en 1615[540]; cette réforme fut autorisée par Grégoire XV en 1622, et
par Urbain VIII, son successeur, en 1624; enfin elle fut introduite dans
toutes les maisons de l'ordre qui depuis furent gouvernées, ainsi que
celle de Paris, par des supérieurs triennaux que nommoit le chapitre
général.
[Note 540: T. IV, p. 476.]
La maison fut rebâtie en 1689; on lui donna le nom de Petit
Saint-Antoine, pour la distinguer de l'abbaye Saint-Antoine, située dans
le faubourg. Dans les dernières années qui ont précédé la révolution,
les chanoines réguliers qui l'habitoient avoient été réunis à l'ordre de
Malte, lequel avoit institué dans cette église un petit chapitre, avec
un prieur chefcier destiné à l'acquit des fondations[541].
[Note 541: Dans cette église étoit établie, depuis plusieurs
siècles, une confrérie de Saint-Claude, autrefois si célèbre
que le roi Charles VI ne dédaigna point de s'y faire recevoir,
exemple qui fut suivi par les principaux seigneurs de sa
cour.]
Le maître-autel étoit décoré d'un tableau représentant l'Adoration des
mages, par _Cazes_[542].
[Note 542: Les bâtiments du Petit Saint-Antoine sont remplacés
par des maisons particulières, et l'on y a percé un passage
qui donne vis-à-vis la rue des Juifs.]
PRISON DE L'HÔTEL DE LA FORCE.
Cet hôtel, dont nous ferons bientôt connoître l'origine et les diverses
révolutions[543], après avoir appartenu à des rois, à des princes, à des
particuliers opulents, avoit été, quelques années avant la fin de la
monarchie, transformé en une prison, dans laquelle on renfermoit
uniquement les personnes arrêtées pour dettes et autres délits civils.
Au moyen de cet établissement, dû à la bienfaisance de Louis XVI, elles
ne se trouvoient plus confondues avec les criminels auxquels étoient
destinées les prisons du Grand Châtelet et de la Conciergerie.
[Note 543: _Voyez_, à la fin de ce quartier, l'article
_Hôtels_.]
Cette nouvelle prison étoit remarquable par son étendue, par sa
salubrité, par la commodité des logements, la diminution des frais, la
suppression des perceptions abusives, etc. Elle contenoit huit cours,
dont quatre étoient très-spacieuses, et six départements, dans lesquels
étoient renfermés séparément les prisonniers détenus pour mois de
nourrice; les débiteurs civils de toute espèce; les gens arrêtés par
ordre du roi et de la police; les femmes prisonnières; les mendiants et
vagabonds. L'infirmerie, les dortoirs, les réfectoires, tout étoit
distribué avec un ordre, une propreté, une commodité qui adoucissoit,
autant qu'il étoit possible, la situation des malheureux forcés
d'habiter cette triste demeure.
La nature des délits pour lesquels on étoit renfermé dans cette prison
nous conduit naturellement à parler de la police de Paris, à la
juridiction de laquelle quelques-uns de ces délits sembloient appartenir
plus particulièrement.
_Sur la police de Paris._
On a pu voir dans notre premier volume[544] les variations diverses
qu'éprouva la police de Paris, non pas depuis son origine, mais à
partir de l'époque où commença la troisième race de nos rois, jusqu'au
règne de saint Louis, sous lequel le célèbre prévôt de Paris, Étienne
Boislève, la rétablit dans toute sa vigueur. Dès ce temps-là le Châtelet
étoit le siége de cette juridiction[545].
[Note 544: _Voyez_ t. Ier, 2e partie, p. 521.]
[Note 545: Delamare, Trait. de la Pol., t. I, p. 114.]
Elle fut successivement perfectionnée par les ordonnances des prévôts
successeurs de Boislève. Ils continuèrent le recueil d'ordonnances que
ce grand magistrat avoit commencé jusqu'en 1344; et l'on trouve qu'à
cette époque Guillaume Germont, alors prévôt de Paris, y joignit la
collection des lettres-patentes du roi et arrêts du parlement qui
avoient rapport à ces matières; puis, ayant formé du tout un registre,
le déposa à la chambre des comptes, où il a été conservé jusqu'à la fin
de la monarchie, sous le titre de _Premier livre des métiers_.
