La première chapelle, fondée, suivant les apparences, par Robert de

Mauvoisin, fut construite sous l'invocation de saint Pierre, et dans les

derniers temps il en existoit encore une sous le même titre. Du Breul et

ses copistes se sont encore trompés lorsqu'ils ont avancé qu'on l'avoit

dédiée sous le nom de saint Antoine; et cette erreur vient de ce qu'ils

ont confondu cette chapelle avec celle des religieuses. Piganiol, qui la

plaçoit sous l'invocation de saint Hubert, rapporte qu'on y a «donné

long-temps le répit à ceux qui avoient été mordus par des bêtes

enragées, et fait flâtrer des chiens soupçonnés d'être enragés,» mais il

est facile de voir que cet historien a pris cette chapelle pour celle

d'une maison appelée _le Répi Saint-Hubert_, qui étoit située plus haut,

comme on le voit sur les plans du siècle dernier, et qui servoit encore,

avant la révolution, d'asile à des vieillards infirmes, ou à des

personnes dont la raison étoit aliénée.

L'abbaye de Saint-Antoine étant bâtie dans l'étendue de la paroisse

Saint-Paul, Gui, curé de cette église, voulut d'abord jouir des droits

curiaux sur ce monastère; mais il ne tarda pas à se désister de ses

prétentions, à la sollicitation de Pierre de Nemours, évêque de Paris.

Ce prélat, par ses lettres du mois de mai 1215, ne se contenta pas

d'exempter l'abbaye de toute dépendance, il consentit encore à ce que le

desservant de la chapelle Saint-Pierre exerçât les droits utiles et

honorifiques sur tout l'enclos, sur les domestiques et sur les

particuliers mêmes qui s'y établiroient. Cependant, par la suite, ils

furent bornés à l'administration des derniers sacrements et à la

sépulture.

Ce fut peu de temps après qu'en raison de l'accroissement continuel de

la population dans ce quartier, on commença à élever la grande église

qui existoit encore au commencement de la révolution. Quelques auteurs

en font honneur à saint Louis; mais Jaillot pense avec plus de fondement

qu'on doit l'attribuer au seigneur de Saint-Mandé, qui donna à cet effet

des sommes assez considérables, et accorda trente arpents à l'abbaye

dans l'étendue de sa seigneurie. Cette église fut dédiée sous le titre

de N. S., de la Sainte-Vierge et de saint Antoine. C'étoit un monument

gothique assez estimé[688]. On en remarquoit surtout le chevet, à cause

de la délicatesse de sa construction, et de la belle clarté que

répandoit dans l'intérieur du vaisseau le double rang de ses vitraux. La

nef étoit accompagnée de deux bas-côtés, au-dessus desquels s'élevoient

de petites arcades vitrées, et des galeries où se plaçoient les

pensionnaires pendant l'office divin. Le sanctuaire avoit été réparé

quelques années avant la révolution, sur les dessins de M. Lenoir Le

Romain; le choeur des religieuses occupoit une partie de la nef.

[Note 688: _Voyez_ pl. 132.]

Les bâtiments du monastère, déjà reconstruits au commencement du siècle

dernier, avoient été édifiés de nouveau à l'époque où l'on répara

l'église, et sous la conduite du même architecte[689]; ils étoient

vastes et magnifiques. L'abbesse jouissoit du titre de dame du faubourg

Saint-Antoine.

[Note 689: L'enclos de l'abbaye étoit entouré d'un fossé. On

remarquoit, à l'angle qu'il forme avec la rue de Reuilli, une

croix dont Du Breul fait mention: cet historien ajoute qu'en

1562 on trouva parmi les ruines de cette croix une pierre qui

en faisoit partie, avec cette inscription:

L'an M. CCCC. LXV fut ici tenu le landit des trahisons,

et fut par unes tresves qui furent données: maudit soit

il qui en fut cause.

C'est d'après ce rapport que Sauval dit «qu'en 1465 on érigea

une croix au carrefour de Reuilli, en mémoire de la paix faite

entre le roi et les premiers chefs de la guerre du bien

public.» Cependant, d'après l'inscription, il paroît constant

que la croix ne fut point érigée en souvenir des traités de

Conflans, de Saint-Maur et de la Grange-aux-Merciers, mais

bien plutôt comme une marque de l'inexécution de ces traités,

et de la perfidie de ceux qui s'étoient de nouveau révoltés

contre le roi. D'ailleurs, le compte du domaine de 1479,

rapporté par Sauval (t. V, p. 456), prouve que ce ne fut qu'en

cette année que ce monument fut élevé; on y lit, fol. 378:

À Jean Chevrin, maçon, pour avoir assis, par ordonnance

du roi, une croix et épitaphe près la Grange-du-Roi, au

lieu où l'on appelle le Fossé des Trahisons, derrière

Saint-Antoine-des-Champs.]

