lamentable infirmité pour un
seigneur jeune et beau comme vous l'êtes.
Olivier souriait aux remontrances de son fidèle serviteur.
--Tu m'appelles seigneur, répondait-il, et tu ne saurais seulement me
dire mon nom.
Est-ce avec ce nom d'Olivier que je puis me présenter et faire figure
dans le monde? Veux-tu que je vole un titre auquel je n'ai aucun droit?
Car enfin le marquis n'est pas mon père, tu le sais comme moi. Il m'a
trouvé chez des paysans qui eux-mêmes m'avaient ramassé on ne sait où?
Cette fortune que je dois au marquis n'est entre mes mains qu'un dépôt.
Je puis user de ses bienfaits pour mon existence, non pour mes plaisirs.
Ce nom que je n'ai pas, laisse-moi donc le gagner avec une fortune.
Il est noble, il est grand d'être le premier d'une famille; je serai,
moi, le premier de ma famille.
Alors Cosimo secouait tristement la tête et, pour quelques jours,
faisait trêve de remontrances.
Il n'était pas convaincu; mais, habitué à obéir aveuglément aux moindres
désirs du jeune homme, il eût cru manquer à son devoir en l'importunant.
Et certes ses lamentations eussent été vaines et se fussent brisées
contre la volonté ferme du jeune homme.
Olivier allait bientôt recevoir la récompense de ses travaux.
Aimé et estimé du conseiller, il n'avait pas tardé à devenir son ami et
son confident, bien plus que son secrétaire.
Tels avaient été les progrès du jeune homme que, dans les premiers
temps, ils avaient stupéfié le sévère magistrat. Chaque jour, il
s'ébahissait de trouver tant de science, de profondeur, de lucidité,
alliées à tant de jeunesse.
Et, au bout de moins de trois ans, messire de Mondeluit considérait
Olivier comme un autre lui-même.
Bien plus, il n'entreprenait jamais rien sans lui demander son avis, et
il n'hésitait pas à lui confier l'entière direction des affaires les
plus difficiles et les plus embrouillées.
Partout, cet honnête homme allait prônant les merveilleux talents de son
jeune secrétaire, son assiduité, sa patience, toutes ses qualités, en un
mot.
--Le temps n'est pas éloigné, disait-il souvent à ses collègues, où ce
jeune homme sera une des gloires, une des lumières de la magistrature
française.
Telle était exactement la situation d'Olivier, lorsque, pour la première
fois, il aperçut la fille du riche Hanyvel.
Cet amour, tout d'abord, lui parut sans danger:
--Je l'aimerai de loin, se disait-il, comme un frère; je l'adorerai
comme une divinité placée bien au-dessus des vœux des pauvres
humains.
Elle sera le rayon de ma nuit profonde, l'étoile de ma vie. C'est elle
que j'invoquerai à mes heures de découragement.
Jamais elle ne saura que j'existe, mais je serai là pour veiller sur
elle, et je ne l'importunerai de ma présence que si jamais elle a besoin
d'un obscur dévouement.
Ainsi parlait Olivier tout en suivant des yeux la jeune fille, qui
courait rieuse le long des pelouses, ou se promenait pensive sous les
longues allées de tilleuls du jardin.
Il ignorait, l'imprudent, que chaque jour la passion grandit et
s'exalte, que les obstacles l'irritent, que la solitude l'affole
jusqu'au jour où, maîtresse souveraine, elle s'empare de l'esprit et du
cœur, de toutes les facultés, de tout l'être.
Mais après moins de quinze jours il en était réduit à reconnaître et à
s'avouer l'immensité de son amour; à se dire que désormais sa vie ne
serait plus qu'un insoutenable supplice.
Toutes les flammes de son cœur, toutes les ardeurs de la passion si
longtemps étouffées en lui, éclataient furieuses.
Il se sentait incapable de se maîtriser et d'arracher de son cœur
l'image de celle qu'il aimait.