Nous avons dit que le roi Jean, monté sur le trône au milieu des
calamités de toute espèce qui avoient désolé la fin du règne de son
prédécesseur, donna une grande application à la police de Paris[546].
Les réglements généraux qu'il adressa à ce sujet au prévôt contiennent
une foule de dispositions très-sages, pour bannir de cette grande cité
les vices que la paresse et la mendicité y avoient introduits,
maintenir la tranquillité et la foi publique, protéger l'industrie,
entretenir l'abondance des choses nécessaires à la vie, etc. Ils
contiennent en outre des dispositions sur la juridiction du prévôt de
Paris, qui prouvent l'unité de son tribunal en première instance sur
tous ces points[547].
[Note 546: _Voyez_ t. Ier, p. 738, 2e partie.]
[Note 547: Delamare, Traité de la Pol., t. Ier, p. 114.]
L'autorité de ce magistrat se maintint dans les mêmes attributions sous
les successeurs de ce prince; et la première chose que fit Charles V
lorsqu'il prit la place de son père, après cette longue anarchie qui
avoit confondu tous les droits et fait méconnoître tous les pouvoirs,
fut de rendre au prévôt de Paris toutes ses prérogatives, afin de
parvenir à rétablir dans cette capitale l'ordre et la tranquillité. Dans
les lettres-patentes données à ce sujet, il est remarquable que ce
prince rappelle de nouveau ce principe déjà reconnu. «Qu'à cause du
domaine de la couronne, la juridiction ordinaire de sa bonne ville de
Paris appartient de plein droit et de temps immémorial, pour lui et en
son nom, à son prévôt de Paris; qu'il le maintient dans cette
possession, et qu'il veut et entend qu'il ait seul, à l'exclusion de
tous autres juges, la connoissance, correction et punition de tous les
délits et maléfices qui se commettent à Paris par quelque personne que
ce soit.» Cette unité de tribunal pour la police générale de la capitale
fut également conservée par Charles VI; et l'on voit même qu'il en
étendit le ressort hors des limites de la prévôté, lorsque cela pouvoit
être nécessaire pour le bien de la ville.
Les choses restèrent en cet état jusqu'à l'année 1498, que des
lettres-patentes du roi créèrent, en titre d'office, des lieutenants du
prévôt de Paris, auxquels l'administration de la justice civile et
criminelle fut partagée sous la juridiction suprême de ce magistrat. Il
en résulta que la police étant mixte entre le civil et le criminel,
chacun des deux lieutenants prétendit qu'elle devoit appartenir à son
tribunal; et cette contestation, devenue très-vive, ne put être
éclaircie par l'ancien usage: car le prévôt de Paris ayant éminemment
l'une et l'autre juridiction, il étoit impossible de décider en vertu de
laquelle il avoit exercé la police. Tous les deux apportoient, à l'appui
de leurs prétentions, des ordonnances sur ces matières rendues par ce
magistrat dans l'un et l'autre tribunal.
Il semble que, dans un cas pareil, l'autorité suprême auroit dû
sur-le-champ donner une décision; mais au lieu de prendre ce parti, qui
seul pouvoit trancher toute difficulté, on souffrit que l'affaire fût
portée au parlement, où elle fut débattue comme un procès ordinaire; et
pendant la longue plaidoirie qu'elle occasionna, le soin de la police
fut entièrement abandonné. Les désordres qui en résultèrent furent tels,
que lorsqu'un arrêt de la cour eut jugé l'affaire, en ordonnant qu'il y
auroit concurrence de pouvoir jusqu'à nouvel ordre entre ces deux
magistrats, ils sentirent qu'ils ne pouvoient remédier à tant de maux
produits par leurs divisions, qu'en mettant un accord parfait dans
l'exercice ultérieur de leurs fonctions. Toutefois, malgré leurs efforts
et leur bonne volonté, ce partage du pouvoir produisit de funestes
effets, dont Paris ne tarda pas à s'apercevoir. Il est remarquable que
c'est précisément à partir de cette époque que l'on trouve, dans les
réglements, des énumérations de désordres et de crimes monstrueux,
autrefois très-rares dans cette ville, et devenus dès lors
très-fréquents; alors naquirent les plaintes sur la négligence des
officiers subalternes chargés des détails de la police; enfin c'est
depuis ce temps et pendant plus d'un siècle que dura cette concurrence,
que l'on voit tant d'assemblées, tant de bureaux et tant d'autres moyens
extraordinaires mis en usage pour la réforme ou pour l'exercice de la
police, «tant il est vrai, dit le commissaire Delamare, que le bon ordre
et la discipline publique ne peuvent jamais s'accorder avec la
multiplicité des tribunaux[548].»
