NOTICE SUR LE PRINCE DE METTERNICH

Le prince de Metternich, dont la longue carrière politique a exercé

pendant beaucoup d'années et exerce encore une grande influence sur les

événements de l'Europe, sera l'objet légitime de la curiosité de la

postérité. Ceux qui, comme moi, l'ont beaucoup fréquenté doivent

chercher à le faire connaître.

Le prince de Metternich est né à Coblentz, en 1773. Sa famille

appartenait à la noblesse immédiate de l'empire. Elle a eu la gloire de

fournir plusieurs électeurs de Trèves et de Mayence. A l'exemple de son

père, Metternich s'attacha de bonne heure au service de l'Autriche. Un

avancement rapide le porta au poste de ministre de l'empereur à Berlin,

qu'il occupait en 1805.

M. de Metternich est un homme d'un esprit étendu et cultivé. Il possède

des connaissances multipliées. Sans être un savant, il n'est

probablement pas d'homme du monde, livré aux affaires et aux plaisirs,

qui ait fait des études aussi variées, et soit au même degré au courant

des découvertes et de la marche des sciences et des arts, au moins dans

leurs résultats et leur application.

Une tournure élégante dans sa jeunesse, une politesse facile, ont fait

de lui le type du véritable grand seigneur. Son caractère égal et

bienveillant rend agréables les rapports avec lui. Le prince de

Metternich est prodigue de promesses, mais difficilement il les tient et

s'occupe de leur exécution. La moindre considération l'arrête; le plus

léger obstacle l'intimide. Jamais il n'aborde de front une difficulté;

toujours il cherche à la tourner, et, si l'oubli de la vérité dans son

langage est un auxiliaire utile, il n'hésite pas à en faire usage, et

cela avec un aplomb imperturbable.

Cependant dans les choses essentielles, et en pesant bien la nature de

ses expressions, ses paroles méritent confiance; dans les choses de peu

d'importance, on doit attribuer la cause d'une moindre franchise au

besoin de déguiser son impuissance et ses moyens de crédit dans les

affaires de gouvernement intérieur: chose plus vraie qu'on ne croit

généralement. Sous le règne de l'empereur François, et plus encore sous

la règne actuel, son pouvoir réel s'est toujours borné aux affaires de

son département. Sur ce terrain il est maître absolu; mais à ces limites

finit sa puissance; en sorte que celui qui petit entraîner l'État dans

une guerre qui consommerait des milliers d'hommes et des centaines de

millions est tout à fait étranger aux mesures qui doivent servir d'appui

au développement de ses forces et au régime intérieur de la société.

L'Autriche est aujourd'hui une oligarchie où chaque département

administratif se gouverne isolément. Tout s'y passe d'une manière

légale; tout y est régulier et conduit d'une manière paternelle; mais

chaque pouvoir y marche pour son compte, et il n'y a pas de centre

d'action véritable. Les moeurs de la famille impériale, et un grand

esprit de justice généralement répandu dans les dépositaires du pouvoir,

conduisent le pays. C'est un état de choses supportable dans le repos;

mais c'est une cause de faiblesse et un grand danger au moment de

l'agitation. Rien n'est plus propre à produire de grandes catastrophes.

Ce qui distingue particulièrement le prince de Metternich, le trait

caractéristique de son esprit, c'est la raison. Il semble sans passion;

il entend tout avec calme, et se met à la place de chacun. Gâté par les

habitudes d'une position très-élevée et des conséquences qui en

résultent, la contradiction lui est désagréable, et rarement il se livre

à la discussion avec ceux dont les opinions sont opposées à la sienne,

il est habituellement d'accord avec lui-même, et j'ai pu en acquérir la

preuve dans les nombreuses conversations que pendant tant d'années j'ai

eues avec lui. Alors je l'ai vu presque toujours se conduire comme

d'avance il avait annoncé vouloir le faire dans une circonstance donnée

et prévue. Je l'ai vu également vouloir toujours des choses

raisonnables, et s'occuper de bonne heure à préparer les moyens

nécessaires pour atteindre le but qu'il s'était proposé. Chef d'un

cabinet dont le système et l'esprit, d'accord avec la position

géographique de la puissance qu'il représente, doit avant tout être

modéré, conservateur, il a pris d'autant plus facilement ces moeurs,

qu'elles sont dans sa propre nature.

On accusé le prince de Metternich d'avoir beaucoup d'amour-propre,

d'être infatué de son génie et d'être très-sensible à la flatterie; mais

quel est l'homme capable qui ignore sa valeur et n'est pas même disposé

à l'exagérer? Comment résister au plaisir d'écouter le doux concert de

louanges dont le pouvoir et le succès sont toujours l'objet? Chez lui

les souffrances que la contradiction et le blâme lui font éprouver ne se

montrent pas par l'irritation, mais par une sorte de dédain et un

silence qui lui donne à ses propres yeux un succès facile; il

s'abandonne souvent aussi à l'illusion d'avoir tout prévu, même lorsque

ses pronostics sont en défaut.

Comme beaucoup d'hommes, il a une grande propension à croire ce qu'il

désire. Il a aussi la singulière prétention d'être né avec le génie

militaire, et, chose surprenante, c'est que le prince de Metternich,

après avoir vécu dans un temps de guerre si long, dans l'intimité des

généraux les plus distingués de son époque, et suivi les armées, n'a pas

compris un mot de la partie morale de la guerre. Un homme doué des

facultés qu'il possède aurait dû la deviner sur-le-champ, et être frappé

des mystères qui l'accompagnent.

Il se trompe sur lui-même comme il arrive à tant de gens distingués.

Éminemment homme de concession, il ne parle que principes et emploi de

la force. Homme de conciliation, il tourne en ridicule le _juste milieu_

quand la conduite de toute sa vie en est l'apologie, ce dont assurément

on ne peut le blâmer, car il n'y a pas de système invariable dans les

affaires. Les choses étant plus fortes que les hommes, l'homme habile

modifie sa marche quand les circonstances en indiquent la nécessité,

afin de ne pas se briser contre leur puissance irrésistible.

La monarchie autrichienne s'est bien trouvée de la conduite qu'il a

tenue après les malheurs qui l'avaient écrasée; car la modération et la

fermeté de cette conduite l'ont replacée au point d'où elle était

descendue par suite d'une politique imprévoyante et des malheurs de la

guerre. L'Europe s'en trouve bien également aujourd'hui; car le système

conservateur adopté l'a préservée d'une guerre qui n'était pas

indispensable, et des malheurs qui en auraient été la suite.

Malgré un esprit supérieur, le prince de Metternich a une simplicité et

une bonhomie qui lui font trouver un véritable délassement dans des

niaiseries, qui, d'abord plaisantes, devraient promptement lui paraître

fastidieuses. Singulière bizarrerie qui lui est tout à fait

particulière, il s'amuse à faire une collection de toutes sortes de

bêtises, des choses ridicules écrites qu'il a pu rassembler. Il consacre

quelquefois des heures entières à les montrer en détail et à en faire

l'exposition.