Déjà il cherchait dans sa tête les moyens de se rapprocher d'elle, de
respirer l'air qu'elle respirait, d'effleurer sa robe, d'entendre le son
de sa voix.
--Mais à quoi cela me servirait-il, malheureux que je suis? s'écriait-il
alors avec rage; ne serais-je pas couvert de huées le jour où l'on
apprendrait que j'ai osé lever les yeux jusqu'à elle!
Il n'est que deux baguettes magiques pour forcer la porte d'un financier
et obtenir la main de sa fille: l'or ou la noblesse.
Et je suis pauvre, et je suis un enfant trouvé! Si encore le marquis de
Florenzi était près de moi!... Eh! que pourrait le marquis?
Sais-je seulement quel est cet homme mystérieux qui sème l'or à pleines
mains, qui habite des palais comme n'en ont pas nos princes, qui semble
tout-puissant et qui est obligé de fuir, de s'exiler, qui se cache comme
un malfaiteur...
Oh! malheur! voici que maintenant, dans ma folie, j'insulte mon
bienfaiteur!...
Oh! pardon! pardon! vous, mon seul ami, mon second père; pardon, je suis
un misérable, un insensé, j'ai perdu la possession de moi-même...
Et, anéanti, écrasé de douleur, foudroyé par la conscience de son
impuissance, il se laissait tomber sur son fauteuil et versait des
torrents de larmes.
Alors il songeait au suicide. Mourir... cette idée était pleine de
charmes; c'était comme l'image d'un repos délicieux, un verre d'eau
glacée au malheureux qui, dans les sables du désert, meurt de soif et de
chaleur.
--Mais, alors, je ne la verrais plus, se disait-il.
Et, dans ce dernier abîme du malheur, il sentait tout son courage
l'abandonner.
C'était chaque jour quelque crise semblable, et, au bout d'un mois de
cette insoutenable existence, il était devenu méconnaissable.
Tous ses projets d'avenir étaient rompus. Que lui importait une
profession qui ne pouvait le rapprocher de celle qu'il aimait? Il avait
renoncé à ses travaux; il ne paraissait plus chez M. de Mondeluit. Il ne
vivait véritablement que pendant une heure de la journée, celle où la
fille de Hanyvel se promenait dans le jardin.
Le reste du temps, il errait comme un corps abandonné de son âme.
Espérant tuer le souvenir à force de fatigues, il louait des chevaux et
courait du matin au soir, par tous les temps, dans les environs de
Paris; le soir, fort avant dans la nuit, quelquefois il rentrait, brisé
de lassitude, se tenant à peine debout; mais ce n'était qu'une
souffrance de plus ajoutée à ses autres souffrances; les nuits qui
suivaient ces journées étaient nuits sans sommeil.
Inquiet de la subite disparition de son secrétaire, le conseiller vint
lui-même s'informer de la cause qui le retenait ainsi loin de lui.
Olivier répondit qu'il était malade, et, comme son maître
l'interrogeait, il répondit d'une façon si vague, si singulière, on
voyait si bien que son esprit était ailleurs, que M. de Mondeluit,
effrayé, sortit en faisant à Cosimo toutes sortes de recommandations.
A vrai dire, elles étaient parfaitement inutiles, le vieux serviteur
était dans un état d'angoisse inexprimable.
Dès les premiers jours, ainsi qu'il l'expliqua au conseiller, il
s'était aperçu de quelque chose, mais, pensant qu'il s'agissait
simplement d'une amourette, loin de s'en affliger, il s'en était réjoui.
Lorsqu'il avait reconnu son erreur, il avait voulu parler à son jeune
maître, essayer quelques timides observations; mais Olivier, dur pour la
première fois de sa vie, lui avait brutalement enjoint de ne pas se
préoccuper de ses affaires.
--De sorte, monsieur le conseiller, conclut Cosimo, que je ne sais
vraiment que faire et que je ne vois que vous qui puissiez me sortir de
mes anxiétés.
