Le plan de Saint-Victor, gravé par Dheulland, et celui de Gomboust,

peuvent servir à jeter quelques lumières sur ces récits contradictoires.

Le premier ne nous offre qu'une simple porte, telle qu'on les

construisoit alors, placée entre la rue Jean Beausire et celle des

Tournelles. Le second nous fait voir une porte semblable, située au lieu

même où fut bâtie depuis celle dont nous parlons. Elle est accompagnée

d'un pont jeté sur le fossé, pour communiquer avec le faubourg, et de

retraites en forme de tourelles, comme celles du pont Neuf; au milieu

s'élève une autre porte, ou arc triomphal, que Jaillot présume avoir été

effectivement construit lors de l'entrée de Henri III. Mais il prétend

ensuite, sans en donner aucune preuve, que ce monument n'est pas le même

auquel François Blondel fut chargé d'ajouter de nouveaux ornements,

lorsque, sous le règne de Louis XIV, on eut décidé de faire des

principales portes de la ville autant d'arcs de triomphe destinés à

rappeler les souvenirs de la gloire de ce monarque. Cependant ce célèbre

architecte dit lui-même que celle de Saint-Antoine fut conservée en

partie. «Ce n'est, dit-il, qu'un rhabillage, un rajustement. On a voulu

conserver la vieille porte, parce qu'elle avoit au dehors des figures de

fleuves en bas-reliefs, _faits de la main de l'illustre Goujon_........

Je n'ai point trouvé d'autre expédient plus commode que de joindre deux

autres portes, une à chaque côté de la _vieille_.» Tout nous porte donc

à croire que cet arc de triomphe et l'ancienne porte restaurée par

Blondel ne sont qu'un même monument.

Cette restauration, commencée en 1671, se composa de deux autres portes,

ou ouvertures, que cet architecte ajouta à celle du milieu, et à peu

près dans les mêmes dimensions, ce qui donna au monument entier une

longueur de neuf toises sur sept à huit de hauteur. Il continua de

chaque côté l'ordre dorique qui en faisoit la décoration.

Sur le tympan de la porte du milieu, du côté qui regardoit la ville,

étoient sculptées en bas-relief les armes de France et de Navarre. Les

tympans des deux autres portes offroient la copie d'une médaille frappée

par ordre de la ville à la gloire de Louis XIV. Elle portoit d'un côté

la tête de ce prince, avec cette légende: _Ludovicus magnus, Francorum

et Navarræ rex_. P. P. 1671. De l'autre, une Vertu assise et appuyée sur

un bouclier aux armes de la ville, avec cette autre légende: _Felicitas

publica_. Au-dessus on lisoit _Lutetia_. Dans l'attique étoit un globe

entre deux trophées d'armes, et surmonté d'un soleil, devise du

monarque.

La face du côté du faubourg offroit une décoration beaucoup plus riche.

Elle étoit ornée de refends et d'un grand entablement dorique qui

régnoit sur toute sa largeur. Au-dessus s'élevoit un attique formant une

sorte de piédestal continu, que couronnoient deux obélisques placés à

ses extrémités. Des niches placées entre les pilastres contenoient deux

statues allégoriques, destinées à représenter les suites heureuses de la

paix des Pyrénées; elles étoient de la main de François Anguier.

Au-dessus et de chaque côté étoit un vaisseau semblable à celui que la

ville de Paris porte dans ses armes. Un buste du roi, en bronze, sculpté

par Vanopstal, étoit placé sur une console entre les deux statues; les

armes de France et de Navarre et des trophées surmontoient l'attique du

grand arc, et remplissoient l'intérieur du fronton, sur lequel étoient

encore couchées deux statues représentant la France et l'Espagne qui se

donnoient la main. Enfin l'Hymen s'élevoit au-dessus de toute cette

composition, tenant son flambeau, et sembloit, par son attitude,

approuver et confirmer l'auguste alliance des deux grandes nations.

Toutes ces figures, plus grandes de quatre pieds que le naturel, avoient

été exécutées par le même Vanopstal, et jouissoient de beaucoup

d'estime; mais ce qu'il y avoit de vraiment admirable dans ce monument,

c'étoient les deux figures de fleuves dont nous avons parlé, ouvrages de

Jean Goujon. Elles étoient placées dans les impostes du grand arc,

au-dessous de l'attique, lequel se composoit d'une grande table de

marbre noir ornée d'une inscription[647].

