des murailles, et, rassuré par son examen, tira de sa poche un petit
billet soigneusement roulé, de manière à réduire le papier à son plus
mince volume, il le remit à celui qu'il n'appelait plus que son sauveur,
et s'enfuit en courant.
--Des nouvelles de Penautier, chevalier! s'écria Exili; bonnes
nouvelles.
--Donnez, donnez! dit Sainte-Croix, donnez...
Il déroula le billet. Il n'y avait que ces mots:
«Notre belle amie a daigné se charger de remplir la coupe du festin.
_Il_ l'a vidée jusqu'à la dernière goutte, tout est bien. On espère
bientôt revoir son cher prisonnier.»
--Malédiction! s'écria Sainte-Croix. Cet infâme Penautier a chargé la
marquise d'empoisonner Hanyvel. Il avait peur, le lâche! Et elle, elle,
c'est par amour pour moi qu'elle a consenti...
--Où est le malheur? demanda doucement Exili.
--Souiller la main de cet ange! flétrir d'un crime une âme aussi belle!
--Vous déraisonnez, mon ami; ne faut-il pas que la marquise s'exerce?...
Vous aurez besoin de son aide le jour où vous vous attaquerez à M. Dreux
d'Aubray et à ses fils.
--Soit! Nous voici quatre maintenant unis par le pacte terrible du sang.
Tu m'appartiens, Penautier, et ce billet que dans ta joie tu as eu
l'imprudence de me faire parvenir, après avoir eu la folie de l'écrire
de ta main, ce billet te livre à moi; tu m'appartiens, Penautier, et
désormais ma volonté devra être la tienne, si tu ne veux pas que je te
perde; car, par la mort de Dieu! je le ferais, fallût-il pour cela me
perdre moi-même.
--Je croyais Penautier plus habile, dit Exili en hochant la tête.
Écrire! pour un homme d'église la faute est impardonnable. Mais cet
événement me décide. Maintenant, une fois hors d'ici, les ressources
pour quitter la France ne nous manqueront pas.
--Que voulez-vous dire?
--Rien, sinon que l'heure est venue, je crois, de notre liberté.
A ce mot de liberté qui résume à lui seul toutes les pensées, toutes les
inspirations du prisonnier, Sainte-Croix ne put retenir une exclamation.
--Nous pourrions être libres! s'écria-t-il.
--Je le crois.
--Cependant, maître, vous m'avez répondu cent fois que vous aviez
renoncé à votre liberté.
--Je vous ai répondu que l'heure n'était pas encore arrivée; aujourd'hui
c'est autre chose.
Je vous ai appris tout ce que je pouvais vous apprendre ici; dussè-je
vous faire faute, maintenant votre science est assez grande pour que
vous puissiez poursuivre seul des études commencées ensemble.
Je vous ai livré les secrets que j'avais pieusement reçus de mon maître,
et si je ne vous ai pas dit le dernier mot, c'est qu'après vous avoir
éprouvé dans le malheur, j'ai besoin de vous voir à l'œuvre dans la
prospérité.
Trouvez-vous que cette année d'épreuves et d'études a été perdue pour
vous?
Pour toute réponse, Sainte-Croix serra les mains du vieil alchimiste.
--Elle ne le sera pas non plus pour l'humanité, je l'espère, continua
Exili, car vous êtes bien l'homme que j'avais vainement cherché jusqu'à
ce jour.
Un infernal sourire plissa les lèvres minces du terrible empoisonneur,
tandis qu'il prononçait ces mots.
Si convaincu qu'il fût par d'abominables théories, par des déclamations
insensées, le chevalier ne put s'empêcher de frissonner.
--Non, je n'ai jamais renoncé à ma liberté, reprit Exili après une
pause, mais j'ai su attendre par dévouement pour la science.
Autrefois, d'ailleurs, j'espérais pour vous et pour moi, en ceux qui,
depuis que je suis ici, ont utilisé ma science; ils sont assez puissants
pour me faire ouvrir les portes...
--Et aujourd'hui?
--Sans doute, ils croient pouvoir se passer de moi; peut-être même
souhaitent-ils ma mort. Nous saurons nous passer d'eux.
--C'est une évasion alors, que vous voulez tenter?
--Vous l'avez dit, chevalier.
Sainte-Croix demeura immobile et rêveur; mais sur son front et dans ses
yeux, Exili pouvait lire, comme dans un livre ouvert, toutes les pensées
qui remuaient son âme.
