accompagné des religieux de Saint-Benoît, dits les Blancs-Manteaux, des
Carmes-Billettes, des Capucins qui avoient remplacé les Haudriettes, et
des enfants de l'hôpital du Saint-Esprit. On appeloit ces quatre
communautés _les Fillettes de Saint-Jean_.
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-JEAN.
Le maître-autel étoit décoré d'une demi-coupole soutenue par huit
colonnes de marbre rare, et d'ordre corinthien, avec ornements
dorés. Sous cette coupole étoit un groupe de marbre blanc,
représentant le baptême de J.-C. par saint Jean. Ces deux
figures, grandes comme nature, étoient de _Lemoine_.
Dans le coeur étoient cinq tableaux de _Colin de Vermont_:
1º. La naissance de saint Jean;
2º. Le baptême de J.-C.;
3º. La prison de saint Jean;
4º. Sa mort;
5º. La présentation de sa tête à Hérode;
La danse d'Hérodiade, par _Noël Coypel_;
La prédication de saint Jean, par _Lucas_;
La Visitation, par _Dumesnil_.
Dans le vestibule de la chapelle de la Communion, la Manne,
par _Colin de Vermont_;
La Piscine, par _Lamy_.
SÉPULTURES.
Dans cette église avoient été inhumés Alain Veau, célèbre
financier sous les rois François Ier, Henri II, François II et
Charles IX;
Jacques Guillemeau, l'un des plus habiles chirurgiens de son
temps, élève d'Ambroise Paré.
Louis de Harlay de Beaumont et son épouse.
Claude de Lorraine, chevalier de Malte, général des galères de la
religion, abbé du Bec, et connu sous le nom de chevalier
d'Aumale;
Claude Le Tonnellier de Breteuil, conseiller d'état;
Jean-Pierre Camus, évêque de Bellay;
Simon Vouet, peintre estimé, et maître de Le Sueur et de Le Brun;
Michel-Antoine Baudran, habile géographe.
Le fameux _Gerson_, qui fut chancelier de l'université, avoit été curé
de Saint-Jean-en-Grève.
CIRCONSCRIPTION.
Cette paroisse n'avoit au midi qu'un assez petit canton, où étoient
compris trois carrés de maisons dont la rue du Martroy formoit un côté;
la droite de la rue Pernelle, en descendant vers la rivière, formoit le
second; elle embrassoit ensuite l'Hôtel-de-Ville, la place de Grève, la
rue du Mouton, le côté droit des rues de la Vannerie, de la Coutellerie,
et la rue Jean-l'Épine.
Au nord elle avoit plus d'étendue. Elle comprenoit une partie du côté
droit de la rue de la Tixeranderie et du Pet-au-Diable, toute la rue des
Vieilles-Garnisons, et le côté droit du Cloître; elle reprenoit ensuite
les côtés gauches des rues de la Tixeranderie, Regnaut-Lefebvre, et du
marché Saint-Jean; une partie de la rue de la Verrerie jusqu'à la rue de
la Poterie, dont elle avoit pareillement le côté gauche en descendant;
puis les rues des Coquilles, du Coq, des Deux-Portes et des
Mauvais-Garçons. Elle avoit quelques maisons dans la rue Barre-du-Bec,
les rues entières des Billettes et de Moussy, la plus grande partie des
rues Sainte-Croix de la Bretonnerie et du Puits, plus toute la rue de
l'Homme-Armé et celle du Plâtre; à l'exception de quelques maisons, la
plus grande partie des rues des Blancs-Manteaux et du Chaume. Elle
comprenoit en outre tout le carré formé par cette rue du Chaume, par
celle de Paradis, la vieille rue du Temple et celle des Quatre-Fils; de
plus un second carré formé par la même rue des Quatre-Fils, par celles
du Grand-Chantier, d'Anjou, la vieille rue du Temple, avec les rues
d'Orléans, du Perche et de Touraine contenues dans ce carré; enfin le
côté gauche de la rue du Temple jusqu'à la rue de Bretagne, où elle
finissoit.