[Note 647: Cette inscription étoit conçue en ces termes:

_Paci, victricibus Ludovici XIV armis, felicibus Annæ

consiliis, augustis M. Theresiæ nuptiis, assiduis Julii

cardinalis Mazarini curis, portæ fundatæ, æternùm firmatæ,

præfectas urbis, ædilesque sacravére._ Anno M.D.C.LX.]

Les deux ouvertures latérales ne furent achevées qu'en 1672, comme il

paroissoit par les inscriptions gravées sur l'attique[648].

[Note 648: La première portoit:

_Ludovico Magno, præfectus et ædiles._ Anno R. S. H. 1672.

On lisoit sur l'autre:

_Quod urbem auxit, ornavit, locupletavit._ P. C.]

La porte Saint-Antoine a été abattue quelques années avant la

révolution. C'étoit un monument de mauvais goût sous le rapport de

l'architecture, et toute l'habileté de Blondel n'avoit pu sauver

l'inconvénient qui résultoit de cette réunion des parties incohérentes

et de constructions ajoutées après coup[649].

[Note 649: _Voyez_ pl. 127.]

LA BASTILLE.

Il n'est personne qui n'ait entendu parler de cette célèbre prison

d'État, qui servit si souvent de texte aux déclamations des sophistes du

dix-huitième siècle, et dont la chute a signalé la plus grande époque de

notre histoire, et peut-être de l'histoire du monde entier. Germain

Brice[650] dit que c'étoit autrefois une des principales portes de la

ville. Il eût été sans doute bien embarrassé s'il eût fallu en apporter

la preuve; car il est certain qu'avant le règne de Charles V les murs de

la ville ne s'étendoient pas jusque là, et il ne l'est pas moins que

cette forteresse ne fut construite que sous le règne de ce prince,

lorsque la guerre avec l'Angleterre eut mis dans la nécessité de

fortifier la ville, et de reculer l'enceinte de Philippe-Auguste. Cette

nouvelle clôture ne se composa d'abord que de fossés et

d'arrière-fossés; mais Charles V, devenu roi en 1364, ayant donné

l'ordre d'élever de nouveaux murs, depuis le bastion de l'arsenal

jusqu'au Louvre, Hugues Aubriot, alors prévôt de Paris, fit construire

la Bastille, non pour servir de porte à la nouvelle enceinte, mais comme

un château destiné à défendre la porte même, et à arrêter les efforts de

l'ennemi.

[Note 650: T. I, p. 159.]

Nos historiens varient sur l'époque à laquelle la construction en fut

commencée, depuis 1369 jusqu'à 1371. Il en est même qui prétendent que

ce château n'a été que réparé par Hugues Aubriot, et qu'il subsistoit

dès le règne du roi Jean, puisqu'il est dit qu'Étienne Marcel, prévôt

des marchands, s'y étant réfugié pour éviter la fureur de la populace,

fut massacré dans son enceinte[651]; mais Jaillot, dont la critique est

si supérieure à tous ces écrivains, donne des preuves du contraire qui

nous semblent décisives, et desquelles il faut conclure avec lui que

Mézerai parle exactement, lorsqu'il dit «qu'en 1369 Hugues Aubriot fit

édifier les tours de la Bastille, près la porte Saint-Antoine, telles

qu'on les voit aujourd'hui[652].»

[Note 651: Le récit de sa mort n'est présenté de cette manière

que par des écrivains qui ont peu d'autorité, tels que Du

Breul, Piganiol, Belle-forêt. Sur les circonstances

authentiques de la mort de ce traître, _voyez_ 1re partie de

ce vol., p. 56.]

[Note 652: Méz., règne de Charles V.]

La Bastille, telle qu'elle étoit avant sa démolition, offroit un vaste

édifice, dont le plan auroit figuré un parallélogramme régulier, si les

deux tours du milieu de la façade qui regardoit le faubourg n'eussent

formé une espèce d'avant-corps. Ces deux tours paroissoient avoir servi

jadis d'entrée à ce château, car on y voyoit encore, dans les derniers

temps, le cintre gothique de la porte murée, les rainures où se

plaçoient les montants du pont-levis, et quelques statues de saints qui

en ornoient la partie supérieure.

Cette forteresse étoit composée de huit grosses tours en pierres de

taille, et jointes les unes aux autres par des massifs égaux en

dimensions. On les nommoit:

_Du côté de la ville._ | _Du côté du faubourg._

|

1º La tour du Puits. | 1º La tour du Coin.

