C'était pour lui comme un ressouvenir du monde dont il était depuis si

longtemps séparé, un trait d'union entre la société des vivants et celle

des morts.

Maintenant ces visites lui paraissaient insupportables. C'était chaque

fois une demi-heure au moins de perdue.

Autrefois il aimait à faire causer le geôlier; il le retenait le plus

qu'il pouvait, il lui demandait des détails sur la Bastille, sur M. de

Baisemeaux, sur les autres prisonniers. Depuis que seule la pensée de

la liberté emplissait son cerveau, il feignait de dormir, pour éviter de

parler ou même de répondre.

Le porte-clefs même s'était aperçu de ce changement et s'en inquiétait.

--Bien sûr, disait-il à Exili, M. le chevalier doit être malade.

--C'est l'effet de la prison, répondit l'Italien.

--Vous devez avoir raison. Il avait pourtant l'air de s'y habituer.

--Il n'en avait que l'air.

--Ah! il a bien tort de se désoler ainsi et de se rendre malade; ça ne

l'avance à rien d'abord, ensuite il est fort ennuyeux ici.

Que lui manque-t-il, excepté la liberté! Rien absolument.

--Dans le fait, il ne lui manque que cela.

--Alors, que n'en prend-il son parti?

Je ne sais quelle manie ont tous nos pensionnaires de soupirer après la

liberté, comme s'il n'était pas tout simple de s'en passer!

--C'est ce que je dis au chevalier.

--Vous avez bien raison, monsieur. Qu'il demande plutôt à M. le

gouverneur d'augmenter sa ration de vin, et il ne s'ennuiera plus.

--Je l'y engagerai.

--Enfin, concluait toujours le geôlier, il est avec vous, monsieur, et

c'est un grand bonheur, car s'il était dangereusement malade, vous

sauriez bien le guérir.

Le guichetier parti:

--Cet homme et son insipide bavardage me font mourir, s'écriait

Sainte-Croix.

--Ce qui n'empêche, mon cher chevalier, que s'il était tant soit peu

clairvoyant, il devinerait bien vite nos projets.

--Malheur à lui! s'il en était ainsi. Je suis votre élève, Exili, et

comme vous, je saurai défendre ma liberté.

Si je savais qu'un soupçon eût germé dans sa creuse cervelle, j'aurais

vite, et pour toujours, fermé sa bouche indiscrète.

L'œuvre avançait cependant, lentement, mais sans interruption.

Selon les calculs d'Exili, l'échelle devait être bien près d'atteindre

la longueur nécessaire.

Dans toute la partie terminée, les deux prisonniers avaient, avec le

plus grand soin, essayé sa solidité. Elle pouvait porter un poids dix

fois plus considérable que celui de chacun d'eux.

De distance en distance, de gros nœuds avaient été placés, afin de

faciliter la descente.

Enfin, deux morceaux de fer qu'ils possédaient avaient été tordus de

manière à former deux crampons à toute épreuve.

Sainte-Croix et son compagnon en étaient arrivés à compter non plus les

jours, mais les heures qui les séparaient de leur fuite.

Tout était convenu, décidé. Au dernier moment, ils devaient briser une

de leurs couchettes, afin de se procurer un levier pour desceller la

pierre du souterrain.

Un après-midi, la veille de la nuit fixée pour leur évasion, les deux

prisonniers terminaient leurs préparatifs, lorsque les verrous de la

porte grincèrent dans leur pène.

Ils se hâtèrent de cacher tout ce qui pouvait les compromettre.

--Une visite à cette heure, murmura Sainte-Croix, qu'est-ce que cela

veut dire?

--Rien de bon, sans doute, répondit Exili sur le même ton.

Le geôlier entra.

--Bonne et mauvaise nouvelle, messeigneurs, dit-il, bonne pour vous,

monsieur le chevalier, mauvaise pour monsieur votre ami.

--On veut nous séparer? demanda Exili inquiet.