Il récapitulait tous les obstacles qui s'opposaient à une fuite. Une à
une, il comptait toutes les précautions prises pour que la Bastille ne
rendît jamais sa proie, geôliers, sentinelles et murailles, et il se
demandait ce que pouvaient contre tant de barrières deux pauvres
prisonniers.
Cette récapitulation, bien souvent déjà il l'avait faite, et à chaque
fois il s'était répondu: impossible.
Cette fois encore, il arriva à cette désolante conclusion; aussi est-ce
avec un morne découragement que, répondant plutôt à ses pensées qu'aux
paroles de son compagnon, il s'écria:
--S'évader! inutile et cent fois folle tentative!...
--Non, dit Exili d'une voix ferme, non, quand on a pour soi une chance
contre cent.
--Mais cette chance, cette chance unique, l'avons-nous?
--Je l'ai.
--O mon Dieu! murmura le chevalier transporté jusqu'au délire à cette
idée, mon Dieu! faites que nous réussissions!
--Peut-être, mon cher élève, avez-vous tort d'invoquer Dieu en cette
affaire. Il serait assez de son intérêt que nous ne sortissions jamais
d'ici.
Exili prononça ces paroles d'un ton de mépris impossible à rendre, et,
en appuyant sur les mots: «Mon cher élève,» l'empoisonneur, qui
invoquait le génie du mal, affectait de ne pas croire en Dieu.
Sainte-Croix rougit. Il croyait digne de son orgueil d'égaler son maître
en tout ce qu'il pouvait y avoir d'abominable en lui.
--Je vois, dit-il d'une voix sourde, que vous m'avez voulu donner une
fausse joie; il vous a plu d'éprouver la force de mon caractère: c'est
une triste expérience que vous venez de faire là.
--Vous ai-je donc jamais trompé? répondit sévèrement Exili. Croyez-vous
donc que, depuis mon emprisonnement, j'aie perdu de vue une seule minute
ma liberté?
Vous étiez libre encore que déjà mon plan était fait. Son
invraisemblance même est un élément de succès; et voilà pourquoi je vous
dis: «Espérez; voilà pourquoi je vous répète: Nous avons une chance
pour nous.
--Oh! parlez, je vous en conjure, exclama le chevalier haletant, parlez,
dites-moi vos projets, vos espérances, vos espérances plutôt!
L'Italien ne répondit pas.
S'armant d'une espèce de ciseau fabriqué avec le manche en fer d'un
ustensile de cuisine dérobé au guichetier, il alla s'agenouiller au pied
du mur contre lequel était adossée la couchette de Sainte-Croix.
Pendant quelques instants, il examina l'emplacement, et, ayant enfin
trouvé ce qu'il cherchait, il commença à gratter le ciment qui unissait
les carreaux en cet endroit.
Sainte-Croix remarqua que ce ciment, loin de se pulvériser sous
l'instrument, se détachait en bandes longues et minces.
Il se pencha à son tour pour se rendre compte de ce phénomène, et il vit
alors que ce qu'il avait pris pour du mortier était simplement de la mie
de pain.
--Oh! dit-il joyeusement, notre besogne, je le vois, sera singulièrement
simplifiée!
L'Italien sembla n'avoir pas entendu la remarque de son compagnon.
Il travaillait avec une fébrile activité. Déjà cinq ou six carreaux,
soulevés avec les plus grandes précautions, venaient de mettre à jour
les briques de champ et les voliges de chêne qui les soutenaient.
Exili dérangea quelques-unes de ces briques descellées à l'avance, et,
déplaçant une poutrelle, ménagea une ouverture assez large pour qu'un
homme pût y passer aisément.
Alors, avec une agilité qu'on n'eût certes pas attendue de son âge, il
se glissa par l'étroite issue en faisant signe à son compagnon de le
suivre.
Tous deux se trouvèrent alors dans une sorte de soupente ménagée entre
le plafond inférieur et le plancher de leur cachot.
Cet espace était assez grand pour qu'un homme pût s'y tenir, seulement
en se courbant un peu.
--Comment diable! dit Sainte-Croix, M. de Baisemeaux, qui est si
embarrassé de ses locataires, n'a-t-il pas encore songé à utiliser ce
réduit en y installant deux ou trois prisonniers.
--Il est probable qu'il ignore l'existence de cette soupente, ménagée il
y a longtemps, sans doute, pour diminuer la hauteur d'étage de la prison
située au dessous, occupée par quelque prisonnier d'importance. Mais
regardez, chevalier.