Le prince de Metternich a été très-bien traité par les femmes. De

nombreux succès ont rempli sa carrière galante. Sa première femme, la

princesse Laure, née comtesse de Kaunitz, m'a dit quelle ne comprenait

pas qu'une femme put lui résister. Il s'est marié trois fois. Sa

première femme, celle que je viens de nommer, était petite-fille du

célèbre ministre tout-puissant sous Marie-Thérèse et Joseph. Elle avait

beaucoup d'esprit. Devenu veuf, une véritable passion le détermina à

donner sa main à une personne charmante, mademoiselle Antoinette

Leicham, d'une famille obscure, et que l'aristocratie autrichienne

repoussait à cause de cela. Cette dame mourut en couches à son premier

enfant. Metternich prit alors une troisième femme, mademoiselle Mélanie

Zichy; c'est celle que j'ai le plus connue. Quoique bien née, sa famille

n'est pas ancienne. Charmante de figure, et de moeurs très-pures, son

caractère passionné a eu de grands inconvénients pour son mari, pour

ceux avec lesquels elle vit et pour elle-même. Cependant on ne peut

révoquer en doute quelle ait de la bonté et possède de grandes qualités

de coeur. En dernière analyse, le prince de Metternich, comme homme

privé, a toutes les qualités qui rendent sa société sûre, commode et

douce; et, comme homme politique, il justifie en grande partie, malgré

quelques fautes graves que la postérité lui reprochera, la réputation

d'habileté que ses longs succès lui ont donnée.

* * * * *

Après avoir essayé de faire le portrait du prince de Metternich,

peut-être est-il à propos de jeter un coup d'oeil rapide sur l'histoire

de sa vie et sur les actions principales auxquelles il a attaché son

nom.

Sa carrière embrasse quatre époques principales: la première commence à

son entrée au service, et se termine avec son ambassade à Paris.

La deuxième commence à sa nomination de chef du cabinet et remplit tout

le temps de l'Empire.

La troisième comprend la Restauration jusqu'à la Révolution de juillet.

La quatrième se compose des temps qui ont suivi et qui durent encore.

La première période ne présente d'abord aucun intérêt politique.

Occupant alors des postes secondaires, le prince de Metternich a été

étranger aux grandes affaires. Son occupation principale fut alors de

plaire et de se faire des amis. Il alimentait l'activité de son esprit

par l'étude des sciences. Pendant le temps où il attendit à Vienne qu'un

poste lui fût donné, il se livra à l'étude de la médecine, pour laquelle

il a toujours un goût prononcé. Il suivit les hôpitaux de cette capitale

et ne manqua jamais d'assister aux opérations de quelque importance. Il

en est résulté qu'il est particulièrement instruit dans cette partie, et

l'opinion que je crois être autorisé à concevoir de ses connaissances me

fait penser que souvent un malade confié à un médecin de profession est

moins en sûreté qu'il ne le serait entre ses mains.

Le prince de Metternich fut fort à la mode dans sa jeunesse. D'une

tournure distinguée et élégante, il fut très-bien traité par le beau

sexe et eut beaucoup de louangeurs. Le mariage qu'il contracta avec une

petite-fille du célèbre ministre, prince de Kaunitz, ajouta puissamment

à ses moyens d'avancement et de fortune.

Une circonstance fortuite, insignifiante en elle-même, le fit sortir de

pair et le plaça sur le plus grand théâtre de l'époque. L'ambassade de

Paris lui fut donnée. C'est de sa bouche même que j'ai entendu le récit

des événements qui motivèrent le choix dont il fut l'objet.

A l'époque de la guerre de 1805, le prince, alors comte de Metternich,

était ministre à Berlin. Il était fort aimé de tous ses collègues; il

vivait, entre autres, en bonne harmonie avec le ministre de France, M.

de Laforest, vieil employé des affaires étrangères, assez peu spirituel,

mais galant homme. La guerre déclarée et les armées en mouvement, leurs

relations durent cesser; mais le comte de Metternich, très-éloigné de la

moindre pédanterie et de toute exagération, dit à M. de Laforest qu'il

était dans leurs intérêts réciproques de se communiquer les nouvelles

que chacun d'eux recevrait. Les événements militaires devaient décider

toutes les questions politiques, et ils étaient également intéressés à

les connaître promptement. Peut-être sa curiosité aurait-elle été moins

impatiente s'il eût pu pressentir les résultats de cette campagne.

Toutefois les grandes nouvelles arrivèrent. Il fit contre mauvaise

fortune bon coeur, accepta sans murmurer les terribles communications

que M. de Laforest fut dans le cas de lui faire, et ce dernier en

instruisit Napoléon, en se louant beaucoup de lui.

La paix faite, l'Autriche dut choisir un ambassadeur pour résider à

Paris. Avant la guerre, ce poste était occupé par le comte Philippe de

Cobentzel, très-digne homme sans doute, mais type véritable de la

bureaucratie autrichienne, il était formaliste et méticuleux; il

déplaisait souverainement à Napoléon. Celui-ci s'en expliqua avec

l'empereur François dans l'entrevue qu'il eut avec lui; il l'engagea à

lui envoyer un jeune homme qui put le comprendre: il lui nomma

Metternich comme en ayant entendu parler avec éloge, et Metternich fut

nommé ambassadeur à Paris. Il plut à Napoléon, s'insinua dans sa

confiance et son amitié. Les circonstances déterminèrent plus tard, en

1809, l'empereur François à lui confier la direction de la politique de

la monarchie autrichienne, au moment où une série de fautes avait ouvert

l'abîme qui semblait devoir l'engloutir. On crut à Vienne, non sans

raison, que lui seul était en position de le fermer et d'amener des

jours meilleurs. On sait qu'il a dépassé les espérances, et on connaît

avec quelle habileté il a prévu tes événements et profité des folies de

Napoléon. Il est à remarquer que Metternich, qui a contribué si

puissamment à la chute de Napoléon par l'ensemble qu'il a su mettre dans

les efforts dirigés contre lui, a dû particulièrement à Napoléon

lui-même la place redoutable qu'il a occupée et dont il a tiré un si

grand parti.

La paix de Vienne étant conclue, le prince de Metternich fut donc appelé

à la direction des affaires. C'est à ce moment seulement que l'on peut

placer le commencement de la deuxième époque de sa carrière politique.

La guerre de 1800 avait été conçue avec discernement. Le moment pour

attaquer Napoléon était opportun. L'Autriche avait de grandes chances de

succès, et jamais les positions respectives ne lui avaient offert et

semblé promettre un plus bel avenir. Presque toute la vieille armée

française était en Espagne, où elle s'épuisait en vains efforts, au

milieu des souffrances de toute espèce que déguisaient des succès

éphémères. Trouvant une nation sous les armes, mais sans chef pour

traiter de ses intérêts, aucune négociation n'était possible. Cette

puissance d'opinion que donne la victoire n'amenait elle-même aucun

résultat. Ne pouvant s'exercer sur un souverain qui représente toute une

nation, elle s'évanouissait bientôt et laissait constamment l'armée en

présence des difficultés matérielles de chaque jour et des réalités

d'une situation impossible. Maîtresse partout où elle se trouvait, elle

perdait son pouvoir dans le lieu qu'elle quittait, parce qu'aucune

action morale ne venait à son secours. Dès 1809, on pouvait calculer de

quelle série de maux la France était menacée.

D'un autre côté, les calamités de l'Allemagne et ses humiliations

avaient éveillé chez ses peuples un désir ardent de vengeance. Jamais le

sentiment de la patrie allemande ne s'était développé avec plus

d'énergie, et l'armée autrichienne, en prenant les armes, avait montré

un enthousiasme qu'on ne lui avait jamais connu.

Des circonstances très-favorables, des moyens relatifs puissants,

n'amenèrent cependant aucun résultat, aucun des succès sur lesquels on

avait droit de compter. De mauvaises combinaisons militaires amenèrent

des revers. La fortune vint inutilement en aide à l'armée autrichienne.