--Je ne vois rien à tenter, répondit le magistrat; tâchez seulement
d'éloigner votre maître de Paris, ne fût-ce que pour quelques jours.
Cosimo essaya de suivre ce conseil; mal lui en prit.
Un matin, après une nuit d'insomnie et de désespoir, nuit pendant
laquelle il avait été vingt fois sur le point de se débarrasser d'une
vie qui lui devenait à charge:
--Que je suis donc fou, se dit-il, de me laisser réduire à cet état par
mon imagination, pour une jeune fille à laquelle je n'ai jamais adressé
la parole, qui ne sait même pas que j'existe, qui en aime peut-être un
autre!
Et dire que je ne sais même pas son nom...
Une idée subite traversa son cerveau.
--Mais ce nom, continua-t-il en parlant tout haut, emporté par son
délire, ce nom, je puis le savoir; je n'ai qu'à descendre dans la rue, à
interroger...
Et sans même prendre le temps de jeter un manteau sur ses épaules, il
descendit tout courant.
--Monsieur, lui cria Cosimo, monsieur...
Il ne répondit pas; le fidèle serviteur s'élança sur les traces de son
jeune maître; mais l'âge avait alourdi ses pas; arrivé à la porte de la
rue, il ne vit plus personne. Après avoir marché vainement dans les rues
environnantes, il remonta tristement.
--Je suis un mauvais gardien, se disait-il; comment oserai-je jamais
reparaître devant M. le marquis? il m'avait confié un dépôt sacré, et je
n'ai pas su veiller dessus.
Olivier, pendant ce temps, rôdait autour des portes de l'hôtel Hanyvel;
il attendait la sortie de quelque laquais pour entrer en conversation
avec lui.
Enfin, un valet parut sur la porte. Mais, au moment de s'adresser à cet
homme, la résolution manqua au timide amoureux; il fit quelques pas
vers lui, puis rebroussa chemin.
Cependant l'heure s'avançait; les portes et les fenêtres s'ouvraient;
Paris s'éveillait; les rares marchands de ces rues aristocratiques
ouvraient les volets de leurs boutiques, les laquais allaient et
venaient.
Même on commençait à regarder curieusement ce jeune homme à la mine pâle
et défaite, sans habit et sans chapeau, qui se tenait immobile, appuyé
sur une borne de la porte d'un hôtel.
--Allons, assez de lâcheté comme cela! se dit Olivier, il faut agir.
Et résolument il s'avança vers un domestique chamarré d'or sur toutes
les coutures, qui sortait de chez Hanyvel.
Il se trouva que la précipitation d'Olivier à descendre de chez lui le
servait bien.
Le laquais, jugeant le jeune homme sur le costume, le prit pour un
serviteur d'une maison voisine.
C'est donc sans façon qu'il accepta un verre de vin que lui offrit
Olivier, et qu'ils allèrent boire chez un suisse du voisinage; car à
cette époque presque tous les concierges,--pour rien au monde je
n'écrirais le mot _portier_, à cause du mien,--des maisons riches
avaient un petit réduit où ils _vendaient vin_.
Après une conversation insignifiante, dont Olivier se tira assez bien
pour n'inspirer aucun soupçon, il se hasarda à demander au domestique,
de la voix la plus indifférente qu'il put prendre, le nom de la fille de
la maison. Le laquais répondit qu'elle s'appelait Henriette.
C'était tout ce que voulait savoir Olivier. Cette réponse obtenue, il
fut sur le point de s'enfuir, la prudence le retint.
Il causa encore pendant quelques minutes de choses et d'autres, et
enfin, jugeant avoir assez fait, il paya et regagna précipitamment son
logis, le cœur bondissant de joie, plus heureux qu'il ne l'avait été
depuis longtemps.
A sa vue, Cosimo ne put retenir une joyeuse exclamation.
