les corps de Kleist et d'York. De Château-Thierry, ces deux généraux
s'étaient portés directement sur la Ferté, en passant par Vieux-Maisons,
pour s'opposer à notre retraite. Notre position était critique; j'en
augurai fort mal. Je regardai comme perdue au moins la totalité de notre
matériel, et je dis en plaisantant au général Digeon, commandant mon
artillerie, que, le lendemain, il serait probablement général
d'artillerie _in partibus_. Cependant nous ne négligeâmes aucun effort
pour nous tirer d'affaire, et nous y parvînmes.
Il fut convenu que le duc de Trévise mettrait ses troupes en bataille en
présence de celles de Kleist, et ferait bonne contenance, sans provoquer
aucun engagement. Pendant ce temps, je me porterais à mon arrière-garde,
et je défendrais à toute outrance le défilé de Montis, qui offrait une
bonne position très-resserrée. Aussitôt la nuit venue, toutes nos
colonnes se dirigeraient, chacune du point où elles se trouveraient, sur
Provins et Montis. Les positions de Mortier, les plus rapprochées de
l'ennemi, ne devaient être évacuées que deux heures plus tard.
L'ennemi attaqua Montis avec opiniâtreté; mais ce village fut défendu
avec succès. Kleist se laissa imposer. Tout se passa comme il avait été
convenu; et, chose mémorable! nous sortîmes sans aucune perte de la
plus horrible position où jamais troupes aient été placées.
Tout arriva intact à Provins, infanterie, cavalerie, artillerie et
équipages.
L'ennemi nous suivit, mais ne tenta rien, et nous occupâmes la position
fort belle que présente Provins de ce côté.
La journée fut employée à faire reposer les troupes. Cependant le
mouvement de l'ennemi sur Paris, avec toutes ses forces, y rendait
nécessaire notre arrivée la plus prompte. En conséquence, je proposai au
maréchal Mortier de partir le soir. Il me fit quelques objections, et
entre autres celle-ci (elle est si plaisante, que je me la suis toujours
rappelée). Il me dit: «Mais, si on nous voit arriver ainsi à Paris,
notre présence y jettera l'alarme.
--Croyez-vous, lui répondis-je, que, si l'ennemi y arrive avant nous,
l'alarme sera moins forte?»
La réponse était péremptoire. Nous partîmes, dans la nuit, pour la
Maison-Rouge et Nangis. Je passai par Melun, où je couchai. Le
lendemain, nos deux corps arrivèrent à Charenton, où ils passèrent la
Marne.
Nous nous trouvâmes alors sous les ordres de Joseph, lieutenant de
l'Empereur. Il me chargea de la défense de Paris depuis la Marne jusques
et y compris les hauteurs de Belleville et de Romainville. Mortier fut
chargé de défendre la ligne qui va du pied de ces hauteurs jusqu'à la
Seine. Mes troupes, placées pendant la nuit à Saint-Mandé et à
Charenton, étaient réduites à deux mille cinq cents hommes d'infanterie
et huit cents chevaux. J'avais précédé mes troupes de quelques heures et
employé ce temps à parcourir rapidement le terrain sur lequel j'allais
être appelé à combattre. Quand je l'avais vu autrefois, c'était,
assurément dans des idées tout autres que des idées militaires. Je
rentrai à Paris, et je ne pus jamais joindre Joseph Bonaparte. Le
ministre de la guerre même ne fut accessible qu'à dix heures du soir.
Le général Compans, parti de Sézanne, où il était avec un convoi
d'artillerie, le 25 mars, jour du combat de Fère-Champenoise, s'était
trouvé à Meaux à l'arrivée de l'ennemi. Après avoir fait sauter le pont
de cette ville, il s'était retiré par Claye. Quelques renforts lui
avaient été envoyés, et la force de ses troupes s'élevait à cinq mille
hommes. Retiré, le 29, à Pantin, il avait été mis sous mes ordres.
Ainsi, avec sept mille cinq cent hommes d'infanterie, appartenant à
soixante-dix bataillons différents et par conséquent ne se composant
que de débris, et quinze cents chevaux, j'ai soutenu, contre une armée
entière, qui a eu plus de cinquante mille hommes engagés, un des plus
glorieux combats, dont les annales françaises rappellent le souvenir.
J'avais reconnu l'importance de la position de Romainville, et, sachant
que le général Compans ne l'avait pas occupée en se retirant, j'ignorais
si l'ennemi s'y était posté. J'envoyai de Saint-Mandé, pendant la nuit,
une reconnaissance pour s'en informer. L'officier qui la commandait,
sans s'y rendre, me fit un rapport comme y ayant été, et me dit que
l'ennemi ne l'occupait pas.
Cette faute, véritable crime à la guerre, eut un résultat favorable, et
fut la cause en partie de la longueur de cette défense si mémorable,
avec une si grande disproportion de forces. Elle eut cette influence en
me faisant prendre l'offensive et en donnant à la défense un tout autre
caractère. Sur ce faux rapport je partis de Charenton, une heure avant
le jour, pour aller occuper la position avec mille à douze cents hommes
d'infanterie, du canon et de la cavalerie. J'y arrivai à la pointe du
jour; mais l'ennemi y était et l'affaire s'engagea immédiatement par une
attaque de notre part dans le bois qui couvre le château. J'étendis ma
droite dans la direction du moulin à vent de Malassis, et j'appelai à
moi de nouvelles troupes. L'ennemi, étonné de cette brusque attaque,
qu'il attribua à l'arrivée de Napoléon avec des renforts, agit avec une
grande circonspection, et resta sur la défensive.
Comme il n'avait pu se développer complétement, nous jouissions de tous
les avantages de la position, et d'une artillerie formidable qui y avait
été placée. L'ennemi répugnait à s'étendre par sa droite, seule
manoeuvre qu'il eût à faire, afin de ne pas dégarnir le point attaqué.
Car, si effectivement il eût été culbuté sur ce point, les troupes
avancées près du canal auraient été fort compromises.
Ainsi les choses se soutinrent dans une espèce d'équilibre jusqu'à onze
heures; mais, en ce moment, l'ennemi, ayant fait un effort par sa gauche
sur ma droite, la culbuta; et ces troupes, en se retirant, ayant
découvert la communication en arrière du parc des Bruyères par laquelle
l'ennemi pouvait déboucher, je fus obligé de me replier et de prendre
position à Belleville. Mes troupes devaient y être plus concentrées, et
en position de défendre à la fois toutes les avenues qui se réunissaient
à ce noeud des communications.
Ce mouvement périlleux à exécuter, surtout étant engagé d'aussi près et
suivi avec vigueur par l'ennemi, était en outre gêné par le passage du
défilé; aussi fut il accompagné de quelque désordre. Resté avec les
dernières troupes, selon mon usage dans les circonstances difficiles,
j'eus une douzaine de soldats tués à côté de moi à coups de baïonnette à
l'entrée même de Belleville, et je fus sauvé de l'immense danger d'être
pris par le courage et le dévouement du plus brave soldat et du plus
brave homme que j'aie jamais connu, le colonel Genheser. Cet officier,
placé dans le parc des Bruyères, voyant mon péril, déboucha sur les
derrières de plusieurs bataillons des gardes russes qui nous pressaient
vivement, avec une poignée de soldats rassemblés à la hâte, et arrêta
les Russes dans leur poursuite. Ce moment de repos donna les moyens de
rétablir l'ordre. Nous forçâmes l'ennemi à s'éloigner, et les troupes
prirent régulièrement la position nécessaire à la défense de Belleville.
Peu après ce montent, c'est-à-dire vers midi, je reçus du roi Joseph
l'autorisation d'entrer en arrangement pour la remise de Paris aux
étrangers[11]. Mais déjà les affaires étaient en partie rétablies, et
j'envoyai le colonel Fabvier pour dire à Joseph que, si le reste de la
ligne n'était pas en plus mauvais état, rien ne pressait encore. J'avais
alors l'espérance de pousser la défense jusqu'à la nuit. Mais le colonel
ne trouva plus le roi à Montmartre. Celui-ci était parti pour
Saint-Cloud et Versailles, emmenant avec lui le ministre de la guerre et
tout le cortége de son pouvoir; et cependant aucun danger ne le menaçait
personnellement.
