sous les deux règnes précédents, et principalement sous le gouvernement
paternel de Louis XII, un repos et un bonheur qu'aucun nuage n'avoit
troublés. Les diverses branches de son administration civile s'étoient
perfectionnées; les moeurs y étoient devenues moins grossières; une
communication plus active avec des peuples plus policés y avoit déjà
fait naître une industrie plus raffinée, un luxe mieux entendu, et même
quelque goût des beaux-arts. Le règne que nous allons décrire va
développer ces germes d'un état social en apparence plus parfait; les
François, et par-dessus tout les Parisiens, ne mériteront plus ce nom de
_Barbares_ que leur donnoit depuis long-temps l'Italie moderne, devenue
alors pour l'Europe ce que la Grèce antique avoit été jadis pour le
monde entier. Mais de tristes réalités sont cachées sous ces apparences
si brillantes qui, même après plusieurs siècles, séduisent encore les
yeux du vulgaire, et ne sont appréciées ce qu'elles valent que par un
petit nombre de bons esprits. Au milieu de ce mouvement inquiet des
intelligences vers une science vaine et des arts que l'on peut appeler
futiles, la foi déjà ébranlée continue de s'affoiblir au milieu des
sociétés chrétiennes, la foi sans laquelle aucune société, même païenne,
ne peut subsister; et la civilisation, qui semble avancer, rétrograde en
effet au milieu de l'Europe, de jour en jour plus _policée_. Ainsi se
préparent, en particulier pour la France, des malheurs nouveaux qui,
commençant à la menacer sous le règne que nous allons décrire,
éclateront tout à coup sous les règnes suivants, et formeront la partie
la plus longue et la plus déplorable de son histoire.
Les préjugés d'honneur chevaleresque qui avoient si malheureusement
entraîné Charles VIII et Louis XII hors de leurs États, qui leur avoient
fait épuiser, pour des conquêtes impossibles à conserver, le sang de
leurs sujets et les trésors de la France, avoient été adoptés plus
avidement encore par leur successeur, jeune, ardent, amoureux de la
gloire, et par conséquent de la guerre: car on ne connoissoit point
alors de gloire plus éclatante que celle des armes. (1515.) Les premiers
moments de son règne furent à peine accordés à établir quelques
réglements indispensables pour l'administration intérieure: le
gouvernement de Paris, qu'il avoit donné d'abord à Charles de Bourbon,
fut presque aussitôt transféré à François de Bourbon, comte de
Saint-Pol; il fit quelques mutations d'offices, des réglements de
discipline militaire, plusieurs changements utiles dans la constitution
du parlement[404]. Mais au milieu de ces travaux passagers, les soins
de la guerre l'occupoient tout entier; impatient de laver dans le sang
ennemi la honte des armées françoises à Novarre et à Guinegaste,
d'abaisser l'orgueil des Suisses, toutes ses pensées étoient tournées
vers le duché de Milan, dont la conquête lui sembloit le seul événement
qui pût dignement signaler son avénement à l'un des premiers trônes du
monde. Les traités qu'il essaya inutilement de faire avec le pape,
l'empereur et le roi d'Espagne pour n'être point troublé dans cette
grande entreprise, lui prouvèrent ce qu'il étoit d'ailleurs si facile de
prévoir, que l'Europe entière voyoit d'un oeil défiant et jaloux ses
projets ambitieux, et qu'un ennemi vaincu alloit lui susciter des
ennemis nombreux et redoutables. Mais de telles considérations n'étoient
pas de nature à arrêter un jeune prince courageux et sans expérience,
parce qu'effectivement aucun de ces grands souverains n'étoit alors dans
une position à pouvoir leur susciter de véritables obstacles. Pénétrant
donc hardiment en Italie, sans autres alliés que les Vénitiens, il
défait complétement les Suisses, seuls défenseurs du Milanois, à la
fameuse bataille de Marignan, s'empare encore une fois de ce duché,
force le pape surpris et déconcerté à signer une paix que ce pontife
étoit bien décidé à rompre aussitôt qu'il auroit pu lui susciter des
adversaires plus redoutables, et rentre dans ses États après avoir réglé
l'administration de sa nouvelle conquête.
[Note 404: Le plus remarquable fut l'établissement de la
Tournelle perpétuelle, créée pour procéder continuellement à
l'interrogation des prisonniers, à la confrontation des
témoins et à l'instruction des procès criminels, partie de
l'administration judiciaire jusque là très-mal ordonnée, et
sujette aux plus grands abus.]