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-ANTOINE.

TOMBEAUX.

Dans l'église avoient été inhumées Jeanne et Bonne de France,

filles du roi Charles V, mortes toutes les deux en 1360; on y

voyoit leurs statues en marbre blanc, placées sur un tombeau en

marbre noir. (Elles ont été brisées en 1793.)

Au milieu du choeur, près de la grille, étoit la tombe de madame

de Bourbon, avant-dernière abbesse de cette communauté, morte en

1760.

Dans le mur du pilier, à droite en entrant, on voyoit une table

de marbre dont l'inscription annonçoit que les coeurs du maréchal

de Clérambault et de dame Bouthillier de Chavigni son épouse y

étoient renfermés. Le maréchal étoit mort en 1665, et sa femme en

1722. Le corps de la maréchale étoit inhumé dans l'église

intérieure de l'abbaye[690].

[Note 690: L'église a été abattue, et son emplacement forme

maintenant une petite place. Le monastère a été changé en

hôpital.]

LA MANUFACTURE ROYALE DES GLACES.

Cette manufacture est située à l'entrée de la rue de Reuilli. Les

lettres-patentes du 1er août 1634, enregistrées le 21 du même mois, nous

apprennent à peu près l'époque de son établissement[691]. Elle dut ses

progrès à la protection éclatante de M. Colbert, qui poursuivoit en cela

le noble projet qu'il avoit conçu d'affranchir la France de tous les

tributs qu'elle payoit à l'industrie des nations étrangères. En effet,

avant cet établissement, les plus belles glaces se tiroient de Venise,

et le besoin continuel qu'on en avoit faisoit sortir du royaume des

sommes considérables. En peu de temps la manufacture de Paris parvint

non-seulement à rivaliser avec celles de cette ville, mais même à les

surpasser pour le volume et pour la beauté des glaces. On imagina des

procédés nouveaux pour les fondre et pour les couler[692], et de cette

manière on parvint à en fabriquer d'une grandeur extraordinaire. Le

moyen qu'on emploie pour les polir fut inventé par Rivière Dufresny,

qui, pour récompense de son invention, obtint un privilége exclusif,

qu'il vendit ensuite à la manufacture.

[Note 691: Hist. de Par., t. V, p. 94.]

[Note 692: La fonte et le coulage s'en font à Tour-la-Ville,

près de Cherbourg, et à Saint-Gobin; elles sont mises ensuite

à leur perfection dans cette manufacture, où elles reçoivent

le _douci_, le _poli_ et l'_étamure_.]

Les ateliers de cette manufacture, où l'on emploie un nombre

considérable d'ouvriers, méritent d'être visités[693].

[Note 693: Ils existent encore dans le même état qu'avant la

révolution.]

LES FILLES DE LA TRINITÉ.

Cette communauté, connue aussi sous le nom de _Mathurines_, doit son

établissement à une dame nommée Susanne Farrabat, qui, ayant eu le

bonheur de reconnoître les erreurs du calvinisme, dans lequel elle avoit

été élevée, et celui de les faire abjurer en même temps à sa mère et à

deux de ses nièces, conçut avec elles le projet de se consacrer

entièrement à l'éducation des jeunes filles. Ces dames ayant fait

adopter la même résolution à deux demoiselles auxquelles elles

montroient à travailler, ces six personnes formèrent entre elles une

société à laquelle madame Voisin, épouse de M. Voisin, alors conseiller

d'État, et depuis chancelier de France, procura la protection de M. le

cardinal de Noailles, archevêque de Paris, et les permissions

nécessaires pour former un établissement. Celui-ci se fit d'abord en

1703[694], près le cloître Saint-Marcel. Peu de temps après, il fut

transféré au faubourg Saint-Jacques, dans le voisinage de

l'Observatoire. Enfin les accroissements considérables que venoit de

recevoir le faubourg Saint-Antoine firent penser aux filles de la

Trinité qu'elles seroient plus utiles dans ce quartier. Elles obtinrent,

en conséquence, dès l'année 1707, la permission de s'y transporter, et

s'établirent d'abord dans une maison qu'elles avoient louée dans la

grande rue du faubourg. Mais, en 1713, mademoiselle Fréard de Chantelou

leur céda une maison qu'elle possédoit dans la petite rue de Reuilli, et

c'est là qu'elles sont restées jusqu'au moment de la révolution,

consacrant tous leurs moments à l'éducation gratuite des pauvres filles,

qui sont en très-grand nombre dans ce quartier[695].

