Sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII, on ne voit pas qu'il se

soit opéré de changements importants, ni passé aucun événement

remarquable dans ce quartier, à moins qu'on ne veuille regarder comme

tels l'union définitive des religieuses de Sainte-Claire à celles du

Tiers-Ordre, qui occupoient le couvent des Béguines, connu dès cette

époque sous le nom de l'_Ave-Maria_. Cette union, déjà projetée sous le

règne de Louis XI, long-temps suspendue par des obstacles que nous

ferons connoître, fut enfin consommée dans les premières années du règne

de son successeur, par la dame de Beaujeu, fille aînée du feu roi, et

protectrice de cette institution.

La ville entière de Paris est également stérile, sous ces deux règnes,

en grands événements. Grâce à ce Louis XI, dont la mémoire étoit dès

lors abhorrée, l'administration hautement décriée, dont on recherchoit

les agents et les favoris comme des criminels dignes du dernier

supplice[271], les rois de France ne se voyoient plus dans la triste

nécessité de consumer leurs forces au milieu des discordes intestines,

et de déchirer l'État pour parvenir à le sauver. L'ascendant de leur

autorité étoit enfin assuré dans un grand royaume dont toutes les

parties liées entre elles formoient un tout très-compact, dont la

position au centre des États chrétiens étoit admirable, la population

nombreuse, active et guerrière; qui trouvoit dans la fertilité de son

sol des richesses inépuisables; et dès ce moment leur place fut marquée

à la tête de la grande société européenne. Dans une situation si

brillante et pendant long-temps si inespérée, qui les faisoit si grands

parmi les princes temporels, on aperçoit maintenant mieux peut-être

qu'on n'eût pu le faire avant la leçon terrible qui vient d'être donnée

au monde, ce qu'une sage et religieuse politique auroit dû leur inspirer

de faire: il est évident que, pour soutenir l'édifice social déjà menacé

par les doctrines licencieuses qui venoient de s'y introduire, leur

premier soin devoit être de resserrer les noeuds qui les unissoient à la

puissance spirituelle; et renonçant à tous projets ambitieux, puisqu'ils

étoient arrivés au point où toute noble ambition pouvoit être

satisfaite, se déclarant hautement les protecteurs de l'Italie dont les

papes défendoient depuis si long-temps les libertés contre la tyrannie

des empereurs d'_Allemagne_, qui prétendoient à toute force être

empereurs _romains_, de n'employer leur pouvoir et leur influence qu'à

ramener autant que possible à l'unité politique cette belle contrée,

centre de l'unité religieuse. Ainsi se fût en même temps rétablie

d'elle-même l'influence du chef suprême de la religion; et cette

influence toujours paternelle eût été plus douce au milieu de

générations que cette religion sainte avoit par degrés rendues moins

barbares, et de princes dont les moeurs étoient devenues moins

violentes, parce qu'ils trouvoient aussi par degrés moins d'obstacles à

leurs volontés. Ainsi, ce nous semble, fût parvenue la société

chrétienne à sa plus haute perfection. Mais la providence a des desseins

qui nous sont inconnus, et elle arrive au but qu'elle veut atteindre par

des voies qui nous sont impénétrables. Ce fut le contraire qui arriva:

les rois de France allèrent porter le trouble dans le sein de cette

Italie dont ils auroient dû assurer la paix; un pontife indigne de la

tiare, Alexandre VI, contribua lui-même et pour de vils et coupables

intérêts, à y attirer un jeune roi sans expérience; et les successeurs

de Charles VIII entrèrent après lui dans la route qu'il leur avoit

ouverte. La politique de l'Europe entière devint dès lors toute

extérieure. Elle fut plus subtile, plus mensongère, plus appliquée à

tout ce qui étoit d'un intérêt purement humain, plus indifférente à ce

qui touchoit les croyances religieuses et l'intérêt de la religion;

souvent même elle regarda avec un dédain stupide et laissa se développer

à peu près sans contrainte cette licence des esprits qui devoit bientôt

éclater par la plus détestable des hérésies, hérésie qui en même temps

sera la dernière, puisqu'elle renferme toutes les autres dans son sein;

et cette politique descendit elle-même à un tel degré de corruption,

qu'au lieu de réunir toutes ses forces pour l'éteindre, il lui arriva

souvent de chercher à en faire son profit.

