Nous le répétons, sur ces quatre articles tous les aveux sont uniformes:

le plus grand nombre avouent librement, volontairement, sans y être

contraints ni par violence ni par menace; ils mêlent, comme nous venons

de le dire, à leurs aveux des circonstances diverses qui prouvent que

ces aveux ne sont ni suggérés ni concertés. Quelques-uns versent des

larmes et paroissent repentants des crimes qu'ils ont commis, des

séductions auxquelles ils se sont laissé entraîner; et plusieurs d'entre

eux s'en sont confessés et en ont fait pénitence[450]. D'autres qui

d'abord avoient nié ou s'étoient déclarés _défenseurs_ de l'ordre,

renoncent à sa défense et finissent par faire les mêmes aveux[451]. Des

jeunes gens, reçus dès l'âge de dix ans, qui par conséquent ne peuvent

être considérés comme coupables des horreurs que l'on avoit exigées

d'eux, avouent naïvement ce qu'ils ont vu sans le comprendre, ce qu'ils

ont consenti de faire sans en apprécier les conséquences[452].

Plusieurs, et ceci est remarquable, qui avoient nié dans les tortures,

avouent ensuite sans être torturés, quelquefois n'avouent que certaines

choses, tandis qu'ils continuent d'en nier d'autres[453]. Tilley, frère

servant[454], raconte sa réception avec des circonstances qui

ressemblent à celles des réceptions de la franc-maçonnerie. Au reste,

presque tous conviennent que ces réceptions étoient clandestines[455],

qu'il y avoit des statuts cachés et un point d'ordre très-secret. Un

chevalier, vieillard de quatre-vingts ans[456], déclare que sa réception

très-ancienne a été irréprochable; il n'a renié ni vu personne renier

Dieu; mais il confesse _avoir entendu parler_ de ces abnégations, il y a

cinquante ans, et depuis ce temps il avoit _cessé d'assister aux

réceptions_; au surplus il reconnoît l'orgueil et l'insolence des

Templiers, il convient de leur avidité et de leurs extorsions. C'étoit

un homme instruit et sachant le latin. Un autre fait cet aveu

remarquable que c'étoit, suivant lui, l'introduction _des juristes et

des savants_ dans l'ordre qui l'avoit corrompu[457]; P. Blaye avoue

tout, et déclare que, suivant ce qu'il avoit entendu dire, ces abus

avoient pris _leur origine dans l'Orient_ et n'étoient pas plus anciens

que le règne des quatre derniers grands-maîtres[458]. Gui, dauphin

d'Auvergne[459], le même sans doute qui depuis se rétracta avec le

grand-maître et fut brûlé avec lui, avoue ici les quatre articles et

confirme plusieurs fois ses aveux. Enfin avant cette instruction et

avant d'être conduit en prison, _antequàm captus esset_[460], le

grand-maître lui-même avoit avoué les deux principaux points de

l'accusation, le _reniement_ de Jésus-Christ, et l'obligation de

_cracher sur la croix_. Il avoit fait ces aveux sans que l'on eût

employé aucun moyen violent pour l'y contraindre, _sine omni

tormento_[461]; il les confirme dans l'interrogatoire de Chinon[462]; il

_varie_ ensuite, mais _sans se rétracter_, et ne se rétracte en effet

que dans la confession publique qu'on voulut le forcer à faire sur un

échafaud, «confession qui, dans les moeurs du temps, dit un apologiste

déjà cité, _devoit surtout le révolter_[463].»

[Note 450: Pogiancourt, 38e témoin; Étienne de Nercat, 58e

témoin, puis après lui le 59e; Bono de Boulaines, 116e témoin;

Pierre Grumemil, prêtre, 130e témoin.]

[Note 451: J. de Poilcourt, 37e témoin; Grand-Villard, 60e

témoin; Pierre de Saint-Just, 63e témoin; Jean de Corneilles,

79e témoin; Raoul de Tavernay, 115e témoin; Varmond de

Saconin, 119e témoin.

