étoit composé d'une tour carrée, flanquée de quatre autres tours
rondes, et accompagnées, du côté du nord, d'un massif surmonté de deux
autres tourelles beaucoup plus basses. La hauteur de la grande tour
étoit au moins de cent cinquante pieds, non compris le comble. Dans
l'intérieur des créneaux on avoit pratiqué une galerie d'où l'on
jouissoit d'une vue fort étendue. Ce bâtiment renfermoit quatre étages,
à chacun desquels on trouvoit une pièce de trente pieds carrés et trois
autres petites pièces pratiquées dans trois des petites tours. La
quatrième renfermoit un très-bel escalier qui conduisoit à ces
différents appartements, ainsi qu'aux deux tourelles. Les murs de la
grosse tour avoient, dans leur moyenne proportion, neuf pieds
d'épaisseur, et tout l'édifice étoit en pierres de taille. Cette tour,
qui avoit été bâtie en 1306 par un commandeur de l'ordre des Templiers
nommé _Jean le Turc_[472], servit, en plusieurs occasions, de prison
d'état[473] et de magasin d'armes.
[Note 472: Il fut condamné à être brûlé, comme étant
particulièrement accusé d'hérésie.]
[Note 473: _Voy._ pl. 115. Elles seront fameuses jusque dans
la dernière postérité, par la captivité de l'infortuné Louis
XVI et de sa famille.]
Il y avoit dans le Temple trois sortes d'habitants: plusieurs grands
dignitaires et officiers de l'ordre y avoient leur demeure habituelle;
et quelques personnes de qualité y possédoient aussi des hôtels[474].
[Note 474: Tout le monde sait que l'abbé de Chaulieu alla
demeurer au Temple, lorsque Philippe de Vendôme, avec qui il
étoit lié d'amitié, en eut été nommé grand-prieur. Il y étoit
visité par ses amis La Fare, Chapelle, etc., et par tous les
beaux esprits du temps. Telle fut l'origine de ces réunions
fameuses, connues sous le nom de _soupers du Temple_,
auxquelles le prieur de Vendôme assistoit habituellement.
Jean-Baptiste Rousseau s'y rendoit aussi très-souvent. On
connoît son épitre à Chaulieu, dans laquelle il dit:
Par tes vertus, par ton exemple,
Ce que j'ai de vertu fut trop bien cimenté,
Cher abbé, dans la pureté
Des innocents banquets du Temple.
Lorsque Jean-Jacques Rousseau revint de Suisse en 1770, il
demeura aussi quelque temps au Temple, sous la protection du
prince de Conti. Beaucoup de princes en Europe protégeoient
alors les rhéteurs et les prétendus philosophes qui
machinoient leur ruine, et ces princes vivoient familièrement
avec eux.]
La deuxième classe étoit composée des artisans que la franchise du lieu
y avoit attirés.
La troisième comprenoit ceux qui s'y étoient réfugiés pour éviter les
poursuites de leurs créanciers, dont ils ne pouvoient être atteints dans
cet enclos privilégié[475].
[Note 475: Les titres sur lesquels étoient fondés ces
priviléges n'étoient peut-être pas d'une authenticité bien
établie: cependant nos rois y avoient consenti tacitement,
d'autant mieux que les grands-prieurs n'en abusèrent jamais,
et que tout réfugié réclamé par un ordre du prince étoit livré
sur-le-champ.]
La totalité de la population du Temple s'élevoit, en 1789, à trois ou
quatre mille habitants.
L'église, d'architecture gothique assez jolie, fut bâtie, suivant la
tradition, sur le modèle de Saint-Jean de Jérusalem. L'abbé Lebeuf, qui
l'avoit visitée, remarque, comme une singularité dans sa construction,
une rotonde qui se trouvoit à l'entrée, et qui formoit la nef; elle
consistoit en six gros piliers disposés en cercle, qui soutenoient la
voûte; et il présume que primitivement cette voûte étoit surmontée d'un
dôme[476].
[Note 476: _Voyez_ pl. 117.]
