Ces soins vigilants, ce mélange de douceur et de fermeté, sembloient

annoncer à la France une longue suite de prospérités; mais les préjugés

du siècle ne permirent pas à un si bon roi de s'occuper uniquement d'un

peuple qui lui étoit si cher. Louis XII succédoit aux droits de Charles

VIII sur le royaume de Naples; il avoit sur le duché de Milan des droits

particuliers qui lui sembloient encore plus incontestables; et l'honneur

chevaleresque, qui étoit alors le principal mobile de toutes les

actions, lui ordonnoit impérieusement d'employer tous les moyens que le

ciel lui avoit donnés, pour tenter des conquêtes qu'il jugeoit si

légitimes. Il y trouvoit d'ailleurs des facilités faites pour le

séduire. Ces princes de l'Italie, que l'apparition de Charles VIII avoit

si promptement réunis dans un intérêt commun, s'étoient divisés de

nouveau dès que le danger avoit été passé, et cette partie de l'Europe

étoit plus que jamais agitée par des discordes intestines. Les Vénitiens

étoient brouillés avec le duc de Milan; l'impie Alexandre VI, dévoré

d'ambition, souillé de tous les crimes, étoit prêt à en commettre de

nouveaux, à tout faire pour accroître sa puissance temporelle. Louis XII

fit avec les premiers une alliance que ces républicains acceptèrent

uniquement pour la ruine de Ludovic, car ils étoient loin de souhaiter

des voisins tels que les François; et le pape, qui désiroit ardemment

obtenir un établissement en France pour son fils Borgia, accorda à ce

prix sa neutralité. L'armée royale entra donc sans obstacle dans le

duché de Milan, dont elle fit la conquête en vingt jours. Par l'effet

immanquable d'un semblable succès, l'équilibre de l'Italie est rompu une

seconde fois, la terreur rentre dans toutes les âmes, et bientôt elle

est portée à son comble par l'exécution du traité honteux que Louis XII

avoit consenti de faire avec le pape et Borgia, traité par lequel il

s'engageoit à laisser ces deux hommes odieux dépouiller impunément une

foule de maisons souveraines de l'Italie[286]. (1500.) Ludovic, à l'aide

des troubles que produit cette haine générale qu'inspirent les François,

rentre dans sa capitale, dont il est chassé de nouveau par les généraux

du roi. Il court se renfermer dans Novare, son dernier asile; mais,

assiégé aussitôt par Louis de La Trémouille, trahi par les Suisses qui

composoient la plus belle partie de son armée, il est fait prisonnier;

et Louis, à qui il ne sembloit pas que rien pût désormais enlever le

Milanois, fait marcher une armée nouvelle à la conquête du royaume de

Naples. L'Europe entière commence alors à s'agiter pour opposer des

obstacles à une ambition qui en alarme tous les souverains; et Ferdinand

d'Aragon, non moins ambitieux peut-être que Louis, mais plus adroit et

plus politique, est l'âme de tous ces mouvements.

[Note 286: Il s'agit ici de ces petits princes qui, pendant

les troubles occasionnés par les longues factions des Guelphes

et des Gibelins, s'étoient emparés, sous le titre de _vicaires

de l'empire_ ou _de l'église_, d'un grand nombre de villes, où

ils exerçoient une entière souveraineté. Il avoit été convenu,

entre le pape et le roi, qu'on formeroit une principauté à

Borgia d'une partie de leurs dépouilles.]

