sans cesse l'institut: c'étoit là sa devise[561], son cri de guerre, le
cri que ses disciples faisoient entendre partout où les appeloient leurs
travaux apostoliques. En effet, Dieu n'a et ne peut avoir d'autre
intérêt que sa gloire; c'est uniquement pour elle qu'il a créé le monde
visible et invisible. «Les cieux racontent la gloire du Seigneur[562],»
dit le Psalmiste. Mais si le monde matériel atteste cette gloire, le
monde des intelligences doit travailler à l'accroître, et c'est en
cherchant à se rapprocher sans cesse de ses perfections infinies que la
créature peut dignement honorer son créateur: c'est pour cette fin que
l'homme, créé _intelligent et libre_, a reçu le christianisme qui est la
perfection de la loi divine, et au moyen duquel, se sanctifiant lui-même
et contribuant à sanctifier les autres, il coopère réellement à procurer
la plus grande gloire de Dieu.
[Note 561: _Ad majorem Dei gloriam._]
[Note 562: Ps. XVIII, 2.]
C'est ce qu'avoit merveilleusement compris le saint fondateur: c'est ce
qu'il sut graver en traits de flamme dans le coeur de tous ses
disciples. Tels étoient le principe et la fin des constitutions qu'il
leur donna: se sanctifier soi-même, sanctifier les autres, et procurer
ainsi la plus grande gloire de Dieu.
Les jésuites faisoient donc tous les voeux et exerçoient toutes les
pratiques qui sanctifient la vie religieuse, mais avec plus d'efficacité
pour eux-mêmes et plus d'utilité pour les autres qu'on ne l'avoit fait
avant eux dans aucune institution religieuse. Le voeu de pauvreté n'y
fut point celui de la mendicité: il falloit, à la vérité, qu'un jésuite
fût détaché de tout, mais, en même temps, que le trouble qui accompagne
l'indigence, et l'incertitude de pouvoir satisfaire aux premiers besoins
de la vie, ne vinssent pas le tourmenter dans ses études, ne
l'arrêtassent point dans ses travaux[563]. Par une admirable application
de ce principe, les colléges étoient dotés, les maisons professes ne
l'étoient pas: tout le ministère s'y faisoit gratuitement; on y
attendoit tout de la charité des fidèles; et leurs largesses étoient
employées d'une telle manière que l'opulence étoit dans les églises et
dans les bibliothèques, la pauvreté dans l'intérieur des maisons[564].
[Note 563: _Constit._, _pars_ 10, §. 5, p. 446.--_Ibid, pars
3, cap. I_, §. 7, p. 371.--_Ibid, pars 6, cap. II_, §. 15, p.
410.--_Ibid_, §. 16.--Etc.]
[Note 564:
_Privatus illis census erat brevis,
Commune magnum._
Horat., lib. II, Od. 15.]
Sur le voeu de chasteté, il est remarquable que saint Ignace est le
premier qui ait donné des règles particulières et vraiment efficaces
pour l'exacte observation de cette vertu précieuse, et tellement
essentielle à la vie religieuse que, sans la chasteté, il est même
impossible de la concevoir. Il entre sur ce point important dans un
détail de préceptes et de pratiques qui prouve la connoissance du coeur
humain la plus profonde[565]: chaque jésuite, surveillé par les autres,
étoit à son tour un surveillant pour ses frères; et la prière, les
exercices spirituels, la fréquentation des sacrements, les travaux du
ministère, les exhortations souvent réitérées, formoient pour lui un
cercle d'occupations continuelles qui, ne laissant pas le moindre accès
à l'oisiveté, étouffoient dans leur germe toutes les corruptions du
coeur, toutes les mauvaises pensées de l'esprit[566]. Aussi, au milieu
de ce débordement de calomnies que la haine et la rage avoient
accumulées contre l'institut, et parmi tant de voix qui, pour le perdre,
s'étoient vouées à la perfidie et au mensonge, il n'en est pas une seule
qui ait osé élever le moindre nuage contre la pureté de ses moeurs[567];
et ce que l'on auroit peine à croire, s'il étoit quelque chose
d'incroyable lorsqu'il s'agit des turpitudes du dix-huitième siècle,
c'est que parmi ces voix qui les outrageoient de toutes parts, il s'en
trouva d'assez impudentes pour leur reprocher l'_excès_ de cette
vertu[568].
[Note 565: _Constit., pars 3, cap. I_, §. 4.--_Regul. comm.,
reg._ 34, p. 77, 2e vol.--_Constit., pars 3, cap. I_, §. 6, p.