Exili venait, avec de grandes précautions, de détacher de son alvéole
une grosse pierre noircie par la fumée.
--Oui, dit le chevalier, par là il serait facile de s'introduire dans le
conduit de la cheminée; mais le conduit ne nous mènerait-il pas
simplement dans quelque autre cachot?
--A cet égard, vous pouvez vous rassurer: mais remontons; à cette heure,
on pourrait nous surprendre; maintenant je puis vous expliquer mon plan.
Et il replaça la pierre.
Tous deux, avec quelque peine, regagnèrent leur cachot. La volige et les
briques furent remises dans leur état primitif; les carreaux
soigneusement ajustés et les interstices de nouveau bouchés avec de la
mie de pain.
Exili s'assura que nul ne pouvait s'apercevoir du travail qui avait eu
lieu; pour plus de sûreté, il répandit en cet endroit une poignée de
poussière, et seulement alors il parut disposé à reprendre sa
confidence.
--Je vous écoute, maître, dit Sainte-Croix, que l'impatience dévorait.
--Sans doute, commença l'Italien, vous savez que la _chambre de la
question_ est située au rez-de-chaussée de la tour que nous occupons?
--Je l'ignorais.
--Je fis, moi, cette remarque, si heureuse pour nous, dès le second jour
de mon entrée à la Bastille; car on avait eu l'idée de me torturer un
peu pour m'arracher quelques confidences.
--Eh quoi! mon ami, on vous appliqua la question!
--Hélas! oui, chevalier, mais d'une façon fort douce, je vous jure. On
voulait des révélations; je parus fort disposé à en faire. Jamais
patient n'eut la langue si bien déliée.
Sainte-Croix regarda Exili d'un air singulièrement étonné.
--Comment! dit-il, vous, toujours si fort, vous vous êtes senti faible à
l'approche de la douleur?
L'Italien ne répondit que par un sourire à la question de son jeune
compagnon.
--Les juges, continua-t-il, me voyant si bien disposé à parler, furent
saisis d'une épouvante vraiment extraordinaire.
--Que pouvaient-ils donc craindre?
--Peu de chose: seulement d'entendre mes réponses.
--Que vous demandaient-ils donc?
--Les noms des personnes qui m'étaient venues visiter depuis mon arrivée
en France.
--Oui, je comprends.
--Véritablement, l'inquiétude de ces pauvres juges me faisait pitié.
Leur bouche m'interrogeait, leurs yeux me commandaient le silence.
Peut-être vous sera-t-il donné un jour de voir un tribunal interroger en
tremblant un accusé, et redouter ses réponses plus qu'il ne redoute ses
questions; c'est ce qui m'arriva, et c'est l'histoire de tous ceux qui
se sont trouvés mêlés aux intrigues intimes de la cour.
Les grands, en général, aiment peu les hommes que le hasard ou la
curiosité a rendus maîtres de leurs petites histoires, et je sais, moi,
pas mal de secrets fort dangereux à porter.
--Je m'explique, dit Sainte-Croix, qu'on aime à vous savoir en lieu sûr.
La Bastille garde les secrets.
--Ce fut tout à fait l'avis de mes juges; mais ils préférèrent ne pas
partager mes secrets, dans la crainte de partager aussi ma prison; et
comme je réussis à leur persuader que je parlerais à la première
douleur de la torture, ils y allèrent avec infiniment de précaution.
--Ah! s'écria Sainte-Croix, en se frappant le front, tout m'est expliqué
maintenant.
--Quoi donc?
--La longueur de ma captivité, les difficultés qu'éprouvent mes amis
lorsqu'ils sollicitent ma liberté.
--Que voulez-vous dire?
--Oui, c'est bien cela, continua le chevalier en repoussant son
compagnon avec une sorte d'horreur; on sait que je partage votre cachot,
ou peut croire qu'ensemble nous avons remué la cendre de vos souvenirs;
qui sait! M. de Baisemeaux s'imagine peut-être que vous m'avez confié
tous vos secrets, et votre amitié me condamne comme vous à une prison
éternelle.
--Enfant, répondit l'Italien d'un air de pitié, les choses dont je vous
parle passent bien au-dessus de la tête de M. le gouverneur de la
Bastille; pour lui je ne suis qu'un fou peu dangereux.
Non, votre captivité ne viendrait pas de là, mais bien plutôt de
Penautier, qui, s'il était un homme habile, devrait à tout jamais vous
laisser ici.