L'armée français, après Essling, pouvait et devait périr; mais le

général autrichien, au milieu de l'étonnement que lui causait sa

victoire, manqua à sa destinée, à la fortune de son pays, et bientôt

Wagram replaça Napoléon dans l'opinion à une plus grande hauteur que

celle dont il avait paru devoir descendre.

Au moral, comme en mécanique, l'action est égale à la réaction. On avait

cru pouvoir briser le joug de Napoléon; mais le joug devint plus lourd

encore. Napoléon vainqueur devint un maître. Les peuples, lassés de voir

leurs généreux efforts constamment inutiles, s'associèrent sincèrement à

la soumission de leur monarque.

C'est donc sous ces auspices que le prince de Metternich devint

l'arbitre des destinées de l'Autriche. Une paix très-désavantageuse

venait d'être signée sans son concours, et, quoique conclue au moment

même où il entrait aux affaires, il n'en a jamais accepté la

responsabilité. Bien loin de là, il a protesté dans toutes les

occasions. Elle fut en effet condamnable par sa précipitation. Elle fut

en quelque sorte imposée à un souverain par la volonté très-suspecte

d'un de ses sujets.

Metternich était à..., attendant l'ouverture des négociations, quand

Napoléon eut l'idée de faire mettre toute cette affaire entre les mains

d'un homme borné, vaniteux, et que ses cajoleries lui soumettraient. Il

écrivit à l'empereur François pour lui demander de lui envoyer le

prince Jean Lichtenstein, avec lequel, dit-il, il lui serait facile de

s'entendre. L'empereur François, par déférence, prescrivit au prince

Jean de se rendre à Vienne pour écouter les propositions de Napoléon et

lui en rendre compte. Au lieu de se borner à un rôle si facile, n'ayant

de pouvoirs d'aucune espèce, le prince Jean consentit à signer des

préliminaires de paix. Napoléon lui avait promis, il est vrai, de tenir

la chose secrète; mais ce n'était pas le compte de celui-ci, qui voulait

exploiter la position habile qu'il avait prise et appeler l'opinion à

son aide; aussi n'eut-il rien de plus pressé que de proclamer la paix en

faisant tirer cent coups de canon. C'était un moyen de forcer l'empereur

à ratifier le traité, par respect pour l'opinion, qui, de belliqueuse

qu'elle avait été trois mois auparavant, était devenue très-pacifique.

Il eut fallu, pour justifier un refus, faire tomber la tête du

mandataire infidèle et que François développât un caractère supérieur à

celui dont il était doué. Il se soumit et accepta en définitive un

traité dont la nécessité n'était pas suffisamment démontrée. La

soumission, les complaisances et la séduction devaient donc être dès

lors, pour l'avenir, les armes de l'Autriche. Ce fut ce système

qu'adopta Metternich, et il faut convenir qu'il l'a suivi avec habileté.

Mettant de côté l'orgueil des Césars, une union de famille avec

Napoléon lui parut nécessaire. C'était un refuge où la monarchie

autrichienne pouvait respirer.

Depuis la mort du fils aîné de Louis Bonaparte, que diverses

circonstances avaient amené Napoléon à regarder comme son successeur, on

ne doutait pas qu'un divorce et un nouveau mariage ne fussent dans les

projets de l'Empereur. Le comte Louis de Narbonne, resté à Vienne pour

l'exécution du traité de paix, fut mis sur la voie d'une alliance, et

avec tant d'adresse, qu'il crut en avoir eu la première idée. Ce projet

fut transmis à Paris, où il fut accueilli avec complaisance par

Napoléon, dont l'orgueil fut flatté, et ou arriva assez vite à une

conclusion. Metternich, au surplus, trouva dans l'empereur François une

disposition plus favorable qu'on n'aurait pu le supposer; car

précédemment, et dès 1807, il s'était familiarisé avec quelque chose

d'analogue. Le fait est assez extraordinaire pour être consigné ici; il

m'a été raconté par le fils même de la personne avec laquelle l'Empereur

s'était expliqué.

Lors de la dernière maladie de l'impératrice Marie-Thérèse, que

l'empereur François aimait très-tendrement, causant intimement avec le

comte Tdouel, ministre des finances, dans lequel il avait une grande

confiance, il lui dit ces paroles les larmes aux yeux: «Et si j'ai le

malheur de la perdre, je devrai me remarier très-promptement, car, sans

cela, ils me forceront à prendre une Française.» On comprend alors que

l'envoi de sa fille en France, après les nouveaux malheurs de 1809, ne

fut pour lui l'objet d'aucune difficulté.

L'opinion publique, au surplus, ratifia en Autriche cette résolution,

qui ne fut blâmée que par un très-petit nombre de personnes étrangères

aux affaires et de peu de poids comme jugement. En général, on espérait

beaucoup de l'avenir qui se présentait. On avait raison sans doute, mais

on n'avait pas deviné de quelle manière l'avenir se développerait. On ne

prévoyait pas dans quels écarts insensés la confiance et l'orgueil de

Napoléon devaient le précipiter.

Le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon amena le prince

de Metternich à Paris. Il y résida assez longtemps. Il étudia la

nouvelle cour et chercha à reconnaître quel effet avait produit sur

l'esprit de l'Empereur son admission dans la famille des souverains de

l'Europe. Entré dans son intimité, il conquit ses bonnes grâces et son

affection. Il supposait que peut-être Napoléon, uni à une fille des

Césars et ayant ainsi donné une nouvelle base à son trône, ne

s'occuperait plus que de le consolider; mais bientôt il fut détrompé. Il

reconnut que le caractère de Napoléon n'avait été modifié d'aucune

manière; que l'avenir était gros de tempêtes, dont la violence et la

force croîtraient avec la masse des éléments qui devaient les former, et

il en sentit d'autant plus vivement la nécessité de tout faire pour se

mettre à couvert contre leur action. Aussi toute sa politique consista à

éviter que, sous aucun prétexte, la bonne intelligence entre l'Autriche

et la France ne fût troublée. Sa complaisance s'étendit à tout. Une

guerre avec la Russie étant projetée, Napoléon exigea de l'Autriche un

traité d'alliance qui lui assurât le concours d'un corps auxiliaire mis

à ses ordres; mais Metternich eut l'habileté d'en réduire beaucoup

l'effectif, de manière à laisser intactes presque toutes les forces de

son pays. Le choix du prince de Schwarzenberg pour commander le corps

auxiliaire fut fait par Napoléon. Sur sa demande, il fut nommé

feld-maréchal. Ces circonstances le portèrent, plus tard, à occuper le

poste de généralissime de la croisade qui fut faite contre lui:

singulière destinée de Napoléon, de créer lui-même les instruments qui

devaient lui être les plus funestes!

Dans son séjour à Dresde, en 1812, Napoléon parut atteindre à une

hauteur de position inconnue depuis l'antiquité. Là, véritable roi des

rois, tous les souverains du continent, excepté celui qu'il allait

combattre, vinrent lui rendre hommage, et l'empereur d'Autriche, comme

les autres, se plaça modestement parmi les courtisans. Mais l'éclat de

ce diadème si brillant allait se ternir et bientôt s'éteindre; bientôt

aussi devaient finir la soumission et l'obéissance.