[Note 548: Delamare, Traité de la Pol., t. I, p. 117.]
Il paroît qu'on fut plus d'une fois frappé de ces inconvénients: car on
voit, en 1572, un édit de Charles IX[549], portant formation d'un bureau
de police composé de membres du parlement, des lieutenants civil et
criminel, d'un membre du corps municipal et de plusieurs notables
bourgeois. Cette chambre établie au palais jugeoit en dernier ressort de
toutes les matières dépendantes de la police, et l'on pouvoit s'en
promettre les plus heureux effets, lorsqu'une déclaration nouvelle, dont
on ne peut expliquer les motifs, supprima, dès 1573, le bureau établi
l'année précédente, et fit renaître l'ancien désordre, en renvoyant la
police au Châtelet et au bureau de ville[550].
[Note 549: Delamare, Traité de la Pol., t. I, p. 118.]
[Note 550: _Ibid._, p. 119.]
Une ordonnance de 1577 rétablit, au Châtelet seul, l'unité du tribunal
du prévôt de Paris, pour la police générale, avec des modifications qui
sembloient concilier tous les droits et toutes les prétentions. En
effet, depuis cette époque jusqu'en 1630[551], si l'on en excepte les
contestations toujours trop fréquentes qui ne pouvoient manquer de
s'élever entre les deux lieutenants de ce magistrat, sur la concurrence
si mal éclaircie de leurs droits, la marche de la police, quoique moins
vigoureuse qu'elle auroit dû l'être, prit de la régularité, et tous les
réglements faits pendant cet intervalle furent exécutés indistinctement
par l'un et l'autre de ces deux officiers, ou conjointement par tous les
deux. Cependant, vers la fin, leurs divisions augmentèrent; il en naquit
des désordres qui de jour en jour devinrent plus intolérables: enfin une
ordonnance du parlement de cette année 1630 y mit fin sans retour, et en
transportant au lieutenant civil l'autorité tout entière qu'il avoit
partagée avec le lieutenant criminel, lequel ne conserva de ses
anciennes prérogatives que le droit de tenir la place de son rival, en
cas de légitime empêchement dans l'exercice de ses fonctions. Il résulta
de ce nouvel ordre des réglements plus complets, «qui, dit encore
Delamare, assuroient la tranquillité publique, la correction des moeurs,
la subsistance et la commodité des citoyens, et que soutint une force
suffisante pour en assurer la pleine et entière exécution.»
[Note 551: _Ibid._, p. 120.]
Ce bel ordre dura peu: la minorité de Louis XIV ayant rallumé la guerre
intestine et accru les calamités de la guerre étrangère, le bruit des
armes imposa encore une fois silence aux lois; les soins de la police
furent de nouveau abandonnés, et tout retomba dans l'ancienne confusion.
Mais les troubles civils ayant été apaisés, et la paix des Pyrénées
étant venue ensuite rendre un calme général à l'État, le roi, libre de
se livrer uniquement aux soins qu'exigeoit l'administration générale de
son royaume, donna une attention particulière à la police de Paris, qui
subit alors une entière et heureuse réforme. Non-seulement il en ôta la
connoissance aux autres tribunaux qui avoient recommencé leurs
entreprises pour la partager avec le prévôt de Paris, mais dans le
Châtelet même, il la sépara de la juridiction civile contentieuse, et
créa un magistrat exprès pour exercer seul cette ancienne juridiction,
parce qu'en effet ce qu'on appelle _Police_ n'ayant pour objet que le
service du prince et la tranquillité publique, son action est
incompatible avec les embarras et les subtilités litigieuses, et tient
beaucoup plus des fonctions du gouvernement que de celles de l'ordre
judiciaire. Ce nouveau magistrat fut nommé _lieutenant du prévôt de
Paris pour la police_, et son office a subsisté jusqu'à la fin de la
monarchie.