Olivier courut à lui, et, le serrant entre ses bras:
--Mon ami, mon vieil ami, mon fidèle, elle se nomme Henriette; je suis
le plus heureux des hommes.
--Alors, monsieur, reprit Cosimo, vous vous déciderez peut-être à
déjeuner, à prendre au moins quelque chose pour vous donner la force de
supporter votre bonheur.
--Tout ce que tu voudras, mon fidèle... Et se parlant à lui-même:
Henriette, murmurait-il, fut-il jamais nom plus doux à prononcer...
Henriette!
--Bien évidemment, se dit Cosimo attristé de cette exclamation, mon
pauvre jeune maître est un peu fou.
Ah! j'en ai bien vu dans ma jeunesse, des jeunes seigneurs amoureux;
mais jamais de cette façon singulière; ils n'en perdaient pas le manger,
eux, encore moins le boire...
Prononcer le doux nom de celle qu'il aimait, se le répéter à lui-même,
suffît pendant deux ou trois jours au bonheur d'Olivier.
Bientôt il désira plus.
--Il faut que je la voie de près, pensa-t-il, que je puisse m'incliner
devant cette beauté céleste.
Et de nouveau, un matin, il alla s'embusquer à la porte de l'hôtel
Hanyvel, bien décidé à ne quitter la place que lorsqu'il aurait vu
sortir Henriette.
La jeune fille était-elle malade, était-elle absente? C'est ce que ne
pouvait savoir le jeune homme; toujours est-il que durant trois jours
il attendit en vain.
Le quatrième, qui était un dimanche, comme il commençait à se
désespérer, la lourde porte de l'hôtel roula sur ses gonds, et la jeune
fille parut, plus belle, plus radieuse encore que ne la rêvait Olivier.
Derrière elle s'avançait un domestique portant un livre d'heures et un
carreau de velours. Après quelques hésitations, le jeune homme se décida
à la suivre. Elle se rendait à l'église voisine.
--Comment n'avais-je pas songé à cela! se disait Olivier, fut-il jamais
moyen plus simple de la contempler et de l'adorer à mon aise!
Et ses yeux ne pouvaient se détacher de la jeune fille qui priait avec
recueillement. Olivier ne tarda pas à s'assurer qu'Henriette venait
ainsi à la messe presque tous les matins.
Il pensa que son bonheur était assuré. Il se répétait cent fois le jour
qu'il pourrait, à son gré, voir, admirer celle qui désormais occupait
toute sa vie.
Il ne se demandait même pas si Henriette l'avait remarqué.
Et pourtant il en était ainsi. La jeune fille avait ressenti une émotion
étrange à la vue de ce jeune homme que, chaque matin, elle rencontrait
accoudé à l'un des piliers de l'église. Involontairement son cœur
s'était élancé vers lui.
Olivier, il faut le dire, était bien digne de cette sympathie; il avait
un de ces visages dont la douceur n'exclut ni la fierté ni l'énergie;
une fine moustache noire estompait sa lèvre supérieure, sa joue avait
encore le velouté de l'adolescence; enfin, sa pâleur et sa mélancolie
donnaient à sa physionomie une ravissante expression, ses yeux grands et
expressifs, tour à tour tristes ou rayonnants d'audace, semblaient comme
le miroir de cette âme si généreuse et si noble.
Il n'y avait pas à se tromper à ces regards que faisait trembler
l'émotion.
Sans doute, Henriette, involontairement, avait fait toutes ces
remarques, car la première fois que ses yeux rencontrèrent ceux
d'Olivier, elle mit dans son regard les plus exquises caresses d'un
chaste amour.
Sous ce regard, le jeune homme chancela. Jamais, dans ses rêves les plus
insensés, il n'avait rêvé un pareil bonheur. Il rentra chez lui en
disant que désormais il avait assez vécu, qu'il n'avait plus rien à
souhaiter sur cette terre.