--Hélas! continua le geôlier, si ce n'était que cela! mais j'ai ordre de

conduire monsieur le chevalier au greffe: ce soir il sera libre.

--Libre! s'écria Sainte-Croix, pâle d'émotion, libre!

Puis il chancela, battit l'air de ses bras inertes, et, comme une masse,

se laissa tomber sur sa couchette.

--Ah! mon Dieu! s'écria le geôlier, il se meurt. Et moi qui croyais lui

faire tant de joie; j'aurais dû prendre plus de précautions pour lui

apprendre cette grande nouvelle.

Exili, courbé sous le poids d'une émotion tout autre, ne répondit pas.

--Merci, mon ami; ce n'est rien, dit Sainte-Croix, je vais mieux; ce

n'est qu'un étourdissement déjà passé. Marchez, je vous suis.

Et il essayait de se relever.

--Quoi! murmura Exili, pas un mot pour moi?

Sainte-Croix ne sembla pas l'entendre.

--Je vous suis, répétait-il au guichetier; je vous suis, sortons

d'ici...

--Je vous demande pardon, monsieur, répondit le guichetier, mais il faut

auparavant que j'aille chez un autre de mes locataires. J'ai pris sur

moi de vous prévenir quelques instants plus tôt, afin de vous laisser

faire vos adieux à votre ami.

--Mais vous ne tarderez pas, je vous en prie, insista Sainte-Croix, on

étouffe ici...

--Soyez sans inquiétude, monsieur le chevalier, je reviens.

Et le geôlier se hâta de sortir en refermant la porte.

Sainte-Croix, lui, qui paraissait avoir oublié la présence de son ami,

colla son oreille à la serrure.

--Les pas s'éloignent, murmura-t-il, je les entends dans les escaliers;

ils se perdent à l'étage au-dessous. Grand Dieu! s'il allait ne pas

revenir!

--Il reviendra, soyez-en sûr, prononça Exili d'un air sombre.

Cette voix sembla tirer le chevalier d'un songe; il fixa celui qu'un

instant avant il appelait encore son sauveur.

--Pardon, dit-il, pardon, ma joie me fait honte, Exili; mais je n'ai pas

été maître de moi. Songez donc que je m'attendais si peu à cet

événement. Dire que je vais être libre!

--Oui, et votre liberté me condamne désormais à une éternelle prison.

Vous l'avez oublié.

--Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit, mon ami,

pardonnez-moi, mais croyez bien...

--Comment ne vous pardonnerais-je pas? reprit Exili en se contraignant

visiblement; votre égoïsme est si naturel. C'est celui des gens heureux.

Pour vous, les portes s'ouvrent, que vous importe celui qui reste?...

--Oh! vous êtes cruel.

--Non, mais je connais les hommes pour les avoir pratiqués. Je ne me

plains même pas du sort qui m'attend.

--Mais vous exagérez votre malheur. Tout est prêt pour votre évasion. Je

devais vous aider, un autre vous aidera; vous ne tarderez pas, sans

aucun doute, à avoir un autre compagnon.

--Je n'en ai que trop eu déjà.

Sainte-Croix eut un moment d'impatience presque aussitôt comprimé, mais

Exili l'aperçut.

--Je comprends, continua-t-il, l'ennui que je vous cause.

--Mon ami, dit le chevalier, vous savez bien avec quel dévouement je

vous aime; mais que puis-je pour vous? Une fois dehors, intriguer pour

vous faire sortir?

--C'est inutile.

--Eh bien! alors?

--Écoutez-moi et ne perdons pas en vains propos le peu de répit que nous

donne le geôlier. Vous pouvez tout pour moi.

--Vous exagérez, sans doute.

--Non, mais soyez sans inquiétude, ce que je vous demande ne vous

compromettra pas.

--Quoi! vous penseriez...

--Que vous ne voudriez rien faire qui pût vous ramener ici,

certainement, et c'est fort naturel.