Le lieutenant de police avoit sous ses ordres quarante inspecteurs,
quarante-neuf commissaires, plusieurs exempts, un grand nombre de
bureaux et une foule d'agents subalternes employés au service de sa
vaste administration. Personne n'ignore qu'elle étoit parvenue, dans le
siècle dernier, à un degré de perfection auquel rien n'étoit comparable
dans aucun des états policés de l'Europe.
_Police municipale._
On a pu voir, dans l'article où nous avons traité de l'Hôtel-de-Ville,
que le corps municipal avoit conservé de temps immémorial la juridiction
de tout le commerce qui se faisoit par eau, ce qui comprenoit
naturellement la police des ports, des ponts, des quais, des fontaines
et égouts publics, les approvisionnements de la ville arrivant par la
Seine, etc. Cette administration, dirigée par le prévôt des marchands,
les échevins et le procureur du roi de la ville, ne fut point abolie par
l'édit qui créa le _lieutenant de police_; mais comme cet édit n'avoit
pas assez déterminé les bornes des deux juridictions, il naquit à ce
sujet des contestations auxquelles le roi se vit obligé de remédier par
une ordonnance nouvelle donnée en 1700, laquelle régla précisément les
bornes et l'étendue de chaque juridiction, en sorte que l'une ne put
jamais anticiper sur l'autre; et en effet, depuis ce moment jusqu'aux
derniers temps, rien n'en avoit troublé l'harmonie.
Indépendamment de la police de la rivière, le bureau de ville dirigeoit
tout ce qui avoit rapport aux édifices publics, aux fêtes et
réjouissances, à la capitation, aux rentes créées sur l'hôtel de ville,
etc.[552].
[Note 552: L'hôtel de la Force, ainsi que la Petite-Force dont
nous allons parler, sont encore aujourd'hui des prisons
publiques.]
LA PETITE FORCE.
Cette prison avoit été élevée, peu d'années avant la révolution, sur un
terrain dépendant de l'hôtel de la Force, pour y renfermer les filles
débauchées. Elle a son entrée par la rue Pavée.
La façade de cet édifice se compose d'un rez-de-chaussée appareillé en
bossages vermiculés, au milieu duquel est pratiquée une arcade
surbaissée qui sert d'entrée, et que surmonte une clef en grain d'orge.
Au-dessus de la plinthe qui renferme cette portion du bâtiment, s'élève
un massif formant deux étages, couronné d'une corniche dorique, et bordé
dans ses angles par des appareils en pierres et en bossages également
vermiculés. L'aspect général de cette construction a le caractère
d'âpreté qui lui convient[553].
[Note 553: _Voy._ pl. 133. La destination de cette prison est
toujours la même.]
LES ANNONCIADES CÉLESTES.
Cet ordre fut institué à Gênes en 1602 par une sainte femme nommée
_Victoire Fornari_. Une bulle de Clément VIII en autorisa
l'établissement en 1604[554], le mit sous la règle de saint Augustin, et
lui donna le titre de l'Annonciade. Il ne tarda pas à se répandre en
Franche-Comté et en Lorraine; dès 1616, ces religieuses eurent un
établissement à Nanci; et ce fut de ce monastère qu'elles furent
appelées pour en former un nouveau à Paris. Madame Henriette de Balzac,
marquise de Verneuil, qui avoit conçu ce projet, en facilita
l'exécution, en leur assurant une rente de deux mille livres, par un
contrat passé en 1621, en conséquence duquel M. Henri de Gondi, cardinal
de Retz, et évêque de Paris, donna son consentement, en 1622[555],
lequel fut suivi des lettres-patentes enregistrées en 1623, confirmées
en 1627 et 1656. Les termes de ces lettres annoncent qu'à l'époque où
elles furent accordées cet établissement étoit déjà formé.
[Note 554: Hélyot, Hist. des ord. relig., t. IV, p. 297.]
