dans la France entière, et surtout à la cour, la nouvelle de ce grand
désastre. La personne du roi étoit aimée; mais ce fatal système de
guerres et de conquêtes qu'il avoit adopté, et les efforts qu'il lui
avoit fallu faire pour le soutenir, et les revers dont ce système avoit
été accompagné ou suivi, avoient rendu l'administration de ce prince
plus dure que celle de ses prédécesseurs; pour avoir été contenu dans de
justes bornes, le parlement croyoit avoir été humilié, opprimé; la
classe nombreuse des habitants de Paris qui faisoit cause commune avec
lui partageoit ses ressentiments; et l'on accusoit principalement de
toutes ces vexations ceux qui, dans ce malheur général, étoient appelés
à prendre la conduite des affaires, la duchesse d'Angoulême et le
chancelier. Toutefois ce ne fut pas dans ces premiers moments d'un
désastre commun à tous que l'on songea à manifester la moindre
opposition. La misère publique, grande partout, extrême à Paris, faisoit
craindre dans cette capitale des désordres nouveaux, et plus affreux
peut-être dans leurs suites que tous ceux qu'on y avoit prouvés
jusqu'alors: aussi le parlement, dès qu'il eut reçu de la régente des
lettres qui lui enjoignoient de veiller à la sûreté publique,
s'empressa-t-il de convoquer à l'hôtel-de-ville une assemblée générale,
à laquelle se trouvèrent des députés de toutes les cours supérieures, du
chapitre et de l'université; et l'on peut juger des alarmes qu'inspiroit
la situation de Paris par les précautions qui furent prises pour y
maintenir la tranquillité. Il fut arrêté que toutes les portes de la
ville seroient murées, à la réserve de cinq[413] que l'on jugea
nécessaires pour les approvisionnements; que ces portes, ouvertes à sept
heures du matin et fermées à huit heures du soir, seroient
continuellement gardées par des magistrats et autres notables bourgeois;
et, afin que personne ne pût refuser de s'acquitter de ce devoir, le
premier président de Selve et Antoine Le Viste, troisième président, y
montèrent la première garde en habit de guerre[414]. On doubla les
compagnies du guet bourgeois; les chaînes furent tendues au-dessus et
au-dessous de la rivière, et l'on tint toutes préparées celles que l'on
avoit coutume de tendre dans les rues. Il fut résolu de travailler
sur-le-champ à réparer les murailles, à creuser les fossés; et le
seigneur Guillaume de Montmorenci, qui, soixante ans auparavant, s'étoit
trouvé au siége de Paris dans la guerre du bien public[415], fut invité
par le parlement à venir l'aider de son expérience et prendre la
direction des travaux. Ce vieillard généreux, tout accablé qu'il étoit
d'ans et d'infirmités, ne balança point à se rendre à cette invitation.
