bassins concentriques qui servent de base à une double coupe en fonte de
fer, composée d'un piédouche et de deux patères inégales, séparées l'une
de l'autre par un fût. Au bas de cette coupe, et au niveau de la cuvette
supérieure, quatre socles carrés supportent chacun deux lions de fer qui
jettent de l'eau par la gueule. Les eaux s'échappent en bouillons au
centre de la vasque la plus élevée, s'étalent dans leur chute et forment
cinq nappes qui recouvrent presque toutes les surfaces du monument.
Plus bas, du côté de la rue de Bondi, deux niches carrées, pratiquées
dans le soubassement, servent de fontaines particulières aux habitants
du quartier.
On a critiqué ce monument dont l'aspect général est assez agréable, dont
la position est heureusement choisie. Il paroît imité de la fameuse
fontaine des lions de l'Alhambra; mais il est loin de présenter un aussi
bel effet, non-seulement parce que l'artiste a jugé à propos de
représenter les huit lions couchés, ce qui forme des masses trop
écrasées, mais encore parce qu'il les a accouplés au lieu de les placer
isolément autour des bassins supérieurs. Cette disposition interrompt
trop la continuité des chutes d'eau: il est hors de doute que la
subdivision des quatre masses auroit fait prédominer davantage la double
vasque dont l'effet est un peu mesquin au milieu de ces lourds
accessoires; et ce qui rend cette imperfection encore plus choquante,
c'est que ces lions sont d'un dessin dépourvu de caractère et d'une
exécution au-dessous du médiocre.
_Fontaine du marché Saint-Martin._ Elle se compose d'un faisceau
d'arbres et de roseaux groupés ensemble qu'entourent trois enfants, dont
l'un porte un chevreuil et sonne du cor, l'autre soutient une corne
d'abondance chargée de fruits; le troisième jette un filet. Le faisceau
est surmonté d'une coupe d'où l'eau se répand en nappes dans un bassin
circulaire. Les enfants, d'une proportion au-dessus de nature, sont d'un
beau dessin, et le monument en entier, coulé en bronze, est d'un bel
effet, d'un excellent goût, et digne de figurer d'une manière plus
honorable qu'au milieu d'un marché d'une aussi médiocre étendue. Du côté
du Conservatoire, et vers la grille qui sépare le jardin du marché, sont
adossées deux pierres en forme de cippe, ornées de masques en bronze qui
vomissent l'eau dans un bassin demi-circulaire.
_Fontaine de l'ancien marché Saint-Martin._ Ce n'est encore qu'un simple
piédestal qui paroît attendre une statue. Il fournit de l'eau de trois
côtés.
RUES NOUVELLES.
_Rue Berthoud._ Elle commence à la rue Montgolfier et aboutit dans celle
de Vaucanson.
_Rue Borda._ Elle donne d'un bout au milieu du Marché Saint-Martin, de
l'autre dans celle de la Croix.
_Rue du Buisson Saint-Louis._ Elle commence dans la rue Saint-Maur et
vient finir à la barrière de la Chopinette.
_Rue de la Chopinette._ Elle commence comme la précédente dans la rue
Saint-Maur, et vient finir à la barrière du même nom.
_Rue Conté._ Elle commence dans la rue de Vaucanson, longe le marché au
midi, et vient aboutir dans la rue Montgolfier.
_Rue Neuve-Sainte-Élizabeth._ Elle donne d'un côté dans la rue des
Fontaines, de l'autre dans la rue Neuve-Saint-Laurent.
_Rue Montgolfier._ Elle commence au bout de la rue Conté, longe le
marché au levant, et vient finir à l'angle de la rue Berthoud.
_Rue du Chemin de Pantin._ Elle donne d'un bout dans la rue du
Faubourg-Saint-Martin, et de l'autre aboutit à la barrière de ce nom.
_Rue Vaucanson._ Elle borde au nord le marché Saint-Martin, traverse la
rue Conté, et aboutit à celle du Verdbois.
QUARTIER DE LA GRÈVE.
Ce quartier est borné à l'orient par la rue Geoffroi-l'Asnier et
par la vieille rue du Temple exclusivement; au septentrion, par
les rues de la Croix-Blanche et de la Verrerie exclusivement; à
l'occident, par les rues des Arcis et de Planche-Mibrai
inclusivement; et au midi, par les quais Pelletier et de la Grève
inclusivement, jusqu'au coin de la rue Geoffroi-l'Asnier.
