1814
SOMMAIRE.--Proclamation de Louis XVIII.--Marche circulaire autour de
Montmirail.--Arrivée de Marmont à Sézanne (22 février).--Conduite
singulière de Grouchy.--Faute de Napoléon.--Retraite de Marmont devant
Blücher.--Jonction avec Mortier.--Combat de Gué-à-Trem.--Retraite de
l'ennemi sur l'Aisne (2 mars).--Reddition malheureuse de
Soissons.--Batailles de Craonne et de Laon.--Marmont prend position à
Corbeny.--Mouvement sur Reims.--Combat et occupation de
Reims.--Entretien avec l'Empereur.--Retraite sur Fismes.--Bataille
d'Arcis-sur-Aube (21 mars).--Manoeuvres de Napoléon sur les derrières
des alliés.--Marmont manoeuvre pour rejoindre Napoléon.--Combat de
Sommesous.--Combat de Fère-Champenoise.--Retraite sur Paris.--Occupation
de Provins.--Arrivée de Marmont à Charenton.--Marmont est chargé par
Joseph de la défense de Paris.--Bataille de Paris (30 mars).--Le roi
Joseph abandonne Paris.--Capitulation.--État des esprits à
Paris.--Talleyrand.--Arrivée de Napoléon à Fontainebleau.--Marmont se
porte à Essonne.--Dernière entrevue avec l'Empereur.--Le sénat proclame
la déchéance de Napoléon.--Marmont quitte Essonne pour accompagner les
plénipotentiaires envoyés par l'Empereur.--Entretien avec
Alexandre.--Révolte du sixième corps calmée par
Marmont.--Réflexions.--Nature des rapports particuliers qui ont existé
entre l'Empereur et Marmont.
Pendant ces combats, la grande armée ennemie s'était portée à Nogent,
qu'elle avait attaqué et pris, en s'avançant jusqu'à Nangis et
Fontainebleau. Les corps des ducs de Bellune et de Reggio étaient les
seules forces qu'elle eût devant elle. L'Empereur se décida à marcher en
toute hâte à leur secours, et à profiter de la destruction d'une partie
de l'armée de Silésie et de l'éloignement du reste, pour la battre et la
faire reculer.
Il se mit en route avec sa garde et la cavalerie de réserve, laissant
provisoirement le général Grouchy à Montmirail, avec la division Leval
et son corps de cavalerie, et le duc de Trévise sur l'Aisne, en
observation contre les troupes du Nord (York et Sacken), qui s'étaient
retirées sur Épernay et sur Châlons. Il me donna l'ordre de pousser des
partis sur cette ville, et défaire même une marche en avant pour en
imposer à l'ennemi; mais d'agir avec circonspection. En conséquence, je
laissai à Étoges la division du général Ricard, et, avec la division
Lagrange et ma cavalerie, je me portai sur Vertus le 15.
Le 15, à minuit, une lettre du général Grouchy m'informa qu'un ordre de
l'Empereur lui prescrivait de le suivre, avec sa cavalerie et la
division Leval, afin d'opérer avec lui contre la grande armée; qu'au
moment où il allait exécuter le mouvement un corps russe de douze mille
hommes environ (celui des grenadiers de Rajesky) avait paru de l'autre
côté du Morin, et pris poste en face de Montmirail. Il ajoutait que, vu
ma position, il suspendait son départ pour me donner le temps de me
replier.
A une heure du matin mes troupes étaient en route pour Étoges. Dans
cette marche, j'eus connaissance pour la première fois d'une
proclamation de Louis XVIII, datée du 1er Janvier, où il annonçait,
entre autres choses, que, de retour en France, il favoriserait les
transactions relatives aux biens nationaux. Je fus frappé de son
ignorance de l'état des choses dans ce pays. Arrivé à Étoges, une autre
lettre du général Grouchy m'annonçait que, pensant à la nécessité de ne
pas faire faute aux calculs de l'Empereur, il se décidait à partir et
m'en prévenait, afin de me mettre à même de prendre les dispositions que
je trouverais convenables.
Ma position était critique. Tant que je ne serais pas parvenu à
retrouver ma ligne naturelle de retraite, ou au moins tant que je ne
serais pas assuré de pouvoir ta prendre sur la Marne, je courrais de
grands dangers, ayant un corps de douze mille hommes devant moi, et les
corps de Sacken, d'York et de Kleist sur mon flanc ou derrière.
Je pris mon parti sur-le-champ, et voici ce que j'exécutai.
Je jetai jusque sur Montmirail ma cavalerie légère. Je la chargeai
d'observer cette ville du plus près possible, et de tourner autour
d'elle, en prenant sa retraite sur la Marne, si elle était forcée à
s'éloigner.
Je me portai à Montmaur, et j'entrepris le même mouvement circulaire
dont Montmirail était le centre, en passant par Orbais. Une fois arrivé
sur la route qui mène à Château-Thierry, tout danger était passé,
j'avais ma retraite sur la Marne, et, si j'étais forcé de m'y porter, je
me réunissais à Mortier. Je pris position en me mettant à cheval sur
cette grande route. Avant le jour j'avais pris ma marche circulaire, et
j'arrivai enfin sur la route de Montmirail à la Ferté-sous-Jouarre.
Revenu dans une position naturelle, je me portai sur l'ennemi, qui
occupait Montmirail avec une partie de ses forces. Un combat de deux
heures le força d'en sortir, après avoir éprouvé une perte de plus de
cinq cents hommes en tués ou prisonniers. Je n'ai jamais compris
pourquoi l'ennemi se conduisit ainsi. Car, s'il tenait à conserver
Montmirail, il fallait soutenir les troupes qui y étaient; et, s'il n'y
tenait pas, il fallait l'évacuer, et non s'en faire chasser. Le Morin
nous sépara pendant la nuit, et le lendemain l'ennemi fit sa retraite
dans la direction de la grande armée. Le 17, j'avais repris Montmirail.
J'y restai les 18, 19 et 20, pour faire reposer mes troupes, exténuées
par tant de mouvements et tant de combats. Le 21, je me mis en marche
pour Sézanne, où j'arrivai le 22.
Mais qu'avait fait, pendant tout ce temps-là, le général Grouchy avec
son corps de cavalerie et sa belle division d'infanterie? Je vais le
dire, et on aura peine à le croire. Il s'était arrêté à la
Ferté-sous-Jouarre! Le 18, il vint de sa personne à Montmirail pour me
faire son compliment, et me témoigner sa joie de me voir échappé à
d'aussi grands dangers. Il me dit que, l'idée de mes périls l'ayant
poursuivi et anéanti, il n'avait pu continuer son mouvement; que, s'il
me fut arrivé malheur, il se serait brûlé la cervelle. «C'eût été, lui
dis-je, une grande consolation; mais, puisque vous avez tremblé pour
moi, et que vous n'avez pas été au secours de l'Empereur, il fallait au
moins revenir à ma rencontre et faire une diversion en ma faveur.»
Ainsi, grâce à ses indécisions, à ses irrésolutions, il m'avait
compromis pour aller au secours de l'Empereur; et, à peine ce mal fait,
il avait renoncé à tout ce qui lui restait d'utile à exécuter eu allant
rejoindre Napoléon, en sorte qu'il ne servit à rien et ne fut utile à
personne. Ne voit-on pas, en cette circonstance, l'homme de Waterloo?
Grouchy est le plus mauvais chef à mettre à la tête d'une armée. Il ne
manque ni de bravoure ni de quelques talents pour manier les troupes;
mais il est sans résolution et incapable de prendre un parti: c'est ce
qu'il y a de pire à la guerre.
A mon arrivée à Sézanne, je fus instruit du mouvement général de l'armée
de Silésie sur Arcis, par Fère-Champenoise, et par suite de sa jonction
avec la grande armée.
L'Empereur me donna l'ordre de déboucher à Sézanne, et de marcher sur
Fère-Champenoise. Me jeter au milieu de ces immenses plaines avec aussi
peu de troupes, d'aussi grands embarras, et des corps aussi mal
constitués, était courir de grands risques. Je préférai, en marchant en
avant, me rapprocher de l'Aube. Cette rivière pouvait me servir d'appui;
elle me couvrait en partie; et de plus cette direction devait me donner
le moyen de me lier plus facilement avec l'Empereur.