2º ---- de la Liberté. | 2º ---- de la Chapelle.

3º ---- de la Bertaudière. | 3º ---- du Trésor.

4º ---- de la Bassinière. | 4º ---- de la Comté[653].

[Note 653: _Voyez_ pl. 132.]

Elles étoient de forme ronde, et avoient chacune, hors d'oeuvre, huit

toises de diamètre. Les massifs, tant de ces tours que des murs qui les

unissoient, offroient une épaisseur d'environ dix pieds. Le

parallélogramme entier embrassoit une étendue de trente-quatre toises de

long sur dix-huit dans sa plus grande largeur, aussi hors d'oeuvre, et

sans y comprendre la saillie des tours; la hauteur de l'édifice, prise

du sol des deux cours intérieures, étoit de soixante-treize pieds.

Il étoit entouré d'un fossé de six toises de profondeur, et dont la

largeur varioit de dix à quinze toises, suivant les endroits. Ce fossé

étoit bordé d'un mur auquel étoient adossées, dans quelques parties, des

maisons de particuliers. On avoit pratiqué à l'intérieur une banquette

de cinq pieds de large, qu'on appeloit le _chemin des rondes_. Toutes

ces constructions furent achevées en 1383[654].

[Note 654: _Voyez_ pl. 126.]

Depuis, on jugea à propos de l'entourer de fortifications nouvelles,

consistant en une courtine flanquée de bastions, que bordoient de larges

fossés à fond de cuve. Ces constructions, commencées en 1553, étoient

entièrement terminées en 1559. Les propriétaires des maisons de Paris

furent, dit-on, taxés pour cette dépense, depuis 4 livres jusqu'à 24,

suivant le produit qu'ils tiroient de leurs locations. À l'époque de la

révolution on y avoit planté un jardin qui appartenoit au gouverneur.

En 1634 on fit encore de nouvelles réparations à ce château, tant pour

le fortifier que pour en agrandir les dépendances; mais jusque là

l'intérieur n'offroit aucune division, et l'on n'y voyoit qu'une vaste

cour qui régnoit dans toute son étendue.

Ce fut seulement en 1761, sous le règne de Louis XV et sous le ministère

de M. Phelypeaux de Saint-Florentin, qu'on fit élever le bâtiment

moderne, qui servit depuis de logement aux officiers de l'état-major. Ce

bâtiment divisa la cour en deux parties, qui furent appelées, l'une, la

_cour du Puits_, l'autre, la _grande cour_[655].

[Note 655: Voyez pl. 132.]

Destinée d'abord à la défense de la ville de Paris, cette forteresse

servit ensuite de prison aux criminels d'État, et quelquefois de dépôt

au trésor de nos rois. Les mémoires du règne de Henri IV nous apprennent

que ce prince y faisoit mettre ses épargnes en réserve, et qu'à sa mort

on y trouva une somme de 36 millions.

On arrivoit à la Bastille par une première porte, ouverte à l'extrémité

de la rue Saint-Antoine; à droite étoient des casernes d'invalides. On

voyoit plus loin une petite place, vis-à-vis de laquelle étoit située, à

gauche, la première porte d'entrée du château. Cette porte étoit

défendue par un pont-levis appelé le _pont-levis de l'avancé_; elle

introduisoit dans la cour du gouverneur, bordée à droite par l'hôtel du

gouvernement, au fond par une terrasse qui dominoit les fossés de la

ville; à gauche étoient les fossés de la Bastille et le pont qui

conduisoit dans la forteresse même. Au bout de ce pont, construit en

pierres, on trouvoit deux ponts-levis, l'un pour les gens de pied,

l'autre pour les voitures. On parvenoit ensuite, à travers une voûte

sombre et gothique, dans la grande cour dont nous avons déjà donné la

description.

Autrefois la Bastille et l'Arsenal ne formoient qu'un même gouvernement.

M. de Sully les réunissoit tous les deux: depuis ils furent séparés. À

l'époque de la révolution, cette forteresse, placée dans le département

du ministre de Paris, étoit administrée par un gouverneur et trois

autres officiers supérieurs, sous lesquels deux capitaines commandoient

une escouade de quatre-vingt-deux invalides. Telle étoit la troupe

formidable que cent mille patriotes eurent la gloire de vaincre, et dont

la défaite leur valut le titre pompeux de _vainqueurs de la

Bastille_[656].