(1501.) Il n'entre point dans notre sujet de raconter cette longue

affaire d'Italie; de développer ces mouvements compliqués de la

politique et de la guerre, les succès et les revers de Louis XII,

presque toujours vainqueur les armes à la main, succombant sans cesse

dans des négociations où il est toujours trompé; de montrer le royaume

de Naples conquis par les François et les Espagnols réunis, et après une

suite infinie de combats, de victoires, de défaites, de traités, arraché

enfin sans retour au roi de France par ce même Ferdinand, «le prince le

plus infidèle de son temps, et qui se vantoit de l'avoir souvent

trompé;» ce trop crédule Louis XII, qui s'étoit vu tour à tour l'allié

ou l'auxiliaire de l'empereur, du pape, du roi d'Espagne; qui, dans la

conquête de Naples, dans la fameuse ligue de Cambrai, n'avoit cessé

d'être l'instrument de tous leurs projets ambitieux, et constamment

l'objet de leurs craintes et de leurs jalousies, forcé de se défendre à

son tour contre une ligue formidable composée de tous ces perfides

alliés; faisant tête à la fois à tant d'ennemis en Italie, en Flandre,

sur les frontières d'Espagne, avec un courage admirable et des succès

divers; épuisé dans les derniers temps par la multitude autant que par

l'étendue des opérations qu'il avoit à soutenir; et dans l'impuissance

où il étoit de résister plus long-temps à des ennemis si supérieurs en

force et non moins habiles que persévérants, réduit enfin à la nécessité

humiliante de terminer la guerre en abandonnant tout ce qu'il avoit

acquis en Italie (1513.), à l'exception du château de Milan et de

quelques villes peu considérables de ce duché.

Dans ce cours d'événements rapides et variés, si les princes d'Italie,

généralement ennemis de tous les étrangers qui prétendoient s'établir

dans leur pays, parurent surtout animés contre les François; si, dans

l'application qu'ils firent de cette politique astucieuse de leurs

petits États aux rapports nouveaux où les circonstances les plaçoient

avec les grandes puissances, la perfidie de leurs conseils fut plutôt

dirigée contre la France que contre les autres monarchies, c'est

qu'effectivement, dans le système d'équilibre qu'ils avoient imaginé, et

qui devint depuis la base de toute la politique européenne, la situation

de ce royaume leur sembloit alors plus alarmante pour leur indépendance

que celle d'aucune autre puissance. En effet, depuis le règne de Louis

XI, la France étoit le seul État de l'Europe dans lequel, à partir du

dixième siècle, les institutions féodales eussent enfin cessé

d'entraver la marche du pouvoir monarchique: elles existoient encore

telles que les avoient faites ces temps malheureux, dans l'empire

germanique, où, malgré les titres pompeux et les vains honneurs dont ils

étoient entourés, les empereurs n'avoient effectivement qu'une ombre de

pouvoir; et dans l'Espagne, quoique l'heureux mariage de Ferdinand et

d'Isabelle eût réuni sous une seule autorité tous ces petits royaumes

formés des diverses provinces successivement reconquises sur les Maures,

il n'en est pas moins vrai que les priviléges excessifs de la noblesse,

les droits des communes, plus étendus peut-être chez cette fière nation

que partout ailleurs, y apportoient à chaque instant les plus grands

obstacles à l'exercice de la prérogative royale. D'ailleurs l'Espagne

étoit séparée de l'Italie par la mer et par des États intermédiaires. Le

roi de France, au contraire, touchant aux frontières de cette belle

contrée, pouvant plus facilement rassembler des hommes, lever des

impôts, et diriger vers le but qu'il lui plaisoit de choisir toutes les

forces de son grand empire, paroissoit, aux yeux de ces petits princes,

toujours prêt à les écraser de sa masse formidable. Ce fut donc contre

lui que se dirigèrent d'abord toutes les manoeuvres de leur politique;

et l'on peut trouver, dans ces différents rapports des principales

monarchies de l'Europe entre elles et avec l'Italie, les raisons qui

décidèrent les nombreux souverains qui la partageoient à s'allier

plutôt à Ferdinand et à Maximilien qu'à Louis, quoiqu'au fond ils ne

fussent pas plus disposés à favoriser l'établissement de ceux-ci dans

leur pays, et que Jules II, reprenant le projet généreux qu'avoient

constamment suivi tant d'illustres papes ses prédécesseurs, eût formé le

projet d'en chasser tous les étrangers.