Je me mis donc en route de Sézanne, le 24, en prenant la direction
d'Arcis, après avoir jeté un corps de cavalerie sur l'Aube pour
l'observer. A peine mon mouvement commencé, je fus informé que l'armée
de Silésie repassait cette rivière. Elle exécutait son mouvement à
Baudemont et Plancy. Je me dirigeai sur ce point pour lui disputer le
passage; mais il était trop tard. Je vis, avant d'être à portée, ses
masses toutes formées sur les hauteurs de Plancy. Je me postai pour
l'observer, et, avant la fin du jour, je vins prendre position sur les
hauteurs de Vindé, en arrière de Sézanne, sur le plateau même où cette
ville est bâtie.
J'écrivis, dans la journée même, à Napoléon pour lui annoncer le
mouvement de Blücher, qui était le commencement sans doute d'une marche
offensive sur Paris. Le général Bordesoulle qui m'amenait un renfort de
cavalerie, arrivé à Barbonne et voyant l'ennemi d'un autre côté que moi,
rendit le même compte. Son rapport arriva en même temps que le mien.
Enfin le général Boyer, commandant une division venant d'Espagne, et qui
occupait Méry, lui écrivit: «Hier j'avais devant moi toute l'armée de
Silésie; aujourd'hui je n'ai plus personne.»
Napoléon mit en doute la vérité de ces rapports. Cela était opposé aux
idées qu'il s'était faites. Déjà depuis longtemps, il s'était montré
incrédule à tout ce qui contrariait sa manière de voir.
On peut se défier des rapports des généraux qui voient l'ennemi partout
et demandent du secours; mais, quand un général déclare qu'il n'a plus
d'ennemis à combattre, à coup sûr on peut ajouter foi à ses paroles, et,
quand tant de rapports différents concordent entre eux, comment ne pas
être convaincu?
Si, en cette circonstance, Napoléon eût accepté ces avis comme ils
devaient l'être, s'il eut, en conséquence, marché immédiatement, il est
possible que l'armée de Silésie eût été détruite.
Au lieu de cela, il resta sur la Seine, dans les environs de Troyes.
Blücher marcha contre moi, le lendemain, et fit des dispositions
d'attaque des hauteurs de Vindé. J'avais tout préparé pour faire ma
retraite avec facilité et en bon ordre. Quand l'ennemi eut établi une
batterie de vingt pièces et commencé à tirer, mes troupes disparurent.
L'ennemi se précipita à notre poursuite; mais mes échelons d'artillerie
étaient si bien formés, que constamment il était arrêté au moment
convenable. Pas un homme ne fut pris, et jamais sa nombreuse cavalerie
ne put nous envelopper ni nous entamer. Je n'éprouvai que les pertes
causées par les boulets. J'arrivai à la Ferté-Gaucher avant la fin de la
journée, et je pris position en arrière du Morin. J'avais prévenu le duc
de Trévise en toute hâte de mon mouvement et des motifs qui l'avaient
causé, afin qu'il opérât sa jonction avec moi. Je me retirai par Rebais,
sur le village de Jouarre, où je pris position le 26 au soir, suivi
seulement par un corps ennemi. La masse de ses troupes se dirigea sur
Meaux par la grande route de Coulommiers. Le même jour, le duc de
Trévise arriva à la Ferté-sous-Jouarre, et notre jonction fut opérée.
Le 27, nous passâmes la Marne à Triport, dont il fallut faire rétablir
le pont. Occupé à mettre de l'ordre dans le passage des troupes,
j'entendis quelques coups de canon, et des coups de fusil tirés à
Meaux. Il n'y avait dans cette ville qu'un petit nombre de gardes
nationaux. La conservation de ce point était pour nous d'une haute
importance. Je m'y rendis, en toute hâte, de ma personne, et me portai
vers le Cornillon, lieu où se présentait l'ennemi.
Tous les défenseurs étaient à la débandade. Quelques centaines de Russes
avaient déjà franchi le pont, et pénétraient dans la ville. Deux cents
canonniers de la marine, appartenant à mon corps d'armée, venaient
d'arriver. Je cours à eux et je me jette à leur tête, à la rencontre de
l'ennemi, qui se sauve à son tour. Il évacue la porte; nous la fermons
sous ses balles. Je fais ensuite, toujours sous son feu et en sa
présence, brûler le pont de cette fortification. Meaux se trouva ainsi
sauvé. Toute l'armée ennemie se réunit dans la soirée et campa sur les
hauteurs; mais elle était sans moyens de passage et ne pouvait
entreprendre, en ce moment, rien de sérieux ni d'utile.
Le duc de Trévise campa sur la rive droite de la Marne, au-dessus de la
ville, et moi au-dessous, du côté de Lagny, dont je fis détruire le
pont.
J'avais envoyé à Paris un officier de confiance, le colonel Fabvier. Il
trouva tout le monde dans une grande sécurité. On envisageait avec
beaucoup de sang-froid le mouvement de Blücher. Cependant on fit un
effort; on nous envoya environ six mille hommes de renfort, et on fit
garder la Marne aux environs de Lagny; mais le plus mauvais esprit
s'était emparé des gardes nationaux. Ils jetaient leurs armes et
refusaient de combattre.
Le 28 au matin, l'ennemi avait disparu des hauteurs qui dominent Meaux.
Il n'avait pas descendu la Marne, donc il l'avait remontée. On en eut
d'ailleurs la certitude. Le but de ce mouvement était de passer la
rivière, et, pour y parvenir, il lui fallait un pont. Celui de la
Ferté-sous-Jouarre, qui n'était pas défendu, étant le plus à portée,
c'était probablement sur ce point qu'il se dirigeait. Après avoir
franchi la Marne à la Ferté, il lui fallait encore passer l'Ourcq à Lisy
pour venir à nous. Mais un de ses corps, celui de Kleist, marchant en
tête de colonne, était déjà parvenu sur la rive droite de cette rivière.
Il était venu prendre la position de Gué-à-Trem, et, occuper les
hauteurs qui dominent la rive gauche de la Thérouane.
En réunissant nos troupes, le maréchal Mortier et moi, nous étions assez
forts pour le combattre, et nous nous y décidâmes. D'ailleurs, Kleist ne
pouvait pas être secouru avant vingt-quatre heures par le gros de
l'armée, qui venait de s'éloigner en remontant la rivière.
Le général Christiani, officier très-distingué, commandant une division
de la vieille garde, marchait en tête de colonne; mes troupes
l'appuyaient. La position fut enlevée d'une manière brillante, et
l'ennemi battu complétement, après avoir éprouvé de grandes pertes. A la
nuit close, et quand nous fûmes entièrement maîtres de la position, le
maréchal Mortier voulut arrêter ses troupes; mais je lui fis
comprendre, quoique avec peine, la nécessité de continuer à marcher. Le
but que nous avions en vue n'était pas atteint. A quelque prix que ce
fût, il fallait arriver sur l'Ourcq sans perdre un moment; sans quoi
nous aurions le lendemain, et sans aucun doute, toute l'armée ennemie
sur les bras.
Il prit position sur la rive droite de l'Ourcq, à minuit. Quant à moi,
je suivis le corps de Kleist, dont la retraite se faisait dans la
direction de la Ferté-Milon. Arrivé sur la Gorgone, je pris position au
village de Mai pour défendre le passage de ce ruisseau.
Jamais opération ne fut mieux exécutée et ne réussit plus à souhait. La
masse de l'armée de Blücher vint prendre position sur la rive gauche de
l'Ourcq, au confluent de cette rivière dans la Marne.
Le soir de ce combat de Gué-à-Trem, j'entendis, pour la première fois,
prononcer le nom des Bourbons et parler des projets faits sur eux. Je
reçus, vers les neuf heures du soir, la visite, de quelques amis venant
de Paris, au nombre desquels était Alphonse Perrégaux, mon beau-frère.
Simple chambellan de l'Empereur, il n'avait parcouru aucune carrière. Sa
grande fortune le rendait indépendant, et il ne s'était jamais occupé
que de ses plaisirs. D'un naturel frondeur, il avait beau jeu à cette
époque pour se livrer à la censure des actes du gouvernement.
