Ses yeux enfin, bleus et profonds, avaient des scintillements d'étoiles

par une belle nuit de mai.

Ébloui de cette beauté surnaturelle, le jeune homme ferma les yeux.

Lorsqu'il les rouvrit la vision avait disparu, elle s'était évanouie

comme un de ces rêves enchantés que l'on fait à vingt ans.

Ce n'était pas un songe, elle devait lui apparaître encore, cette vision

céleste...

Mais c'en était fait de son bonheur si tranquille jusque-là.

A demi-caché sous les plis d'un rideau, ses journées entières se

passaient à épier la venue de la jeune fille dans le jardin.

Paraissait-elle, il s'enivrait de sa vue. Pour la mieux regarder, il eût

voulu pouvoir arracher tous ces arbres qui faisaient ses délices

quelques jours auparavant et dont les feuilles à chaque instant la

cachaient à sa vue.

Tous les matins, à la même heure à peu près, elle venait visiter une

magnifique volière placée au milieu d'un massif de plantes rares!

c'était pour le jeune homme le plus beau moment de la journée.

Il l'aimait?

Et déjà son amour était si grand, si immense, qu'il ne tarda pas à

reconnaître que désormais sa vie était perdue; qu'il avait au cœur

une de ces passions profondes dont on meurt, parce qu'elles sont sans

espoir.

Hélas! cette jeune fille était promise sans doute à quelque financier

riche comme un galion, ou à quelque grand seigneur désireux de redorer

son blason.

Et lui, qui avait osé lever les yeux sur elle, qui l'aimait de toutes

les forces de son âme, d'où lui venait cette audace? qui était-il?

Il s'appelait Olivier et ne se connaissait ni parents, ni famille, ni

personne au monde qu'il pût nommer de ce doux nom d'ami. A peine il

savait son âge et il ignorait jusqu'au lieu exact de sa naissance.

Souvent il avait cherché à ressaisir les fugitifs souvenirs de ses

premières années, il ne se rappelait rien de précis; les quelques

tableaux de son enfance, restés en sa mémoire, étaient vagues,

indistincts, confus, comme ces réminiscences du rêve à l'heure où

l'esprit flotte encore entre la veille et le sommeil.

Il se rappelait vaguement avoir été élevé à la campagne, au milieu des

paysans.

En fermant les yeux, il croyait voir encore une petite ferme couverte de

chaume, bâtie sur le bord d'une grande route à quelque pas d'un bois

immense.

Il se souvenait encore des compagnons de ses premiers jeux, trois ou

quatre petits paysans bien pauvres, bien sales, à peine vêtus, avec

lesquels il allait se rouler dans les herbes ou jeter des pierres dans

un petit ruisseau aux eaux bleues, qui coulaient à l'extrémité d'un

grand jardin.

Là, s'arrêtaient toutes ses notions sur son passé, jusqu'au jour où il

avait quitté la ferme pour n'y plus revenir.

Ce grand jour, par exemple, était resté merveilleusement présent à son

esprit. C'était le premier épisode bien distinct de sa vie, le plus

décisif aussi sans doute.

Un matin, un carrosse qui lui avait semblé magnifique, mené grand train

par quatre chevaux et deux postillons, s'était arrêté devant la ferme.

Un vieux gentilhomme, que deux laquais traitaient avec le plus profond

respect, en était descendu et avait demandé à se rafraîchir et à se

reposer quelques instants.

Naturellement sa demande avait été accueillie. Tous les gens de la

ferme, ravis de la présence d'un si riche seigneur dans leur pauvre

demeure et comptant sans doute sur une généreuse récompense, s'étaient

empressés autour de l'étranger et s'étaient, à qui mieux mieux,

efforcés de prévenir tous ses désirs.

Le gentilhomme cependant les laissait faire, sans paraître y prendre

garde, avec cette suprême indolence des gens persuadés que tous les

hommages leur sont dus. De tous les mets qu'on avait disposés pour lui

sur une table rustique, à l'ombre d'une tonnelle, devant la porte de la

ferme, il ne voulut accepter que quelques fraises et une jatte de lait.

Alors il s'était pris à regarder curieusement les marmots qui se

tenaient debout à quelques pas, saisis d'admiration et de crainte,

éblouis sans doute par la richesse de ses habits. Après un muet examen,

qui dura près d'un quart d'heure, il s'entretint tout bas avec le

fermier et sa femme.