74.--_Ibid_, §. 3.--_Regul. sacerd., reg._ 18, p. 139, 2e
vol.--_Instit._, p. 94, 299, 398, etc., etc.]
[Note 566: _Instit._, p. 298, 2e vol. _Ibid_, 299.]
[Note 567: Quel procès à la fois plus injuste et plus célèbre
que celui qui fut intenté au P. Girard? et cependant, malgré
le nombre et la puissance des ennemis de la société, qui
triomphoient contre elle de ce qui n'eût été, dans tous les
cas, que la faute d'un de ses membres, la calomnie fut
confondue cette fois et réduite à la honte et au silence.]
[Note 568: On aura peine à le croire, mais il n'en est pas
moins vrai que les ennemis des jésuites, ne pouvant attaquer
la pureté de leurs moeurs, en vinrent, par une contradiction
monstrueuse, à soutenir que _la chasteté n'est point une
vertu_; que si c'est une vertu, c'est une _vertu inutile_: que
c'est du moins une _vertu barbare_, etc. (_Voyez_ Apol. des
Jés., _cap._ IX.) Voilà jusqu'où l'impiété peut faire
descendre la raison humaine.]
Le voeu d'obéissance, sans lequel l'existence de toute société est
impossible, bien qu'établi dans l'institut sur un entier abandon de la
volonté de tous ses membres, sur un abandon tel que, dans les actes les
plus importants comme dans les moindres actions et même dans les plus
indifférentes, tout jésuite ne savoit faire qu'une seule chose, obéir à
l'instant même à la voix de son supérieur; ce voeu d'obéissance, dont la
grande extension étoit si nécessaire dans un corps qui s'étoit destiné
lui-même à d'aussi grands travaux, n'étoit point tel cependant qu'il
n'eût des limites admirablement tracées et qui avoient leur fondement
inébranlable dans la conscience et dans la religion. Les _libres
représentations_ et les _justes remontrances_ étoient permises, lorsque
l'ordre donné sembloit injuste à celui qui l'avoit reçu[569]; et il
étoit sans doute impossible d'accorder davantage, sans quoi l'obéissance
n'eût été qu'un vain mot[570].
[Note 569: _Constit., pars 6, cap._ I, §. 1, p. 407, Ier
vol.--_Ibid., pars 3, cap._ I, §. 23, Ier vol.--_Epist. B.
Ignat. de obedientiâ_, etc., etc.]
[Note 570: Au-delà des _justes représentations_ commence en
effet la révolte; et c'est une bien pitoyable objection que
celle qu'ont si souvent répétée les philosophes de nos jours:
«Mais si celui qui a l'autorité _absolue_ commande de
mauvaises actions, des bassesses, des crimes, etc.» Nous ne
connoissons pas, dans l'exercice de l'autorité spirituelle, un
seul exemple éclatant qui puisse légitimer ces craintes si
scrupuleuses, ces alarmes de conscience si édifiantes de nos
honnêtes philosophes; mais si, par impossible, un tel cas se
présentoit jamais, qui doute qu'un chrétien et à plus forte
raison un religieux, appelant aussitôt à son secours une
autorité infiniment supérieure, et tout le corps des fidèles
faisant en même temps cause commune avec lui, celui qui auroit
fait de tels commandements ne fut déclaré _fou_, et à
l'instant même séquestré de la société, sans que pour cela il
y eût la moindre violation du pouvoir et de son caractère
sacré, sans que ceux qui lui doivent obéissance eussent la
moindre pensée de l'envahir? Ce cas s'est présenté quelquefois
pour la puissance temporelle. Sans attaquer le pouvoir
monarchique, on a imposé des tuteurs à des rois qui avoient
donné des preuves évidentes d'aliénation d'esprit; et il faut
avoir soi-même perdu le sens, pour être sérieusement arrêté
par de semblables difficultés.]
Enfin les règles de mortifications par lesquelles étoit prescrit aux
jésuites le retranchement de toutes les commodités de la vie qui
flattent les sens et énervent l'âme, s'arrêtoient prudemment à ces
austérités excessives qui épuisent le corps et portent quelquefois le
désordre dans les facultés intellectuelles[571]. Ainsi préservés du
fanatisme, les jésuites l'étoient encore de l'hypocrisie par leur
renoncement formel à tous les honneurs ecclésiastiques[572], par
l'engagement positif qu'ils prenoient de ne rien faire, même pour
parvenir aux charges de la compagnie. Les vertus et les travaux y
étoient donc entièrement désintéressés, et pratiqués uniquement pour la
plus grande gloire de Dieu.