[Note 11: «Si M. le maréchal duc de Raguse et M. le maréchal duc de
Trévise ne peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en
pourparlers avec le prince de Schwarzenberg et l'empereur de Russie, qui
sont devant eux. «Ils se retireront sur la Loire.
«Joseph.
«Paris, de Montmartre, le 30 mars, _à dix heures du matin_.»]
L'ennemi n'avait point encore passé sur la rive gauche du canal, et ne
combattait que dans les lieux où je commandais. Sur le rapport du
colonel à son retour, je résolus de continuer l'action.
L'ennemi attaqua ma nouvelle position avec le plus grand acharnement.
Six fois nous perdîmes, mais sept fois nous reprîmes les postes
importants situés sur notre front, et, entre autres, les tourelles qui
flanquaient les murs du parc des Bruyères. Le général Compans, à la
gauche de Belleville, repoussait avec le même succès toutes les attaques
dirigées sur lui de Pantin, et écrasait les assaillants. Enfin l'ennemi,
informé par les prisonniers du peu de monde qu'il avait devant lui, crut
avec raison pouvoir s'étendre sans danger, puisque aucune circonstance
ne pouvait nous donner les moyens de prendre une offensive sérieuse. Il
fit alors un développement de forces immense. On put voir, des hauteurs
de Belleville, de nouvelles colonnes formidables se diriger sur tous les
points rentrants de la ligne, depuis la barrière du Trône jusqu'à la
Villette, tandis que d'autres troupes passaient le canal et se
portaient sur Montmartre. Dans peu de moments, nous devions être
attaqués partout à la fois.
Il était trois heures et demie: le moment était venu de faire usage de
l'autorisation de capituler, en mon pouvoir depuis midi. J'envoyai trois
officiers aux tirailleurs comme parlementaires, et un des trois était le
trop célèbre Charles de la Bédoyère. Son cheval étant tué, son trompette
également tué, il ne put franchir la ligne ennemie. Un aide de camp du
général Lagrange parvint à pénétrer.
Inquiet de ce qui se passait à la gauche de Belleville, au poste
important qu'occupait le général Compans, j'envoyai un officier pour
voir l'état des choses et m'en rendre compte. Il revint promptement, et
m'annonça que l'ennemi occupait la position. Je courus pour m'en
assurer. A peine avais-je descendu quelques pas dans la grande rue de
Belleville, que je reconnus la tête d'une colonne russe qui venait d'y
arriver.
Il n'y avait pas une seconde à perdre pour agir; le moindre délai nous
eût été funeste. Je me décidai à entraîner à l'instant même un poste de
soixante hommes qui était à portée. Sa faiblesse ne pouvait pas être
aperçue par l'ennemi dans un pareil défilé. Je chargeai, à la tête de
cette poignée de soldats, avec le général Pelleport et le général
Meynadier. Le premier reçut un coup de fusil qui lui traversa la
poitrine, dont heureusement il n'est pas mort. Moi, j'eus mon cheval
blessé et mes habits criblés de balles. La tête de colonne ennemie fit
demi-tour. La retraite étant alors ouverte aux troupes, elles se
retirèrent sur un plateau en arrière de Belleville, où se trouvait alors
un moulin à vent.
Nous venions de nous réunir sur ce point lorsque l'aide de camp, qui
avait franchi les avant-postes, revint avec le comte de Paar, aide de
camp du prince de Schwarzenberg, et le colonel Orloff, aide de camp de
l'empereur de Russie. Le feu cessa; il durait depuis douze heures. Il
fut convenu que les troupes se retireraient dans les barrières, et que
les arrangements seraient pris et arrêtés pour l'évacuation de la
capitale.
Telle est l'analyse et le récit succinct de cette bataille de Paris,
objet de si odieuses calomnies, fait d'armes cependant si glorieux, je
puis le dire, pour les chefs et pour les soldats. C'était le
soixante-septième engagement de mon corps d'armée depuis le 1er janvier,
jour de l'ouverture de la campagne, c'est-à-dire dans un espace de
quatre-vingt-dix jours, et dans des circonstances telles, que j'avais
été dans l'obligation de charger moi-même, l'épée à la main, trois fois,
à la tête d'une faible troupe[12]. On voit par quelle succession
d'efforts constants, de marches dans la saison la plus rigoureuse, de
fatigues inouïes et sans exemple, enfin de dangers toujours croissants,
nous étions parvenus à prolonger, au delà de tous les calculs, notre
lutte avec des forces si disproportionnées, lutte dont la fin même
imprimait encore à notre nom un caractère de gloire et de grandeur.
[Note 12: On se rappellera que le duc de Raguse avait fait toute
cette campagne le bras en écharpe, par suite de la blessure reçue en
Espagne; il avait deux doigts blessés à l'autre main, de sorte qu'il ne
lui restait que trois doigts de valides pour tenir son épée. (_Note de
l'Éditeur._)]
Le duc de Trévise, qui, pendant toute la matinée, n'avait eu aucun
engagement sérieux, vit tout à coup ses troupes repoussées jusqu'à la
barrière de la Villette. Un peu plus tard Montmartre lui fut enlevé,
après une très-faible résistance. Il avait pu juger, comme moi, des
événements, des circonstances et de la situation des choses. Il se
rendit dans un cabaret attenant à la barrière de la Villette pour traiter
de la reddition de Paris, et m'y donna rendez-vous. M. de Nesselrode et
les autres plénipotentiaires s'y rendirent de leur côté. A une
insultante proposition de mettre bas les armes, nous répondîmes par un
geste d'indignation et de mépris; à celle de prendre la route de
Bretagne en sortant de Paris, nous répondîmes que nous irions où nous
voudrions, sans recevoir une loi qu'on ne pouvait nous contraindre
d'accepter. Les conditions premières et simples de l'évacuation de Paris
et de la remise des barrières, le lendemain matin, étant arrêtées, il
fut convenu que les articles seraient signés dans la soirée.
Pendant tout le cours de cette partie de la campagne, et de mes
mouvements combinés avec Mortier, j'avais toujours eu l'avant-garde en
marchant à l'ennemi, et l'arrière-garde quand nous nous retirions. Par
suite de cet arrangement, le duc de Trévise et ses troupes se mirent en
marche les premières, et se portèrent le soir dans la direction
d'Essonne. Les miennes bivaquèrent dans les Champs-Élysées, et je me mis
en route le lendemain, à sept heures du matin. A huit heures, les
barrières avaient été remises à l'ennemi.
Je dois rendre compte ici d'une conversation qui eut lieu chez moi,
pendant la soirée, et qui est une peinture fidèle de l'opinion de
l'époque. Un grand nombre de mes amis s'était réuni chez moi. On parla
avec abandon de la situation des choses et du remède à y apporter. En
général, tout le monde semblait d'accord sur ce point, que la chute de
Napoléon était le seul moyen de salut. On parlait des Bourbons. La voix
la plus énergique en leur faveur, celle qui me fit le plus d'impression,
fut celle de M. Laffitte. Il se déclarait hautement leur partisan, et,
quand je renouvelais les arguments adressés quelque temps avant à mon
beau-frère, il me répondit: «Eh! monsieur le maréchal, avec des
garanties écrites, avec un ordre politique qui fondera nos droits, qu'y
a-t-il à redouter?» Quand je vis un homme de la bourgeoisie, un simple
banquier, exprimer une pareille opinion, je crus entendre la voix de la
ville de Paris tout entière. Peu de mois s'étaient écoulés, et il était
devenu un de leurs ennemis les plus ardents; mais j'aurai lieu de faire
connaître plus d'une fois cet étrange caractère dont la vanité est la
base, et dont le coeur n'a jamais éprouvé un sentiment véritablement
généreux.