On ne peut disconvenir que, dans ces longues guerres qui jetèrent tant

d'amertume sur sa vie, Louis XII n'ait commis de grandes fautes, et

qu'il n'ait été un fort mauvais politique. Sans parler de la témérité de

l'entreprise et du désavantage d'une conquête qu'il étoit impossible de

conserver autrement qu'en dépeuplant la France pour y envoyer des

colonies et y entretenir sans cesse une armée, on peut lui reprocher

avec juste raison son alliance avec un aussi méchant homme qu'Alexandre

VI, sa crédule confiance aux serments tant de fois violés du perfide

Ferdinand, et surtout sa brouillerie imprudente avec les Suisses, qu'il

étoit si facile de ramener, et qui, en se livrant à ses ennemis, furent

la principale cause de ses revers. Mais ce qui le place au-dessus d'un

grand nombre d'autres rois, qui se présentent dans l'histoire avec plus

d'éclat et de bonheur, c'est que, pendant le cours de ces désastreuses

expéditions, il rendit ses peuples plus heureux qu'ils n'auroient pu

espérer de l'être sous d'autres princes, même au milieu de la paix la

plus profonde. Sa vigilance sut faire observer dans la France entière

les réglements paternels que sa sagesse avoit établis: la justice y fut

mieux administrée; le commerce et l'agriculture y devinrent plus

florissants qu'ils ne l'avoient jamais été. Tant qu'il régna, les impôts

qu'il avoit diminués de moitié ne furent jamais augmentés: «_Il ne

courut oncques_, dit Saint-Gelais, _du règne de nul des autres si bon

temps qu'il a fait durant le sien_.» Enfin sa vie fut honorée des

bénédictions, sa mort, des larmes de toute la France qui l'adoroit; le

titre de _Père du peuple_, le plus glorieux qu'un monarque puisse jamais

acquérir, le seul qu'il ambitionnât, lui fut donné, et la postérité, qui

juge les rois, le lui a confirmé.

Louis XII, ainsi que ses deux prédécesseurs, ne fit point de Paris sa

demeure habituelle. Il séjournoit le plus souvent à Blois, et faisoit de

temps en temps des voyages dans sa capitale, où sa présence étoit

presque toujours signalée par quelques nouveaux bienfaits. Depuis le

mouvement séditieux de l'université, on peut dire que le calme dont

jouit cette ville ne fut pas troublé un seul instant. Il en résulte que

les petits événements qui s'y passèrent méritent à peine d'être

racontés, ou du moins appartiennent à l'histoire particulière de ses

monuments et des institutions diverses qu'elle renfermoit dans son sein.

Parmi ces événements les plus remarquables sont la chute du pont

Notre-Dame, dont nous avons déjà parlé[287], la réforme générale opérée

dans divers couvents, réforme dont les détails assez curieux trouveront

naturellement leur place dans l'histoire des ordres religieux qui y

furent soumis; les entrées des deux reines Anne de Bretagne et Marie

d'Angleterre, etc. Enfin, si l'on en excepte une de ces maladies

contagieuses que rendirent si fréquentes des causes que nous avons

signalées, maladie qui enleva en 1503 un grand nombre de ses habitants,

on peut dire que, depuis bien des années, cette grande cité n'avoit été

ni si tranquille ni si heureuse.

[Note 287: _Voyez_ t. Ier, p. 398, 1re partie.]

Cet excellent prince mourut à Paris, dans son palais des Tournelles, le

1er janvier 1515, âgé de 53 ans. (1515.) À sa mort, les crieurs des

corps, en sonnant leurs clochettes, crioient le long des rues: «_Le bon

roi Louis, Père du peuple, est mort._»

ORIGINE DU QUARTIER SAINT-PAUL.

