Marguerite de Valois sa soeur, donna pour son établissement la somme de
3,600 liv., laquelle fut remise entre les mains de Jean Briçonnet,
président de la chambre des comptes. Celui-ci chargea Robert de Beauvais
d'acheter auprès du Temple une maison avec cour et jardin, laquelle
coûta 1,200 livres. Sauval, Lebeuf, Corrozet, Germain Brice et Delamare
se sont également trompés sur les différentes époques qu'ils assignent
à la fondation de cet hôpital. On peut, sans craindre de s'écarter
beaucoup de la vérité, la fixer à l'année 1534: car le contrat
d'acquisition de la maison dont nous venons de parler est du 24 juillet
de cette même année. Ce n'est cependant qu'au mois de janvier 1536 que
le roi donna ses lettres-patentes[432], par lesquelles il se déclare
fondateur de cet hospice, spécialement destiné pour les orphelins
originaires de Paris, et où il veut en outre «qu'on reçoive les pauvres
petits enfants qui ont été et seront dors-en-avant trouvés, dans
l'Hôtel-Dieu, fors et exceptés ceux qui sont orphelins natifs et
baptisés à Paris et ez fauxbourgs, que l'hôpital du Saint-Esprit doit
prendre selon l'institution et fondation d'icelui, et les bâtards que
les doyen, chanoines et chapitre de Paris ont accoutumé de recevoir et
faire nourrir pour l'honneur de Dieu.»
[Note 432: Hist. de Par., t. III, p. 614.]
Il est ordonné par les mêmes lettres-patentes que ces enfants seront
perpétuellement appelés _Enfants-Dieu_, et qu'on les vêtira d'étoffe
rouge, pour marquer que c'est la charité qui les fait subsister[433].
C'est ce qui leur fit donner le nom d'Enfants-Rouges. Ces lettres furent
enregistrées au parlement le 1er mars de la même année 1536.
[Note 433: On sait que, dans l'Écriture, la Charité est
figurée par le feu.]
On ignore les motifs qui déterminèrent François Ier à ordonner, le 23
janvier 1539, que les enfants désignés pour le nouvel hôpital seroient
mis à l'avenir à l'hôpital du Saint-Esprit. Toutefois ce changement
n'eut point lieu, ou du moins, si on l'exécuta, fut de peu de durée:
car il est certain que, le 20 mai 1542, le roi, par ses
lettres-patentes[434] enregistrées le 4 septembre suivant, donna des
réglements pour l'administration de l'hôpital des _Enfants-Dieu
orphelins près le Temple_.
[Note 434: Hist. de Par., t. IV, p. 703.]
Cet hôpital fut enfin supprimé au mois de mai 1772, par lettres-patentes
enregistrées au parlement le 5 juin suivant. Les enfants furent
transférés à l'hospice des Enfants-Trouvés; on laissa seulement
subsister la chapelle, dans laquelle on a célébré l'office les fêtes et
les dimanches jusqu'à l'époque de la révolution[435]. Ce petit édifice
n'avoit rien de remarquable.
[Note 435: Cette chapelle a été détruite, et sur son
emplacement on a percé une rue nouvelle.]
LE TEMPLE.
Vers le milieu du onzième siècle, quelques marchands d'Amalfi, au
royaume de Naples, obtinrent du calife la permission d'avoir un hospice
à Jérusalem, près le Saint-Sépulcre. Ils y firent bâtir une chapelle,
qui fut desservie par des religieux de Saint-Benoît[436]; et à côté de
cette chapelle on construisit deux autres hospices pour y recevoir les
pèlerins sains et malades, dont ces religieux s'engagèrent à prendre
soin. Telle fut l'origine des hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem,
ainsi appelés parce que leur chapelle étoit sous l'invocation de saint
Jean l'aumônier. Guillaume de Tyr dit que _Gérard_ ou _Girauld Tum_,
qu'on regarde comme le fondateur de cet institut régulier, avoit
long-temps servi les pauvres de l'hôpital, sous les ordres de l'abbé et
des moines. Le nouvel institut fut approuvé par une bulle de Paschal
II[437], du 15 des calendes de mars, indiction 6, an 1113.
