Penthièvres, descendants de Charles de Blois, vaincu, sous le
règne de Philippe de Valois, par le comte de Montfort
qu'assistoient les Anglois, et dépouillé de la Bretagne,
quoique le roi de France, son suzerain, lui eût donné gain de
cause. Les Penthièvres avoient tenté plusieurs fois de faire
valoir ces droits, sans aucun succès; cependant, par une
intrigue qu'il n'est point de notre sujet de faire connoître
ici, l'un d'eux avoit extorqué du duc de Bretagne, François
Ier, des lettres qui sembloient porter une reconnoissance de
la légitimité de leurs prétentions; et c'étoit en vertu de ce
titre que Louis XI, voyant la ligne masculine prête à
défaillir dans la branche de Montfort, avoit acheté de Nicole
de Penthièvre et de Jean de Brosse son mari, derniers
héritiers de la branche de Blois, tous leurs droits au duché
de Bretagne. Quelque litigieux qu'ils fussent, ce prince se
proposoit de les appuyer d'une armée formidable, et
n'attendoit que la mort du duc pour les faire hautement
valoir: il mourut le premier, et les transmit à son fils.]
Le duc de Bretagne, qui l'avoit mal secondé dans cette dernière levée de
boucliers, suivit son exemple, et fit aussi sa paix; mais dans le temps
même qu'on la signoit avec lui, madame de Beaujeu, par une démarche
qu'on peut regarder comme impolitique, prenoit secrètement des mesures
qui tendoient à consolider les droits éventuels du roi au duché de
Bretagne. Les haines et les ressentiments se rallumèrent aussitôt; et
telle fut l'origine de cette guerre acharnée qui, pendant trois années,
désola cette partie de la France et rappela en quelque sorte les maux
qu'avoient causés les discordes féodales, dont elle étoit en effet la
dernière scène et le dernier effort. La marche qu'on y suivit fut
exactement la même. François II, plus effrayé que jamais, indigné
surtout que, de son vivant même, on voulût enlever à ses filles leur
légitime héritage, se ligua de nouveau avec tous les mécontents de
France, et notamment avec le duc d'Orléans. (1486.) Maximilien, toujours
attentif à profiter des troubles du royaume, s'empressa d'entrer dans
cette ligue, et déclara brusquement la guerre à la France. La Bretagne
devint alors l'objet de l'attention générale, et le centre de tous les
mouvements de l'Europe, intéressée surtout à ce qu'elle ne passât pas
sous la domination de la France. Cependant il étoit aisé de prévoir dès
lors cet inévitable événement; et pour le prédire il suffisoit de
considérer un seul instant la position de cette puissance et celle de
ses ennemis. Henri VII, placé par une révolution subite sur le trône
d'Angleterre, mal affermi encore sur ce trône si souvent ensanglanté, ne
pouvoit rien hasarder sans compromettre sa propre sûreté; l'archiduc,
toujours armé contre ses Flamands indociles, n'ayant d'ailleurs aucun
point de contact avec la province contestée, étoit encore moins à
redouter; l'Espagne ne pouvoit rien sans le concours de ces deux
puissances; tandis que la France, unie désormais dans toutes ses
parties, se fortifiant de jour en jour davantage par l'ascendant
toujours croissant de la prérogative royale, touchoit aux frontières de
cette petite souveraineté, encore affoiblie par mille prétentions
rivales, par mille passions opposées. Aussi, quels que fussent les
efforts des princes, les espérances de François II dans les promesses de
l'archiduc, ses continuelles sollicitations auprès du roi d'Angleterre,
dès que l'armée royale parut en Bretagne, tout plia devant elle. (1488.)