[Note 271: Olivier Le Daim et Jean Doyac, les deux hommes

qu'il avoit le plus tendrement aimés, qu'il avoit recommandés

avec le plus de soin à son fils avant de mourir, furent livrés

à la justice, l'année même de sa mort. La haine publique les

poursuivoit depuis long-temps, et on les accusoit d'abus de

pouvoir et de cruautés atroces, surtout pendant les trois

dernières années du règne du feu roi. Le Daim, convaincu,

dit-on, de plusieurs assassinats, fut pendu avec un de ses

agents; Doyac n'évita la potence que pour subir un autre

supplice plus long et non moins ignominieux: il fut condamné à

être fouetté dans tous les carrefours de Paris, à avoir une

oreille coupée et la langue percée d'un fer chaud. On le

conduisit ensuite à Montferrand en Auvergne, lieu de sa

naissance; là il fut fouetté de nouveau, perdit l'autre

oreille et fut banni à perpétuité. Cependant on trouve que,

peu de temps après, sa famille fut réhabilitée.

Le médecin de Louis XI, le fameux Cotier, fut enveloppé dans

la même disgrâce. Toutefois, comme on ne pouvoit lui reprocher

qu'un orgueil extrême et une insatiable avarice, il ne fut

condamné qu'à des restitutions, qui le replacèrent dans son

ancienne médiocrité. On dit que, content d'être échappé au

naufrage et rendu à sa première profession, il fit sculpter

sur sa maison un abricotier, avec ce rébus en forme de devise:

_À l'Abri-Cotier_.]

Nous ne sommes pas maintenant très-éloignés de cette époque à jamais

mémorable, la plus fatale sans doute du monde civilisé, et qui sera pour

Paris et pour le royaume entier une source féconde de malheurs nouveaux

et de désordres qu'on n'y avoit point encore connus. Jusque là la

capitale de la France fut tranquille. Le pouvoir royal y étoit désormais

établi d'une manière inébranlable; et il n'existoit plus ni princes ni

vassaux assez puissants pour oser y lutter à force ouverte contre le

souverain, et appeler hautement et impunément les habitants de cette

grande ville à la révolte. Mais ces grands vassaux abattus et humiliés

conservoient profondément gravé dans leur mémoire le souvenir de ce

qu'ils avoient été; et long-temps contenus par le prince habile dont la

main ferme venoit de quitter les rênes de l'État, à peine eut-il fermé

les yeux qu'ils espérèrent ressaisir sous un roi enfant le pouvoir et

l'influence qu'ils avoient perdus. Nous allons voir que les efforts

qu'ils firent pour réussir dans un tel dessein ne servirent qu'à faire

éclater davantage leur foiblesse; mais nous verrons aussi le parlement

prendre, au milieu de ces intrigues, et de jour en jour, plus de

consistance, y développer peu à peu ses prétentions à devenir un pouvoir

politique dans l'État, saisir habilement toutes les circonstances qui

lui semblèrent favorables pour se créer des droits nouveaux et une

existence plus indépendante, se préparant de la sorte et insensiblement

à paroître à la tête des factions qui de nouveau vont désoler la France.