Il s'exprimait très-haut sur la nécessité de se débarrasser de
Napoléon, et, en cela, il me semblait l'écho de Paris. Il parlait du
retour des Bourbons comme du salut de la France. Ce langage, dans la
bouche d'un homme de sa position, me parut singulier. Je combattais ses
idées à cet égard. Je lui dis que nous perdrions, nous autres chefs de
l'armée, le fruit des travaux de vingt campagnes; ce qui avait fait
notre gloire et composait nos souvenirs serait pris à crime auprès de
gens dont les intérêts avaient été toujours contraires. Il me répondit:
«Dans tous tes cas, Macdonald et toi, vous serez certainement dans
l'exception.--Mais, dis-je, ce n'est pas la considération d'intérêts
personnels qui doit décider en pareil cas, ce sont les intérêts de tous,
dont il faut n'occuper.»
Je ne sais quels rêves d'ambition l'avaient saisi tout à coup. Peut-être
n'exprimait-il que les opinions au milieu desquelles il vivait, et dont
l'action se fait toujours plus ou moins sentir sur nous. Mais telle est
la mobilité de certaines gens, telle est la faiblesse humaine, qu'après
s'être ainsi mis en avant de si bonne heure trois mois n'étaient pas
écoulés, qu'il avait adopté toutes les haines ainsi que tous les
préjugés populaires contre les Bourbons, et s'était rangé parmi leurs
ennemis.
Mous restâmes dans notre position pendant la journée du 1er mars.
L'ennemi tenta de nous déposter, et le général Kleist, soutenu par le
général Klospewich, m'attaqua sans succès, tandis que Sacken opérait une
diversion en faisant un simulacre du passage de l'Ourcq devant le
maréchal Mortier.
Le 2 au matin, tout annonça la retraite de l'ennemi sur l'Aisne.
Le maréchal Mortier rapprocha un peu ses troupes des miennes pour être
plus en mesure de me suivre. Le dégel venu rendait les chemins
difficiles et embarrassait les mouvements de l'ennemi. S'il eût été pris
à revers par Napoléon dans sa marche, il se serait trouvé dans la
position la plus fâcheuse; mais l'Empereur n'avait pas voulu d'abord
ajouter foi aux premiers rapports annonçant sa marche sur Paris. Il y
crut enfin et arriva, le 1er, à la Ferté-sous-Jouarre. L'ennemi, informé
de son mouvement, décampa et prit la direction de Soissons.
J'attaquai le corps de Kleist qui se retirait dans la même direction.
L'engagement de cette journée lui fit éprouver quelques pertes. Nous lui
fîmes trois cents prisonniers. Je m'établis, le soir du 2, à la
Ferté-Milon. Le lendemain, le mouvement continua. L'ennemi, pressé dans
sa retraite, éprouvait beaucoup d'encombrement au passage de l'Ourcq, à
Neuilly-Saint-Front. Je redoublai alors la vivacité de mes attaques;
mais, voulant arrêter ma marche pour avoir le temps de se reconnaître,
l'ennemi se décida à établir à son arrière-garde une nouvelle batterie
de vingt-quatre pièces de canon. J'étais à l'avant-garde, et à fort peu
de distance de l'artillerie ennemie. Un boulet vint frapper à l'épaule
gauche le cheval que je montais, traversa son corps obliquement, et
sortit par le flanc droit. C'était le cheval arabe blessé précédemment à
Leipzig. Comme il ne fut pas renversé du coup, j'eus le temps de mettre
pied à terre. Ce cheval mourut à huit ou dix pas du lieu où il avait été
atteint.
L'ennemi cependant effectua son passage de l'Ourcq et continua sa
retraite par la chaussée de Soissons. Sa position devenait
très-critique. Dépourvu d'équipages de pont, l'Aisne n'ayant de pont
dans cette partie de son cours qu'à Soissons, si cette ville se fût
défendue, toute cette armée, déjà battue, fatiguée, découragée, allait
être acculée à une rivière, et enveloppée par des forces suffisantes
pour la détruire. Napoléon arrivait avec quinze ou dix-huit mille
hommes. Mortier et moi nous en réunissions environ douze mille. Le corps
de Bulow et celui de Woronsow, arrivant par la rive droite de l'Aisne et
n'ayant aucun moyen de communication pour se joindre à Blücher, ne
pouvaient le secourir. La fortune de la France, le sort de la campagne,
ont tenu à une défense de Soissons de trente-six heures.
La garnison de Soissons était sinon complète, mais au moins suffisante.
La place était à l'abri d'un coup de main. Il ne fallait que faire son
métier de la manière la plus simple, et fermer ses portes. Le général
Bulow fit des dispositions apparentes d'attaque et somma cette ville. Un
général obscur de l'armée française, nommé Moreau, y commandait. Bientôt
intimidé, il consentit à capituler en obtenant la faculté de rejoindre
l'armée française, comme si la conservation d'un millier d'hommes et le
secours d'une pareille force pouvaient être mis en balance avec
l'occupation d'un poste important dans un moment décisif. La négociation
étant au moment de se rompre par suite de quelques difficultés faites au
général Moreau d'emmener son artillerie de campagne, le général
Woronsow, qui était présent et jugeait l'importance de la prompte
évacuation de Soissons, dit en russe au négociateur: «Laissez-leur
emmener leurs pièces, et qu'ils prennent même les miennes s'ils les
veulent, pourvu qu'ils partent sans retard.» Le général Woronsow, en me
racontant depuis ces détails, me dit que, dans aucun temps, il n'avait
vu des troupes aussi découragées que celles de cette armée, et qu'elles
eussent été perdues si elles avaient été forcées de combattre dans la
position où l'imprudence de Blücher les avait placées.
Cette reddition de Soissons est le véritable moment de la crise de la
campagne. La fortune abandonna ce jour-là Napoléon; car ce n'était pas
lui demander trop que de conserver deux jours un point fortifié en état
suffisant de défense. Napoléon a pu regretter de n'avoir pas commencé
son mouvement plus tôt; car peut-être l'armée de Silésie aurait succombé
avant d'arriver sous Soissons. Le reste de la campagne n'offre plus que
des déceptions.
Napoléon se dirigea sur Fismes, et de là sur Béry-au-Bac, pour y passer
l'Aisne. Maître de Soissons, l'ennemi y repassa la rivière, laissant une
garnison dans la ville. Il réunit ses troupes sur Laon et porta le
corps de Woronsow sur Craonne. Le 5, au matin, nous nous présentâmes,
Mortier et moi, devant Soissons; mais l'ennemi occupait la ville et même
les faubourgs. Nous fîmes sur cette ville une légère tentative qui
devait être et qui fut infructueuse. Nous remontâmes l'Aisne le 6. Le
duc de Trévise continua son mouvement et rejoignit l'Empereur qui
débouchait sur la rive droite. Le 7, j'allai prendre position à
Béry-au-Bac, et j'y fus rejoint par quatre mille hommes de mauvaises
troupes commandées par le duc de Padoue. Des matelots, qui n'avaient
jamais fait la guerre de campagne et ne connaissaient pas les premiers
éléments de leur nouveau métier, servaient leur artillerie.
Le même jour, Napoléon attaqua l'ennemi dans la forte position de
Craonne. Le seul corps en présence, celui de Woronsow, lui résista
pendant toute la journée. Les pertes furent grandes de notre côté,
surtout en officiers de marque.
L'ennemi se retira de Craonne sur Laon, où il concentra ses forces.
Après la réunion de l'armée du Nord à celle de Blücher, les forces
ennemies, sur ce point, s'élevaient à plus de cent mille hommes.
L'Empereur le suivit et se porta sur la chaussée de Soissons à Laon; et
cependant Soissons était encore occupé par l'ennemi. Une opération
semblable est difficile à comprendre. Indépendamment des dangers
immenses qui l'accompagnaient, du peu de résultats favorables qu'elle
promettait, elle peut être encore l'objet de la critique la plus fondée
sous d'autres rapports.
Jamais, dans le cours de cette mémorable campagne, Napoléon n'a eu à sa
disposition, entre la Seine et la Marne, plus de quarante mille hommes.