La bataille de Saint-Aubin, gagnée par La Trémouille, et dans laquelle
le duc d'Orléans fut fait prisonnier, détruisit d'abord le parti des
princes; et lorsque la mort du duc de Bretagne eut enfin amené le moment
de consommer cette réunion politique, depuis si long-temps méditée,
quoique l'Angleterre employât alors une armée et éclatât en menaces;
malgré la résistance de la princesse Anne, qui, dans la plus tendre
jeunesse, développa un courage et un caractère au-dessus de son sexe;
bien que, dans la répugnance invincible qu'elle éprouvoit pour le roi de
France, elle eût contracté par procureur un mariage secret avec
l'archiduc, Charles, qui ne vouloit pas que la Bretagne lui échappât,
força les Anglois à se rembarquer, et la princesse à rompre son mariage;
Maximilien, à qui l'on enlevoit son épouse, se vit encore dans la
nécessité humiliante de reprendre sa fille Marguerite, fiancée dès la
plus tendre enfance au jeune monarque, élevée à la cour de France, dans
l'espérance d'y régner un jour, et qui lui fut honteusement renvoyée
(1491.); et Anne de Bretagne devint, malgré elle, reine de ce beau
royaume, par un traité dans lequel les droits des deux parties,
confondus ensemble, furent mutuellement cédés au dernier survivant.
Leur entrée à Paris fut une des plus pompeuses que l'on eût vues depuis
long-temps. «La jeune reine, dit un historien, fixoit tous les regards;
la multitude admiroit l'éclat de sa parure, l'élégance de sa
taille[277], la régularité de ses traits, l'éclat de ses yeux; les sages
cherchoient à démêler dans cet ensemble quelques indices de ces
brillantes qualités qui l'avoient élevée, dans un âge si tendre, au rang
des plus grands hommes.»
[Note 277: Si l'on en juge d'après ses portraits, elle étoit
effectivement d'une beauté remarquable; et les contemporains
ont vanté ses grâces naturelles, tout en convenant qu'elle
étoit petite et un peu boiteuse.]
Pendant tous les troubles qui avoient précédé une union si heureuse pour
la France, Paris n'avoit cessé de jouir de la plus profonde tranquillité
sous le gouvernement du comte de Montpensier, dauphin d'Auvergne, que le
roi en avoit fait gouverneur à la place du duc d'Orléans; et même, au
moment où la guerre avoit éclaté, ses habitants avoient eu l'occasion de
donner un nouveau témoignage de leur fidélité, en rejetant avec mépris
un manifeste que l'archiduc avoit osé leur adresser. Dans cette pièce,
où il affectoit de partager l'opinion des princes et de décrier le
gouvernement de la régente, Maximilien, comme beau-père futur du roi, et
par conséquent comme intéressé à la prospérité du royaume, invitoit le
parlement à s'unir avec lui pour demander une nouvelle convocation des
états-généraux, où l'empereur consentiroit à intervenir en qualité de
co-médiateur. Dans la réponse dédaigneuse que lui fit cette cour
souveraine, elle l'invita de son côté à quitter un ton d'autorité qui ne
lui convenoit nullement, et à ne point se mêler d'affaires qui ne
pouvoient en aucune manière le regarder.