[Note 571: _Constit., pars 3, cap. II_, §. 5, p. 377, vol. I.]
[Note 572: _Constit., pars 10, cap. unic._, p. 446, vol. I.]
Ainsi fortement et saintement constituée, la société de Jésus
embrassoit, comme nous l'avons dit, _toutes les oeuvres_, que se
partageoient entre eux les autres ordres religieux; et l'on peut
concevoir combien entre ses mains elles devoient être efficaces, ainsi
réunies comme dans un faisceau, recevant leur impulsion, pour ainsi
dire, d'une seule intelligence et d'une seule volonté, se prêtant un
mutuel secours par le résultat nécessaire de leur commune dépendance; et
en raison de cette _unité_ dont elles découloient toutes ensemble,
chacune de ces oeuvres se trouvant presque toujours dirigée par les
sujets les plus propres à l'étendre et à la faire valoir.
Les jésuites se vouèrent aux _Missions étrangères_; et le monde entier
fut bientôt rempli de leurs travaux apostoliques et arrosé du sang de
leurs martyrs; ils portèrent la doctrine, et les vertus du christianisme
jusque chez les nations les plus barbares, jusqu'au milieu des hordes
les plus farouches et les plus abruties[573]. Ils surent pénétrer dans
de grands empires[574] dont l'entrée jusqu'alors avoit été interdite aux
peuples de l'Europe; ils y introduisirent nos sciences, nos arts, notre
urbanité, et se firent considérer comme des hommes admirables, même par
ceux qu'ils ne purent persuader; obtenant ainsi des princes une
protection qu'ils surent faire tourner tout entière au profit de la
religion; se faisant, comme l'apôtre, _tout à tous_; laissant de toutes
parts des témoignages éclatants de leur savoir, de leur courage, de
leur désintéressement[575], de leur immense charité.
[Note 573: En Europe jusqu'au fond de la Laponie; en Asie chez
les Tartares, et parmi toutes ses peuplades les plus
grossières; en Afrique, dans ses sables les plus brûlants; en
Amérique, au milieu de ses forêts les plus inaccessibles. Vous
attesterez à jamais leur courage et leurs travaux dans ces
contrées affreuses, missions du Paraguay, en même temps que
vous rendrez exécrable à la dernière postérité le nom de
l'homme puissant dont la politique atroce et insensée épuisa à
la fois toutes ses fureurs sur des religieux soumis et
désarmés à qui elle arracha leur innocente conquête, et sur de
pauvres sauvages qu'elle replongea dans leur misère et dans
leur premier abrutissement.]
[Note 574: Dans tous les grands royaumes de l'Inde, et
particulièrement à la Chine et au Japon.]
[Note 575: Non-seulement le commerce étoit défendu aux
jésuites, mais même on leur défendoit jusqu'à l'_apparence_ du
commerce. (_Cong._ 2, _decr._ 61, p. 499, vol. I.) Rien ne le
prouve plus que le bruit que l'on fit, dans l'Europe entière,
de l'affaire du P. Lavalette, affaire qui même encore à
présent n'est point suffisamment éclaircie, et qui ne démontra
qu'une seule chose; c'est que, dans l'espace de deux siècles
qui avoient produit plus d'un million de jésuites, UN SEUL,
sur ce point capital, avoit désobéi à la règle de l'institut;
encore ne le fit-il que par un zèle mal entendu pour le bien
de la maison particulière à laquelle il appartenoit.]
Tandis qu'ils propageoient ainsi la foi chez les nations infidèles, ils
l'entretenoient, ils la ranimoient au milieu des peuples chrétiens, par
tout ce que le christianisme pouvoit leur offrir de ressources et
d'autorité, par tout ce qu'il a de plus fort, de plus entraînant et de
plus doux. Ils multiplièrent presqu'à l'infini les livres de dévotion,
dont le nombre étoit si petit avant la création de l'institut[576]: ces
livres furent proportionnés à tous les âges, à tous les esprits, à
toutes les conditions; également composés pour instruire, convertir et
édifier, leur lecture répandit, dans toutes les classes de la société,
des lumières nouvelles, et un goût de piété plus vif et plus épuré. Ils
pratiquèrent assidûment toutes les oeuvres de charité, se consacrant à
visiter les pauvres, les malades, les prisonniers; et si l'on trouvoit
des jésuites dans le palais des rois, on les rencontroit plus souvent
encore dans les réduits de l'indigence et dans l'horreur des cachots.