Il arriva dans la capitale, accompagné de vingt gentilshommes, visita
les fortifications, et par son exemple et ses discours raffermit tous
les ordres de citoyens dans la disposition où ils étoient de rester
fidèles à leur souverain, et de n'attendre de salut que de leur union et
de leur courage. Il trouva ensuite, dans les travaux mêmes qu'il fit
commencer pour la sûreté de la ville, les moyens de la délivrer des
inquiétudes que lui causoit le grand nombre de mendiants et de gens sans
aveu dont elle étoit remplie. Sans user envers eux de mesures
rigoureuses qui auroient pu les exciter à la révolte et leur révéler
ainsi le secret de leurs forces, Montmorenci imagina de les former en
ateliers de pionniers, qu'il sépara les uns des autres, et qui furent
employés au nettoiement des fossés sous la surveillance des compagnies
bourgeoises qu'il mêla parmi eux. Toutefois le danger, considérablement
diminué par ces sages précautions, ne fut point entièrement détruit; et
l'on put reconnoître, dans cette circonstance autant que dans toutes
celles qui l'avoient précédée, combien est misérable la situation d'un
peuple privé de son chef et soumis à une autorité empruntée, presque
toujours impuissante à protéger les bons, parce qu'elle n'a presque
jamais la vigueur nécessaire pour comprimer les méchants. Malgré cette
vigilance continuelle et cet appareil armé dont Paris offroit le
spectacle imposant, des bandes de brigands cachés dans les villages
situés au-dessus de la ville, osoient y descendre la nuit sur des
radeaux et des batelets, abordoient dans différents quartiers,
enfonçoient les portes, pilloient les maisons, et ne craignoient pas
même d'attaquer le guet, qu'ils mettoient presque toujours en
fuite[416]. En même temps commençoit à se manifester l'opposition des
ennemis de la régente et du chancelier: les prédicateurs, excités par
l'université, déclamoient publiquement contre eux dans les chaires, les
accusant de tous les maux de l'État; dans le parlement, il se formoit un
parti qui appeloit hautement le duc de Vendôme à la régence. Ce ne fut
pas sans peine que l'on parvint à en imposer aux premiers et à les
forcer de mettre fin à leurs déclamations séditieuses; et la régente ne
trouva d'autre moyen pour déconcerter les projets et les espérances des
seconds que d'appeler le duc à Lyon, où elle avoit établi son séjour. Ce
prince, cousin du connétable, montra, par sa prompte obéissance à
l'ordre qu'il venoit de recevoir, combien il étoit éloigné de l'imiter
dans sa trahison: non-seulement il quitta sur-le-champ la Picardie pour
aller rejoindre la duchesse d'Angoulême, mais encore il évita, dans son
voyage, de s'approcher de Paris, où sa présence auroit pu causer quelque
nouvelle fermentation.
[Note 413: Les portes Saint-Antoine, Saint-Denis,
Saint-Honoré, Saint-Jacques et Saint-Victor.]
[Note 414: Tout fut réglé alors par un conseil, composé de
quatre présidents à mortier du parlement, de quatre
conseillers de la grand chambre et trois des enquêtes, de
trois officiers de la chambre des comptes, et six du corps de
ville, de l'évêque de Paris, accompagné d'un chanoine qui
représentoit le chapitre, et d'un abbé avec deux docteurs
représentant l'université.]
[Note 415: _Voyez_ p. 629.]
[Note 416: Ces brigands, connus sous le nom de _mauvais
garçons_, avoient des relations secrètes avec des archers de
la ville, qui leur donnoient avis des moments où ils pouvoient
y venir sans crainte. Ils étoient mieux armés, plus aguerris
que les bourgeois, et ne craignoient pas même de les attaquer
en plein jour. Il fallut employer contre eux des troupes de
ligne, qui ensuite causèrent elles-mêmes des désordres, et
qu'on fut forcé de réprimer à leur tour.]