Toutefois cette soumission à l'autorité légitime n'étoit pas telle que
cette ville n'entreprît avec succès de défendre ce qu'elle appeloit ses
franchises, et ne trouvât dans les concessions que nos rois n'avoient
cessé de lui faire des moyens suffisants pour éluder les demandes d'un
monarque plus puissant cependant que tous ses prédécesseurs,
lorsqu'elles lui sembloient attaquer ses priviléges et blesser ses
intérêts. (1494.) Ce fut peu de temps après son mariage, et lorsqu'il
jouissoit, au sein de ses États, dans la plénitude du pouvoir
monarchique, d'une prospérité et d'une paix que rien ne sembloit pouvoir
désormais troubler, que Charles, emporté par un vain désir de gloire,
poussé par des conseils imprudents, attiré même par une confédération de
quelques princes d'Italie qui espéroient en faire un instrument utile à
leurs petites ambitions particulières, avoit résolu de faire revivre les
droits que son père lui avoit laissés sur Naples; et cette conquête
qu'il méditoit n'étoit, dans les rêves de son imagination, que le
prélude d'une plus vaste entreprise qui devoit le conduire jusqu'aux
portes de Constantinople. On sait quelle fut l'issue de cette expédition
téméraire: le jeune monarque parcourut l'Italie en vainqueur, ou plutôt
comme un grand souverain qui visite une de ses provinces. Le roi de
Naples Ferdinand, frappé de terreur, mourut subitement; Alphonse, son
fils, fut forcé de prendre la fuite, et le conquérant, porté en quelque
sorte jusqu'à cette capitale, y fit son entrée, revêtu des ornements
impériaux. Cependant ceux mêmes qui l'avoient appelé en Italie, le duc
de Milan, le pape, les Vénitiens[278], épouvantés des progrès d'une
puissance plus redoutable pour eux que l'ennemi contre lequel ils
avoient imploré son secours, formèrent, pour l'en chasser, une ligue
nouvelle avec toutes les puissances jalouses ou rivales de la France:
Maximilien, alors empereur; l'archiduc Philippe son fils; Ferdinand, roi
d'Aragon; Henri VII, roi d'Angleterre. Charles, qui étoit entré si
facilement dans cette belle contrée, courut les plus grands dangers
pour en sortir: une armée formidable, rassemblée par les alliés,
l'attendoit dans la plaine de Fornoue, et la victoire la plus éclatante
put seule lui ouvrir la route de ses états[279]. (1495.) Les troupes
qu'il avoit laissées dans le royaume de Naples en furent chassées peu de
temps après; et Alphonse, rappelé par ses sujets, secondé par Gonzalve
de Cordoue, général de Ferdinand d'Aragon et surnommé _le grand
capitaine_, remonta sur son trône presque aussitôt après en avoir été
renversé.
[Note 278: Chacun avoit eu son intérêt particulier dans cette
démarche commune. Les Vénitiens l'avoient faite par
l'espérance de s'agrandir au milieu des troubles; le pape
Alexandre VI, pour procurer des établissements à sa famille;
mais Ludovic Sforce y étoit surtout intéressé, parce qu'ayant
formé le projet d'usurper le duché de Milan sur son neveu
Galéas, qu'il méditoit d'empoisonner, il vouloit donner assez
d'affaires à Ferdinand, roi de Naples, dont la petite-fille
avoit épousé Galéas, pour l'empêcher de s'en venger.]
[Note 279: Les François étoient au nombre de sept à huit mille
combattants, et l'armée des confédérés, commandée par François
de Gonzague, marquis de Mantoue, montoit à trente-cinq mille
hommes.]
(1496.) Ce fut dans les circonstances qui suivirent ces malheureux
événements que la ville de Paris fit un acte de liberté qui lui attira
la disgrâce du roi. Le projet de venger l'honneur des armes françoises
et de rentrer en Italie étoit déjà formé; et, pour lui assurer un succès
meilleur que celui de la première entreprise, on levoit déjà de tous
côtés des impositions extraordinaires. Les Parisiens avoient été taxés à
cent mille écus: cette imposition les fit d'abord murmurer. Toutefois,
sans refuser absolument de la payer, les officiers municipaux
demandèrent que du moins la répartition de cette somme fût faite sans
aucune distinction sur tous les citoyens, et supplièrent le parlement
d'envoyer des députés à leur assemblée pour s'entendre avec eux à ce
sujet. La cour, tout aussi mal disposée que l'Hôtel-de-Ville, mais
placée dans une position qui lui commandoit plus de mesure et de
prudence dans ses démarches, répondit qu'elle n'enverroit personne, mais
proposa seulement d'aider de ses conseils le corps municipal, s'il
jugeoit à propos de la consulter. La ville, s'autorisant de cette
réponse, n'offrit au roi que 50 mille liv., qui ne furent point
acceptées; toutefois ce prince, qui répugnoit à employer la violence
pour se faire obéir, poussa la condescendance jusqu'à envoyer au
parlement un message porté par plusieurs seigneurs de sa cour, lesquels
déclarèrent aux chambres assemblées que l'intention du roi étoit que,
pour cette fois seulement et sans tirer à conséquence, les membres du
parlement contribuassent avec les autres citoyens. La Vacquerie, premier
président, après avoir pris les voix, fit réponse aux commissaires «que
le royaume étoit épuisé par tant d'impositions qui se succédoient tous
les ans; qu'on ne lisoit qu'avec douleur, dans les archives des cours
souveraines, l'excès de misère où le peuple étoit réduit: _Que dure
chose étoit de présent rendre les bonnes villes franches, les grands
personnages et cours souveraines du royaume, contribuables à si grands,
merveilleux et insupportables emprunts: laquelle chose, en brief temps,
pouvoit être cause de grandes désolations._» Faisant alors un pas de
plus dans cette route que sa compagnie venoit de s'ouvrir, il pria les
commissaires d'exposer au roi la pauvreté de ses sujets, et de lui
annoncer, de la part du parlement, une députation et des _remontrances_.