Cette conquête, doublement fatale à la France, fut le germe de toutes
les guerres qui désolèrent le règne de François Ier, et la principale
cause des malheurs d'une administration dont le caractère noble et
généreux du monarque avoit fait mieux augurer. Mais elle devint pour
Léon X, qui occupoit alors la chaire pontificale, une heureuse occasion
d'obtenir enfin l'abolition entière de cette trop fameuse pragmatique
qui, depuis près d'un siècle, constituoit le clergé de France dans un
état de rébellion continuelle à l'égard du saint Siége[405]: car, nous
devons le répéter, les papes ne l'avoient jamais ni approuvée ni
reconnue, et ne pouvoient en effet l'approuver et la reconnoître sans se
dépouiller eux-mêmes de leur suprématie, sans renoncer aux titres de
successeurs de Pierre, de vicaires de Jésus-Christ. Leurs adversaires,
par les efforts mêmes qu'ils n'avoient cessé de faire pour obtenir leur
consentement à cette règle nouvelle de discipline, avoient constamment
rendu témoignage à l'autorité supérieure qu'ils entreprenoient de
détruire, et dont ils annonçoient ainsi ne pouvoir se passer pour
sanctionner sa propre destruction. Leur prétention principale avoit été
de placer les conciles au-dessus des papes: et dans ce moment même un
concile[406] et un pape réunis se préparoient à casser et à
anathématiser les décrets par lesquels ils vouloient établir ce principe
de rébellion. Que des motifs purement humains aient déterminé François
Ier à transiger avec Léon X; qu'il n'ait point compris que la concession
qu'en cette circonstance il pensoit faire au pape, étoit en effet
l'événement le plus désirable pour lui-même, pour le maintien de son
autorité, nous dirons plus, pour la stabilité de sa couronne, c'est ce
qu'il ne s'agit point d'examiner ici; mais, ce qui est digne de
l'attention de tous les bons esprits, c'est que, dans cette grande
affaire, le chef de l'Église donna une preuve nouvelle de cet esprit de
prudence et de modération dont la cour de Rome ne s'est jamais départie.
Inflexible sur tout ce qui pouvoit porter atteinte aux droits sacrés
qu'il étoit de son devoir de transmettre ainsi qu'il les avoit reçus, le
pontife accorda tout ce qu'il lui étoit possible d'accorder pour le
maintien de la paix, demeurant toujours, selon les paroles d'un
illustre écrivain[407], «cette autorité pleine, entière, en ce qui
concerne l'ordre spirituel, indépendante des circonstances et de la
volonté des hommes, à l'abri de tout affoiblissement, de toute
variation, ne connoissant de limites que celles, qu'elle s'impose
elle-même, selon les besoins de l'Église et l'exigence des temps, et ne
se montrant jamais plus grande que lorsqu'elle s'abaisse et triomphe de
ses propres droits, par un glorieux effort de charité et par une
secourable condescendance pour ceux qu'elle est appelée à régir.»
(1517.) Des négociations furent donc entamées et conduites, du côté du
roi par le chancelier Duprat, du côté du saint Père par deux cardinaux
qu'il nomma à cet effet; et le résultat de leurs conférences fut un
projet de traité dans lequel l'Église, reprenant tout ce qu'il lui étoit
impossible de céder, se montra très-facile sur plusieurs articles de la
pragmatique qu'il n'y avoit que peu d'inconvénient à conserver[408]. Il
fut reçu et confirmé par le concile de Latran, dans sa onzième session;
et c'est la constitution nouvelle, depuis si célèbre sous le nom de
_Concordat_.
[Note 405: La pragmatique rétablissoit la liberté entière des
élections pour les archevêchés, les abbayes et les autres
bénéfices électifs, sans que le pape pût s'en attribuer la
nomination; elle abolissoit les annates, les réserves, les
expectatives; enfin elle ordonnoit _la convocation d'un
concile général tous les dix ans_, dernière clause
non-seulement absurde, mais encore impraticable, qui toutefois
supposoit l'autorité des papes au-dessous de celle des
conciles, et mettoit en même temps l'esprit de révolte dans
tous les coeurs.]
[Note 406: Le concile de Latran.]
[Note 407: M. l'abbé F. de la Mennais, tradit. de l'Église,
etc., introd., p. XIV.]