Les magistrats de la ville vinrent chez moi, avant d'aller faire leur
soumission. Mais un homme bien marquant dans cette circonstance s'y
présenta aussi par plusieurs motifs. M. de Talleyrand fit demander à me
voir seul, et je le reçus dans ma salle à manger. Il prit, pour entrer
en matière, le prétexte de savoir si je croyais les communications
encore libres: il me demanda s'il n'y avait pas déjà des Cosaques sur la
rive gauche de la Seine. Il me parla ensuite longuement des malheurs
publics. J'en convins avec lui, mais sans dire un mot sur le remède à
employer. Il cherchait l'occasion de me faire une ouverture; mais,
quoique je pressentisse d'étranges événements, il ne pouvait pas me
convenir d'y concourir; et, dès lors, un secret m'eût été à charge. Je
voulais faire loyalement mon métier, et attendre du temps et de la force
des choses la solution que la Providence y apporterait. Le prince de
Talleyrand, ayant échoué dans sa tentative, se retira.
J'ajouterai à cette digression un fait peu important en lui-même, mais
qui prouve le sentiment dont chacun était animé alors. Lavalette, ce
séide, cet homme, en apparence si dévoué à Napoléon, cet ami ingrat,
qu'à mes périls je cherchai plus tard à sauver de l'échafaud, et qui,
pour prix de mes efforts, s'est réuni à mes ennemis, était chez moi le
soir du 30. Voulant emmener le plus d'artillerie possible, je lui
demandai un ordre pour prendre tous les chevaux de poste dépendant de
l'administration dont il était le chef. Eh bien! il me le refusa de peur
de se compromettre. Combien il y a d'hommes braves hors du danger, et de
gens dévoués quand il n'y a plus rien à entreprendre!
On a vu, dans le cours de ces récits, l'erreur dans laquelle l'Empereur
était tombé en faisant passer la Marne à ses troupes. Il fut confirmé
dans l'idée de l'effet qu'il supposait avoir produit sur l'ennemi par le
rapport de Macdonald, annonçant que toute l'armée le suivait dans son
mouvement sur Saint-Dizier.
Ce maréchal avait pris pour l'armée ennemie le corps de Wintzingerode.
Instruit enfin du véritable état des choses, et jugeant les dangers de
la capitale, Napoléon mit en mouvement toutes ses troupes pour s'en
rapprocher; mais elles étaient à plusieurs jours de distance. Parti de
sa personne en poste, il arriva à la Cour-de-France dans la nuit du 30
au 31. Là, il rencontra les troupes du duc de Trévise en marche, avec le
général Belliard à leur tête. Celui-ci lui rendit compte des événements
de la journée. Il m'expédia son aide de camp Flahaut, qui arriva à deux
heures du matin et auquel je confirmai les récits faits à Napoléon.
Flahaut retourna vers l'Empereur, qui se rendit à Fontainebleau.
Le 31, j'occupai la position d'Essonne, et, dans la nuit du 31 au 1er
avril, j'allai à Fontainebleau voir l'Empereur et lui parler des
derniers événements. La belle défense que nous avions faite reçut ses
éloges. Il m'ordonna de lui soumettre, pour mon corps d'armée, un
travail de récompense en faveur de ces braves soldats, qui, jusqu'au
dernier moment, avaient soutenu avec tant de dévouement et de courage
une lutte devenue si prodigieusement inégale.
L'Empereur comprenait alors sa position. Il était abattu et disposé
enfin à traiter. Il s'arrêta, ou parut s'arrêter, au projet de réunir le
peu de forces qui lui restaient, de les augmenter s'il était possible
sans faire de nouvelles entreprises, et, sous cet appui, de négocier. Le
même jour, il vint visiter la position du sixième corps. En ce moment,
les deux officiers laissés à Paris pour faire la remise des barrières
aux alliés, MM. Denys de Damrémont et Fabvier, rentraient au quartier
général. Ils apprirent à l'Empereur les démonstrations de joie et les
transports qui avaient accueilli les troupes ennemies à leur entrée dans
la capitale, l'exaltation des esprits, enfin la déclaration de
l'empereur Alexandre de ne plus désormais traiter avec lui. Un pareil
récit affligea profondément l'Empereur et changea le cours de ses idées.
En effet, quoiqu'il fût familiarisé avec la pensée du mécontentement
public, il ne pouvait prévoir l'accueil que recevraient les étrangers, à
leur entrée dans Paris, de la part de l'immense majorité des habitants
de cette capitale. La paix devenant impossible pour lui, il fallait
continuer la guerre à tout prix. C'était une nécessité de sa position,
et il n'hésita pas à me le déclarer; mais cette résolution, fondée sur
le désespoir, avait rendu ses idées confuses: en me parlant de passer la
Seine et d'aller attaquer l'ennemi là où j'avais combattu, il oubliait
que la Marne, dont tous les ponts avaient été détruits, était sur notre
route. En général, dès ce moment, je fus frappé du dérangement complet
qui avait remplacé sa lucidité ordinaire et cette puissance de
raisonnement qui lui était si habituelle.
Ce fut dans ces dispositions qu'il me quitta pour retourner à
Fontainebleau. Il me donna quelques ordres de détail pour deux
bataillons de vétérans restés avec moi, et il continua son chemin.
C'était la dernière fois de ma vie que je devais le voir et l'entendre.
MM. Denys de Damrémont et Fabvier me racontèrent toutes les
circonstances du mouvement de Paris, et les transports de joie dont il
était accompagné. Ainsi la fierté nationale, le sentiment d'un noble
patriotisme, si naturel aux Français, disparaissaient devant la haine
inspirée par Napoléon. On voulait la fin de cette lutte obstinée,
commencée il y avait deux ans, sous des auspices si imposants, suivis de
désastres dont l'histoire n'offre pas d'exemple, renouvelée ensuite par
les efforts inouïs de la nation, mais rendus bientôt impuissants par un
monde d'ennemis composé de l'Europe entière, et auquel s'étaient joints
même des souverains de la famille de Napoléon. Cet état de choses,
accompagné de la défection des provinces les plus anciennement réunies
et de l'épuisement absolu de la France, avait changé les opinions et les
sentiments de tous. On ne voyait plus le salut public que dans le
renversement de l'homme dont l'ambition avait amené de si grands
désastres.
Les nouvelles de Paris se succédaient avec rapidité. Le gouvernement
provisoire me fit parvenir le décret du sénat prononçant la déchéance
de l'Empereur. Cet acte me fut apporté par M. Charles de Montessuis,
anciennement mon aide de camp en Égypte. Après être resté six ans près
de moi, cet officier avait renoncé au service, s'était jeté dans la
carrière de l'industrie et avait embrassé avec ardeur les idées dont
toutes les têtes étaient remplies alors à Paris. Il était, en outre,
porteur de lettres de diverses personnes dont j'appréciais l'esprit et
j'honorais le caractère. Dans toutes, on s'accordait à me montrer la
révolution qui s'opérait comme le seul moyen de salut pour la France. Au
nombre des plus marquants de ces correspondants, étaient MM. Dessoles et
Pasquier. Montessuis avait aussi diverses lettres pour Macdonald, entre
autres de Beurnonville, et je les lui fis passer.
Il serait difficile d'exprimer ici la foule de sensations que ces
nouvelles me firent éprouver et les réflexions qu'elles occasionnèrent.
