LISPETH

Voyez, vous avez proscrit l'Amour! Quels sont ces Dieux auxquels

vous voulez que je plaise? Trois Dieux en Un, ou un Dieu en

Trois? Ah! que non pas! Moi je retourne à mes Dieux. Peut-être

me donneront-ils plus de bonheur que votre Christ froid et ses

trinités embrouillées!

(LE CONVERTI.)

C'était la fille de Sonoo, un homme des Collines, et de Jadeh, sa femme.

Une année, leur récolte de maïs manqua, et deux ours passèrent la nuit

dans leur unique champ de pavots, juste au-dessus de la vallée du

Sutlej, sur le versant de Kotgarh.

Aussi, la saison qui suivit, se firent-ils chrétiens et portèrent-ils

leur petit enfant à la mission pour le faire baptiser.

Le chapelain de Kotgarh lui donna le nom d'Elisabeth, qui se prononce

«Lispeth» dans le _pahari_, dialecte des Collines.

Plus tard, le choléra sévit dans la vallée de Kotgarh. Il emporta Sonoo

et Jadeh.

Lispeth devint, près de la femme de celui qui était alors chapelain de

Kotgarh, à demi une servante, à demi une compagne.

Ceci se passait après le règne des missionnaires moraves, mais avant que

Kotgarh eût tout à fait oublié son titre de «Maîtresse des Collines du

Nord».

Le christianisme porta-t-il chance à Lispeth? Ou bien les dieux de son

peuple auraient-ils fait autant pour elle en toute circonstance? Je

l'ignore.

Le fait est qu'elle devint très jolie.

Quand une fille des Collines se mêle d'être jolie, elle vaut la peine

qu'on fasse cinquante milles en terrain difficile pour la contempler.

Lispeth avait le visage d'une Grecque, un de ces visages comme on en

peint si souvent et comme il est si rare d'en rencontrer.

Elle avait un teint pâle, couleur d'ivoire.

Pour sa race, elle était extrêmement grande.

Elle avait aussi des yeux admirables et, si elle n'avait porté ces

abominables robes d'étoffe de couleur qu'affectionnent les missions, à

la rencontrer à l'improviste sur le versant des Collines on l'eût prise

pour la Diane romaine partant en chasse.

Lispeth devint très sérieusement chrétienne. Elle n'abandonna pas cette

religion quand elle fut femme, comme le font tant de jeunes filles des

Collines.

Ses compatriotes la détestaient parce que, disaient-ils, elle était

devenue une _memsahib_[1] et qu'elle se lavait tous les jours.

[1] Abréviation de «Madam Sahib»: une Européenne.

La femme du chapelain ne savait comment l'employer. De quelque manière

que l'on s'y prenne on ne peut pas demander à une majestueuse déesse,

qui mesure cinq pieds dix pouces, avec ses chaussures, de nettoyer des

assiettes et des plats.

Elle jouait avec les enfants du chapelain et suivait les cours de

l'école du dimanche. Elle lisait tous les livres que possédait le

chapelain, et devenait de jour en jour plus belle, comme les princesses

des contes de fées.

La femme du chapelain estimait que la jeune fille devait se placer à

Simla comme bonne d'enfants ou dans quelque poste «distingué». Mais

Lispeth ne jugea pas utile d'entrer en place. Elle était heureuse comme

elle était.

Quand des voyageurs,--il n'y en avait pas beaucoup à cette

époque,--venaient à Kotgarh, Lispeth avait l'habitude de s'enfermer dans

sa chambre, de peur qu'ils ne l'emmenassent à Simla, ou quelque part

dans le monde inconnu.

Un jour, quelques mois après avoir atteint sa dix-septième année,

Lispeth sortit pour aller se promener.

Elle ne se promenait pas à la manière des dames anglaises qui s'en vont

à un mille et demi de distance et se font ramener en voiture. Elle

couvrait entre vingt et trente milles dans ses petites excursions

hygiéniques, de droite et de gauche, entre Kotgarh et Narkunda.

Ce jour-là, elle revint à la nuit tombée, descendant la pente en

casse-cou de Kotgarh, un lourd fardeau dans les bras.

La femme du chapelain somnolait dans le salon quand Lispeth entra toute

haletante et exténuée sous le faix.

Elle déposa sa charge sur le canapé et dit simplement:

--Voilà mon mari! Je l'ai trouvé sur la route de Bagi. Il s'est blessé.

Nous allons le soigner, et, quand il sera rétabli, votre mari nous

unira.

C'était la première fois que Lispeth faisait allusion à ses intentions

matrimoniales.

La femme du chapelain poussa un cri d'horreur.

