[Note 276: Ses droits n'étoient autre chose que ceux des

Penthièvres, descendants de Charles de Blois, vaincu, sous le

règne de Philippe de Valois, par le comte de Montfort

qu'assistoient les Anglois, et dépouillé de la Bretagne,

quoique le roi de France, son suzerain, lui eût donné gain de

cause. Les Penthièvres avoient tenté plusieurs fois de faire

valoir ces droits, sans aucun succès; cependant, par une

intrigue qu'il n'est point de notre sujet de faire connoître

ici, l'un d'eux avoit extorqué du duc de Bretagne, François

Ier, des lettres qui sembloient porter une reconnoissance de

la légitimité de leurs prétentions; et c'étoit en vertu de ce

titre que Louis XI, voyant la ligne masculine prête à

défaillir dans la branche de Montfort, avoit acheté de Nicole

de Penthièvre et de Jean de Brosse son mari, derniers

héritiers de la branche de Blois, tous leurs droits au duché

de Bretagne. Quelque litigieux qu'ils fussent, ce prince se

proposoit de les appuyer d'une armée formidable, et

n'attendoit que la mort du duc pour les faire hautement

valoir: il mourut le premier, et les transmit à son fils.]

Le duc de Bretagne, qui l'avoit mal secondé dans cette dernière levée de

boucliers, suivit son exemple, et fit aussi sa paix; mais dans le temps

même qu'on la signoit avec lui, madame de Beaujeu, par une démarche

qu'on peut regarder comme impolitique, prenoit secrètement des mesures

qui tendoient à consolider les droits éventuels du roi au duché de

Bretagne. Les haines et les ressentiments se rallumèrent aussitôt; et

telle fut l'origine de cette guerre acharnée qui, pendant trois années,

désola cette partie de la France et rappela en quelque sorte les maux

qu'avoient causés les discordes féodales, dont elle étoit en effet la

dernière scène et le dernier effort. La marche qu'on y suivit fut

exactement la même. François II, plus effrayé que jamais, indigné

surtout que, de son vivant même, on voulût enlever à ses filles leur

légitime héritage, se ligua de nouveau avec tous les mécontents de

France, et notamment avec le duc d'Orléans. (1486.) Maximilien, toujours

attentif à profiter des troubles du royaume, s'empressa d'entrer dans

cette ligue, et déclara brusquement la guerre à la France. La Bretagne

devint alors l'objet de l'attention générale, et le centre de tous les

mouvements de l'Europe, intéressée surtout à ce qu'elle ne passât pas

sous la domination de la France. Cependant il étoit aisé de prévoir dès

lors cet inévitable événement; et pour le prédire il suffisoit de

considérer un seul instant la position de cette puissance et celle de

ses ennemis. Henri VII, placé par une révolution subite sur le trône

d'Angleterre, mal affermi encore sur ce trône si souvent ensanglanté, ne

pouvoit rien hasarder sans compromettre sa propre sûreté; l'archiduc,

toujours armé contre ses Flamands indociles, n'ayant d'ailleurs aucun

point de contact avec la province contestée, étoit encore moins à

redouter; l'Espagne ne pouvoit rien sans le concours de ces deux

puissances; tandis que la France, unie désormais dans toutes ses

parties, se fortifiant de jour en jour davantage par l'ascendant

toujours croissant de la prérogative royale, touchoit aux frontières de

cette petite souveraineté, encore affoiblie par mille prétentions

rivales, par mille passions opposées. Aussi, quels que fussent les

efforts des princes, les espérances de François II dans les promesses de

l'archiduc, ses continuelles sollicitations auprès du roi d'Angleterre,

dès que l'armée royale parut en Bretagne, tout plia devant elle. (1488.)