Quoique la construction de la dernière église de Saint-Jean-en-Grève ait
été commencée sous le règne de Charles-le-Bel, cependant le caractère de
ses diverses parties indiquoit clairement que, de même que la plupart
des monuments de Paris, elle n'avoit été bâtie qu'à différentes
reprises, et à des époques extrêmement éloignées les unes des autres. La
nef et le choeur furent effectivement achevés en entier sous
Charles-le-Bel; leur structure et ce qu'on y avoit conservé des anciens
vitraux indiquoient ce temps-là. Il est probable qu'alors cet édifice
avoit une forme carrée, et qu'il fut percé depuis pour la construction
du sanctuaire, dont la bâtisse et les vitres paroissoient postérieures
de plus d'un siècle à celles du choeur et de la nef. Les deux tours et
la porte qui donnoit sur la rue sembloient n'être que du quinzième
siècle, et les chapelles des ailes étoient des additions, suivant toutes
les apparences, encore plus nouvelles. Il est marqué, dans les _Miracles
de saint Louis_, écrits vers l'an 1280, que le sol de cette basilique
étoit alors plus bas d'un côté que celui de la rue, et qu'il falloit
descendre plusieurs degrés pour y entrer[198].
[Note 198: Cette église, dont nous donnons une vue relevée
d'après divers plans, et gravée pour la première fois, a été
entièrement détruite au commencement de la révolution, à
l'exception de la chapelle de la communion, qui a servi
dernièrement aux séances du grand Sanhédrin, et dont on vient
d'achever depuis peu la démolition.]
Il étoit peu d'églises à Paris qui possédassent un aussi grand nombre de
reliques que Saint-Jean-en-Grève. L'abbé Lebeuf en a parlé avec beaucoup
de détail, et a donné en même temps l'historique de plusieurs
chapellenies qui y avoient été fondées[199].
[Note 199: T. I, p. 140.]
LE MARCHÉ, OU VIEUX CIMETIÈRE SAINT-JEAN.
Lorsqu'on eut renoncé à l'usage salutaire d'enterrer les morts hors des
cités, les cimetières furent établis dans des portions de terrain
contiguës aux églises. Quelques cercueils antiques, trouvés dans la rue
de la Tixeranderie en 1612, prouvent que, dans des temps très-reculés,
cet endroit avoit été destiné aux sépultures; et les anciens titres
nous fournissent plusieurs preuves qu'il avoit déjà cessé de servir à
cet usage vers le commencement du treizième siècle. En effet on voit
dans les lettres de Philippe-le-Hardi en faveur de saint Éloi, données
en 1280, et citées par le commissaire Delamare[200], que dès lors on
appeloit cette place le Vieux Cimetière, _platea Veteris Cimeterii_;
Guillot lui donne le même nom en 1300.
[Note 200: Traité de la Pol., t. IV, p. 793.]
On seroit d'abord porté à croire, à cause de sa proximité de l'église
Saint-Jean, que cet ancien cimetière étoit encore employé à cet usage,
et auroit pu être annexé à cette église vers l'année 1212, époque où
elle fut érigée en paroisse. Cependant on n'en trouve aucune preuve; on
voit au contraire que les corps des paroissiens de cette église étoient
portés au cimetière Saint-Gervais; et quelques arrêts du seizième siècle
font foi que le droit de sépulture dans ce dernier cimetière ayant été
contesté au curé de Saint-Jean, il y fut maintenu. Quoiqu'il parût que
ses prétentions ne fussent fondées que sur la nécessité et sur l'usage,
les juges décidèrent sans doute suivant l'axiome: _Possession vaut
titre_. Peut-être le curé de Saint-Jean auroit-il pu faire valoir la
clause des lettres de Pierre de Nemours, portant érection de sa cure,
clause qui l'obligeoit d'aller en procession, le jour des Morts, au
cimetière Saint-Gervais. Pourquoi cette obligation, si le cimetière
n'eût été commun aux deux paroisses? On en peut donc conclure que dès
lors le vieux cimetière étoit entièrement abandonné; et en effet, dès
l'an 1313, le rôle des taxes nous apprend qu'il étoit converti en un
marché qu'on y appelle le _marciai Saint-Jean_.
Les biens de Pierre de Craon ayant été confisqués[201], et son hôtel,
situé à l'extrémité de la rue de la Verrerie, ayant été abattu en 1392,
l'église de Saint-Jean obtint de Charles VI l'emplacement sur lequel
s'élevoit cet édifice. Dans les lettres d'amortissement, données à ce
sujet le 16 mars 1393, il est dit «que le roi a ordonné que cet hôtel
fût démoli, et que l'emplacement en fût donné, excepté les vergers et
jardins, aux marguilliers de Saint-Jean, pour y faire un cimetière, qui
seroit appelé _cimetière neuf de Saint-Jean_.» Ces lettres furent
enregistrées à la chambre des comptes le 21 octobre 1393; et depuis ce
temps cet emplacement, qui étoit de 408 toises, fut effectivement
destiné à un cimetière que les titres et les plans appellent le
_cimetière vert_. Il existoit encore en 1772, et ce n'est que depuis
qu'il a été, comme l'autre, converti en marché.
