Elle tomba, et ce n'est point exagérer que de dire que l'univers entier

fut ébranlé de sa chute. Avec cette sainte société tomba la dernière

digue qui arrêtoit encore le génie du mal: à peine eut-elle été

renversée, qu'il étendit partout ses ravages, ne rencontrant plus que de

foibles obstacles et des efforts languissants, comme si l'esprit de vie

qui jusqu'alors avoit animé les états chrétiens se fût tout à coup

retiré d'eux. Mais n'anticipons point ici sur les événements: ces

tristes récits trouveront leur place au milieu de ceux qui doivent

terminer cette histoire, et seront alors mieux compris.

Les jésuites, quoique nés pour ainsi dire en France, y furent reçus plus

tard que partout ailleurs. Ils y revenoient, descendant des Alpes et des

Pyrénées, présentant un institut qui n'avoit point de modèle parmi les

ordres religieux; et les préjugés déplorables élevés dès lors contre ce

que l'on appeloit et ce qu'on appelle si déraisonnablement encore

l'_ultramontanisme_, inquiétoient à leur égard des esprits qui, par

cette incurable contradiction que déjà nous avons signalée,

s'effrayoient en même temps des doctrines et des progrès des novateurs.

Le premier mouvement du clergé de France fut donc de repousser la

société de Jésus; mais enfin ce clergé, quelles que fussent son

opposition contre la cour de Rome, et tant d'autres prétentions

singulières que rien ne peut ni expliquer ni justifier, n'en étoit pas

moins catholique de bonne foi; et ses objections contre les jésuites

n'ayant aucun motif solide et qui pût même soutenir le moindre examen,

il finit par les reconnoître, par les recevoir dans son sein; et même il

les dédommagea depuis par d'éclatants témoignages d'estime et de

bienveillance, de l'injustice et de la dureté de ses premiers refus.

Toutefois les jésuites n'avoient point encore de maison professe à Paris

en 1580. Le 12 janvier de cette même année, le cardinal de Bourbon,

voulant _leur fonder et établir une maison_ de ce genre, leur donna un

grand hôtel situé rue Saint-Antoine, qu'il avoit acquis, peu de temps

auparavant, de Magdeleine de Savoie, duchesse de Montmorenci. Cet

édifice, qui appartenoit à cette famille depuis le commencement du

seizième siècle, avoit successivement porté les noms d'hôtel de Rochepot

et de Damville. On y construisit sur-le-champ une petite église ou

chapelle, qui, dès l'année 1582, avoit reçu, ainsi que la maison, le nom

de Saint-Louis. Mais celle-ci fut considérablement agrandie par

plusieurs acquisitions que ces religieux firent sous le règne de Louis

XIII, et l'église fut peu après entièrement rebâtie par les ordres de ce

prince, qui en posa la première pierre en 1627. Le portail, élevé en

1634, aux frais du cardinal de Richelieu, est décoré de trois ordres

d'architecture élevés l'un sur l'autre, deux corinthiens et un

composite. Le tout fut achevé en 1641, et l'église dédiée seulement en

1676.

Il y a long-temps que ce morceau d'architecture a été jugé comme une

composition bizarre, chargée de beaucoup trop de sculptures, d'un style

pesant, et n'offrant, dans cette profusion de richesses, qu'une

confusion désagréable. Quoiqu'une partie de ces sculptures aient disparu

pendant la révolution, il en reste cependant encore assez pour attester

le mauvais goût de l'ancienne décoration, qui, associée avec une

multitude de colonnes engagées et de profils de frontons, de tables

saillantes et d'enroulements, déplaît même à l'oeil le moins

exercé[589]. Le père François Derrand, jésuite, en fut l'architecte, et

ne soutint pas, en cette occasion, la réputation qu'il s'étoit acquise.

[Note 589: _Voyez_ pl. 121.]

L'église est en forme de croix romaine avec un dôme sur pendentifs, au

centre de la croisée. Au pourtour sont plusieurs chapelles au-dessus

desquelles règne une galerie voûtée. Une balustrade en fer s'étend dans

toute la longueur de la grande corniche[590].

[Note 590: _Voyez_ pl. 122.]