Avant l'enceinte de Philippe-Auguste, tout le terrain qu'occupe ce

quartier, situé alors hors des murs de la ville, étoit entièrement

couvert de cultures et de terres labourables qui paroissent avoir été en

grande partie dans la censive du monastère de Saint-Éloi. L'église

Saint-Paul, qui depuis lui a donné son nom, n'étoit alors qu'une simple

chapelle dépendante du même monastère, et située au milieu d'un bourg

nommé _bourg Saint-Éloi_.

Les murs élevés par Philippe renfermèrent dans Paris l'extrémité

occidentale du quartier Saint-Paul; mais l'église, suivant toutes les

apparences, n'y fut point comprise, quoiqu'on trouve qu'elle ait été

érigée en paroisse vers ce temps-là. Ce n'est que sous Charles V et

Charles VI que les nouveaux remparts achevèrent de faire entrer dans

cette capitale la partie de ce quartier qui étoit encore hors des murs;

et ces remparts en formèrent les limites depuis le bord de la rivière

jusqu'au château de la Bastille.

L'accroissement continuel de la population de Paris, résultat des

priviléges dont jouissoient ses habitants, produisit dans le quartier

Saint-Paul les mêmes effets que partout ailleurs. Il se couvrit

rapidement de maisons; et à ces circonstances générales s'en joignit une

particulière qui contribua plus efficacement encore à accroître le

nombre de ses habitants: Charles V y fit bâtir une maison royale, que,

pendant plusieurs siècles, ce prince et ses successeurs habitèrent de

préférence à toute autre; c'en fut assez pour que cette partie de la

ville devînt la plus animée, et celle où l'on s'empressât d'aller

demeurer.

Ce quartier a éprouvé de grands changements, et perdu toute son ancienne

splendeur.

LES RELIGIEUSES DE L'AVE-MARIA.

Ce monastère avoit été originairement établi par saint Louis, pour y

recevoir des filles ou veuves dévotes, connues sous le nom de

_Béguines_[288], et son premier nom fut le _Béguinage_, et l'_hôtel des

Béguines_. Geoffroi de Beaulieu, qui nous a donné une vie de saint

Louis[289], ne dit point à quelle époque ce prince les fit venir à

Paris; il se contente de remarquer qu'il leur acheta une maison, et

pourvut suffisamment à leur subsistance. On présume toutefois, sans en

avoir de preuves très-positives, qu'elles y furent établies vers l'an

1230. Ce qu'il y a de certain, c'est que ces filles y étoient déjà en

1264; car on trouve, dans le trésor des chartes, qu'au mois de novembre

de cette année l'abbé et le couvent de Tiron leur amortirent quelques

propriétés qu'elles venoient d'acquérir. Geoffroi de Beaulieu ajoute

qu'il y avoit dans cette maison environ quatre cents de ces Béguines; et

voici comment il s'exprime à ce sujet: _Domum Parisiis honestarum

mulierum quæ vocantur Beguinæ de suo acquisivit, et eisdem assignavit in

quâ hônestè et religiosè conversantur circiter quadringenta_. Le

témoignage de cet auteur est d'autant plus digne de foi qu'il prêchoit

dans cette communauté en 1273, trois ans après la mort de saint

Louis[290].

[Note 288: Cette institution avoit commencé, en 1226, à

Nivelle en Flandre, et se répandit ensuite en très-peu de

temps dans toute la contrée, et même en France. (_Dict. de

Trévoux._)]

[Note 289: Duches., t. V, p. 252.]

[Note 290: Vie des écrivains de l'ordre de Saint-Dominique,

par le P. Echard, t. II, p. 265.]