Cette agitation profonde était le signe précurseur des sensations que le
souvenir de ces grands événements ne cessera de faire naître en moi
pendant toute ma vie. Attaché à Napoléon depuis si longtemps, les
malheurs qui l'accablaient réveillaient en moi cette vive et ancienne
affection qui autrefois dépassait tous mes autres sentiments; et
cependant, dévoué à mon pays et pouvant influer sur son état et sa
destinée, je sentais le besoin de le sauver d'une ruine complète. Il est
facile à un homme d'honneur de remplir son devoir quand il est tout
tracé; mais qu'il est cruel de vivre dans des temps où l'on peut et où
l'on doit se demander: où est le devoir? Et ces temps, je les ai vus, ce
sont ceux de mon époque! Trois fois dans ma vie j'ai été mis en présence
de cette difficulté! Heureux ceux qui vivent sous l'empire d'un
gouvernement régulier, ou qui, placés dans une situation obscure, ont
échappé à cette cruelle épreuve! Qu'ils s'abstiennent de blâmer; ils ne
peuvent être juges d'un état de choses inconnu pour eux! Je voyais d'un
côté la chute de Napoléon, d'un ami, d'un bienfaiteur, chute certaine,
assurée, infaillible, quoi qu'il arrivât; car les moyens de défense
avaient tous disparu, et l'opinion de Paris et d'une grande partie de la
France, devenue hostile, complétait la masse des maux qui nous
accablaient. Cette chute, retardée de quelques jours, n'entraînait-elle
pas la ruine du pays, tandis que le pays, en se séparant de Napoléon, et
prenant au mot la déclaration des souverains, les forçait à la
respecter? La reprise d'hostilités impuissantes ne les dégageait-elle
pas de toutes les promesses faites? Ce mouvement d'opinion si prononcé,
ces actes du sénat, du seul corps représentant l'autorité publique,
n'étaient-ils pas la planche du salut pour sauver le pays d'un naufrage
complet? Et le devoir d'un bon citoyen, quelle que fût sa position,
n'était-il pas de s'y rallier afin d'arriver immédiatement à un résultat
définitif? Assurément il était évident que la crainte et la force
seules étaient capables de vaincre la résistance personnelle de
Napoléon. Mais fallait-il se dévouer à lui, aux dépens mêmes de la
France? Les débris de l'armée, en se réunissant au gouvernement
provisoire, ne donneraient-ils pas à celui-ci une sorte de dignité qui
le ferait respecter des étrangers? Ce gouvernement provisoire ne
devait-il pas y trouver les moyens de négocier comme une puissance, tout
à la fois avec eux et avec les Bourbons, et enfin un appui pour obtenir
toutes les garanties dont nous avions besoin et que nous devions
réclamer?
Quelque profond que fût mon intérêt pour Napoléon, je ne pouvais me
refuser à reconnaître ses torts envers la France. Lui seul avait creusé
l'abîme qui nous engloutissait. Que d'efforts n'avions-nous pas
prodigués, et moi plus que tout autre, pour l'empêcher d'y tomber! Le
sentiment intime d'avoir dépassé l'accomplissement de mes devoirs
pendant cette campagne était d'accord avec l'opinion. Plus qu'aucun de
mes camarades j'avais payé de ma personne dans ces cruelles
circonstances, et montré une constance et une persévérance soutenues.
Ces efforts inouïs, renouvelés tant qu'ils pouvaient amener un résultat
utile, ne m'avaient-ils pas acquitté envers Napoléon, et n'avais-je pas
rempli largement ma tâche et mes devoirs envers lui? Le pays ne
devait-il donc pas avoir son tour, et le moment n'était-il pas venu de
s'occuper de lui? N'y a-t-il pas des circonstances tellement
importantes, qu'un homme d'un caractère pur et droit puisse et doive
s'élever au-dessus de toutes les considérations vulgaires et comprendre
de nouveaux devoirs? Le sentiment de ce qu'on a fait ne doit-il pas
donner la force de les envisager? Et quand une fois ils sont reconnus,
ne faut-il pas agir?
Dans la circonstance, la première chose à faire était de suspendre les
hostilités, afin de donner à la politique le moyen de régler nos
destinées. Pour atteindre ce but, il fallait entrer en pourparler avec
les étrangers. Cette démarche était pénible, mais nécessaire. Les
étrangers eux-mêmes n'avaient-ils pas changé de caractère et de
physionomie depuis qu'ils avaient été adoptés, pour ainsi dire, par la
masse des habitants de la capitale, par le sénat, par toutes les
autorités, et lorsque, sous leur appui, une opinion puissante et
universelle se manifestait? On se rappelle mal, aujourd'hui, de ce temps
si extraordinaire, si près de nous encore par le nombre des années, mais
si éloigné par le sentiment. On est oublieux en France. On renie
promptement ses principes, ses paroles et ses actions; mais les faits
n'en sont pas moins constants, et l'histoire impartiale, écrite dans des
temps plus reculés et hors de l'influence des partis, consacrera la
vérité. Or cette vérité, la voici: l'opinion d'alors considérait
Napoléon comme le seul obstacle au salut du pays. Je l'ai déjà dit: ses
forces militaires, réduites à rien, ne pouvaient plus se rétablir. Un
recrutement régulier était devenu impossible. Au moment où Paris était
perdu, tout tombait en lambeaux.
On voit donc ce qui se passait en moi. Si les sentiments se
combattaient, tous les calculs se réunissaient pour faire pencher la
balance en faveur de la révolution qui venait d'éclater à Paris et pour
mettre, autant que possible, mes devoirs de citoyen en harmonie avec mes
sentiments personnels et mon affection pour Napoléon. Pour montrer les
motifs qui m'avaient fait agir, j'eus la pensée de me consacrer aux
devoirs de l'amitié et de suivre Napoléon dans l'exil, après avoir
exécuté ce que le salut de mon pays commandait. Mais, avant d'arrêter
définitivement un parti, il était convenable et nécessaire de prendre
l'avis de mes généraux et de m'entourer de leurs lumières.
Tous les généraux placés sous mes ordres furent donc réunis chez moi. Je
leur communiquai les nouvelles reçues de Paris. Chacun avait le
sentiment des prodiges opérés pendant la campagne, prodiges hors de tous
calculs, mais aussi tous étaient convaincus de l'impossibilité de les
continuer. La décision fut unanime. Il fut résolu de reconnaître le
gouvernement provisoire et de se réunir à lui pour sauver la France. Des
pourparlers s'ouvrirent avec le prince de Schwarzenberg, et je rédigeai
la lettre qui devait être envoyée à l'Empereur quand tout serait
convenu et arrêté. Dans cette lettre, je lui annonçais que, après avoir
rempli les devoirs que m'imposait le salut de la patrie, j'irais lui
apporter ma tête et consacrer, s'il voulait l'accepter, le reste de ma
vie au soin de sa personne[13]. Mais, les événements ayant marché par
eux-mêmes, comme on le verra bientôt, je ne crus pas devoir en prendre
sur moi la responsabilité, et cette lettre ne fut pas envoyée.
[Note 13: La lettre originale se trouve[A] dans mes papiers, à
Paris. (_Le duc de Raguse._)]
[Note A: Cette lettre ne s'est pas retrouvée. (_Note de
l'Éditeur._)]
Pendant ce temps, et précisément au même moment (4 avril), Napoléon
cédait aux énergiques représentations de deux chefs de l'armée, portées
jusqu'à la brutalité de la part du maréchal Ney. Reconnaissant
l'impossibilité de soutenir la lutte, il abandonnait l'Empire en faveur
de son fils, et nommait plénipotentiaires le prince de la Moskowa, le
duc de Tarente et le duc de Vicence. Ceux-ci vinrent, en traversant mon
quartier général, m'apprendre ce qui s'était passé à Fontainebleau.
Cet événement changeait la face des choses. Isolé à Essonne, je n'avais
pu consulter, sur le cas présent, les autres chefs de l'armée. J'avais
fait au salut de la patrie le sacrifice de mes affections; mais un
sacrifice plus grand que le mien, celui de Napoléon, venait de le
sanctionner. Dès lors mon but était rempli, et je devais cesser de
m'immoler. Mes devoirs me commandaient impérieusement de me réunir à mes
camarades. Je serais devenu coupable en continuant à agir seul. En
conséquence, j'appris aux plénipotentiaires de l'Empereur mes
pourparlers avec Schwarzenberg, en ajoutant que je rompais à l'instant
toute négociation personnelle et que je ne me séparerais jamais d'eux.
Ces messieurs me demandèrent de les accompagner à Paris. Réfléchissant
que, d'après ce qui s'était passé, mon union avec eux pourrait être d'un
grand poids, j'y consentis avec empressement. Avant de partir d'Essonne,
j'expliquai aux généraux auxquels je laissais le commandement, et, entre
autres, au général Souham, le plus ancien, et aux généraux Compans et
Bordesoulle, les motifs de mon absence. Je leur annonçai mon prochain
retour. Je leur donnai _l'ordre, en présence des plénipotentiaires de
l'Empereur_, de ne pas faire, _quoi qu'il arrivât, le moindre mouvement
avant mon retour_.