Toutefois le parlement, si long-temps réduit, et malgré tous ses
efforts, à une obéissance purement passive, crut pouvoir saisir cette
occasion où la foiblesse et l'embarras de ceux qui administroient alors
l'État étoient visibles, pour faire entendre sa voix, exposer ses
griefs, et présenter des remontrances dans lesquelles éclatèrent le
chagrin profond et le secret ressentiment qu'il conservoit toujours de
l'établissement du concordat. Il s'éleva d'abord contre l'hérésie de
Luther; et c'est pour la première fois qu'il est question, dans un acte
public, de cette secte qui commençoit à se répandre dans le royaume, et
dont les progrès étoient déjà assez grands pour causer de véritables
alarmes, quoiqu'on fût loin encore d'en bien comprendre l'esprit, et de
prévoir les maux affreux qu'elle alloit incessamment répandre sur la
France entière. Zélé défenseur de la doctrine orthodoxe, le parlement se
plaint amèrement, dans ses lettres à la régente, de ce que plusieurs
individus infectés de ces erreurs pernicieuses avoient été délivrés par
la cour des prisons où il les avoit fait renfermer, et demande en même
temps qu'il lui soit permis de procéder contre tous les hérétiques qui
lui seroient dénoncés, quels que soient d'ailleurs leur rang et leur
dignité. Mais par suite d'un aveuglement que rien ne pouvoit guérir, et
lorsque l'hérésie nouvelle qu'il combattoit auroit dû précisément lui
démontrer tout le contraire, cherchant la première cause de ce fléau et
des autres malheurs qui désoloient l'État, il la voit dans l'abolition
de la Pragmatique, sur laquelle il renouvelle toutes ses anciennes
doléances, essayant de prouver que, depuis l'époque où elle a été
abolie, le clergé a perdu toute considération et le peuple toute
obéissance. La mauvaise administration des finances, les aliénations
continuelles du domaine, la vénalité des charges, les obstacles que,
selon lui, éprouvoit à chaque instant l'administration de la justice par
les évocations continuelles qui se faisoient au grand conseil, étoient
ensuite présentés comme des causes non moins graves des désordres
publics et du mécontentement de la nation.
Dans les circonstances où elle se trouvoit, la régente sentit que
c'étoit une nécessité pour elle de ménager un corps dont le crédit étoit
grand sur tous les ordres de l'État. Témoignant donc un vif désir de
concourir avec lui à l'extinction de l'hérésie naissante, elle en
écrivit au pape, qui crut l'occasion favorable pour établir
l'inquisition en France, et nomma, mais sans succès, deux
conseillers-clercs, vicaires du saint Siége, pour procéder en son nom à
la recherche et à la punition des coupables. Quant au rétablissement de
la Pragmatique, dont cette princesse feignit de reconnoître les
avantages, elle n'eut pas de peine à prouver qu'il ne pouvoit être
effectué dans un moment où il étoit essentiel de ménager le chef de
l'Église, faisant entendre en outre que c'eût été offenser le roi, dont
l'aveu étoit nécessaire pour détruire un acte aussi important de son
autorité. Sur la vénalité des charges, elle jugea à propos de ne point
présenter d'objection, afin d'accorder du moins quelque chose au
parlement; et la voie de l'élection fut rétablie comme par le passé. De
plus, la régente promit d'avoir égard à tous les autres articles que
contenoient ses remontrances, à mesure que l'occasion se présenteroit
d'y faire droit. Ce fut par cette modération apparente qu'elle essaya
d'arrêter les entreprises d'un corps dont l'influence en ce moment étoit
pour elle si redoutable; et la suite prouva bientôt combien il y avoit
peu de sincérité dans ces démonstrations bienveillantes. Le retour du
roi, en faisant évanouir les craintes, fit oublier en même temps les
promesses; et le parlement put reconnoître alors à quel point sa liberté
avoit offensé la régente et surtout le chancelier.
Cependant la France, si agitée dans son intérieur, n'avoit réellement
rien à redouter des ennemis du dehors. Charles-Quint, à qui sa victoire
et l'illustre captif qu'elle avoit fait tomber entre ses mains
inspiroient les espérances les plus exagérées, qui peut-être se
repaissoit déjà des rêves insensés d'une monarchie universelle, n'avoit
effectivement pour continuer la guerre ni troupes ni argent. Les
généraux habiles que la France possédoit encore couvraient toutes ses
frontières, et l'on étoit entièrement rassuré sur la crainte d'une
invasion; d'ailleurs, cette puissance de l'équilibre politique, devenue
la règle de tous les cabinets de l'Europe, commençoit déjà à changer
tous les desseins et tous les intérêts. C'étoit alors contre l'empereur
que se dirigeoient les alarmes et les jalousies des souverains. La
régente négocioit dans toutes les cours, et n'en trouvoit aucune qui ne
fût disposée à entrer dans ses vues et à travailler avec elle à la
délivrance du roi. Le seul prince qui pût opposer un frein suffisant à
l'ambition de l'empereur, Henri VIII, en sentit heureusement toute
l'importance, et tenant la balance entre ces deux monarques, il obtint
d'être regardé, dans cette circonstance décisive, comme le gardien de la
liberté de l'Europe. Charles, trouvant de ce côté un obstacle invincible
à ses projets; d'un autre, voyant toutes les puissances d'Italie,
autrefois ses alliées, maintenant liguées contre lui; désespérant, en
outre, d'abattre le courage de son prisonnier, que ses menaces, ses
rigueurs, ses fausses caresses trouvoient également inflexible et décidé
à mourir plutôt que de se déshonorer, commença lui-même à concevoir
quelques inquiétudes, et consentit enfin à se relâcher un peu des
conditions intolérables auxquelles il avoit d'abord attaché le prix de
sa liberté. Le traité qui la lui rendit fut enfin signé à Madrid le 14
janvier 1526.