[Note 656: Personne n'ignore à quelle époque la Bastille a été

abattue. Cent mille bastilles s'élevèrent aussitôt dans tous

les coins de la France; et il n'y eut presque pas de famille,

dans toutes les classes de la société, qui n'y comptât des

prisonniers.]

_Magasin d'armes._

En face des ponts-levis de la Bastille étoient de grandes salles,

formant magasin, où l'on avoit rassemblé des armes de toute espèce, au

nombre d'environ trente mille pièces, qui toutes étoient rangées avec

beaucoup d'ordre, et entretenues avec le plus grand soin.

HÔPITAL ROYAL DES QUINZE-VINGTS.

Nous avons déjà dit, en parlant de la place Vendôme[657], qu'en 1699 le

roi céda à la ville l'emplacement et les matériaux qu'il avoit achetés

pour la construction de cette place, sous diverses conditions, entre

lesquelles étoit celle de faire bâtir au faubourg Saint-Antoine un hôtel

et des écuries pour la seconde compagnie des mousquetaires, dits

_mousquetaires noirs_. La ville mit tant de zèle et d'exactitude à

remplir ses engagements, que cet édifice, l'un des plus vastes de Paris,

et dans lequel peuvent être logées mille à douze cents personnes avec

toutes les commodités nécessaires, fut achevé dès l'année 1701.

[Note 657: _Voy._ t. Ier, p. 977, 2e partie.]

Les mousquetaires noirs y furent établis; et les choses restèrent en cet

état jusqu'en 1780, que le roi, sur la demande du cardinal de Rohan,

ordonna que les Quinze-Vingts, qui, à cette époque, occupoient encore

leur première demeure, rue Saint-Honoré, seroient transférés dans cette

maison. Cette translation fut faite d'après un plan que cette éminence

avoit présenté au monarque, et dont l'objet principal étoit de créer de

nouvelles places pour les pauvres aveugles. Au moyen du nouveau

réglement, adopté le 14 mars 1783, cet hôpital, qui n'avoit été fondé

que pour trois cents aveugles, dont le nombre même n'avoit jamais été

complet, put recevoir dans son sein environ huit cents de ces

infortunés, avec des avantages nouveaux et des douceurs dans leur

traitement qu'ils n'avoient point encore éprouvées.

Le maison des Quinze-Vingts étoit administrée par sept gouverneurs, à la

nomination du grand aumônier. Ces gouverneurs tenaient des chapitres,

auxquels le maître, le ministre et douze frères avoient le droit

d'assister. On y délibéroit sur tout ce qui concernoit la régie et

l'administration. Les jugements de ce chapitre ressortissoient

directement au parlement.

L'église de cette maison étoit ornée de quelques tableaux représentant

différents sujets tirés de la vie de saint Louis. Elle étoit desservie

par huit ecclésiastiques, également à la nomination du grand

aumônier[658].

[Note 658: Cet hôpital existe, et n'a point changé de

destination.]

LES RELIGIEUSES ANGLOISES,

AUTREMENT DITES DE LA CONCEPTION.

Presque tous les historiens de Paris se sont trompés sur l'origine de

cette maison, parce qu'ils ont confondu ensemble deux établissements

différents de religieuses angloises[659].

[Note 659: Les Angloises qui ont causé cette erreur étoient

des chanoinesses régulières, réformées, de l'ordre de

Saint-Augustin, qui avoient obtenu, en 1633, la permission de

s'établir dans la ville ou dans les faubourgs de Paris. Elles

se fixèrent effectivement près des fossés Saint-Victor, sous

la direction de la soeur Marie _Tresdurai_. Quoique, aux

termes des lettres-patentes qui leur avoient été accordées,

elles n'eussent pas été autorisées à créer un second

établissement, cependant leur supérieure imagina de faire,

dans la rue de Charenton, l'acquisition d'une maison et d'un

jardin; puis, ayant fait approuver ce nouveau monastère, elle

s'y transporta avec sa communauté. Mais comme il ne se

présentoit pas, pour la profession, autant de sujets qu'elle

l'avoit espéré, cette dame prit le parti de ramener son

troupeau à l'ancien couvent, et céda celui-ci, en 1660, aux

Angloises du tiers-ordre dont nous parlons.]