[Note 436: Jean d'Ipres, dans sa Chronique, dit que c'étoient
des _oblats_ du monastère de Jérusalem, appelé
Sainte-Marie-des-Latins.]
[Note 437: Hist. de Malte., t. I, p. 578. Il paroît qu'alors
saint Jean-Baptiste étoit le patron des hospitaliers: car
cette bulle est adressée à _Gérard, prévôt de l'hôpital de
Saint-Jean-Baptiste de Jérusalem_.]
Cependant _Raymond Dupuy_, qui succéda à Gérard, ayant conçu le projet
de former parmi les hospitaliers mêmes une milice capable de résister
aux invasions des infidèles, ce projet fut facilement adopté par des
religieux dont la première profession avoit été celle des armes; et son
exécution devint d'autant plus méritoire que Jérusalem, conquise par les
chrétiens en 1099, étoit déjà en butte aux attaques continuelles des
Musulmans.
Mais c'étoit peu de garder la cité sainte: il falloit encore en
faciliter l'accès aux chrétiens, qui de toutes parts y accouroient en
foule, et qui avoient tout à craindre de la cruauté des Sarrasins, dont
les routes étaient infestées. En 1118 _Hugues des Payens_ et _Geoffroi
de Saint Omer_ résolurent de se dévouer à ce pénible ministère[438]; et
s'étant associé sept autres gentilshommes enflammés du même zèle, ils se
présentèrent ensemble devant le patriarche, firent entre ses mains les
voeux ordinaires de religion, et s'engagèrent par un serment solennel à
garder les chemins, à protéger et à défendre les pèlerins. On donna à
ces nouveaux religieux un logement dans le palais, lequel étoit situé
près du Temple; et ils furent appelés les _frères de la milice du
Temple_, _les chevaliers du Temple_, _les Templiers_.
[Note 438: Hist. de Malte, t. I, p. 72.]
Quelle que fût l'utilité de cet établissement, il ne fit cependant de
progrès sensibles que lorsque Hugues des Payens eut repassé la mer, dans
le dessein de se présenter au concile que l'on tint à Troyes en 1128,
et d'y demander la confirmation de son ordre, et une règle particulière
pour son administration. Sa demande fut agréée avec tout l'empressement
qu'elle méritoit; et saint Bernard, dont les décisions étoient reçues
comme des oracles, fut prié par le concile de se charger de ce grand
travail. Il paroît qu'il s'en excusa[439]; et l'opinion communément
reçue en fait honneur à _Jean de Saint-Michel_, quoiqu'il n'y en ait
aucune preuve décisive.
[Note 439: _S. Bern. opusc. VI_, cap. 4 et 5.]
Dès ce moment l'accroissement de cet ordre fut extrêmement rapide; la
noblesse s'empressa de se mettre au nombre de ces défenseurs de la
religion; les rois et les princes les comblèrent de faveurs, et ils
devinrent en peu de temps possesseurs de ces richesses immenses qui, en
moins de deux siècles, devoient amener leur décadence et leur
destruction.
On n'a point de lumière certaine sur la véritable époque de leur
établissement à Paris; et chaque historien de cette ville a présenté à
ce sujet sa date et ses conjectures[440]. Ce qu'on peut assurer, c'est
qu'ils y existoient sous le règne de Louis-le-Jeune: car, en 1147, le 27
avril, les Templiers tinrent à Paris un chapitre, où ils étoient au
nombre de cent trente; le pape Eugène III étoit à leur tête, et le roi
honora cette assemblée de sa présence, avec plusieurs prélats et
seigneurs[441]. Il existe en outre une charte de ce prince, datée de
1152, dans laquelle il qualifie ces religieux: _orientalis ecclesiæ
sanctos propugnatores_, _venerabilem militiam_, _sacrosanctum
ordinem_[442].