[Note 201: Après l'assassinat du connétable de Clisson.
(_Voy._ 1re partie de ce 2e vol., p. 97.)]
Quelques historiens de Paris[202] sont tombés dans l'erreur à l'égard de
ces deux cimetières. Ils ont confondu le vieux et le nouveau, en disant
1º que l'hôtel de Craon étoit situé rue des Mauvais-Garçons; 2º que de
son emplacement on fit un cimetière, et de ce cimetière un marché. On
vient de voir, par les titres et autorités cités ci-dessus, que plus de
quatre-vingts ans avant la démolition de l'hôtel de Craon, situé rue de
la Verrerie et non rue des Mauvais-Garçons, le vieux cimetière ou marché
Saint-Jean, depuis long-temps détruit, existoit sous ces deux
dénominations.
[Note 202: Brice, Piganiol, Saint-Foix.]
L'église de Saint-Jean avoit encore, suivant l'ancien usage, un autre
cimetière, dans un terrain contigu à ses constructions. C'est sur une
partie de l'espace qu'il occupoit que fut construite, comme nous l'avons
déjà dit, la chapelle de la communion. Le reste formoit une petite
place.
CLOÎTRE SAINT-JEAN.
L'abbé Lebeuf a conjecturé que les comtes de Meulent, ayant donné
l'église de Saint-Gervais et la chapelle de Saint-Jean aux religieux de
Saint-Nicaise de Meulent, ceux-ci vinrent s'établir à Paris et
agrandirent cette chapelle. Il ajoute qu'ils ne l'abandonnèrent que
lorsqu'elle fut érigée en cure, et que c'est du séjour qu'ils firent
dans cet endroit qu'est venu l'usage de dire _cloître Saint-Jean_.
Jaillot ne trouve cette raison ni décisive ni même suffisante pour
établir une pareille conjecture, parce qu'on dit encore aujourd'hui le
cloître Notre-Dame, le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, le cloître
Saint-Marcel, etc., quoiqu'il n'y ait point eu de religieux dans ces
églises. «J'avoue, ajoute-t-il, qu'il y a eu des chanoines qui vivoient
en commun, mais c'est dans des temps postérieurs à l'érection de cette
paroisse. Je crois donc que le nom de cloître qu'on lui a donné vient de
la forme carrée des cloîtres monastiques qu'avoit le territoire de
Saint-Jean avant la construction du chevet de cette église.» Cette
conjecture semble plus vraisemblable que l'autre.
PLACE BAUDOYER.
Cette place se trouve derrière Saint-Gervais, au commencement de la rue
Saint-Antoine, et nous apprenons, dans les anciens titres, qu'une des
portes de l'enceinte de Philippe-Auguste, située vis-à-vis la rue
Geoffroi-l'Asnier, portoit le même nom. Le devoit-elle à la place, ou la
place devoit-elle son nom à la porte? c'est ce qu'il n'est pas facile de
découvrir. Il n'est guère plus aisé d'expliquer la véritable étymologie de
ce nom barbare: car il en est peu qui aient été écrits avec d'aussi
nombreuses altérations. Dans les actes du treizième siècle, on trouve
_vicus et porta Balderii_, _Baldaeri_, _Baudeerii_, _Baldeorum_,
_Bauderia_, _Baudia_, _Baudeti_. On l'appeloit en françois _porte Baudéer_,
_Baudier_, _Baudez_, _Baudais_, _Baudois_, _Baudayer_ et _Baudoyer_. Nous
ne parlerons pas du nom de porte des _Bagauds_, ou _Bagaudes_, que
quelques écrivains supposent lui avoir été donné parce qu'elle étoit située
devant le chemin qui conduit à Saint-Maur-des-Fossés, lieu où l'on prétend
que, sous Dioclétien, étoient le camp et le château des Bagaudes, _Castrum
Bagaudarum_. L'abbé Lebeuf a réfuté solidement cette opinion[203], et a
prouvé que la tradition qui s'en est conservée n'est fondée que sur des
chartes absolument fausses ou du moins très-suspectes. Le même auteur a
pensé que la place et la porte pouvoient avoir pris leur nom de
_Baudacharius_ (défenseur de Paris), officier ou magistrat dont la charge
dans le temps étoit très-importante, et dont le nom se trouve dans le
testament d'une dame Hermentrude, de l'an 700. Cette conjecture paroît
assez naturelle. On pourroit peut-être objecter que la finale des noms
latins terminés en _carius_ se traduit en français par _caire_; mais il ne
faut pas être trop rigoureux sur le latin de ces temps reculés, ni sur les
traductions qui en ont été faites. Il est très-possible que de
_Baudacharius_ on ait fait par contraction _Baudarius_; et l'on voit alors
combien il a été facile de faire ensuite de _Baudarius_, _Baudaire_,
_Baudaier_ et _Baudier_; de ce dernier on a fait Baudoyer, qu'on lit dans
une charte de Charles V en 1366; et, quoiqu'on l'ait encore altéré depuis,
il a cependant prévalu.