On connaît les résultats de la campagne de Russie. Une armée aussi

nombreuse que celles de Darius et de Xerxès, pourvue de moyens immenses

et bien organisée, fut engloutie faute de la prévoyance la plus

vulgaire. Le feu de l'ennemi ne fut que l'auxiliaire de la misère qui la

détruisit et des besoins de toute espèce qu'elle éprouva. Le manque de

vivres et les désordres qui s'ensuivirent causèrent sa ruine pendant son

offensive. A Moscou, l'effectif de l'armée ne présentait pas le sixième

de ce qu'elle était moins de deux mois auparavant, et le reste devait

disparaître par un redoublement de privations, éprouvé sur la même

route, au milieu de l'hiver. Des sept cent mille hommes entrés en

Russie, il ne devait pas revenir en Allemagne plus de vingt mille

hommes.

On conçoit que, dans cet état de choses, la politique de l'Autriche

avait dû changer, la force et la crainte l'avaient rendue esclave; la

faiblesse l'affranchissait et lui rendait sa liberté. Plus le prince de

Metternich s'était soumis, plus il devait être impatient de rendre

l'indépendance à son pays et à son gouvernement. Il ne mit cependant

aucune précipitation dans ses démarches, et il se posa, non pas comme

ennemi, mais comme conciliateur et pacificateur.

Les succès de Lutzen et de Bautzen vinrent rendre aux armées françaises

quelque chose de leur premier éclat. La France se montra de nouveau

redoutable. Aussi l'Autriche accepta-t-elle franchement le rôle dont le

but était de faciliter les arrangements équitables d'une paix durable;

mais, le mauvais vouloir de Napoléon pour amener ce résultat une fois

démontré d'une manière évidente, elle dut se joindre aux ennemis de

Napoléon. C'était la seule politique raisonnable à suivre. Metternich

l'adopta. Ceux qui lui en font un reproche parlent sans justice et sans

raison. L'empereur d'Autriche était-il donc le vassal, l'homme lige de

Napoléon? Les intérêts de sa conservation l'avaient rendu, malgré lui,

son allié. Maintenant les intérêts de son affranchissement devaient le

rendre son ennemi, puisque le rôle de conciliateur et de pacificateur

lui avait été refusé. Metternich donna à sa politique la seule

direction qu'en bon serviteur de l'Autriche il pouvait lui faire

prendre.

La guerre éclata donc en 1813 avec l'Autriche. Maintenant les questions

se décideront par les armes. De nouveaux revers nous accablent. Une

armée de cinq cent mille hommes et de soixante-dix mille chevaux, créée

comme pur enchantement, est encore détruite en peu de mois. L'Allemagne

est évacuée, et à peine arrive-t-il sur nos frontières du Rhin quarante

mille hommes en état de combattre échappés à ces désastres. Cependant

une offre de paix à signer immédiatement, à des conditions honorables et

encore avantageuses, est faite, et les propositions qu'elle renferme

sont encore refusées par des réponses évasives. Enfin le Rhin est passé,

la France est envahie, et, malgré d'héroïques efforts, Paris est pris;

l'Empire croule aux applaudissements frénétiques des Parisiens et des

habitants du midi de la France.

Le prince de Metternich, que les hasards de la guerre avaient éloigné,

ainsi que l'empereur François, du théâtre des grands événements, ne put

pas exercer une action directe sur la question de changement de dynastie

et du retour de la maison de Bourbon; mais il s'associa sans hésiter aux

résolutions prises en son absence. Depuis il m'a assuré qu'il aurait

adopté les mêmes principes s'il se fût trouvé à Paris le 31 mars; car

il ne voyait aucun élément de vie et de durée à la dynastie impériale

après la chute de Napoléon.

Maintenant vient la troisième période de la carrière du prince de

Metternich.

De très-grandes fautes ont été faites au début de la Restauration. Des

principes opposés et contradictoires, mis en présence et réunis dans la

même oeuvre (l'esprit d'émigration et les idées libérales), devaient se

combattre et détruire l'ouvrage qu'on élevait. Un esprit élevé comme

celui du prince de Metternich devait pressentir les conséquences d'un

pareil système. S'il est équitable de ne pas le lui attribuer, il est

juste de lui reprocher de ne pas s'y être opposé. Les directions

principales, du reste, étaient déjà prises avant son arrivée, et ceux

qui doivent porter la responsabilité de ce qui a été fait devant la

postérité sont l'empereur de Russie et le prince de Talleyrand. Ce

dernier, plus que tout autre, en reprenant l'esprit courtisan de

Versailles et en forçant la nation et l'armée à renier l'esprit de la

Révolution, a frappé de mort son ouvrage. Mais laissons de côté les

affaires de la France, sur lesquelles le prince de Metternich ne pouvait

avoir qu'une action plus ou moins indirecte. C'est au congrès de Vienne

qu'il faut arriver pour examiner la conduite qu'il a tenue.

Il y a des principes immuables de justice qui doivent toujours servir de

règle, et des voeux légitimes des peuples qu'il faut respecter. Au lieu

de prendre pour base de telles maximes, on a compté les peuples pour

rien et les princes pour tout. L'empire français parut une curée, dont

chacun voulut avoir un morceau. L'empire français avait eu une extension

insensée, et il devait rentrer dans des limites raisonnables; mais, à

force de le craindre, on finit par s'acharner à l'amoindrir et au delà

des limites que ses droits comparatifs l'autorisaient à prétendre.

Lorsque tous les souverains de l'Europe accroissaient leurs États, les

rendaient plus compactes et par conséquent plus forts, il était injuste

de réduire la France à son ancien territoire. Il était imprévoyant et

impolitique de diminuer ainsi un contre-poids que l'avenir rendra un

jour si nécessaire. On voulut alors non-seulement réduire la France,

mois encore l'humilier, et on a ainsi blessé les sentiments d'un peuple

généreux. Avec une conduite différente, on prévenait les révolutions.

Dans le but de satisfaire l'avidité des princes, on tenta des réunions

impossibles, et dont le temps a fait justice. Ainsi, pour plaire à la

maison de Nassau, on a uni la Belgique, pays riche par son agriculture,

aristocratique et catholique exalté, à la Hollande, pays d'égalité,

important par sa navigation et sa marine, d'esprit mercantile, et

professant la religion réformée. Les actes du congrès de Vienne sont

pleins de pareilles anomalies. L'injustice et le malheur pour l'Europe

de la destruction du royaume de Pologne sont reconnus par le monde

entier, et avoués même par ceux qui s'en sont partagé le territoire.

Quelle belle occasion se présentait pour le rétablir au moment où les

principes de justice, la réparation des torts, étaient proclamés! Quelle

habile politique eut suivi l'Autriche en cette circonstance si elle eût

élevé cette barrière contre la puissance immense que l'avenir promet à

la Russie! Quel mérite pour elle auprès de ce peuple généreux, si

cruellement et si constamment joué par Napoléon! Au lieu de cela, une

politique vulgaire, mesquine, qui n'osa jamais s'élever à cette hauteur.

La Pologne continua à offrir le spectacle d'un peuple inconsolable

d'avoir perdu sa nationalité, qui, quelque chose que l'on fasse, ne

cessera jamais d'être un sujet d'inquiétude pour ses moitiés. Et

non-seulement on n'a pas opéré le rétablissement du royaume de Pologne,

si nécessaire un jour à l'indépendance de l'Europe, maison a livré ce

pays à la Russie, en la laissant s'établir d'une manière solide sur la

Vistule. Dès ce moment, placée aux portes de l'Allemagne, avec des

moyens puissants, une base d'opération inexpugnable, on lui a accordé

une action prépondérante sur toutes les affaires de l'Europe.