Cependant, il fallait avant tout s'occuper de l'homme qui était étendu

sur le canapé.

C'était un jeune Anglais, et sa tête avait été entamée jusqu'à l'os par

quelque chose qui l'avait déchiquetée.

Lispeth raconta qu'elle l'avait trouvé en bas du _Khud_[2]. C'est pour

cela qu'elle l'avait apporté à la maison. Il respirait difficilement et

était sans connaissance.

[2] Échancrure, creux.

Il fut mis au lit et soigné par le chapelain qui avait quelques

connaissances en médecine, et Lispeth attendit derrière la porte, pour

le cas où l'on aurait besoin d'elle.

Elle exposa au chapelain que c'était là l'homme qu'elle voulait épouser.

Le chapelain et sa femme la sermonnèrent sévèrement sur l'inconvenance

de sa conduite.

Lispeth les écouta paisiblement et répéta ce qu'elle avait dit tout

d'abord.

Il faut une forte dose de christianisme pour effacer les instincts

incivilisés de l'Oriental, et, en particulier, celui de tomber amoureux

à première vue.

Lispeth, qui avait trouvé l'homme qu'elle adorait, ne voyait pas la

nécessité de se taire sur son choix. Elle n'avait pas non plus

l'intention de se faire mettre à la porte.

Elle allait soigner cet Anglais jusqu'à ce qu'il fût assez bien portant

pour l'épouser.

Tel était son petit programme.

Après une quinzaine de fièvre légère et d'inflammation, l'Anglais

recouvra de la suite dans ses idées. Il remercia le chapelain et sa

femme, ainsi que Lispeth,--surtout Lispeth,--de leur bonté.

Il voyageait dans l'Est, dit-il,--on ne parlait jamais de

«globe-trotters» à cette époque où la flotte de la _Peninsular and

Oriental_ était encore dans son enfance,--et il était venu de Dehra Dun

pour herboriser et chasser les papillons sur les collines de Simla.

Nul ne le connaissait à Simla. Nul ne savait rien à son sujet.

Il avait dû, croyait-il, tomber de la falaise, tandis qu'il s'efforçait

de détacher une fougère sur un tronc d'arbre pourri, et ses coolies,

après avoir volé ses bagages, s'étaient enfuis.

Il pensait redescendre à Simla quand il serait un peu plus fort. Il

n'avait plus envie de se livrer à de nouvelles ascensions.

Il ne se hâta pourtant pas de partir. Il reprenait lentement ses forces.

Lispeth se refusa à recevoir les conseils du chapelain ou de sa femme.

Cette dernière parla donc à l'Anglais et lui dit ce qu'il y avait dans

le coeur de Lispeth.

Il rit beaucoup. Il trouva que c'était très joli, très romanesque, une

parfaite idylle de l'Himalaya; mais, comme il était fiancé à une jeune

fille en Angleterre, il se figurait qu'il ne pouvait rien en advenir.

Certainement, il se conduirait avec discrétion. C'est ce qu'il fit.

Pourtant il trouva très amusant de causer avec Lispeth, de se promener

avec Lispeth, de lui dire de gentilles choses, de lui donner des noms

caressants tout le temps qu'il demeura là, à reprendre ses forces avant

son départ.

Pour lui, tout cela ne signifiait rien. Pour Lispeth, cela voulait tout

dire.

Elle fut très heureuse durant cette quinzaine, car elle avait trouvé un

homme à aimer.

Sauvage de naissance, elle ne prenait nul soin de cacher ses sentiments,

et cela amusait l'Anglais.

Quand il partit, Lispeth l'accompagna en haut de la colline jusqu'à

Narkunda, toute bouleversée et très malheureuse.

La femme du chapelain, qui était bonne et qui détestait tout ce qui

avait l'apparence du bruit ou du scandale,--et Lispeth échappait tout à

fait à son influence,--avait prié l'Anglais de dire à Lispeth qu'il

reviendrait l'épouser.

--Ce n'est qu'une enfant, voyez-vous, et au fond, je la crois païenne de

coeur, disait la femme du chapelain.

Donc, tout le long de la montée, longue de douze milles, l'Anglais, le

bras passé autour de la taille de Lispeth, assura la jeune fille qu'il

reviendrait l'épouser.

Lispeth lui fit plusieurs fois répéter sa promesse.

Elle pleura, debout sur la crête de Narkunda, jusqu'à ce qu'elle l'eût

perdu de vue sur le sentier de Muttioni.

Alors elle sécha ses larmes et revint à Kotgarh.

Elle dit à la femme du chapelain:

--Il reviendra m'épouser. Il est allé trouver ses parents pour le leur

annoncer.