[Note 408: Dans le concordat, les réserves et les expectatives
demeurèrent supprimées comme dans la pragmatique; le pape
conserva seulement les _annates_, c'est-à-dire, le revenu
d'une année des bénéfices, à chaque nomination nouvelle; et
sauf quelques clauses de pure formalité, cette nomination fut
accordée au roi. Il n'est pas besoin de dire qu'il n'y fut
fait mention ni de l'obligation imposée au Saint père
d'assembler un concile tous les dix ans, ni de la prétendue
supériorité du concile sur le pape. Telles furent les bases
principales de ce traité.]
L'esprit de révolte contre l'autorité spirituelle étoit déjà tellement
répandu en France, l'entêtement y étoit si grand pour la pragmatique et
pour les prétendues libertés dont elle sembloit être la sauvegarde, que
le roi, qui s'attendoit à de vives réclamations, peut-être même à de
fâcheuses résistances, demeura comme indécis pendant une année entière,
et comme s'il eût craint de rompre le silence à ce sujet. Enfin, la
chose ayant transpiré de tous côtés, surtout par la publicité donnée aux
actes du concile de Latran, il se décida à faire connoître sa volonté,
et à l'exprimer de manière à ce que l'on fût bien convaincu qu'il étoit
résolu de la faire exécuter. François se rendit donc au parlement au
milieu de l'appareil le plus imposant; et là le chancelier, prenant la
parole, exposa, dans un long discours, que la pragmatique étoit l'unique
cause des guerres qui désoloient la France depuis un demi-siècle; que la
crainte d'une ligue nouvelle de toutes les puissances de l'Europe
soulevées contre lui par le pape, avoit déterminé le roi à sacrifier
quelques réglements dont l'importance ne pouvoit être comparée aux
malheurs qu'auroit entraînés une résistance téméraire et impolitique;
que le nouveau concordat, gage de la réconciliation du pape et de la
paix de l'Europe, avoit été confirmé par le concile de Latran; que, sauf
les élections qui blessoient directement l'autorité du pape, on y avoit
ménagé les priviléges du clergé et des universités en ce qui concernoit
les bénéfices; enfin, que la volonté du roi étoit que le parlement
l'enregistrât sans élever la moindre difficulté, et sans se permettre la
plus petite résistance; et, pour prouver ensuite que ce prince étoit
décidé à user de toute son autorité, sur quelques remontrances que fit
le président au sujet d'une ordonnance nouvelle, relative à la police
des eaux et forêts, le chancelier répondit avec aigreur, même avec
menaces, et exigea l'enregistrement pur et simple de cette ordonnance.
Le parlement se montra dans cette circonstance ce qu'il n'avoit point
encore été, et fit voir ce que plus tard il pourroit être. Quelques
jours après cette séance où le roi avoit parlé en maître qui vouloit
être obéi, ayant reçu les lettres-patentes par lesquelles il lui étoit
ordonné d'enregistrer et de faire exécuter le concordat, il ne fit
qu'une réponse évasive au chancelier et au connétable qui les lui
apportèrent. Lorsque les bulles du pape lui furent présentées, il nomma
des commissaires pour faire l'examen de la nouvelle constitution qui y
étoit contenue; et l'avocat-général, qui avoit provoqué cet examen, eut
alors la hardiesse de se déclarer opposant à l'enregistrement, et de
requérir de la cour que, nonobstant la révocation de la pragmatique,
elle ne continuât pas moins d'en suivre les décrets dans tous ses
jugements. La hardiesse du parlement fut plus grande encore: sur ce que
le roi, impatienté des lenteurs qu'il mettoit dans cette affaire, lui
avoit envoyé le bâtard de Savoie, son oncle, pour lui enjoindre de la
terminer au plus vite, et avec ordre d'admettre ce prince à toutes ses
délibérations, cette cour osa se plaindre d'une démarche qu'elle
prétendoit attentatoire à ses droits et à ses libertés. Enfin l'ordre
positif lui ayant été donné, et avec menaces, de délibérer en la
présence de l'envoyé du roi, le résultat de cette délibération, qu'elle
prolongea plus qu'il ne convenoit de le faire, fut un refus formel
d'enregistrer et de publier le concordat.