[Note 694: C'est par erreur que Sauval place cette époque au

commencement du seizième siècle (t. I, p. 702), et dit

qu'après avoir demeuré quelque temps aux faubourgs

Saint-Marcel et Saint-Jacques, les _Filles de la Trinité_

vinrent demeurer dans celui de Saint-Antoine en 1608, et dans

la petite rue de Reuilli en 1613. L'abbé Lebeuf, Piganiol et

l'auteur des _Tablettes parisiennes_ en fixent la date en

1618; et ceci est une suite de l'erreur de Sauval. Ces

historiens, en se copiant ainsi, ne se sont pas aperçus que

cette date étoit inadmissible, puisque, à cette époque, madame

Voisin et M. de Noailles n'étoient pas encore au monde.]

[Note 695: Cette maison a été changée en ateliers de

filature.]

LES CHANOINESSES RÉGULIÈRES DE NOTRE-DAME-DE-LA-VICTOIRE.

Ces religieuses, connues sous le titre de _Notre-Dame de la Victoire de

Lépante et de Saint-Joseph_, sont redevables de leur établissement à

Jean-François de Gondi, archevêque de Paris, et à M. Tubeuf,

surintendant des finances de la reine. Ce fut celui-ci qui en conçut le

premier le dessein, et qui détermina le prélat à écrire, en 1640, à

l'abbesse de Saint-Étienne de Reims, qu'il désiroit établir à Paris des

religieuses de son ordre. Sur cet avis, cette abbesse se rendit la même

année dans la capitale, amenant avec elle six religieuses, qui furent

aussitôt placées à Picpus, où M. Tubeuf avoit acheté une maison et un

enclos de sept arpents. Elles obtinrent de l'archevêque la permission

d'élire une prieure triennale, et leur premier choix tomba sur madame

Susanne Tubeuf, soeur de leur fondateur. Du reste, celui-ci pourvut à

tous les besoins de cette maison, et lui procura, en 1647, des

lettres-patentes qui confirmoient son établissement.

Ces chanoinesses étoient sous le titre de _Notre-Dame de la Victoire_,

parce qu'elles avoient ajouté à leur règle l'obligation de célébrer, le

7 octobre de chaque année, la victoire remportée sur les Turcs à

Lépante, à pareil jour, en l'an 1571.

Leur église n'avoit rien de remarquable[696].

[Note 696: Ce couvent est maintenant occupé par un pensionnat

de jeunes demoiselles.]

CURIOSITÉS.

SÉPULTURES.

Marguerite-Louise d'Orléans, grande-duchesse de Toscane, fille de

Jean Gaston de France et de Marguerite de Lorraine, avoit été

inhumée dans le cloître de ces religieuses en 1721.

LES PÉNITENTS RÉFORMÉS DU TIERS-ORDRE DE SAINT-FRANÇOIS,

VULGAIREMENT NOMMÉS PICPUS.

Le tiers-ordre, ainsi appelé parce qu'il fut le troisième que saint

François d'Assise institua en 1221, avoit été formé en faveur des

personnes des deux sexes qui, sans s'assujettir à aucuns voeux,

désiroient mener une vie chrétienne et pénitente. Dans la suite il

devint régulier, et fut approuvé et confirmé sous ces deux formes, par

Clément VIII, en 1603, et par un bref de Paul V, du 22 avril 1613.

Vers l'an 1594, le P. Vincent Mussart introduisit dans le tiers-ordre

une réforme qui donna lieu à l'établissement de soixante monastères que

ces religieux avoient encore en France avant la révolution, dont la

maison de Paris étoit le chef-lieu, et auxquels elle avoit communiqué le

nom de Picpus. Leur premier établissement se fit en 1594, à

Franconville près de Beaumont, diocèse de Beauvais, et non à

Franconville près Saint-Denis, comme l'ont avancé presque tous nos

historiens[697]. En 1600 ou 1601, ayant désiré s'établir à Paris, madame

Jeanne de Saulx, veuve de M. René de Rochechouart, comte de Mortemart,

chevalier des ordres du roi, leur donna le terrain et les bâtiments

qu'ils occupoient encore au moment de la révolution[698]. Les pénitents

du tiers-ordre obtinrent, la même année, le consentement de l'évêque de

Paris, lequel fut aussitôt ratifié par des lettres-patentes, confirmées

par celles de Louis XIII, du 31 juillet 1621, enregistrées le 21 août

suivant, et par celles de Louis XIV, du mois d'octobre 1701.