Il étoit temps pour le repos et peut-être pour le salut de la France que
la main vigoureuse du monarque vînt enfin reprendre les rênes de l'État:
car chaque jour y voyoit naître de nouveaux désordres, et l'esprit de
licence et de faction y faisoit à chaque instant les progrès les plus
alarmants. Paris surtout étoit en proie à tous les maux qui résultent de
l'anarchie et des discordes intestines: le parlement étoit brouillé
avec la cour à l'occasion du chancelier Duprat, qu'il haïssoit
par-dessus tout, et à qui il prouvoit sa haine en osant le poursuivre
comme coupable d'abus de pouvoir et de violation du concordat[417] que
ce ministre lui-même avoit fait établir; l'archevêque d'Aix, que le roi
avoit fait nommer gouverneur de Paris avant sa captivité, ne plaisoit ni
aux Parisiens ni au parlement; et son autorité étoit méprisée
non-seulement par le peuple, mais encore par les chefs militaires qu'on
avoit envoyés pour détruire les brigands dont les environs de cette
capitale étoient infestés. Ces capitaines[418], également divisés entre
eux, se disputoient le droit de commander dans la ville, d'où ils
cherchoient mutuellement à s'expulser; et le corps municipal, ainsi que
le parlement, se mêloit à toutes ces querelles. Les alarmes étoient
encore augmentées par la fermentation qui régnoit dans l'université, où
les écoliers nationaux et étrangers furent plus d'une fois sur le point
d'en venir aux mains. Cependant les troupes allemandes et italiennes qui
étoient au service de la France, n'étant point payées de leur solde,
ravageoient les campagnes; et leurs chefs vinrent jusque dans la ville
menacer le parlement d'en faire le siége si l'on ne satisfaisoit à leurs
demandes. Du reste, les haines populaires que tant de passions et
d'intérêts avoient su exciter contre le chancelier et contre la régente
sa protectrice, étoient parvenues au dernier degré: on parloit
d'assembler les états-généraux; et le parlement, uniquement occupé à
poursuivre son ennemi ou à parer les coups qu'il étoit en danger d'en
recevoir, sembloit avoir entièrement perdu de vue tout ce qui regardoit
l'ordre public et le maintien de la police. Enfin, les choses en étoient
venues au point que, le roi étant tombé malade pendant sa prison, on
vit des gens parcourir impunément les rues à cheval, publiant hardiment
que ce prince étoit mort; que la régente et Duprat ne cachoient cette
triste nouvelle que pour perpétuer leur tyrannie; que tout étoit perdu,
et que chacun songeât à soi dans de telles extrémités.