Dans les deux siècles suivants, leur nombre diminua si considérablement

qu'il ne restoit plus que trois personnes dans cette maison lorsque

Louis XI jugea à propos de la donner _aux religieuses de la Tierce-Ordre

pénitente et observante de Monsieur saint François_, et ordonna qu'à

l'avenir ce monastère seroit appelé de l'_Ave-Maria_[291]. Quelques

auteurs placent l'époque de ce nouvel établissement en 1461[292]. Sauval

dit que ce fut en 1471, et cette dernière date est en effet conforme à

un mémoire manuscrit de cette maison et à l'inscription qui se lisoit

sur la porte du côté de la cour. Cependant les lettres-patentes de Louis

XI ne sont que de l'an 1480, et l'on voit qu'elles furent enregistrées

le 1er mars de la même année.

[Note 291: On sait que ce prince avoit une dévotion

particulière à la Sainte-Vierge; ce fut lui qui, le 1er mai

1472, institua en son honneur, au son de la grosse cloche de

la cathédrale, les trois récitations de l'_Ave-Maria_.]

[Note 292: Dubreul et Lemaire.]

Ce changement éprouva d'abord quelques obstacles: l'université et les

quatre ordres mendiants y formèrent, dès le principe, une opposition

qu'ils renouvelèrent en 1482. Ils furent poussés à cette démarche, à la

fois violente et inégale, par le vif désir qu'ils avoient d'établir à

Paris les religieuses de Sainte-Claire, qu'ils protégeoient et qui

désiroient elles-mêmes obtenir un établissement dans cette capitale.

Elles furent en même temps appuyées par Anne de France, dame de Beaujeu,

fille de Louis XI; et le monarque crut ne pas devoir refuser à ses

instances en faveur de ces religieuses des lettres-patentes contraires à

celles qu'il avoit accordées deux ans auparavant aux filles du

Tiers-Ordre. Mais (et ceci est extrêmement remarquable sous un règne

qu'on a tant accusé de tyrannie) le parlement n'y eut aucun égard. Par

son arrêt du 2 septembre 1482 il maintint les religieuses du Tiers-Ordre

de Saint-François dans la possession du couvent des Béguines, et débouta

la dame de Beaujeu, l'université et autres de leurs oppositions. Par ce

même arrêt il fut défendu aux religieuses de l'_Ave-Maria_ d'ériger en

ce lieu aucun couvent de Cordeliers de l'Observance[293], ni aucun autre

édifice pour y loger des religieux.

[Note 293: Elles étoient sous la direction de ces religieux.]

Cependant les religieuses de Sainte-Claire obtinrent peu de temps après

ce qu'elles désiroient; et ce succès fut d'autant plus flatteur qu'elles

n'en furent redevables qu'à l'excès de leurs vertus. Les filles du

Tiers-Ordre, pénétrées d'admiration pour les austérités que pratiquoient

ces saintes recluses, leur offrirent volontairement, en 1484, de se

soumettre à leur règle et de se réunir avec elles dans le même

monastère: telle étoit la tradition de cette communauté. Mais on peut

croire aussi qu'Anne de Beaujeu, qui avoit obtenu l'établissement des

filles de Sainte-Claire, à l'_Ave-Maria_, et qui n'avoit pu l'effectuer,

se voyant, après la mort de Louis XI, et pendant la minorité de Charles

VIII, à la tête de l'administration, se servit du crédit et de

l'autorité que les derniers ordres de son père lui avoient donnés, pour

achever ce qu'elle n'avoit jusqu'alors qu'imparfaitement commencé. Dès

ce moment les religieuses du Tiers-Ordre ne durent pas penser à apporter

la moindre résistance aux volontés de cette princesse, et ce fut

peut-être pour se faire un mérite de leur obéissance qu'elles

demandèrent à s'unir aux religieuses de Sainte-Claire.

