[Note 20: Le duc de Raguse a rédigé ces trois notices en exprimant
l'intention formelle de les joindre à ses _Mémoires_. Nous devons dire
pourquoi nous les insérons ici, au lieu de les rejeter à la fin de
l'ouvrage, où est la place ordinaire des morceaux détachés de ce genre.
D'abord elles se rapportent, en grande partie, à la portion des
_Mémoires_ que l'on vient de lire; mais, ce qui nous a principalement
déterminé, c'est qu'ils complètent ce volume. Nous avons préféré ne pas
suivre l'usage et conserver, pour le volume prochain, l'histoire
complète de la Restauration, histoire très-intéressante, qui forme un
tout bien lié, qu'il serait difficile et fâcheux de scinder. C'est donc
surtout en vue de l'attrait que cette lecture peut présenter que nous
avons agi en cette circonstance. (_Note de l'Éditeur._)]
J'ai connu les hommes les plus marquants de mon époque: j'ai vécu dans
la familiarité d'un grand nombre d'entre eux. Ma vie, longue et agitée,
m'a mis en rapport avec presque tous les individus dont les noms
passeront à la postérité; et, après Napoléon, aucun homme n'a laissé en
moi de plus profonds souvenirs que le général Kléber. Bien jeune encore
quand je l'ai connu, peut-être l'ai-je jugé avec cet enthousiasme propre
au premier âge; mais déjà cependant j'avais assez vu le monde pour
pouvoir comparer, et peut-être aussi la nature m'a-t-elle donné quelque
instinct pour apprécier les hommes: je pourrais en assigner la preuve
par la manière dont j'ai deviné l'immense carrière du général Bonaparte,
et cela, au moment où, général de brigade obscur, il était encore
inconnu au monde.
Kléber est né à Strasbourg, en 1754, d'une famille bourgeoise. Destiné
au métier d'architecte et élevé pour en suivre la carrière, des
circonstances particulières lui donnèrent le moyen d'entrer à
vingt-trois ans au service de l'Autriche, comme officier, dans le
régiment de Kaunitz. Après sept ans, il le quitta pour revenir en
France, où il reprit sa première profession. La Révolution ayant
réveillé chez lui son instinct belliqueux, il entra, comme grenadier,
dans un bataillon de volontaires du Haut-Rhin, où bientôt il devint
adjudant-major. Renfermé dans Mayence, il se distingua à la défense de
cette place, et fut nommé adjudant général. Envoyé avec cette garnison
dans la Vendée, et promu bientôt au grade de général de brigade,
destitué et remis peu après en activité de service et devenu général de
division, il combattit en cette qualité à Fleurus, et eut ensuite sous
ses ordres une aile de l'armée de Sambre-et-Meuse, commandée par le
général Jourdan. Resté sans activité en 1797, il demanda au général
Bonaparte de le suivre dans l'expédition d'Égypte, et en fit partie
comme général de division. Blessé à l'attaque d'Alexandrie, il resta
dans cette place pour y commander. Guéri, il revint à la tête de sa
division, et fit l'expédition de Syrie. Le général Bonaparte, en partant
pour la France, lui laissa le commandement de l'armée. Kléber, opposé au
système de colonisation, conclut, peu après, une convention pour
l'évacuation de l'Égypte; mais, après avoir commencé l'exécution du
traité, informé de la mauvaise foi du gouvernement anglais, il se
détermina à attaquer immédiatement l'armée turque, sur laquelle il
remporta, avec dix mille hommes, la victoire mémorable d'Héliopolis.
Après ce succès immortel, et au moment où il s'occupait à fonder un
établissement durable, un fanatique l'assassina et enleva à l'armée un
chef qui lui assurait à jamais la conservation de cette riche contrée,
si précieuse pour la France, et dont la possession l'eût dédommagée
amplement de la perte de toutes ses colonies.
Le général Kléber, d'une haute stature, d'une figure martiale, d'une
bravoure brillante, donnait l'idée du dieu de la guerre. Son instruction
était étendue, son esprit vif et mâle. Un accent alsacien très-marqué,
des phrases souvent imprégnées de germanismes, donnaient à son langage
une énergie particulière. Sa personne portait avec elle une grande
autorité, et son regard imposait. Bon et agréable dans ses rapports, les
troupes l'aimaient; ceux qui vivaient dans son intimité le chérissaient.
Cependant, comme rien n'est parfait sur la terre, avec un caractère
élevé et prononcé, il ressentait quelquefois de petites passions qui
obscurcissaient ses hautes qualités. La manière dont Bonaparte avait
paru et figuré à son début sur la scène du monde l'avait rempli
d'admiration, et cependant, à peine placé sous ses ordres et en rapports
directs avec lui, les faiblesses de l'homme reprirent leur empire, et
son entourage, ne négligea rien pour refroidir et rendre bientôt ennemis
deux hommes qui étaient faits pour s'entendre et s'apprécier. Du nombre
de ceux qui exerçaient une influence fâcheuse sur l'esprit de Kléber, je
dois mettre en première ligne Auguste Damas, un de ses aides de camp,
jeune homme charmant et officier brillant, mais qui faisait un mauvais
usage de son crédit sur l'esprit de son général.
Kléber réunissait chez lui deux dispositions contraires dans son esprit,
chose dont on a vu plus d'une fois l'exemple chez les gens de guerre. Il
ne savait pas obéir et ne voulait pas commander. Quand le commandement
lui fut imposé, il l'exerça à merveille; mais, si on le lui eût offert,
il l'aurait refusé opiniâtrement. Il contribua puissamment aux succès de
l'armée de Sambre-et-Meuse, et fut en même temps le fléau du général
Jourdan, dont il estimait peu les talents et le caractère, et qu'il
tournait souvent en ridicule. Après le départ de Bonaparte, il se
déclara hautement son ennemi, il critiqua amèrement ses opérations et
rallia à lui tous les individus qui désiraient voir évacuer l'Égypte.