Jaillot est le seul qui, avec sa critique ordinaire, ait rassemblé des

matériaux exacts à ce sujet; et son autorité, toujours si considérable

dans tout ce qui tient aux antiquités de cette ville, l'est d'autant

plus dans cette circonstance qu'elle est appuyée sur un manuscrit qui

lui avoit été communiqué par les religieuses mêmes de ce couvent.

«Ces religieuses, dit-il, sont du tiers-ordre de Saint-François; elles

étoient primitivement établies à Nieuport. Les malheurs de la guerre, et

les dangers auxquels elle expose, les obligèrent de se rendre à Paris

sous la conduite de la dame Jernigan leur abbesse. En 1658 on leur

procura une maison au faubourg Saint-Jacques. Deux ans après elles

firent l'acquisition d'une maison et d'un jardin rue de Charenton, et

l'année suivante elles obtinrent du souverain pontife Alexandre VII une

bulle qui leur permettoit de prendre l'institut de l'ordre de la

Conception. Cet établissement fut confirmé par lettres-patentes en 1670.

Madame la chancelière Le Tellier posa la première pierre de leur église

le 2 juin 1672, et la chapelle fut bénite sous l'invocation de sainte

Anne; mais en 1676 madame de Cléveland fit construire celle qu'on voit

encore aujourd'hui. Elle en posa la première pierre le 13 novembre

1679.» Sauval[660] dit que cette église fut dédiée sous le nom de sainte

Anne; mais le mémoire manuscrit qui étoit entre les mains de Jaillot

déclaroit expressément que cette église n'avoit point été dédiée.

[Note 660: T. Ier, p. 652.]

La supérieure de ce couvent étoit triennale, et portoit le nom

d'abbesse, suivant l'usage reçu dans l'ordre de Saint-François. Le

monastère étoit appelé _Bethléem_[661].

[Note 661: Ces bâtiments sont occupés aujourd'hui par des

religieux qui tiennent une maison d'éducation.]

L'HÔPITAL DES ENFANTS-TROUVÉS.

Il est inutile de répéter ce que nous avons dit au sujet des deux

établissements destinés aux enfants trouvés[662]. Nous ferons seulement

observer que celui-ci fut construit en 1669, et non en 1677, comme

l'avance l'abbé Lebeuf[663]. Ce qui a pu l'induire en erreur, c'est

qu'effectivement la première pierre de l'église fut posée par la reine

Marie-Thérèse d'Autriche en 1676; mais il est certain que les autres

bâtiments existoient déjà à cette époque. Élisabeth Luillier, femme du

chancelier d'Aligre, et le président de Berci, donnèrent chacun 20,000

liv. pour cet établissement. Cette dame l'affectionna même à un tel

point qu'elle jugea à propos de s'y retirer après la mort de son époux,

et y fit construire une chapelle où elle a été inhumée. L'église de cet

hôpital a été dédiée sous l'invocation de saint Louis.

[Note 662: _Voyez_ t. Ier, p. 384, 1re partie.]

[Note 663: T. II, p. 539.]

La distribution de cet hôpital étoit heureuse; les classes et les

dortoirs étoient bien entretenus. Les soeurs de la Charité, qui

dirigeoient l'éducation des orphelins avec un zèle et une vigilance

au-dessus de tout éloge, faisoient apprendre la broderie aux jeunes

filles et le tricot aux garçons, jusqu'à ce qu'ils eussent fait leur

première communion: alors on les mettoit en métier[664].

[Note 664: Cet hôpital existe encore sous le même nom et avec

la même destination.]

CURIOSITÉS.

Sur le maître-autel de l'église, dont l'architecture étoit

très-simple, on voyoit un tableau représentant Jésus-Christ qui

appelle à lui les petits enfants et les bénit, par _La Fosse_.

_Maison de la Providence._

Près de la rue Saint-Nicolas, un ecclésiastique nommé Barberé avoit

établi, sous le nom de _la Providence_, une maison destinée au même

usage. L'utilité de cet établissement ayant été constatée par une

expérience de douze années, l'archevêque de Paris le confirma en 1648,

et la ville y donna son consentement en 1651. En 1775 il n'existoit plus

depuis long-temps, sans que nous ayons pu découvrir les motifs qui

l'avoient fait supprimer.

LES RELIGIEUSES ANNONCIADES DU SAINT-ESPRIT.