[Note 440: Lacaille la met en 1128, supposant apparemment
qu'ils y eurent un lieu fixe immédiatement après le concile de
Troyes. Le commissaire Delamare la place d'abord en 1148,
ensuite dix ans plus tard; dom Félibien la fixe après le
retour de Louis-le-Jeune de la Terre-Sainte; l'auteur des
_Tablettes parisiennes_ en marque l'établissement à l'année
1100, sans faire attention que cet ordre ne s'est formé que
dix-huit ans après cette époque. Dubreul, les historiens de
Paris et Piganiol ne rapportent point de titres plus anciens
que l'année 1211; et Sauval dit «qu'il ne sait ni par qui ni
quand il a été fondé, mais qu'il a lu des actes qui en font
mention avant l'année 1210.»
On voit encore dans les registres du Châtelet que les
Templiers eurent un différend avec les bouchers de Paris, au
sujet d'une boucherie que ceux-ci avoient établie sur leur
territoire, rue de Braque; et qu'en 1182 il fut décidé, par
lettres de Philippe-Auguste, données au mois de juillet de
cette année, que cette boucherie n'auroit que deux étaux de
douze pieds de large chacun. (Hist. de Par., t. I, p. 203.)
Il est aussi fait mention de la maison du Temple en 1205, à
l'occasion d'un legs de 10 sols fait en faveur de cette maison
par Christophe Malcion, chambellan de Philippe-Auguste. Vingt
ans auparavant ils sont nommés, dans un arrêt du parlement,
_præceptor et fratres militiæ Templi_. Enfin, nous pourrions
encore citer les lettres de Philippe-le-Bel de 1292, par
lesquelles il confirme aux Templiers les priviléges qui leur
avoient été accordés par Philippe-Auguste et par le roi Louis.
_Ludovicum atavum nostrum._ (Louis VII.) _Hist. eccles. Par._,
t. II, p. 295.]
[Note 441: _Monasticon anglic._, t. II, p. 523.]
[Note 442: Trés. des chart., p. 132.]
Au treizième siècle, le terrain qu'occupoient les Templiers étoit
devenu si considérable que dans plusieurs titres de ce temps il est
appelé _villa nova Templi_. L'histoire nous apprend que saint Louis,
Philippe-le-Hardi et Philippe-le-Bel avoient déposé leurs trésors dans
la maison des Templiers, et qu'en 1301 et 1306 ce dernier y fit sa
résidence[443]. Les bâtiments en étoient si nombreux et si beaux, que
lorsque Henri III, roi d'Angleterre, passa à Paris en 1254, il préféra
la maison du Temple au palais que lui offroit saint Louis.
[Note 443: Cette particularité étoit inscrite sur des
tablettes de cire qui se voyoient autrefois à l'abbaye de
Saint-Victor. On y lisoit, entre autres choses, qu'après un
voyage fait dans le Gâtinois et dans la Brie durant l'hiver de
l'année 1301, ce prince vint résider dans la maison des
Templiers, depuis le 26 janvier jusqu'au 25 février, etc.
etc.]
Personne n'ignore quelle fut la fin tragique des Templiers: on a essayé
d'envelopper cette grande catastrophe de ténèbres que l'on assembloit à
dessein, d'en faire ainsi une espèce de problème historique, pour le
résoudre ensuite avec impudence à la honte des juges et à la gloire des
accusés. C'est surtout dans le dix-huitième siècle que ces déclamations
injurieuses contre la mémoire d'un pape et d'un roi ont éclaté avec plus
de violence. Dans le dix-neuvième, LES CRIS N'ONT POINT CESSÉ[444];
mais le sens commun a aussi élevé sa voix; et cette voix, nous allons
essayer de la faire entendre à ceux qui, sur cette grande affaire, ne
l'ont point encore entendue.
[Note 444: Ceux qui connoissent la tragédie des _Templiers_
n'ont point oublié sans doute l'hémistiche qui termine le
récit de leur supplice:
«Les chants avoient cessé.»]