La tradition dont nous venons de parler ajoute que Charlotte de Savoie,

veuve de Louis XI, écrivit, au sujet de cette réunion, à Innocent VIII,

et que ce souverain pontife ayant permis par son bref du 3 des ides de

janvier 1485, aux religieuses de l'_Ave-Maria_ d'embrasser et de suivre

la règle de Sainte-Claire, cette princesse fit venir de Metz quatre

religieuses de cet ordre, qu'elle mit dans ce couvent. Les historiens de

Paris[294], en adoptant cette tradition, semblent avoir manqué de

critique, n'ayant pas pris garde qu'elle ne s'accorde pas avec la

chronologie: car Innocent VIII ne fut élu pape que le 29 août 1484, et

Charlotte de Savoie ne put ni lui demander un bref, ni faire venir des

religieuses de Metz, et les introduire à l'_Ave-Maria_ le 11 janvier de

cette année, puisqu'elle ne survécut que trois mois à son époux, qui

étoit mort le 30 août de l'année précédente, 1483. À cette preuve

démonstrative on peut ajouter qu'il ne paroît guère vraisemblable que

cette malheureuse reine, que la politique inquiète de Louis XI avoit

constamment tenue éloignée de Paris, et qui, dans les derniers temps de

sa vie, étoit reléguée dans le Dauphiné, s'y occupât des moyens de

détruire son propre ouvrage en faisant substituer les filles de

Sainte-Claire à celles du Tiers-Ordre qu'elle y avoit placées elle-même,

et surtout qu'elle conçût un semblable dessein après l'arrêt de 1482. Il

est étonnant, d'après cela, que des écrivains graves et judicieux tels

que Félibien, Lobineau, et les auteurs du _Gallia Christiana_, aient

répété un récit aussi dénué de vraisemblance. Ils auront sans doute été

induits en erreur par des lettres de Charles VIII, dans lesquelles il

est dit «que la reine sa mère, par autorité apostolique à elle commise,

fonda, institua et établit, de son consentement et autorité, ledit lieu

et hôtel de Béguinage en monastère et couvent des soeurs religieuses

dudit ordre de Saint-Claire.» Ces lettres, qui sont très-postérieures et

de l'année 1492, ne s'accordent pas, il est vrai, avec ce qui a été dit

ci-dessus; mais en supposant même qu'elles soient exactes, elles ne

peuvent détruire la force des raisons que nous avons données, raisons

qui prouvent invinciblement que la reine Charlotte de Savoie ne put

prendre part à cette réunion.

[Note 294: Hist. de Par., t. II, p. 875.--_Gall. christ._, t.

VII, col. 959.]

Les religieuses de Sainte-Claire de Metz étoient dirigées par des

religieux de l'Observance de Saint-François de la province de France

Parisienne réformée, et elles désirèrent rester sous leur conduite; mais

comme l'arrêt de 1482 avoit défendu aux filles du Tiers-Ordre d'ériger

ou faire ériger aucun couvent des Cordeliers de l'Observance; ni même

d'autres religieux, la nouvelle communauté eut recours à Charles VIII,

qui lui accorda cette grâce par des lettres-patentes de l'année 1485, et

ajouta à cette faveur le don de deux tours de l'ancienne enceinte, et du

mur de clôture qui joignoit leur couvent[295].

[Note 295: Les historiens de Paris, suivant toujours la même

tradition, font revivre Charlotte de Savoie, et lui

attribuent, en cet endroit, la fondation d'un hospice propre à

loger douze religieux.]

Les austérités que pratiquoient ces saintes filles paroissoient

inconcevables, et surpasser en quelque sorte les forces de la nature:

elles n'avoient aucuns revenus, ne vivoient que d'aumônes, ne faisoient

jamais gras même dans leurs maladies, jeûnoient tous les jours excepté

le dimanche, marchoient pieds nus, ne portoient point de linge,

couchoient sur la dure, et alloient tous les jours au choeur à minuit,

où elles restoient debout jusqu'à trois heures. Malgré la pratique d'une

règle aussi rigoureuse, ce couvent fut toujours très-nombreux.

L'église n'offroit rien de remarquable dans sa construction.

CURIOSITÉS DU COUVENT DE L'AVE-MARIA.

Sur la porte d'entrée, située rue de Barres et restaurée en 1660,

deux statues, l'une représentant saint Louis et l'autre sainte

Claire, par _Renaudin_.