La bataille de Saint-Aubin, gagnée par La Trémouille, et dans laquelle

le duc d'Orléans fut fait prisonnier, détruisit d'abord le parti des

princes; et lorsque la mort du duc de Bretagne eut enfin amené le moment

de consommer cette réunion politique, depuis si long-temps méditée,

quoique l'Angleterre employât alors une armée et éclatât en menaces;

malgré la résistance de la princesse Anne, qui, dans la plus tendre

jeunesse, développa un courage et un caractère au-dessus de son sexe;

bien que, dans la répugnance invincible qu'elle éprouvoit pour le roi de

France, elle eût contracté par procureur un mariage secret avec

l'archiduc, Charles, qui ne vouloit pas que la Bretagne lui échappât,

força les Anglois à se rembarquer, et la princesse à rompre son mariage;

Maximilien, à qui l'on enlevoit son épouse, se vit encore dans la

nécessité humiliante de reprendre sa fille Marguerite, fiancée dès la

plus tendre enfance au jeune monarque, élevée à la cour de France, dans

l'espérance d'y régner un jour, et qui lui fut honteusement renvoyée

(1491.); et Anne de Bretagne devint, malgré elle, reine de ce beau

royaume, par un traité dans lequel les droits des deux parties,

confondus ensemble, furent mutuellement cédés au dernier survivant.

Leur entrée à Paris fut une des plus pompeuses que l'on eût vues depuis

long-temps. «La jeune reine, dit un historien, fixoit tous les regards;

la multitude admiroit l'éclat de sa parure, l'élégance de sa

taille[277], la régularité de ses traits, l'éclat de ses yeux; les sages

cherchoient à démêler dans cet ensemble quelques indices de ces

brillantes qualités qui l'avoient élevée, dans un âge si tendre, au rang

des plus grands hommes.»

[Note 277: Si l'on en juge d'après ses portraits, elle étoit

effectivement d'une beauté remarquable; et les contemporains

ont vanté ses grâces naturelles, tout en convenant qu'elle

étoit petite et un peu boiteuse.]

Pendant tous les troubles qui avoient précédé une union si heureuse pour

la France, Paris n'avoit cessé de jouir de la plus profonde tranquillité

sous le gouvernement du comte de Montpensier, dauphin d'Auvergne, que le

roi en avoit fait gouverneur à la place du duc d'Orléans; et même, au

moment où la guerre avoit éclaté, ses habitants avoient eu l'occasion de

donner un nouveau témoignage de leur fidélité, en rejetant avec mépris

un manifeste que l'archiduc avoit osé leur adresser. Dans cette pièce,

où il affectoit de partager l'opinion des princes et de décrier le

gouvernement de la régente, Maximilien, comme beau-père futur du roi, et

par conséquent comme intéressé à la prospérité du royaume, invitoit le

parlement à s'unir avec lui pour demander une nouvelle convocation des

états-généraux, où l'empereur consentiroit à intervenir en qualité de

co-médiateur. Dans la réponse dédaigneuse que lui fit cette cour

souveraine, elle l'invita de son côté à quitter un ton d'autorité qui ne

lui convenoit nullement, et à ne point se mêler d'affaires qui ne

pouvoient en aucune manière le regarder.