Et d'abord il n'est peut-être pas inutile de faire observer que ceux qui
repoussent avec tant de chaleur l'accusation d'hérésie et d'impiété
élevée contre ces moines guerriers, seule accusation qui fût vraiment
capitale, la seule qui ait fait prononcer l'arrêt de leur destruction,
sont tous, et nous n'y connoissons presque point d'exception, des gens
qui, laissant bien loin derrière eux toutes les hérésies où du moins
l'on croit encore quelque chose, font hautement profession de ne rien
croire du tout, qui regardent en pitié et comme une race de stupides et
d'imbéciles tous les croyants, quelle que soit leur croyance; des gens
enfin qui ont prouvé soit par eux-mêmes, soit par les _représentants_ de
leurs doctrines et de leurs opinions, que, si toute puissance leur étoit
remise ici-bas, ils persécuteroient et sans pitié et sans relâche, non
pas _pour la foi_, mais _à cause de la foi_; de manière qu'ils défendent
les Templiers justement par les mêmes motifs qui les porteroient, si cet
ordre existoit encore aujourd'hui, à les attaquer, à les dépouiller, à
les proscrire, à faire à leur égard tout ce qu'ont fait les juges qui
les ont condamnés: ce trait caractéristique des apologistes des
Templiers est remarquable, et, ce nous semble, n'a point été assez
remarqué.
Cependant, dès que les philosophes eurent trouvé et saisi cet _heureux_
prétexte d'insulter les papes et les rois, à l'instant même il se
présenta, dans la lice qu'ils venoient d'ouvrir, des adversaires assez
redoutables pour leur faire pressentir que la victoire qu'ils avoient
d'abord jugée si facile leur seroit vigoureusement disputée. À leurs
déclamations on opposa des actes authentiques; on suivit avec eux
l'historique du procès autant qu'il étoit alors possible de le faire, et
les circonstances principales de ce procès s'élevèrent contre ceux
qu'ils défendoient. Ils prétendoient que les aveux faits par les accusés
leur avoient été arrachés par les tortures: on leur produisoit un nombre
considérable de chevaliers qui avoient avoué sans être torturés; ils
insistoient particulièrement sur le désaveu si éclatant du grand-maître
Jacques Molay et de Guy, dauphin d'Auvergne, désaveu fait sur l'échafaud
et à la vue du supplice qui devoit en être le prix: on leur répondoit
que ce témoignage étoit au moins nul, puisque les aveux précédents de
ces deux personnages, aveux accompagnés de circonstances si remarquables
et que nous ferons connoître tout à l'heure, balançoient l'autorité de
leur désaveu, et même avoient infiniment plus de force pour ceux qui
connoissent les honteuses misères de l'esprit humain, qui savent à
quelles extrémités la honte et l'humiliation peuvent emporter des coeurs
orgueilleux et désespérés. L'histoire est féconde en exemples de ce
genre; et les temps où nous vivons en pourroient offrir de frappants et
de singuliers; on leur demandoit si deux témoignages, entièrement
contraires à ceux qu'ils invoquoient, et donnés avec des circonstances
toutes semblables, leur auroient paru suffisants pour faire condamner
tout l'ordre des Templiers: et comme ils étoient obligés de le nier, il
leur falloit convenir en même temps que deux témoignages favorables
étoient insuffisants pour l'absoudre. Le mauvais renom des Templiers,
répandu depuis long-temps dans l'Europe entière, et dans lequel se
trouvoit implicitement renfermée l'accusation de tous les crimes qui
depuis les firent condamner, renom qu'ont perpétué jusqu'à nos jours les
traditions populaires dont il est rare que le fond ne soit pas vrai,
même alors que les circonstances en sont évidemment fausses; ce mauvais
renom étoit une présomption défavorable à la cause de ces religieux
qu'on opposoit encore avec avantage aux apologistes; enfin, s'appuyant
d'autorités diverses qui se fortifient mutuellement par leur diversité
même, on leur montroit que le janséniste Dupuy qui avoit recueilli les
actes, Velly le parlementaire, des Jésuites tels que les PP. Daniel,
Griffet, Berthier, divisés entre eux sur tant de points qui, sur un tel
sujet, étoient de nature à les diviser encore, subjugués également ici
par le nombre, la nature et la force des preuves, s'étoient réunis dans
une même opinion sur les Templiers, les avoient unanimement jugés
coupables et justement punis.