[Note 203: Tome V, pag. 97 et suiv.]
L'ÉGLISE DE SAINT-GERVAIS.
Cette église est, dans la partie septentrionale de Paris, la plus
ancienne dont l'histoire fasse mention. On ignore l'époque précise de sa
fondation; et même le nom de son fondateur; mais on a des preuves
certaines que, dès le sixième siècle de l'ère chrétienne, il y avoit à
Paris une église du titre de Saint-Gervais. Fortunat, qui a écrit la vie
de Saint-Germain, évêque de cette ville, dit qu'il vint deux fois faire
sa prière dans la basilique de Saint-Gervais et de Saint-Protais: _in
basilicâ Sanctorum Gervasii et Protasii_[204]. Or, la dénomination de
_basilique_, comme nous avons déjà eu occasion de le remarquer, ne
convenoit qu'aux grandes églises; par conséquent on ne peut douter que
celle dont il s'agit ici n'existât déjà quelque temps avant la mort de
saint Germain, et personne n'ignore qu'il mourut en 576. Le testament
d'Hermentrude, déjà cité, et conservé à l'abbaye de Saint-Denis, fait
mention de cette basilique, immédiatement après la cathédrale, en ces
termes: _Basilicæ Domini Gervasi anolo aureo_ (Sic. _Lege anolom
aureom_, pour _annulum aureum_) _nomen meum in se habentem scriptum dari
præcipio_. On ne peut donc douter que, dès le septième siècle, cette
église n'eût quelques clercs qui la desservoient. Il est aussi probable
que l'édifice qui existoit en ce temps-là étoit à la même place que
celui d'aujourd'hui, ou tout au moins aux environs; car souvent, pour
agrandir les églises, on les rebâtissoit dans les lieux où avoient été
leurs cimetières[205].
[Note 204: _Vit. S. Germ., cap._ 57 et 66.]
[Note 205: Lorsque vers l'an 1717 on creusa le cimetière de
Saint-Gervais pour bâtir les maisons qui se trouvent entre
l'église et la place Baudoyer, on y trouva plusieurs cercueils
de pierre à plus de douze pieds de profondeur; ce qui prouve
qu'ils étoient très-anciens.]
De même qu'on ignore l'époque de sa fondation, on ne sait pas non plus
quand cette église devint paroissiale. Il y a lieu de croire que Paris
s'étant accru de ce côté, on l'érigea en paroisse pour la commodité de ceux
qui habitoient la plus grande partie de l'enceinte septentrionale. Trop
éloignés du Grand-Pont, ils étoient souvent hors d'état d'aller dans la
cité, à cause des inondations et de la rapidité des eaux qui en empêchoient
l'accès, ou rendoient le passage dangereux. Ce fut alors que cette église
obtint le privilége d'avoir une chapelle baptismale qui, suivant l'ancien
usage, fut dédiée sous le nom de Saint-Jean-Baptiste, et devint depuis la
paroisse de Saint-Jean-en-Grève, dont nous venons de parler.
Au onzième siècle, l'église de Saint-Gervais et les biens qui en
dépendoient appartenoient aux comtes de Meulent, qui, vers ce temps-là,
en firent don au prieuré de Saint-Nicaise, qu'ils avoient fondé dans la
ville de leur comté. Galeran de Meulent confirma, en 1141, cette
donation et toutes celles qui avoient été faites par ses ancêtres. Sa
charte nomme spécialement les églises de Saint-Gervais et de Saint-Jean,
situées à Paris _in vico qui dicitur Greva_.
Jaillot dit avoir lu dans un pastoral de Notre-Dame que Guillaume,
archidiacre de Paris, donna au chapitre de Notre-Dame, du consentement
de l'évêque Galon, _tertiam partem altaris Sancti Gervasii Parisiensis_.