Ce n'est pas tout encore. Le prince de Metternich, pour éviter des

embarras, a fermé constamment les yeux sur les empiétements continuels

de la Russie. Il n'a pas osé essayer de rivaliser d'influence dans les

provinces des bouches du Danube. Il en a été de même de la Servie, qui

semble si naturellement placée dans la sphère d'action de l'Autriche. La

Moldavie, la Valachie et la Servie sont devenues russes, comme si elles

appartenaient nominalement à cet empire. Cependant elles enveloppent la

Hongrie et la Transylvanie, et garantissent à la Russie la possession

absolue, incontestable, quand elle le voudra, de l'empire ottoman. La

mansuétude qui a laissé s'établir un semblable état de choses sera

l'objet d'une sérieuse et juste critique et d'un blâme mérité de la part

de la postérité envers le prince de Metternich.

Ces simples aperçus suffisent pour montrer l'imprévoyance qui a régné

dans les délibérations du congrès de Vienne. Le prince de Metternich et

le prince de Talleyrand, qui y jouèrent le premier rôle, doivent porter

la responsabilité des fautes qui furent commises. Cependant l'esprit de

justice dont je fais profession me force à remarquer que le retour de

Napoléon, en 1815, apporta des complications funestes, et réveilla des

passions dont le but ne devait plus être Napoléon seulement, mais aussi

la France elle même.

Les Bourbons, rétablis sur leur trône, se livrèrent à de petites

passions contre l'Autriche, et la réaction en fut fâcheuse. Jamais ils

ne purent lui pardonner le mariage de Marie-Louise avec Napoléon. Le

prince de Metternich, auteur de cet acte politique, dont l'habileté ne

saurait être trop admirée en cette circonstance par les hommes

impartiaux, fut constamment l'objet de leur défiance. Ils reprirent les

vieilles idées de la rivalité des maisons de Bourbon et d'Autriche, qui

n'avaient plus d'application ni de fondement. Le mauvais vouloir que

rencontra souvent le prince de Metternich dans ses relations

diplomatiques lui inspira plus d'une fois des sentiments malveillants

pour la France. Ces sentiments ont fini même par prendre une grande

place dans son esprit. Ainsi il est indubitable que, lors des événements

d'Espagne, en 1823, il chercha à accroître les embarras du gouvernement

français.

Aux yeux de tout homme qui a étudié le caractère du peuple espagnol,

c'était une chose grave que de venir se mêler de ses affaires. Opérer la

dispersion de ses forces était chose facile; mais rétablir l'ordre et

gouverner jusqu'au moment où Ferdinand, mis en liberté, serait remonté

sur son trône, était rempli d'obstacles. Le moyen le plus simple d'y

parvenir était de placer tous les pouvoirs dans la même main, et de

confier la régence à M. le duc d'Angoulême, qui, déjà, avait le

commandement de l'armée. Rien de plus naturel sans doute; et cependant

le prince de Metternich remua ciel et terre pour faire donner cette

régence accidentelle et temporaire au roi de Naples, qui ne pouvait ni

ne voulait l'exercer en personne, et qui l'aurait confiée à

l'ambassadeur de Naples à Paris, vieil intrigant, d'un esprit brouillon

et confus, auquel toutes les mauvaises passions du pays se seraient

rattachées. On prit un terme moyen. On forma la régence d'un conseil

composé d'Espagnols, mais les choix ne furent pas heureux. Au reste, il

était difficile qu'il fût à la hauteur des circonstances; car comment

trouver en Espagne des gens tout à la fois d'un esprit éclairé et d'un

caractère sage et modéré? On confia donc le pouvoir à des gens

orgueilleux, de peu de portée d'intelligence, enivrés d'une position que

le hasard leur avait donnée, et qui, sans avoir rien fait pour la

mériter, ne mettaient aucunes limites à leurs prétentions. Aussi ces

gens qui n'avaient retrouvé leur liberté qu'à l'arrivée de l'armée

française se hâtèrent de se déclarer hostiles envers elle et de lutter

ouvertement contre son chef. Le duc d'Angoulême, après avoir longtemps

souffert des embarras qu'ils lui suggéraient, fut réduit, pour ne pas

laisser flétrir son caractère et sa position, à prendre des mesures de

rigueur envers eux, en se plaçant au-dessus de leurs actes impolitiques,

injustes et insensés, qui établissaient partout l'anarchie.

Je rappelle ici la célèbre ordonnance d'Andujar, qui fut l'objet des

plus vifs débats entre les cabinets. Elle était sage, nécessaire,

indispensable, et ceux qui voulaient perpétuer le désordre en Espagne

pouvaient seuls la blâmer. Le prince de Metternich l'attaqua avec la

plus grande ardeur. Une guerre civile ne se termine que par des

transactions et des amnisties. Ballesteros, qui commandait l'armée

principale, avait mis bas les armes à des conditions déterminées, et les

différente chefs avaient suivi son exemple. Une amnistie avait suivi la

soumission, et tout était rentré dans l'ordre. Tout à coup la régence,

méconnaissant les traités conclus par le duc d'Angoulême, ordonne

l'arrestation des personnes que les traités protégent. Il en est

souvent ainsi: ceux qui n'ont pas su combattre sont impitoyables après

la victoire, que d'autres ont obtenue pour eux. Des listes de

proscription sont dressées, les arrestations se multiplient, le repos

public est menacé, l'autorité française est insultée. Non-seulement un

grand scandale était offert au monde, mais les motifs secrets étaient

placés dans une basse cupidité des agents; car avec de l'argent chaque

prisonnier pouvait faire ouvrir sa prison. Le duc d'Angoulême, instruit

de ces événements, ordonna aux commandants des villes et des postes

militaires de faire mettre immédiatement en liberté tout homme couvert

par les traités, et qui n'était l'objet d'aucune accusation pour des

faits postérieurs. Le duc d'Angoulême, en cette circonstance, suivit

non-seulement une bonne politique, mais il fit un acte d'honnête homme

et défendit, comme il en avait le devoir, l'honneur du nom français

qu'une faiblesse de sa part aurait flétri.

Le blâme connu du prince de Metternich en cette circonstance autorisa à

l'accuser de sentiments hostiles envers nous.

Je viens d'indiquer les traits caractéristiques de la conduite du prince

de Metternich envers la France, pendant la Restauration. J'aborderai

avec une égale franchise celle qu'il a tenue avec l'Allemagne.

D'abord de justes louanges lui sont dues. Il s'est occupé avec succès de

maintenir l'union en Allemagne, et de la préserver de l'esprit

révolutionnaire, qui, soufflé par la France, était prêt à l'envahir. De

bonne heure il jugea les effets infaillibles de la liberté de la presse,

et s'occupa de se mettre à l'abri de son action. Dès 1819, il concerta

avec tous les cabinets de cette vaste contrée l'emploi des moyens légaux

pour y parvenir. Le bon sens des Allemands leur fit comprendre ce que

ces mesures avaient de sage. Il trouva constamment dans une diète, qu'il

avait organisée sur la base de l'égalité entre puissances des divers

ordres, le concours désirable. Il obtint par le fait, mais sous

l'apparence d'une simple influence, un pouvoir qui presque jamais

n'éprouva de contradiction; système d'autant plus louable, qu'il exige,

pour réussir, de la part de celui qui l'emploie, un grand respect pour

la justice, pour la raison, et l'habitude d'une grande modération.