Les propositions que l'étranger faisait aux pauvres habitants de la

ferme étaient, paraît-il, bien séduisantes, car le mari et la femme

poussèrent une exclamation de joie et commencèrent un long chapelet de

remerciements et de protestations.

Le gentilhomme les interrompit en jetant sur la table une bourse assez

lourde, dont le fermier s'empara avec avidité.

La fermière, elle, prit la main du petit Olivier, qui l'appelait maman

comme, les autres, et, l'attirant près de l'étranger:

--Regarde bien ce digne seigneur, que le ciel bénisse, mon _fils_, il

veut faire ton bonheur. Nous étions trop pauvres pour t'élever, il va

t'emmener avec lui. Il te donnera de beaux habits et de bonnes choses à

manger; ainsi, remercie-le bien et tâche d'être sage et de l'aimer comme

si tu étais son fils.

Ces paroles avaient si vivement frappé l'imagination de l'enfant, que,

jeune homme, il croyait encore les entendre résonner à son oreille.

Mais, au moment où elles furent prononcées, elles lui parurent un arrêt

terrible. Il n'y comprit rien, sinon qu'il allait quitter la ferme, ceux

qu'il appelait son père, sa mère, ses frères, qu'il ne les reverrait

plus; qu'il allait être obligé de suivre cet homme à l'air si sévère et

si dur qu'il ne connaissait pas.

Il poussa des cris déchirants, et de ses petites mains se cramponnant à

la fermière, il se débattit de toutes ses forces et se défendit tant

qu'il put contre celui qui voulait l'emmener.

Mais ses chétifs efforts furent vains. Les deux laquais le saisirent, le

transportèrent dans le carrosse où déjà était remonté le gentilhomme,

la portière se referma, les fouets claquèrent et les chevaux partirent

au galop.

Longtemps l'enfant pleura, la tête cachée entre les coussins du

carrosse. Mais les plus grandes douleurs s'usent vite à cet âge; la

source de ses larmes se tarit, et bientôt il s'enhardit jusqu'à regarder

entre ses doigts, légèrement écartés, celui qui venait de l'enlever si

brusquement à sa famille. Il lui trouva l'air doux et bon.

Le gentilhomme, qui n'avait cessé de l'observer, l'attira alors à lui,

le prit sur ses genoux, et, écartant les cheveux bouclés de l'enfant, le

baisa doucement sur le front.

--Cesse de pleurer, mon petit ami, lui dit-il d'une voix caressante, ne

vois-tu pas que je t'aimerai bien? Tu seras bien plus heureux avec moi

qu'avec les pauvres gens que nous venons de quitter; car je suis très

riche, très riche, et désormais tu seras mon fils. Tu n'auras qu'à

désirer, et aussitôt tes désirs seront exaucés. Voyons, veux-tu que je

sois ton père?

Le souvenir de la ferme, de celle qu'il appelait sa mère, traversa le

cœur du pauvre petit, et de nouveau il se mit à sangloter et à se

débattre en criant:

--Maman! maman! Je veux retourner près de maman.

--Ah! murmura le vieillard, à cet âge heureux tous les mauvais instincts

dorment encore dans le cœur de l'enfant; mais le germe y est, et je

saurai bien les éveiller lorsque cela sera nécessaire.

Et il se reprit à caresser son petit compagnon.

--Comment te nommes-tu, mon enfant? demanda-t-il d'une voix qu'il

cherchait à faire la plus douce possible.

--Olivier.

--Eh bien! mon petit Olivier, pour commencer ta nouvelle existence, nous

allons aller t'acheter de beaux habits, car nous voici arrivés à une

grande ville; mais sèche tes pleurs.

La voiture, en effet, entrait au grand galop à Compiègne. Elle s'arrêta

devant la plus belle hôtellerie, et un courrier avait sans doute précédé

le voyageur, car l'hôte, son bonnet à la main, l'attendait sur le seuil

et, s'inclinant respectueusement, lui offrit de le conduire à

l'appartement qu'on avait préparé pour lui.

En moins d'une demi-journée, grâce à la facilité avec laquelle l'or

glissait entre ses doigts, le vieux gentilhomme fit habiller son petit

protégé.

On le parfuma d'essences, on le confia à un coiffeur, si bien que le

soir même il ressemblait à l'héritier de quelque grand seigneur de la

cour; car, pour son petit costume, on n'avait épargné ni la soie, ni le

velours, ni les dentelles.