Cinquante-quatre chevaliers qui s'étoient rétractés et

déclarés _défenseurs_ de l'ordre devant la commission papale

furent jugés par le concile provincial de Sens, assemblé à

Paris, avant d'avoir été entendus sur cette défense, condamnés

le 11 mai 1210, et brûlés le lendemain dans le faubourg

Saint-Antoine qui étoit alors hors de la ville, l'abbaye de ce

nom étant encore située au milieu des champs. On a fait grand

bruit de cet incident dont les apologistes ont essayé de tirer

parti. Nous allons l'examiner brièvement et le réduire à sa

juste valeur.

Les Templiers étoient jugés par la commission papale et par

les évêques réunis en conciles provinciaux. Les commissaires

du pape procédoient contre l'ordre en général, les conciles

contre les individus. Tous les actes de cette grande affaire

attestent la douceur, l'équité, l'humanité avec lesquelles

procédoient les délégués du saint Siége; et sur ce point les

accusés eux-mêmes leur rendirent témoignage.

Dès que ces commissaires eurent eu connoissance de l'arrêt

rendu par le concile de Sens et de l'exécution des

cinquante-quatre Templiers, ils suspendirent l'audition des

témoins, et firent demander très-vivement des explications sur

un incident qui sembloit de nature à empêcher aucun défenseur

de l'ordre d'oser désormais parler en sa faveur. Le concile

députa aussitôt vers la commission pour lui déclarer qu'il

n'avoit procédé contre ces accusés que par suite du procès

d'_inquisition spéciale_ déjà commencé contre eux, _il y avoit

deux ans_, et par ordre du pape, procès que le concile appelé

à Paris étoit chargé de finir, suivant les _mêmes ordres du

pape_, et qu'il avoit été obligé de terminer dans cette

session, d'autant que l'archevêque de Sens qui le présidoit ne

pouvoit le réunir aussi souvent qu'il le voudroit. La

commission trouva cette réponse satisfaisante, et continua ses

opérations, ce qui prouve que le concile n'avoit péché ni par

la forme ni par le fond.

Ces cinquante-quatre Templiers furent condamnés comme

_rétractants_ ou _relaps_. Les apologistes ont cru trouver de

la contradiction dans ces deux termes: ils se sont trompés.

L'instruction de leur procès (et cette instruction ayant duré

_deux années entières_, on ne peut douter que toutes les

formalités prescrites par la jurisprudence d'alors n'y eussent

été scrupuleusement et complétement observées) avoit

suffisamment éclairé la conscience de leurs juges, leur avoit

apporté la conviction pleine et entière de leur culpabilité.

On n'osera pas soutenir sans doute qu'il leur suffisoit de se

rétracter pour être déclarés innocents, ni de se déclarer

_défenseurs_ de l'ordre pour arrêter le cours et l'action de

la justice. Que prouvoit donc leur rétractation, lorsqu'ils

étoient _évidemment reconnus coupables_, sinon leur

endurcissement, leur orgueil, leur mauvaise foi, une véritable

_rechute_, qui les rendoit indignes de la pitié de leurs

juges, de l'indulgence offerte au seul repentir? Dans un tel

cas, le devoir de ceux-ci n'étoit-il pas de se montrer

inflexibles comme la loi, et de la faire exécuter dans toute

sa rigueur[451-A]? Il nous semble que ceci est sans réplique,

et qu'on n'y peut répondre, comme sur tout le reste, que par

des déclamations.]

[Note 451-A: Le grand-maître ayant osé porter une espèce de

_défi_ chevaleresque devant la commission, «l'Église n'en use

pas ainsi, répondirent les commissaires: elle juge les

hérétiques qu'on découvre, et remet _les opiniâtres_ au bras

séculier.» Telle fut en effet la marche qu'ils se tracèrent:

il y eut indulgence et pardon pour tous ceux qui se montrèrent

repentants. Ainsi la justice et la miséricorde présidoient à

ces jugements, que des sophistes, dont les doctrines ont de

nos jours créé des tribunaux d'assassins, et depuis trente ans

ensanglantent le monde, osent appeler barbares!]