Les efforts continus que l'on ne cessa de faire pour opérer des levées
et nous les envoyer n'eurent d'autre résultat que d'entretenir le nombre
des combattants à peu près à la même force. Les détachements, arrivant
journellement à l'armée, remplaçaient à peine les pertes causées par les
combats, les marches et la désertion, dont l'effet se fit toujours plus
ou moins sentir.
Les mouvements de l'Empereur d'une rivière à l'autre, avec une partie de
ses forces, sa garde, ses réserves et son artillerie, portaient
momentanément l'armée, où il se trouvait, à environ trente mille hommes.
Une semblable force se trouvait toujours insuffisante pour combattre les
ennemis réunis. Des succès n'étaient possibles qu'en les surprenant
dispersés, en attaquant leurs corps séparément. Leur offensive seule lui
en offrait l'occasion; mais une défensive préparée et combinée d'avance,
jamais.
Attaquer Blücher quand l'armée du Nord venait de le joindre, et que ses
forces réunies s'élevaient certainement à cent mille hommes, était
folie. C'était renouveler, d'une manière plus entière et qui pouvait
être plus funeste, la faute de Brienne. A Brienne, on avait échappé par
miracle à la destruction, et on allait, de gaieté de coeur, provoquer
des chances encore pires; car, en combattant en avant de l'Aisne et de
Soissons, occupés par l'ennemi, si celui-ci eût eu la moindre résolution
et eût agi avec plus de calcul, personne n'échappait de l'armée
française.
Napoléon, entraîné par une passion aveugle et s'abandonnant à des
mouvements irréfléchis, se décida donc à attaquer l'ennemi dans la
position inexpugnable de Laon et par la route de Soissons.
Le 8, il fit replier les avant-postes ennemis et toute l'armée de
Blücher en arrière des défilés conduisant à Laon. Ce jour-là, d'après
les ordres de Napoléon, je vins prendre position à Corbeny. L'Empereur,
résolu de renouveler ses efforts, prit l'offensive par une attaque de
nuit, franchit le défilé d'Étrouvelle et Chivi, qui se compose d'une
chaussée au milieu des marais. Mais, arrivé au delà, il trouva l'armée
appuyée à la montagne et à la ville de Laon, formée, à droite et à
gauche de cette place, sur une multitude de lignes. Quant à lui, dont
la principale force se composait d'artillerie et de cavalerie, il se
trouvait, en face d'une position inexpugnable, n'ayant à sa disposition
qu'un emplacement à peine suffisant pour mettre en bataille quelques
troupes et en batterie un petit nombre de pièces de canon.
Mes ordres me prescrivaient de prendre part à la bataille en marchant
directement sur Laon par Fétieux. Parti de grand matin de Corbeny,
j'arrivai à huit heures à Fétieux; mais un brouillard extrêmement épais
me força de m'arrêter. Je ne pouvais m'engager, avec cette obscurité,
dans les vastes et immenses plaines de Marles, dans lesquelles on entre
immédiatement.
J'entendais le canon de Napoléon, et je souffrais de ne pouvoir encore
lui répondre avec le mien. Enfin, à midi, le brouillard se dissipa.
J'aperçus alors devant moi quelques milliers de chevaux que je poussai
sans peine.
Je trouvai, à un quart de lieue en avant du village d'Athies, l'ennemi
établi et appuyé à une colline boisée, dont je le chassai après un
combat meurtrier. Le village d'Athies fut également pris et occupé. Je
pouvais continuer mon mouvement offensif; mais la prudence me le
défendait. J'apercevais distinctement les lignes multipliées de
l'ennemi et les corps stationnés sur la route de Marles. Je voyais les
trois quarts de l'armée ennemie au repos, ne prenant aucune part au
combat, et le canon de Napoléon ne bougeant pas. Je pus conclure que
c'était du bruit sans résultat, un simple échange de boulets.
Mon but unique, en avançant ainsi, était d'essayer une diversion, et de
me conformer à un ordre positif, qu'il eût été criminel de ne pas
exécuter; mais je comptais bien, la nuit arrivée, m'éloigner et regagner
le défilé de Fétieux, sauf à revenir le lendemain matin. L'ennemi,
jugeant la fausse position dans laquelle j'étais placé, profita, avec
habileté et célérité, de ses avantages.
N'ayant reçu, pendant la journée, aucune nouvelle de l'Empereur, les
communications étant interceptées entre nous, je détachai, à la fin de
la journée, le colonel Fabvier avec cinq cents hommes pour lui rendre
compte de ma position, lui faire connaître mes projets et lui demander
ses ordres.
La nuit étant close, je fis retirer du village d'Athies, et des
positions correspondantes, le canon qui s'y trouvait, évacuer le
village, et concentrer les troupes en les appuyant à la colline boisée,
disposition préparatoire au mouvement rétrograde que je projetais; mais
les troupes revenant d'Athies, et appartenant à la division du duc de
Padoue, étant mal organisées, peu instruites, ne surent prendre aucune
disposition de sûreté en se retirant, et l'ennemi les suivait à petite
distance sans qu'elles s'en aperçussent.
Les canonniers de cette division étaient si ignorants, qu'ils n'avaient
pas mis leurs pièces sur l'avant-train en quittant leurs positions de
bataille, mais les avaient laissées à la prolonge au parc, où elles
étaient rassemblées. Toute coup l'ennemi paraît d'une manière inopinée.
Les pièces se sauvent. Celles qui étaient disposées ainsi que je viens
de le dire versent dans les fossés de la grande route. Les troupes
s'ébranlent d'une manière confuse, elles se serrent et se retirent en
masse. Je reste, avec les derniers pelotons, pour en régler et en
ralentir la marche. Des corps de cavalerie ennemie se forment
successivement en bataille, à cheval sur notre chemin de retraite, et
chaque fois la tête de colonne ouvre son passage et les renverse. Ma
cavalerie, formée d'elle-même en colonne, marche parallèlement à la
grande route, à la hauteur de mon infanterie. L'ennemi me suit avec de
l'infanterie. C'est sous son feu, et un feu périodique, que nous avons
exécuté notre retraite.
Je n'oublierai jamais la musique qui accompagnait notre marche. Des
cornets d'infanterie légère se faisaient entendre, l'ennemi s'arrêtait,
et un feu de quelques minutes était dirigé sur nous; le silence
succédait, jusqu'à ce qu'une nouvelle musique, annonçant un nouveau feu,
se fit entendre. Heureusement, l'ennemi, étant très-près au moment de sa
décharge, presque tous ses coups portaient trop haut. Enfin nous
arrivâmes à Fétieux, où nous fîmes halte. Ce point étant atteint, nous
étions sauvés. Un détachement de quelques centaines d'hommes de la
vieille garde qui s'y trouvait, fut placé à l'entrée du défilé, et nous
pûmes reposer en sûreté et remettre un peu d'ordre dans les troupes. Le
lendemain, par suite des dispositions de Napoléon, je me rendis d'abord
à Béry-au-Bac, et, le 11, à Fismes, tandis que l'Empereur se retirait à
Soissons, évacué par l'ennemi.
Mes pertes furent considérables en canons et en voitures, mais
très-faibles en hommes; car elles ne s'élevèrent pas à trois cents
hommes pendant cette retraite, chose extraordinaire dans une
circonstance semblable. En comprenant le combat de la journée, elle
s'éleva à sept ou huit cents hommes; mais vingt et une pièces de canon
restèrent dans les fossés de la route.
Le mauvais génie de Napoléon l'avait entraîné sans doute à livrer
bataille à Laon, et encore, dans l'exécution de ce funeste projet, il
avait pris le plus mauvais parti dans la disposition de ses troupes.