Les tribunaux de la pénitence étoient toujours ouverts au milieu de
leurs églises; et pour le choix des sujets propres aux fonctions
importantes de la confession, l'institut avoit donné des règles si
pleines de sagesse, et elles étoient si scrupuleusement observées, que
les fidèles accouroient de toutes parts à leurs confessionnaux, sûrs d'y
trouver les lumières qui tracent la véritable route des devoirs, le
juste mélange de sévérité et de douceur qui effraie sans désespérer,
cette entière abnégation de tout intérêt personnel qui attire la
confiance, le zèle qui inspire le respect et l'affection[577]. Également
propres à confesser les derniers du peuple et à entendre les plus
augustes pénitents[578], les jésuites, par la nature de leurs voeux et
par cette position toute particulière qu'ils s'étoient faite, se
trouvoient également à l'abri des séductions des cours, et des dégoûts
qu'ils auroient pu éprouver dans les fonctions les plus obscures de ce
pénible ministère. Ils se consacrèrent à la prédication: et l'institut,
qui avoit su indiquer avec un discernement exquis tous les caractères
qui font les grands prédicateurs, fournissoit encore les moyens de les
reconnoître, de les choisir, de déterminer leur vocation, de provoquer
le développement de leurs heureuses dispositions, en ne les laissant pas
les arbitres de leurs études et de leurs travaux[579]. Ainsi se releva
surtout en France, et presque uniquement par la compagnie de Jésus,
l'éloquence de la chaire, hérissée avant eux de toutes les subtilités de
la scolastique, ravalée jusqu'aux pointes et aux jeux de mots; et depuis
Edmond Auger et Lingendes jusqu'à de Neuville et Bourdaloue, il fut
donné aux jésuites, par-dessus tous les autres, de faire entendre la
parole de Dieu avec des accents vraiment dignes d'elle; et peut-être
n'appartint-il qu'à eux seuls de se montrer tout prêts, et au moindre
signal de leurs chefs, à passer de la prédication la plus éloquente et
la plus sublime aux instructions les plus vulgaires du plus simple
catéchisme. C'est aux jésuites que l'on doit les _congrégations_:
instituées d'abord uniquement pour leurs élèves[580], elles produisirent
de tels fruits et si abondants, qu'ils résolurent d'y faire participer
d'autres fidèles; puis bientôt, par cet esprit de charité sans bornes
qui étoit l'âme de leurs travaux, ils les répandirent peu à peu parmi
toutes les classes de citoyens. Ainsi, sous la direction de ces dignes
imitateurs des apôtres, se réunissoient, «comme ne formant qu'un seul
coeur et qu'une seule âme[581],» un nombre infini de chrétiens, séparés
les uns des autres par le rang et par les habitudes de la vie, réunis
dans les mêmes affections et dans les mêmes espérances par la foi, par
les oeuvres, par la prière, et offrant ainsi dans ce monde une image de
cette union plus intime et plus entière qui doit régner éternellement
entre eux dans un monde meilleur. Les biens que produisirent les
congrégations furent immenses; et c'est un fait incontestable que, dans
les familles, dans le monde, dans les camps, dans les tribunaux, dans
les ateliers, les hommes les plus laborieux, les plus intègres, les plus
modestes, les plus courageux, les plus appliqués à tous leurs devoirs,
étoient les congréganistes; et il étoit difficile qu'il en fût
autrement. Cependant des légions de jésuites parcouroient sans relâche
les villes et les campagnes, portant de toutes parts aux pasteurs et à
leurs troupeaux des secours extraordinaires que leur expérience plus
consommée, leur habileté plus grande, la supériorité de leurs talents,
rendoient plus efficaces et faisoient recevoir avec plus d'empressement.
Ils opéroient des prodiges dans ces _missions nationales_, qu'avant eux
aucune autre société religieuse n'avoit su aussi bien concevoir[582]; et
dans beaucoup de parties de la France où ils ont planté la croix, le
souvenir n'en est point encore effacé.
[Note 576: Avant les jésuites, il n'y avoit guère d'autres
livres de dévotion à l'usage des fidèles que l'_Imitation_ et
quelques Vies des saints, écrites avec plus de simplicité que
d'exactitude et de discernement. Saint Ignace mit la
composition et la publication de livres de piété au nombre des
travaux de la société. (_Constit._, _pars 7_, _cap._ IV, §.
11, p. 422, vol. I.)]