[Note 452: Pierre de Masvalier, 109e témoin; Jean Fabry, 110e

témoin; Hugues de la Hugonie, 111e témoin; Pierre Pufand, 215e

témoin; Hugues de Jausat; 216e témoin.]

[Note 453: Raymond de Vassiniac; 10e témoin; Baudouin de

Saint-Just, 11e témoin; Gérard de Caus, chevalier de Rouergue,

40e témoin.]

[Note 454: 35e témoin. _Voyez_ à ce sujet un petit ouvrage de

Cadet-Gassicourt, intitulé _Sur les Templiers et les

Francs-Maçons_, 1821.]

[Note 455: Cette clandestinité des réceptions étoit une des

présomptions les plus fortes qui s'élevoient contre eux. Elles

se faisoient le plus souvent la nuit, et c'étoit aussi au

milieu de ses ténèbres que se tenoient les chapitres généraux.

Les précautions les plus extraordinaires étoient prises pour

rendre ces assemblées inaccessibles à tous les regards.

Non-seulement le lieu en étoit soigneusement fermé, mais

encore on en faisoit garder les avenues, et, par un surcroît

de précautions, on établissoit des sentinelles jusque sur les

toits. Pourquoi ce mystère sans exemple dans aucun autre ordre

religieux, s'il ne se passoit rien que d'innocent dans de

telles assemblées?]

[Note 456: Guillaume de Liége, 124e témoin.]

[Note 457: Gérard de Caus, déjà cité.]

[Note 458: Il étoit le 221e témoin, et sa déposition sert à

expliquer le peu d'uniformité de ces pratiques détestables

dans les maisons de l'ordre qui en étoient déjà infectées, et

comment plusieurs s'en trouvoient encore préservées. Ainsi

s'expliquent en même temps les jugements différents et en

apparence contradictoires rendus par les diverses commissions

établies dans les autres parties de l'Europe. En Espagne, en

Allemagne, plusieurs conciles déclarèrent innocents les

Templiers qui comparurent devant eux. Ceux qui habitoient le

Portugal, étant depuis long-temps sans communication directe

avec l'ordre, et même jusqu'à un certain point hors de sa

dépendance, furent reconnus entièrement étrangers à tous ces

désordres. Partout ailleurs les Templiers furent convaincus et

condamnés. Ainsi, pour établir l'innocence de ces moines, dont

leurs apologistes les plus enthousiastes sont forcés d'avouer

l'orgueil, l'insolence, la rapacité, les moeurs licencieuses,

il faut supposer que presque tous les tribunaux

ecclésiastiques de l'Europe, ayant à leur tête la plupart des

évêques de la chrétienté, se sont tout à coup transformés, et

simultanément, et par un concert unanime, en hordes de

brigands et en conciliabules d'assassins.... Voilà les

miracles que veulent nous faire croire les philosophes, qui

cependant se moquent beaucoup des miracles.]

[Note 459: 46e témoin.]

[Note 460: Expressions des bulles du pape, répétées dans les

articles de l'acte d'accusation.]

[Note 461: _Baluz._ _Vitæ Pap. Avenionens._ Hugues de Narsac,

prieur d'Epanes en Saintonge, déclara depuis, devant la

commission, que le même Jacques Molay étoit connu pour avoir

un commerce honteux avec son valet-de-chambre favori, nommé

Georges, ajoutant que plusieurs autres grands de l'ordre

étoient renommés pour cette infamie.]