[Note 697: Hist. de Par., t. II, p. 1252.--Piganiol, t. V, p.

82, etc.]

[Note 698: Un ancien mémoire manuscrit porte que, dans

l'endroit où ils s'établirent, étoit autrefois un lieu destiné

aux lépreux, et qu'il y avoit un bâtiment et une chapelle

desservie par des chanoines, qui l'abandonnèrent. Mais, dit

Jaillot, je n'en ai trouvé aucune preuve; j'ai seulement lu

que les capucins s'y établirent en 1573, et qu'ils n'en

sortirent que pour venir occuper la maison qu'ils habitèrent

depuis rue Saint-Honoré. Les jésuites succédèrent ensuite aux

capucins: leur dessein étoit d'y établir une maison professe;

mais le cardinal de Bourbon leur ayant procuré un emplacement

plus convenable (_voyez_ p. 1208), ils abandonnèrent la

chapelle, qui passa aux héritiers de l'évêque de Sisteron.

Ceux-ci, à la considération de Diane de France, duchesse

d'Angoulême, consentirent que la maison et la chapelle fussent

occupées par _Robert Reche_ (alias _Richer_), ermite de

l'ordre de Saint-Augustin, qui s'y établit avec son frère, en

vertu de la permission de Jean Prévôt, vicaire-général du

cardinal de Gondi, évêque de Paris, en date du 29 août 1588.

(Sauval, t. III, p. 220.--Lebeuf, t. II, p. 538.)]

La première pierre de l'église que les Picpus firent élever à la place

de leur chapelle fut posée par Louis XIII, le 13 mars 1611, faveur qui

procura à leur maison le titre de fondation royale.

Il y avoit dans ce couvent une salle où se rendoient les ambassadeurs

des puissances catholiques le jour de leur entrée, et dans laquelle ils

recevoient les compliments des princes et princesses de la maison

royale.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE PICPUS.

SCULPTURES ET TABLEAUX.

Sur le maître-autel, une Adoration des rois et deux anges de

grandeur naturelle, qu'on croyoit sculptés par _Germain Pilon_.

Sur les confessionnaux de la nef, six statues grandes comme

nature, parmi lesquelles on remarquoit un _Ecce Homo_, de

_Germain Pilon_; un Christ prêchant, du même auteur, et une

Vierge du _frère Blaise_, religieux de cette maison.

Dans le réfectoire, le Serpent d'airain, peint par _Le Brun_;

quelques statues de terre cuite représentant les instituteurs des

ordres religieux, par deux frères convers de cette maison.

SÉPULTURES.

Plusieurs personnes illustres avoient été inhumées dans cette

église, savoir:

Dans la chapelle de la Vierge, sous une tombe de marbre noir,

Antoine Le Clerc de La Forest, l'un des descendants de Jean Le

Clerc, chancelier de France, mort en 1628.

Gui-Aldonce, dit le chevalier Chabot, frère de Henri Chabot, duc

de Rohan, mort en 1646; il n'avoit ni tombe ni épitaphe.

Judith de Mesmes, marquise de Soyecour, morte en 1659; aussi sans

tombe et sans épitaphe.

Le maréchal de Choiseul, mort en 1711.

Dans le choeur de l'église étoient les sépultures de plusieurs

seigneurs et dames de la famille de Mortemart.

De madame de Damas-Thianges, veuve de Louis Conti-Sforce, duc de

Segui, dame d'honneur de la duchesse d'Orléans, morte en 1730.

De Claude-François, comte de Bussi-Lamet, mort en 1730.

Les entrailles du cardinal du Perron, mort en 1618, avoient été

inhumées dans le même lieu.

Dans un caveau sous la chapelle Saint-Joseph, étoient déposés les

corps de huit seigneurs ou dames de la maison d'Aumont, depuis

1615 jusqu'en 1666.

Dans la chapelle des Mortemart, le coeur de Joseph-François de la

Croix, marquis de Castries, gouverneur de Montpellier, etc., mort

en 1728.

La bibliothéque de ce couvent étoit considérable, et son enclos

très-spacieux[699].

[Note 699: La maison et le terrain sont maintenant occupés par

des jardiniers.]