À la richesse des ornements, l'intérieur de cette basilique réunissoit

celle des matières: les marbres, les bronzes, l'argent, la dorure

éclatoient de tous côtés dans la décoration du maître-autel et des

chapelles latérales; on y voyoit en outre un grand nombre de monuments

des arts extrêmement précieux; en un mot, il étoit peu d'églises à Paris

aussi dignes d'attirer l'attention des curieux, et que les étrangers

visitassent avec plus d'empressement.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES JÉSUITES.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, saint Louis, par _Vouet_.

Dans la chapelle de la Vierge, l'Assomption, par _Taraval_.

Dans la croisée quatre grands tableaux, avec des bordures en

marbre noir, par _Vouet_.

Dans une salle de la maison, la rencontre de Jacob et d'Ésaü, par

_André del Sarte_.

La manne dans le désert, par le même.

Moïse frappant le rocher, par le même.

Les adieux de saint Pierre et de saint Paul, par _Dominique

Passignano_.

Une Descente de Croix, par _Quintin-Messis_.

Une Nativité, par _Annibal Carrache_.

La Résurrection du Lazare, par _Sébastien del Piombo_.

Jésus-Christ au jardin des Olives, par _Albert Durer_.

Dans une autre salle plus élevée, un Christ couronné d'épines,

par _le Titien_.

Saint Jean prêchant dans le désert, par _l'Albane_.

Saint Praxède recueillant le sang des martyrs, de l'école des

_Carrache_.

Tomiris, par _le Brun_.

Louis XIV à cheval, par _Vander-Meulen_.

Une sainte Face, par _le Brun_.

Dans une salle à droite du jardin, les portraits des généraux de

l'ordre, et trois paysages de _Patel_.

Dans un salon, sur la gauche du jardin, l'Apothéose de saint

Louis, par _Vouet_.

Une Vierge et l'Enfant Jésus, par _la Hyre_.

Saint Roch guérissant les pestiférés, esquisse du _Tintoret_.

Les douze mois de l'année en douze tableaux, par _Patel_.

Dans le réfectoire, une Annonciation, par _Philippe de

Champagne_.

La Visitation, par _Étienne Jeaurat_.

La Transfiguration, copie de Raphaël.

SCULPTURES.

Derrière le maître-autel, du côté du choeur des religieux, un

bas-relief en bronze, ouvrage de _Germain Pilon_, représentant

une Descente de croix.

Dans la chapelle de la Vierge, un groupe représentant la Religion

qui instruit un Américain, par _Adam cadet_.

Un autre groupe offrant un ange qui foudroie l'Idolâtrie, par

_Vinache_.

TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

Dans les deux chapelles placées à droite et à gauche du

maître-autel, quatre anges d'argent, avec des draperies en

vermeil, soutenoient les coeurs de Louis XIII et de Louis XIV,

lesquels avoient été déposés dans cette église. Ces deux

morceaux, aussi précieux par l'art que par la matière, étoient de

_Sarrazin_ et de _Coustou jeune_[591]. Les jambages des arcs

étoient chargés de bas-reliefs également exécutés par ces deux

habiles sculpteurs, et l'on y lisoit plusieurs inscriptions.

[Note 591: Ces monuments n'avoient point été déposés au Musée

des Petits-Augustins; ils auront sans doute été détruits

pendant le règne de la terreur; et le métal dont ils étoient

formés étoit une proie bien faite pour tenter la cupidité des

brigands révolutionnaires.]

Dans la chapelle dite de Saint-Ignace, à gauche de la croisée,

s'élevoit un mausolée imposant par sa masse, consacré à la

mémoire de Henri, prince de Condé, et père du grand Condé, par le

président Perrault, secrétaire de ses commandements. Les figures,

bas-reliefs et autres ornements en avoient été jetés en bronze

par _Perlan_, sur les modèles de _Sarrasin_[592]. Le coeur de ce

prince avoit été déposé dans cette chapelle, ainsi que ceux du

grand Condé son fils, mort en 1686, de Henri-Jules de Condé, mort

en 1709, et de Louis, duc de Bourbon, chef de la branche de

Bourbon-Condé, mort en 1710.

[Note 592: Ce monument, qui avoit été transporté au musée des

Petits-Augustins, est composé de quatre statues de bronze de

grandeur naturelle, représentant des Vertus assises sur des

piédestaux de marbre noir, et environnées des symboles qui les

caractérisent. Plusieurs des bas-reliefs offrent des

allégories qui rappellent les principales actions du prince;

et deux anges, placés un peu plus bas que les Vertus,

soutiennent, l'un son épée, l'autre une table sur laquelle est

gravée une inscription.