[Note 417: Duprat, qui étoit veuf et tonsuré, s'étoit fait
conférer, par la voie du concordat, l'abbaye de
Saint-Benoît-sur-Loire, laquelle prétendoit jouir du droit
d'élire ses abbés, par un privilége particulier du saint
Siége, que l'on soutenoit avoir été maintenu par la teneur
même du concordat. Le parlement, à qui les moines portèrent
leurs plaintes, ayant voulu s'opposer à la prise de
possession, Duprat fit évoquer l'affaire au grand conseil. La
régente prit parti pour lui; et tandis que ce ministre, fort
d'un tel appui, faisoit casser toutes les procédures
commencées par le parlement, et signifioit même des
ajournements personnels à plusieurs de ses membres par-devant
le grand conseil, cette compagnie nommoit de son côté des
commissaires pour informer de toutes les violences, fraudes et
contraventions aux lois, dont elle accusoit le chancelier, et
chargeoit son avocat général de le dénoncer aux chambres
assemblées.]
[Note 418: Le comte de Braine et le seigneur d'Alègre. Le
premier, plus actif que l'autre, avoit déjà purgé les environs
de Paris des brigands qui les désoloient, lorsque l'autre
arriva avec une troupe de cinquante lances qu'il voulut loger
dans la ville, suivant une lettre de la régente dont il étoit
porteur. De Braine, assuré de l'affection des Parisiens, s'y
opposa, et le seigneur d'Alègre se vit forcé d'aller établir
sa troupe à Brie-Comte-Robert. Telles étoient les scènes
licencieuses qui se passoient journellement dans cette
capitale.]
(1526.) Le parlement ne tarda pas à reconnoître que ces bruits alarmants
n'étoient nullement fondés, et le changement qui s'opéra tout à coup
dans le ton et la conduite de la régente à son égard lui fit comprendre
que la délivrance du roi étoit plus prochaine qu'il ne l'avoit pensé. Le
désir général qu'on avoit paru témoigner de voir assembler les
états-généraux paroissant servir ses projets, cette compagnie, qui
n'avoit aucune autorité pour les convoquer, avoit cru devoir essayer
d'arriver à ce but en mettant dans ses intérêts les princes du sang et
les pairs de France. Elle leur avoit en conséquence adressé une lettre
circulaire pour les inviter à venir prendre séance dans son sein après
la Saint-Martin; et renouvelant en même temps ses poursuites contre le
chancelier, au sujet de l'affaire dont nous avons déjà parlé, elle lui
avoit fait signifier un décret d'ajournement personnel, résolue de le
changer, dans la séance même où il paroîtroit, en décret de prise de
corps. Ce fut alors que, ne gardant plus aucune mesure, la duchesse
d'Angoulême manda à Lyon des députés du parlement, et, éclatant en
menaces, leur reprocha leur insolence, leur esprit d'indépendance et de
révolte, et leur enjoignit de lui donner satisfaction sur-le-champ, en
lui expliquant les démarches irrégulières et scandaleuses qu'ils
venoient de se permettre tant contre son autorité que contre le
chancelier, qui étoit investi de la confiance du roi, et auquel ils
devoient, par conséquent, respect et soumission. Intimidé par la fierté
de la régente, le parlement s'excusa le mieux qu'il put d'une conduite
que rien en effet ne pouvoit excuser; et dès lors il attendit à tous
moments, et non sans quelque inquiétude, le retour du roi dans ses États
et dans sa capitale.
Le roi revint en effet, et fit bientôt voir à quel point la conduite de
cette compagnie l'avoit offensé et irrité. Un des premiers actes
d'autorité que ce prince fit à son arrivée à Paris, fut d'aller tenir au
parlement un lit de justice dans le plus grand appareil. Il avoit déjà
refusé de recevoir les députés que cette compagnie lui avoit envoyés
avant son entrée dans la ville, et suspendu plusieurs conseillers de
leurs fonctions pour un temps illimité et sans vouloir les entendre.