[Note 577: _Reg. provinc._ 100, p. 86, vol. II.--_Decret._ 16,
_Cong._ 13, §. 3, p. 666, vol. I.--_Ibid._, 62, _Cong._ 2, p.
499, vol. I.--_Constit., pars 4, cap._ VIII, D., p. 319, vol.
I.--_Instruct._ 3, §. 1, p. 308, vol. II.--_Reg. sacerd._ 10,
p. 138, vol. II.--_Ibid._, 8 et 13, p. 138, vol.
II.--_Instruct. pro confess._, p. 310 et 331, §. 9, 11, 12,
vol. II.--_Reg. sacerd._ 15, 16, 17, 19, 20, 23, 25, p. 139,
vol. II, etc. etc.]
[Note 578: En France, la plus haute société ne prenoit guère
ses confesseurs que parmi les jésuites. On sait que Henri IV,
Louis XIII et Louis XIV n'eurent point d'autres confesseurs.]
[Note 579: _Constit., pars 7, cap. II_, E, p. 419, vol.
II.--_Decret._, 62, _Cong._ 2, p. 499, vol. I.--_Instruct. pro
concion._ 19, §. 1, p. 306, vol. II.--_Ibid_, 10, p.
308.--_Reg. concion._, 19, p. 140, 141, vol. II.--_Instruct.
pro concion._, §. 7, p. 307, vol. II.--_Constit., pars 4, cap.
VIII, B_, p. 390, 391, vol. I.--_Ibid_, _C_, p. 391.--_Ibid_,
_pars 10, cap. unic._, p. 446, vol. I, etc. etc. etc.]
[Note 580: Les congrégations avoient pour objet le culte de la
Mère de Dieu. Les statuts prescrits et les usages observés
dans ces associations étoient «de s'assembler à des heures
convenables, de réciter l'office divin, d'écouter la parole de
Dieu, de participer aux sacrements, de vivre dans une grande
union, de s'aimer les uns les autres, de contribuer selon son
pouvoir au culte et à la gloire de Marie, de faire plusieurs
oeuvres de charité, comme de secourir les malades, de pourvoir
aux besoins de pauvres, et de visiter les prisons, de prier
pour la prospérité de l'Église, de l'État et du roi.» (Bull.,
p. 92, vol. I.)]
[Note 581: _Act. IV_, 32.]
[Note 582: _Instruct. pro Mission._ 2, 3, 4, 5, p. 322, 323,
vol. II.--_Reg. Mission._ 1, 2, 7, 8, 12, 16, 18, 19, 25, 26,
p. 141 et seqq., vol. II.--_Ordinat. general., cap. I_, §. 18,
p. 242, vol. II, etc. etc.]
Ce n'étoit point assez pour la compagnie de Jésus de suivre ainsi
l'homme dans tous les états de la vie, pour fortifier sa croyance et
régler ses moeurs: sa charité ingénieuse et infatigable voulut s'en
emparer, pour ainsi dire, dès le berceau; n'ignorant point que les
impressions reçues dans l'enfance sont les plus vives, les plus
profondes, celles qu'il est le plus difficile d'effacer; que cet âge si
tendre est celui dans lequel la religion place ses plus sûres et plus
chères espérances; et que les semences qu'elle y a jetées manquent
rarement de produire par la suite les fruits qui leur sont propres.