On y comptoit, en 1789, trente-quatre rues, deux culs-de-sac,
deux églises paroissiales, deux chapelles, une communauté de
filles, un hôpital, l'Hôtel-de-Ville, deux places, etc.
Ce quartier est, sans contredit, l'un des plus anciens de la partie
septentrionale de la ville de Paris; et l'on voit d'abord sur les plans
qu'il étoit renfermé dans cette première enceinte élevée avant les murs
bâtis par Philippe-Auguste.
Toutefois il reste encore, sur le véritable état des lieux qu'il
embrasse aujourd'hui, des incertitudes qu'il est difficile de résoudre,
mais qui forcent du moins à douter dans des matières où plusieurs
historiens ont prononcé trop affirmativement; par exemple, sur la foi de
Sauval et du commissaire Delamare, presque tous ont écrit que l'église
de Saint-Gervais, qui fait partie de ce quartier, étoit hors des murs
avant l'enceinte de Philippe. Nous l'avions d'abord répété comme eux,
et nos plans la représentent d'après cette hypothèse. Jaillot prétend,
au contraire, que la porte _Baudoyer_ étoit située près de la rue
Geoffroi-l'Asnier[154], et par conséquent que cette basilique étoit, à
cette époque, renfermée dans la ville. Les preuves qu'il en donne ne
sont point, à la vérité, suffisantes, et ne peuvent même passer que pour
de simples conjectures; cependant, comme l'autre opinion n'est pas
appuyée sur des raisons meilleures, il en résulte que, jusqu'à ce qu'on
ait obtenu des renseignements plus positifs, il n'est pas permis de rien
prononcer sur ce point très-obscur des antiquités de Paris.
[Note 154: Quartier Saint-Paul.]
Il en est de même de l'établissement des Juifs dans ce quartier. En
reconnoissant qu'ils y ont effectivement possédé une synagogue, le même
auteur a jeté quelques doutes sur l'opinion qui veut qu'ils en aient
occupé plusieurs rues, et nous aurons incessamment occasion de faire
connoître les raisons qu'il en a données.
Quant aux changements assez nombreux qui se sont opérés pendant une si
longue suite de siècles dans l'intérieur de ce quartier, la description
des anciens édifices et la nomenclature historique des rues
développeront tout ce que les traditions en ont laissé parvenir jusqu'à
nous.
PLACE DE GRÈVE.
C'est de sa situation sur le bord de la Seine que cette place a reçu le
nom qu'elle porte, nom qu'elle a donné ensuite à tout le quartier. Nous
avons déjà dit que c'étoit sur cet emplacement que se tenoit, dans
l'origine, le marché de toute la partie septentrionale de la ville de
Paris[155]; et ce fut en conséquence de cette ancienne disposition
qu'après le transport du marché dans les Champeaux, les bourgeois
habitans de la Grève et du Monceau-Saint-Gervais demandèrent à
Louis-le-Jeune qu'à l'avenir il ne fût élevé dans cet espace aucun
bâtiment. La charte qui leur accorde ce privilége est datée de 1141, et
porte qu'ils l'ont obtenu moyennant la somme de 70 liv. une fois payée.
[Note 155: _Voyez_ 1re partie de ce 2e volume, p. 427.]
Tous les ans, la veille de la Saint-Jean, les prévôt et échevins de la
ville faisoient tirer un feu d'artifice au milieu de cette place. Avant
l'invention de la poudre on y allumoit simplement un grand bûcher,
auquel plusieurs de nos rois ne dédaignèrent point de mettre eux-mêmes
le feu. Cette solennité, pratiquée parmi nous de temps immémorial,
remonte, par une suite non interrompue, jusqu'à la plus haute antiquité.
L'usage d'allumer des feux et d'illuminer les rues et les places
publiques à certains jours de fête, se trouve chez les Romains à toutes
les époques, chez les Grecs dès leurs premiers temps; et saint Bernard a
remarqué que les Turcs et les Sarrasins allumoient un grand feu à peu
près à la même époque que celle de notre feu de la Saint-Jean. On croit
trouver l'origine de cette coutume dans les feux sacrés, qui servoient,
dans les anciennes religions, à brûler les victimes. La place de Grève
étoit encore le lieu où se faisoient les réjouissances les plus
remarquables à la naissance de nos princes et dans les autres
circonstances heureuses et solennelles.