Dans cette séance mémorable, sans daigner répondre au discours que fit
le président pour justifier la cour sur les divers actes d'autorité
qu'elle avoit cru pouvoir se permettre, le chancelier tira de sa poche
un édit sur la juridiction du parlement, édit par lequel le roi lui
ôtoit toute connoissance des affaires ecclésiastiques, toute entremise
dans les affaires politiques, et le réduisoit, sous les peines les plus
sévères, à la simple administration de la justice. Il lui signifia
l'ordre de l'enregistrer sans la moindre réclamation; et sur-le-champ le
roi, se levant de son siége, rompit l'assemblée. L'enregistrement se
fit, et le triomphe du chancelier, qui étoit aussi celui des vrais
principes de la monarchie, fut aussi éclatant qu'il pouvoit le désirer.
La guerre continuoit toujours en Italie, et le roi, pour toute réponse
aux députés que Charles-Quint lui avoit envoyés à l'effet d'obtenir la
ratification du traité de Madrid, leur avoit fait la déclaration de la
_sainte ligue_ conclue entre la France, le pape Clément VII, et toutes
les puissances d'Italie, ligue dont le roi d'Angleterre s'avouoit le
protecteur. Le succès toutefois n'en fut pas aussi heureux qu'on auroit
pu l'espérer. Le roi n'osoit rentrer dans le Milanais, par le désir
qu'il avoit de ravoir ses enfants donnés en otages à Charles-Quint;
Henri VIII restoit également dans l'inaction, parce qu'il espéroit tout
terminer par des négociations; et les généraux de la ligue, soit par
trahison, soit par impéritie, étoient battus sans cesse par le
connétable de Bourbon, qui, cette année même, acheva la conquête du
Milanais, dont l'investiture lui avoit été promise. Le duc Sforce est
obligé de se sauver; le vainqueur, manquant d'argent, bien qu'il eût
pillé Milan (1527.), marche vers Rome, dont il promet encore le pillage
à ses troupes; il est tué dans l'assaut qu'il livre à cette ville; mais
la capitale du monde chrétien est saccagée, et le pape, assiégé dans le
château Saint-Ange, est réduit aux dernières extrémités. Alors Henri
VIII et François Ier reconnurent, mais trop tard, la faute qu'ils
avoient commise de se ralentir un seul instant devant un ennemi toujours
infatigable. Ce fut aussitôt un mouvement général dans la France
entière: une armée nouvelle rentra en Italie, sous le commandement de
Lautrec; et, pour pousser avec suite et vigueur les opérations d'une
guerre dont la durée étoit incalculable, le roi, dans l'épuisement total
de ses finances, résolut de demander à son peuple des secours
extraordinaires, et indiqua, à cet effet, une assemblée de notables à
Paris.
Elle eut tout le succès qu'on en pouvoit désirer. L'assemblée se tint
dans la grande salle du Palais: François, qui, quelques jours
auparavant, étoit venu se loger au palais des Tournelles, s'y rendit
accompagné de ses ministres et de toute sa cour. Il n'est pas besoin de
dire que, dans le discours qu'il prononça, il trouva le moyen de
justifier toutes les opérations de son règne; mais, s'il n'obtint pas
une entière persuasion pour une semblable apologie, il n'en fut pas
ainsi lorsque, peignant la situation du royaume menacé par un ennemi
puissant et acharné, avec lequel il falloit combattre sans relâche, ou
négocier à prix d'argent, puisqu'il retenoit entre ses mains le gage de
la prospérité de la France dans les otages précieux qu'on avoit été
forcé de lui donner, il les engagea à délibérer avec lui sur cet intérêt
commun, à l'aider dans la recherche des moyens nécessaires pour parer à
ce grand danger où se trouvoit la patrie. Ce fut un élan, un
enthousiasme général. La délibération fut courte: le clergé, par
l'organe du cardinal de Bourbon, s'engagea à fournir une somme
considérable[419]; la noblesse, par celui du duc de Vendôme, offrit la
moitié de ses biens et tout son sang, s'il étoit nécessaire de le
verser; le président du parlement, le prévôt et les échevins, parlant au
nom de la ville de Paris, ne montrèrent pas un moindre dévouement, et
s'attachèrent surtout à prouver que le traité de Madrid étoit nul, par
la raison qu'il ne pouvoit être exécuté sans compromettre le salut de la
France. Le don que la ville offrit au roi en cette occasion fut d'abord
porté à cent mille écus[420], et réduit ensuite d'un quart par l'ordre
même de François Ier.