Toutefois cette soumission à l'autorité légitime n'étoit pas telle que

cette ville n'entreprît avec succès de défendre ce qu'elle appeloit ses

franchises, et ne trouvât dans les concessions que nos rois n'avoient

cessé de lui faire des moyens suffisants pour éluder les demandes d'un

monarque plus puissant cependant que tous ses prédécesseurs,

lorsqu'elles lui sembloient attaquer ses priviléges et blesser ses

intérêts. (1494.) Ce fut peu de temps après son mariage, et lorsqu'il

jouissoit, au sein de ses États, dans la plénitude du pouvoir

monarchique, d'une prospérité et d'une paix que rien ne sembloit pouvoir

désormais troubler, que Charles, emporté par un vain désir de gloire,

poussé par des conseils imprudents, attiré même par une confédération de

quelques princes d'Italie qui espéroient en faire un instrument utile à

leurs petites ambitions particulières, avoit résolu de faire revivre les

droits que son père lui avoit laissés sur Naples; et cette conquête

qu'il méditoit n'étoit, dans les rêves de son imagination, que le

prélude d'une plus vaste entreprise qui devoit le conduire jusqu'aux

portes de Constantinople. On sait quelle fut l'issue de cette expédition

téméraire: le jeune monarque parcourut l'Italie en vainqueur, ou plutôt

comme un grand souverain qui visite une de ses provinces. Le roi de

Naples Ferdinand, frappé de terreur, mourut subitement; Alphonse, son

fils, fut forcé de prendre la fuite, et le conquérant, porté en quelque

sorte jusqu'à cette capitale, y fit son entrée, revêtu des ornements

impériaux. Cependant ceux mêmes qui l'avoient appelé en Italie, le duc

de Milan, le pape, les Vénitiens[278], épouvantés des progrès d'une

puissance plus redoutable pour eux que l'ennemi contre lequel ils

avoient imploré son secours, formèrent, pour l'en chasser, une ligue

nouvelle avec toutes les puissances jalouses ou rivales de la France:

Maximilien, alors empereur; l'archiduc Philippe son fils; Ferdinand, roi

d'Aragon; Henri VII, roi d'Angleterre. Charles, qui étoit entré si

facilement dans cette belle contrée, courut les plus grands dangers

pour en sortir: une armée formidable, rassemblée par les alliés,

l'attendoit dans la plaine de Fornoue, et la victoire la plus éclatante

put seule lui ouvrir la route de ses états[279]. (1495.) Les troupes

qu'il avoit laissées dans le royaume de Naples en furent chassées peu de

temps après; et Alphonse, rappelé par ses sujets, secondé par Gonzalve

de Cordoue, général de Ferdinand d'Aragon et surnommé _le grand

capitaine_, remonta sur son trône presque aussitôt après en avoir été

renversé.

[Note 278: Chacun avoit eu son intérêt particulier dans cette

démarche commune. Les Vénitiens l'avoient faite par

l'espérance de s'agrandir au milieu des troubles; le pape

Alexandre VI, pour procurer des établissements à sa famille;

mais Ludovic Sforce y étoit surtout intéressé, parce qu'ayant

formé le projet d'usurper le duché de Milan sur son neveu

Galéas, qu'il méditoit d'empoisonner, il vouloit donner assez

d'affaires à Ferdinand, roi de Naples, dont la petite-fille

avoit épousé Galéas, pour l'empêcher de s'en venger.]

[Note 279: Les François étoient au nombre de sept à huit mille

combattants, et l'armée des confédérés, commandée par François

de Gonzague, marquis de Mantoue, montoit à trente-cinq mille

hommes.]