Par un contraste qui peut paroître singulier, cette place étoit depuis
long-temps le théâtre des exécutions publiques[156]. Les historiens ne
nous apprennent point positivement à quelle époque on commença à la
consacrer à ces tristes cérémonies. La première exécution faite en ce
lieu, dont l'histoire fasse mention, est celle de Marguerite Porette,
hérétique, laquelle y fut brûlée en 1310; en 1398, deux prêtres y furent
dégradés, et ensuite décapités dans le même endroit, suivant Le
Laboureur, aux Halles, suivant Juvénal des Ursins. Toutefois il y a des
preuves que, dans le siècle suivant, les exécutions des criminels se
faisoient encore ordinairement sur la place aux Chats, aux Halles et au
marché aux Pourceaux.
[Note 156: Elles s'y font encore aujourd'hui.]
On voit, par les registres de la ville[157], que l'étape, ou marché aux
vins, fut transférée de la Halle sur cette place par lettres de Charles
VI, du mois d'octobre 1413[158]. Cependant il y a lieu de croire qu'on y
déposoit déjà du vin avant cette époque, car, dans un recueil
d'ordonnances[159], on en trouve une des généraux trésoriers _pour le
fait de la boite du vin étant en Grève, pour la délivrance du roi Jean,
du 16 décembre 1357_. On voit dans le même recueil que la place du
charbon y étoit établie en 1642.
[Note 157: Spicil., t. II, p. 636.]
[Note 158: C'est sans doute à ce marché que faisoient allusion
les deux vers qu'on lisoit sur une fontaine élevée dans un
coin de cette place.
_Grandia quæ cernis statuit sibi regna Lyæus:
Ne violenta gerat, suppeditamus aquas._
Cette fontaine, construite en 1624, fut abattue en 1674, et
transportée à la place Maubert.]
[Note 159: Rec. de Blondeau.]
HOSPICE ET CHAPELLE DES HAUDRIETTES.
Les anciens historiens de Paris ont adopté trop légèrement les fables
imaginées sur l'origine de cet hôpital, origine qu'ils reculent jusqu'au
règne de saint Louis. Cependant le premier monument authentique où il en
soit fait mention est une charte de Philippe-le-Bel[160], donnée à Milly
au mois d'avril 1306; par cette charte, ce prince permet à Étienne
Haudri son panetier de bâtir sur la place _qu'il a nouvellement acquise
à la Grève, tenant d'un long à l'hôpital des pauvres qu'il a fondé_; et
il y a bien de l'apparence que cette fondation avoit été faite depuis
peu de temps, puisqu'il n'y avoit point encore de chapelle[161].
[Note 160: Trés. des chart. Rég. 38, c. 137.]
[Note 161: Quelques historiens ont avancé que la chapelle de
cet hôpital avoit été bâtie sur l'emplacement d'un ancien
monastère fondé par sainte Geneviève au lieu même où elle
demeuroit. Cependant il n'en existe aucune tradition
authentique[161-A]; et, en supposant qu'il y eût des
monastères à Paris du temps de cette sainte fille, ce qu'il
seroit difficile de prouver, nous demanderons quand et par qui
celui-ci a été détruit, et dans ce cas, comment il se fait
qu'on n'en ait conservé aucun souvenir? Les Parisiens
auroient-ils laissé ensevelir sous des ruines la demeure de
leur patronne et des vierges qui composoient sa communauté?
Auroient-ils perdu jusqu'à la mémoire, d'un lieu consacré par
les vertus de cette sainte, et par la pieuse reconnoissance
qu'ils lui ont toujours conservée?
Cette opinion est aussi dénuée de preuves que de
vraisemblance, et nous l'aurions passée sous silence, ainsi
que tant d'autres contes de ce genre, qu'on trouve dans les
vieilles légendes, si elle n'avoit été adoptée par dom
Duplessis, auteur moderne, renommé par son érudition.]
[Note 161-A: Ces historiens paroissent avoir confondu cette
chapelle avec la chapelle que sainte Geneviève fit
effectivement bâtir près de Saint-Germain-le-Vieux dans la
Cité. (_Voyez_ t. I, p. 262, 1re partie.)]