--Oh! si je le croyais!
--Mais peu importe, puisque avant peu nous serons libre. Donc,
écoutez-moi.
Tandis qu'on me torturait avec toute la douceur imaginable et qu'on
faisait semblant de me serrer les pieds dans les _brodequins_, je pus
examiner à loisir la chambre où je me trouvais.
Dans le fond, je remarquai une espèce de fourneau de forge où l'on
faisait chauffer les fers. On y fait grand feu quelquefois; par
conséquent, je me dis que le conduit pour la fumée devait être fort
large et allait directement jusqu'au toit. Je calculai ensuite que le
mur contre lequel était adossé ce fourneau devait correspondre à l'un
des murs de ma prison.
--Alors, c'est ce conduit que nous venons de voir?
--Précisément. Mais, comme bien vous pensez, je ne trouvai pas du
premier coup.
Vainement, pendant plus de huit jours, j'interrogeai tous les murs, je
sondai toutes les pierres, les unes après les autres, à la hauteur de
notre étage; en effet, le conduit fait un coude brusque, de telle sorte
que si la soupente entre les deux plafonds n'eût pas existé, toutes mes
espérances étaient évanouies, car déjà, sur ce conduit, j'avais, par la
pensée, bâti un plan d'évasion.
--Mais cette soupente, qui vous la fit découvrir?
--Le hasard. Appelé au greffe un jour, je vis ouverte la porte du cachot
situé au-dessous du nôtre; j'aperçus le plafond.
Instinctivement j'en mesurai la hauteur; puis, ayant compté les marches
pour remonter ici, j'en arrivai à me convaincre qu'il devait y avoir un
grand espace vide. La nuit même je me mis à l'œuvre, je descellai les
carreaux et bientôt j'eus trouvé ce que je cherchais.
--Mais, objecta Sainte-Croix, une fois dans la chambre de la question,
en quoi serons-nous plus avancés?
--Attendez donc, poursuivit l'Italien. On devait m'appliquer la question
de l'eau.
On y renonça. Mais lorsque les juges donnèrent l'ordre de me reconduire
dans ma prison, je pus voir le bourreau jeter l'eau préparée à l'avance
dans un grand trou circulaire situé non loin du fourneau, et dont
l'orifice était caché par des planches.
Je prêtai l'oreille. Un bruit sourd et prolongé me prouva que cette eau
devait tomber à une grande profondeur; j'en conclus que ce trou
pourrait bien être quelque citerne abandonnée communiquant avec les
fossés de la Bastille. Il s'agissait de s'en assurer.
Aussitôt donc que j'eus découvert la soupente et trouvé le conduit de
cheminée, je n'hésitai pas à m'y glisser. Arrivé à la Chambre des
tortures, sans autres difficultés que deux grilles à desceller, je
courus à ce que je croyais être une citerne, je soulevai le couvercle et
je m'y engageai sans hésiter...
--Et vous vous étiez trompé, n'est-ce pas? interrompit Sainte-Croix, qui
écoutait avec une anxiété terrible le récit de son impassible compagnon.
--Non, je ne me trompais pas. Arrivé, non sans périls, au fond de la
citerne, j'y trouvai une espèce de canal bas et étroit où croupissait un
demi-pied d'une eau puante et vaseuse.
Déjà je me croyais sauvé, je me voyais libre, lorsqu'au bout d'une
quinzaine de pas, je fus arrêté court par un obstacle imprévu.
Une pierre énorme obstruait le canal en cet endroit, au-dessous, une
très petite ouverture laissait seulement un libre écoulement à l'eau.
Hélas! contre cette masse tous mes efforts se brisèrent, inutilement je
m'y ensanglantai les mains.
Enfin, je compris que je ne pouvais rester davantage, le jour allait
venir; je remis mon travail à la nuit suivante, et je regagnai mon
cachot; je comptais creuser un passage au-dessous de la pierre.
Malheureusement, le lendemain, j'avais un compagnon.
Sainte-Croix frissonna à ces mots, il se rappela la mort étrange de ceux
qui jusqu'alors avaient partagé le cachot du terrible empoisonneur.
--Ce prisonnier, reprit Exili après un moment de silence, pouvait m'être
un aide précieux.
Mais, avant de lui confier mes espérances, je voulais savoir s'il en
était digne; une imprudence pouvait me coûter la liberté.
--En quoi? Son désir d'être libre ne devait-il pas être votre sûr
garant?