Sainte-Croix voulut protester, l'Italien lui coupa la parole.

--Hâtons-nous, dit-il, de cette voix dure et brève que le danger et une

grande détermination prise donnent aux hommes les plus forts.

Hâtons-nous, et retenez bien ce que je vais vous dire. Je suis las de la

Bastille, votre départ me fera trouver la prison cent fois plus

horrible.

Je ne saurais me résoudre à y rester encore, et je ne veux pas, je ne

puis pas attendre un compagnon.

Demain je serai libre ou mort.

En prononçant ces paroles, l'Italien fixait sur Sainte-Croix ses yeux

ardents, comme s'il eût voulu découvrir au fond de sa poitrine ses plus

secrètes pensées.

--Vous connaissez mes poisons, reprit-il enfin, avez-vous gardé le

souvenir de celui que nous expérimentâmes ensemble sur notre malheureux

porte-clefs?

--Que voulez-vous dire?

--Ce soir même, c'est sur moi que je ferai l'expérience.

--Vous empoisonner! Exili, y pensez-vous?

--C'est le seul moyen.

Ce poison, vous le savez, est le plus puissant des narcotiques; ne vous

l'ai-je pas expliqué? Grâce à lui, je puis, pendant plus de vingt-quatre

heures, arrêter sans danger mon existence. Ce soir donc on constatera ma

mort...

--En quoi cela vous servira-t-il pour recouvrer votre liberté? Mon ami,

votre douleur vous égare.

--Demain, deux guichetiers porteront mon cadavre au cimetière, sans plus

de façons.

Le corps d'un prisonnier depuis longtemps oublié ne s'enterre pas à une

grande profondeur; on creuse tant bien que mal un trou, on y jette le

corps, et par-dessus on laisse tomber quelques pellettes de terre.

Puis, les geôliers s'en vont boire un coup au cabaret et tout est dit.

--Vous êtes sûr que c'est ainsi que cela se pratique?

--Notre guichetier me l'a dit cent fois. Maintenant, si là, au

cimetière, se trouvait à propos un homme, un ami, possesseur de ce

breuvage dont quelques gouttes ont rendu la vie au porte-clefs, que vous

croyiez mort, qu'arriverait-il?

--Ah! s'écria Sainte-Croix, je tremble de vous comprendre.

--Cet ami déblaierait bien vite la fosse, déchirerait le sac renfermant

mon cadavre, et, faisant glisser dans ma gorge quelques gouttes de la

liqueur bénie, me rendrait à l'existence.

--Mais c'est un moyen terrible, effroyable.

--C'est le seul, et je veux être libre. Maintenant, chevalier, vous

plairait-il d'être cet ami?

--Non, jamais, jamais. Permettre à l'homme que j'aime le mieux au monde

de risquer ainsi sa vie est au-dessus de mes forces. Je refuse.

--Soit. Personne alors ne viendra interroger ma fosse, peu importe. Mon

corps ne sera plus à la Bastille demain.

--Maître, je vous obéirai, dit Sainte-Croix, agité d'une émotion

terrible; je serai au cimetière demain.

--Et je ne manquerai pas au rendez-vous, chevalier; mais, sur toutes

choses, hâtez-vous, aussitôt que les fossoyeurs se seront retirés, et

souvenez-vous de la façon dont j'ai administré le contre-poison au

guichetier.

Il remit alors à son compagnon une petite fiole qu'il était allé prendre

dans la cachette aux poisons.

--Voici ma vie, lui dit Exili d'un ton solennel en fixant sur lui ses

yeux ardents; ma vie est désormais entre vos mains. Pour tous, ce soir,

Exili aura cessé de vivre.

L'Italien achevait de donner à son élève ses suprêmes instructions

lorsque rentra le guichetier.

--Êtes-vous prêt, monsieur le chevalier? demanda cet homme.

