Ainsi nous lâchâmes une belle volée, et nous mîmes ces coquins
en fuite; quand notre cartouchière fut vide, nous jouâmes de la
crosse. Ah non! ne venez pas vous y frotter, quand Tommy
s'escrime de la baïonnette et de la crosse.
(CHANSON DE CHAMBRÉE.)
Mon ami le soldat Mulvaney me conta ceci, assis sur un parapet de la
route qui mène à Dagshai, un jour que nous faisions ensemble la chasse
aux papillons.
Il avait ses théories à lui au sujet de l'armée et culottait à la
perfection les pipes en terre.
Il disait que le jeune soldat est celui dont on peut attendre le plus,
«attendu qu'il est d'une innocence incroyable, comme l'enfant».
--Maintenant, écoutez, dit Mulvaney, en s'étendant de tout son long sur
le mur, au soleil. Je suis un enfant de la chambrée, comme si j'y étais
né.
«L'armée, pour moi, c'est le boire et le manger, parce que je suis du
petit nombre de ceux qui ne peuvent plus en sortir. J'ai quatorze ans de
service, et la pipe en terre est devenue une partie de moi-même.
«Si j'avais pu, seulement pendant un mois, me retenir de trop boire, je
serais à cette heure lieutenant honoraire, un fléau pour mes supérieurs,
une tête de turc pour mes égaux, et une malédiction pour moi-même. Mais
les choses étant ce qu'elles sont, je suis le simple soldat Mulvaney,
qui ne touche pas la haute paye de bonne conduite, et qui a toujours la
pépie.
«Toujours en exceptant mon petit ami Bobs Bahadur[3], j'en sais aussi
long sur l'armée que n'importe qui.»
[3] Lord Roberts, qui était de petite taille.
Je plaçai quelques mots...
--Wolseley[4]! qu'il aille au diable! Entre nous et ce filet à
papillons, c'est un pauvre radoteur, qui ne sait pas ce qu'il dit; il a
toujours un oeil qui guigne du côté de la reine et de la cour, pendant
que l'autre est fixé sur sa sacrée personne; il joue constamment
César... César et Alexandre réunis en un seul homme.
[4] Le maréchal Sir Garnet Wolseley.
«Mais Bobs, lui, est un petit homme plein de bon sens. Avec Bobs, et
quelques soldats de trois ans, je roulerais n'importe quelle armée de la
terre comme un torchon, et je la jetterais ensuite au rebut.
«Je ne plaisante pas, foi de Mulvaney!
«Ce sont les conscrits, les simples conscrits d'hier, ceux qui ne savent
pas ce que c'est qu'une balle, et qui ne s'en soucieraient guère, s'ils
le savaient, ce sont ceux-là qui font de la besogne.
«On les bourre de viande de boeuf, jusqu'à ce qu'ils crèvent
positivement de bonne nourriture, et alors, si on ne les mène pas au
combat, ils se trouent la peau entre eux.
«C'est comme ça, aussi vrai que je vous le dis.
«Il faudrait les mettre au régime de la farinette et du riz bouilli
pendant les chaleurs, mais si on faisait ça, il y aurait une mutinerie.
«Avez-vous jamais entendu raconter comment le simple soldat Mulvaney
s'empara de la ville de Lungtungpen?
«Je ne crois pas.
«C'est le lieutenant qui en a eu tout l'honneur, mais c'est moi qui ai
fait le plan de l'opération.
«Peu avant mon évacuation de Birmanie, nous nous éreintions le
tempérament, vingt jeunes soldats et moi, sous les ordres d'un certain
lieutenant Brazenose, à vouloir capturer des _dacoits_[5].
[5] Brigands hindous ou birmans.
«Ah! ceux-là, je n'ai jamais connu de diables aussi roués qu'eux. Pour
faire un _dacoit_, il faut un _dah_[6] et un _snider_[7].
[6] Épée courte.
[7] Fusil en usage dans l'armée britannique avant l'adoption du
Martini. C'est une arme pesante et sans mécanisme de répétition.
«Sans ça, c'est un cultivateur paisible, et c'est un crime de tirer
dessus.
«Nous chassions, nous chassions; de temps en temps nous attrapions la
fièvre et des éléphants, mais jamais de _dacoits_. A la fin, on pinça un
homme.