Cet ouvrage, ainsi que quelques vitraux du fond de l'église,
paroissoient être du treizième siècle. On y remarquoit les galeries du
cloître, à peu près du même temps, et un grand vestibule dans le goût du
quatorzième siècle.
Le choeur de cette église étoit assez vaste. On avoit placé l'autel,
disposé dans la forme d'un tombeau antique, au milieu d'une balustrade
de fer poli, d'une belle exécution.
L'église du Temple étoit dédiée à la Vierge, sous le titre de
Sainte-Marie du Temple. Cependant, comme saint Jean-Baptiste étoit le
patron de l'ordre, on y célébroit solennellement sa fête, et l'abbé
Lebeuf voit en lui le second patron de cette paroisse. Le jour de
Saint-Simon et Saint-Jude, anniversaire de la dédicace, il se tenoit au
Temple une foire qui attiroit un grand concours de monde[477].
[Note 477: Il y avoit quatre confréries dans cette église:
celle du Saint-Sacrement, celle de Notre-Dame-de-Lorette, la
confrérie de Sainte-Anne, établie par les menuisiers en 1683,
et celle de Saint-Claude, par les marchands de pain d'épice.]
On donnoit à cette paroisse le titre de conventuelle. Elle étoit
desservie par ses religieux appartenans à l'ordre, ou qui y étoient
agrégés pour cet office. Ils composoient un chapitre qui avoit ses biens
particuliers. L'un d'eux avoit le titre de prieur, et exerçoit les
fonctions curiales, mais seulement dans l'enceinte du Temple.
Comme le Temple étoit la maison principale du grand-prieuré de France,
tous les chevaliers de l'ordre qui mouroient à Paris ou plus près de
cette ville que d'aucune autre commanderie, étoient enterrés dans cette
église[478].
[Note 478: Le droit que l'église du Temple avoit d'inhumer
tous les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean qui mouroient
dans l'étendue de sa juridiction, étoit fondé sur un usage
fort ancien. En 1687, Charles Lefebvre d'Ormesson, chevalier,
étant mort, et sa famille désirant qu'il fût enterré avec ses
ancêtres à Saint-Nicolas-des-Champs, elle fut obligée de
demander une permission au chapitre de l'église du Temple, qui
l'accorda, _Sans tirer à conséquence pour l'avenir_; ce qui
fut mentionné sur les registres.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DU TEMPLE.
TABLEAUX.
Dans le choeur, une Nativité, par _Suvée_.
Dans la chapelle de Saint-Pantaléon, un tableau très-ancien
représentant plusieurs miracles de ce saint.
Dans la chapelle de la Vierge, des vitraux attribués à _Albert
Durer_, représentant diverses circonstances de la vie de
Jésus-Christ.
Dans la chapelle de Saint-Jean, des vitraux, par le même,
représentant Jésus-Christ couronné d'épines[479].
[Note 479: Ces vitraux, qui doivent être mis au nombre des
plus beaux qu'il y eût dans les églises de Paris, se voyoient,
pendant la révolution, au Musée des Petits-Augustins.]
TOMBEAUX.
Dans le choeur s'élevoit un mausolée de marbre noir et blanc, sur
lequel étoit la statue d'_Amador de la Porte_, grand-prieur de
France, mort en 1640. Ce monument avoit été exécuté par _Michel
Bourdin_[480].
[Note 480: Il étoit aussi déposé au Musée des
Petits-Augustins: c'est un ouvrage médiocre.]
François de Lorraine, grand-prieur de France, et frère de la
reine, épouse de Henri III, roi de France, mort en 1562, étoit
inhumé dans la chapelle de la Vierge.
Dans la chapelle du Saint-Nom de Jésus, ou de Saint-Jean, étoit
le cénotaphe de _Philippe de Villiers de l'Isle-Adam_[481],
grand-maître de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, mort à Malte
en 1534.
[Note 481: Ce cénotaphe, que l'on avoit déposé dans le même
musée, représente ce chevalier à genoux devant un prie-dieu;
auprès de lui sont déposés son casque et ses brassards.