L'armée se divisa en deux partis, l'un favorable, l'autre contraire à la
colonisation. Les troupes qui avaient servi en Italie composaient le
premier; à sa tête se plaça le général Menou, et c'est à cette seule
circonstance que cet officier a dû cette protection inouïe et si peu
méritée dont Napoléon ne se lassa jamais de le couvrir; Kléber adopta
toutes les passions du parti opposé; mais, quand l'honneur de l'armée
lui commanda de changer de conduite, il n'hésita pas à se montrer homme
supérieur et grand général. Jamais ordre du jour ne fut plus éloquent
que celui qu'il donna à son armée; jamais proclamation n'exalta plus
vivement les sentiments des soldats. Après avoir publié textuellement la
lettre de l'amiral Keit, annonçant son refus de reconnaître le traité
d'El-Arich, et sa résolution de retenir prisonnière l'armée française,
il ajoutait: «Soldats, on ne répond à de telles insolences que par des
victoires. Préparez-vous à combattre.» On sait ce qui advint de cette
résolution généreuse. La conservation de l'Égypte, s'il eût vécu, en eût
été le résultat définitif.
Le langage du général Kléber, souvent ordinaire, ne manquait cependant
pas d'une certaine élévation; ses images, prises presque toujours en bas
lieu, avaient quelque chose de pittoresque et d'énergique, et beaucoup
de mots de lui ont fait fortune dans l'armée. Lors du passage du Rhin en
1793, près de Dusseldorf, Kléber commandait le corps d'armée opérant le
premier. Le retard de quelques heures dans l'arrivée des bateaux sembla
avoir fait perdre la tête au général Jourdan. Le passage, exécuté de
nuit, devait avoir lieu de très-bonne heure; mais, les bateaux n'ayant
été disponibles qu'à dix heures, et la lune étant levée, l'opération
pouvait être vue par les ennemis, et, comme tous les hommes faibles,
Jourdan voulut remettre au lendemain son entreprise, ne voyant pas que
le retard mettrait plus de chances contre le succès que la lumière
incertaine de l'astre dont il redoutait la présence. Au moment où Kléber
s'embarquait avec ses troupes pour opérer, un aide de camp arriva pour
lui dire de suspendre le passage. Kléber prit un ton solennel pour
répondre à l'aide de camp, et lui adressa ces paroles: «Dites au général
en chef que je ch... sur la lune, je fais une éclipse, je passe, et
demain je serai à Dusseldorf.» Je ne sais pas si l'éclipse fut faite,
mais il est certain que le lendemain il était maître de Dusseldorf. On
juge le succès qu'eut un pareil discours dans la circonstance et avec
un semblable résultat.
Kléber, en Égypte, s'était promptement mis en opposition contre toutes
les niaiseries de cette nuée de prétendus savants qui avaient accompagné
l'armée. Ces pauvres gens étaient antipathiques aux soldats, qui les
accusaient d'être cause de l'expédition. Aussi se plaisaient-ils à leur
signifier qu'ils n'étaient que des ânes, mais cela d'une manière
indirecte, en décorant les ânes, si communs en Égypte, du nom de
savants. Kléber eut un jour l'occasion de les tourner en ridicule d'une
manière sanglante. A Dieu ne plaise que je puisse confondre dans cette
tourbe quelques-uns des hommes illustres qui avaient suivi l'expédition,
tels que Monge, Berthollet, Dolomieu, etc.! Mais il est certain que ce
peuple de savants était fort peu digne de pareils chefs et que les
soldats étaient fort excusables de se moquer d'eux. Dolomieu, Monge,
Berthollet, etc., étaient à dîner chez le général Kléber à Gizéh, avec
une trentaine de convives. Dolomieu avait de la niaiserie dans l'esprit,
dans la tournure et dans le langage: d'une taille de six pieds deux
pouces, élancé comme un palmier et bègue, sa vue disposait toujours à
rire. Quelqu'un ayant dit que, si ou eût trouvé cent millions en
arrivant en Égypte, on aurait pu faire de très-belles choses, Dolomieu
s'empara vivement de cette idée, et exprima d'une manière particulière
ses regrets. Kléber alors lui ayant dit: «Mon cher Dolomieu, quel emploi
auriez-vous fait de ce trésor?» celui-ci répondit en bégayant: «D'abord,
j'aurais donné trente millions à l'Institut pour faire des fouilles,
ensuite une pareille somme pour bâtir une ville à la pointe du Delta,
enfin, le reste au gouvernement pour le couvrir des frais de
l'expédition, chose juste et convenable.--Nous différons, mon cher
Dolomieu, dans notre manière de voir,» lui dit alors Kléber avec
autorité, «si j'avais eu mission de répartir cette somme, j'aurais
donné cinquante millions à l'armée, et puis cinquante millions à
l'armée, des coups de bâton au Directoire, et du foin à l'Institut.»
Cette histoire, dont le général Bonaparte rit beau-coup, fit le bonheur
de l'armée.
J'ai raconté ailleurs d'autres mots du général Kléber, je pourrais en
citer encore, mais j'en ai dit assez pour faire connaître la nature de
son esprit. Homme remarquable sous tous les rapports, sa mort prématurée
a été un grand malheur pour la France, et la cause de nos désastres en
Égypte.