--Enfant, dit Exili, une trahison pouvait aussi bien lui donner cette
liberté! Pour l'éprouver, je lui fis une confidence insignifiante; dès
le lendemain, il fit appeler le major général et lui révéla ce que je
lui avais confié.
--Et ce fut son arrêt de mort?
--Vous l'avez dit.
--Malheureux! murmura Sainte-Croix.
--Oui, continua amèrement Exili, le malheureux! qui, sans scrupule, eût
trahi la confiance d'un compagnon de misère!
Ah! cette mort-là ne me pèse guère! N'étais-je donc pas dans mon droit
en me défendant?
Seul de nouveau, je renouvelai bien des fois encore le périlleux voyage;
mais je dus renoncer à creuser un passage sous la pierre; le canal était
soigneusement pavé, et les dalles de grès résistèrent à tous mes
efforts.
Alors j'entrepris de desceller la pierre. Œuvre gigantesque et qui
eût paru folle à tout autre qu'un prisonnier, j'étais privé de toute
espèce d'instruments et obligé de travailler dans l'obscurité la plus
profonde.
Mais le temps et la patience sont deux forces auxquelles rien ne
résiste. Donnez-moi des siècles et avec une épingle je renverserai la
Bastille. La goutte d'eau presque impondérable qui tombe toutes les
secondes, finit par user le rocher; ainsi j'espérais renverser cette
pierre qui seule me séparait de la liberté.
Pendant deux ans de suite, toutes les nuits, j'entrepris mon périlleux
voyage; on me donna un autre compagnon, il mourut; je voulais être
libre.
J'avais réussi à me fabriquer quelques instruments: une scie, une sorte
de ciseau, un levier...
Enfin, une nuit, après d'incroyables efforts, je sentis que la pierre
commençait à se remuer dans son alvéole; j'eus comme un délire de joie,
bientôt calmé, hélas! car je venais de m'apercevoir que jamais, avec mes
seules forces, je ne parviendrais à détourner assez la masse pour
m'ouvrir un passage.
--Oh! mais maintenant, s'écria Sainte-Croix, maintenant que je joindrai
mes forces aux vôtres, nous renverserons cet obstacle.
Venez, Exili, n'attendez pas une minute. Oh! tenez, je sens dans mes
bras une vigueur à remuer le monde.
Exili sourit.
--Vous êtes impatient, chevalier, dit-il.
--Impatient! lorsque je vois que je touche à ma liberté, seule chose
précieuse ici-bas.
O mon ami! pourquoi m'avoir laissé agoniser à vos côtés pendant plus
d'une année, dans ce cachot fatal, lorsque vous pourriez m'en ouvrir les
portes!
Du jour où vous m'avez jugé digne d'être votre élève, pourquoi ne
m'avez-vous pas dit: Viens, partons, soyons libres!
Mais vous ne comprenez donc pas que par ce bienfait, vous m'enchaîniez à
vous pour toujours, bien plus que vous ne l'avez fait en partageant avec
moi votre science fatale!...
--Je ne vous ai pas encore dit tous les obstacles, interrompit Exili; il
en est un que le temps seul pouvait lever.
--Et lequel?
--Tout en travaillant la nuit à mon œuvre de délivrance, le jour
j'employais toute mon intelligence à me procurer un plan exact de cette
partie de la Bastille; il m'importait de savoir à quel point pouvait
aboutir mon souterrain.
Il serait trop long de vous dire les mille ruses auxquelles je dus avoir
recours pour en arriver à mon but. Enfin, après bien des essais, il me
fut prouvé que le canal ne communiquait pas aux fossés de la Bastille,
mais bien à une autre citerne située dans le jardin même du gouverneur.
--Et le découragement ne s'est pas emparé de vous? demanda le chevalier
que stupéfiait tant de patience et de volonté.
--L'homme de cœur ne se décourage jamais; il tourne les difficultés
qu'il ne peut surmonter, voilà tout. Aux imbéciles de s'asseoir
désespérés au pied de l'obstacle qui les arrête.
En feignant une maladie, je pus visiter le jardin du gouverneur.
J'ai vu la citerne; la remonter est un jeu d'enfant, et une fois sur le
bord, il n'y a plus qu'une barrière matérielle, le rempart.
Il s'agit de descendre dans le fossé, et la hauteur est prodigieuse.
Il faut une échelle, me dis-je, mais cette échelle, je la ferai.
Et depuis, assembler les matériaux nécessaires, est devenu ma seule
pensée.