Nous nous rendîmes au quartier général du prince de Schwarzenberg
(toujours 4 avril) pour prendre l'autorisation nécessaire à notre voyage
à Paris. Dans mon entretien avec ce général, je me dégageai des
négociations commencées. Je lui en expliquai les motifs. Le changement
survenu dans la position générale devait en apporter un dans ma
conduite. Mes démarches n'ayant eu d'autre but que de sauver mon pays,
et une mesure, prise en commun avec mes camarades et de concert avec
Napoléon, promettant d'atteindre ce but, je ne pouvais m'en isoler. Il
me comprit parfaitement et donna son assentiment le plus complet à ma
résolution.
Arrivés à Paris, dans l'entretien que nous eûmes ensuite avec l'empereur
Alexandre, je ne fus pas un des moins ardents à défendre les droits du
fils de Napoléon et de la régente. La discussion fut longue et vive.
L'empereur Alexandre la termina en déclarant qu'il ne lui était pas
possible de prononcer seul sur cette importante question. Il devait en
référer à ses alliés, mais tout semblait annoncer qu'il persisterait
dans la déclaration déjà faite.
Le 5 au matin, nous nous rendîmes chez le maréchal Ney pour attendre la
réponse définitive. Nous y étions réunis depuis quelque temps lorsque le
colonel Fabvier, arrivant en toute hâte d'Essonne, vint m'annoncer que,
peu de temps après mon départ de cette ville, plusieurs officiers
d'ordonnance étaient venus me chercher pour aller trouver l'Empereur à
Fontainebleau, et le dernier venu avait ajouté que, puisque le maréchal
était absent, le général commandant à sa place devait se rendre au
quartier général impérial. Effrayés de cette injonction, les généraux,
croyant avoir des dangers à courir, n'avaient trouvé rien de mieux pour
s'y soustraire que de mettre les troupes en mouvement pour franchir les
lignes ennemies. Le colonel Fabvier les avait rejoints lorsque la tête
des troupes était déjà au pont sur la grande route. Il avait fait aux
généraux les plus énergiques représentations sur leur détermination. Il
leur avait demandé d'attendre mon retour et les ordres qu'il irait
chercher. Ils l'avaient promis formellement. A l'instant, je fis partir
mon premier aide de camp, Denys de Damrémont, pour Essonne. Je me
disposais à m'y rendre, lorsqu'un officier étranger, envoyé à l'empereur
Alexandre, vint annoncer que le sixième corps devait être, en ce moment,
arrivé à Versailles. Aussitôt après le départ du colonel Fabvier, les
généraux avaient repris l'exécution de leur coupable dessein. Tel est
l'historique de ces événements.
Lorsque, en 1815, je crus de mon devoir de publier une réponse aux
accusations dont j'étais l'objet, je rendis compte de cette
circonstance, et je m'expliquai ainsi:
«Les généraux avaient mis les troupes en mouvement pour Versailles, le 5
avril, à quatre heures du matin, effrayés qu'ils étaient des dangers
personnels dont ils croyaient être menacés et dont ils avaient eu l'idée
par l'arrivée et le départ de plusieurs officiers d'état-major, venus
de Fontainebleau le 4 au soir. La démarche était faite et la chose
irréparable.»
Ces événements étaient alors si récents, que j'eusse été, à coup sûr,
contredit par ceux qui y avaient pris part, si j'eusse le moins du monde
altéré la vérité, et certainement je n'aurais pas entrepris de me
justifier; mais il est une preuve bien plus positive. J'ai entre les
mains une lettre du général Bordesoulle, écrite de Versailles, par
laquelle ce général, en m'annonçant l'arrivée du corps d'armée dans
cette ville, s'excuse par les raisons que j'ai détaillées, d'avoir
enfreint mes ordres[14]. Ainsi que je le disais en 1815, la démarche
faite était irréparable, et le mal d'autant plus grand, qu'aucune
convention n'avait été arrêtée avec le général ennemi. Je lui avais, au
contraire, annoncé la rupture de la négociation commencée. Les troupes
se trouvaient ainsi à la merci des étrangers, et non-seulement celles
qui s'étaient détachées, mais encore celles qui entouraient l'Empereur,
qui n'étaient plus couvertes.
[Note 14: «Versailles, le 5 avril 1814.
«Monseigneur,
«M. le colonel Fabvier a dû dire à Votre Excellence les motifs qui nous
ont engagés à exécuter le mouvement que nous étions convenus _de
suspendre jusqu'au retour de MM. les princes de la Moskowa, des ducs de
Tarente et de Vicence_.
«Nous sommes arrivés avec tout ce qui compose le corps[B]. Absolument
tout nous a suivis, et avec connaissance du parti que nous prenions,
l'ayant fait connaître à la troupe avant de marcher.
«Maintenant, monseigneur, pour tranquilliser les officier sur leur sort,
il serait bien urgent que le gouvernement provisoire fît une adresse ou
proclamation à ce corps, et qu'en lui faisant connaître sur quoi il peut
compter on lui fasse payer un mois de solde, sans cela il est à craindre
qu'il ne se débande.
«MM. les officiers généraux sont tous avec nous, M. Lucotte excepté. Ce
joli monsieur nous avait dénoncés à l'Empereur.
«J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,
«De Votre Excellence,
«le très-humble et dévoué serviteur,
«Le général de division comte BORDESOULLE.]
[Note B: La défection du sixième corps n'a donc eu lieu que
vingt-quatre heures après la première abdication de l'empereur Napoléon.
(_Note de l'Éditeur.)_]
Il ne restait plus qu'une chose à faire, c'était d'assurer à la France
leur conservation, en les plaçant sous l'autorité du gouvernement
provisoire, et de remplir le vide que leur éloignement causait dans
l'armée impériale par des garanties pour la personne de l'Empereur. Je
ne vis que le bien à faire, sans m'arrêter à cette réflexion que c'était
jeter en quelque sorte un voile d'absolution sur la conduite coupable
des généraux. Je demandai au prince de Schwarzenberg et j'obtins de sa
loyauté si connue la déclaration qui remplissait mon double objet. Cette
déclaration fut mise, _quoique après coup_, à la date du 4 avril, époque
où les pourparlers avaient eu lieu, dans le but de cacher la confusion
qui avait existé et de donner une apparence de régularité à ce
qu'avaient produit la peur et le désordre.
Je me rendis à Versailles pour y passer la revue de mes troupes et leur
expliquer les nouvelles circonstances dans lesquelles elles se
trouvaient; mais, à peine en route pour m'y rendre, je reçus la nouvelle
qu'une grande insurrection venait d'éclater. Les soldats criaient à la
trahison. Les généraux étaient en fuite et les troupes se mettaient en
marche pour rejoindre Napoléon. Elles n'eussent pas fait deux lieues
sans avoir sur les bras des forces qui les auraient détruites. Je pensai
que c'était à moi à les ramener à la discipline, à l'obéissance et enfin
à les sauver. Je hâtai ma marche. A chaque quart de lieue, je trouvais
des messages plus alarmants. Enfin j'atteignis la barrière de
Versailles, et j'y trouvai tous les généraux réunis; mais le corps
d'armée était en marche dans la direction de Rambouillet. Lorsque j'eus
fait connaître aux généraux mon intention de rejoindre les troupes, ils
m'engagèrent fort à ne pas exécuter ce projet. Le général Compans me
dit: «Gardez-vous-en bien, monsieur le maréchal, les soldats vous
tireront des coups de fusil.--Libre à vous, messieurs, de rester, leur
dis-je, si cela vous convient. Quant à moi, mon parti est pris. Dans une
heure, je n'existerai plus, ou bien j'aurai fait reconnaître mon
autorité.» Là-dessus je me mis à suivre la queue de la colonne à une
certaine distance. Il y avait beaucoup de soldats ivres. Il fallait leur
donner le temps de retrouver leur raison.