Lorsque tout fut terminé:

--Regarde-toi un peu, mon enfant, dit le vieillard; commences-tu à moins

regretter ta ferme et les guenilles qui te couvraient? J'espère que, si

maintenant tu rencontrais un de ces petits paysans avec lesquels tu

jouais, tu ne les regarderais même plus.

--Oh! je les aime bien, je voudrais retourner près d'eux, répondit le

pauvre petit.

Le gentilhomme fit une grimace qui ne laissait aucun doute sur le peu de

satisfaction que lui causait cette réponse.

--Serais-je par hasard tombé sur une bonne nature, grommela-t-il, sur

une de ces âmes d'élite que ne gagne jamais la gangrène du vice, et qui

traversent la vie sans être atteintes par la contagion du mal?

Ce serait, pardieu! une rare et curieuse déveine bien faite pour moi, en

vérité. Mais, baste! quand cela serait, j'y trouverais encore un

intéressant sujet d'études qui me reposerait des autres. Voir un

honnête homme grandir sous ma tutelle, ne serait-ce pas miraculeux?

Par ma foi, je ne ferai rien pour changer la nature de cet enfant; il

sera libre de suivre ses instincts, bons ou mauvais.

Le soir même, après un excellent souper, auquel Olivier fit à peine

honneur, tant il avait le cœur gros encore, le marquis ordonna qu'on

lui amenât des chevaux.

Cet ordre sembla consterner l'hôte. Singulièrement attaché par la

libéralité de sa nouvelle pratique, il espérait la garder au moins

quelques jours, quitte à se surpasser.

Mais vainement il raconta les charmes des campagnes environnantes, les

délices de sa maison, le moelleux de ses lits, le savoir-faire de son

chef, le voyageur ne sembla même pas l'entendre.

La voiture fut attelée et bientôt continua sa route, menée à fond de

train par les postillons largement payés.

Depuis cette mémorable journée dont les moindres détails étaient restés

gravés dans sa jeune mémoire, Olivier pouvait facilement reconstruire sa

vie tout entière; rien depuis ne lui avait échappé.

Jamais cependant il n'avait pu percer un étrange mystère qu'il sentait

vaguement autour de lui, et lui répugnait.

Son protecteur, autant qu'il en avait pu juger, était un grand seigneur

italien, immensément riche, qu'on appelait le marquis de Florenzi.

C'était un de ces hommes à la physionomie impassible, dont les traits de

bronze n'accusaient jamais les années, et qui, vieillard avant l'âge,

semblent rester toute leur vie sur les limites extrêmes d'une verte

vieillesse, sans jamais tourner à la décrépitude.

D'une humeur douce et égale, affectueuse même, le marquis, dès les

premiers jours, sembla vouloir sérieusement remplacer pour l'enfant la

famille absente.

Il eut pour lui les soins les plus attentifs, l'entoura de maternelles

prévenances, et ne le laissa pas, comme bien des fils de grand seigneur,

aux seules mains de valets mercenaires.

Aussi Olivier n'avait pas tardé à s'attacher à son ami de toutes les

forces de son âme aimante. Bien peu de mois s'étaient écoulés, que déjà

il avait presque perdu le souvenir de la ferme.

Pour lui l'existence datait du moment où il avait été entraîné dans le

carrosse de l'étranger.

A mesure que sa vive intelligence grandissait, les mobiles impressions

de l'enfance s'évanouissaient, et à peine se souvenait-il d'avoir donné

à un autre le doux nom de père qu'il donnait à son protecteur.

A la suite du marquis, Olivier avait traversé la France et l'Italie.

Pendant quelques mois il avait séjourné à Florence; il avait ensuite

passé l'hiver à Venise, et enfin était venu reprendre possession de son

palais de Rome.

Le palais du marquis de Florenzi dans la ville éternelle suffisait à lui

seul pour justifier la réputation de richesse de son possesseur.

C'était une de ces magnifiques demeures où dix générations ont pris

plaisir à accumuler toutes les splendeurs du luxe et des arts de leurs

époques.

Meubles, tableaux, tentures, armes rares, bahuts précieusement sculptés,

argenterie miraculeusement ciselée, statues, bijoux, jamais plus

magiques spécimens des richesses de l'Italie, la riche entre toutes, ne

fit pousser à un connaisseur de plus justes cris d'admiration.