Charles VIII n'insista pas; mais il conçut de cette résistance un
ressentiment si vif et si profond, qu'ayant fait, peu de temps après, un
voyage à Saint-Denis pour en visiter les tombeaux avant son départ, il
refusa d'entrer à Paris où l'on s'apprêtoit à le recevoir avec la plus
grande magnificence, et reprit subitement la route d'Amboise. Il avoit
même le projet de pousser plus loin la vengeance, surtout contre le
parlement[280]; mais d'autres soins lui firent oublier son ressentiment.
[Note 280: Ce projet étoit d'établir un nouveau parlement à
Poitiers, et de lui donner pour ressort les provinces de
Poitou, de Touraine, d'Anjou, du Maine, de la Marche, d'Aunis
et d'Augoumois.]
(1497.) Les premières dispositions du nouveau projet sur l'Italie
étoient d'envoyer d'abord le duc d'Orléans s'emparer de la ville de
Gênes. «Mais ce prince, dit Hénault, qui voyoit la santé du roi
chancelante, et que la mort du dauphin rendoit de nouveau l'héritier
présomptif de la couronne, crut ne devoir pas s'éloigner, ni souffrir
qu'il repassât les monts. Le roi lui-même n'en avoit pas grande envie:
il étoit amoureux, à Tours, d'une des _filles de la reine_ (c'étoit
ainsi qu'on appeloit les filles de qualité qu'Anne de Bretagne commença
la première à prendre auprès d'elle).» Deux années se passèrent donc en
négociations infructueuses, en projets avortés presque aussitôt que
conçus, lorsque ce prince, que l'âge commençoit à mûrir, et qui
employoit alors à l'administration intérieure de son royaume un temps et
des moyens qu'il avoit d'abord si imprudemment dissipés, mourut
subitement à Amboise le 7 avril 1498, âgé de près de vingt-sept ans.
«Charles VIII, dit Commines, ne fut jamais que petit homme de corps, et
peu entendu; mais il étoit si bon, qu'il n'est point possible de voir
meilleure créature.»
L'histoire de Paris offre encore moins d'événements importants sous le
règne paternel de Louis XII que sous celui de son prédécesseur. Par son
divorce politique avec Jeanne, fille de Louis XI, ce prince succéda à
toute la puissance de Charles VIII, dont il épousa ensuite la veuve Anne
de Bretagne; et le grand fief qu'elle avoit apporté pour dot à la
couronne de France n'en fut point séparé.