S'il eût réuni toutes ses forces sur le même point, fait déboucher tout
le monde par Fétieux et tourné Laon, on évitait la position, on avait de
l'espace pour déployer l'artillerie et la cavalerie; on menaçait la
retraite de l'ennemi; on évitait d'attaquer directement Laon, dont la
forte assiette décuplait ses forces; mais, dans aucun cas, il ne pouvait
être dans les règles de la raison d'attaquer Laon, en mettant ses
principales forces, une nombreuse artillerie, beaucoup de cavalerie,
dans un défilé dont il était difficile de sortir, tandis qu'il jetait
dans une plaine rase, découverte, en face d'un ennemi vingt fois plus
nombreux, le faible corps que je commandais. Encore une fois, du moment
où toutes les forces ennemies étaient pelotonnées en deux masses, sur la
Seine quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, autant sur l'Aisne, il
fallait renoncer à livrer des batailles, attendre tout du temps, des
circonstances, des occasions, et, si on était réduit à livrer bataille,
il fallait le faire dans une position défensive et en cherchant, par des
avantages d'obstacles matériels, à compenser les inconvénients de
l'infériorité du nombre.
L'Empereur n'était sans doute pas suffisamment éclairé par les funestes
résultats de Brienne et de Laon. Il commit une troisième fois la même
faute, et se fit battre plus tard à Arcis, où il ne pouvait pas être
vainqueur et où il devait être détruit.
Arrive à Fismes, mes troupes reposées et réorganisées, je me mis bientôt
de nouveau en mouvement pour combattre. Reims, occupé par le général
Corbineau, avait été évacué à l'arrivée du corps de Saint-Priest venant
de Vitry. Le corps de Saint-Priest, composé de Russes et de Prussiens,
et fort de douze mille hommes, était destiné à établir la liaison, à
protéger et à couvrir la communication entre la grande armée et l'armée
de Silésie. Napoléon se décida à marcher immédiatement sur Reims et à
écraser ce corps. C'était à ce genre d'opérations qu'il devait se borner
toutes les fois que l'ennemi lui en présentait l'occasion. Je reçus
l'ordre de me mettre en mouvement, et l'avis de l'arrivée prochaine de
l'Empereur pour me soutenir. Le 13, au matin, du plateau d'Ormes, je
reconnus deux bataillons prussiens en retraite sur Reims. A notre
approche, la cavalerie qui les accompagnait les abandonna. Ces troupes,
en pressant leur marche et marchant serrées, pouvaient nous échapper.
Mon infanterie était encore éloignée; je les fis poursuivre par ma
cavalerie. Peu après, elles prirent poste dans une espèce de parc. Là
elles furent sommées de se rendre. Elles s'y décidèrent en voyant
arriver mon infanterie. Je mis mes prisonniers en route immédiatement,
et Napoléon, qui les rencontra, sortit de sa voiture pour les passer en
revue. Ces deux bataillons appartenaient l'un à la Marche-Électorale,
l'autre à la Poméranie. On peut difficilement expliquer le peu de
prudence des dispositions de M. de Saint-Priest et sur quoi était fondée
une sécurité si entière. Une fois cette expédition terminée, je
continuai mon mouvement sur Reims.
Arrivé en vue de la ville, je reconnus l'ennemi placé sur les hauteurs
de Tingment. Je fis halte pour attendre l'arrivée des troupes qu'amenait
l'Empereur. Sa garde prit ma gauche, et je reçus l'ordre d'attaquer.
Après une résistance assez faible, la gauche de l'ennemi se retira.
Poursuivis avec vigueur, trois bataillons prussiens furent cernés et
mirent bas les armes.
L'ennemi, se voyant tourné, se décida à la retraite; mais l'encombrement
causé par un corps aussi nombreux et par son artillerie y mit du dés
ordre. Pressé de nouveau par de nouvelles attaques, le désordre
augmenta; enfin il fut porté à son comble par la charge faite par le
comte Philippe de Ségur, à la tête de son régiment de gardes d'honneur,
qui culbuta tout. Il atteignit la colonne qui occupait la route, la
coupa en partie. Dans cette position elle aurait été prise en entier,
s'il eût été mieux appuyé par la cavalerie qui le soutenait, commandée
par le général Defrance. La cavalerie prussienne, culbutée et
poursuivie, ne pouvant rentrer dans la ville, dont la porte était
obstruée, se jeta dans les fossés qui étaient peu profonds, et sans
contrescarpes revêtues. Elle y abandonna tous ses chevaux, dont nous
nous emparâmes le lendemain.
Cette brillante charge du comte de Ségur et des jeunes soldats qu'il
commandait eut pour lui un fâcheux résultat. Précipité ainsi sur les
masses ennemies, il se laissa entraîner par la chaleur de la poursuite.
Il entra jusque dans la ville, qui était au pouvoir de l'ennemi. Il y
fut fait prisonnier avec quatre-vingts hommes. Le lendemain, il nous fut
rendu. Mais revenons au corps de M. de Saint-Priest, dont nous avions
pris ou détruit une grande partie. Ses débris étaient rentrés dons la
ville. Nous enlevâmes le faubourg; mais, arrivé à la porte de la ville,
j'employai inutilement mon artillerie pour l'enfoncer. Je ne pus y
parvenir. Cette porte était couverte par un tambour en terre. Cette
tentative coûta la vie à un capitaine d'artillerie à cheval
très-distingué, nommé Guerrier. Cependant la ville fut évacuée à minuit,
et nous y entrâmes à une heure. C'était le dernier sourire de la
fortune. Le lendemain, 14, je reçus l'ordre de marcher à la poursuite de
l'ennemi, et d'aller prendre position à Béry-au-Bac. Avant de me mettre
en route, je passai une partie de la matinée avec l'Empereur. Il me
donna l'ordre d'écrire au général Jansen, à Verdun, de se rendre à Reims
à marches forcées, pour venir le rejoindre avec plusieurs détachements
des garnisons des places de Lorraine, qui avaient été instruits pendant
l'hiver. Ces détachements arrivèrent assez à temps pour le suivre dans
le mouvement qu'il exécuta sur l'Aube.
Je ne veux pas omettre de rapporter un mot de Napoléon qu'il me dit en
cette circonstance, et qui prouve combien il était devenu insensible aux
malheurs publics et privés. Le mouvement des armées, les besoins des
troupes et l'indiscipline causaient la désolation des pays qui étaient
le théâtre de la guerre et de nos opérations depuis deux mois. Les
troupes françaises contribuaient, pour leur bonne part, aux souffrances
des habitants. J'en parlai à l'Empereur, et je m'apitoyai sur leur sort.
L'empereur me répondit ces propres paroles qui ne sont pas sorties de ma
mémoire: «Cela vous afflige? eh! mais il n'y a pas grand mal! Quand un
paysan est ruiné et que sa maison est brûlée, il n'a rien de mieux à
faire que de prendre un fusil et de venir combattre.»
L'Empereur me fit part de son projet de marcher contre la grande armée;
mais à quoi bon ces mouvements multipliés qui n'en imposaient plus? Il
fallait attendre que, dans leur marche, les armées ennemies se
divisassent, pour tenter de nouveaux efforts sur quelques-unes de leurs
parties. Il me dit qu'il voulait, après avoir combattu l'armée
autrichienne, se jeter sur les places, prendre presque toutes les
garnisons avec lui, et manoeuvrer sur les derrières de l'ennemi. Pendant
ce temps, il me laisserait en avant de Paris et me chargerait de la
défense de la capitale. Je lui représentai que le rôle contraire me
paraissait plus convenable. La défense de Paris exigeait le concours de
pouvoirs civils dont lui seul pouvait faire usage. Sa présence à Paris
et son action immédiate sur cette ville valaient une armée, tandis que
moi je n'y compterais que par le nombre de mes soldats. Il devait donc
prendre pour lui, dans ce moment, le rôle défensif, et me charger du
rôle offensif. Avec trois mille chevaux, six pièces de canon, cinq cents
hommes d'infanterie et des attelages, j'irais à Verdun, à Metz: et, en
huit ou dix jours, j'aurais organisé une année de trente mille hommes,
avec laquelle je me jetterais sur les derrières de l'ennemi. Il me dit
qu'il voulait faire lui-même cette expédition; mais qu'il manoeuvrerait
de manière à être plus près de Paris que l'ennemi, ce qui, dans la
condition donnée, paraissait difficile; et, en prononçant ces dernières
paroles, il se pencha sur la table où était une carte, prit son compas,
et fit sur la carte quatre ou cinq mouvements. Bref, je le quittai pour
aller joindre mes troupes en marche.