La femme du chapelain la consola et lui dit:

--Il reviendra.

Au bout, de deux mois, Lispeth devint impatiente et on lui dit que

l'Anglais était allé au delà des mers, en Angleterre.

Elle savait où était l'Angleterre, parce qu'elle avait lu de petites

géographies élémentaires, mais naturellement, en vraie fille des

Collines, elle n'avait aucune idée de ce qu'était la mer.

Il y avait chez le chapelain un vieux jeu de patience du globe, avec

lequel Lispeth avait joué quand elle n'était qu'une enfant.

Elle le dénicha; le soir, elle en assemblait les morceaux et pleurait

tout bas en s'efforçant d'imaginer où était son Anglais.

Comme elle n'avait aucune idée ni des distances, ni des bateaux à

vapeur, ses notions étaient un tant soit peu erronées. Eussent-elles été

exactes, d'ailleurs, cela n'eût pas fait la moindre différence, car

l'Anglais n'avait pas l'intention de revenir épouser une fille des

Collines.

Il l'avait tout à fait oubliée, alors même qu'il chassait encore les

papillons à Assam.

Plus tard, il écrivit un livre sur l'Orient: le nom de Lispeth n'y est

même pas mentionné.

Au bout de trois mois, Lispeth se mit à faire tous les jours le

pèlerinage de Narkunda pour voir si son Anglais venait le long de la

route.

Cela la réconfortait, et la femme du chapelain, la voyant gaie, pensa

qu'elle avait surmonté sa folie barbare et tout à fait indélicate.

Un peu plus tard, les promenades cessèrent de soutenir Lispeth qui

devint de très méchante humeur.

La femme du chapelain crut le moment favorable pour lui faire connaître

le véritable état des choses.

Elle lui dit que l'Anglais ne lui avait promis son amour que pour la

faire tenir tranquille, qu'il n'avait jamais eu d'intention sérieuse et

qu'il était «mal et inconvenant» de la part de Lispeth de songer à

épouser un Anglais, un homme d'une essence supérieure, qui, en outre,

était fiancé à une jeune fille de sa race.

Lispeth répliqua que tout cela était absolument impossible, parce qu'il

lui avait dit qu'il l'aimait, et que la femme du chapelain lui avait, de

ses propres lèvres, assuré que l'Anglais reviendrait.

--Comment avez-vous pu, lui et vous, ne pas dire la vérité? interrogea

Lispeth.

--Nous avons parlé ainsi pour vous calmer, mon enfant, dit la femme du

chapelain.

--Alors vous m'avez menti, vous et lui, conclut Lispeth.

La femme du chapelain baissa la tête et ne dit rien.

Lispeth aussi se tut un moment.

Ensuite, elle descendit dans la vallée et revint vêtue comme une fille

des Collines, dans une robe horriblement sale, mais sans anneaux au nez

ni aux oreilles.

Elle avait tressé ses cheveux en une longue natte, liée au bout avec du

fil noir, comme la portent les femmes des Collines.

--Je m'en vais avec les miens, dit-elle. Vous avez tué Lispeth. Il ne

reste plus que la fille de la vieille Jadeh, la fille d'un _pahari_ et

la servante de Tarka Devi. Vous autres, Anglais, vous êtes tous des

menteurs!

Avant que la femme du chapelain n'eût ressaisi ses esprits, accablés par

la nouvelle que Lispeth retournait aux dieux de sa mère, la jeune fille

avait disparu.

Elle ne revint jamais.

Elle se passionna pour ses compatriotes pouilleux, comme pour payer à

ceux de sa race l'arriéré de l'existence qu'elle avait abandonnée, et,

peu de temps après, elle épousa un bûcheron qui la battit, à la manière

des _paharis_.

Sa beauté se fana bien vite.

--Il n'y a pas de loi qui puisse vous expliquer les caprices d'une

païenne, dit la femme du chapelain, et je crois que Lispeth, au fond, a

toujours été une infidèle.

Si l'on songe qu'elle avait été reçue dans le giron de l'Église

d'Angleterre à l'âge très avancé de cinq semaines, ce jugement fait peu

d'honneur à la femme du chapelain.

Lispeth était très vieille quand elle mourut.

Elle possédait toujours parfaitement l'anglais, et, quand elle était

assez ivre, on pouvait parfois l'amener à conter l'histoire de ses

premières amours.

Alors, il était difficile de s'imaginer que cette créature ridée, aux

yeux chassieux, qui ressemblait tant à un balai roussi, avait pu être

«Lispeth, de la mission de Kotgarh».

Nouveaux Contes des Collines · 第 3 / 30 题