Mais ce qui prouve plus que tout le reste que les philosophes eux-mêmes
n'étoient pas contents de la cause qu'ils défendoient, et qu'ils avoient
la conscience de son extrême foiblesse, ce sont les efforts qu'ils ont
faits pour la rendre meilleure, en lui cherchant des témoignages qu'ils
pussent plus raisonnablement opposer à ceux dont on les poursuivoit. Ce
sont de grands investigateurs que ces philosophes de nos jours: leurs
recherches ont souvent épargné de pénibles travaux à leurs adversaires,
et répandu la lumière sur bien des questions qui embarrassoient encore
ceux-ci. _Iniquitas mentita est sibi_, telle est l'épigraphe que l'on
pourroit mettre à la tête de tous leurs volumes de critique religieuse,
scientifique et littéraire; on sait quel succès ils viennent d'obtenir
en faisant transporter d'Égypte à Paris le fameux zodiaque de
Denderah[445]: c'est avec un succès tout pareil qu'ils ont recueilli des
matériaux nouveaux pour l'histoire des Templiers.
[Note 445: Au moyen de la position de certains signes
célestes, tels qu'ils étoient, disoit-on, gravés sur ce
zodiaque, les savants du philosophisme démontroient évidemment
qu'il avoit au moins vingt mille ans d'antiquité; et par cette
démonstration ils renversoient toute la tradition, et
détruisoient surtout l'autorité des livres saints, ce qui
étoit le but essentiel et la grande affaire: car ces livres-là
les embarrassent toujours un peu. Cette démonstration se
faisoit sur des dessins de ce zodiaque, dont on attestoit la
scrupuleuse exactitude. Désirant toutefois rendre son triomphe
encore plus éclatant, la secte imagina, comme nous venons de
le dire, de faire apporter le zodiaque lui-même d'Égypte à
Paris. Le ciel a béni son entreprise, heureusement amenée à sa
fin au milieu de beaucoup de dangers et de travaux. Le
zodiaque est arrivé à sa destination; et à l'instant même il a
été démontré que les positions des astres, _si exactement
copiées_ sur les dessins, étoient fausses; et un savant de
bonne foi (M. Biot), conduisant ses confrères pour ainsi dire
par la main, leur a démontré à son tour, et jusqu'à l'évidence
mathématique, que cette pièce curieuse n'avoit pu être
fabriquée plus de 700 ans avant Jésus-Christ. Depuis ce temps
on garde le plus profond silence sur le zodiaque de
Denderah[445-A]. Nous nous estimerions heureux si notre
dissertation sur les Templiers produisoit de semblables
résultats.]
[Note 445-A: Ce monument, acheté par le roi, est maintenant
exposé dans les salles du musée des antiques.]
Ce fut un académicien de Berlin nommé Nicolaï qui le premier se livra à
ces savantes recherches: il savoit la prétention qu'affectoient les
francs-maçons de tirer leur origine de cet ordre si malheureusement
célèbre; il avoit été frappé de la conformité qui existe entre quelques
pratiques usitées dans leurs assemblées et celles que l'on attribuoit
aux Templiers. Le résultat de ses travaux fut un livre intitulé _Essai
sur le secret des Templiers_[446], dans lequel, réduit à faire leur
apologie avec des _conjectures_, il forme de toutes celles qu'il
rassemble un système qui ne soutient pas le moindre examen, et qui, dès
qu'il eut paru, fut combattu par d'autres savants, lesquels n'étoient
pas moins philosophes ni moins partisans des Templiers que M. Nicolaï.
Au reste, cette discussion n'apprit, sur ce point historique, rien de
plus positif que ce que l'on savoit déjà; «et cependant, dit un écrivain
françois anonyme, qui se montre lui-même un digne élève du siècle des
lumières[447], il en resta dans la plupart des esprits la persuasion que
si le secret des Templiers n'étoit point encore découvert, du moins _ils
avoient eu un secret_; mais de cette idée même sortoit une autre
conséquence, c'est que leur condamnation en paroissoit moins inique: car
on ne pouvoit plus dire que les accusations élevées contre eux ne
fussent que des _impostures calomnieuses_. Ainsi, par une rencontre fort
bizarre, c'étoit la philosophie qui _étoit venue témoigner en faveur de
l'inquisition_.» Ces paroles sont assurément fort remarquables.