On eut, dès le commencement du règne de Charles VIII, une preuve

éclatante de ce bon esprit qui animoit alors les Parisiens. Le

gouvernement de la personne du roi encore en bas âge (1483.), et par

conséquent l'administration de l'État, étoient entre les mains de la

dame de Beaujeu, ainsi que l'avoit ordonné une des clauses du testament

de Louis XI. Il arriva alors ce qui ne manque presque jamais d'arriver

dans les minorités: ce pouvoir passager devint l'objet de l'envie de

tous ceux qui crurent y avoir quelque droit. La reine-mère éleva d'abord

des réclamations, qui cessèrent bientôt par sa mort arrivée trois mois

après celle de son époux; et à l'instant même parurent sur les rangs le

duc de Bourbon et le duc d'Orléans, que leur qualité de princes du sang

sembloit autoriser à disputer ces honorables fonctions. Ils remplirent

le conseil de leurs créatures, s'attachèrent surtout à décrier le

nouveau gouvernement, et, confondant ensemble leurs intérêts, appelant

impolitiquement à la _nation_ de l'injustice qu'ils prétendoient leur

être faite par les dernières dispositions du feu roi, ils se réunirent

pour demander la convocation des états-généraux, comme le seul moyen de

remédier aux abus et d'établir une forme de gouvernement à la fois

solide et salutaire. Par une telle demande, il étoit visible pour tous

les bons esprits que ces princes imprudents exposoient le salut de la

monarchie, et que le plus grand danger qu'elle pût courir alors étoit de

voir ses destinées remises aux délibérations d'une assemblée de ce

genre, au commencement d'un règne dont la foiblesse frappoit déjà tous

les yeux, et lorsque cette irritation qu'avoit produite la vigueur du

règne précédent n'étoit point encore apaisée; mais, dès qu'ils eurent

fait cette demande solennelle, elle excita un tel mouvement de joie au

milieu de cette nation si ardente et toujours impatiente du joug; toutes

les classes de la société en conçurent de telles espérances, qu'il eût

été plus dangereux encore de la refuser. Telle fut l'origine de ces

fameux états de Tours, où l'on put reconnoître quels progrès effrayants

avoient déjà faits les nouveaux principes d'indépendance politique et

religieuse dans tous les ordres de l'État, et même parmi ceux dont ils

attaquoient le plus visiblement les intérêts[272]. Toutefois les suites

n'en furent pas aussi fâcheuses pour la régente qu'elle avoit pu le

craindre d'abord: les dispositions du testament de Louis XI y furent

confirmées, et madame de Beaujeu conserva la conduite du jeune roi et

l'administration du royaume.

[Note 272: Le clergé, qui dès lors montroit contre la cour de

Rome l'esprit de mutinerie, qui depuis, a fait sa honte et a

été le commencement de sa servitude, y demanda le

rétablissement _formel_[272-A] de la pragmatique-sanction et

des décrets des conciles de Constance et de Bâle. Les cahiers

du tiers-état étoient également dirigés contre la cour de Rome

qu'ils accusoient d'exaction et d'abus d'autorité; ils se

plaignoient, _suivant l'usage de tous les peuples dans tous

les temps_, du fardeau accablant des impôts et de la manière

dure et impitoyable dont ils étoient exigés; puis les trois

ordres réunis demandèrent que désormais il ne fût fait aucune

levée sur le peuple sans _leur consentement_, et qu'on

_rassemblât de nouveau_ les états dans deux ans. Nous

jouissons maintenant de ces heureuses prérogatives dans toute

leur plénitude; nous avons même beaucoup plus qu'on ne

demandoit alors, et nous savons par expérience combien est

_léger_ le fardeau des peuples qui _consentent_ eux-mêmes

l'impôt.]

[Note 272-A: Elle avoit été abolie par Louis XI, mais n'en

continuoit pas moins d'être suivie dans tous ses points, dans

toutes les parties de la France; et ne fut réellement annulée

que sous François Ier par le concordat.]

Frustrés de leurs prétentions, les princes dissimulèrent pendant quelque

temps leur dépit, mais n'en travaillèrent pas avec moins d'ardeur à

supplanter celle qu'ils regardoient comme l'usurpatrice de leurs

droits. La régente avoit cru les apaiser par des bienfaits: depuis la

décision solennelle donnée par l'assemblée de Tours, elle les avoit

comblés de faveurs; et le duc d'Orléans, qu'il lui importoit surtout de

ménager, déjà nommé par elle gouverneur de Paris, étoit encore président

d'un conseil auquel assistoient également tous les princes du sang, et

que les états avoient institué pour aider madame de Beaujeu dans son

administration. Ces fonctions importantes l'approchoient de la cour et

lui donnoient une grande influence dans les affaires: il se servit de

l'avantage de sa position pour s'insinuer dans la confiance du jeune

roi, dont il partageoit les plaisirs, et à qui il parvint à inspirer

tant de dégoût pour l'espèce d'esclavage dans lequel il étoit retenu,

qu'il le détermina à se laisser enlever. Ce projet ayant été découvert,

et la régente ayant habilement soustrait son pupille aux entreprises et

aux séductions d'un si dangereux ennemi, le duc, que des liaisons dont

nous ne tarderons pas à parler rendoient de jour en jour plus audacieux,

voulut essayer si, à la faveur de son titre de gouverneur de Paris, il

ne pourroit pas parvenir à se faire un parti dans cette capitale.