J'envoyai un aide de camp pour voir leur contenance. Il revint et me dit
qu'ils ne vociféraient plus et marchaient en silence. Un second aide de
camp fut envoyé et annonça partout ma prochaine arrivée. Enfin un
troisième apporta l'ordre de ma part de faire halte, et aux officiers
de se réunir par brigade à la gauche de leurs corps.
L'ordre s'exécuta, et j'arrivai. Je mis pied à terre, et je fis former
le cercle au premier groupe d'officiers que je rencontrai. Je leur
demandai depuis quand ils étaient autorisés à se défier de moi. Je leur
demandai si, dans les privations, ils ne m'avaient pas vu le premier à
souffrir, et, dans les dangers et les périls, le premier à m'exposer. Je
leur rappelai tout ce que j'avais fait pour eux et les preuves
d'attachement que je leur avais données. Je parlais avec émotion, avec
chaleur, avec entraînement. On avait voulu les livrer, disait-on, pour
les désarmer! Mais leur honneur et leur conservation ne m'étaient-ils
pas aussi chers que mon honneur et ma vie? N'étaient-ils pas tous ma
famille, et ma famille chérie? etc., etc.
Les coeurs de ces vieux compagnons s'abandonnèrent à un mouvement de
sensibilité, et je vis plusieurs de ces figures, basanées et marquées de
cicatrices, se couvrir de larmes. Je fus moi-même profondément attendri.
Oh! qu'un chef digne de ses soldats, après avoir vécu avec eux dans les
chances variées de la guerre, a de puissance sur leurs esprits, et
qu'il est malhabile s'il la laisse échapper! Je recommençai les mêmes
discours aux divers cercles d'officiers, et je les envoyai reporter mes
paroles à leurs soldats. Le corps d'armée prit les armes, et défila en
criant: Vive le maréchal, vive le duc de Raguse! et se mit en marche
pour aller prendre les cantonnements que je lui avais assignés du côté
de Mantes. Je peux difficilement exprimer ma satisfaction d'avoir obtenu
un succès aussi complet. C'était bien mon ouvrage, le prix d'un
ascendant, mérité d'avance, sur des troupes dont je partageais depuis si
longtemps les travaux.
C'était aussi le prix de ma généreuse confiance en elles. Ma situation
aurait été bien différente si j'avais suivi les conseils timides qu'on
m'avait donnés. On était à Paris, pendant ces événements, dans un grand
émoi. On éprouvait de vives inquiétudes. Quand je revins, le soir, chez
M. de Talleyrand, je fus fêté, complimenté; chacun me demandait des
détails sur ce qui s'était passé.
Tel est le récit fidèle des événements de cette époque, en tout ce qui
me concerne. Ils ont été pour moi la source de cuisants chagrins. Je
l'ai déjà dit et je le répète, ce qui m'a donné la confiance d'agir
ainsi était particulièrement le sentiment intime de ce que j'avais fait
pendant la campagne où j'avais dépassé mes devoirs et montré un tel
dévouement, que je croyais m'être placé au-dessus de toute accusation
et de tout soupçon possible. Ma conviction fut si intime alors, et mes
intentions si droites, que jamais depuis je ne me suis reproché rien de
ce que j'ai fait. Un homme sensé doit, quoi qu'il arrive, agir toujours
ainsi, quand il est abandonné à ses lumières et à la voix de sa
conscience. L'infaillibilité n'est pas dans notre nature; et c'est
l'intention qui, à mes yeux, doit caractériser les actions. Je ne
regrette qu'une seule chose, c'est de n'avoir pas suivi Napoléon à l'île
d'Elbe après qu'il fut descendu du trône, n'importe quelles en eussent
été pour moi les conséquences[15].
[Note 15: On a toujours reproché au maréchal duc de Raguse d'avoir
fait crouler l'Empire _vingt-quatre heures plus tôt_ par la défection du
sixième corps, qu'il commandait.
Quant au mouvement même du sixième corps, on a vu que, le maréchal
absent, ce sont les généraux commandant les troupes du sixième corps qui
l'ont effectué, _malgré ses ordres précis_. La preuve de ce fait résulte
de la lettre du général Bordesoulle.--Mais, bien plus, cette défection
n'a eu lieu que vingt-quatre heures _après_ l'abdication de
l'Empereur.--Celle-ci avait été faite _le_ 4 _avril_, et le mouvement du
sixième corps ne fut opéré que _le_ 5. (_Note de l'Éditeur._)]
Avant de terminer cet important chapitre, je veux jeter un coup d'oeil
rapide sur les symptômes de l'opinion incontestable de cette époque.
Les faits ont été complétement dénaturés depuis, et l'on a eu jusqu'à la
pensée de représenter Napoléon comme populaire à l'époque de sa chute,
tandis qu'il était partout réprouvé.
Le peuple de Paris particulièrement voulait la chute de l'Empereur; et
ce qui le prouve, c'est son indifférence quand nous combattions avec
tant d'énergie sous les murs de la capitale. C'est sur les hauteurs de
Belleville et sur la droite du canal que le combat véritable s'est
livré. Eh bien, il n'est pas venu une seule compagnie de garde nationale
pour joindre ses efforts aux nôtres. A peine quelques hommes isolés se
sont-ils réunis à nos tirailleurs. Les postes mêmes de police situés à
la barrière, dont la consigne était d'empêcher les soldats fuyards de
rentrer, s'étaient retirés à l'arrivée de quelques boulets ennemis.
Napoléon avait jugé les dispositions des habitants de Paris lorsqu'il
avait refusé d'armer toute la garde nationale. Il les avait jugés quand,
étant, le 30 mars, à une heure du matin, à la Cour-de-France, il avait
renoncé à venir à Paris, occupé encore par mes troupes. J'ai dit
précédemment qu'elles y séjournèrent pendant toute la nuit du 30 au 31
jusqu'à huit heures du matin. Certes, il n'était pas homme à être arrêté
par la considération de refuser l'exécution d'une convention faite par
ses lieutenants quelques heures seulement auparavant. Il avait le
pouvoir, il avait le droit de l'annuler, puisqu'il était arrivé avant
son exécution. Sa retraite sur Fontainebleau prouve qu'il ne voyait
aucun moyen de prolonger la lutte.
Il l'a prouvé par la facilité avec laquelle il s'est décidé à se
démettre de sa couronne, et la manière dont il a appris les événements
et s'en est expliqué avec le duc de Tarente. Enfin il les avait jugés
quand, en partant pour l'armée, il avait tenu à M. Mollien le discours
que j'ai rapporté et que celui-ci m'a certifié souvent. Cette opinion
sur les dispositions du peuple a été confirmée par la manière dont les
premiers intéressés ont quitté la partie, par le départ de Joseph,
lieutenant de l'Empereur, muni des pouvoirs civils et militaires, qui
quitta la capitale plus de trois heures avant la fin du combat, et qui
emmena avec lui le ministre de la guerre, les ministres, et tout ce qui
avait caractère de gouvernement. Les habitants de Paris l'ont prouvé par
la physionomie si remarquable qu'ils eurent le jour de l'entrée des
alliée, par les transports de joie auxquels ils se livrèrent le 12 avril
et le 3 mai, jours de l'entrée de Monsieur et du roi. Ce n'était pas et
cela ne pouvait être de l'amour pour ceux-ci de la part d'une génération
nouvelle, c'était de la haine pour un ordre de choses détruit que l'on
ne voulait plus revoir.
Je ne sais si je suis parvenu à donner une juste idée de ce qui s'est
passé dans cette mémorable époque. Jamais tant de combats ne se sont
accumulés en un si petit nombre de jours, et jamais lutte n'a été
soutenue avec des moyens aussi faibles, aussi misérables. On peut se
figurer la difficulté de mouvoir des débris sans organisation, une
réunion d'hommes appartenant à tant de corps différents, et dont la
force, si peu considérable, était à peine entretenue par l'incorporation
journalière de jeunes gens sortant de la charrue et ne sachant pas
charger leurs armes. Chaque jour les pertes étaient grandes. Ainsi
c'étaient toujours des soldats arrivés de la veille, d'une même
ignorance, d'une inexpérience semblable, qui étaient appelés à
combattre.