[Note 462: Ces aveux _confirmés_ à Chinon importunent beaucoup

l'auteur de la tragédie des Templiers, M. R.... qui, comme le

dit assez plaisamment l'auteur des _Mémoires historiques_,

s'étant identifié en prose et en vers avec ces _innocentes_

victimes, a publié avec sa tragédie une espèce de _factum_

pour démontrer leur innocence. Il a donc essayé de reporter la

date des variations du grand-maître avant celle de ce fâcheux

interrogatoire de Chinon; mais s'apercevant bientôt que toutes

ces petites arguties venoient se briser contre la force des

actes et des faits, il a pris alors un parti plus commode et

plus expéditif: c'est de _rejeter_ tous ces actes et tous ces

faits comme _supposés_. Cette licence a paru un peu trop

poétique, même à ceux de son parti qui n'ont pas encore fait

une abnégation entière du sens-commun, et qui reconnoissent

dans la critique historique et littéraire certaines règles

qu'il n'est pas permis d'enfreindre sous peine d'absurdité et

même de ridicule; et M. R.... en plaidant ainsi la cause des

héros qu'il a rendus si dramatiques, a prouvé plus fortement

que nous-mêmes ne pourrions le faire, combien cette cause

étoit désespérée.]

[Note 463: Mémoires historiques sur les Templiers, etc., p.

169.]

Cependant ce même apologiste et tous les autres avec lui, demeurent

accablés sous le poids de tant de témoignages qu'ils ne songent ni à

infirmer ni à détruire. Ils en confessent toute la force. Ils

conviennent «que l'uniformité des aveux sur les faits principaux, leur

donne une force réelle, une consistance par laquelle on _est ébranlé

malgré soi_; que d'ailleurs plusieurs de ces aveux ne paraissent ni

_forcés_ ni _captés_; que d'autres sont chargés de détails qu'il est

_impossible_ qu'on ait _tous inventés_ ou _suggérés_ aux déposants; que

telle circonstance répand sur ce qui la suit ou la précède une couleur

de sincérité _tout à fait persuasive_; enfin que si l'ensemble des actes

du procès laisse une impression générale, ce n'est sûrement pas celle de

la _fausseté absolue_ des accusations et des aveux[464].»

[Note 464: _Ibid._, p. 228.]

Que leur reste-t-il donc pour défendre encore les Templiers? Nous allons

le dire et l'on aura peine à le croire: quelques-uns, et ce sont les

érudits allemands, s'emparant de quelques dépositions assez vagues et

les commentant à leur manière, ont essayé de donner une explication

favorable des cérémonies impies qui se pratiquoient dans les réceptions.

Sur le renoncement à Jésus-Christ ils ont dit sérieusement que c'étoit

une sorte d'emblème du renoncement de saint Pierre, un acte symbolique

par lequel on avertissoit le récipiendaire que la guerre qu'il alloit

faire continuellement aux Sarrasins pouvoit l'exposer à une tentation

toute semblable; et que, si jamais il tomboit entre leurs mains, il eût

à se préserver d'un semblable égarement; puis que c'étoit _peut-être_

une épreuve de _fermeté_; _peut-être_ seulement une épreuve

d'_obéissance_; _peut-être_ enfin l'acte d'une religion _plus épurée_

qui rejetoit _le culte des images_; et bientôt, par une contradiction

grossière qu'ils ne semblent pas même avoir aperçue, ils supposent et

ont de fortes raisons de croire que la tête mystérieuse qu'on faisoit

adorer dans cette réception n'étoit autre chose qu'une _châsse de

reliques_; _peut-être_ un _sphinx_, symbole du silence absolu que l'on

devoit garder sur les affaires de l'ordre; _peut-être_ une tête

_gnostique_; _peut-être_ un simple _trophée_. Quant à la sodomie, elle

n'étoit point ordonnée dans les statuts de l'ordre qui étoient _publics_

et approuvés par le pape: donc elle n'étoit point autorisée dans les

réceptions qui étoient _secrètes_, etc. etc. Nous épargnons à nos

lecteurs un grand nombre d'autres raisonnements de cette force.