[Note 555: _Gall. Christ._, t. VII, col. 173.--Sauval, t. III,
p. 150.]
La marquise de Verneuil avoit loué pour ces religieuses un hôtel assez
vaste, situé rue Culture-Sainte-Catherine, que l'on nommoit alors
l'hôtel Damville, et qui avoit appartenu à la famille de Montmorenci.
Les donations considérables qui leur furent faites les mirent bientôt en
état d'en faire l'acquisition; et dès 1626 elles s'en étoient rendues
propriétaires pour une somme de 96,000 livres. Par de nouvelles
lettres-patentes de 1629, il fut défendu aux Annonciades de faire aucun
établissement dans le royaume sans le consentement du monastère de
Paris, qui fut dès lors regardé comme le chef-lieu de l'ordre. L'église,
assez jolie, avoit été bâtie par les libéralités de la comtesse des
Hameaux, que l'on comptoit parmi les principales bienfaitrices de ce
couvent.
La vie de ces religieuses, sans être très-austère, étoit extrêmement
retirée. Aux trois voeux ordinaires, elles joignoient celui de ne se
jamais laisser voir, si ce n'est à leurs plus proches parents, sans
pouvoir cependant user de cette permission plus de trois fois par an.
Elles portoient un habit blanc, un manteau et un scapulaire bleus, ce
qui leur avoit fait donner le nom d'Annonciades _célestes_, et
vulgairement celui de _Filles-Bleues_. Suivant Sauval[556], on les
appela quelque temps _Célestines_; et ce fut pour ne pas confondre leur
ordre avec celui des Célestins que ce dernier nom fut changé[557].
[Note 556: T. I, p. 656.]
[Note 557: Les bâtiments de cette communauté ont été changés
en maisons particulières.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES ANNONCIADES.
TABLEAUX.
Sur le maître-autel, un tableau du _Poussin_, représentant une
Annonciation.
Dans un parloir du premier étage, deux tableaux de fleurs et de
fruits, par _Fontenay_.
Ces religieuses possédoient encore un _Ecce Homo_ et une Mère de
douleur, morceaux qui passoient pour très-précieux, et qu'on
attribuoit à un ancien peintre allemand. Elles ne les exposoient
qu'une fois l'an, le jeudi Saint, avec un autre tableau
représentant une Magdeleine dans sa grotte, que les amateurs
admiroient aussi pour l'extrême vérité de son exécution.
SÉPULTURES.
Dans la chapelle intérieure avoit été inhumée la comtesse des
Hameaux, bienfaitrice de cette maison.
L'ÉGLISE SAINT-LOUIS ET LA MAISON PROFESSE DES JÉSUITES.
Ce fut en 1534 et dans l'église de Montmartre qu'Ignace de Loyola et les
six compagnons qu'il s'étoit associés[558] se lièrent ensemble par un
voeu solennel et jetèrent les premiers fondements de cet ordre fameux,
qui remplit presque aussitôt le monde de ses travaux apostoliques;
«institution la plus parfaite qu'ait produite l'esprit du christianisme,
dit M. de Bonald, née pour le combat et cependant propre à la paix,
constituée pour tous les temps, tous les lieux et tous les emplois;
corps puissant et riche, où le particulier étoit pauvre et soumis,
considéré des grands et respecté des peuples, réunissant à un degré égal
l'esprit et la piété, la politesse et l'austérité, la dignité et la
modestie, la science de Dieu et celle des hommes.»
[Note 558: François-Xavier, Pierre Lefèvre, Jacques Lainez,
Alphonse Salmeron, Nicolas-Alphonse Bobadilla, Simon
Rodriguez.]
Arrêtons-nous un moment: ajoutons quelque développement à ces paroles si
vraies d'un illustre écrivain. Nous avons déjà, ce nous semble,
victorieusement combattu ceux qui accusoient les jésuites du plus
détestable de tous les crimes: essayons de montrer quelles furent leurs
vertus. Nous satisferons ainsi beaucoup de nos lecteurs, et nous en
étonnerons sans doute quelques-uns qui ne savent des jésuites que ce
qu'ils en ont entendu dire à leurs ennemis.