A une lieue en avant de Béry-au-Bac, je rencontrai une avant-garde
ennemie forte de huit cents chevaux et deux mille hommes d'infanterie.
Je la fis charger par ma cavalerie légère; mais la lâcheté d'un chef
d'escadron de dragons causa quelque perte. Je le fis arrêter et
conduire, par la gendarmerie, à l'Empereur, en demandant sa mise en
jugement. Nous repoussâmes l'ennemi qui repassa sur l'Aisne.
J'occupai Béry-au-Bac et j'établis mon quartier général à Cormicy.
L'Empereur se mit en marche pour exécuter le mouvement dont il m'avait
parlé. Il laissa le duc de Trévise, avec son corps, à Reims. Notre
mission était, et nos instructions portaient, de couvrir la route de
Paris, de manoeuvrer devant l'ennemi, de prendre des positions, de ne
rien négliger pour retarder sa marche. Et, comme l'Empereur avait plus
de confiance dans ma capacité que dans celle du maréchal duc de Trévise
pour mettre de l'ensemble dans les mouvements, il fut décidé que, le duc
de Trévise étant mon ancien, il conserverait les honneurs du
commandement, tandis que la direction des deux corps me serait cependant
réservée[10]. C'était nous mettre tous les deux dans la plus fausse
position. On ne peut pas commander à demi à la guerre. On peut prendre
des conseils, mais on ne peut pas se charger d'en donner. Je n'ai eu
qu'à me louer, à cette époque, de mes rapports avec le duc de Trévise.
Je crois fermement que jamais deux généraux, placés dans des positions
respectives semblables, ne se sont mieux entendus. Cependant on verra
que cet arrangement fut la cause unique du revers de Fère-Champenoise,
parce que le devoir d'une obéissance absolue n'était pas et ne pouvait
pas être suffisamment senti par celui qui ne devait pas commander, mais
momentanément obéir.
[Note 10: Voir les pièces justificatives.]
L'ennemi avait réuni toute son armée dans les environs de Corbeny. Son
camp était immense. En évaluant ses forces à près de cent mille hommes,
on était plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité. Je fis tout
disposer pour faire sauter le pont de Béry-au-Bac quand l'ennemi se
présenterait pour le franchir. La nécessité de construire des moyens de
passage retarderait toujours sa marche d'autant, quand le moment d'agir
serait venu. L'ennemi, voulant s'épargner les pertes d'un passage de
vive force, fit un détachement de huit à dix mille hommes, qui remonta
l'Aisne, franchit cette rivière à Neufchâtel, et la descendit pour venir
à Béry-au-Bac par la rive gauche. En même temps, il préparait des moyens
de passage à Pont-à-Vair. Toutes ses troupes étaient en avant de
Corbeny, en vue de ma position.
Le corps ennemi, venant de Neufchâtel, déboucha sur mon flanc droit; il
était précédé d'une nuée de Cosaques. En même temps, les colonnes de la
rive droite se mirent en marche pour arriver au pont; mais, au moment où
il devenait indispensable d'évacuer Béry-au-Bac, je fis mettre le feu
aux mines pratiquées, et le pont sauta. Alors l'armée en pleine marche
sur la route, et dont la tête était à cinq cents toises de la rivière,
s'arrêta. Ce fut un magnifique coup de théâtre.
J'évacuai Béry-au-Bacq. Ma droite se replia sur mon centre placé sur les
hauteurs de Pont-à-Vair, où l'ennemi travaillait à un passage que je
contrariai. Un de mes aides de camp, officier très-distingué, fils d'un
homme fort célèbre à divers titres, bons et mauvais, Laclos, y fut tué.
Je fis ma retraite doucement, en bon ordre, sur Roncy, et de là sur la
Vesle, à Fismes, où je m'arrêtai. Ce mouvement, exécuté par ma cavalerie
dans la plaine entre Roncy et Fismes, fut remarquable par sa lenteur et
l'ordre qui y régna.
La cavalerie ennemie était beaucoup plus nombreuse que la mienne. Je
donnai l'ordre aux chasseurs de faire des feux par escadron, avec leurs
carabines. Cette nouveauté imposa à l'ennemi, et tout le mouvement
s'exécuta au pas jusqu'à la fin.
J'écrivis au duc de Trévise pour l'engager à se réunir à mot et à se
porter sur Fismes. Devant des forces aussi considérables, nous n'étions
pas assez nombreux pour nous diviser.
Après notre réunion, nous prîmes position en arrière de Fismes, sur la
hauteur de Saint-Martin. Cette position est très-bonne. Proportionnée à
la force des troupes qui l'occupaient, et difficile à tourner, elle
exigeait des reconnaissances préalables de la part de l'ennemi. Elle
devait tenir des forces considérables en échec pendant un certain temps.
Mais, le 21, nous reçûmes l'ordre de passer la Marne et de venir
rejoindre Napoléon, dont le quartier général devait être le 21 à
Sommesous.
L'armée de Silésie avait renoncé à faire un mouvement offensif sur Paris
avant d'avoir opéré sa jonction avec la grande armée. Le gros de ses
forces se dirigeait par Châlons, flanqué par une autre colonne qui
marchait parallèlement par Épernay.
Nous exécutâmes notre mouvement en passant à Oulchy-le-Château et
Château-Thierry, et nous marchâmes avec toute la rapidité possible. Nous
fûmes suivis dans notre marche par le corps de Kleist et celui d'York.
Arrivés à Oulchy-le-Château, nous fûmes forcés de donner du repos aux
troupes. Le matériel des deux corps, extrêmement nombreux, fut laissé
fort imprudemment, pour cette halte, entre Oulchy et l'Ourcq. Après
quelques moments de repos, j'eus l'idée de monter à cheval pour voir les
troupes et les dispositions du terrain avoisinant la rivière. A peine
sorti de la ville, j'aperçus le corps de Kleist débouchant et arrivant
sur nous. Avec tous nos embarras, le passage du défilé était critique.
Heureusement le mouvement put être commencé tout de suite à cause de ma
présence. Je le pressai si bien, que tout était sur la rive gauche de
l'Ourcq quand l'ennemi fut assez en forces pour être redoutable.
Nous continuâmes notre retraite en bon ordre et sans avoir éprouvé la
moindre perte. Le soir, nous arrivâmes à Château-Thierry. Le lendemain,
22, le pont fut rétabli, et, pour faciliter notre marche, nous prîmes
deux routes différentes. Le duc de Trévise suivit la grande route, et
moi je passai par Condé, Orbais, Montmaur. Le 23 au matin, nos deux
corps se réunirent à Étoges, et allèrent s'établir à Bergères et à
Vertus. Les dernières troupes de la colonne qui avait passé par Épernay
défilèrent alors à notre vue, et l'on essaya une légère poursuite sur
elles. Enfin, le 24, nous nous mîmes en marche dans l'espérance de faire
notre jonction avec l'Empereur.
Napoléon était parti de Reims, le 19, avec environ dix mille hommes
d'infanterie et six mille chevaux pour exécuter le projet dont il
m'avait entretenu. Toute la grande année ennemie, forte de cent vingt
mille hommes, était postée sur la Seine et occupait, par des corps
détachés, les bords de l'Aube. Après divers combats successifs, le
maréchal duc de Tarente, qui commandait en ce moment toutes les forces
françaises dans cette partie, s'était retiré sur Provins.
Napoléon se dirigea par Épernay et Fère-Champenoise. Il passa l'Aube à
Plancy, dont il chassa l'ennemi qui se retira sur Méry. Napoléon l'y
suivit, et, avant fait passer sa cavalerie à un gué situé au-dessus de
Méry, l'ennemi décida son mouvement sur Troyes, où s'opérait le
rassemblement de ses forces. Le duc de Tarente, se trouvant alors en
communication avec l'Empereur, se mit en marche pour le rejoindre avec
son corps. Le 20 au matin, Napoléon se porta sur Arcis, où sa cavalerie
arriva à dix heures du matin, et, peu après, il y fut lui-même de sa
personne. Son infanterie s'y rendait de Plancy en suivant la rive droite
de l'Aube. L'ennemi était à portée, et, voyant la cavalerie française
inférieure en force et sans soutien, il t'attaqua et la mit en désordre.