L'exécution totale en est médiocre; mais il y a de la naïveté
dans la pose de la figure.]
C'est dans cette chapelle que l'on enterroit tous les chevaliers
de l'ordre qui mouroient à Paris et dans l'étendue du
grand-prieuré.
Le bailli de Suffren, chef d'escadre, et vice-amiral de France, y
fut inhumé en 1788.
On y voyoit encore les tombeaux et les épitaphes de François
Faucon, chevalier, commandeur de Villedieu, mort en 1626; de
Bertrand de Cluys et Pierre de Cluys son neveu, tous les deux
grands-prieurs, et dont le dernier avoit fait bâtir la chapelle
de Saint-Pantaléon. Leur tombeau, engagé sous une arcade dans
cette même chapelle, offroit leurs deux statues à genoux, et
placées l'une derrière l'autre[482].
[Note 482: La tour du Temple, l'église et une partie des
bâtiments ont été détruites; l'hôtel du grand-prieur, qui
subsiste encore, est occupé par les religieuses de
l'_Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement_, dont le couvent
étoit établi, avant la révolution, rue Cassette. Elles ont
pour supérieure madame Louise de Bourbon, fille de l'illustre
et à jamais vénérable prince de Condé.]
LES RELIGIEUSES DE SAINTE-ÉLISABETH.
Ce couvent, situé vis-à-vis du Temple, et habité par des religieuses du
Tiers-Ordre-de-Saint-François, doit son établissement ou plutôt son
institution au père Vincent Mussart, qui rétablit en France l'entière
discipline de cet ordre. Sa réforme fut d'abord adoptée par madame
Marguerite Borrei et par Odille de Réci sa fille, qui avoient fondé, en
1604, un monastère du Tiers-Ordre au bourg de Verceil, près Besançon; et
l'exemple de ces saintes femmes l'eut bientôt répandue partout. Ces
dames, ayant transféré en 1608 leur couvent à Salins, le mirent,
lorsqu'elles embrassèrent la réforme, sous le nom de Sainte-Élisabeth de
Hongrie, laquelle fut en conséquence adoptée pour patronne par toutes
les religieuses du Tiers-Ordre. Plusieurs, et entre autres le père
Hélyot, ont avancé que cette princesse, mise au rang des saints à cause
de ses vertus, étoit aussi religieuse du Tiers-Ordre, et qu'elle est la
_première tertiaire qui ait fait des voeux solennels_; mais les preuves
qu'ils en apportent ne semblent pas décisives[483].
[Note 483: Hist. des ord. mon., t. VII, p. 287.]
La réforme du père Mussart trouva des prosélytes à Paris. Sa belle-mère
et sa soeur l'embrassèrent, et dix autres personnes suivirent leur
exemple. Dès l'an 1613, on trouve plusieurs contrats de donations faites
en faveur de cette institution nouvelle[484], ce qui détermina Louis
XIII à l'approuver par des lettres-patentes données en 1614, et
enregistrées l'année suivante, d'après le consentement accordé par
l'évêque de Paris.
[Note 484: Hist. de Par., t. II p. 1253, et t. V, p. 50.
Quoique ces religieuses fissent profession du
Tiers-Ordre-de-Saint-François, on croit néanmoins qu'elles
possédoient des biens-fonds dont elles recevoient les revenus,
comme semblent le prouver les donations qu'elles acceptèrent,
et les acquisitions qu'elles firent de plusieurs maisons aux
environs de leur monastère.]
Cependant le père Mussart, ayant acheté une maison rue
Neuve-Saint-Laurent, fit venir de Salins la mère Marguerite Borrei, et
la mit à la tête de cette communauté naissante. Des douze novices que le
roi avoit permis de recevoir, il n'y en eut que neuf qui persévérèrent,
et qui furent admises à prononcer leurs voeux le 30 mai 1617.