Sainte-Croix se jeta dans les bras d'Exili:

--Adieu, mon maître, adieu, mon ami, lui dit-il. Puis, tout bas: A

demain! ajouta-t-il.

--A demain! murmura l'Italien.

Et la porte se referma avec son bruit lugubre de serrures et de verrous.

Resté seul, le terrible alchimiste se promena longtemps avec une

terrible agitation dans son cachot. Son exaltation était tombée.

Seul, désormais face à face avec lui-même, face à face avec la mort, il

ne songeait plus à composer son visage, et les angoisses épouvantables

qui l'agitaient auraient pu se lire sur sa figure d'ordinaire si

impassible.

De temps à autre des mots entrecoupés lui échappaient.

--C'est folie, disait-il, de tenter une si dangereuse aventure. C'est

défier Dieu que de défier ainsi la mort.

Et il reprenait sa promenade insensée.

--Eh! qu'importe, reprenait-il encore. Ne vaut-il pas mieux une mort

violente et rapide qu'une longue agonie?

Qui sait? abattu par la maladie, affaibli par le désespoir, je donnerais

peut-être à ceux qui entoureraient mon grabat un spectacle ridicule.

J'aurais peur, peut-être, moi qu'on ne vit jamais ni trembler ni pâlir.

Qui peut répondre de soi lorsque vient l'heure suprême.

Qui sait? Je demanderais peut-être un prêtre. Ah! un prêtre! Exili,

l'empoisonneur! Exili, l'alchimiste, l'exécuteur des hautes-œuvres de

madame Olympia, demander un prêtre!... Qui sait? sa curiosité pieuse

m'arracherait peut-être mes secrets; il ouvrirait à mes yeux les

soupiraux de l'enfer, il troublerait mon âme agonisante, égarerait ma

raison vacillante, et je me confesserais humblement; j'avouerais tout,

je demanderais pardon à Dieu!... Quelle comédie grotesque!...

Un sinistre ricanement, qui retentit lugubrement dans le cachot, ponctua

ces dernières paroles.

--Non, non, continua l'empoisonneur, plus d'hésitation, plus de

faiblesses.

Eh! si je meurs je ne connaîtrai que plus tôt le grand problème. La

curiosité vaut bien un sacrifice.

Allons, le sort en est jeté; mes poisons, qui ne m'ont jamais trahi

lorsqu'il s'agissait des autres, ne me trahiront pas lorsque ma propre

existence est en jeu.

Et, se précipitant vers l'endroit où étaient cachées toutes ses

richesses, il brisa les flacons et les creusets, répandit dans les

cendres de l'âtre les élixirs mortels, jeta aux vents de la fenêtre les

poudres mortelles.

Puis il souleva les carreaux de la soupente et y jeta tous les débris.

Il y cacha aussi l'échelle presque terminée.

Comme il achevait ce travail:

--Il serait malhonnête, se dit-il, de priver le pauvre diable qui me

succédera de ces moyens de s'enfuir; prévenons-le.

Et il retraça à la hâte le récit de ses espérances, joignant un plan à

cette relation, et attacha le tout à l'extrémité de l'échelle.

Montant alors sur un escabeau, il grava sur la muraille, à l'aide d'une

pointe de fer, ce seul mot:

Cherchez!

De la dernière lettre de ce mot, partait une ligne qui aboutissait aux

carreaux descellés.

--A moi, maintenant! dit-il.

Déjà il saisissait la coupe où était préparé le narcotique, lorsqu'une

réflexion, qui traversa son esprit comme un éclair, le cloua immobile.

--Si Sainte-Croix ne venait pas au rendez-vous! s'écria-t-il.

Et il réfléchit longtemps.

Ce profond observateur repassait dans sa mémoire les moindres

circonstances qui avaient marqué les longs mois de sa captivité avec le

chevalier.

Il rapprochait toutes les paroles, toutes les actions de son ancien

compagnon; il en analysait le sens caché, les condensait jusqu'à en

tirer des conséquences presque mathématiques. Enfin, de déductions en

déductions, il en arriva à cette certitude horrible.