«--Traitez-le avec douceur, dit le lieutenant.
«Je l'emmenai donc dans la jungle, avec l'interprète birman et la
baguette de mon fusil.
«Alors je dis à l'homme:
«--Mon bon petit monsieur, asseyez-vous sur vos talons, et indiquez à
mon ami, que voici, où sont vos amis à vous, quand ils sont chez eux.
«C'est de cette façon que je lui fis faire connaissance avec la baguette
de fusil.
«Alors il se mit à babiller dans son patois, l'interprète intervenant
pour «interpréter», pendant que j'assistais le service des
renseignements au moyen de ma baguette de fusil, toutes les fois que
l'homme manquait de mémoire.
«Bientôt j'apprends que de l'autre côté de la rivière, à quelque neuf
milles dans l'intérieur, il y avait une ville qui, à ce moment même,
fourmillait de _dahs_, d'arcs, de flèches, de _dacoits_, d'éléphants et
de fusils.
«--Bon! que je dis, nous allons fermer ce bureau-ci.
«Le soir, je vais trouver le lieutenant et je lui fais part de ce que
j'avais appris.
«Jusqu'à ce soir-là, je n'avais pas fait grand cas du lieutenant
Brazenose. Il était tout bourré de livres et de théories, d'un tas de
choses qui ne servent à rien.
«--Une ville, dites-vous? qu'il me fait. Selon les théories de la
guerre, nous devrions attendre des renforts.
«--Diable! que je me dis. Alors, nous n'avons rien de mieux à faire que
de creuser nos tombes; les troupes les plus rapprochées étaient là-haut,
au beau milieu des marais, du côté de Mimbu.
«--Pourtant, dit le lieutenant, c'est un cas spécial. Je ferai une
exception. Nous irons faire un tour à Lungtungpen, ce soir.
«Les camarades étaient littéralement fous de joie quand je leur apportai
la nouvelle. Aussi les voyait-on aller et venir dans la jungle comme des
lapins.
«Vers minuit, nous arrivons au bord de la rivière.
«J'avais complètement oublié de parler de cette rivière à mon officier.
«J'étais en avant, avec quatre camarades, et je pensais que le
lieutenant éprouverait le besoin de faire des théories.
«--Déshabillez-vous, que je dis. Déshabillez-vous jusqu'à la ceinture,
et allez, à la nage, où la gloire vous appelle.
«--Mais je ne sais pas nager, disent deux d'entre eux.
«--Dire que j'ai vécu assez pour entendre conter cela par un gaillard
qui a été élevé en pension! Prenez une pièce de bois. Moi et Conolly,
que voici, nous vous transporterons sur l'autre bord, mes jeunes
demoiselles.
«Nous prenons un vieux tronc d'arbre, et nous le poussons au large,
après avoir mis dessus nos équipements et nos carabines.
«Il faisait noir comme dans un four; à peine venions-nous de nous
embarquer, que j'entends derrière moi le lieutenant qui appelait.
«--Il y a un petit ruisseau par ici, mon lieutenant, que je dis, mais je
sens déjà le fond.
«Rien d'étonnant à cela, car j'étais à peine à un mètre du bord.
«--Un ruisseau! mais c'est un véritable estuaire, fait le lieutenant. En
avant, enragé Irlandais! Mes amis, déshabillez-vous.
«Je l'entendis rire. Les camarades ôtèrent leurs habits. Puis ils se
mirent à rouler une pièce de bois dans l'eau pour y mettre leurs
équipements, pendant que Conolly et moi nous nagions dans l'eau tiède,
en poussant notre bûche; les autres venaient derrière nous.
«La rivière avait plusieurs milles de largeur!
«Ortheris, sur la bûche qui formait l'arrière-garde, prétendait que nous
étions entrés par mégarde dans la Tamise, en aval de Sheerness.
«--Occupe-toi de nager, petit polisson, que je lui dis, et ne te permets
pas ces méchantes plaisanteries au sujet de l'Iraouaddy.
«--Silence, vous autres! dit le lieutenant de sa voix menue.
«Alors nous continuons à nager dans la nuit noire, la poitrine sur nos
bûches, pleins de confiance dans les saints et dans la bonne chance de
l'armée britannique.
