J'ai eu plusieurs fois, dans le cours de mes _Mémoires_, l'occasion de
prononcer le nom du prince Charles de Schwarzenberg; mais je n'en ai
point dit assez pour le faire connaître, et c'est ce que je veux faire
ici.
Le rôle important qu'il a joué à la tête de la croisade qui s'est formée
contre nous prouve que c'était un homme d'un rare mérite. Le noble et
heureux caractère dont il était doué était merveilleusement adapté à la
position élevée qui lui avait été confiée. Il fallait ses belles et
nobles qualités pour amener à bien la tâche difficile qui lui était
imposée. Ces mêmes qualités, au reste, lui ont valu l'estime et
rattachement de tous ceux qui l'ont connu.
Il était issu d'une ancienne et illustre famille de l'Empire,
appartenant à la noblesse immédiate, depuis plusieurs siècles établie en
Autriche, où elle possède de grands biens. A l'exemple de ses ancêtres,
il entra de bonne heure au service militaire. Le prince Charles était né
en 1771; aussi avait-il fait les campagnes de 1788 et 1789 contre les
Turcs. Il avait également servi avec distinction dans les guerres contre
la France. Dès 1796, à vingt-cinq ans, il était déjà officier général,
chose rare partout, et plus rare en Autriche qu'ailleurs. Il se trouva à
la catastrophe d'Ulm, où, par ses dispositions et sa présence d'esprit,
il sauva la plus grande partie de la cavalerie autrichienne. Son esprit
aimable et sa séduction personnelle le firent choisir, pendant la paix,
pour remplir les fonctions d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg. La guerre
l'ayant rappelé à l'armée, il combattit avec gloire à Wagram, en 1809.
Après le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, le prince de
Schwarzenberg devint ambassadeur en France et sut plaire universellement
à Paris. La catastrophe qui accompagna les fêtes du mariage de Napoléon,
et dont sa maison fut le théâtre, devint comme le pronostic funeste des
malheurs dont la nouvelle dynastie serait frappée.
Au moment où la guerre de Russie éclata, il fut choisi pour commander le
corps auxiliaire que l'Autriche réunit à l'armée française. Comme
Napoléon l'estimait et l'aimait, comme il voulait lui donner une
existence égale à celle des maréchaux français, il demanda pour lui à
l'empereur François la dignité de feld-maréchal, qui lui fut accordée.
Ainsi ce fut à Napoléon qu'il dut sa promotion. Singulière destinée de
celui-ci! Principe de tant de grandeurs nouvelles, créateur, soutien et
protecteur de tant de dynasties qui, par sa toute-puissance, prirent
rang parmi les rois, quand ses nombreuses fautes eurent compromis ses
destinées, il succomba écrasé par les efforts de ceux qu'il avait
grandis! Le lieutenant qu'il avait choisi en 1812 devint le chef suprême
qui conduisit, en 1813 et 1814, les peuples qui avaient pris les armes
pour le détruire.
Le prince de Schwarzenberg remplit sa tâche avec talent en 1812.
Abandonné à lui-même par Napoléon, habituellement sans ordres de lui, il
manoeuvra dans le but d'être le plus utile à l'armée française. Des
critiques injustes ont obscurci les services qu'il rendit à cette
époque. L'esprit de parti a fait taire la vérité. On l'a accusé d'avoir
agi avec faiblesse et trop de circonspection; mais ceux qui ont étudié
les faits doivent le laver de cette accusation. Le prince de
Schwarzenberg a manoeuvré avec habileté et talent. Il ne pouvait pas
raisonnablement faire plus qu'il n'a fait. Il est vrai qu'il ne s'est
pas perdu à plaisir au moment où l'armée française a présenté le
spectacle d'une immense catastrophe, dont on ne trouve d'exemple que
dans l'antiquité.
La position de l'Autriche ayant changé, de nouveaux devoirs le mirent
dans le cas de combattre ses anciens alliés. La considération dont
jouissait son talent, le cas qu'on faisait d'un caractère noble,
désintéressé, conciliant, et la nécessité de flatter l'amour-propre de
l'Autriche, dont le poids devait tout décider, firent choisir
unanimement le prince de Schwarzenberg pour chef suprême.
Jamais mission plus difficile et plus pénible ne fut donnée à un général
d'armée. Commander les troupes de tant de nations différentes, et mettre
en harmonie des intérêts quelquefois si opposés; commander au milieu de
souverains, environné de leurs états-majors et de leur cour; neutraliser
les rivalités funestes et les mauvaises passions: faire une abnégation
constante de toute vanité personnelle; accorder souvent une gloire peu
méritée pour ne pas déplaire, sans cependant décourager ceux à qui elle
appartenait véritablement; ne voir qu'un but marqué dans l'alliance, et
se sacrifier sans cesse aux intérêts de l'harmonie et de l'union, tel
est le rôle auquel le prince de Schwarzenberg s'est dévoué, et qu'une
âme d'une pureté extraordinaire lui a donné le moyen de remplir. Il
avait, il est vrai, un puissant appui pour le succès de ses opérations
dans la haine universelle qu'inspirait Napoléon.
Je ne fais ici aucune critique des deux campagnes des alliés en 1813 et
1814. Les fautes commises ne peuvent être reprochées à un général peu
maître de ses mouvements, auquel on désobéissait souvent, et que mille
considérations retenaient sans cesse.
Le prince de Schwarzenberg avait des talents militaires distingués, et
doit être placé au nombre des meilleurs généraux de son temps.
On assure que, dans la sécurité de la paix, on a oublié les grands
services qu'il avait rendus, et que seul il pouvait rendre. En effet,
son influence a été détruite par des médiocrités intrigantes. En cela il
a eu un sort commun à beaucoup d'hommes capables et vertueux dont
l'histoire a conservé les noms. Une mort prématurée à quarante-neuf ans
l'a empêché de jouir, de son vivant, de la position qui lui était due,
et que le temps aurait amenée quand les intérêts personnels et les
rivalités n'y auraient plus mis d'obstacles.