Dans la suite ces religieuses ayant fait quelques acquisitions dans la
même rue, vis-à-vis la maison des PP. de Nazareth, qui étoient du même
ordre, elles y élevèrent un monastère et une église, dont Marie de
Médicis posa la première pierre en 1628, et qui furent achevés en 1630.
L'église fut dédiée, le 14 juillet 1646, sous le titre et invocation de
_Notre-Dame de Pitié et de sainte Élisabeth de Hongrie_, par
Jean-François-Paul de Gondi, alors coadjuteur de l'évêque de Paris.
Le portail, d'une forme pyramidale assez élégante, est décoré de deux
ordres d'architecture en pilastres doriques et ioniques. L'église, qui
vient d'être rendue au culte, présente intérieurement une ordonnance
dorique[485].
[Note 485: _Voyez_ pl. 117.]
CURIOSITÉS.
Le tableau du maître-autel représentait Jésus-Christ sur la
croix, la Vierge et saint Jean à ses pieds, par un peintre
inconnu.
Près du sanctuaire, on lisoit l'épitaphe de M. Babinot, l'un des
bienfaiteurs de cette maison. Au-dessus étoit un Christ en
marbre.
LES PÈRES DE NAZARETH.
Nous parlerons de l'origine de ces religieux à l'article _Picpus_
(quartier Saint-Antoine).
Dès l'année 1613, ils avoient, rue Neuve-Saint-Laurent, un hospice dont
ils prêtoient une partie aux Filles de Sainte-Élisabeth, qui étoient
sous leur direction. Ces religieuses y restèrent jusqu'en 1630, époque à
laquelle elles prirent possession du monastère qu'elles venoient de
faire bâtir dans le voisinage. Les pères de Nazareth saisirent cette
occasion de se procurer un établissement permanent dans le lieu même
qu'elles venoient de quitter. Les bâtiments y étoient disposés d'une
façon convenable pour une communauté; et la direction de ces religieuses
leur ayant été confiée, il étoit nécessaire qu'ils fussent à portée d'en
remplir facilement les fonctions[486]. M. le chancelier Séguier
contribua puissamment, par ses libéralités, au succès de leur
établissement, dont il mérita d'être regardé comme le principal
fondateur. Toutefois ces pères manquoient de fonds pour achever leur
église, lorsqu'en 1732 une personne inconnue jeta dans leur tronc une
somme de 5000 liv., qui fut employée à cet usage. L'église et le couvent
furent bénits sous le titre de Notre-Dame de Nazareth.
[Note 486: Ces rapports qu'ils avoient avec les Filles de
Sainte-Élisabeth, ont fait dire à l'abbé Lebeuf et à plusieurs
historiens que cet établissement fut fait en 1630. Il paroît
certain néanmoins qu'il ne fut légalement autorisé que
quelques années après, car ce n'est qu'en 1642 que leur fut
accordé le consentement de l'archevêque de Paris _pour
l'établissement dudit couvent, et pour la demeure et les
fonctions desdits religieux en icelui_. (Reg. du secrétariat.)
Les contrats pour la fondation sont du 19 novembre 1645 et
dernier décembre 1649, et les lettres-patentes confirmatives
de la fondation, du mois de janvier 1650. Ces religieux
obtinrent des lettres de surannation en 1656, en vertu
desquelles les précédentes furent enregistrées le 8 février
suivant.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE NAZARETH.
Dans l'enfoncement de l'aile droite du choeur, une Annonciation,
par _Le Brun_.
Dans la deuxième chapelle à gauche, Marthe et Marie, par
_Jouvenet_.
SÉPULTURES.
Le coeur du chancelier Séguier étoit déposé dans le caveau d'une
chapelle destinée à la sépulture de sa famille.
On remarquoit que dans cette chapelle et dans tout le reste de
l'église il n'y avoit point d'épitaphes[487].
[Note 487: Ce couvent a été transformé, depuis la révolution,
en maisons particulières.]
LES FILLES DU SAUVEUR.