--Non, il ne viendra pas. Ou s'il vient, ce sera pour s'assurer de ma

mort. Qui sait! il piétinera peut-être sur la terre fraîchement remuée,

dans la crainte de me voir tôt ou tard sortir de la tombe comme un

remords.

Oui, continua-t-il, se parlant tout haut à lui-même, tant était forte

son émotion, oui, il doit me trahir; il me trahira.

La logique sans cela ne serait pas la logique. Il me doit tout, donc il

me hait.

J'ai mis des armes entre ses mains, donc il les doit tourner contre moi.

Enivré du peu que je lui ai donné de ma science, il se croit fort,

tout-puissant, maître du monde.

En moi, il a toujours vu plutôt un maître qu'un ami: son orgueil en est

blessé.

Il croit pouvoir se passer de moi, il cherchera à me supprimer. Libre,

que serais-je pour cet homme? Un complice.

On se débarrasse toujours de ses complices, lorsqu'on le peut sans

danger; c'est élémentaire.

Mon ancien ami est donc aujourd'hui mon plus mortel ennemi.

Que peut être l'amitié pour un homme qui a lâchement abandonné son fils?

A sa place, d'ailleurs j'agirais comme il agira; il est mon élève, c'est

tout dire.

Oh! mais prends garde, chevalier, tôt ou tard je me vengerai. Je ne suis

pas dans le cercueil encore; et un homme comme moi, lorsqu'il a deviné

le danger, l'évite toujours.

J'ai encore une ressource!...

Exili s'assit alors devant la table, unique meuble du cachot, et,

prenant une plume, couvrit deux pages de son écriture fine et serrée.

Dans cette feuille de papier, dont il avait relu attentivement plusieurs

fois le contenu, il roula soigneusement une petite fiole semblable à

celle qu'il avait donnée à Sainte-Croix, et serrant le tout dans un

mouchoir, il sembla plus tranquille.

Sa figure reprit cette souriante ironie d'un homme qui vient par son

adresse de conjurer un extrême péril.

La suscription de la lettre portait ces seuls mots:

_A mon fils Olivier._

Lorsque le geôlier, portant le dîner des prisonniers, parut dans la

prison à l'heure accoutumée, il trouva l'Italien étendu sur sa

couchette.

--Seriez-vous malade, monsieur? demanda-t-il avec intérêt.

--Je me sens fort mal, répondit Exili.

--Il ne faut pas, monsieur, vous laisser ainsi abattre; vous avez perdu

votre ami, mais bientôt M. de Baisemeaux vous enverra un autre

compagnon.

--Le nouveau prisonnier trouvera la prison vide.

--Ne parlez pas ainsi, monsieur, reprit le geôlier en s'avançant vers la

couchette de celui qu'il appelait son sauveur; vous ne sauriez croire

combien vous m'attristez; allons, bon courage, votre tour d'être libre

viendra, et si une bouteille de bon vin...

--Merci, mon ami, de votre intérêt; mais, je le sens, mon heure est

venue; je suis vieux, voyez-vous, très vieux, et j'ai beaucoup souffert

dans ma longue existence.

L'âme est forte encore, l'esprit sain; mais l'enveloppe s'est usée; ma

vie n'était plus qu'une lueur vacillante que le moindre souffle devait

éteindre. La douleur d'une séparation inattendue m'aura tué.

Exili parlait ainsi d'une voix affaiblie. Le geôlier, attendri, essuyait

dans le coin de ses yeux de grosses larmes d'attendrissement.

--Au moins, monsieur, si je pouvais quelque chose pour vous!

--Hélas! mon ami, on ne peut plus rien pour moi. Et cependant, si vous

aviez gardé souvenir des quelques services que j'ai été heureux de vous

rendre...

--Eh bien?

--Il ne tiendrait qu'à vous d'adoucir mes derniers instants.