La prévoyance du prince de Metternich a donc contribué puissamment à

conserver en Allemagne le bon ordre, la paix et l'union; et cela, malgré

les germes de trouble qu'avait semés l'empereur Alexandre par le seul

besoin d'obtenir une popularité dangereuse et passagère. Mais, au milieu

de ces préoccupations, le prince de Metternich ne s'est pas aperçu que

la Prusse voulait enlever à l'Autriche une partie de son influence en

Allemagne. De très-bonne heure la Prusse a compris qu'avec une

population faible, des revenus peu considérables, elle n'aurait jamais

le moyen de jouer un rôle important si par sa politique elle ne devenait

pas le point de réunion d'intérêts spéciaux. Elle a pensé avec raison

qu'en se faisant le centre d'un faisceau, autour duquel des puissances

d'un ordre inférieur viendraient se réunir, elle réglerait l'emploi de

leurs forces et pourrait contre-balancer la puissance de l'Autriche, si

supérieure à la sienne. Pendant les derniers siècles, la religion a

servi à créer un lien moral dont elle a tiré un grand parti, et cela au

profit de la liberté publique et du libre exercice de la religion

réformée. La position de la Prusse en a été agrandie; son pouvoir s'en

est accru. Elle a joué un rôle supérieur à ses ressources naturelles, et

l'habitude a consacré cet ordre de choses jusqu'à ce qu'un grand homme

soit venu ajouter à sa considération, lui donner un nouveau relief et un

nouvel éclat, et augmenter son territoire. Mais cette ligue des intérêts

religieux a perdu aujourd'hui presque toute sa force. Des intérêts d'une

autre nature absorbent aujourd'hui toutes les pensées. Le siècle est

devenu positif. On s'occupe de produire; on veut créer des richesses,

développer l'industrie, étendre le commerce.

La Prusse, placée au milieu de petits États qui ne peuvent s'isoler, a

pensé que ces pays, ayant un besoin urgent de protection commerciale,

devaient la trouver dans une association qui les affranchirait de la

dépendance des grandes puissances, qui favoriserait leur industrie et en

outre accroîtrait leurs revenus par des impôts faciles à percevoir

puisqu'ils seraient volontaires. La Prusse, en se mettant à la tête de

cette réunion d'intérêts, a eu moins en vue d'augmenter ses revenus que

de favoriser ses manufactures et son commerce maritime, en leur assurant

des consommateurs nombreux; mais elle a eu en outre pour but d'organiser

à son profit une influence puissante et durable, fondée sur les intérêts

matériels, influence qui équivaudra bientôt à un pouvoir réel; car, dans

une association du fort et du puissant avec les faibles, le fort devient

bientôt le maître. Ce système était donc favorable à tout le monde, et

dès lors il devait réussir. Le prince de Metternich ne l'a ni pensé ni

compris. Il en est résulté nécessairement de graves inconvénients pour

la prospérité de l'empire d'Autriche, qui est devenu un centre

très-actif de fabrication. Cette idée, appliquée à l'Autriche avec les

modifications nécessaires, lui eût assuré de grands avantages, et aurait

accru son influence de toute celle dont la Prusse s'est emparée. Enfin,

si seulement elle l'eût partagée, elle y eût suffisamment gagné. Elle

peut encore intervenir aujourd'hui, mais autre chose est d'entrer dans

un système établi, ou de l'avoir créé et d'en être le fondateur.

Reste à examiner l'époque qui a suivi la Révolution de 1830. Deux

opinions existent en Autriche sur la conduite que le prince de

Metternich devait tenir. Les uns approuvent celle qu'il a suivie; les

autres prétendent qu'il devait déclarer la guerre d'une manière

immédiate, en haine de la Révolution et des dangers dont elle menaçait

l'Europe. Se résoudre à la guerre était un grand parti. Peut-être

aurait-il été choisi si l'esprit des gouvernements de l'Europe eût été

plus homogène et leurs moyens militaires plus complets. Mais les années

de la Restauration avaient apporté un changement aux relations des

puissances, et cette union, qui avait fait leur force quinze ans

auparavant, n'existait plus. Un danger immédiat, des passions de

vengeance contre Napoléon, avaient seuls pu opérer ce prestige et créer

cette intensité d'énergie qui amena le triomphe en 1814. En 1830, le

danger de la Révolution, tel qu'il pouvait encore se présenter à

l'horizon, était éloigné et hypothétique. L'esprit de propagande avait

perdu son prestige aux yeux des Allemands et des Italiens, instruits, à

leurs dépens, du peu de réalité des biens qu'il promet.

Un grand refroidissement entre l'Autriche et la Russie avait commencé à

la guerre de Turquie et durait encore.

L'Angleterre, toute guerrière autrefois, l'Angleterre, le point d'appui

de l'Europe et le noeud des intérêts opposés à la France, était devenue

calme et pacifique, et l'opinion publique avait accordé dans le pays une

sorte de bienveillance et de faveur à la Révolution.

Le roi de Prusse, devenu vieux, pacifique de sa nature, froissé par le

souvenir des malheurs qui avaient accablé sa jeunesse, n'était pas

disposé à compromettre les avantages que la fortune lui avait accordés

plus tard.

La Russie aurait été plus disposée à intervenir, par suite, non de

l'opinion publique, mais en raison des sentiments personnels de

l'Empereur. Mais deux cent mille hommes perdus dans la guerre de

Turquie, qui n'avaient pas été remplacés par mesure d'économie, lui

rendaient bien difficile de mettre en campagne une grande armée, et

bientôt la révolution de la Pologne, en lui enlevant toute l'armée

polonaise et en la tournant contre lui, absorba tous ses moyens.

Enfin l'insurrection de la Belgique vint encore compliquer la question

et accroître les embarras.

L'union des puissances eût-elle été complète, les moyens disponibles et

la guerre prochaine, il y avait de l'habileté à laisser à la Révolution

l'odieux de la déclaration de guerre et des premières hostilités. La

France, divisée, le deviendrait encore davantage si on n'entrait en

France qu'à la suite de succès qui auraient suivi une légitime défense

de l'Europe; tandis qu'en attaquant la France pacifique on risquait de

trouver tous les Français réunis contre les étrangers intervenant dans

nos affaires sans provocation. La religion politique consacrée

aujourd'hui les exclut de toute intervention, et ceux qui seraient les

plus disposés à les appeler sont obligés de professer publiquement une

doctrine contraire.

On était donc beaucoup plus fort pour le cas de guerre en attendant

l'agression de la part de la France. L'Autriche avait le temps de se

préparer à entrer en campagne. La politique expectative du prince de

Metternich en cette circonstance fut donc sage, habile et la seule à

suivre. Il se borna à s'appuyer sur des armements considérables qui

mettaient l'Autriche en sûreté et à même de prendre le parti que les

circonstances pourraient rendre utile.

Je passe maintenant à la politique de l'Autriche à l'égard de l'Espagne,

divisée par suite du testament de Ferdinand, qui changeait l'ordre de

succession au trône, et je cherche à reconnaître si elle a été exercée

dans ses véritables intérêts.

Toutes les familles souveraines de l'Europe sont plus ou moins

ambitieuses, et la maison d'Autriche a montré plus qu'une autre qu'elle

a toujours été fort préoccupée des intérêts de l'avenir dans ses

alliances. A ce système constamment suivi, elle a dû les héritages qui

l'ont amenée au point de grandeur où elle est aujourd'hui. Elle devait

donc être opposée à la loi salique, qui régnait en Espagne. Or cette loi

se trouvait renversée par le testament de Ferdinand VII, et l'Autriche,

en la soutenant, renonçait pour l'avenir à la chance de voir un archiduc

d'Autriche remonter sur le trône de ce pays.