Cet acte est de 1108, étant daté de la première année du règne de
Louis-le-Gros, indiction I, et de la quatrième année de l'épiscopat de
Galon. Cette donation, en supposant qu'elle soit authentique, ne peut
causer aucun embarras: elle prouve seulement que cet archidiacre pouvoit
avoir quelques droits dans l'église de Saint-Gervais, sans que cette
circonstance soit de nature à détruire ou même à infirmer la validité
des actes que nous venons de citer.
Le prieuré de Saint-Nicaise de Meulent ayant été concédé à l'abbaye du
Bec-Hellouin, le droit de présentation aux cures de Saint-Gervais et de
Saint-Jean, qui en est un démembrement, fut dévolu à l'abbé de ce
monastère; néanmoins l'église de Saint-Gervais étoit, sous quelques
rapports, dans la dépendance du chapitre de Notre-Dame, auquel le curé
devoit certaines redevances; par exemple, on voit qu'en 1230 il étoit
tenu de donner aux chanoines un certain nombre de moutons, et qu'en 1484
les enfants de choeur de la cathédrale avoient l'offrande du jour de la
fête patronale de Saint-Gervais, et qu'en outre le curé étoit obligé de
leur donner des cerises.
Cette église, rebâtie en 1212 et dédiée en 1420, fut considérablement
augmentée en 1581. Les voûtes en sont hardies et d'une grande élévation;
elles sont traversées par de doubles nervures croisées avec art, et dont
plusieurs soutiennent des clefs pendantes, enrichies d'ornements; celle
de la chapelle de la Vierge est surtout remarquable par son volume
extraordinaire et par son évidement, dont la délicatesse est telle
qu'elle lui donne l'apparence d'un petit temple suspendu au sommet de la
voûte, dans l'appareil des pierres.
Cependant le merveilleux de ces sortes d'ouvrages est au fond peu de
chose, et n'étonne que ceux qui ignorent les procédés de l'art _du
trait_ ou de la construction des voûtes. Il s'agit seulement de donner
une très-grande saillie aux pierres qui composent le _lanternon_,
autrement la clef de la voûte, et de les évider ensuite à différents
degrés, en employant alors les procédés de la sculpture, et déguisant
avec art les soutiens des divers ornements de figures ou d'architecture
qu'on y fait entrer. Ces prestiges, qui annoncent plus d'adresse et de
patience que de jugement et de bon goût, étoient considérés, dans les
principes de l'architecture gothique, comme des beautés du premier
ordre.
À l'entrée de cette antique construction on éleva, en 1616, un portail
d'un style bien différent. La première pierre en fut posée par Louis
XIII; et le fameux Desbrosses, architecte du palais du Luxembourg et de
la grande salle du palais de justice, en donna le dessin. Il fit dans
cette occasion un heureux emploi des ordres de l'architecture romaine,
auxquels il donna un caractère mâle et soutenu, et qu'il assembla dans
d'excellentes proportions.
Ce portail a joui d'une très-grande célébrité. Son échelle immense, la
forte saillie de ses membres opposée à la maigreur du gothique, ou à la
délicatesse des petits ordres qu'on employoit dans ces temps voisins de
la renaissance de l'art, produisirent, dès l'origine, une forte
impression qui n'est point encore entièrement détruite. Son ensemble
présente en effet de l'unité, de l'harmonie; les détails dont il est
composé sont habilement enchaînés dans sa masse imposante, et l'oeil les
parcourt sans embarras et sans confusion; cependant un examen plus
réfléchi fait découvrir que tout cet appareil si brillant et si riche
n'est au fond qu'une décoration postiche, sans liaison avec l'édifice
devant lequel elle est placée, sans aucun but d'utilité dans aucune de
ses parties, ce qui est absolument contraire à tous les principes de la
bonne architecture.