Tous les historiens de Paris ont parlé de ce monument avec la

plus vive admiration; il a encore été vanté dernièrement avec

une sorte d'enthousiasme par un auteur[592-A] qui devoit

s'entendre aux arts; et l'on prétend que Le Bernin le

regardoit comme un des chefs-d'oeuvre les plus excellents de

la sculpture françoise. Nous avouons que de tels jugements

nous confondent: si l'on en excepte les bas-reliefs et l'ange

qui soutient l'écusson, dans lesquels on retrouve le style de

Sarrazin, les autres figures nous semblent d'une conception si

médiocre, d'un dessin si faux, si mesquin, si maniéré, que

nous serions tenté de croire qu'il y a ici quelque grande

erreur, et que c'est faussement qu'on les a attribuées à cet

habile sculpteur. On ne faisoit pas plus mal dans l'école

dégénérée du dix-huitième siècle.]

[Note 592-A: M. Legrand, architecte.]

Sur la clef de l'arc étoit un ange soutenant un coeur, avec

plusieurs autres accessoires, le tout en bronze doré, par

_Vanclève_.

De l'autre côté de la nef on trouvoit dans une chapelle plusieurs

monuments qui appartenoient à la maison de La Tour-Bouillon. Des

urnes de marbre blanc y renfermoient les coeurs de Marie-Anne de

Mancini, duchesse de Bouillon; de Louis de Latour, prince de

Turenne, mort en 1692, à la bataille de Steinkerque; et de

Maurice-Emmanuel de La Tour-d'Auvergne, mort en 1731. Au milieu,

sur une pierre carrée, on lisoit l'épitaphe d'Élisabeth de La

Tour d'Auvergne, morte en 1725.

Sous le milieu de l'église, dans un caveau voûté qui servoit de

sépulture aux religieux de la maison, avoient été inhumés:

Louis de Bourgogne, seigneur de Mautour, mort en 1656.

Daniel Huet, le savant évêque d'Avranches, qui passa les vingt

dernières années de sa vie dans cette maison, et y mourut en

1721.

La bibliothéque de ces pères, très-nombreuse et composée de livres du

meilleur choix, avoit été formée 1º d'un fonds donné par le cardinal de

Bourbon; 2º du don que Gilles Ménage, l'un des plus savants hommes de

son siècle, leur fit de la sienne en 1692; 3º de la bibliothéque de

l'évêque d'Avranches, M. Huet, que ce prélat leur légua également par

son testament.

Ils possédoient aussi un cabinet de médailles très-curieux, enrichi

successivement par les PP. La Chaise et Chamillart. Enfin leur trésor

étoit rempli d'une quantité prodigieuse de chandeliers, candélabres,

girandoles, vases, lampes, reliquaires d'argent ou de vermeil, soleils

enrichis de diamants d'un prix très-considérable, ornements d'église

brodés en perles, en or, en argent, etc.[593].

[Note 593: L'église a été rendue au culte.]

BIBLIOTHÉQUE DE LA VILLE.

Cette bibliothéque, léguée au corps municipal de Paris par M. Morian,

avocat et procureur du roi et de la ville, fut rendue publique en 1763,

suivant la volonté du testateur. Transportée en 1773 de l'hôtel de

Lamoignon à l'ancienne maison professe des jésuites, elle y fut placée

dans la même galerie qu'occupoit déjà la bibliothéque de ces pères. Le

plafond de cette galerie, ainsi que celui de l'escalier qui y

conduisoit, avoient été peints par _Gio Ghiardini_, peintre italien.

On y voyoit en outre:

Un grand tableau, sujet allégorique de la Paix, par _Hallé_.

Le buste en bronze de l'évêque de Callinique. Au bas du socle qui

le soutenoit étoit une figure de la Charité entourée d'enfants.

Le tout avoit été exécuté par M. Gois, sculpteur du roi.

LES CHANOINES RÉGULIERS DE SAINTE-CATHERINE DU VAL-DES-ÉCOLIERS.

Cette congrégation commença en 1201, et voici quelle en fut l'origine.