(1485.) Il employa pour parvenir à ce but tous ces moyens de popularité

dont le charme est si puissant sur l'esprit du vulgaire. Il affectoit de

se montrer souvent en public; dans sa maison où il attiroit beaucoup de

monde, aux assemblées de l'hôtel-de-ville où il assistoit fréquemment,

il ne cessoit de déclamer hautement contre la dureté du gouvernement, et

témoignoit une grande compassion pour la misère du pauvre peuple, ainsi

qu'un vif désir d'y apporter du soulagement. Lorsqu'il jugea que toutes

ces manoeuvres lui avoient suffisamment acquis la faveur de la

multitude, il alla se présenter au parlement; accompagné du comte de

Dunois[273], l'âme de tous ses conseils, et de son chancelier Denis

Mercier. Celui-ci, prenant la parole au nom de son maître, commença à

faire l'éloge de ce prince, «qui, dans les circonstances critiques où la

trop grande jeunesse du roi venoit de placer la France, uniquement

occupé du salut de l'État et du soulagement des peuples, avoit demandé,

conjointement avec les ducs de Bretagne et de Bourbon, une convocation

des états-généraux, dans laquelle il avoit été établi une forme de

gouvernement salutaire, et arrêté une foule de réglements utiles, tant

pour l'administration de la justice que pour la répartition des impôts,

opérations dont les avantages eussent été considérables pour le peuple

et pour le souverain, s'ils eussent été fidèlement suivis.» Il ajouta

«que la dame de Beaujeu, les foulant aux pieds, détruisant toutes ces

espérances qu'on avoit conçues d'un gouvernement équitable et modéré,

tyrannisoit à la fois et le roi qu'elle tenoit dans une sorte de

captivité, et le peuple dont elle prodiguoit la substance pour

s'attacher des créatures et cimenter son autorité despotique; qu'il

étoit à craindre que de telles violences ne jetassent la nation entière

dans une sorte de désespoir; que, comme premier prince du sang, il étoit

du devoir du duc d'Orléans de veiller à la fois sur le monarque et sur

l'État; qu'il demandoit que Charles VIII, déjà assez avancé en âge pour

pouvoir se conduire par lui-même, fût enfin tiré de cette indigne

tutelle, et libre de choisir sa résidence et ses conseillers; que, bien

résolu d'employer ses biens, de sacrifier même sa vie pour la délivrance

de son souverain, il avoit cru devoir venir consulter à ce sujet le

parlement, qui étoit _la justice suprême_ du royaume; déclarant en

outre, pour preuve de son entier désintéressement, qu'au cas que la dame

de Beaujeu consentît à s'éloigner de dix lieues de la cour, il prenoit

l'engagement de s'exiler lui-même à quarante, et de renoncer à toute

communication avec le roi.» Ainsi, par un aveuglement qu'on a peine à

concevoir, un prince qui étoit alors l'héritier présomptif de la

couronne donnoit de son plein gré, à la _cour de justice du roi_, un

titre et des attributions que d'elle-même elle n'eût jamais eu la

hardiesse de prendre, et l'excitoit autant qu'il étoit en lui à sortir

des bornes légitimes où la nature de ses fonctions devoit la tenir à

jamais renfermée.

[Note 273: Il étoit fils de ce fameux bâtard d'Orléans dont

nous avons raconté les exploits sous Charles VII.]