Le propriétaire de toutes ces merveilles était sans doute depuis

longtemps blasé par leur possession, car il semblait n'y attacher aucun

prix, et les ébahissements de quelques visiteurs privilégiés révélèrent

seuls, à l'enfant la beauté de toutes les choses qui l'entouraient.

Le marquis recevait peu de monde. Il vivait presque seul, ne sortait que

la nuit. Il passait des journées entières dans une grande bibliothèque,

encombrée de manuscrits et de bouquins poudreux, communiquant par une

petite porte, masquée par des rayons, avec une sorte de laboratoire d'où

s'échappaient parfois d'étranges senteurs et une fumée âcre et

pénétrante.

C'est dans cette bibliothèque que chaque matin Olivier venait embrasser

celui qu'il appelait son père; parfois dans l'après-midi il y restait à

jouer.

Les nombreux domestiques qui animaient le palais étaient d'ailleurs aux

ordres de l'enfant, ils prévenaient ses moindres désirs. Voulait-il

sortir, une voiture était bientôt attelée; jouer, il avait d'immenses

jardins et des salles pleines des jouets les plus nouveaux.

Des maîtres de toutes sortes, les plus habiles de l'Italie, étaient

chargés de son éducation, et leur tâche était facile, car il apprenait à

merveille; son intelligence était comme une de ces terres fertiles qui

rendent au centuple le grain qu'y hasarde la main du laboureur.

A Rome, il atteignit sa onzième année, et tous ceux qui l'entouraient ne

pouvaient s'empêcher d'admirer le développement hâtif de ses facultés,

la maturité précoce de sa raison.

Ainsi il vivait heureux, insouciant, lorsqu'une nuit, le marquis parut

au pied de son lit:

--Mon enfant, lui dit-il, il faut te lever et partir avec moi. Dis adieu

à ce beau ciel de notre chère Italie; adieu à ce palais, merveille des

arts; adieu à toutes ces choses qui t'entourent, que tu aimais et que

peut-être tu ne reverras plus. Il faut partir.

Le visage du marquis, en prononçant ces paroles, était singulièrement

altéré; sa voix était émue, une larme tremblait au bord de sa paupière.

L'enfant ne répondit d'abord qu'en jetant ses petits bras autour du cou

de son ami.

--Pourvu que je ne te quitte pas, père, dit-il en l'embrassant, je ne

regretterai rien.

--Pauvre enfant! reprit le marquis en le pressant sur sa poitrine, Dieu

sait que tu seras le seul être que j'aurai aimé sur cette terre.

Ta douce voix et tes innocentes caresses m'attendrissent comme le

bonheur et me troublent comme le remords.

Oh! que n'ai-je pu répandre plus tôt sur toi les trésors d'affection que

je sens en mon cœur, de ce cœur qui n'avait jamais aimé

auparavant!

Et comme Olivier, surpris et effrayé de l'exaltation de son ami et de la

violence de paroles qu'il ne comprenait pas, s'attristait jusqu'aux

larmes, le marquis continua d'un ton plus calme:

--Ne crains rien, enfant; à tout prix je saurai te faire une vie à

l'abri des terribles vicissitudes de ma vie. Le souffle empesté du mal

qui a flétri et desséché mon cœur ne t'atteindra pas. Je serai

toujours là pour te protéger. De près ou de loin je serai ton égide. Ma

vie entière sera pour toi. Je te dois cela et plus encore...

Alors les domestiques étaient venus.

A la hâte on avait habillé Olivier.

Pêle-mêle, dans les coffres, on avait jeté les objets les plus précieux.

Les laquais allaient et venaient effarés, sans ordre, presque sans

savoir ce qu'ils faisaient.

Ce n'était pas un départ, c'était une fuite.

Tous les préparatifs terminés, le moment venu de quitter le palais, le

marquis fit venir un vieux serviteur de confiance que, dès le premier

jour, il avait spécialement chargé du service d'Olivier.

Il lui ordonna de fermer toutes les portes.

--Cosimo, lui dit-il, lorsqu'il fut certain de n'être entendu par aucune

oreille indiscrète, Cosimo, je suis entouré de dangers et d'embûches.

Madame Olympia ne peut plus rien pour moi, demain la populace viendra se

ruer dans ce palais.

Je me décide à fuir devant l'orage; mais je puis être pris, tué,

emprisonné, que sais-je? On a peut-être déjà armé du poignard la main

qui doit me frapper...

--O mon maître! balbutia le valet ému, ne parlez pas ainsi.