Cette communauté avoit été formée sur le modèle de celle du Bon-Pasteur,
par les soins d'un pieux ecclésiastique nommé Raveau, en faveur des
personnes du sexe qui, après s'être plongées dans les désordres du
monde, avoient pris la résolution de faire pénitence de leurs
égarements. Madame Des Bordes et plusieurs autres personnes charitables
à qui il avoit communiqué son projet se réunirent pour ouvrir un asile à
ces infortunées. On les plaça d'abord, en 1701, rue du Temple; mais la
maison qu'on leur avoit accordée n'étant ni assez grande ni assez
commode, on leur en acheta une autre en 1704, dans la rue de Vendôme;
elles y élevèrent une chapelle qui fut dédiée sous le titre _du
Sauveur_, titre qu'elles adoptèrent aussi pour leur communauté.
Cet utile établissement fut autorisé par lettres-patentes du mois d'août
1727, enregistrées en 1731[488].
[Note 488: L'église, qui existe encore, a été changée en
boutiques; les bâtiments sont occupés par des particuliers.]
SPECTACLES DES BOULEVARTS.
_Grands danseurs de Nicolet._
Ce théâtre, situé dans la partie du boulevart qui est au midi de la rue
du Faubourg-du-Temple, n'étoit autre chose dans son origine qu'un de ces
spectacles ambulants qui se promenoient alternativement de la foire
Saint-Germain à celle de Saint-Laurent. Après avoir subi dans ces deux
foires une foule de révolutions dont nous aurons occasion de parler par
la suite, son dernier directeur, le sieur Nicolet, obtint, il y a
environ cinquante ans, la permission de s'établir sur ce boulevart,
auquel la ville venoit de faire des embellissements. Aux exercices de
ses danseurs de corde, Nicolet joignit la représentation de pantomimes à
grand spectacle, et de petites pièces badines qui piquèrent la curiosité
des Parisiens, toujours amoureux de la nouveauté. Il y fit assez
rapidement sa fortune; et l'existence, jusque là précaire de son théâtre
fut enfin consolidée[489].
[Note 489: Ce théâtre s'est maintenu, pendant la révolution,
sous le nom de Théâtre de la Gaieté.]
_Ambigu-Comique._
Ce spectacle commença en 1768, par des marionnettes connues alors sous
la dénomination de _comédiens de bois_. Le début s'en fit aux foires
Saint-Germain et Saint-Laurent.
Cette nouveauté eut d'abord quelque succès, mais on ne tarda pas à s'en
lasser. Le sieur Audinot, entrepreneur de ce spectacle, obtint alors la
permission de substituer des enfants à ses marionnettes, et parvint, à
force d'exercices et de soins, à leur faire jouer agréablement de
petites pièces composées exprès pour eux, ce qui ramena à son théâtre la
foule qui l'avoit déjà abandonné.
Établi sur le boulevart en même temps que les grands danseurs, le sieur
Audinot se vit dans la nécessité d'augmenter les ressources de son
spectacle, pour pouvoir rivaliser avec ce théâtre et avec celui des
Variétés, également établi en 1775 dans son voisinage. Il joignit donc
des représentations de pantomimes aux petites comédies qui formoient le
fond de son répertoire, et cette innovation lui permit de soutenir la
concurrence avec ses rivaux[490].
[Note 490: Ce théâtre existe encore sous la même dénomination;
et si l'on en excepte les enfants, auxquels on a substitué des
acteurs ordinaires, le genre de son spectacle n'a point été
changé.]
_Théâtre des Variétés-Amusantes._
Ce théâtre, qui avoit pris également naissance dans les foires, fut
transporté en 1775 sur les boulevarts, sous la direction du sieur De
l'Écluse. On y jouoit de petites pièces de la nature des proverbes, dont
le succès étoit principalement dû au jeu de quelques acteurs qui
devinrent très-fameux, et que tout Paris voulut voir. Leur prospérité
dans cette nouvelle demeure ne les empêchoit point de se transporter aux
foires dès qu'elles étoient ouvertes, et d'y donner des représentations
pendant toute leur durée.