--Que faudrait-il faire pour cela?

--Peut-être risquer votre place, votre liberté. C'est trop vous

demander.

Le guichetier se redressa comme indigné qu'on pût douter de sa

reconnaissance et de son dévouement.

--Je vous dois la vie de ma femme, monsieur, et la mienne. Ma vie est à

vous, disposez-en.

--Eh bien! reprit lentement Exili, il faudrait, aujourd'hui même, faire

parvenir ce paquet à l'adresse indiquée et me faire savoir, avant ce

soir, si on a trouvé le gentilhomme auquel il est adressé.

Il y va du bonheur, de l'avenir, de la vie même de l'être que j'aime le

plus au monde. Pouvez-vous faire cela?

Le geôlier se gratta le front, suivant son habitude, quand il

poursuivait une idée:

--C'est terriblement difficile, prononça-t-il; vous savez que nous

autres nous sommes prisonniers aussi, que nous ne sortons jamais de la

Bastille.

Mais... attendez, oui, c'est égal; je vais envoyer un soldat prévenir ma

femme que je veux lui parler; je la verrai au greffe, je lui glisserai

votre paquet, et avant une heure elle viendra me rendre la réponse que

vous désirez.

--Merci, mon ami, dit l'Italien visiblement attendri de cet humble

dévouement, merci. Vous aurez adouci les dernières heures d'un mourant.

--Hélas! monsieur, je suis honteux de ne pouvoir faire que cela; mais,

moi non plus, je ne suis pas heureux, allez.

--Quoi! vous n'êtes pas content de votre sort, vous, employé dans une

forteresse royale?

--Ah! monsieur! si je n'avais une femme et des enfants...

--Eh bien?

--Il y a longtemps que j'aurais jeté au diable ce trousseau de clés.

--Que feriez-vous alors?

--C'est bien ce qui m'embarrasse. Qui voudrait employer un ancien

guichetier de la Bastille? Ah! si j'avais des protections!...

--Vous avez donc une ambition?

--Hélas! oui; je voudrais être guichetier au Châtelet. Voilà une bonne

place! bien payé, des profits, sans compter que là au moins on n'est pas

prisonnier: on peut aller, venir, dépenser un peu de ce qu'on gagne avec

des amis.

--Eh bien! mon brave, outre que je suis médecin, je suis un peu

prophète, je vous annonce qu'avant trois mois d'ici votre rêve sera

réalisé.

--Dieu vous entende, monsieur, je vais toujours faire votre commission.

C'est avec une fébrile impatience que l'Italien attendit le retour de

son messager. Enfin, comme six heures sonnaient, la porte du cachot

s'entrebâilla, c'était l'honnête guichetier.

--Monsieur, cria-t-il, on a trouvé le gentilhomme!...

Et il s'enfuit en courant, craignant d'être surpris.

Une joie infernale éclata sur le visage d'Exili.

--A nous deux, chevalier, murmura-t-il, à nous deux, si tu manques à ta

promesse.

S'asseyant alors sur son lit, il prit d'une main ferme le terrible

narcotique, le porta à ses lèvres et retomba comme foudroyé.

* * * * *

Le soir même, au moment de la première ronde de nuit, le chirurgien

constata la mort du vieux prisonnier italien.

Le major général donna des ordres pour qu'on l'enterrât dès le

lendemain.

Un seul homme pleura: l'honnête guichetier.

Il acheta un cierge et pieusement l'alluma devant la couchette du mort.

VII

LES AMOURS D'OLIVIER

Non loin de la place des Victoires, à deux pas de l'hôtel des Fermes,

s'élevait le magnifique hôtel et s'étendaient les splendides jardins du

riche financier Hanyvel, ce rival détesté de Penautier.