Ce qui n'empêcha que le lendemain, à l'heure accoutumée, il était
accoudé le long d'un des piliers de l'église.
Cette fois, il sortit un peu avant la jeune fille, et, pour la voir
passer, il s'arrêta sous le porche.
Henriette l'avait aperçu. Soit émotion, hasard, ou intention presque
irréfléchie, elle laissa tomber son livre d'heures. Olivier se
précipita, et, ramassant le livre, le rendit à Henriette. Elle pâlit
d'une inexprimable émotion; puis, se remettant:
--Merci, monsieur, dit-elle au jeune homme, d'une voix d'or, qui le
plongea dans une nouvelle extase.
A dater de cet important épisode de ses amours, chaque matin, à la fin
de la messe, Olivier devançait Henriette, et, s'arrêtant près de la
porte, il lui offrait respectueusement l'eau bénite. Ils ne s'étaient
pas parlé encore, mais ils savaient à n'en pas douter qu'ils s'aimaient.
Ils en avaient une certitude que ne leur eussent pas donnée tous les
serments de la terre.
--Il faut oser enfin, se dit Olivier.
Et il écrivit une petite lettre qu'il plia soigneusement, de manière à
la réduire au moindre volume possible. Pendant la messe, à un moment où
Henriette levait les yeux sur lui, il lui montra le papier qu'il avait
gardé à la main.
Elle rougit, baissa les yeux, comme indignée, peut-être l'était-elle
réellement, mais à sa sortie, une seconde fois, elle laissa tomber son
livre. Olivier le ramassa encore, mais lorsqu'il le lui remit il avait
eu le temps d'y glisser le billet.
Elle le remercia froidement et presque sans le regarder.
Olivier se sentit froid au cœur de ce maintien de glace.
--Malheureux! s'écria-t-il, qu'ai-je fait! J'étais heureux et voici que
j'ai compromis mon bonheur; ah! s'il en est ainsi, je saurai me punir de
ma folie.
Ce billet n'était rien moins qu'un rendez-vous.
A l'une des extrémités du jardin, dont souvent il avait fait le tour, à
l'endroit le plus ombragé, Olivier avait remarqué une brèche.
On avait négligé depuis longtemps de la réparer; mais pour fermer
l'accès aux maraudeurs de nuit on y avait établi une solide cloison de
planches.
Ces planches étaient assez éloignées les unes des autres pour que, dans
l'intervalle, on pût y passer la main. Au dedans, il n'y avait rien à
craindre; au dehors, on ne risquait rien, cette partie du jardin donnant
sur un désert.
C'est là qu'Olivier conjurait Henriette de se rendre, le soir même, à la
tombée de la nuit. Il connaissait assez les habitudes de la maison de
Hanyvel pour savoir qu'à cette heure-là la jeune fille devait être
libre.
Revenu chez lui, il s'enferma dans sa chambre et attendit l'heure avec
une mortelle anxiété. Ses craintes étaient telles qu'il n'avait même
plus le courage de réfléchir.
Dans l'après-midi, Henriette parut dans le jardin. D'ordinaire, son
premier regard était pour la mansarde, ce jour-là elle affecta de ne pas
lever les yeux.
Penché imprudemment à sa petite fenêtre, au risque de se rompre le cou,
Olivier la suivait à travers les méandres du jardin. Bientôt elle
disparut sous les arbres.
Cet incident rendit quelque courage au pauvre amoureux; il pensa qu'elle
allait visiter et reconnaître l'endroit du jardin dont il lui avait
parlé dans sa lettre.
Enfin, le soir vint. Bien longtemps avant l'heure fixée, Olivier était
assis sur une pierre, non loin de la barrière des planches.
Il faisait grand jour encore et il calculait combien de temps il avait
encore à attendre, lorsque le bruissement d'une robe sous la charmille
du jardin lui annonça la présence d'Henriette.
Il se leva en chancelant, il voulut parler, mais les battements de son
cœur l'étouffaient, la voix s'arrêta dans sa gorge aride.