Cet état de choses se maintint jusqu'en 1784, qu'on fit entrer dans le
plan des nouveaux bâtiments qui devoient être élevés autour du
Palais-Royal la construction de plusieurs salles de comédie. Avant même
que ces bâtiments eussent été construits, on s'étoit empressé d'y bâtir
un théâtre provisoire, sur lequel les acteurs des Variétés-Amusantes
avoient été transférés. Ils y jouèrent toutes sortes de pièces, excepté
la tragédie et la comédie à ariettes, en attendant qu'on eût achevé pour
eux la vaste salle qu'occupe maintenant la comédie françoise, alors au
faubourg Saint-Germain. Ils continuèrent leurs représentations sur ce
nouveau théâtre jusqu'à l'époque de la révolution[491].
[Note 491: _Voyez_ t. I., 2e partie, p. 887; et t. II, 1re
partie, p. 293.]
Il n'est point, pour les dernières classes de la société, de ferment de
corruption plus actif que ces petits théâtres, où l'on ne représente que
des mélodrames absurdes ou de petites comédies du genre le plus bas, et
qui sont presque toujours très-licencieuses. La littérature des anciens
_mystères_ n'étoit pas au-dessous de la plupart de ces pièces de
boulevart; et ce spectacle, si goûté de nos aïeux, étoit à la vérité
grossier et ridicule, mais du moins sans danger.
HÔTELS.
HÔTELS EXISTANTS EN 1789.
_Hôtel de Cambis_ (rue d'Orléans).
Suivant Jaillot et Sauval, cet hôtel avoit appartenu dans l'origine aux
ducs de Retz. Depuis il passa successivement à la famille de Sourdis, et
à celle dont il portoit le nom au commencement de la révolution.
_Hôtel Le Camus_ (rue de Thorigni).
Cet édifice, qui méritoit d'être remarqué, est situé au coin de la rue
Couture-Sainte-Catherine. Il fut bâti en 1656 par le sieur Aubert de
Fontenai, sur une partie de la culture Saint-Gervais, qu'il avoit
acquise dans cette intention; et comme ce particulier étoit intéressé
dans les gabelles, le peuple donna à sa nouvelle habitation le nom
d'hôtel _Salé_, nom que cette maison a porté long-temps, et sous lequel
elle étoit encore connue au commencement de la révolution.
_Hôtel d'Ecquevilly_ (rue Saint-Louis).
Cet hôtel avoit été bâti par Claude de Guénégaud, trésorier de
l'Épargne. Il passa depuis au chancelier Boucherat, et enfin à la
famille d'Ecquevilly. L'hôtel du chancelier Voisin étoit situé dans la
même rue, entre celles de Saint-Claude et du Pont-aux-Choux.
_Hôtel de Harlai_ (rue de Harlai).
Cet hôtel fut bâti au commencement du siècle dernier par M. de Harlai,
sur un terrain qui s'étendoit entre le jardin de l'hôtel Boucherat et la
rue Sainte-Claude. Il a continué d'appartenir à sa famille jusqu'à la
révolution, et sa construction donna naissance à la rue de Harlai, comme
nous le dirons ci-après.
_Hôtel de l'Hôpital_ (rue du Temple).
Cet hôtel faisoit l'angle de cette rue et de celle de Vendôme, et ses
jardins se prolongeoient sur le boulevart. Il existe encore, mais il a
subi de grands changements depuis la révolution. Ses constructions ont
été augmentées d'une aile au coin du boulevart, et son jardin est devenu
un lieu public où l'on donne des fêtes, des feux d'artifice, etc.[492]
[Note 492: Il a porté successivement les noms de _Jardin de
Paphos_ et de _Jardin des Princes_.]
AUTRES HÔTELS
LES PLUS REMARQUABLES DE CE QUARTIER.
Hôtel de l'intendant de Paris, rue de Vendôme;
---- de Foulon, boulevart du Temple;
---- de la Michodière, rue du Grand-Chantier.