Il n'y avoit point encore d'exemple d'une semblable résistance aux
volontés du roi, de la part de sa cour de justice; elle prenoit, dans
cette circonstance, un caractère nouveau qui montroit à quel point
toutes les idées étoient changées en France depuis l'établissement de la
pragmatique; et en effet il ne faut point chercher ailleurs (et nous le
prouverons tout à l'heure) que dans cette loi de révolte contre
l'autorité spirituelle, le principe de cette mutinerie contre le
pouvoir temporel, qui, de toutes parts, commençoit à se manifester.
Toutefois cet essai que le parlement faisoit de ses forces ne pouvoit
réussir dans l'état actuel des choses, et avec un prince tel que
François Ier. Il étoit à Amboise lorsqu'on lui apporta le résultat des
délibérations de cette cour; et sur-le-champ il ordonna qu'elle eût à
lui envoyer des députés pour lui faire connoître les motifs de son
arrêt. Ces députés furent reçus comme ils méritoient de l'être; le roi
ne voulut pas les entendre, et après quelques paroles très-dures sur
leurs remontrances, «Je suis roi de France, leur dit-il; je ne prétends
pas qu'il y ait un sénat comme à Venise; le parlement ne doit se mêler
que de rendre la justice; j'ai travaillé à donner la paix à mon royaume,
j'en ai pris les moyens sûrs; et on ne défera pas en France ce que j'ai
fait en Italie pour le bien de mon État.» Puis, ajoutant plusieurs
autres menaces, il ordonna aux députés de partir à l'instant; et en même
temps il dépêcha au parlement le seigneur de La Trémouille, chargé de
lui signifier l'ordre le plus positif de procéder sur-le-champ à
l'enregistrement. Ce ne fut qu'à cette dernière extrémité, et après
s'être bien assuré que le roi étoit résolu de se porter à toutes sortes
de violences s'il n'obtenoit satisfaction, que le parlement se décida à
faire l'enregistrement, mais avec cette clause tout aussi nouvelle que
le reste: _Du très-exprès commandement du roi, plusieurs fois réitéré_,
conservant ainsi, même dans son obéissance, le caractère de révolte
qu'il avoit pris et qu'il étoit résolu de ne plus quitter.
Cette conduite du parlement peut cependant être appelée modérée, si on
la compare à celle que tint l'université dans cette circonstance. Ici la
résistance fut poussée jusqu'à la folie et mêlée d'emportements que l'on
a peine à concevoir. C'étoit dans ce corps, de tout temps possédé d'un
esprit de mutinerie et d'indépendance que l'indulgence excessive de nos
rois avoit sans cesse fortifié et en quelque sorte encouragé, que la
pragmatique et les doctrines licencieuses sur lesquelles elle étoit
établie avoient trouvé leurs plus habiles et leurs plus ardents
défenseurs. Gerson, Almain, Jean Major et leurs disciples, que l'on peut
appeler les précurseurs de Luther, avoient paru en France à la tête de
ces théologiens dont nous avons déjà parlé, qui, mettant les conciles
au-dessus des papes, prétendoient consacrer, dans le gouvernement de
l'Église, le dogme de la _souveraineté du peuple_[409]. Par une
inévitable conséquence de cette théologie révolutionnaire, ils
menaçoient déjà d'en faire l'application au gouvernement des princes
temporels, et l'école entière étoit infectée de ces théories détestables
que nous verrons se développer par degré dans la pratique jusqu'à nos
jours, où elles ont reçu leur dernier accomplissement. L'université
s'étoit donc empressée de se réunir au parlement dans l'affaire du
concordat, et avoit même manifesté son opposition avec encore plus de
chaleur et de violence. À peine eut-elle reçu la nouvelle de
l'enregistrement qu'elle éclata en murmures et en reproches contre les
membres de cette compagnie, les accusant de lâcheté et de collusion,
quoiqu'il fût évident qu'ils n'avoient cédé qu'après une résistance
jusqu'alors sans exemple et poussée par eux jusqu'aux dernières
extrémités. Elle convoqua aussitôt des assemblées, où furent appelés les
avocats les plus célèbres, les plus dévoués à sa cause, et dans
lesquelles il fut résolu que l'on demanderoit _la convention d'un
concile national_. Défense expresse fut faite par elle aux imprimeurs,
sur lesquels elle avoit alors toute puissance, d'imprimer, vendre et
afficher le concordat, sous peine de privation de leurs priviléges et de
la perte de leur état. Les prédicateurs, soumis à son influence, et
soutenus d'ailleurs par le clergé dont presque tous les membres