Le quartier compris entre la rue Saint-Honoré et la rue

Jean-Jacques-Rousseau était alors comme la terre natale des hommes

d'argent. Comme les dévots autour du clocher de la paroisse, tous

étaient venus se grouper autour de l'hôtel des Fermes, temple du Plutus

de l'époque, et leurs luxueuses demeures donnaient à ces rues, qui nous

paraissent aujourd'hui si étroites et si sombres, la vie et le mouvement

de la richesse.

De tous ces hôtels, où s'entassaient à profusion toutes les merveilles

du luxe et des arts, un des plus riches était, sans contredit, celui de

messire Hanyvel, seigneur de Saint-Laurent, receveur général du clergé

de France.

A prix d'or, il avait racheté de vastes terrains encombrés de sordides

masures, et, comme au coup de baguette d'un enchanteur, de riants

jardins ombragés de grands arbres étaient comme sortis de terre, avec

leurs pelouses, leurs massifs de fleurs rares, leurs charmilles, leurs

jets d'eau et leur peuple de statues.

Rien ne troublait la délicieuse solitude de ce paradis terrestre, que

révélaient seuls les grands arbres qui dépassaient les murs. A force

d'argent, le financier avait fait fermer toutes les fenêtres qui, des

maisons voisines, dominaient son jardin, et il était bien maître et bien

seul chez lui.

Seule, une petite lucarne placée presque sous les toits d'un hôtel

contigu prenait jour sur l'oasis du receveur du clergé.

Cette lucarne, il ne l'avait jamais vue, et l'eût-il remarquée, que

certainement il n'en eût pris aucun souci, des gens logés si haut

n'existant pas pour un financier si riche.

Or, précisément à l'époque où le chevalier de Sainte-Croix fut arrêté,

au sortir de l'hôtellerie du _More-qui-trompe_, un tout jeune homme, à

la mine grave et austère, un peu triste même, était venu occuper le

petit appartement d'où dépendait la chambre éclairée par la lucarne.

L'aspect du jardin, des pelouses, l'ombre des grands arbres l'avaient

décidé, et, pour être sûr de n'être pas dépossédé, il avait payé une

année d'avance, bien que ce ne fût point encore un usage établi par

messieurs les propriétaires, et il n'avait pas tardé à prendre

possession de son modeste logement.

Jamais il n'avait été si heureux.

On était alors aux premiers jours du printemps, les rayons du soleil

avaient retrouvé leur chaleur, si bienfaisante aux pauvres gens; les

arbres, les fleurs, les gazons renaissaient sous les tièdes caresses des

brises d'avril.

Accoudé à son étroite fenêtre, le jeune locataire bénissait comme une

grâce de Dieu la fortune de son voisin le financier.

Lui, pauvre habitant des mansardes, n'était-il pas de moitié dans le

bonheur de l'homme riche? Ne jouissait-il pas du jardin comme s'il en

eût été le propriétaire.

Peu à peu, il s'était habitué à considérer un peu comme siennes toutes

ces choses. Il disait en riant: _Mes_ arbres, _mes_ gazons, _mes_

statues, _mes_ fleurs.

Il gourmandait tout bas le jardinier paresseux qui s'endormait sur sa

bêche, il se fâchait contre le maladroit qui déracinait une plante; bien

mieux qu'Hanyvel, il connaissait au bout d'un mois toutes les richesses

du jardin.

Bientôt, à ce grand attrait qui l'attirait à la fenêtre, vint s'en

joindre un autre plus doux et plus impérieux.

Un matin, au détour d'une charmille, il aperçut la fille du seigneur de

Saint-Laurent.

C'était une blonde et ravissante jeune fille, à la démarche légère et

gracieuse; son cou, d'un dessin exquis, avait l'admirable blancheur de

la nacre; d'épais cheveux faisaient à son front pur comme une divine

auréole; sa bouche, petite et mignonne, était adorable d'expression, et

ses lèvres roses en s'entr'ouvrant laissaient voir le plus riche

chapelet de perles qu'eut jamais rêvé un empereur de l'Inde.

Les amours d'une empoisonneuse · 第 6 / 14 段