ARC DE TRIOMPHE DE LA BARRIÈRE DU TRÔNE.

À l'extrémité du faubourg Saint-Antoine étoit une place circulaire et

entourée d'arbres, qu'on appeloit _le Trône_. Ce nom lui avoit été

donné parce qu'en 1660 la ville y avoit fait élever un trône magnifique,

sur lequel Louis XIV et Marie-Thérèse d'Autriche se placèrent le 26 août

de la même année, et reçurent l'hommage et le serment de fidélité de

leurs sujets. Pour consacrer la mémoire de cette grande solennité, et

pour donner en même temps à ce prince un témoignage d'amour et de

reconnoissance, les officiers municipaux résolurent de faire élever sur

cette même place un arc de triomphe qui surpassât en grandeur et en

magnificence les plus beaux qui nous soient restés de l'antiquité. Tous

les artistes furent appelés à ce concours mémorable, dans lequel Charles

Perrault eut encore la gloire de l'emporter sur tous ses rivaux. Son

plan ayant été accepté par la ville, la première pierre en fut posée le

6 août 1670, et les constructions s'élevèrent rapidement jusqu'aux

piédestaux des colonnes. Diverses circonstances en ayant arrêté les

travaux, on voulut cependant juger de l'effet général de ce monument, et

l'ordre fut donné de l'exécuter en plâtre sur les constructions déjà

commencées. Il fut, assure-t-on, généralement approuvé des connoisseurs,

malgré les nombreux ennemis de l'architecte. «Cependant, dit Jacques

Blondel, le roi parut si peu sensible à tout ce qu'on faisoit pour lui

dans cette circonstance, que la ville ne jugea pas à propos de pousser

plus loin les marques d'un zèle qui étoit si froidement accueilli. Ce

prince étant mort, le duc d'Orléans, régent du royaume, y prit encore

moins d'intérêt; de sorte qu'en 1716 on se détermina à raser cet

édifice, qui d'ailleurs tomboit en ruine; et, sous l'administration du

duc de Bourbon, on acheva de le détruire jusqu'aux fondements.»

On peut juger, par le dessin que nous en offrons ici, que cet arc de

triomphe étoit digne de l'architecte célèbre auquel nous devons le

péristyle du Louvre. On y retrouve la même élégance, la même richesse et

le même système de composition. Il avoit 146 pieds de largeur, sans

compter la saillie des colonnes des faces latérales, sur cent cinquante

pieds de hauteur y compris l'amortissement. Son ordonnance étoit

composée d'un ordre de colonnes corinthiennes groupées deux à deux, et

dans la même proportion que celles que Perrault avoit employées dans son

péristyle, c'est-à-dire qu'elles étoient élevées d'un module de plus que

l'ordre ne le requiert, afin d'y répandre plus d'élégance. La hauteur de

l'arcade étoit à sa largeur dans la proportion de deux à un, suivant les

principes rigoureux de l'architecture; cependant on a observé qu'en

raison de la plus grande dimension des colonnes, il auroit fallu

peut-être lui donner aussi un peu plus d'élévation. Les portes

latérales, larges seulement de quinze pieds, et dans le même rapport que

la grande arcade, étoient renfermées dans des niches carrées, couronnées

de tables saillantes et rentrantes, que l'on avoit enrichies de

sculptures en bas-reliefs. Entre chaque groupe de colonnes, des

médaillons attachés sur le nu du mur, avec des rubans de sculpture,

offroient les principales actions, les exploits et les conquêtes de

Louis XIV.

Sur l'entablement corinthien régnoit un socle de toute la hauteur de la

corniche, et sur ce socle étoient placés des esclaves et des trophées. À

plomb du nu du mur s'élevoit une espèce d'attique, dont la hauteur,

ainsi que celle des socles, égaloit la moitié de l'élévation des

colonnes, et cet attique, ainsi reculé, laissoit une place convenable

pour la saillie des groupes. Sur l'espace qu'il occupoit au-dessus du

grand entrecolonnement devoit être gravée une inscription dans une table

rentrante; et dans de pareilles tables au-dessus des portes latérales

étoient des bas-reliefs qui désignoient les principales batailles de

Louis XIV, ainsi que l'a pratiqué François Blondel à la porte

Saint-Denis et aux portes Saint-Antoine et Saint-Bernard.

Enfin cet attique, dans toute la largeur du principal avant-corps, étoit

surmonté d'un grand amortissement, orné des armes du roi; et cet

amortissement supportoit le piédestal d'une statue équestre de ce

prince, laquelle terminoit majestueusement cette magnifique

composition[700].