partageoient ce délire, déclamèrent hautement dans leurs sermons contre
la cour de Rome, la cour, les ministres, et n'épargnèrent pas même la
personne du roi. Le parlement, qui probablement n'étoit point fâché de
voir se manifester avec tant d'éclat une opinion à laquelle il étoit
loin d'avoir renoncé et qu'il ne désespéroit point de pouvoir soutenir
encore, ne songea point d'abord à réprimer ces mouvements coupables et
ces provocations séditieuses; l'indifférence qu'il parut y mettre fut
telle, que le roi, toujours éloigné de la capitale, dès qu'il eut été
instruit de ces désordres et de l'impunité dont ils jouissoient, lui
écrivit une lettre très-sévère, dans laquelle, le rendant responsable
de tous les malheurs qui pourroient en résulter, il le menaçoit de lui
ôter la haute police de la capitale, puisqu'il s'acquittoit si mal de
ses fonctions dans une circonstance aussi grave. La cour s'excusa auprès
de lui, sur l'ignorance où elle prétendit être de toutes les _folies,
insolences et témérités_ des prédicateurs et des étudiants, et suivant
ici cette marche qu'elle s'étoit tracée, laquelle étoit d'obéir sans
réplique sur _l'absolu commandement du roi_, elle manda sur-le-champ les
principaux des colléges, et, après leur avoir fait de fortes
réprimandes, leur enjoignit, sous les peines les plus graves, de tenir
les écoliers étroitement renfermés, de s'abstenir de toute assemblée et
tout discours séditieux.
[Note 409: _Voy._ p. 598. Les docteurs d'alors étoient plus
conséquents que ceux de nos jours, qui combattent de toutes
leurs forces l'autorité des papes, et qui veulent que l'on
considère comme inviolable celle des rois; qui prétendent que
le peuple soit à la fois _souverain et sujet_. Ceux-là,
meilleurs logiciens, le maintenoient envers et contre tous
dans la _souveraineté_ dont ils l'avoient gratifié. Si le
concile est au-dessus du pape, le peuple est au-dessus du roi:
la conséquence, nous le répétons, est de rigueur. «La raison
en est, dit Gerson, que, lorsqu'il s'agit de remédier aux maux
de l'Église ou d'un état quelconque, les sujets sont les
_maîtres et les juges_ des souverains, quand ceux-ci cherchent
_leur intérêt aux dépens de l'État_;» d'où il conclut que, si
un roi sévit _injustement_ contre son peuple, ses sujets sont
déliés du serment de fidélité. (_Oper. Gerson_, t. II, col.
190.)
Est-on étonné de ce passage? Nous allons donner d'autres
sujets d'étonnement. Dans un sermon prêché par le même
docteur, alors chancelier de l'université, devant Charles VI,
il introduit la _Sédition_, qui veut que l'on use sans
ménagement de cette maxime de Sénèque: «Il n'y a point de
sacrifice plus agréable aux dieux qu'un tyran.» Alors se
présente la _Dissimulation_ qui défend de s'en prévaloir. Au
milieu de leur dispute arrive la _Discrétion_, envoyée par _la
fille du roi, qui est l'Université, mère des sciences_, à
l'effet de mettre d'accord entre elles la _Sédition_ et la
_Dissimulation_. Elle leur apprend donc _quand et comment_
l'on doit mettre en pratique la maxime de Sénèque; elle
établit des règles, des principes, et conclut enfin que, «si
le _chef_ ou quelque membre de l'État vouloit _sucer le venin
de la tyrannie_, chaque membre pourroit s'y opposer par les
moyens _convenables_, et tels qu'il ne s'ensuivît pas un plus
grand mal». (_Oper. Gerson_, t. IV, p. 600.) Or veut-on savoir
quand un roi est réputé _tyran_? C'est lorsqu'il opprime ses
sujets par _des exactions, des impôts, des tributs_, et qu'il
empêche _le progrès des lettres_. «En tous ces cas, continue
Gerson, _chaque particulier_ a le droit de s'opposer _de
toutes ses forces_ au tyran.» Est-ce par la _sédition_? À Dieu
ne plaise; mais, selon lui, il n'y a sédition que lorsqu'on se
révolte _sans cause_. Comment donc connoître qu'il y a ou non
_cause légitime_ de se révolter. «Ceci demande une _grande
prudence_,» ajoute-t-il; et, pour ne se point tromper, il est
d'avis «que l'on consulte les philosophes, les jurisconsultes,
les légistes, les théologiens, qui sont des _gens de bien_,
d'une prudence consommée et d'une grande expérience, et qu'_on
s'en tienne à leur décision_.» (_Ibid._) Ainsi, dit à
l'occasion de ce passage l'illustre archevêque de Cambrai,
voilà le sort des rois dans les mains des suppôts de
l'université! Par suite de ces principes, nous l'avons vu
depuis dans des mains plus viles, et l'on sait ce qui en est
arrivé.