Le prince de Metternich prétexta, pour motif de sa politique, le respect

pour les droits; mais les droits de don Carlos, fort contestables,

peuvent être certainement l'objet d'une discussion interminable. Si

l'Autriche n'eût pas donné un appui moral constant et des secours

d'argent à don Carlos, nul doute qu'aucune lutte sérieuse n'eût pu

exister en Espagne entre Isabelle et lui. L'absence de résistance eût

empêché le développement de l'esprit révolutionnaire, et la malheureuse

Espagne n'eût pas été livrée aux dévastations et aux malheurs qui,

pendant quinze ans, ont pesé sur elle.

Quand, plus tard, après d'immenses efforts, la lutte semblait indécise,

il eût été habile de fonder les calculs de la politique sur le mariage

du prince des Asturies avec Isabelle. D'abord le prince de Metternich en

a rejeté la proposition avec indignation, tandis que, plus tard, il l'a

fait revivre avec ardeur, mais sans succès.

La politique du prince de Metternich a donc été funeste à l'Espagne et

contraire aux intérêts de ce pays. Si elle eût réussi, elle eût été

favorable aux seuls intérêts de la France. Et, fait remarquable, fait

dont ce temps de passion, où tout est confusion dans les esprits, a

donné plus d'un exemple, la France a soutenu également un système opposé

à celui qu'elle devait suivre. Elle a combattu celui de l'Autriche, qui

lui était favorable, et servi celui de l'Angleterre, qui lui était

contraire. L'Angleterre seule a été d'accord avec ses propres intérêts

de tous les temps. Elle a affaibli l'Espagne en donnant des forces à

Isabelle pour résister à don Carlos. Elle a préparé aussi le passage de

la couronne d'Espagne dans une autre maison que celle des Bourbons, qui

la possède depuis cent cinquante ans.

Je terminerai l'examen qui nous occupe en traitant des événements de

1840, dont le retentissement a été si grand et les conséquences auraient

pu être si funestes.

Ici, tout est à blâmer, et on ne reconnaît en aucune façon la prudence

du prince de Metternich, sa modération et la constance habituelle de ses

projets.

D'abord il conçoit, dans l'intérêt du repos de l'Europe, qu'il est

important de fixer le sort de l'Orient et d'empêcher de nouvelles

collisions d'avoir lieu. Il sait, à n'en pas douter, que tous les

projets guerriers viennent du Grand Seigneur; que le corps diplomatique,

à Constantinople, est sans cesse occupé à l'empêcher d'entreprendre une

campagne qui lui serait funeste. Il reconnaît en même temps que les

prétentions de Méhémet-Ali de transmettre à ses enfants la position

éclatante qu'il s'est créée, sont justes; que l'ordre qu'il a établi

dans ses États est un moyen de civilisation pour tout l'Orient, et il

regarde comme un devoir des puissances d'intervenir pour fonder quelque

chose de permanent sous leur garantie, et qui sera placé dans le droit

public de l'Europe. Le prince de Metternich est si convaincu de la

marche à suivre, qu'il s'occupe de l'exécution. Il fait à l'Angleterre,

à la France et à la Russie la proposition d'établir un concert dans ce

but.

Sur ces entrefaites, les Turcs entrent en campagne contre Ibrahim-Pacha,

et la bataille de Nézib est gagnée par les Égyptiens. Ibrahim renonce à

tirer parti de sa victoire. Comme son père n'a d'autres prétentions que

de conserver ce qu'il possède, comme il n'a aucun projet sur l'Asie

Mineure, ne convoite rien, ne forme de désir que pour la paix, il reste

en place, convaincu que la politique de l'Europe, qui est favorable aux

intérêts de l'Égypte, trouvera de nouveaux arguments dans sa victoire.

Il se conforme à tout ce qui lui est prescrit au nom de l'Europe, et

montre par le fait la sincérité de sa modération.

En même temps, Méhémet-Ali négocie avec la Porte. Celle-ci, accablée par

ses revers, par le mécontentement universel, qui a amené la défection de

la flotte et fait considérer par les musulmans Méhémet-Ali comme le

défenseur de l'islamisme, se décide à se soumettre à ses exigences. En

cette circonstance, tout pouvait s'arranger en un moment. La Porte était

résolue aux concessions et allait signer quand le ministre d'Autriche à

Constantinople reçoit l'ordre d'intervenir et de promettre, au nom de

l'Europe, au Grand Seigneur des conditions beaucoup plus favorables.

Cependant l'Europe, au nom de laquelle on avait parlé, n'était pas

d'accord. Ce fut par un subterfuge que le ministre de Russie à

Constantinople fut amené à se réunir à ses collègues en cette occasion;

car, au moment même où M. de Boutenief, au nom de l'empereur de Russie,

accordait son concours, le cabinet de Saint-Pétersbourg refusait

d'entrer dans les combinaisons qui lui étaient proposées par l'Autriche.

L'ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, avait déclaré une

guerre ouverte à Méhémet-Ali, savait bien que la modération était du

côté de celui-ci, puisqu'il n'avait cesse de blâmer la conduite, les

actes et les illusions du Grand Seigneur. Il n'avait non plus aucun

ordre de son gouvernement de signer cet acte d'intervention, qui devint

funeste et jeta le trouble et le désordre, quand, au contraire, il eût

fallu terminer tout en un moment en garantissant, pour l'avenir,

l'exécution du traité conclu entre Méhémet-Ali et le Grand Seigneur. Dès

cet instant, le sort de l'Orient était fixé. Mais ce n'était pas le

compte de l'Angleterre, qui était jalouse de la suprématie de la France

en Égypte et voulait à tout prix amener la confusion, dans l'espérance

d'en tirer parti. D'un autre côté, l'empereur de Russie, dont la

conduite avait été bien calculée et pleine de sagesse dans les intérêts

généraux de la paix, entrevit un germe de discorde entre la France et

l'Angleterre dans l'opposition de leurs intérêts et de leurs vues, et il

s'occupa à le développer. A cet effet, il se rapprocha de l'Angleterre:

il flatta ses passions, et atteignit enfin le but le plus cher à sa

politique, en brisant l'alliance de la France et de l'Angleterre, qui

lui était odieuse.

Cependant on avait établi une conférence à Londres, qui ne résolvait

rien, et le temps s'écoulait sans aucune solution. La Turquie était

impatiente de voir son sort réglé. Elle était réduite aux abois. Le

prince de Metternich, sans être aussi favorable à Méhémet-Ali qu'avant

la bataille de Nézib, et tout en se refusant à ses demandes, voulait

cependant qu'il fût bien traité. En même temps, il voulait régler, d'une

manière rassurante pour l'avenir, le mode de concours de protection pour

l'empire ottoman, et ne pas en laisser le droit et le devoir uniquement

à la Russie, intéressée un jour à sa destruction. Il proposa donc que,

si de nouveaux dangers menaçaient Constantinople, en même temps qu'une

escadre russe viendrait dans le Bosphore, une escadre combinée de

vaisseaux français et anglais passerait les Dardanelles et croiserait à

l'entrée de la mer de Marmara. Il ignorait sans doute que les

Dardanelles sont, pour les Russes, l'arche sainte; qu'ils les regardent

comme leur frontière militaire que personne ne doit franchir sans leur

permission; et qu'ils préféreraient, avec raison, accepter les

conséquences d'une guerre de dix ans plutôt que de consentir à les voir

en possession d'une puissance qui ne leur serait pas subordonnée. Le

prince de Metternich fit donc faire cette proposition à l'empereur de

Russie. Nicolas la reçut avec un emportement qui alla jusqu'à la menace

de déclarer la guerre à l'Autriche traitant la conduite du prince envers

lui de perfidie et de trahison.