Mais, l'infanterie étant arrivée et ayant passé le pont, l'ordre se
rétablit. L'armée française prit position en avant de la ville. Des
combats partiels et sans résultat occupèrent le reste de cette journée.
Cependant Napoléon, abandonné à ses illusions, croyait à une retraite
décidée de l'ennemi. Rejoint par les troupes du duc de Reggio et par
celles du duc de Tarente qui étaient encore sur la rive droite de
l'Aube, il déboucha, le 21, à dix heures du matin, en avant d'Arcis dans
la direction de Troyes. Arrivé sur la crête du plateau, il découvrit
toute l'armée ennemie formée sur trois lignes, présentant à la vue
toutes ses forces réunies, et ayant sa droite à l'Aube et sa gauche à
Barbuisse. Malgré cet état de choses, l'Empereur fit engager l'affaire;
mais, peu après, des observations réitérées lui ayant été faites sur les
résultats infaillibles d'un combat véritable dans une situation
semblable, avec des forces si disproportionnées, et qui donnaient à
l'ennemi le moyen, en opérant par sa droite, de s'emparer de nos ponts
et de notre ligne de retraite, il se décida à faire cesser l'attaque. La
retraite fut ordonnée; mais l'exécution était difficile et le danger
imminent. La destruction de l'armée aurait été l'effet de la moindre
vigueur de la part des alliés.
La grande circonspection du prince de Schwarzenberg fit notre salut. Ce
général, craignant une nouvelle attaque, fit ses dispositions pour la
recevoir, et l'armée française lui échappa. Le duc de Reggio, chargé de
faire l'arrière garde et de contenir l'ennemi à la fin du mouvement, en
conservant Arcis jusqu'à ce que toute l'armée eût passé l'Aube, remplit
sa tâche avec bonheur et succès. Mais la retraite de ses troupes,
exécutée sous le feu de l'artillerie ennemie, leur fit éprouver d'assez
grandes pertes et causa du désordre. Le soir, l'Empereur était avec sa
garde à Sommepuis. Le gros de l'armée ennemie ne passa pas l'Aube.
Tel est, en résumé, l'exposé des mouvements faits par l'Empereur depuis
le 17 jusqu'au 22. On cherche en vain les calculs qui ont pu les
motiver, et pourquoi il a fait courir gratuitement à son armée les plus
grands dangers auxquels elle pouvait être exposée. On ne comprendra pas
davantage les motifs des mouvements qu'il allait opérer dans cette
dernière partie de la campagne.
Le 22, Napoléon se porte sur Vitry, fait sommer la place, dont le
commandant refuse de se rendre, passe la Marne au gué de Frignicourt, et
campe à Farémont. Il commence alors l'exécution du hardi projet de
manoeuvrer sur les derrières de l'armée ennemie, en appelant à lui une
partie des garnisons des places, que le général Durutte devait lui
amener: mais, pour cela, il fallait découvrir Paris; et, si on se le
rappelle, il avait annoncé précisément qu'il éviterait de le faire. Il
marche, le 23, sur Saint-Dizier. Ce mouvement précipité empêche le duc
de Tarente, placé à une marche de lui et faisant son arrière garde, de
réunir toutes ses colonnes. Une partie de son artillerie, laissée dans
ces immenses plaines, sans escorte ou avec une faible escorte, tomba au
pouvoir de l'ennemi. Macdonald passa la Marne au même lieu où Napoléon
l'avait franchie, et au moment où le prince de Schwarzenberg, qui, dès
le 22, avait passé l'Aube, se mettait, le 23, en communication avec
Vitry et y appuyait la droite de son armée.
Le 23, les dernières troupes de l'armée de Silésie avaient quitté
Vertus, flanquant les masses qui, par Châlons, se portaient sur Vitry.
Cette armée atteignit cette ville dans les journées du 23 et du 24. Ce
jour-là, les deux grandes armées, c'est-à-dire la totalité des forces
alliées, se trouvèrent réunies. Elles se montaient au moins à cent
quatre-vingt mille hommes.
La même jour, nous partîmes de Vertus, le duc de Trévise et moi, pour
Vitry, dans l'espérance de faire notre jonction avec l'Empereur.
Je vais analyser les différentes hypothèses que nous étions autorisés à
faire dans la position où nous nous trouvions.
1° Nous savions par les habitants que l'on s'était battu à Sommesous le
22 et le 23; il y avait eu des coups de canon tirés près de la Marne;
ainsi il était clair que l'Empereur était près de cette rivière; mais
nous ignorions s'il l'avait passée.
2° Les deux armées ennemies opéraient évidemment leur réunion; mais il
n'était pas certain qu'elle fût complétement effectuée.
3° Dans un état de choses pareil et avec les ordres reçus, il fallait
s'approcher de Vitry, de manière à opérer suivant les circonstances. Le
point choisi et convenu entre nous, pour notre établissement du 24 au
soir, fut le village de Soudé. Nos deux corps ainsi campés ensemble
pourraient immédiatement prendre le parti qui serait commandé par les
événements:
1° Si l'Empereur était à portée et si nous pouvions communiquer avec
lui, nous le rejoindrions et nous enverrions prendre ses ordres.
2° Si l'Empereur avait passé la Marne et s'en était éloigné, l'ennemi
pouvait faire trois choses:
_a_. Le suivre. Nous étions bien placés pour suivre nous mêmes l'ennemi
et faire une diversion.
_b_. Si l'ennemi, profitant de l'éloignement de l'Empereur, voulait
marcher sur Paris, nous étions bien placés pour le précéder, évacuer
sans perte les grandes plaines que nous avions à traverser jusqu'à
Sézanne, et ensuite résister dans toutes les positions favorables.
_c_. Enfin, si l'ennemi, dans l'intention de suivre l'Empereur, voulait
d'abord nous éloigner pour revenir ensuite sur lui, nous pouvions nous
retirer d'abord pour revenir ensuite et nous remettre encore à le
suivre.
Ainsi Soudé-Sainte-Croix était le lieu indiqué pour prendre position: et
il fut bien convenu, le 24 au matin, avec le duc de Trévise, que nous
nous y rendrions. Je marchais en tête de colonne, et j'arrivai à Soudé à
cinq heures du soir. Je m'y établis.
La nuit venue, j'aperçus un horizon immense couvert de feu, dont le
développement embrassait plusieurs lieues. Tous les feux étaient-ils
ennemis? ou bien y avait-il des feux français, et où étaient-ils? Pour
résoudre ces trois questions, je choisis quatre officiers extrêmement
intelligents, parlant allemand et polonais, et je les dirigeai en quatre
directions, chacun avec quatre hommes d'escorte. Ils devaient
s'approcher, voir, juger, et même communiquer avec les postes ennemis,
s'ils croyaient pouvoir le faire sans trop de danger.
Mes quatre reconnaissances revinrent avant la fin de la nuit, et toutes
les quatre m'apportèrent la même nouvelle. Tout ce qui était en présence
était ennemi. L'Empereur avait passé la Marne, et marchait sur
Saint-Dizier. Un des officiers avait même joint un poste de
Wurtembergeois, et s'était fait passer pour Russe.
D'après ces renseignements, il fallait se tenir prêt à marcher, soit en
avant, soit en arrière. Mais le duc de Trévise, malgré nos conventions,
n'était point arrivé à Soudé. Je lui écrivis, en toute hâte, pour lui
faire connaître l'état des choses, et lui faire sentir la nécessité de
notre très-prompte réunion. L'officier porteur de ma lettre se rendit à
Vitry et à Bussy-Lestrée, où je supposais qu'il s'était établi. Mais cet
officier le manqua sur la route. Il avait pris un autre chemin que le
maréchal, qui arriva chez moi, à Soudé, à la pointe du jour. Je lui fis
connaître l'état des choses, et je lui exprimai le regret qu'il se fût
arrêté au lieu de venir jusqu'à Soudé. Il me répondit: «Mais j'ai pris
une bonne disposition, j'ai échelonné mes troupes!--Comment, monsieur le
maréchal, répondis-je, échelonner ses troupes devant l'ennemi, c'est les
mettre à distance les unes des autres, sur la ligne d'opération, et non
sur une ligne parallèle à son front. Il faut, quand elles sont
échelonnées, qu'elles puissent se réunir naturellement quand on se
retire, ou bien suivre si on marche en avant.» Ce pauvre maréchal ne
connaissait pas mieux le sens des expressions de sa langue que les
éléments de son métier! «Maintenant, lui dis-je, il faut réparer le mal
et envoyer en toute hâte l'ordre aux troupes de se porter avec la plus
grande diligence à Sommesous. Si l'ennemi marche à nous et que nous nous
retirions, elles nous précéderont. Si l'ennemi suit Napoléon, et que
nous marchions en avant, elles nous rejoindront plus tard. De toutes les
manières, nous serons ensemble.» L'ordre fut expédié, mais les moments
pressaient, et il ne put être exécuté assez à temps pour éviter de
grands embarras et de grands malheurs.