Quatre professeurs célèbres[594] de l'université de Paris, préférant la

solitude au monde, et la vie obscure et contemplative à la réputation

que leurs lumières et leurs talents leur avoient acquise, se retirèrent

dans une vallée déserte de la Champagne, au diocèse de Langres. Hilduin

de Vandoeuvre, alors évêque de cette ville, leur permit de bâtir dans ce

lieu des cellules et un oratoire. Attirés par le bruit de leurs vertus,

quelques écoliers abandonnèrent les universités, se rendirent dans cette

solitude, et s'associèrent à leurs austérités. Ce fut cette réunion de

jeunes disciples qui fit donner à la nouvelle congrégation le nom

d'_ordre du Val-des-Écoliers_: ils y joignirent peu après celui de

sainte Catherine, qu'ils choisirent pour leur patronne.

[Note 594: L'histoire les nomme Guillaume dit l'Anglois,

Richard de Narcey, Évrard et Manassès.]

Guillaume de Joinville, ayant succédé à Hilduin dans l'épiscopat de

Langres, se déclara le protecteur des _écoliers du Val_, et leur donna,

en 1212[595], la vallée qu'ils habitoient, appelée _vallis Barbillorum_.

Il y ajouta une chapelle qu'il avoit fondée dans ce même lieu, dix

livres de rente, dix muids de vin et dix setiers de blé par an. Des

lettres qu'il leur accorda la même année constatèrent cette donation,

laquelle fut confirmée en 1218 par le chapitre de Langres[596]. Ce sont

sans doute ces lettres qui ont fait penser au savant abbé de Longuerue

que cet ordre n'avoit été fondé qu'en 1212[597].

[Note 595: _Gall. Christ._, t. IV, _instr. col._, 199.]

[Note 596: _Ibid._, col. 202.]

[Note 597: Descript. de la France, 1re part., p. 38. La

Chronique d'Albéric ne place aussi l'origine de ce couvent

qu'en 1212, et sans doute par la même erreur. L'historien de

la ville de Paris, qui en fixe l'époque en 1201, ne parle

cependant de cet établissement que comme s'il n'eût été formé

qu'en 1207, par la donation que leur fit en ce temps Guillaume

de Joinville. Ces deux dates sont fausses: la donation ne fut

faite, ainsi que nous l'avons dit, qu'en 1212, ce qui est

parfaitement prouvé par la chronique d'Albéric, qui dit que

Joinville procura cet établissement aux écoliers du Val, la

troisième année de son épiscopat; or, Joinville n'étoit pas

évêque en 1207.]

On voit par le réglement que le même Guillaume de Joinville fit pour cet

ordre en 1215, que les religieux qui le composoient s'étoient soumis à

la règle de saint Augustin, telle qu'elle étoit observée par les

chanoines de Saint-Victor. Quatre ans après, en 1219, il fut approuvé

par le pape Honorius; et dès lors son accroissement devint si rapide

que, suivant la Chronique d'Albéric, il possédoit déjà seize prieurés

dans les diverses provinces de la France.

Le nombre des écoliers qui se rendoient au prieuré de Sainte-Catherine

du Val s'augmentant sans cesse, et les incommodités de leur

habitation[598] se faisant sentir de jour en jour davantage, ces

religieux formèrent le projet de s'en procurer une plus supportable.

Robert de Torotte, évêque de Langres, instruit de leur intention, les

transféra, en 1234, dans une autre vallée, sur la rive opposée de la

Marne. Ce prélat leur donna en même temps une partie d'un bois qu'on

nommoit _Valedom_, et toute la vallée des deux côtés depuis Chamarande

jusqu'au lieu dit _les Vannes_. C'est là qu'ils élevèrent le couvent et

l'église qui subsistoient encore au commencement de la révolution. Ce

prélat, du consentement de son chapitre, exempta ce monastère de la

juridiction épiscopale, et Paul III, par sa bulle du 13 mai 1559,

l'érigea en abbaye. Leur ancienne maison existoit encore à la fin du

dernier siècle, et s'appeloit _le Vieux Val_.

[Note 598: Ils se trouvoient, dans la vallée, exposés à la

chute des pierres qui se détachoient des rochers dont la

maison étoit environnée, aux pluies, à des neiges abondantes,

dont la fonte occasionnoit des inondations qui leur faisoient

craindre d'être submergés.]