Ce linge que vous m'avez vu demander pour vous et pour moi, matériaux;
ces bandes de toile que j'obtenais du chirurgien pour un mal à la jambe
que je n'eus jamais, matériaux.
Mais telle est votre inexpérience et la légèreté de votre caractère, que
jamais vous ne vous êtes aperçu de rien.
--C'est vrai! s'écria Sainte-Croix, je me rappelle maintenant.
Que de fois je vous ai vu couper des bandes aux draps de votre lit et
refaire ensuite la couture; mais ma pensée était si loin d'une évasion,
que je ne songeais même pas à vous demander ce que vous en vouliez
faire.
Mais pourquoi ne m'en avoir pas prévenu plus tôt?
Exili hocha la tête en souriant.
--En vous avertissant de mes projets, je rendais votre captivité mille
fois plus pénible encore.
Par mes leçons, par mes travaux, j'ai pu vous abréger le temps.
--Mais ne pouvais-je vous aider?
--En rien. Il n'y avait qu'à attendre, et vous ne savez pas attendre.
--Cependant...
--Regardez-vous plutôt! Vos mains tremblent, votre visage est en feu,
vos yeux tout hagards comme ceux d'un insensé.
Oh! je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même, et j'ai
bien agi comme je devais le faire.
Mais à cette heure? à cette heure tout est prêt, nous avons les
matériaux nécessaires. Il faut peu de temps pour fabriquer une échelle
solide, je sais où trouver un gîte sûr en sortant d'ici, dans un mois,
chevalier, nous serons libres.
Délirant de joie, Sainte-Croix serra convulsivement Exili entre ses
bras.
--O mon ami! mon maître, mon bienfaiteur, disait-il, que ne puis-je, à
cette heure, donner tout mon sang pour vous, pour vous qui, après
m'avoir fait fort contre les hommes, redoutable et puissant par votre
science, me traitez comme un père son enfant, et m'admettez à partager
le fruit de votre patience et de votre courage.
Oh! merci! mille fois merci! Madeleine, ma bien-aimée Madeleine! je vais
donc te revoir, je vais donc être heureux encore, doublement heureux,
par l'amour et par la vengeance!
--Encore faudra-t-il qu'à nous deux nous puissions remuer la pierre,
interrompit le vieil alchimiste, qui sourit doucement de l'exaltation de
son élève.
--En doutez-vous, Exili? Est-ce sérieusement que vous vous demandez si
la masse cédera à nos efforts? Oh! je ne doute pas, moi...
Cependant Exili avait soulevé les couvertures de sa couchette.
Il éventra son matelas, plein de linges de toute sorte, amassés depuis
près de deux années.
--Voilà nos richesses, dit-il.
Sur l'heure ils se mirent en besogne.
Le temps, pour Sainte-Croix, passait rapide comme l'éclair.
Seules, les nuits lui semblaient d'une intolérable longueur.
Il ne pouvait dormir. Fermait-il les yeux, d'épouvantables fantômes
peuplaient son sommeil, ses rêves étaient toujours un horrible
cauchemar.
Il se voyait dans le souterrain, s'épuisant en vains efforts pour
ébranler la pierre; elle résistait; puis elle finissait par tomber sur
sa poitrine; elle l'écrasait de sa masse...
Une autre fois il se croyait vraiment sur le rempart de la Bastille,
tous les obstacles étaient franchis; il avait passé, sans être vu, à
deux pas des sentinelles du jardin du gouverneur.
Il attachait solidement son échelle et se laissait glisser le long de la
muraille. Il allait toucher terre, il était libre... Mais des soldats
l'entouraient, il était pris.
Alors il s'éveillait en sursaut, le front mouillé d'une sueur froide...
Il n'avait même pas la ressource de son compagnon. L'impassible Italien
dormait ou feignait de dormir d'un profond sommeil.
Assis tristement sur sa couchette, il attendait le jour avec une fébrile
impatience; il attendait le jour pour reprendre l'œuvre de
délivrance.
Il mangeait à peine et sans avoir la conscience de ce qu'il faisait.
--Vous vous tuez, lui disait souvent Exili; vous vous laissez abattre,
vous usez vos forces en de folles impatiences; le moment décisif venu,
votre vigueur vous trahira.
--Jamais. La fièvre ne me quittera que le jour où je serai hors d'ici.
Jadis Sainte-Croix attendait avec un certain plaisir les visites
quotidiennes du guichetier apportant la pitance.