L'éducation de la jeunesse fut donc mise par le saint fondateur au
nombre des travaux de ses disciples, et au premier rang de ces travaux;
et ce fut un devoir pour les jésuites d'élever des colléges. Dans ces
établissements, comme dans les autres oeuvres qu'ils avoient
entreprises, l'esprit de l'institut féconda tout; un même plan d'études,
mûri et perfectionné par une expérience toujours croissante, expérience
que la subordination et le détachement de soi-même rendoient commune à
tous[583]; l'unité de pouvoir qui marquoit à chacun sa place selon la
mesure de son savoir, de ses progrès et de ses talents; le zèle et le
désintéressement qu'on ne peut guère rencontrer dans toute leur ardeur,
dans toute leur pureté, que chez des hommes que la vie religieuse a
entièrement séparés du monde, tout se réunit pour donner à ce nouveau
corps enseignant une supériorité marquée et décisive. On put reconnoître
alors à des signes éclatants si la religion, comme l'ont si souvent
répété ses stupides détracteurs, nuit en effet au développement et aux
progrès de l'intelligence: dès qu'il parut utile à de pauvres religieux,
élevés et nourris dans la simplicité de l'Évangile, de s'occuper des
sciences et des lettres profanes, ils ne tardèrent point à éclipser tout
ce qui les avoit précédés dans cette carrière, et tout ce qui se
présenta pour rivaliser avec eux[584]. Les maîtres les plus célèbres
dans toutes les branches des connoissances humaines se trouvèrent dès
ce moment parmi les jésuites[585]; de leurs colléges sortirent presque
tous les hommes qui depuis ont fait le plus d'honneur à la France; les
meilleurs ouvrages élémentaires, les éditions classiques les plus
parfaites furent le fruit de leurs travaux; _la mère des sciences et des
lettres_, l'université, si long-temps pédante et barbare, leur rendit un
hommage forcé en empruntant leurs méthodes; et Rollin, dans son _Traité
des Études_, ne fit autre chose que copier le père Jouvency. Cependant,
comme le dit M. de Bonald, «instituée pour la guerre, de même qu'elle
l'étoit pour la paix,» créée dans un temps où les plus habiles et les
plus audacieux novateurs infectoient le monde de la plus dangereuse des
hérésies, consacrée à défendre la religion autant qu'à la propager; la
société de Jésus cultivoit les lettres sacrées avec encore plus de soin
et d'ardeur que les lettres profanes; la prévoyance et la sagacité de
l'homme prodigieux qui l'avoit fondée avoient encore su lui tracer la
route la plus sûre pour arriver à la perfection des études théologiques;
et son école ne cessa point de fournir les plus savants et les plus
profonds théologiens.
[Note 583: _Voyez_, dans le livre des Constitutions, les
instructions dressées sous le titre de _Ratio studiorum_.]
[Note 584: «J'ai observé, dit Henri IV lui-même en parlant au
parlement (et ces paroles sont à jamais mémorables), quand
j'ai commencé à parler de rétablir les jésuites, que deux
sortes de personnes s'y opposoient, particulièrement ceux de
la religion prétendue réformée, et les ecclésiastiques mal
vivants; et c'est ce qui me fait estimer davantage les
jésuites. Si la Sorbonne les a condamnés, ç'a été sans les
connoître. L'université a occasion _de les regretter_,
puisque, par leur absence, elle a été _comme déserte_; et les
écoliers, _nonobstant tous vos arrêts_, ont été _chercher les
jésuites au-dedans et au-dehors_ de mon royaume.».
L'historien même de l'université est obligé de leur rendre le
même témoignage: «On se rend en foule dans leurs écoles,
dit-il, et on déserte celles de l'université; ce que perd par
là l'université, la religion catholique le gagne, _de l'aveu
même des plus grands ennemis de cette société_.» (Du Boulay,
Hist. de l'univ., I, VI, p. 916.)]
[Note 585: La liste en seroit trop longue à donner ici. Leurs
noms se trouvent à toutes les pages des Annales de la science
et de la littérature, dans tous les pays et dans toutes les
langues savantes de l'Europe.]
Telle étoit cette société qui pendant plus de deux siècles contribua si
efficacement à maintenir l'ordre dans le monde et à y répandre la foi;
_société que l'on trouvoit partout_, ainsi que le lui ont follement
reproché ses odieux et absurdes ennemis, parce que les besoins des
hommes et la gloire de Dieu l'appeloient en effet _partout_, et que
partout elle trouvoit quelque bien à faire, quelques travaux à
entreprendre, quelque mal à combattre, quelque danger à braver; société
incomparable, qui marcha ainsi dans la sainte et généreuse carrière
qu'elle s'étoit ouverte, au milieu des bénédictions des peuples,
protégée par les rois[586], louée par des saints[587], honorée par des
conciles[588], approuvée par une succession de dix-neuf papes; qui
sembloit s'accroître et prendre des forces nouvelles à mesure que les
dangers du corps social devenoient plus pressants; qui tomba enfin au
milieu du dix-huitième siècle, lorsque ces dangers furent parvenus à
leur comble, c'est-à-dire lorsque l'impiété, qui, depuis sa naissance,
n'avoit cessé de la poursuivre de ses cris, de ses violences et de ses
menaces, eut obtenu de prévaloir dans les conseils des princes, et que
l'heure des peuples de l'Europe fut arrivée.
[Note 586: En France particulièrement par Henri IV, Louis XIII
et Louis XIV.]
[Note 587: Saint Charles Borromée, saint François de Sales,
saint Vincent-de-Paul, saint Philippe de Néri, sainte
Thérèse.]
[Note 588: _Voyez_ l'Hist. du concile de Trente par
Pallavicin.]