Cet ordre doit sa naissance à Jeanne de Valois, cette malheureuse épouse

de Louis XII, que la politique et l'amour firent descendre d'un trône

qu'elle eût mérité plus qu'une autre de posséder, s'il eût été le prix

de la vertu la plus pure. Forcée de céder la place à son heureuse

rivale, Anne de Bretagne, Jeanne se retira à Bourges, capitale du duché

de Berri, qu'on lui avoit abandonnée; et ce fut dans cette ville qu'elle

institua, en 1500, l'ordre de _la bienheureuse vierge Marie_, dit _de

l'Annonciade_, ou _des dix vertus_ de la Sainte-Vierge. Elle le mit sous

la conduite des religieux de Saint-François de l'Observance. Il fut

approuvé par Alexandre VI le 14 février 1501, et confirmé depuis par

Léon X en 1514 et 1517[665].

[Note 665: Hist. des ordr. relig., t. VII, p. 345 et 349.]

En lisant tous nos historiens, Jaillot excepté, on ne sait à quoi s'en

tenir sur l'établissement de ces religieuses à Paris. Sauval[666] fait

mention de deux couvents d'Annonciades à Popincourt, l'un établi en

1636, l'autre en 1654: Piganiol adopte ces deux dates[667]; l'abbé

Lebeuf, Lacaille et Robert ne parlent que de la dernière.

[Note 666: T. Ier, p. 655.]

[Note 667: T. V, p. 105.]

Ces contradictions viennent de ce qu'on a confondu ensemble les divers

établissements des Annonciades, erreur qu'il étoit d'ailleurs facile de

commettre, en ce qu'ils ont été presque tous formés à la même époque.

Quoique celui-ci soit le seul qui ait subsisté jusque dans les derniers

temps, nous croyons devoir parler de tous, et raconter les faits tels

que Jaillot les a rétablis.

Ce judicieux critique trouve qu'il y a eu à Paris trois établissements

d'Annonciades, et une congrégation du même nom. Celle-ci, formée dans le

diocèse de Troyes, par dame Marie d'Abra de Raconis, fut transférée à

Paris en 1628, rue Cassette. Cet institut _des soeurs de la Congrégation

de Notre-Dame de l'Annonciade_ ne subsista pas long-temps.

Des trois couvents de l'Annonciade, le premier est celui des

_Annonciades du Saint-Sacrement de saint Nicolas de Lorraine_, que les

désastres de la guerre et l'incendie du bourg qu'elles habitoient

obligèrent de venir chercher un asile à Paris. Logées d'abord dans une

maison qu'elles avoient louée rue du Colombier, elles obtinrent, le 15

juin 1636, un brevet de l'abbé de Saint-Germain, et des lettres-patentes

du mois d'août de la même année, en vertu desquelles elles formèrent un

établissement rue du Bac, à l'endroit qu'occupèrent depuis les

religieuses de la Conception, ou Récollettes. Deux ans après elles

furent transférées rue de Vaugirard; mais la maison qu'elles occupoient

fut vendue, en 1656, par décret; et elles furent remplacées par quelques

religieuses de l'Assomption, dont nous aurons occasion de parler par la

suite.

Le second établissement des Annonciades fut fait presque en même temps

que le premier. Les titres de l'abbaye de Saint-Germain, qui ont fourni

des éclaircissements sur celui dont nous venons de parler, font aussi

connoître que dès le 1er avril 1636 il vint de Bourges d'autres

religieuses Annonciades, qui sollicitèrent également la permission de se

fixer à Paris. Sur le consentement qu'elles en obtinrent, l'année

suivante, de l'abbé de ce monastère, elles choisirent une maison rue

des Saints-Pères, entre la rue de Grenelle et la rue Taranne, et ce fut

là qu'elles se logèrent d'abord. Une dotation de 2,000 liv. de rente que

leur fit Monsieur, frère unique du roi, leur donna le moyen d'obtenir,

en cette même année 1637, des lettres-patentes, et leur installation par

l'official de Saint-Germain-des-Prés. Le 15 octobre 1640, elles

présentèrent requête pour être transférées dans un hôtel, rue de Sèvres,

près les Petites-Maisons. Ce nouveau couvent, bâti sous le nom des

_Annonciades des dix vertus_, fut bénit le 20 du même mois, en présence

de mademoiselle de Bourbon, fondatrice principale, de la princesse de

Condé, etc. Il ne subsista toutefois que jusqu'en 1654. Ces religieuses

se virent forcées de l'abandonner à leurs créanciers, et il fut acquis

par celles de l'Abbaye-aux-Bois, qui l'occupèrent jusqu'au moment de la

révolution.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 40 / 46 段