«Quelque temps après, nous reprenons pied. C'est un petit banc de sable,
sur lequel il y a un homme. Je mets mon talon sur son dos, il pousse un
cri et s'échappe.
«--Maintenant nous voilà propres, dit le lieutenant Brazenose. Où diable
est Lungtungpen?
«Il fallut attendre à peu près une minute et demie.
«Les camarades reprirent leurs carabines, et quelques-uns tâchèrent de
mettre leurs ceinturons. Naturellement, nous avancions baïonnette au
canon.
«Alors, nous vîmes très bien où était Lungtungpen, car nous nous
trouvâmes tout à coup devant la muraille dans l'obscurité, et toute la
ville était hérissée de leurs sacrés _sniders_, comme la fourrure d'un
chat pendant une nuit de gelée.
«On tirait de tous les côtés à la fois, mais ça passait par-dessus nos
têtes, dans l'eau.
«--Avez-vous tous vos carabines? dit Brazenose.
«--Oui, répondit Ortheris, j'ai pris celle de ce voleur de Mulvaney,
pour tout le prêt arriéré qu'il me doit; avec sa crosse qui n'en finit
pas, elle me donne mal au coeur.
«--En avant! cria Brazenose, en tirant brusquement son sabre. En avant,
prenons la ville! Et que le Seigneur ait pitié de nos âmes!
«Alors les camarades poussèrent un hurlement épouvantable, et se
lancèrent dans l'obscurité, cherchant la ville à tâtons, se frottant les
yeux et se raidissant comme des maîtres de manège quand les herbes
piquaient leurs jambes nues.
«Je tapai avec la crosse de mon fusil contre quelque chose en bambou qui
avait l'air moins résistant.
«Les autres arrivèrent, et se mirent à taper à qui mieux mieux, tandis
que les fusils pétaradaient et que des cris féroces, partant de
l'intérieur, nous déchiraient les oreilles.
«A la fin, cette chose-là, quelle qu'elle fût, céda sous nos efforts, et
nous tombâmes, vingt-six, l'un après l'autre, nus comme des nouveau-nés,
dans la ville de Lungtungpen.
«Il y eut pendant un moment une sorte de mêlée furieuse, mais peut-être,
en nous voyant tout blancs et tout mouillés, les indigènes nous
prirent-ils pour une nouvelle sorte de diables ou une nouvelle sorte de
_dacoits_.
«Ils se mirent à courir comme si nous étions tout cela à la fois, et
nous bondîmes sur eux, baïonnette au canon, en riant comme des fous.
«Il y avait des torches dans les rues, et je vis le petit Ortheris qui
se frottait l'épaule toutes les fois qu'il déchargeait mon martini à
longue crosse, et Brazenose qui entrait dans la foule, sabre en main,
comme Diarmid[8] à la conquête du Collier d'Or, à cela près qu'il
n'avait pas un fil sur lui.
[8] Personnage fabuleux de la mythologie celtique irlandaise.
«Nous découvrîmes des éléphants, sous le ventre desquels étaient des
_dacoits_, de sorte que, de besogne en besogne, nous fûmes occupés
jusqu'au matin à nous rendre maîtres de la ville de Lungtungpen.
«Alors on fit halte, on se remit en rang, pendant que les femmes
braillaient dans les maisons, et que le lieutenant Brazenose rougissait
comme une pivoine aux premières clartés du matin.
«C'est la revue la plus indécente où je me sois jamais trouvé:
«Vingt-six soldats et un officier d'infanterie alignés pour l'appel, et
à eux tous ils n'avaient pas sur eux, en fait de vêtements, de quoi
acheter un sifflet.
«Huit d'entre nous portaient leurs ceinturons avec les cartouchières,
mais tous les autres étaient partis avec une poignée de cartouches et la
peau que Dieu leur avait donnée.
«Ils étaient aussi nus que Vénus.
«--Numérotez-vous à partir de la droite, dit le lieutenant. Les numéros
impairs sortiront des rangs pour s'habiller; les numéros pairs feront
des patrouilles dans la ville jusqu'à ce qu'ils soient relevés par le
détachement qui ira s'habiller.