Étienne Haudri, fils du précédent, fonda une seconde chapellenie, et
Jean son frère en créa deux autres, dont le revenu fut amorti par
Philippe-le-Bel en 1309. Le même Jean Haudri et sa femme y fondèrent
aussi deux chapelains, ainsi qu'il résulte d'un acte daté du 5 août
1327[162].
[Note 162: _Hist. eccles. Par._, t. II, p. 606.]
Il ne paroît pas que les fondateurs eussent fixé le nombre des femmes
veuves qui devoient être reçues dans cet hôpital; et l'historien de
l'église de Paris manque d'exactitude en affirmant qu'il avoit été
établi pour douze de ces femmes, puisqu'il est certain que l'on en
trouve plus ou moins dans ce siècle et dans les suivans. Une bulle de
Clément VII, de 1386, nous apprend qu'à cette époque il y en avoit
trente-deux; on les appeloit les _Bonnes-Femmes de la chapelle des
Haudriettes_.
Les statuts qui leur furent donnés en 1414 n'indiquent point que cette
maison dût être regardée comme un couvent. On n'y parle que d'une
maîtresse et de femmes hospitalières vivant en commun; et ce qui prouve
que leur engagement n'étoit que conditionnel, c'est qu'il y est déclaré
que, dans certains cas, elles seront chassées honteusement. Dans la
quittance des droits d'amortissement, qui leur fut donnée le 10 novembre
1521, elles ne sont qualifiées, comme auparavant, que de Maîtresses et
Bonnes-Femmes de la chapelle Étienne Haudri. Il paroît cependant, par
quelques actes, que la maîtresse prenoit le titre de supérieure, et les
hospitalières celui de soeurs.
Il seroit assez difficile d'assigner l'époque où elles contractèrent des
voeux, et devinrent réellement religieuses; mais il est certain qu'elles
l'étoient, lorsqu'en 1622 elles furent transférées rue Saint-Honoré[163].
[Note 163: _Voyez_ t. I, 2e partie, p. 999. Des Capucins
remplacèrent les Haudriettes dans leur ancienne demeure, qui
maintenant est changée en maisons particulières.]
L'HÔTEL-DE-VILLE.
Dans la décadence de l'empire romain, les dangers sans cesse renaissants
dont le menaçoient les incursions des barbares avoient forcé les
empereurs à accorder, particulièrement dans les Gaules, de grands
priviléges à ceux de ses habitants qui s'armoient pour la défense de
l'État; et bientôt des lois positives distinguèrent les familles
militaires de celles des simples citadins[164]. Ceux-ci se partagèrent
encore en deux classes: l'une, de propriétaires auxquels étoient
exclusivement réservées les charges municipales[165]; l'autre, des
non-propriétaires ou plébéiens, dont la condition différoit peu de celle
des esclaves.
[Note 164: _Cod. Theod._, _lib._ VII, _tit._ 13, 20, 22, etc.]
[Note 165: _Ibid._, _lib._ XII, _tit._ 1, _leg._ 53, 78.]
L'administration intérieure des cités étoit donc confiée à un sénat
composé de cette première classe d'habitans propriétaires; et ces
sénateurs étoient nommés _décurions_[166]. Nous apprenons qu'ils
avoient le maniement et la dispensation des deniers publics, et qu'ils
étoient chargés de l'exaction des vivres (_annonæ_) et de leur
répartition. Dans quelques provinces on choisissoit parmi eux les
receveurs publics; dans d'autres on les chargeoit seulement de presser
la recette des impôts, et c'étoient eux qui nommoient les receveurs à
leurs risques et périls. Ils avoient encore la charge de conduire à leur
destination l'argent et les denrées qui provenoient de la levée des
tributs; la garde des résidences impériales, leur entretien, étoient
aussi confiés à leurs soins, et ils avoient, en qualité de prévôts,
celle des bourgades et des greniers publics. C'étoit parmi eux que l'on
prenoit les inspecteurs des mines, les inspecteurs et directeurs des
travaux publics; devant eux se dressoient tous les actes municipaux, et
ils devoient, en toute sorte de cas, se trouver prêts à exécuter les
ordres des juges[167]. Tel étoit le _décurionat_, qui, pour quelques
stériles priviléges qu'il portoit avec lui, mettoit effectivement ceux
qui y étoient appelés par leur naissance et par leur fortune sous le
joug de la plus dure servitude; et les lois établies pour forcer les
plus riches habitants à en remplir les fonctions, et pour les empêcher
de s'y soustraire, prouvent à quel point cette servitude leur étoit
insupportable. Avant de parvenir à la vétérance, un décurion étoit
souvent obligé de passer par tous les emplois que nous venons de citer,
en commençant par l'exaction des impôts, qui de tous étoit le moins
honorable[168]. Cette vétérance ne s'obtenoit qu'après vingt-cinq années
d'exercice, et ouvroit alors la voie à tous les honneurs. Enfin, à la
tête de ce corps municipal étoient deux magistrats annuels nommés
_duumvirs_, devant lesquels on portoit les faisceaux, et qui offroient
ainsi, dans ces villes de province, quelque image de l'ancienne dignité
consulaire[169].