Toutefois le temps n'étoit pas encore venu où il fût possible au

parlement d'accepter les hautes fonctions politiques que le duc

d'Orléans prétendoit si gratuitement lui donner; il est même probable

que les magistrats qui le composoient alors furent plus étonnés que

satisfaits de cette démarche du premier prince du sang; et, dans une

circonstance aussi délicate, La Vacquerie, qui en étoit encore premier

président, sut parfaitement marquer la ligne de devoirs que devoit

suivre sa compagnie, quel en étoit le véritable caractère, et pour quel

but elle avoit été instituée. Il répondit donc, avec une rare présence

d'esprit, que «le bien du royaume consistoit principalement dans la

tranquillité publique; que cette tranquillité ne pouvoit s'établir que

par l'union des principaux membres de l'État, et qu'il appartenoit

surtout au premier prince du sang de chercher à la maintenir, en

écartant avec soin toutes les semences de divisions qui pouvoient la

troubler, semences que faisoient naître souvent les prétextes les plus

frivoles, les rapports les plus mensongers.» «Quant à la cour du

parlement, elle a été instituée, ajouta-t-il, par le roi _pour

administrer_ la justice; et n'ont point ceux de la cour l'administration

de guerre, de finances, ni du fait et gouvernement du roi ni des grands

princes; et sont messieurs de la cour de parlement _gens clercs et

lettrés_ pour vaquer et entendre _au fait de la justice_; et quand il

plairoit au roi leur commander plus avant, la cour obéiroit: car elle a

seulement l'oeil et regard au roi, qui en est le chef et sous lequel

elle est; et par ainsi venir faire ses remontrances à la cour, et faire

autres exploits _sans le bon plaisir et exprès commandement du roi_, ne

se doit pas faire.»

Cette réponse déconcerta le duc et ses partisans. Mercier, reprenant la

parole, se borna alors à demander que le parlement employât sa médiation

dans une affaire qui intéressoit de si près le bonheur du souverain et

de la nation; que du moins il s'informât du roi lui-même s'il étoit

content de sa situation, et s'il ne désiroit point en changer. Cette

fois, le premier président ne lui répliqua que pour lui demander une

copie de son discours, ajoutant que la cour en délibéreroit; et le

résultat de ses délibérations fut d'envoyer au roi et à la régente une

députation qui leur donna connoissance des démarches et des demandes du

duc d'Orléans.

Repoussé par le parlement, ce prince crut qu'il lui seroit possible de

tirer un meilleur parti de l'université. Ce corps, plus florissant alors

que jamais, comptoit dans son sein plus de vingt-cinq mille étudiants,

la plupart en état de porter les armes, et formoit au sein de la

capitale une sorte de république indépendante, qui souvent en avoit

troublé la tranquillité, et pouvoit devenir encore, entre les mains d'un

chef de faction, un instrument aussi puissant que terrible. On vit donc

paroître le duc d'Orléans au milieu d'une assemblée générale que

l'université tenoit aux Bernardins; et là, changeant de langage suivant

l'intérêt de ses nouveaux auditeurs, il se mit à déplorer, dans un long

discours, l'inutilité des soins qu'il avoit pris pour le rétablissement

de la pragmatique et la confirmation des priviléges des étudiants,

faisant entendre qu'on ne pourroit rien faire ni rien espérer tant que

le gouvernement seroit entre les mains de ceux qui obsédoient le jeune

roi. Mais l'université, qui ne voyoit point ses intérêts compromis dans

cette affaire, ni que sa cause fût liée en aucune manière à celle du

prince, demeura inébranlable comme le parlement; et suivant exactement

la marche que cette compagnie sembloit lui avoir tracée, elle se borna,

par une sorte de déférence pour la qualité d'un si illustre solliciteur,

à envoyer des députés au roi, les chargeant de lui rapporter simplement

les paroles du duc d'Orléans, sans témoigner y prendre le moindre

intérêt.