--Cosimo, tu m'es dévoué, n'est-il pas vrai? Tu me l'as prouvé cent

fois...

--Oh! s'il ne fallait que mon sang...

--Je le sais, continua le marquis de cette voix brève que l'imminence du

danger donne aux hommes résolus. Aussi ai-je compté sur toi.

Je te confie cet enfant qui m'est plus cher mille fois que la vie;

toi-même, tu l'aimes, tu me l'as dit cent fois.

Si je viens à disparaître, d'une façon quelconque, qu'il soit ton fils

et ton seigneur.

Défends-le contre tous, même contre ma mémoire, si jamais on arrivait à

savoir... et que pas un cheveu ne tombe de sa tête tant qu'un souffle te

restera.

Le vieux serviteur étendit la main vers un crucifix d'ivoire qui se

détachait sur le velours noir d'un cadre magnifique, le long des lambris

de l'appartement.

--Je jure de ne plus vivre que pour l'enfant, prononça-t-il.

--Merci, mon vieil ami, dit le marquis, et maintenant prends ce

portefeuille, tu l'ouvriras le jour où je viendrai à manquer à notre

fils.

Le marquis, alors, jeta sur ses épaules un grand manteau sombre, prit la

main d'Olivier, et, quittant le palais par une porte de service, gagna,

par des rues détournées, les portes de Rome, suivi de quelques

domestiques éplorés.

A l'extrémité du faubourg, une voiture de modeste apparence attendait

les fugitifs; ils y prirent place lorsqu'on y eut entassé les richesses

échappées au naufrage.

Puis on partit.

Mais les tristes prévisions du marquis ne se réalisèrent pas et les

fugitifs purent gagner Naples sans être inquiétés.

Ils y restèrent cachés pendant cinq jours, au bout desquels Cosimo vint

annoncer à son maître qu'il s'était entendu avec le capitaine d'un

navire anglais, qui s'engageait à les transporter dans le port de France

qu'on lui indiquerait.

Mais en même temps il apportait une fâcheuse nouvelle: il avait vu trois

ou quatre hommes de mauvaise mine rôder autour de la maison qui servait

d'asile aux proscrits, ce ne pouvait être que des espions; s'embarquer

devenait urgent.

Mais comment gagner le navire hospitalier?

Ici une généreuse discussion s'éleva entre le marquis et son serviteur.

Ils ne pouvaient songer à quitter leur retraite ensemble: si on avait

des soupçons, ils se changeraient en certitude lorsqu'on verrait deux

hommes et un enfant.

Cosimo voulait que son maître partît le premier, puisque lui seul était

en péril.

Le marquis déclarait qu'il ne se hasarderait dehors qu'après avoir la

certitude qu'Olivier et Cosimo seraient en sûreté.

Enfin, après un assez long débat, il fut convenu que, sitôt la nuit

venue, le marquis s'aventurerait le premier et tâcherait de gagner un

endroit où une embarcation du navire anglais devait venir le prendre.

Olivier et Cosimo sortiraient une demi-heure après lui et iraient épier

le résultat de la tentative. Si le plan réussissait, le marquis devait

faire allumer un fanal sur l'embarcation qui l'aurait reçu et aussitôt

son fils adoptif et le vieux serviteur s'embarqueraient pour venir le

rejoindre.

Il fut fait ainsi qu'on en était convenu.

Le marquis quitta son asile; Olivier et Cosimo sortirent quelques

instants après lui et prirent une autre route.

Longtemps, errant sur les bords de la mer, l'enfant et le vieillard

épiaient avec anxiété le signal qui devait leur annoncer le salut de

l'homme qui leur était si cher.

En vain, pendant plus de deux heures, ils attendirent, interrogeant

l'horizon muet.

--Il lui sera arrivé malheur, murmurait Cosimo; peut-être est-il mort à

cette heure: qui sait, l'embarcation ne se sera pas trouvée au lieu

indiqué!

Déjà il parlait de retourner sur ses pas, de se mettre à la recherche du

marquis, lorsqu'il fut interrompu par un cri de joie de son jeune

compagnon.

--Vois, disait l'enfant; vois le signal, il est sauvé!

Une lumière venait en effet d'apparaître à la poupe d'une petite

embarcation qui glissait silencieuse sur les vagues au milieu des

ténèbres.

Sans perdre une minute, Cosimo et Olivier sautèrent dans un batelet

amarré près du bord et rejoignirent l'embarcation.