[Note 419: 1,300,000 liv.]
[Note 420: Dans ce temps-là, tous les loyers de Paris réunis
ne produisoient qu'une somme de 318,000 liv.]
(1528.) La guerre continua donc, parce que l'empereur ne voulut point
accéder aux propositions qui lui furent faites par les rois de France et
d'Angleterre. Lautrec, poursuivant ses succès en Italie, s'avança
jusqu'aux portes de Naples, dont il entreprit le siége; mais, par une
fatalité que peut expliquer le caractère inconstant du roi, et le peu de
suite qu'il mettoit dans ses idées et dans ses desseins, de si beaux
commencements ont une fin malheureuse, parce qu'on néglige d'envoyer à
Lautrec les secours d'hommes et d'argent nécessaires pour qu'il pût se
maintenir. Ce général meurt devant Naples, d'une maladie contagieuse. Sa
mort et la défection de l'amiral génois Doria, également trop négligé
par la cour, décident des affaires. Le pape, par un de ces retours si
fréquents dans la politique italienne, et que rendoient nécessaires les
projets ambitieux des rois de France et des empereurs, s'étoit rapproché
de Charles dès qu'il avoit vu les François pénétrer dans le coeur de
l'Italie: leurs revers le décident à se déclarer ouvertement contre eux.
Une révolution enlève au roi la ville de Gênes; le comte de Saint-Paul
est battu dans le Milanais par Antoine de Lève; et François, découragé
par tant de mauvais succès, abandonne ses alliés et conclut le traité
désavantageux de Cambrai, dit la _Paix des Dames_[421]. Alors Charles
parut au milieu de l'Italie en vainqueur et en maître; et les souverains
de cette belle contrée, jouets continuels de cette ambition de deux
grands monarques, pensèrent au moment même à revenir à la France pour
échapper à la tyrannie de l'empereur.
[Note 421: Ainsi nommé parce qu'il fut conclu entre Marguerite
d'Autriche et la régente. Dans ce traité François renonçoit à
tous ses droits sur le comté d'Ast, sur les comtés de Flandre
et d'Artois, ainsi que sur le Milanais; mais cette dernière
renonciation n'étoit faite qu'en faveur de Sforce, et sa mort
fit renaître les prétentions du roi et de nouvelles
brouilleries.]
Dans leur haine implacable, ces princes sembloient n'avoir fait la paix
que pour se préparer à une guerre plus furieuse; et leur unique
occupation pendant l'intervalle du repos qu'ils s'étoient procuré, fut
de chercher mutuellement à soulever l'Europe entière l'un contre
l'autre. Dans cette longue suite d'opérations politiques et de
négociations artificieuses, nous ne voyons qu'un seul fait qui se
rapporte à l'histoire de Paris. C'est le contraste affligeant qu'y
offrirent les rigueurs exercées par François Ier contre les hérétiques,
en même temps qu'il recherchoit l'alliance des puissances luthériennes,
et s'offroit de faire cause commune avec elles. Ainsi commençoit à se
développer cette politique astucieuse et criminelle, qui, séparant sans
retour ses intérêts de ceux de la religion, finit par persuader aux
peuples qu'en effet la religion elle-même n'étoit pas au-dessus de la
politique; politique en même temps misérable et mal avisée, avide de
conquérir, impuissante à conserver, épuisant les peuples au dehors,
tandis qu'elle achevoit de les corrompre au dedans, et dont on n'est pas
même encore entièrement désabusé aujourd'hui qu'elle a consommé en
Europe la ruine des sociétés.