L'apologiste françois a reculé devant toutes ces absurdités germaniques;

et le cynisme philosophique lui fournit d'autres moyens de justifier les

Templiers. Pour y parvenir, il passe le plus adroitement qu'il peut sur

l'adoration de l'idole, et s'efforce d'établir, contre tous les actes du

procès, que ce n'étoit point là un point _essentiel_ de

l'accusation[465], parce qu'il a très-bien senti, ayant plus d'esprit

que les professeurs allemands, combien cette superstition stupide et

détestable jetoit d'invraisemblance sur cette religion _épurée_ que l'on

vouloit trouver dans l'action de _renier_ Jésus-Christ et de _cracher_

sur la croix. Il s'empare alors de cette dernière idée et la développe

avec une sorte de complaisance: «Nous admettons, dit-il[466], comme un

résultat _probable_ qu'une partie des chevaliers du Temple ne suivoit

qu'_extérieurement_ la religion, catholique, et qu'elle s'étoit formé

un christianisme _rectifié_[467] exempt des _superstitions du vulgaire_,

et qui _peut-être_ voiloit _un pur déisme_; mais que, soit la politique,

soit l'influence des moeurs du siècle, soit même _le vice_ de son

origine, avoient revêtu cette religion _philosophique_ de pratiques et

de formes qui ne l'_étoient point_; inconvénient _inévitable_ en tous

temps, parce que tous les esprits ne sont pas également propres à saisir

des _idées simples_ et à s'en contenter[468]. Discutant ensuite

gravement et savamment l'article de la sodomie et de l'autorisation

qu'elle avoit reçue dans l'ordre, il en donne des raisons

_justificatives_ qu'on nous permettra sans doute de passer sous silence,

et qu'il termine par ces paroles _philosophiques_ plus étranges que tout

ce que nous avons cité jusqu'à présent: «De telles pratiques semblent

avoir pour but de forcer le néophyte à une _abnégation de soi-même_ qui

le livre et le soumet tout entier à ceux qui osent la lui imposer. Une

fois qu'il a subi ces humiliantes épreuves, il faut qu'il obéisse en

tout aveuglément; _avec le sentiment moral s'éteint le sentiment de la

personnalité_. En prostituant son corps, il a dévoué sa volonté même.

Ses corrupteurs sont devenus ses maîtres. C'est là sans doute le pire

des expédients de la tyrannie: et pourtant, oserai-je le dire? ce n'est

qu'une application plus perverse du _même principe_ qui a dicté

_beaucoup d'observances monacales_, très-_opposées dans leurs effets_.

Ce n'est _peut-être_ qu'une _conséquence_ du système de ces religions

qui n'ont affermi leur empire qu'_en opprimant_ la raison humaine sous

_l'incompréhensibilité des dogmes_[469].» C'est ainsi que, dans leur

criminelle et coupable indifférence, ces sophistes sans pudeur

confondent ensemble les austérités qui font les saints et les

abominations qui font les monstres et les scélérats, avouant toutefois

et avec un sang-froid qui révolte peut-être encore davantage, que ces

pratiques diverses ont des suites à la vérité _différentes_, et des

effets qu'on doit reconnoître comme _très-opposés_.

[Note 465: On conserve à Vienne des monuments métalliques,

lapidaires et manuscrits qui ne laissent aucun doute sur les

pratiques secrètes et les turpitudes infâmes de la secte des

Templiers; et parmi ces monuments se trouve, dit-on, une de

ces têtes que l'on adoroit dans les réceptions. Il existe à ce

sujet des recherches savantes et curieuses dans un ouvrage

allemand dont il a été fait des extraits, il y a environ deux

ans, dans plusieurs journaux anglois, et en France dans le

journal des Débats. Nous avons oublié le nom de son auteur.]

[Note 466: Mémoires historiques sur les Templiers, p. 290.]