L'amour de tête a toujours de l'esprit, de l'à-propos, il sait
habilement saisir les occasions; peut-être est-ce pour cela que les
femmes n'aiment que ceux qui ne les aiment pas; l'amour vrai est
maladroit toujours, mais sa maladresse est souvent sublime.
Ne pouvant parler, Olivier se laissa tomber à genoux en élevant ses
mains jointes au-dessus de sa tête.
--A demain, lui dit une voix argentine.
Et une petite main se glissa dans un intervalle des planches: Olivier
saisit cette main et la couvrit de baisers; mais la main se retira...
Il resta de longues heures au même endroit, en extase, insensible à tout
ce qui l'entourait.
VIII
PREMIERS MALHEURS
Le lendemain de ce jour eut bien d'autres lendemains encore. Les deux
amants prirent l'habitude de ces douces causeries de chaque soir.
Jamais plus chaste amour ne ravit deux cœurs plus dignes l'un de
l'autre.
Olivier voulut se faire pardonner son audace. Peu à peu, sans
réticences, sans détour, Olivier raconta son histoire à Henriette.
--Hélas! mon amie, je suis indigne de vous.
--Non, répondait la jeune fille, puisque mon cœur vous a choisi.
--Votre père consentira-t-il jamais à notre union?
--Pourquoi non? Qu'était-il avant d'être riche?
--C'est vrai, ma douce Henriette; mais malgré mon peu d'expérience du
monde, je sais fort bien que ceux qui sont arrivés n'aiment pas à se
rappeler d'où ils sont partis.
--Mon père n'est pas ainsi.
--Dieu le veuille!
--Et, d'ailleurs, n'avez-vous plus de courage? Conquérir une position,
est-ce donc si difficile, lorsque celle que l'on aime doit en être le
prix? et vous m'aimez, n'est-il pas vrai, mon ami?
--Oh! mille fois plus que je ne saurais vous le dire, que vous ne
sauriez l'imaginer.
Et, pour la centième fois, Olivier reprenait le triste récit de ses
tortures avant le jour où, pour la première fois, sa main avait touché
celle de son Henriette.
Il avait alors repris ses travaux avec plus d'acharnement que jamais, et
avec un tel succès que le conseiller lui-même lui avait annoncé qu'il
allait s'occuper de faire les démarches nécessaires pour lui obtenir une
place, premier acheminement vers une grande position.
Plus que jamais l'espérance dorait le ciel des deux amants, lorsqu'un
soir, en arrivant au rendez-vous, Olivier y trouva Henriette. Il avait
cependant devancé l'heure.
--Nous sommes perdus, lui dit-elle en fondant en larmes.
--Qu'y a-t-il, grand Dieu?
--Mon père a trouvé un parti pour moi,... à ce qu'il dit...
--Il veut vous marier?
--Il le veut, et avant la fin de ce mois.
--Et avez-vous pu consentir, vous, Henriette?
--O Olivier! pouvez-vous être injuste et ingrat à ce point; pouvez-vous
ainsi méconnaître votre amie? J'ai tout fait, hélas! j'ai pleuré, j'ai
supplié, je me suis traînée aux pieds de mon père...
--Il a pu résister à vos larmes?
--J'ai été jusqu'à lui dire que j'en aimais un autre:--«Eh! que
m'importe!» m'a-t-il répondu.
--Oh! malédiction! s'écria Olivier; Henriette, le nom de cet homme que
l'on vous destine? son nom! son nom!...
--Mon ami, votre colère m'épouvante; ce nom, je ne vous le dirai pas.
Mais, croyez-moi, ne m'accusez pas, j'ai résisté, je résisterai encore;
dût-on me traîner à l'autel, on ne m'arrachera jamais le: Oui! fatal qui
doit m'enchaîner à un autre.
--Oh! merci, mille fois merci! mais que devenir, que devenir?...