Si la chute de l'ordre politique qui nous régissait n'avait pas été le
résultat de la campagne, aucune autre de nos temps n'aurait été vantée
avec plus de raison. C'est sans armée proprement dite que nous l'avons
entreprise et faite. Le prestige encore vivant de notre grandeur passée
était notre arme la plus puissante. Mais aussi que de dévouement
n'a-t-il pas fallu de la part des chefs pour donner un peu de
consistance à ce qui avait si peu d'ensemble et de moyens réels! Que de
fois n'ai-je pas fait le métier de chaque grade, depuis le devoir de
chef suprême jusqu'à celui d'officier major d'un régiment! Je l'ai déjà
dit, ces quelques milliers d'hommes avec lesquels j'ai combattu, pendant
trois mois, appartenaient à cinquante-deux bataillons différents, et
sous Paris c'étaient les débris de soixante-dix bataillons.
On peut se demander si les succès obtenus, et qui ont suspendu la
catastrophe, n'ont pas été plus funestes qu'utiles aux intérêts de
Napoléon. Une fois le congrès de Châtillon assemblé, peut-être serait-on
arrivé assez vite à une conciliation si le sourire de la fortune à
Champaubert et à Vauchamp n'était pas venu plonger Napoléon dans les
plus étranges illusions. Lion rugissant et se débattant dans les rets
dont il était enlacé, à chaque succès il donnait de nouvelles
instructions. Il espérait toujours un miracle, comme il lui en était
arrivé tant de fois en sa vie; et le miracle serait arrivé si Soissons
ne se fût pas rendu. Mais le miracle eût été sans résultat définitif.
Napoléon portait en lui le germe de sa destruction. Son caractère
l'entraînait visiblement et inévitablement vers sa perte. Après d'aussi
grands revers que ceux qu'il avait éprouvés, il ne pouvait exister à
ses propres yeux, sans être remonté à la hauteur dont il était tombé. Le
retour même au faîte de la puissance ne l'aurait pas satisfait. Ses
finalités, causes puissantes de son élévation, sa hardiesse, son goût
pour les grandes chances, son habitude de risquer beaucoup pour obtenir
davantage et son ambition sans bornes devaient à la longue amener sa
perte, et d'autant plus sûrement qu'alors, c'est-à-dire autrefois, ses
passions étaient modifiées par des facultés qui, en grande partie,
avaient disparu. Ses calculs et sa prudence, sa prévoyance et sa volonté
de fer avaient fait place à beaucoup de négligence, d'insouciance, de
paresse, à une confiance capricieuse et à une incertitude ainsi qu'à une
irrésolution interminable.
Il y a eu deux hommes en lui, au physique comme au moral:
Le premier, maigre, sobre, d'une activité prodigieuse, insensible aux
privations, comptant pour rien le bien-être et les jouissances
matérielles; ne s'occupant que du succès de ses entreprises, prévoyant,
prudent, excepté dans le moment où la passion l'emportait; sachant
donner au hasard, mais lui enlevant tout ce que la prudence permet de
prévoir; résolu et tenace dans ses résolutions, connaissant les hommes
et le moral qui joue un si grand rôle à la guerre; bon, juste,
susceptible d'affection véritable et généreux envers ses ennemis.
Le second, gras et lourd, sensuel et occupé de ses aises jusqu'à en
faire une affaire capitale, insouciant et craignant la fatigue; blasé
sur tout, indifférent à tout, ne croyant à la vérité que lorsqu'elle se
trouvait d'accord avec ses passions, ses intérêts ou ses caprices; d'un
orgueil satanique et d'un grand mépris pour les hommes; comptant pour
rien les intérêts de l'humanité; négligeant dans la conduite de la
guerre les plus simples règles de la prudence: comptant sur sa fortune,
sur ce qu'il appelait son _étoile_, c'est-à-dire sur une protection
toute divine; sa sensibilité s'était émoussée, sans le rendre méchant;
mais sa bonté n'était plus active, elle était toute passive. Son esprit
était toujours le même, le plus vaste, le plus étendu, le plus profond,
le plus productif qui fut jamais; mais plus de volonté, plus de
résolution, et une mobilité qui ressemblait à de la faiblesse.
Le Napoléon que j'ai peint d'abord a brillé jusqu'à Tilsitt. C'est
l'apogée de sa grandeur et l'époque de son plus grand éclat. L'autre lui
a succédé, et le complément des aberrations de son orgueil a été la
conséquence de son mariage avec Marie-Louise.
Après avoir parlé si longuement de Napoléon, je pense l'avoir dépeint
tel que je l'ai vu et jugé, et cependant j'ai cru utile d'ajouter
l'analyse qui précède, au moment où je vais cesser de prononcer son
grand nom. Je vais quitter cette époque de gloire et de calamité, où
tant de grandes choses ont été faites et où les jours étaient marqués
par des événements qui bouleversaient les peuples, pour peindre un monde
nouveau. Ici tout est petitesse, et souvent la petitesse va jusqu'à la
dégradation. Je vais quitter le récit des combats qui échauffent et
élèvent l'âme, pour raconter des intrigues et les actions d'êtres
souvent abjects. Je me croyais arrive au terme de mes récits militaire:
et cependant, quand le temps sera venu, je raconterai encore des combats
livrés sur ce même théâtre que je viens de quitter, combats bien plus
affligeants; car ce sont des Français combattant contre des Français
avec acharnement, et pour comble de maux, et pour excès de misère,
j'aurai à raconter des revers! Ainsi le succès ne viendra pas même
m'offrir des consolations aux malheurs résultant de la nature de la
guerre!
NOTE DU DUC DE RAGUSE
SUR SES RAPPORTS PERSONNELS AVEC NAPOLÉON
J'ajouterai aux récits que je viens de terminer un examen rapide des
rapports qui ont existé entre Napoléon et moi. Celui qui a lu avec
attention ces _Mémoires_ le connaît; mais je vais rétrécir le cadre et
en présenter l'esprit.
Quelques personnes ont dit et répété que j'avais été l'objet d'une
prédilection toute particulière de Napoléon, et traité par lui comme un
fils chéri. M. de Montholon, dans ses récits de Sainte-Hélène, met dans
la bouche de Napoléon que, «lorsqu'il était lieutenant d'artillerie, il
avait partagé avec moi son existence.» Tout cela est faux et ridicule,
et ne mérite aucune réponse. C'est comme capitaines et non comme
lieutenants que nous avons servi ensemble. Peu importe! Mais je ne sais
pas ce que nous aurions pu nous donner: il ne possédait rien, et moi
fort peu de chose. C'est donc une phrase poétique dont l'imagination
seule fait les frais. Pendant assez longtemps, il n'a pu me rendre aucun
service ni influer d'aucune manière sur ma destinée; et, précisément
alors, j'ai pu lui donner plus d'une preuve d'amitié et de dévouement.
Quand il s'est élevé, j'ai suivi de loin sa fortune. Ce résultat était
dans son intérêt, il dérivait de la force des choses. Assurément, il ne
viendra jamais dans ma pensée de méconnaître les obligations que j'ai
eues envers Napoléon; mais, tout en les reconnaissant, j'ai le droit de
les apprécier à leur juste valeur.
Deux jeunes officiers du même grade se rencontrent: l'un a vingt-quatre
ans, l'autre dix-neuf: l'un est un homme de génie dévoré d'ambition,
l'autre est ardent et désire parvenir. Des antécédents ont déjà établi
quelques rapports entre eux. Ils se conviennent, et dès lors les mêmes
intérêts, les mêmes vues, les unissent. L'un d'eux, favorisé par des
circonstances qu'il saisit avec habileté, devient général; l'autre lui
reste attaché sans obtenir aucun avantage personnel. Il suit la fortune
du premier à ses risques et périls, même en compromettant son avenir,
par pur sentiment d'affection. Des chances favorables et contraires se
succèdent, jusqu'au moment où la fortune comble de ses biens celui
qu'elle a déjà favorisé. N'est-il pas naturel que celui qui l'a
accompagné constamment jusque là le suive, malgré la distance qui les
sépare? Un chef a besoin de collaborateurs, et n'est-il pas dans ses
intérêts, comme dans la nature des choses, de les choisir parmi ceux
qu'il connaît, parmi ceux dont il a pu apprécier l'aptitude, le zèle et
la capacité? Alors, dans la mesure des conditions différentes, ceux-ci
s'élèvent, et une incapacité démontrée ou des torts graves peuvent seuls
interrompre pour eux la route des grandeurs. L'intérêt bien entendu,
comme la justice, commande impérieusement cette manière d'agir, et, si
déjà le dévouement de ces collaborateurs a été jusqu'à compromettre leur
tête pour servir l'ambition du chef qu'ils se sont choisi, comme au 18
brumaire et plus anciennement dans d'autres circonstances, n'ont-ils pas
des droits acquis, que rien ne peut détruire?