Je fis prendre les armes à mes troupes de grand matin, et je les établis
sur le plateau, près de Soudé, dans une belle position. A peine formées,
je vis déboucher à l'horizon d'énormes masses de troupes venant dans ma
direction. C'était toute l'armée ennemie. Plus de vingt mille chevaux
formés en différentes colonnes parallèles, et avec la facilité
qu'offraient ces plaines désertes, où pas un seul obstacle ne s'opposait
à leur marche, précédaient l'infanterie. Je restai en position jusqu'à
ce que l'avant-garde ennemie fût en présence; mais, une fois à portée
de canon, je commençai mon mouvement rétrograde, qui, étant prévu et
préparé, se fit avec ensemble et sans désordre. Cette marche continua
ainsi sans aucun embarras jusqu'à Sommesous. Mais Sommesous était le
point de direction donné aux troupes du duc de Trévise, et ces troupes
n'étaient pas encore arrivées. J'y pris position pour les attendre et
les rallier. Par suite de cette halte, un engagement eut lieu. Pendant
que l'ennemi portait de nombreuses forces sur mon flanc droit et me
tournait, il renouvelait ses attaques directes.
Abandonner la position avant l'arrivée des troupes de Mortier, c'était
assurer leur perte et les livrer. Il valait mieux périr avec elles que
de se sauver sans elles. Enfin elles parurent et nous rejoignirent. Je
ne tardai pas un moment à continuer mon mouvement rétrograde; mais il
fallut soutenir bien des charges et traverser les diverses lignes de
cavalerie formées en arrière de nous. Les intervalles de mes petits
carrés furent, pendant longtemps, remplis par la cavalerie ennemie, et
trois fois de suite, ayant voulu sortir d'un carré pour passer dans un
autre, je fus obligé d'y rentrer précipitamment.
La grande difficulté était de traverser le défilé avec tous nos énormes
embarras. J'y parvins cependant en éprouvant la perte de sept pièces de
canon abandonnées. Je n'eus pas un seul carré d'enfoncé. Le maréchal
Mortier, moins heureux, perdit une brigade de la jeune garde, commandée
par le général Jamin, qui fut enfoncée et prise, et, en outre,
vingt-trois pièces de canon.
En arrivant à Fère-Champenoise, je trouvai un régiment de marche de
cavalerie rejoignant l'armée, commandé par le colonel Potier, depuis
placé à la tête du régiment des chasseurs de la garde à sa formation.
Cet officier me dit qu'en parlant de Sézanne le matin il y avait vu
entrer l'ennemi. Or c'était précisément sur Sézanne que nous nous
dirigions. Avec un ennemi si nombreux derrière nous, et qui pouvait
opérer à la fois sur tant de points différents, la chose devenait
impossible. Ce point de retraite ne nous était plus permis.
Pour avoir le temps de nous reconnaître, je changeai la direction de la
retraite. Elle se fit sur le village d'Allemand, situé dans une belle
position, fort élevée, et tenant au même plateau que Sézanne. De ce
point, nous pourrions, le lendemain, choisir entre plusieurs directions.
Après avoir repoussé avec succès plusieurs attaques de l'ennemi qui nous
suivait, nous entendîmes, sur nos derrières, à gauche, une épouvantable
canonnade. J'en ignorais complètement la cause. Le duc de Trévise me dit
que c'était probablement le général Pacthod.
Pendant la nuit, ce général avait fait demander des ordres au duc de
Trévise; mais celui-ci, non-seulement ne lui en avait pas donné, mais
encore, comme on vient de le voir, il ne m'avait pas prévenu de sa
présence. Sans cette négligence, il eût été probablement sauvé.
Pacthod était chargé de conduire à l'Empereur un convoi d'artillerie
considérable, avec une escorte de trois mille hommes de gardes
nationales. N'ayant pu joindre Napoléon, dont il était séparé par
l'ennemi, il errait à l'aventure, sans direction, dans ces immenses
plaines. Il s'était enfin mis en marche pour se rapprocher de la route
d'Étoges. Si, du lieu où il se trouvait pendant la nuit, il se fût
dirigé sur Sézanne, il aurait pu y arriver et suivre le général Compans,
qui, comme lui, à la tête d'un convoi, n'avait pas hésité à retourner en
arrière dans la direction de Paris. Aussitôt qu'il avait connu l'état
des choses. Pacthod, n'ayant point d'ordre ni d'avis précis, hésita. Il
s'éloigna de la véritable direction qu'il aurait dû suivre, et tomba au
milieu de toutes les forces de l'ennemi. Ayant fait mettre tous ses
canons en batterie, il résista, autant qu'il le put, aux charges
répétées faites sur lui. Il fut enfin enfoncé. Toutes les troupes et le
matériel furent pris. C'était, de la part de l'ennemi, un succès facile.
Tel est l'ensemble des événements que l'ennemi a intitulé du nom
fastueux de bataille, simple échauffourée où il n'y a pas eu un seul
homme d'infanterie engagé du côté de l'ennemi, parce qu'elle n'était
point arrivée. Si l'infanterie eût pu concourir au combat, pas un
individu des deux corps n'aurait pu échapper. On voit combien il
existait de confusion dans l'armée française. Il est impardonnable à
l'état-major de ne m'avoir pas prévenu, en me donnant l'ordre de marcher
sur Vitry, de la présence de ces convois, conduits par les généraux
Pacthod et Compans. On devait me prescrire de les prendre sous ma
protection et de pourvoir à leur sûreté.
Arrivé au village d'Allemand, j'envoyai une reconnaissance sur Sézanne
pour savoir si l'ennemi l'occupait. Des Cosaques seuls s'y trouvaient.
Le lendemain matin, 26, je me dirigeai sur cette ville par le plateau,
et là nous reprîmes la route de Paris.
Nous continuâmes notre mouvement jusqu'au delà du défilé de Tourneloup,
près d'Esternay. Les troupes y firent halte et se reposèrent.
Le maréchal duc de Trévise marchait en tête de colonne, et je faisais
l'arrière-garde. Ce poste de Tourneloup est inforçable, il faut
nécessairement le tourner par le bois de la Traconne, ce qui exige du
temps, c'est-à-dire plusieurs heures.
Un officier du train d'artillerie, fait prisonnier la veille, me
rejoignit. Il me dit avoir quitté Fère-Champenoise à minuit. En ce
moment il y arrivait de nombreux convois d'artillerie.
Cette circonstance m'éclaira parfaitement sur les projets de l'ennemi.
S'il n'avait voulu que nous écarter, nous éloigner pour marcher ensuite
avec plus de sécurité contre Napoléon, il aurait suspendu toute marche
de ce côté après le succès obtenu pendant la journée. Puisqu'il arrivait
de l'artillerie à minuit, c'était un mouvement décidé sur Paris.
D'après cela, vers une heure, les troupes se remirent de nouveau en
mouvement dans la direction de la Ferté-Gaucher.
L'ennemi me suivait avec toutes ses forces; il pressait quelquefois mon
arrière-garde, dont l'attitude lui imposait constamment.
A quatre heures du soir, le duc de Trévise me fit dire que son
avant-garde découvrait, en avant de la Ferté-Gaucher, un corps d'armée
en bataille barrant la route. Je m'y rendis aussitôt pour le
reconnaître.