[Note 166: _Ibid._, _leg._ 13, 96, 101, etc.]
[Note 167: _Cod. Theod._, _lib._ XII, _tit._ 1, _leg._ 4, 8,
14, 21, 39, 49, 117, 151, 161, 189, etc.]
[Note 168: _Cod. Theod._, _lib._ XII, _tit._ 1, _leg._ 4, 71,
75, 77, etc.]
[Note 169: _Ibid._ _leg._ 56, 174 et 21.]
On sait que, dans ces derniers moments qui précédèrent la conquête, la
dureté, ou pour mieux dire la cruauté du gouvernement romain à l'égard
des provinces gauloises qu'il mettoit en quelque sorte au pillage, comme
une proie qui alloit lui échapper[170], furent une des causes qui
favorisèrent et consolidèrent la conquête qu'en firent les rois francs.
Réduites au désespoir, un grand nombre de cités, et entre autres celles
des Armoriquains, se livrèrent elles-mêmes aux barbares, cherchant en
quelque sorte un refuge auprès de ces grossiers vainqueurs, contre les
agents du fisc, pour elles mille fois plus à craindre et plus
impitoyables. Leurs nouveaux souverains les reçurent aux mêmes
conditions que les empereurs les avoient possédées; c'est-à-dire que,
tandis qu'ils accordoient aux familles militaires qui avoient transigé
avec eux, et qui s'étoient rangées sous leurs drapeaux, tous les
priviléges dont jouissoient leurs _fidèles_, auxquels elles furent, pour
la plupart, entièrement assimilées; les cités, leurs habitants, tout
leur territoire, devinrent, de même que sous les empereurs, propriétés
de la couronne, et furent au nombre des _choses_ et des _corps_ que les
rois partagèrent entre eux[171], et que même ils eurent le droit de
donner à qui bon leur sembloit. C'est ainsi que l'administration des
villes devint entièrement étrangère au gouvernement militaire des
provinces; qu'on les voit souvent entrer dans l'apanage des princes du
sang, quelquefois même appartenir à des seigneurs que le monarque avoit
voulu récompenser; elles furent constamment régies par d'autres lois;
elles eurent des tribunaux qui leur étoient particuliers; elles étoient
gouvernées par les propres officiers des rois dont elles relevoient
directement[172], à qui elles payoient tribut, dont elles faisoient la
principale richesse, et qui les traitoient avec bien plus de douceur
qu'elles n'avoient été traitées sous le gouvernement romain. Leurs
habitants furent désignés sous le nom générique de _provinciaux_, et
distingués ainsi des nobles ou _cantonniers_, qui ne quittoient point la
campagne et résidoient dans leurs châteaux.
[Note 170: On peut voir l'affreux tableau qu'en présente le
saint évêque Salvien (_de Gubernat. Dei_, _lib._ V, p. 155.)
«C'est peu pour un Romain, dit-il en parlant de ces agents du
fisc, d'être heureux, s'il ne rend son concitoyen malheureux,
etc.»]
[Note 171: _Convent. apud Andelau_, _an._ 587.]
[Note 172: _Greg. Tur. hist._, _lib._ II, _cap._ 23 et 36.]
Parmi ces cités, toutes celles qui étoient romaines continuèrent d'être
gouvernées par les lois romaines[173]; et, sauf quelques légers
changements qu'on y introduisit et qui furent tous à leur avantage, on y
retrouve également, deux ordres de citoyens; les uns _propriétaires_,
les autres qui n'avoient point de propriété. Les premiers, sous le nom
de _sénateurs_, exerçoient, comme les anciens _décurions_, toutes les
fonctions municipales[174]; les autres formoient le menu peuple
(_plebs_), et n'avoient d'autre obligation que de payer le tribut, qui
ne se levoit pas aussi arbitrairement que sous les empereurs.