Quoique toutes les démarches de ce prince eussent été sans succès,

madame de Beaujeu n'en avoit pas moins conçu les plus vives alarmes,

bien persuadée qu'un caractère aussi entreprenant ne s'arrêteroit point

à ces premiers obstacles, ne doutant pas même que, pour arriver à son

but, il ne se portât aux dernières extrémités. Dans un danger aussi

pressant, elle forma la résolution de tenter, par un coup hardi et

décisif, de couper le mal dans sa racine, et de détruire ainsi dans un

moment le parti qui se formoit contre elle. Des soldats déguisés, et qui

lui étoient entièrement dévoués, furent envoyés avec ordre d'enlever le

duc d'Orléans, qui, dans le lieu où il étoit et dans les circonstances

où il se trouvoit, croyoit certainement n'avoir rien à redouter. Ils

s'étoient approchés secrètement de Paris, et avoient déjà trouvé le

moyen de s'introduire dans ses faubourgs, lorsqu'ils furent découverts

par deux officiers de ce prince. Il étoit alors aux halles, jouant

tranquillement à la paume, quand on vint l'avertir du péril qui le

menaçoit. Ce péril étoit si pressant qu'il eut à peine le temps de

monter sur une mule que ces deux fidèles serviteurs lui avoient amenée,

et de sortir promptement de la ville[274]. Tandis qu'il s'en éloignoit,

madame de Beaujeu, qui, malgré la rigueur de l'hiver, avoit trouvé le

moyen de rassembler quelques troupes, et qui suivoit de près ses

émissaires, y fit son entrée avec le roi qu'elle avoit amené,

très-fâchée de n'avoir pas réussi dans une entreprise qui finissoit sans

trouble et sans effort des débats d'où naquirent depuis bien des alarmes

et bien des maux.

[Note 274: Nous suivons ici le récit de Vély; celui du P.

Daniel est un peu différent, et ne place la démarche du duc

auprès du parlement et de l'université qu'après sa fuite de

Paris, où, selon cet historien, il revint dès qu'il eut

rassemblé une petite armée qu'il laissa à Beaugenci, espérant

mettre alors plus aisément cette ville et le parlement dans

ses intérêts. Vély nous semble ici plus exact.]

En effet, le duc d'Orléans avoit contracté des liaisons intimes avec le

duc de Bretagne, François II, le seul des grands vassaux qui n'eût pas

encore perdu sa souveraineté. Ce prince, le dernier mâle de sa race, et

parvenu à un âge avancé, voyoit avec une extrême douleur l'héritage de

ses deux filles déjà disputé par plusieurs rivaux, qui, même avant sa

mort, faisoient valoir de prétendus droits à sa succession; et, dans les

alarmes qui l'agitoient, il cherchoit à ces jeunes princesses des époux

assez puissants pour leur servir un jour d'appui, et renouveler ainsi la

race des ducs de Bretagne. Le duc d'Orléans, quoique marié à l'une des

filles de Louis XI, s'étoit mis sur les rangs, attiré par Landais,

favori du vieux duc, scélérat obscur[275], qui, par toutes les bassesses

imaginables, et toutes les ressources d'un esprit supérieur, s'étoit

élevé à la place de premier ministre, et gouvernoit à la fois son maître

et l'État. Ses vues, en favorisant les prétentions du jeune prince

françois, étoient de s'en faire un protecteur contre les seigneurs

bretons qu'il avoit opprimés, et dont il avoit tout à redouter après la

mort du duc. Les qualités personnelles de Louis avoient merveilleusement

secondé son projet; et dans un voyage que ce prince fit en Bretagne,

avant les intrigues dont nous venons de parler, il avoit fait sur le

coeur de la princesse Anne, fille aînée du duc, une impression si vive

qu'elle augmenta les alarmes des mécontents, qui voyoient dans ce

mariage le triomphe de l'insolent favori et la continuation de la

tyrannie avilissante sous laquelle ils gémissoient. Ils éclatèrent

d'abord en murmures, qui finirent enfin par une révolte déclarée, et si

violente, qu'ils s'adressèrent au roi de France, dont ils reconnurent

les droits au duché de Bretagne[276], s'engageant à se soumettre à lui,

après la mort de François II, comme à leur légitime souverain. Tant que

le duc d'Orléans resta à la cour de leur prince, les rebelles ne purent

que se maintenir; mais à peine fut-il revenu en France pour disputer le

pouvoir à la régente, qu'ils se trouvèrent les plus forts, s'emparèrent

de Landais et le firent punir du dernier supplice. Privé de cet appui,

Louis n'en avoit pas moins conservé ses relations avec le vieux duc,

dont les démarches de sa noblesse auprès de Charles VIII avoient encore

redoublé les inquiétudes. Ces relations du jeune prince continuèrent

plus vivement que jamais après sa sortie de Paris, quoiqu'il eût été

forcé de se soumettre presque aussitôt, et qu'une nouvelle confédération

qu'il forma encore peu de temps après avec les autres princes du sang,

confédération connue dans l'histoire sous le nom de _la guerre folle_,

n'eût également abouti qu'à une paix humiliante, qui ne fit qu'aigrir

ses ressentiments et ceux des grands conjurés avec lui.

[Note 275: Il avoit été d'abord tailleur d'habits dans la

petite ville de Vitré.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 17 / 46 段