Si j'en excepte l'époque où nous vivons, jamais les sociétés chrétiennes
n'eurent un besoin plus pressant de quelque secours extraordinaire d'en
haut, qu'à l'époque où vivoit Ignace de Loyola. Le mal intérieur qui,
depuis plus d'un siècle, couvoit sourdement dans leur sein, commençoit à
se manifester avec les symptômes les plus effrayants. L'hérésie de
Luther venoit d'éclater, et, comme un vaste embrasement, menaçoit déjà
de tout dévorer; elle ravageoit l'Allemagne où elle avoit soulevé toutes
les passions, où elle s'établissoit au milieu du carnage et des
spoliations; l'Angleterre étoit déchirée par un schisme précurseur de
son apostasie, devenue depuis si funeste non-seulement à l'Europe, mais
au monde entier; l'erreur avoit des partisans partout; partout elle
souffloit l'esprit de licence et de révolte, et la France étoit déjà
infectée et agitée de ses poisons. L'_unité_, premier principe de vie
que le divin fondateur du christianisme avoit établi dans sa religion,
et qui en est le plus éclatant caractère de vérité, étoit surtout
attaquée avec autant d'astuce que de fureur par la nouvelle hérésie; et
nous avons déjà montré par quel aveuglement inconcevable, de toutes
parts et dans le sein même de l'Église catholique, on s'efforçoit
d'affaiblir, de rendre moins vénérable l'autorité sacrée qui seule
pouvoit maintenir cette précieuse unité. L'enfer ayant ainsi armé toutes
ses puissances et tendu tous ses piéges, il falloit que, dans un danger
si imminent, la fille du ciel réunît toutes ses forces et que la
politique du christianisme déployât toutes ses ressources. Il n'y avoit
plus qu'un seul moyen de rétablir et de maintenir l'unité du pouvoir
dans la religion: c'étoit d'établir dans un seul corps l'_unité des
oeuvres_, ce qui n'avoit point encore été fait depuis la naissance des
ordres religieux. Ainsi, par une inspiration de la Providence qu'il est
impossible de méconnoître, fut créée cette sainte milice qui, embrassant
toutes les fonctions du ministère, dirigeant tous ses travaux vers un
même but par l'action d'une seule volonté, s'insinua de toutes parts
dans le corps social, pour y combattre tout ce qui étoit mauvais,
fortifier tout ce qui étoit bon, en cimenter toutes les parties déjà
prêtes à se séparer et à se dissoudre; ainsi furent divinement inspirées
ces _constitutions_ de la compagnie de Jésus, qu'un des plus furieux
coryphées du moderne philosophisme[559], frappé d'une admiration qu'il
ne pouvoit vaincre, appeloit le _chef-d'oeuvre de l'esprit humain_, ce
qui vouloit dire, sans qu'il s'en doutât, qu'en effet elles étoient
au-dessus de l'esprit de l'homme.
[Note 559: D'Alembert.]
L'édifice élevé par le saint fondateur fut consolidé par ses deux
successeurs dans le généralat, les PP. Lainez et Aquaviva; et l'on peut
dire que dès son origine l'ouvrage avoit atteint sa sublime
perfection[560]. Laissons maintenant de côté tout ce que la haine, la
jalousie, l'impiété ont accumulé de mensonges contre la société: ce sera
pour nous une triste nécessité d'y revenir plus tard; et trente années
de désordres et de calamités inouïes ont trop cruellement vengé les
jésuites de ces accusations perfides et insensées. Ne nous occupons ici
que de l'institut; essayons d'en tracer une esquisse légère mais fidèle,
d'en rassembler les principaux traits, autant qu'il est possible de le
faire dans l'espace étroit où nous sommes forcé de nous circonscrire, et
dans un ouvrage qui ne leur est point spécialement consacré.
[Note 560: Lainez porta la lumière dans plusieurs articles des
constitutions, et, confident de saint Ignace pendant sa vie,
fut son interprète après sa mort. On doit à Aquaviva une suite
d'_instructions_ faites pour prévenir les abus, et un choix
d'_industries_ propres à y remédier. C'est encore sous sa
direction que de savantes mains dressèrent le plan d'études
connu sous le nom de _Ratio studiorum_.]