Partant de ces mêmes principes, Jean Major en déduit les mêmes
conséquences..... «Pourquoi les conciles sont-ils au-dessus
des papes? c'est qu'il y a dans les peuples une puissance
_au-dessus des rois_, et qui peut les réduire à la raison
quand ils s'en écartent. Le roi, dit Major, _tient son royaume
du peuple_» (_Tract. de auct. conc. sup. pap._, _t. II_,
_oper. Gerson._ col. 1139): d'où il conclut que le peuple peut
lui ôter son royaume pour une cause _raisonnable_; et par une
analogie nécessaire, que les pontifes romains, ayant reçu
comme les princes temporels leur puissance de la communauté,
sont comme eux justiciables de la _multitude_, et peuvent être
déposés par elle.
Jacques Almain nous fournira dans son _Traité du pouvoir
naturel, civil et ecclésiastique_, le complément de toutes ces
doctrines. Il y dit formellement «que le droit du glaive a été
donné à _l'État_ pour sa conservation; qu'un particulier,
_quel qu'il soit_, n'est, à l'égard de la communauté, que
comme _une partie par rapport au tout_, et qu'en conséquence,
si quelqu'un est _pernicieux à la communauté_, c'est une
action louable que _de le mettre à mort_.--Il ajoute que le
droit de vie et de mort ayant été _donné_ au prince _par la
communauté_, il s'ensuit qu'elle possédoit ce droit
_auparavant_, et qu'elle ne l'a reçu de _personne_, à moins
que ce ne soit _de Dieu_:» puis, tirant de ce principe les
conséquences fécondes qui en découlent, il les réduit aux
quatre conclusions suivantes: «1º Que la puissance du glaive,
quant à son _institution_, n'est point _positive_; mais
qu'elle est _positive_, quant à la _participation_ qu'en fait
la communauté à une _certaine personne_, par exemple au roi ou
à plusieurs, selon _qu'il lui paroît plus convenable_; 2º
qu'aucune communauté _parfaite_ ne peut _renoncer_ à cette
puissance; 3º que le prince n'use point du droit du glaive
_par sa propre autorité_; que la communauté même ne peut lui
donner ce pouvoir; et que c'est à cause de cela que Guillaume
de Paris, dit (suivant Almain) que le pouvoir de juridiction
des princes n'est que _ministériel_;» c'est-à-dire que les
princes agissent comme _ministres_ de la communauté et par
l'autorité qu'elle leur _délègue_. 4º Enfin «que la communauté
ne peut renoncer au pouvoir qu'elle a sur le prince _établi
par elle_, et qu'elle peut s'en servir pour _le déposer quand
il gouverne mal_; cela étant un _droit naturel_. D'où il
s'ensuit en outre que _naturellement_ il ne peut exister, _en
aucun cas_, de monarchie _purement royale_.» (_Jacob. Almain._
_Quæst. resump. de Dominio natur. civil. et eccles._, t. II,
_oper. Gerson._, p. 963 et 964.--_Voyez_ aussi, tradit. de
l'Égl. etc. introd., p. XCXVI et seqq.)
Tels étoient les principes de l'Université au quinzième
siècle: ils se sont propagés jusqu'à nos jours par des
traditions non interrompues et fidèlement conservées par
Richer, Febronius et leurs disciples les Quesnellistes, les
Jansénistes, etc.; et le protestant J.-J. Rousseau, citoyen de
Genève et _membre souverain_ de sa communauté, n'a fait que
reproduire, dans le dix-huitième siècle, des doctrines qui ont
eu leur dernière application avant la fin de ce siècle
détestable. L'histoire de Paris ne sera presque plus
maintenant qu'un long récit des ravages qu'ils firent et des
malheurs qu'ils causèrent en France entre ces deux époques à
jamais mémorables; et l'on en peut dire autant de l'histoire
de l'Europe entière.]