Le prince de Metternich, en apprenant la manière dont ses propositions

avaient été accueillies, tomba malade subitement et fut pour plusieurs

jours en danger de mort. Remis de cette crise, les négociations

continuèrent; mais le prince de Metternich, mal avec l'empereur de

Russie, peu confiant dans l'état de la France et l'appui qu'il pouvait

en tirer, livra sa politique à la direction de lord Palmerston, homme

passionné et nullement pourvu des qualités nécessaires aux fonctions

qu'il remplissait. Il se mit à sa remorque. C'était se résoudre à être

hostile à la France.

Après le départ du prince pour les bords du Rhin, il arriva à Vienne une

proposition du cabinet de Paris, qui, trouvée sage et convenable, fut

acceptée sans observation par celui qui le remplaçait (le comte de

Fiquelmont), et acheminée à la conférence de Londres avec approbation.

Mais, soumise au prince de Metternich en route, il en suspendit l'envoi,

et, de cette manière, il resserra chaque jour davantage les liens qui

l'unissaient à la politique de lord Palmerston. Alors les exigences de

celui-ci ne cessèrent d'augmenter contre Méhémet-Ali, et le prince de

Metternich n'y cédait qu'à regret.

Il eût été sage au gouvernement français de profiter de l'espèce d'appui

que lui offrait l'Autriche, et d'accepter les conditions consenties en

faveur de Méhémet-Ali; mais une infatuation sans excuse des agents de ce

gouvernement les égara. Ils ne voulurent jamais croire à un traité qui

isolerait la France, et, le 13 juillet, le traité fut signé, et la

France isolée.

Dans cette circonstance, le ministre d'Autriche à Londres ne remplit pas

ses devoirs. Il devait, huit jours avant la signature du traité, faire

part confidentiellement, mais d'une manière positive et sans équivoque,

à l'ambassadeur de France, des projets arrêtés. Nul doute que le

gouvernement français n'eut réfléchi, et Méhémet-Ali était forcé alors

d'accepter les propositions qui lui étaient faites.

Par la conduite qu'il a tenue, le ministre d'Autriche à Londres, M. le

baron de Neuman, a plutôt servi les passions de lord Palmerston que les

véritables intérêts de l'Autriche; car, dans la politique du prince de

Metternich, quel était le but à atteindre? se conserver l'amitié de

l'Angleterre, et établir la paix en Orient. Or, en faisant un mystère

profond à la France de ce qui allait se conclure, on l'encourageait

indirectement à ne rien céder, et on faisait naître des chances de

guerre. Cette guerre, dont personne ne voulait, pouvait amener les plus

grandes catastrophes, ou au moins de grandes humiliations pour

l'alliance.

Si la politique de la France eut été à la fois énergique et sage, après

avoir fait la faute de se laisser écarter de l'alliance, le gouvernement

français aurait armé d'une manière formidable, mais en donnant toutes

les assurances et tous les gages possibles de sécurité à l'Allemagne. Il

eut dû envoyer une escadre à Alexandrie avec un renfort de matelots

destiné à monter les vaisseaux turcs amenés par le capitan-pacha, faire

transporter trois mille hommes d'infanterie française à

Saint-Jean-d'Acre pour maintenir le Liban dans l'ordre et l'obéissance,

et empêcher la révolte des Druzes et des Maronites, seuls dangers

véritables pour les Égyptiens. Si, en outre, il avait rassemblé une

armée pour entrer en Italie au moment où la guerre éclaterait en Orient,

et fait la déclaration formelle qu'il ne demandait, pour désarmer, que

de voir l'Europe d'accord pour conserver à Méhémet-Ali et assurer à ses

enfants les domaines qu'il possédait, le gouvernement français eut alors

dominé les événements; car, je le répète, personne ne voulait la guerre,

et personne, excepté la France, n'était préparé à la soutenir. Une

transaction eût été faite en un moment, et la France sortait glorieuse

et puissante sans avoir tiré un coup de canon! Ce résultat brillant

était la conséquence immédiate de la complaisance du prince de

Metternich pour l'Angleterre qui l'avait entraîné.

Si la guerre eut éclaté, il est impossible de déterminer les

conséquences qui en auraient résulté pour l'Autriche. L'armée était sur

le pied de paix, le trésor vide et sans crédit, les membres du

gouvernement divisés, l'opinion publique révoltée d'avoir une guerre

qu'aucun intérêt autrichien ne réclamait, et cela sans l'avoir prévue et

s'être disposé à la soutenir. De tout cela, il serait résulté

nécessairement un bouleversement intérieur et des désastres probables

pour la monarchie autrichienne. Or, quand une politique peut amener de

semblables résultats sans promettre dans le succès d'immenses avantages,

elle ne saurait être que l'objet de la plus vive critique.

Je dois ajouter cependant ici que jamais le prince de Metternich ne

s'est glorifié du succès obtenu dans cette circonstance. Je l'ai entendu

même s'en étonner et dire qu'il était loin de s'y attendre. Alors

pourquoi entrer dans une politique et pourquoi concourir à des

opérations qui doivent amener des humiliations? Or ni les gouvernements

ni les hommes d'État ne doivent être indifférents à Faction qu'exerce le

succès sur les esprits et sur l'opinion des peuples, source de

toute-puissance dans le monde.

En résultat, le prince de Metternich a eu pour motif réel de plaire au

gouvernement de l'Angleterre. Il a fallu qu'il y attachât une bien

grande valeur pour l'acheter au prix de semblables dangers. Il a eu pour

motif apparent de sauver le Grand Seigneur d'un péril qui était

imaginaire, et de rétablir l'empire ottoman sur d'autres bases. Il a

échoué complètement à cet égard, car cet empire est aujourd'hui beaucoup

plus faible qu'il n'était alors, attendu qu'à l'ordre qui régnait en

Syrie a été substitué le désordre, et que le désordre, source de

faiblesse, qui ne cessera de s'accroître, amènera la destruction de ce

vieil empire, qu'il mine depuis si longtemps.

Du reste, le prince de Metternich avait d'avance déterminé la limite

qu'il ne voulait pas dépasser dans sa politique. Quand les affaires de

Syrie furent terminées selon les désirs de l'alliance et que l'armée

égyptienne eut évacué le pays, lord Palmerston, ivre de ce succès,

voulait bouleverser l'Égypte et chasser Méhémet-Ali, afin de mettre un

pied dans ce pays pour pouvoir s'en emparer plus tard. Le prince de

Metternich, qu'il avait cru pouvoir entraîner, résista aux instances de

l'Angleterre. Il s'unit alors loyalement et énergiquement à la France

pour conserver intacte la base de l'édifice que Méhémet-Ali avait élevé,

et contribua puissamment à assurer le repos de son avenir.

ORDRE DE FORMATION

ET

DE RÉORGANISATION DE L'ARMÉE FRANÇAISE

ARRÊTÉ PAR L'EMPEREUR LE 7 NOVEMBRE 1813[21].

[Note 21: Sous ce même titre, nous avions voulu insérer la pièce que

l'on va lire page 105 et suivantes de ce volume. Nous avons même exposé

à cette place, et en note, pour quels motifs cette pièce était

intéressante et digne d'être conservée.--Par une erreur que nous nous

expliquons mais qui importe peu au lecteur, à cette même page 105 et

suivantes on en a omis la plus grande partie. On a laissé de côté le

commencement et la fin.--Nous rétablissons ici et nous reproduisons la

pièce dans son intégralité. Nous sommes certain que les lecteurs

préfèreront une exactitude complète à une apparente régularité. (_Note

de l'Éditeur._)]

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (6/9) · 第 174 / 213 题