(1496.) Ce fut dans les circonstances qui suivirent ces malheureux

événements que la ville de Paris fit un acte de liberté qui lui attira

la disgrâce du roi. Le projet de venger l'honneur des armes françoises

et de rentrer en Italie étoit déjà formé; et, pour lui assurer un succès

meilleur que celui de la première entreprise, on levoit déjà de tous

côtés des impositions extraordinaires. Les Parisiens avoient été taxés à

cent mille écus: cette imposition les fit d'abord murmurer. Toutefois,

sans refuser absolument de la payer, les officiers municipaux

demandèrent que du moins la répartition de cette somme fût faite sans

aucune distinction sur tous les citoyens, et supplièrent le parlement

d'envoyer des députés à leur assemblée pour s'entendre avec eux à ce

sujet. La cour, tout aussi mal disposée que l'Hôtel-de-Ville, mais

placée dans une position qui lui commandoit plus de mesure et de

prudence dans ses démarches, répondit qu'elle n'enverroit personne, mais

proposa seulement d'aider de ses conseils le corps municipal, s'il

jugeoit à propos de la consulter. La ville, s'autorisant de cette

réponse, n'offrit au roi que 50 mille liv., qui ne furent point

acceptées; toutefois ce prince, qui répugnoit à employer la violence

pour se faire obéir, poussa la condescendance jusqu'à envoyer au

parlement un message porté par plusieurs seigneurs de sa cour, lesquels

déclarèrent aux chambres assemblées que l'intention du roi étoit que,

pour cette fois seulement et sans tirer à conséquence, les membres du

parlement contribuassent avec les autres citoyens. La Vacquerie, premier

président, après avoir pris les voix, fit réponse aux commissaires «que

le royaume étoit épuisé par tant d'impositions qui se succédoient tous

les ans; qu'on ne lisoit qu'avec douleur, dans les archives des cours

souveraines, l'excès de misère où le peuple étoit réduit: _Que dure

chose étoit de présent rendre les bonnes villes franches, les grands

personnages et cours souveraines du royaume, contribuables à si grands,

merveilleux et insupportables emprunts: laquelle chose, en brief temps,

pouvoit être cause de grandes désolations._» Faisant alors un pas de

plus dans cette route que sa compagnie venoit de s'ouvrir, il pria les

commissaires d'exposer au roi la pauvreté de ses sujets, et de lui

annoncer, de la part du parlement, une députation et des _remontrances_.

Charles VIII n'insista pas; mais il conçut de cette résistance un

ressentiment si vif et si profond, qu'ayant fait, peu de temps après, un

voyage à Saint-Denis pour en visiter les tombeaux avant son départ, il

refusa d'entrer à Paris où l'on s'apprêtoit à le recevoir avec la plus

grande magnificence, et reprit subitement la route d'Amboise. Il avoit

même le projet de pousser plus loin la vengeance, surtout contre le

parlement[280]; mais d'autres soins lui firent oublier son ressentiment.

[Note 280: Ce projet étoit d'établir un nouveau parlement à

Poitiers, et de lui donner pour ressort les provinces de

Poitou, de Touraine, d'Anjou, du Maine, de la Marche, d'Aunis

et d'Augoumois.]

(1497.) Les premières dispositions du nouveau projet sur l'Italie

étoient d'envoyer d'abord le duc d'Orléans s'emparer de la ville de

Gênes. «Mais ce prince, dit Hénault, qui voyoit la santé du roi

chancelante, et que la mort du dauphin rendoit de nouveau l'héritier

présomptif de la couronne, crut ne devoir pas s'éloigner, ni souffrir

qu'il repassât les monts. Le roi lui-même n'en avoit pas grande envie:

il étoit amoureux, à Tours, d'une des _filles de la reine_ (c'étoit

ainsi qu'on appeloit les filles de qualité qu'Anne de Bretagne commença

la première à prendre auprès d'elle).» Deux années se passèrent donc en

négociations infructueuses, en projets avortés presque aussitôt que

conçus, lorsque ce prince, que l'âge commençoit à mûrir, et qui

employoit alors à l'administration intérieure de son royaume un temps et

des moyens qu'il avoit d'abord si imprudemment dissipés, mourut

subitement à Amboise le 7 avril 1498, âgé de près de vingt-sept ans.

«Charles VIII, dit Commines, ne fut jamais que petit homme de corps, et

peu entendu; mais il étoit si bon, qu'il n'est point possible de voir

meilleure créature.»

L'histoire de Paris offre encore moins d'événements importants sous le

règne paternel de Louis XII que sous celui de son prédécesseur. Par son

divorce politique avec Jeanne, fille de Louis XI, ce prince succéda à

toute la puissance de Charles VIII, dont il épousa ensuite la veuve Anne

de Bretagne; et le grand fief qu'elle avoit apporté pour dot à la

couronne de France n'en fut point séparé.