En face de cette église étoit un orme qu'on avoit soin de renouveler de
temps en temps, quoiqu'il offusquât le portail et gênât la voie
publique. Guillot en fait mention, et l'appelle l'_Ourmeciau_. Il paroît
que c'étoit un ancien usage, qui se conserve encore en quelques
endroits, de planter un orme devant les églises et les maisons
seigneuriales: c'étoit là que s'assembloient les paysans après l'office;
les poètes mêmes ont conservé cette tradition, en plaçant toutes les
fêtes de village sous un ormeau. C'étoit encore sous ces arbres que
venoient s'asseoir les juges _pédanées_, qu'on appeloit aussi _juges de
dessous l'orme_; les juges des seigneurs y tenoient également leur
juridiction, et les vassaux y venoient payer leurs redevances. Il y a
lieu de croire que l'orme de Saint-Gervais n'a eu ni une autre origine
ni une autre destination. Dans un compte de 1443, on trouve une
déclaration des vignes et terres appartenantes à M. le duc de Guienne, à
cause de son hôtel du Pont-Perrin, près la Bastille, _dont ceux qui les
tiennent sont obligés de payer la rente à l'orme Saint-Gervais, à Paris,
le jour de Saint-Remi et à la Saint-Martin d'hiver_[206].
[Note 206: Cet orme a été abattu depuis peu de temps.]
On en donne encore une autre explication. Les premiers chrétiens, pour
distinguer les tombeaux des martyrs, gravoient sur la pierre de leur
tombeau les instruments de leur supplice ou une palme, symbole de la
victoire qu'ils avoient remportée; et dans plusieurs endroits l'usage
s'introduisit de planter des palmiers ou des ormes devant les basiliques
qui portoient le nom des martyrs. C'étoit peut-être pour conserver la
mémoire de cet ancien usage que sur la bannière, le banc de l'oeuvre,
une des portes de cette église, et sur les jetons que ses marguilliers
faisoient frapper, on voyoit représenté un orme placé entre les figures
de Saint-Gervais et de Saint-Protais.
L'église de Saint-Gervais étoit l'une des plus riches de Paris en belles
peintures et autres monuments des arts.
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-GERVAIS.
TABLEAUX.
Dans la nef: saint Gervais et saint Protais refusant de sacrifier
aux idoles, par _Le Sueur_[207];
[Note 207: Ce tableau est actuellement dans la collection du
Musée françois, ainsi que le Christ porté au tombeau, du même
peintre, que l'on voyoit dans une des chapelles. On admire
dans la première de ces deux excellentes peintures un grand
style de dessin, une composition noble et dramatique. C'est un
des chefs-d'oeuvre de ce grand peintre et de l'École
françoise.]
Saint Gervais sur le chevalet et fouetté jusqu'à la mort, par
_Gaulay_;
La décollation de saint Protais, par _Bourdon_[208];
[Note 208: Ce tableau de Bourdon, inférieur à ceux de Le Sueur
et de Champagne, est aussi dans le Musée françois.]
L'apparition de ces deux saints à saint Ambroise, par _Philippe
de Champagne_;
L'invention de leurs reliques, par _le même_;
La translation de leur corps, par _le même_[209].
[Note 209: Ces trois tableaux, dont le premier surtout est une
des meilleures productions de cet habile peintre, sont réunis
dans la même collection.
Toutes ces peintures ont été exécutées en tapisserie.]
Sur le maître-autel: _les Noces de Cana_, par un peintre inconnu.
Dans une chapelle: J.-C. mis au tombeau, par _Le Sueur_;
Un portement de croix, par _le même_.
Dans la chapelle de la Providence, la multiplication des pains,
par _Cazes_.
Sur les vitraux du choeur, la Samaritaine, le Paralytique et le
martyre de saint Laurent, par _Jean Cousin_.
Sur ceux de la chapelle des Trois-Maries, la vie de sainte
Clotilde, par _le même_.
Sur ceux de la chapelle Saint-Michel, le mont Saint-Michel, où
arrivent quantité de pélerins, par _Pinaigrier_.
Sur ceux de la chapelle Le Camus, le martyre de saint Gervais et
saint Protais, par _Perrin_, d'après les dessins de Le Sueur,
etc. etc.[210].
[Note 210: Ces précieux vitraux, notamment ceux qui ont été
peints par _Jean Cousin_, sont extrêmement mutilés, et chaque
jour ajoute encore à leur dégradation. À mesure qu'ils se
brisent on remplace les vides par des vitres blanches, qui
changent entièrement l'effet doux et mystérieux de la lumière,
et produisent du reste sur ces peintures les plus bizarres
disparates.]
SCULPTURES.
Au maître-autel, les statues de saint Gervais et de saint
Protais, par _Bourdin_.
Sur la porte du choeur, un Christ, par _Sarrasin_;
Les figures de la Vierge et de saint Jean, par _Buirette_.
Dans la chapelle de Fourci, un _Ecce Homo_ en pierre, grand comme
nature, par _Germain Pilon_.
TOMBEAUX.