Cependant, dès le commencement du règne de saint Louis, les chanoines du

Val, considérant l'avantage qu'il y auroit pour eux de procurer aux

jeunes gens de leur ordre les moyens de se livrer aux études, et

d'acquérir dans les lettres des lumières qui étoient alors un si grand

titre de recommandation, pensèrent à se procurer un établissement à

Paris. Jean de Milli, chevalier et trésorier du Temple, instruit de leur

intention, engagea un bourgeois de cette ville, nommé Nicolas Giboin, à

leur faire présent de trois arpents de terre dont il étoit propriétaire

près de la porte _Baudoyer_. Cette donation, faite en 1228, et confirmée

la même année par Henri de Dreux, archevêque de Reims, fut suivie de

celle d'un champ contigu que Pierre _de Brenne_ (Braine ou Brienne)

leur céda dans le même temps. Ce champ étoit cultivé, et c'est là ce qui

fit donner aux nouveaux propriétaires le nom de chanoines de la

_Couture_ ou _Culture_.

Une circonstance ne tarda pas à contribuer très-efficacement à la

fortune du nouvel établissement, et ce fut l'exécution d'un voeu fait

long-temps auparavant par les sergents d'armes qui composoient alors la

garde de nos rois. Institués par Philippe-Auguste, ils avoient

accompagné ce prince à la bataille de Bouvines; et, dans le moment le

plus critique de cette journée mémorable, frappés de terreur à la vue

des dangers extrêmes qu'il y couroit, ils avoient imploré le secours du

ciel, et promis de faire bâtir une église, si leur vaillant monarque

triomphoit de ses ennemis. Soit qu'il leur fût arrivé de négliger, après

la victoire, l'accomplissement de ce voeu, soit qu'en effet ils

n'eussent pu se procurer, sous ce règne et sous le suivant, les moyens

de l'accomplir, ce qui semble plus probable, ce ne fut que sous la

régence de la reine Blanche qu'ils songèrent à l'exécuter, parce que la

piété de cette princesse et celle du jeune roi son fils leur firent

espérer d'en obtenir les secours qui leur étoient nécessaires. La

conjoncture parut favorable pour consolider l'établissement des

chanoines du Val-des-Écoliers. Il fut donc décidé que la nouvelle

église, vouée par les sergents d'armes, seroit bâtie[599] sur le terrain

que Giboin avoit donné à ces chanoines, et qu'ils en auroient

l'administration. Guillaume d'Auvergne, alors évêque de Paris, parut

d'abord vouloir mettre quelques obstacles à ces dispositions; mais il

les leva lui-même bientôt après par le consentement qu'il y donna au

mois d'octobre 1229. On peut même inférer des lettres qu'il fit expédier

à ce sujet, qu'avant cette époque les chanoines avoient déjà une église,

ou du moins qu'on l'avoit commencée: _Servientes.... unam fabricaverunt

ecclesiam ad opus dictorum fratrum_[600].

[Note 599: La fondation de cette église étoit gravée sur deux

pierres du portail: l'une représentoit saint Louis, gravé en

creux entre deux archers de sa garde; l'autre les effigies

d'un chanoine régulier du Val-des-Écoliers, revêtu de sa

chape, et ayant aussi à ses côtés deux archers armés de pied

en cap. Sur la première de ces pierres on lisoit cette

inscription:

À la prière des sergents d'armes, monsieur saint Louis

fonda cette église, et y mit la première pierre; et fut

pour la joye de la victoire qui fut au pont de Bouvines,

l'an 1214.

Sur l'autre pierre on lisoit:

Les sergents d'armes pour le temps gardoient ledit pont,

et vouèrent que si Dieu leur donnoit victoire, ils

fonderoient une église de Sainte-Catherine, et ainsi

soit-il.]

[Note 600: Jaillot apporte une foule de preuves qui confirment

cette opinion. «Il n'est guère possible de douter, dit-il, que

ces chanoines n'eussent commencé leur église avant cette

époque, puisque le nécrologe de cette maison assure que ce

bâtiment fut achevé en 1229. _Ecclesia.... fundata et perfecta

fuit in opere suo anno Domini_ 1229. Germain Brice dit qu'elle

ne fut bâtie qu'en 1234: son opinion seroit-elle fondée sur

les doutes des nouveaux auteurs du _Gallia Christiana_, qui ne

croient pas que ce bâtiment ait été sitôt achevé: 1º parce que

dans le nombre de ceux qui ont contribué aux frais de la

construction est nommé Geoffroi, évêque du Mans, qui ne fut

pourvu de cet évêché qu'en 1234; 2º parce que le Nécrologe

déjà cité porte que saint Louis mit la première pierre à cette

église, après le consentement de l'évêque, donné au mois

d'octobre 1229, et que l'espace de temps qui restoit à écouler

de cette année n'étoit pas assez long pour cette

construction?»