[Note 467: Un christianisme _rectifié_ en crachant sur la

croix et en reniant Jésus-Christ!.... Ô philosophes! quelle

langue parlez-vous donc? prétendez-vous la faire entendre aux

autres; et vous-mêmes, l'entendez-vous?]

[Note 468: Condorcet dit dans son _Esquisse des progrès de

l'esprit humain_: «Cette époque (le quatorzième siècle) nous

présente de _paisibles contempteurs de toutes les

superstitions_, à côté des réformateurs enthousiastes de leurs

abus les plus grossiers; et nous pourrons presque lier

l'histoire de ces réclamations _obscures_, de ces

protestations en faveur _des droits de la raison_, à celle des

derniers philosophes de l'école d'Alexandrie.

»Nous examinerons si, dans un temps où le prosélytisme

philosophique eût été _si dangereux_, il ne se forma point des

_sociétés secrètes_ destinées à perpétuer, à répandre

sourdement et _sans danger_, parmi quelques adeptes, un petit

nombre de _vérités simples_, comme de sûrs préservatifs contre

les préjugés dominateurs.

»Nous chercherons si l'on ne doit pas _placer au nombre de ces

sociétés_ cet ordre célèbre, contre lequel les papes et les

rois conspirèrent avec tant de _bassesse_, et qu'ils

détruisirent avec tant de _barbarie_.»

Voilà donc encore un apologiste des Templiers qui, jugeant un

siècle avec les idées d'un autre, se range aussi de notre

côté, et les _justifie_ comme nous les aurions _accusés_.]

[Note 469: Mémoires historiques sur les Templiers, page 308.]

Avons-nous donc maintenant à répondre à des avocats qui ont ainsi plaidé

pour nous? Nous jetant mal à propos dans des incidents étrangers au

procès, perdrons-nous du temps à prouver contre eux que renier

Jésus-Christ et cracher sur la croix sont pour des chrétiens et des

religieux d'exécrables impiétés et des crimes abominables?

Chercherons-nous avec eux et à l'aide d'une érudition puérilement

curieuse, quelle étoit la source de l'hérésie des Templiers, si elle

étoit grecque ou mahométane, gnostique où manichéenne? Examinerons-nous

encore si l'ambition et la puissance de ces moines en faisoient un objet

de crainte et de jalousie pour les rois; si Philippe-le-Bel étoit un

prince avare; si leurs richesses immenses avoient tenté son avarice, et

mille autres questions non moins oiseuses? Tout ceci pour le moment nous

importe fort peu, et nous en finirons avec ces singuliers apologistes

par ce peu de paroles: Les Templiers étoient-ils coupables d'hérésie et

de tant d'autres abominations dont ils ont été accusés? Étoient-ils

justiciables du tribunal devant lequel ils ont comparu? Ce tribunal

a-t-il procédé dans les formes alors usitées? Est-il résulté de la

procédure la conviction qui devoit les faire condamner? La peine qu'ils

ont subie étoit-elle celle que les lois alors existantes infligeoient à

des crimes de cette espèce? La confiscation des biens étoit-elle une

suite légalement établie pour de semblables condamnations? Si vous

m'accordez la première de ces propositions (et vous me l'avez accordée),

il vous est impossible de me contester les autres: ainsi, bien que les

crimes des Templiers soient inouïs, leur procès devient un événement

ordinaire; et si l'on peut s'étonner de quelque chose, c'est qu'on ait

pu réussir à en faire tant de bruit, et qu'avec ce bruit on soit parvenu

à faire tant de dupes.

Le pape Clément V supprima l'ordre des Templiers dans un consistoire

secret tenu le mercredi Saint 22 mars 1312; le 3 avril suivant, cette

suppression fut publiée, le concile de Vienne tenant alors sa seconde

session; et ensuite parut la bulle datée du 6 des nones de mai, laquelle

déclare que l'abolition de l'ordre n'est point ordonnée par _jugement

définitif, mais par sentence provisionnelle et ordonnance apostolique_.