Les premières années de ce règne, signalées par une admirable

clémence[281], par le soulagement des peuples, auxquels Louis remit une

partie des impôts, surtout par ces ordonnances célèbres[282] qui ont

rendu le nom de ce prince si cher à la nation, n'excitèrent cependant

pas une satisfaction générale; et ce furent ces mêmes ordonnances, au

moyen desquelles de nombreux abus étoient extirpés, et le plus bel ordre

s'établissoit dans les parties les plus importantes de l'administration,

qui firent naître les mécontentements d'un corps nombreux, déjà trop

célèbre dans cette histoire par son orgueil et son esprit indépendant et

factieux. On voit d'abord qu'il est question ici de l'université et de

ses suppôts. (1469.) Toutes les classes supérieures de l'État, la

noblesse, les magistrats, les gens de guerre, s'étoient soumis sans

murmurer aux utiles réformes ordonnées par le roi. Dans la foule des

réglements dont les réformes étoient composées, ce prince avoit cru

devoir attaquer de vieux priviléges de l'université, utilement établis

sans doute dans l'origine, mais devenus abusifs par l'extension qu'on

leur avoit donnée, laquelle étoit de nature à scandaliser le peuple et à

troubler l'ordre judiciaire[283]. Ces abus étoient si notoires et si

généralement répandus, que les États tenus à Tours sous le règne

précédent en avoient déjà demandé la suppression. L'université, qui

auroit dû prévenir par un désistement généreux ou du moins politique une

réforme qu'il étoit impossible que l'autorité tardât long-temps à faire,

n'eut pas plutôt connoissance de l'édit qui détruisoit ces prérogatives,

impossibles désormais à soutenir, qu'elle se crut attaquée jusque dans

son existence, jeta les hauts cris, et conclut, comme dans les temps de

sa plus grande influence, à fermer ses écoles et à interdire la

prédication dans toutes les chaires de Paris, jusqu'à ce qu'elle eût

obtenu une réparation entière de cette prétendue violation de ses

droits. Jamais peut-être cette compagnie ne s'étoit montrée animée d'une

plus grande fureur; et cet esprit de vertige fut porté à un tel point

que les prédicateurs chargés de notifier au peuple cette étrange

résolution se répandirent contre le gouvernement en invectives

violentes, dans lesquelles la personne sacrée du roi ne fut pas même

épargnée. Toutefois ces prédications séditieuses produisirent peu

d'effet sur les Parisiens, et il n'y avoit pas lieu de craindre qu'ils

prissent parti dans une querelle qui leur étoit tout-à-fait étrangère;