[Note 446: Cet ouvrage a pour titre original: _Versuch über
die Beschuldigungen, Welche gegen die Tempel herren Orden
gemachtworden, und uberdessen geheimniss_. (Berlin, 1782.)]
[Note 447: Mémoires historiques sur les Templiers, etc., par
Ph. G***. (Paris, 1805.)]
Mais, disoient encore les apologistes, Dupuy n'a publié que des extraits
des actes: il étoit janséniste sans doute, et par conséquent ennemi des
papes; mais il étoit en même temps très-dévoué serviteur des rois, et
il a pu être justement soupçonné d'avoir, sinon altéré, du moins
supprimé tout ce que ces actes contenoient de défavorable à un roi, tout
ce qui pouvoit présenter Philippe-le-Bel sous un aspect odieux. On
regrettoit donc amèrement la perte de ces titres originaux; on les
cherchoit de toutes parts, lorsqu'un professeur de Copenhague (M.
Moldenhawer), qui parcouroit l'Europe dans cette intention, trouva enfin
à Paris, dans la bibliothéque de Saint-Germain-des-Prés, le précieux
manuscrit qui avoit fourni au savant bibliothécaire les extraits qu'il a
publiés. C'étoit un registre contenant les procès-verbaux de toutes les
opérations de la commission nommée par le pape pour procéder contre les
Templiers[448]. Deux ans après un autre professeur Danois (M. Münter)
découvrit à Rome, dans la bibliothéque _Corsini_, un cahier complet des
statuts de l'ordre les plus récents[449]; et c'est ainsi que ce point
historique, si long-temps obscur et problématique pour le plus grand
nombre, que ne pouvoient encore résoudre complétement ceux qui le
considéroient sous son véritable aspect, est devenu aujourd'hui aussi
clair que les vérités de ce genre les moins contestées.
[Note 448: Ce manuscrit venoit de la famille de Harlay; tout
démontroit que c'étoit un exemplaire authentique que les
commissaires du pape avoient fait transcrire par l'un des
notaires leurs greffiers, et déposer aux archives de l'église
de Notre-Dame.
M. Moldenhawer en publia la traduction à Hambourg en 1792,
sous ce titre: _Prozess gegen den orden der Tempel herren._ Il
est maintenant dans la bibliothéque du roi.]
[Note 449: Ces statuts étoient écrits en langue provençale. M.
Münter les copia d'abord littéralement, ensuite les traduisit
en allemand, et les fit imprimer avec des notes explicatives.
Depuis (en 1801), ce même professeur a publié un ouvrage sur
le même sujet, ayant pour titre: _Dissertation sur les
principales accusations qui furent élevées contre les
Templiers._ Ces statuts, du reste, n'ajoutent et ne diminuent
rien à la force des preuves qui résultent de la découverte des
actes.]
Ces procès-verbaux sont authentiques: ils contiennent tous les actes de
cette procédure, qui dura depuis le mois d'août 1309 jusqu'au mois de
juin 1311; l'acte d'accusation; la liste des frères qui comparurent
devant la commission papale, au nombre de cinq cent quarante-quatre; et
deux cent trente et un interrogatoires, après lesquels la commission,
rappelant tant d'autres interrogatoires faits en divers pays et surtout
les soixante et douze témoins entendus par le pape lui-même, déclara
qu'elle étoit suffisamment éclairée, et qu'il résultoit de ce nombre de
dépositions tout ce qu'il lui étoit possible d'apprendre d'un plus grand
nombre de déposants.
Au milieu d'une foule de détails et de circonstances qui, dans ces
dépositions si nombreuses, varient sans se contredire, et prouvent
seulement que le mode de réception des frères n'étoit pas parfaitement
le même dans toutes les maisons de l'ordre, se présentent quatre
articles principaux qui sont tout le fond du procès, et sur lesquels les
aveux sont uniformes:
1º. Le renoncement à Jésus-Christ.
2º. Le crachement sur la croix.
3º. L'adoration d'une idole.
4º. La sodomie permise et même autorisée dans l'ordre.