Jaillot répond à ces objections que, lorsque l'on dit que

saint Louis mit la première pierre au mois d'octobre 1229,

cela ne doit pas s'entendre strictement de la première pose

dans les fondements: le bâtiment pouvoit être dès lors élevé à

une certaine hauteur lorsque ce prince fit cette cérémonie. On

en peut citer un exemple dans l'église de Sainte-Geneviève,

commencée le 1er août 1758, et dont le roi ne posa la première

pierre que le 6 septembre 1764.

«En second lieu, dit encore Jaillot, quoique Geoffroi n'ait

été élevé à l'épiscopat qu'en 1234, je ne crois pas qu'on en

puisse tirer une conséquence juste qui détruise le fait avancé

dans le Nécrologe: ce registre n'a été fait que long-temps

après; on y a donné à Geoffroi le titre d'évêque, qu'il avoit

à son décès; mais cela ne prouve ni ne suppose qu'il fût

décoré de cette dignité lorsqu'il donna 600 livres pour la

construction de l'église. Ainsi nos historiens disent que

Childebert fit bâtir l'église et le monastère de Saint-Vincent

(depuis Saint-Germain-des-Prés) à la sollicitation de saint

Germain, évêque de Paris, quoique ce saint n'ait été placé sur

le trône épiscopal que plus de dix ans après qu'on eut

commencé les bâtiments et l'église de l'abbaye. Je crois donc

devoir préférer le témoignage du Nécrologe aux opinions

contraires, et ne regarder celles-ci que comme des conjectures

incapables de détruire un fait constaté par un monument aussi

authentique que la lettre de Guillaume d'Auvergne.»]

Tout semble donc prouver que, dès l'année 1228, on travailloit aux

bâtiments et à l'église. L'ouvrage dut avancer rapidement, si l'on en

juge par le nombre de ceux dont les libéralités contribuèrent à son

édification. Herbert et Chrétien, chevaliers du Temple, firent bâtir à

leurs frais les trois quarts de l'église. Geoffroi, la reine Blanche et

Henri de Groslei donnèrent entre eux une somme de 1,100 livres.

Guillaume Le Breton, clerc du Temple, fit construire le réfectoire, les

écoles, les chambres d'hôtes, la chapelle de l'infirmerie et les stalles

du choeur. Jean de Milli, chevalier du Temple, éleva le dortoir et le

cloître. Les libéralités de Gilon, trésorier du Temple, servirent à

construire les bâtiments de l'infirmerie; et Herbert joignit à ses

premiers bienfaits celui de faire clore de murs toute l'enceinte du

monastère.

Saint Louis se mit au nombre des bienfaiteurs de cette maison, et lui

donna trente deniers par jour, dix livres de rente, un muid de blé, deux

milliers de harengs le jour des cendres, et deux pièces de drap de

vingt-cinq aunes chacune, l'une blanche et l'autre noire.

Philippe-le-Hardi, Philippe-le-Bel, Louis X, Philippe VI, Charles V et

Louis XI firent aussi des dons considérables à l'église et au monastère

de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers. Les sergents d'armes, de leur

côté, convinrent entre eux de faire à cette église une rente qui alloit

pour chacun à dix sous quatre deniers par an.

Ils manifestèrent plus particulièrement encore dans le siècle suivant

l'attachement qu'ils avoient pour cette communauté, en y formant une

confrérie composée uniquement de membres de leur corps, et dans laquelle

ils ne pouvoient être admis qu'en donnant _deux francs d'or_ lors de la

réception, et un tous les ans. Tous les mardis de la Pentecôte, les

confrères dînoient dans l'église; et l'aggrégation dans la confrérie

donnoit le droit de sépulture dans le cloître ou le chapitre[601]. Après

les funérailles d'un sergent d'armes, son écu et sa masse étoient

appendus dans l'église.

[Note 601: On voyoit encore, du temps de Henri III, plusieurs

de leurs tombeaux; mais le cloître ayant été rebâti, il ne

resta plus aucun vestige de ces monuments.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 37 / 46 段