mais Louis, qui dans d'autres temps avoit voulu faire de l'université un

instrument de sédition, savoit mieux que personne ce qu'il y avoit à

redouter de cette multitude d'étudiants qu'elle renfermoit dans son

sein, multitude aveugle, indisciplinée, composée en grande partie

d'étrangers ou de gens qui n'avoient rien à perdre, et dont le premier

mouvement pouvoit causer des malheurs irréparables, et provoquer sur

elle les plus terribles vengeances. Déjà Paris étoit inondé de libelles,

dans lesquels les principaux ministres du roi, et surtout le chancelier

Guy de Rochefort, étoient déchirés sans aucun ménagement; aux murmures

avoient succédé les menaces, et le bruit se répandit même qu'animés par

leurs maîtres les écoliers venoient de prendre les armes, et se

portoient contre le parlement. Ce bruit étoit faux, mais il pouvoit se

réaliser, et à moins qu'on ne comprimât ces commencements de révolte par

une terreur salutaire, il étoit à craindre que la guerre civile ne

s'allumât dans Paris. Louis en avoit les moyens, et il sut les mettre en

usage. Tandis que le prévôt de Paris et le chevalier du guet

disposoient, par son ordre, des corps-de-garde dans tous les quartiers,

et surtout dans les places publiques, où ils dissipoient à l'instant les

moindres rassemblements, ce prince, quittant Corbeil, où il faisoit

alors sa résidence, s'avança vers sa capitale à la tête de ses gardes et

de toute sa maison. Ce fut assez de cette fermeté et de ces effrayantes

démonstrations pour abattre toute la fierté des mutins. Avant même qu'il

fût entré dans la ville, l'université arrêta d'envoyer des députés, pour

essayer de fléchir sa colère. Leur harangue fut humble et soumise, et le

cardinal d'Amboise, répondant au nom du roi, leur fit entendre

très-durement que c'étoit à sa seule clémence qu'ils devoient de ne pas

éprouver le juste châtiment qu'ils avoient mérité. Louis ajouta lui-même

au discours de son ministre quelques paroles sévères et même

menaçantes[284]; et suivant de près ces députés, qu'il renvoya aussitôt,

il entra dans Paris, traversa le quartier de l'Université, précédé des

archers de sa garde et de deux cents gentilshommes de sa maison, armés

de toutes pièces, la lance en arrêt; et, dans cet appareil formidable,

se rendit au parlement, où il ordonna une seconde fois la publication de

l'édit. Mais déjà tout étoit rentré dans l'ordre, les classes avoient

été rouvertes, les maîtres recommençoient leurs leçons, et l'exil du

chef le plus ardent de ce mouvement séditieux fut la seule vengeance que

le roi crut devoir en tirer, encore ne tarda-t-il pas à le

rappeler[285].

[Note 281: Tout le monde connoît le beau mot de ce prince,

qu'on exhortoit à se venger de ses ennemis, principalement de

Louis de La Trémouille, qui l'avoit fait prisonnier à la

bataille de Saint-Aubin, et ne l'avoit pas épargné dans son

malheur: _Un roi de France ne venge point les querelles d'un

duc d'Orléans._]

[Note 282: Elles avoient été méditées dans une assemblée

composée des magistrats les plus intègres et les plus éclairés

du royaume, que le roi avoit convoqués à Paris; et contenoient

des réglements sur presque toutes les parties de

l'administration, sur la discipline des troupes, sur celle des

cours de judicature, sur les monnoies, sur le grand-conseil,

dont la forme fut changée, etc., etc.]

[Note 283: Nos rois ayant eu, dans tous les temps, le plus vif

désir de faire fleurir les lettres en France, avoient accordé

une foule de priviléges à ceux qui venoient étudier à Paris,

entre autres celui d'avoir leurs causes évoquées au Châtelet,

et de pouvoir décliner toute autre juridiction; en cela ils

considéroient la situation particulière des étudiants, qui,

forcés de s'expatrier pour résider dans la capitale, auroient

été sans cesse exposés à se voir dépouillés de leurs biens, ou

à interrompre leurs études pour se transporter dans des lieux

éloignés. Mais on avoit fait la faute d'étendre ce privilége à

toute la durée de la vie, au lieu de le restreindre au cours

des études, et il en résultoit que non-seulement ceux qui

avoient étudié dans l'université en abusoient, mais encore que

beaucoup de gens, désirant jouir d'une exemption si favorable,

trouvoient le moyen de se faire inscrire sur les registres de

cette compagnie, même sans avoir jamais fait d'études. Outre

ce premier privilége, les membres de l'université avoient

obtenu des papes la permission de procéder dans les affaires

qui les concernoient personnellement, par la voie de

l'interdit et de l'excommunication; et par une contradiction

étrange ils prétendoient conserver ce droit, alors qu'ils se

montroient les plus grands ennemis de l'autorité des papes.

C'étoient ces abus que l'édit du roi attaquoit.]

[Note 284: Après la réponse du cardinal, les députés s'étant

adressés au roi pour lui demander ses ordres: «Saluez de ma

part, leur dit-il, ceux de vos confrères qui n'ont point eu de

part à la sédition; quant aux autres, je ne m'en soucie guère;

ils ont osé, ajouta-t-il avec émotion, m'insulter dans leurs

sermons; je les enverrai bien prêcher ailleurs.»]

[Note 285: C'étoit le fameux Standonck, principal du collége

de Montaigu. Quelques années après son bannissement, qui

devoit être perpétuel, le roi ayant été informé que cet homme

dur et atrabilaire étoit au fond vertueux et bienfaisant;

qu'il consacroit un riche patrimoine et le revenu de ses

bénéfices à la subsistance des pauvres étudiants; qu'enfin le

collége de Montaigu, jusque là l'asile de tous les jeunes gens

sans fortune qui montroient des dispositions pour les lettres,

étoit à la veille d'être détruit en perdant un tel protecteur,

ce prince daigna lui-même, dans une lettre qu'il écrivit au

parlement, faire l'éloge de son ennemi, et ordonna qu'on le

rétablit avec honneur dans toutes ses places.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 18 / 46 段