[Note 700: _Voyez_ pl. 127.]

HÔTELS.

ANCIENS HÔTELS DÉTRUITS.

_Hôtel de Rieux_ (Vieille rue du Temple).

Il étoit situé dans cette rue, au coin de celle des Blancs-Manteaux. Le

maréchal Jean II de Rieux et Pierre de Rieux de Rochefort son fils,

également maréchal de France, l'occupoient à la fin du quatorzième et au

commencement du quinzième siècle. Il fut confisqué sur ce dernier par

les Anglais en 1421, passa depuis successivement à plusieurs

particuliers, et enfin dans le siècle dernier à M. Amelot de Biseuil.

Cet hôtel a été remplacé par une maison particulière.

L'assassinat du duc d'Orléans, frère de Charles VI, fut commis justement

vis-à-vis de cet hôtel, et son corps y fut d'abord déposé.

_Hôtel Barbette._

Cet hôtel, sur lequel a été percée la rue qui porte aujourd'hui son

nom, étoit très-vaste, et accompagné d'une culture qui portoit la même

dénomination, et qui l'avoit donnée à une fausse porte située dans la

Vieille rue du Temple, un peu au-dessus des Blancs-Manteaux. La famille

Barbette, à qui il appartenoit dans le principe, étoit très-connue vers

le milieu du treizième siècle[701]; et l'on trouve qu'en 1306, sous le

règne de Philippe-le-Bel, le peuple, mécontent de l'altération et de la

diminution des espèces ordonnée par ce prince, et persuadé que c'étoit

Étienne Barbette, alors maître des monnoies, qui lui en avoit donné le

conseil, se porta en foule à son hôtel, en força les portes et le pilla.

Jean de Montaigu, en étant devenu depuis propriétaire, le vendit en 1403

à Isabelle de Bavière, femme de Charles VI, qui en fit son _petit

séjour_[702]. Cet hôtel passa ensuite dans la maison de Brezé, et ce fut

à titre de femme de Louis de Brezé, comte de Maulevrier, grand-sénéchal

de Normandie, qu'il appartint à Diane de Poitiers, depuis duchesse de

Valentinois. Il fut vendu et démoli après la mort de son mari, arrivée

en 1561.

[Note 701: Sauval, t. I, p. 68.]

[Note 702: Les historiens disent que le duc d'Orléans en

sortoit lorsqu'il fut assassiné.]

_Hôtel du Petit-Musc_ (rue Saint-Antoine).

Louis Ier, duc de Bourbon, ayant acheté cet hôtel en 1312, y joignit un

autre logis nommé la maison du _Pont-Perrin_, et Charles V acheta

ensuite ces deux édifices réunis, pour en agrandir l'hôtel Saint-Paul.

Son successeur le fit rebâtir, et alors il prit le nom d'hôtel

d'Étampes, dit l'hôtel Neuf. Il a été depuis démembré: les religieuses

de la Visitation en occupèrent une partie, et l'autre forma l'hôtel

d'Ormesson, dont nous ne tarderons pas à parler[703].

[Note 703: Tout ce vaste emplacement, depuis la rue

Saint-Antoine jusqu'aux Célestins et à la rivière, étoit

couvert de maisons, cours, jardins, et de vastes hôtels qui

furent presque tous réunis à la maison royale dite l'hôtel

Saint-Paul, et ensuite divisés et vendus comme nous l'avons

dit en parlant de ce célèbre édifice. Cette division a trompé

nos historiens, et les a mis dans le cas ou de confondre ces

différents hôtels, ou de ne pas remarquer que les noms divers

qu'ils ont portés ne doivent souvent s'appliquer qu'à la même

demeure, successivement occupée par divers particuliers. Ainsi

cet hôtel du Petit-Musc a porté successivement les noms

d'hôtel Neuf, d'Étampes, de Bretagne, d'Orange, de

Valentinois, de Boisi, de Langres, du Maine (Mayenne), et

d'Ormesson.]

_Hôtel de Cossé-Brissac_ (même rue).

Cet hôtel étoit situé sur le terrain qu'occupe aujourd'hui l'église des

Filles-de-Sainte-Marie. Sauval l'a confondu avec l'hôtel de Boisi,

ci-devant du Petit-Musc[704].

[Note 704: T. II, p. 126.]

_Hôtel de la Reine_ (entre la rue du Petit-Musc et celle de

Beautreillis).

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 42 / 46 段