Cependant comme elle porte que les biens des Templiers seront _donnés

aux Hospitaliers_ de Saint-Jean-de-Jérusalem, le parlement rendit un

arrêt le mercredi après l'Annonciation (1313), à l'effet de mettre frère

Léonard de Tibertis, procureur général de l'ordre _du maître et des

frères de l'ordre Hospitalier_, en possession des biens des Templiers.

Philippe-le-Bel ordonna l'exécution de cet arrêt, et les hospitaliers y

ont été maintenus jusqu'à l'époque de leur destruction[470].

[Note 470: Ce fait, auquel on ne peut rien opposer, suffiroit

seul pour détruire de fond en comble tous ces soupçons odieux

élevés contre Philippe-le-Bel par les apologistes, qui sont

allés chercher dans l'avarice de ce prince les motifs atroces

de la condamnation des Templiers. Nous l'avons déjà dit et

nous le répétons: quand même le roi de France se seroit emparé

de ce que possédoit cet ordre dans son royaume, il n'eût fait

qu'user du droit de souverain, lequel adjugeoit au profit du

seigneur la confiscation des biens des coupables; cependant il

renonça à ce droit, et l'on ne peut assez s'étonner de

l'aveuglement de ceux qui, pour l'insulter et le calomnier,

ont justement choisi une circonstance dans laquelle, sortant

en quelque sorte de son caractère, il donne la plus grande

preuve de modération et de désintéressement. Quelques-uns de

ces apologistes, moins absurdes que les autres, et que cet

abandon des biens-fonds embarrassoit, ont essayé de soutenir

l'accusation contre le roi en supputant curieusement la valeur

des biens mobiliers, qu'ils ont fait monter à des sommes

immenses, supérieures même à la valeur des autres biens, et

cela au gré de leur imagination. Ce sont là sans doute de

misérables subtilités, et nous ne perdrons point encore notre

temps à les combattre. La vérité est que les Hospitaliers

abandonnèrent à Philippe-le-Bel quelques sommes qui

appartenoient aux Templiers, et qui lui furent payées en vertu

d'une transaction passée en 1315 (Trésor des chartes;--Dupuy,

p. 184); mais ce fut pour l'indemniser des frais considérables

que ce procès avoit occasionnés, et qu'il n'étoit pas juste

qu'on lui fît supporter.]

Ces religieux firent des bâtiments du Temple la maison provinciale du

grand-prieuré de France. Cette maison occupoit un vaste terrain enfermé

de hautes murailles crénelées, et fortifiées d'espace en espace par des

tours, lesquelles ont été abattues en partie dans le siècle dernier.

Dans la vaste enceinte qui formoit l'enclos, il y avoit plusieurs corps

de bâtiments accompagnés de cours et jardins: le plus considérable étoit

le palais du grand-prieur, dont l'entrée est dans la rue du Temple; il

avoit été construit vers l'an 1566 par Jacques de Souvré, grand-prieur,

sur les dessins de De Lisle. Le chevalier d'Orléans, ayant été depuis

revêtu de cette dignité, fit faire à ce palais de grandes réparations en

1720 et 1721, par Oppenord, premier architecte du duc d'Orléans, régent.

La façade, d'une architecture assez médiocre, est décorée d'un ordre

dorique à colonnes isolées, surmontées d'un attique avec fronton. La

cour, très-spacieuse, étoit entourée d'un péristyle à colonnes couplées,

que l'on détruisit lors des dernières réparations, parce qu'il tomboit

en ruine; on y substitua des tilleuls plantés en palissade, qui furent

loin de remplacer la magnificence de l'ancienne décoration. Le prince de

Conti, mort grand-prieur en 1776, ajouta encore à ce palais divers

bâtiments[471].

[Note 471: _Voyez_ pl. 116.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 31 / 46 段