Dans l'attique, un bas-relief représentant l'Annonciation.

La décoration intérieure de cette même porte consistoit en trois

statues: la première étoit une image de la Vierge tenant

l'Enfant-Jésus entre ses bras; des deux côtés, mais plus bas,

étoient celles de Louis XI et de Charlotte de Savoie. Le tout

avoit été exécuté par un sculpteur nommé _Masson_.

SÉPULTURES.

Dans l'église avoient été inhumés:

Jeanne de Vivonne, épouse de Claude de Clermont, seigneur de

Dampierre, morte en 1583. Sa statue, à genoux, étoit placée sur

un tombeau de marbre blanc, au bas duquel on lisoit son

épitaphe[296].

[Note 296: Ce monument, déposé au Musée des Petits-Augustins,

n'y étoit point exposé.]

La célèbre Claude-Catherine de Clermont sa fille, épouse

d'Albert de Gondi, duc de Retz, morte en 1603. Elle y étoit

représentée, en marbre blanc, à genoux, sur une table de marbre

noir que soutenoient quatre colonnes ioniques de la même matière;

deux génies en bronze accompagnoient son épitaphe. Ce monument

étoit de _Barthélemi Prieur_[297].

[Note 297: On le voyoit au même Musée: c'est un ouvrage d'un

travail assez médiocre, mais auquel on a ajouté deux génies en

marbre, du même auteur; qui sont d'une assez bonne exécution.]

Charlotte de la Trimouille, princesse de Condé, morte en 1629.

Son tombeau étoit également décoré de sa statue à genoux, et en

marbre blanc[298].

[Note 298: Cette statue, dont on ignore l'auteur, a été

extrêmement vantée par tous les historiens pour la naïveté de

son exécution; quant à nous, nous n'y avons vu que de la

sécheresse et une petite manière. Le vêtement, dont on louoit

surtout la vérité, nous a semblé d'un ciseau lourd et

entièrement dépourvu de sentiment. Elle étoit aussi déposée

aux Petits-Augustins.]

Le coeur de don Antoine, roi de Portugal, chassé de son royaume,

et mort à Paris en 1595, étoit placé dans la muraille, au côté

gauche du maître-autel. Au-dessous on lisoit deux inscriptions

latines, l'une en vers, l'autre en prose, composées par un

cordelier portugais nommé Frey Diego Carlos, cousin germain de

don Antoine.

Dans le chapitre des religieuses furent inhumés, par permission

du pape, le fameux Mathieu Molé, premier président du parlement

de Paris, puis garde-des-sceaux, et Renée de Nicolaï sa femme.

Sur l'un des piliers de la nef étoit l'épitaphe de Robert

Tiercelin, lieutenant du grand-maître de l'artillerie, et l'un

des bienfaiteurs de ce monastère, mort en 1616.

En face du choeur, et attenant à la grande grille, s'élevoit une

tribune en pierre de liais, au-dessus de laquelle on lisoit, dans

un cartouche, l'inscription suivante, écrite en lettres d'or:

«_Le corps entier de saint Léonce, martyr, donné par madame de

Guénégaud en 1709._[299]»

[Note 299: L'église de l'_Ave-Maria_ a été changée en un

magasin de bois; on a fait une caserne du reste des

bâtiments.]

L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-PAUL.

Cette église n'étoit, dans son origine, qu'une simple chapelle, sous le

titre de saint Paul[300]. Saint Éloi la fit bâtir au milieu d'un

emplacement destiné à servir de sépulture aux religieuses du monastère

qu'il avoit fondé dans la Cité[301]. Ce petit édifice étoit alors hors

des murs de la ville, dont il est devenu depuis une des principales

paroisses; et c'est à cause de cette situation qu'il avoit reçu le nom

de _chapelle de Saint-Paul-des-Champs_.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 19 / 46 段