«Permettez-moi de vous dire que faire des patrouilles dans une ville
sans avoir l'ombre d'un vêtement, ça vous donne une sensation toute
nouvelle.
«Je fis ma part de patrouille pendant dix minutes, et, ma foi, je vous
avoue qu'au bout de ce temps-là, je rougis.
«Ce que les femmes riaient!
«Je n'ai jamais rougi, ni avant, ni après; mais à ce moment-là, j'étais
rouge de la tête aux pieds.
«Quant à Ortheris, il ne fut pas de la patrouille. Il dit seulement:
«--Les casernes de Portsmouth et la baignade du dimanche!
«Alors il se coucha à terre et se roula de tous les côtés en riant.
«Quand nous fûmes tous habillés, on compta les morts: soixante-dix-sept
_dacoits_, sans parler des blessés.
«Nous prîmes cinq éléphants, cent soixante-dix _sniders_, deux cents
_dahs_ et un tas d'autres outils de brigands.
«Pas un de nous ne fut blessé, sauf peut-être le lieutenant, et encore
ne le fut-il que dans sa pudeur.
«Le chef des _dacoits_, quand il vint se rendre, dit à l'interprète:
«--Si les Anglais se battent comme cela tout nus, que diable ne
feraient-ils pas quand ils sont habillés?
«Alors Ortheris se mit à rouler les yeux, à faire craquer ses doigts, à
exécuter une danse guerrière, pour faire impression sur le chef des
_dacoits_.
«Ce dernier s'enfuit chez lui, et nous passâmes le reste du jour à
promener le lieutenant sur nos épaules, tout autour de la ville, et à
jouer avec les petits Birmans, des diablotins dodus, petits, bruns, et
jolis comme des amours.
«Quand je fus évacué sur l'Inde pour cause de dysenterie, je dis au
lieutenant:
«--Mon lieutenant, vous avez l'étoffe d'un grand homme, mais permettez à
un vieux soldat de vous le dire, vous aimez trop à faire la théorie.
«Il me serra la main en disant:
«--Qu'on tire haut, qu'on tire bas, il n'y a pas moyen de vous
contenter, Mulvaney. Vous m'avez vu valser à Lungtungpen dans le costume
d'un Peau-Rouge sans sa peinture de guerre, et vous prétendez que j'aime
trop faire la théorie?
«--Mon lieutenant, que je dis (car j'avais de l'affection pour ce
petit), je valserais d'un bout à l'autre de l'enfer avec vous, dans ce
costume-là, et tous les camarades aussi.
«Puis, je descendis la rivière dans le bateau plat, en lui laissant ma
bénédiction. Puissent les saints la porter où elle doit aller, car
c'était un beau et crâne gaillard, ce jeune officier!
«Pour en finir, tout ce que je viens de vous dire fait voir comment on
peut tirer parti des soldats de trois ans.
«Est-ce que cinquante vieux soldats auraient pris Lungtungpen dans
l'obscurité, comme ça?
«Non: ils auraient vu qu'on risquait d'attraper la fièvre ou de
s'enrhumer, sans parler des coups de fusil: deux cents hommes auraient
été nécessaires.
«Mais les hommes de trois ans, dans leur ignorance, n'en cherchent pas
si long; et là où il n'y a pas de crainte, il n'y a pas de danger.
«Prenez-les jeunes, bourrez-les de nourriture, et, je vous le jure sur
l'honneur de ce grand homme de petit Bobs, mettez-les derrière un bon
officier, et, même déshabillés, ce ne seront pas seulement des _dacoits_
qu'ils écrabouilleront, ce seront des arrrmées du continent.
«Ils étaient tout nus à la prise de Lungtungpen; et ils prendraient
Saint-Pétersbourg en caleçon. Ils en seraient capables, ma parole!
«Voici votre pipe, monsieur, fumez-y lentement du _honey dew_, après
avoir laissé évaporer le goût du tabac de cantine. Mais c'est une
mauvaise idée (je vous en remercie tout de même) d'avoir bourré ma
blague de votre _choosa_ coupé à la mécanique. Le tabac de cantine,
c'est tout comme l'armée: ça vous rend incapable de goûter les
friandises.»
Ce disant, Mulvaney reprit son filet à papillons et retourna à la
caserne.