_Bailliage du Temple._
Ce bailliage tenoit son siége dans l'enclos du Temple, et connoissoit de
toutes les causes civiles et criminelles dans l'étendue de son ressort.
Les appels se relevoient au parlement.
_Société royale d'Agriculture._
Cette société, établie par arrêt du conseil du 1er mars 1761, tenoit ses
assemblées, tous les jeudis, à l'hôtel de l'Intendance, rue de Vendôme.
Elle s'occupoit de tous les objets relatifs à l'agriculture; sa
principale destination étoit de faire connoître, dans la généralité de
Paris, les différentes pratiques d'économie rurale mises en usage dans
les diverses provinces du royaume et chez l'étranger. Cette société
étoit divisée en trois classes: 1º les membres du bureau, au nombre de
vingt; 2º les associés, au nombre de quarante; 3º cent correspondants.
_École des Ponts et Chaussées._
Elle étoit située à l'extrémité de la rue de la Perle, dans la maison
occupée par M. Perronnet, directeur du bureau des plans, l'un des plus
habiles ingénieurs-architectes dont la France puisse se glorifier.
Personne n'ignore quelle étoit la célébrité de cette école, d'où il est
sorti tant d'ingénieurs distingués, et qui a été la source de tant de
projets utiles et magnifiques, dont l'exécution avoit rendu ce beau
royaume un objet d'admiration et d'envie pour tous les peuples de
l'Europe.
FONTAINES.
_Fontaine Boucherat_, ou _de l'Égout du Marais_.
Cette fontaine, qui donne de l'eau de la Seine, fut construite au coin
de la rue Charlot en 1697.
_Fontaine du Calvaire du Temple._
Cette fontaine, construite en forme de piédestal, et ornée de deux
tritons en sculpture, offroit l'inscription suivante, composée par
Santeuil:
_Felix sorte tuâ Naïas amabilis,
Dignum quo flueres nacta situm loci;
Cui tot splendida tecta
Fluctu lambere contigit.
Te Triton geminus personat æmulâ
Conchâ, te celebrat nomine régiam,
Læto non sine cantu,
Portat vasta per æquora.
Cedent, credo equidem, dotibus his tibi
Posthac nobilium numina fontium.
Hâc tu sorte beata
Labi non eris immemor._
_Fontaine Saint-Claude._
Cette fontaine, située au coin de la rue du même nom, du côté du Temple,
fut construite vers la fin du siècle dernier. On y avoit gravé cette
inscription:
_Fausta Parisiacam, Lodoico rege, per urbem,
Pax ut fundet opes, fons ita fundit aquas._
_Fontaine de l'Échaudé._
Elle est située Vieille rue du Temple, au coin de celle de Poitou, fut
bâtie en 1671, et donne de l'eau de l'aquéduc de Belleville.
_Fontaine de Vendôme._
Cette fontaine, ainsi nommée parce qu'elle fut construite du temps que
le chevalier de Vendôme étoit grand-prieur de France, est située à
l'extrémité des murs du Temple, du côté du boulevart. On y lisoit les
deux vers suivants:
_Quem cernis fontem Malthæ debetur et urbi;
Hæc præbet undas, præbuit illa locum._
_Fontaine des Vieilles Haudriettes._
Cette fontaine, située au coin de la rue dont elle a pris le nom et de
la rue du Chaume, reçoit l'eau de l'aquéduc de Belleville. Elle fut
construite sur les dessins de l'architecte Moreau, et ornée d'une figure
de naïade en bas-relief, par un sculpteur nommé Mignot. Le tout est
d'une grande médiocrité.
BARRIÈRES.
L'espace de l'enceinte qui borne au nord ce quartier en contenoit trois
en 1789, savoir:
La barrière de Belleville;
---- ---- des Trois-Couronnes[493];
---- ---- des Moulins[494].
[Note 493: Elle a été supprimée pour les voitures.]
[Note 494: Elle avoit pris, pendant la révolution, le nom du
fameux cabaretier _Ramponneau_, dont la maison étoit à côté.
(Supprimée et murée.)]