Tout danger pressant avait disparu.

Deux mois plus tard, les fugitifs s'installaient à Paris, dans un petit

hôtel isolé, non loin du Jardin du roi.

Ils y habitèrent quelques mois, tranquilles en apparence. Le marquis

avait repris ses habitudes et ses travaux, et Olivier, aussi heureux que

dans le somptueux palais de Rome, avait recouvré son insouciance et sa

gaieté.

Un matin, M. de Florenzi fit appeler son fils adoptif.

--Olivier, lui dit-il, je vais être forcé de te quitter pour longtemps,

sans doute. Des motifs que tu connaîtras plus tard me commandent

impérieusement cette séparation.

Je te laisse Cosimo, il me remplacera près de toi.

J'ai assuré ton existence et ton avenir; sans être riche, tu seras de

beaucoup au-dessus du besoin.

Travaille, obéis à ta conscience, tâche d'être un homme.

--Non, jamais, jamais! s'écria Olivier en fondant en larmes, je ne veux

plus, père, être séparé de toi.

--Il le faut, mon enfant, continua le marquis d'une voix grave et

triste.

Je suis heureux de croire que tu te souviendras toujours de ton vieil

ami. Autant que je le pourrai, je te donnerai de mes nouvelles; Cosimo

prendra les mesures nécessaires pour me donner des tiennes.

Et maintenant, séparons-nous: cette maison, pour toi, ne serait pas sans

danger. Cosimo a dû chercher pour vous un logement dans un autre

quartier de la ville; occupez-le ce soir même.

Après bien des recommandations encore, qui prouvaient toute la

tendresse, toute la sollicitude de M. de Florenzi pour son fils, l'heure

des suprêmes adieux arriva.

Jamais Olivier n'oublia les dernières paroles du marquis; elles

renfermaient l'énigme de sa vie.

--Mon enfant, lui avait-il dit, je ne suis pas ton père, bien que j'en

aie la tendresse. Mais les gens qui t'ont confié à moi n'étaient pas tes

parents, et ta famille leur était même inconnue.

Un jour, un étranger t'avait confié à eux et, depuis, n'avait pas

reparu. Les braves gens t'élevaient par charité.

Le jour où notre réunion n'offrira plus de dangers, si mon affection ne

te suffit pas, eh bien! nous chercherons ta famille et, à nous deux,

nous trouverons.

Depuis ce jour, Olivier n'avait pas revu le marquis de Florenzi.

A de rares intervalles seulement, Cosimo remettait à son jeune maître

quelque billet mystérieusement parvenu et l'engageait à y répondre.

Olivier obéissait et remettait ses lettres au vieux serviteur.

Parvenaient-elles au marquis? c'est ce qu'il ne pouvait savoir.

Maintes fois il avait à cet égard accablé Cosimo de questions.

Il le conjurait de lui dire ce qu'était devenu le marquis, le lieu de sa

retraite, comment on recevait de ses nouvelles, comment on pouvait lui

faire passer les réponses.

A ces sollicitations diverses, presque désespérées, Cosimo restait muet

ou ne répondait que ces seuls mots:

--Je ne puis dire.

Ou encore:

--J'ai juré sur le Christ de me taire.

Force a été à Olivier de se résigner et bientôt même, voyant le chagrin

qu'il causait à son fidèle serviteur, il renonça complètement à

l'interroger sur ces secrets, dont la seule pensée lui causait un

horrible serrement de cœur.

Les années s'écoulèrent paisibles depuis cette époque. Mûri par

l'expérience et le malheur, Olivier fut homme avant l'âge.

Seul, sans autre ami que Cosimo, il ne vivait que par la pensée, dans le

passé ou dans l'avenir, le présent lui semblait lourd à porter.

Déshérité de toutes les affections légitimes qui sont ici-bas le vrai

bonheur, il s'était replié sur lui-même; mais sous les glaces de son

abord, sous l'austérité de sa parole, se cachaient une âme ardente, un

cœur fait pour aimer jusqu'au dévouement le plus absolu.

Une timidité presque invincible, un légitime orgueil de soi-même, une

certaine honte de son isolement empêchaient Olivier de chercher des

amis de son âge.

Il craignait de donner son amitié ou trop haut ou trop bas.

Trop bas pour son orgueil, pour sa dignité; trop haut pour son état et

pour sa fortune.

Les amours d'une empoisonneuse · 第 7 / 14 段