[Note 173: _Cap. Car. Calv._, _tit._ XXXVI, _cap._ 20.]
[Note 174: _Greg. Tur. hist._, _lib._ XV, _cap._ 31,
_passim_.]
Un passage de Grégoire de Tours semble nous indiquer que le commerce
étoit la profession la plus ordinaire des bourgeois des cités; que les
profits en étoient si considérables qu'en très-peu de temps ils
doubloient leurs capitaux, et que c'étoit là ce qui faisoit
principalement leur richesse et leur considération[175]. Ce passage nous
prouve qu'ils continuèrent de faire, sous les rois francs, ce qu'ils
avoient déjà fait sous les Romains: car, pour ce qui regarde Paris,
lorsque cette ville eut été enfin subjuguée par les Romains et réduite
au rang des villes tributaires, on voit, sous la protection immédiate du
proconsul qui étoit seul chargé du gouvernement de la Gaule celtique,
s'élever dans ses murs un corps d'officiers subalternes, chargé de
rendre la justice en son nom et dans des cas peu importants, dont on
pouvoit même appeler encore devant ce magistrat suprême. Ces officiers,
qui prenoient le nom de _défenseurs de la cité_[176], étoient tirés
d'une société de _nautes_, ou commerçants par eau, laquelle étoit
elle-même composée des premiers citoyens de la ville. Ces nautes
jouissoient d'une grande considération; on les retrouve dans toutes les
principales villes de l'empire, et plusieurs étoient même décorés du
titre de chevaliers romains[177].
[Note 175: _Greg. Tur._, _lib._ III, _cap._ 34.]
[Note 176: _Cod. Theod._, _lib._ III, _de deff. civ._]
[Note 177: _Voyez_ t. I, p. 461, 1re partie, ce qui y est dit
de l'autel découvert dans les fondations de N. D., et consacré
par cette compagnie de _nautes_ à diverses divinités. Une des
inscriptions qui y sont gravées prouve que, dès le temps de
Tibère, ces nautes formoient un corps assez riche et assez
considérable pour pouvoir consacrer des monuments publics.]
Nous venons de dire que le régime municipal se maintint sous les
premiers rois de France à peu près tel qu'il avoit été sous les Romains,
et ceci dura jusqu'à ce que l'invasion des Normands et l'usurpation des
grands vassaux eussent arraché des mains de ces monarques cette portion
si belle de leurs attributions et de leurs propriétés. On sait comment
ils la recouvrèrent, lorsque les _communes_ se rétablirent sous la
troisième race, et rentrèrent peu à peu sous l'administration du roi,
leur protecteur naturel.
Toutefois il ne paroît pas que, sous ce rapport, Paris ait subi d'aussi
grandes révolutions que beaucoup d'autres villes. Nous trouvons que le
gouvernement municipal ne cessa point de s'y maintenir. Quelques
réglements faits par Dagobert en 630, par Charlemagne en 798, et par
Charles-le-Chauve en 865, concernant la police de la navigation, ne nous
permettent pas de douter que le commerce par eau ne fût alors
très-florissant; on trouve aussi une ordonnance de Louis-le-Débonnaire,
au sujet de certains droits qu'on levoit pour le roi sur les
marchandises qui remontoient la rivière, ordonnance dans laquelle il est
dit que ces droits se percevoient dès le temps du roi Pepin, et de
toutes ces autorités il résulte que le corps des _nautes_ n'avoit point
cessé d'exister sous différents noms; tout semble indiquer que
l'administration municipale et la police de la navigation étoient
confiées à cette compagnie, qui, regardée dès lors comme municipale,
changea son premier nom en celui de _hanse_, qui signifie _union_,
_association_. Une charte de Louis VII, dans laquelle il confirme les
coutumes et les priviléges dont les _marchands de l'eau_ jouissoient
sous Louis VI dit _le Gros_, prouve que jusqu'à cette époque leur
corporation n'avoit point cessé de se maintenir à travers tant de
désordres et de bouleversements qui avoient changé la face de la
France[178]. Enfin, en 1315, on voit de nouveaux priviléges accordés par
Philippe-Auguste au corps des _marchands de l'eau hansés_ de Paris.