Je crois donc devoir conclure que, si j'ai fait une carrière brillante,
je l'ai dû d'abord au hasard, qui, dès ma grande jeunesse, m'a placé
dans des circonstances favorables, et ensuite à mes bons services et à
un zèle qui jamais ne s'est démenti un seul jour.
J'ai donc été traité par Napoléon avec justice, avec bienveillance;
mais, je le déclare hautement, jamais comme un favori ou une personne
objet d'une prédilection particulière.
Un souverain donne à sa faveur des caractères qu'il est facile de
spécifier. Il place l'homme qu'il aime dans une situation où la gloire
est facile à acquérir par l'abondance des moyens qu'il met à sa
disposition. Il fait valoir ses actions dans chaque occasion; il le
comble de richesses; il l'associe à ses plaisirs, aux charmes de sa
cour; il fait rejaillir sur lui une partie de l'éclat qui l'environne.
Ai-je été traité ainsi?
Assurément non. Les commandements qui m'ont été donnés ont toujours été
les pires de ceux que je pouvais recevoir.
En Égypte, je désirais ardemment faire la campagne de Syrie, où mes
camarades et mes amis allaient acquérir de la gloire. On me confina à
Alexandrie, au milieu de la famine, de la peste et de toutes les misères
réunies.
En 1800, je désire commander des troupes, et on me laisse dans le
service de l'artillerie.
Les commandements les plus brillants, sur les côtes, sont créés: c'est
un corps d'année, abandonné dans les hôpitaux, en partie composé de
mauvaises troupes étrangères, qui est mon partage.
Au moment de l'érection de l'Empire, tous les commandants des corps
d'armée sont créés maréchaux d'Empire: seul de cette catégorie je suis
excepté, et tel cependant qui n'avait jamais commandé qu'un faible
régiment avait reçu cette dignité. Je reste simple général commandant un
corps d'armée; mais ce commandement me donne la faculté de transformer
bientôt les troupes qui me sont confiées en un corps d'élite, et elles
font glorieusement la campagne de 1805.
Arrivé en Italie, je passe au commandement de l'armée de Dalmatie, où
tout est difficulté et misère, où les moyens manquent, où des forces
triples des miennes me sont opposées. J'y rappelle les succès et
j'assure la possession de cette province. Je sollicite ardemment ensuite
d'être appelé en Pologne; cette faveur m'est refusée.
La guerre de 1809 me fait entrer en campagne. Je suis toujours destiné à
combattre des forces au moins doubles des miennes. Mais plusieurs
victoires m'ouvrent la route, et, après une série de combats et une
marche de plus de cent cinquante lieues, je viens, à jour fixe, prendre
ma place à l'avant-garde de la grande armée. Je fais courir un danger
imminent à l'armée autrichienne, qui la mène à demander un armistice, et
je suis fait maréchal. Cette dignité, reçue sous de pareils auspices,
n'était-elle pas une simple dette que payait Napoléon?
Plus tard, toutes sortes de malheurs viennent nous accabler en Espagne.
Les plus grands moyens réunis sont réduits à rien par l'impéritie,
l'imprévoyance, et c'est sur moi que Napoléon jette les yeux pour aller
réparer tous ces malheurs. Une armée de moins de trente mille hommes
survit à une autre de soixante-dix mille qui existait peu de mois
auparavant; elle n'a plus de cavalerie; elle n'a plus d'artillerie. On
l'abandonne, et on se contente de faire mille promesses qui ne se
réalisent pas. On divise les commandements, ce qui empêche toute
opération d'être combinée avec sagesse et exécutée avec vigueur, tout en
faisant peser sur moi la plus injuste responsabilité. On me donne des
ordres impératifs dont l'exécution amène des revers certains et prévus.
On refuse de me rendre une liberté que je réclame instamment, ne voulant
pas être l'agent de tous les maux que je prévois. Enfin on amène la
confusion de toutes les manières.
Cependant la campagne est laborieusement conduite, et, après avoir
surmonté des difficultés presque surnaturelles, elle ne manque que par
une fatalité déplorable, qui met ma vie dans un péril imminent. L'ennemi
a perdu autant que nous; la retraite s'est faite avec ordre, et cette
bataille, toute fâcheuse qu'elle est, jette encore un grand éclat sur
nos armes. Son chef est digne d'intérêt à plus d'un titre, et la
première preuve que je reçois de celui de Napoléon est de subir un
interrogatoire et d'être l'objet d'une enquête.
Mes blessures encore saignantes, je rentre en campagne, et je remplis ma
tâche largement dans la campagne de 1813. J'y vois se renouveler la
destruction d'une armée de plus de cinq cent mille hommes par suite
d'une incurie sans exemple, d'une faiblesse et d'une indifférence qui ne
cesse d'accompagner tous les actes de Napoléon.
1814 arrive: les illusions de son esprit, qui ne cessent de dominer son
caractère, rendent infructueux les efforts héroïques de cette campagne,
et tout s'écroule.
Si je jette un regard sur les dons que Napoléon m'a faits, ils ont peu
d'importance en les comparant à ceux dont d'autres ont été comblés.
Jamais aucun bienfait d'argent ne m'a été accordé. Mes dotations ne
s'élevaient pas au delà de celles des simples généraux, tandis que mes
camarades étaient comblés de richesses. Un million cinq cent mille
francs, huit cent mille francs, sept cent mille francs, cinq cent mille
francs de rente, constituent leurs majorats. Sous ce rapport, je ne
pense pas qu'une bien grande reconnaissance m'ait été imposée. Quant à
la manière dont j'ai été associé aux jouissances de la cour, à l'éclat
du trône impérial, il me suffira d'un seul mot. Pendant le temps du
règne impérial, pendant les dix ans du régime de l'Empire, j'ai passé
six semaines à Paris, en voyages de quinze jours chacun. En 1804, lors
du couronnement; en 1809, après la paix de Vienne, et en 1811, en allant
prendre le commandement de l'armée de Portugal.
On voit que, si j'ai eu ma part des travaux de l'Empire, si j'ai
contribué à sa gloire, partagé ses infortunes et ses misères, j'ai bien
peu participé à ses triomphes et a ses joies. S'il est flatteur pour moi
d'avoir presque toujours été choisi pour commander dans les
circonstances les plus difficiles, si je suis heureux d'en être sorti
souvent avec succès, je ne puis regarder comme une faveur d'y avoir été
placé.
J'ai donc raison de prétendre que jamais je n'ai été traité par Napoléon
de manière à avoir envers lui des devoirs de reconnaissance d'_une
nature particulière_.
Napoléon a probablement été l'être que j'ai le plus aimé dans ma vie.
Mais, quand j'ai vu que ce beau génie s'obscurcissait, quand j'ai pu
juger, par ses ordres en Espagne, que sa haute raison faisait place à
des hallucinations continuelles, et que, plus tard, servant sous ses
yeux, j'ai pu voir la confirmation de mes douloureux soupçons;
qu'insensible aux intérêts de la France, à la conservation de ses
soldats, il ne vivait que d'orgueil et ne sortait pas de ses
aberrations, j'avoue que mon coeur, qui s'était déjà refroidi, s'est
glacé, et que je n'ai plus eu d'autres sentiments que ceux qui
m'attachaient à la patrie, en méditant cependant la pensée, après avoir
sauvé la France de ses folies, de consacrer le reste de ma vie à sa
personne.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE VINGTIÈME