Les premières années de ce règne, signalées par une admirable
clémence[281], par le soulagement des peuples, auxquels Louis remit une
partie des impôts, surtout par ces ordonnances célèbres[282] qui ont
rendu le nom de ce prince si cher à la nation, n'excitèrent cependant
pas une satisfaction générale; et ce furent ces mêmes ordonnances, au
moyen desquelles de nombreux abus étoient extirpés, et le plus bel ordre
s'établissoit dans les parties les plus importantes de l'administration,
qui firent naître les mécontentements d'un corps nombreux, déjà trop
célèbre dans cette histoire par son orgueil et son esprit indépendant et
factieux. On voit d'abord qu'il est question ici de l'université et de
ses suppôts. (1469.) Toutes les classes supérieures de l'État, la
noblesse, les magistrats, les gens de guerre, s'étoient soumis sans
murmurer aux utiles réformes ordonnées par le roi. Dans la foule des
réglements dont les réformes étoient composées, ce prince avoit cru
devoir attaquer de vieux priviléges de l'université, utilement établis
sans doute dans l'origine, mais devenus abusifs par l'extension qu'on
leur avoit donnée, laquelle étoit de nature à scandaliser le peuple et à
troubler l'ordre judiciaire[283]. Ces abus étoient si notoires et si
généralement répandus, que les États tenus à Tours sous le règne
précédent en avoient déjà demandé la suppression. L'université, qui
auroit dû prévenir par un désistement généreux ou du moins politique une
réforme qu'il étoit impossible que l'autorité tardât long-temps à faire,
n'eut pas plutôt connoissance de l'édit qui détruisoit ces prérogatives,
impossibles désormais à soutenir, qu'elle se crut attaquée jusque dans
son existence, jeta les hauts cris, et conclut, comme dans les temps de
sa plus grande influence, à fermer ses écoles et à interdire la
prédication dans toutes les chaires de Paris, jusqu'à ce qu'elle eût
obtenu une réparation entière de cette prétendue violation de ses
droits. Jamais peut-être cette compagnie ne s'étoit montrée animée d'une
plus grande fureur; et cet esprit de vertige fut porté à un tel point
que les prédicateurs chargés de notifier au peuple cette étrange
résolution se répandirent contre le gouvernement en invectives
violentes, dans lesquelles la personne sacrée du roi ne fut pas même
épargnée. Toutefois ces prédications séditieuses produisirent peu
d'effet sur les Parisiens, et il n'y avoit pas lieu de craindre qu'ils
prissent parti dans une querelle qui leur étoit tout-à-fait étrangère;
mais Louis, qui dans d'autres temps avoit voulu faire de l'université un
instrument de sédition, savoit mieux que personne ce qu'il y avoit à
redouter de cette multitude d'étudiants qu'elle renfermoit dans son
sein, multitude aveugle, indisciplinée, composée en grande partie
d'étrangers ou de gens qui n'avoient rien à perdre, et dont le premier
mouvement pouvoit causer des malheurs irréparables, et provoquer sur
elle les plus terribles vengeances. Déjà Paris étoit inondé de libelles,
dans lesquels les principaux ministres du roi, et surtout le chancelier
Guy de Rochefort, étoient déchirés sans aucun ménagement; aux murmures
avoient succédé les menaces, et le bruit se répandit même qu'animés par
leurs maîtres les écoliers venoient de prendre les armes, et se
portoient contre le parlement. Ce bruit étoit faux, mais il pouvoit se
réaliser, et à moins qu'on ne comprimât ces commencements de révolte par
une terreur salutaire, il étoit à craindre que la guerre civile ne
s'allumât dans Paris. Louis en avoit les moyens, et il sut les mettre en
usage. Tandis que le prévôt de Paris et le chevalier du guet
disposoient, par son ordre, des corps-de-garde dans tous les quartiers,
et surtout dans les places publiques, où ils dissipoient à l'instant les
moindres rassemblements, ce prince, quittant Corbeil, où il faisoit
alors sa résidence, s'avança vers sa capitale à la tête de ses gardes et
de toute sa maison. Ce fut assez de cette fermeté et de ces effrayantes
démonstrations pour abattre toute la fierté des mutins. Avant même qu'il
fût entré dans la ville, l'université arrêta d'envoyer des députés, pour
essayer de fléchir sa colère. Leur harangue fut humble et soumise, et le
cardinal d'Amboise, répondant au nom du roi, leur fit entendre
très-durement que c'étoit à sa seule clémence qu'ils devoient de ne pas
éprouver le juste châtiment qu'ils avoient mérité. Louis ajouta lui-même
au discours de son ministre quelques paroles sévères et même
menaçantes[284]; et suivant de près ces députés, qu'il renvoya aussitôt,
il entra dans Paris, traversa le quartier de l'Université, précédé des
archers de sa garde et de deux cents gentilshommes de sa maison, armés
de toutes pièces, la lance en arrêt; et, dans cet appareil formidable,
se rendit au parlement, où il ordonna une seconde fois la publication de
l'édit. Mais déjà tout étoit rentré dans l'ordre, les classes avoient
été rouvertes, les maîtres recommençoient leurs leçons, et l'exil du
chef le plus ardent de ce mouvement séditieux fut la seule vengeance que
le roi crut devoir en tirer, encore ne tarda-t-il pas à le
rappeler[285].
[Note 281: Tout le monde connoît le beau mot de ce prince,
qu'on exhortoit à se venger de ses ennemis, principalement de
Louis de La Trémouille, qui l'avoit fait prisonnier à la
bataille de Saint-Aubin, et ne l'avoit pas épargné dans son
malheur: _Un roi de France ne venge point les querelles d'un
duc d'Orléans._]
[Note 282: Elles avoient été méditées dans une assemblée
composée des magistrats les plus intègres et les plus éclairés
du royaume, que le roi avoit convoqués à Paris; et contenoient
des réglements sur presque toutes les parties de
l'administration, sur la discipline des troupes, sur celle des
cours de judicature, sur les monnoies, sur le grand-conseil,
dont la forme fut changée, etc., etc.]
[Note 283: Nos rois ayant eu, dans tous les temps, le plus vif
désir de faire fleurir les lettres en France, avoient accordé
une foule de priviléges à ceux qui venoient étudier à Paris,
entre autres celui d'avoir leurs causes évoquées au Châtelet,
et de pouvoir décliner toute autre juridiction; en cela ils
considéroient la situation particulière des étudiants, qui,
forcés de s'expatrier pour résider dans la capitale, auroient
été sans cesse exposés à se voir dépouillés de leurs biens, ou
à interrompre leurs études pour se transporter dans des lieux
éloignés. Mais on avoit fait la faute d'étendre ce privilége à
toute la durée de la vie, au lieu de le restreindre au cours
des études, et il en résultoit que non-seulement ceux qui
avoient étudié dans l'université en abusoient, mais encore que
beaucoup de gens, désirant jouir d'une exemption si favorable,
trouvoient le moyen de se faire inscrire sur les registres de
cette compagnie, même sans avoir jamais fait d'études. Outre
ce premier privilége, les membres de l'université avoient
obtenu des papes la permission de procéder dans les affaires
qui les concernoient personnellement, par la voie de
l'interdit et de l'excommunication; et par une contradiction
étrange ils prétendoient conserver ce droit, alors qu'ils se
montroient les plus grands ennemis de l'autorité des papes.
C'étoient ces abus que l'édit du roi attaquoit.]
[Note 284: Après la réponse du cardinal, les députés s'étant
adressés au roi pour lui demander ses ordres: «Saluez de ma
part, leur dit-il, ceux de vos confrères qui n'ont point eu de
part à la sédition; quant aux autres, je ne m'en soucie guère;
ils ont osé, ajouta-t-il avec émotion, m'insulter dans leurs
sermons; je les enverrai bien prêcher ailleurs.»]
[Note 285: C'étoit le fameux Standonck, principal du collége
de Montaigu. Quelques années après son bannissement, qui
devoit être perpétuel, le roi ayant été informé que cet homme
dur et atrabilaire étoit au fond vertueux et bienfaisant;
qu'il consacroit un riche patrimoine et le revenu de ses
bénéfices à la subsistance des pauvres étudiants; qu'enfin le
collége de Montaigu, jusque là l'asile de tous les jeunes gens
sans fortune qui montroient des dispositions pour les lettres,
étoit à la veille d'être détruit en perdant un tel protecteur,
ce prince daigna lui-même, dans une lettre qu'il écrivit au
parlement, faire l'éloge de son ennemi, et ordonna qu'on le
rétablit avec honneur dans toutes ses places.]