Toutefois ce spectacle avoit été représenté sans danses et sans

machines, c'est-à-dire qu'il étoit encore dépourvu de la plus grande et

de la plus belle partie des agréments de l'opéra italien. L'abbé Perrin,

encouragé par le succès qu'il venoit d'obtenir, et surtout par la

satisfaction que lui témoigna le cardinal Mazarin[90], étendit ses vues

plus loin, et s'étant associé le marquis de Sourdéac, dont la fortune

étoit considérable et qui avoit fait une étude approfondie de l'art des

machines, il obtint, conjointement avec lui, des lettres-patentes du

roi, datées du 28 juin 1669, par lesquelles il leur fut permis d'établir

pendant douze années, dans la ville de Paris et dans les autres villes

du royaume, des académies de musique, pour chanter en public des pièces

de théâtre, à l'imitation de ce qui se pratiquoit en Italie, en

Allemagne et en Angleterre. Un certain Champeron, admis dans leur

association, fournissoit aux principaux frais de l'entreprise. On fit

venir du Languedoc les plus célèbres musiciens que l'on tira des

cathédrales, où il y avoit depuis assez long-temps des musiques fondées;

Cambert y joignit les meilleures voix qu'il put trouver, et l'on

commença aussitôt les répétitions d'un opéra intitulé _Pomone_, qui

étoit encore de la composition de l'abbé Perrin. Pendant ces répétitions

on achevoit d'arranger un théâtre que les entrepreneurs avoient fait

élever dans un jeu de paume de la rue Mazarine, vis-à-vis la rue

Guénégaud[91]. Le 28 mars 1671, l'ouvrage y fut présenté avec beaucoup

de magnificence et un très-grand succès. Mais l'intérêt jeta bientôt de

la division parmi les associés; le marquis de Sourdéac, sous prétexte

des avances qu'il avoit faites, s'empara de la recette, et voulut même

expulser entièrement l'abbé Perrin de cette entreprise, en s'associant

pour un nouvel opéra avec Gilbert, secrétaire des commandements de la

reine de Suède, et son résident en France.

[Note 90: Il composa, sur la demande de ce ministre, un opéra

d'Ariane, plus mauvais encore que sa pastorale, mais dont la

musique fut jugée le chef-d'oeuvre de Cambert. Il fut joué en

1661, l'année même de la mort du cardinal; et cette mort, qui

en arrêta les représentations, suspendit aussi quelque temps

les progrès de ce nouveau genre de spectacle.]

[Note 91: Il en existoit encore des débris il y a quelques

années.]

Ce fut alors que Jean-Baptiste Lully, devenu depuis si célèbre et déjà

surintendant de la musique du roi, obtint, à la faveur de ces divisions,

le privilége de l'administration de l'Opéra. L'abbé Perrin, dégoûté des

tracasseries qu'il venoit d'éprouver, lui céda sans beaucoup de regret

tous ses droits; et Cambert, déplacé par un rival qui lui étoit de

beaucoup supérieur, passa en Angleterre, où il mourut en 1677,

surintendant de la musique de Charles II. Les lettres-patentes qu'obtint

Lully furent conçues de manière qu'elles le rendoient maître absolu de

l'entreprise[92]; et sur-le-champ, pour n'avoir rien à démêler avec les

associés de Perrin, dont il avoit conçu une juste méfiance, il refusa de

se servir du théâtre de la rue Mazarine, et alla en établir un nouveau

dans le jeu de paume du Bel-Air, situé rue de Vaugirard, à peu de

distance du palais du Luxembourg. Il s'étoit déjà attaché Quinault pour

la composition des poëmes, et pour les machines il engagea un Italien

nommé _Vigarani_, lequel étoit, en ce genre, un des hommes les plus

habiles de l'Europe.

[Note 92: Ces lettres-patentes permettoient au sieur Lully

d'établir une académie royale de musique à Paris, composée de

tels nombre et qualités de personnes qu'il aviseroit, et que

le roi choisiroit et arrêteroit sur son rapport. Ce privilége,

dont il devoit jouir sa vie durant, étoit en outre

transmissible à celui de ses enfants qui seroit pourvu de la

survivance de la charge de surintendant de la chambre du roi.

Ces mêmes lettres ajoutoient que l'académie royale de musique

étoit érigée sur le pied des académies d'Italie, et que les

gentilshommes et les demoiselles pourroient y chanter, sans

que pour cela ils fussent censés déroger au titre de noblesse,

ni à leurs priviléges, charges, droits, immunités, etc. On

doit compter au nombre des fautes qu'il est possible de

reprocher à Louis XIV cette faveur extrême qu'il accordoit aux

histrions, et tous ces encouragements donnés sous son règne

aux jeux publics du théâtre, véritable école de corruption

pour les peuples, et que les gouvernements sages et

consciencieux doivent tout au plus tolérer, lorsque

l'inconvénient seroit trop grand de les supprimer.]

L'ouverture de leur théâtre se fit le 15 novembre 1672; et ils

continuèrent d'y représenter jusqu'au mois de juillet 1673. Mais la mort

de Molière, arrivée le 17 février de cette même année, ayant inspiré au

roi le dessein de faire quelques changements dans les théâtres établis à

Paris, la salle du Palais-Royal, qui depuis 1661 étoit alternativement

occupée par la troupe de cet homme célèbre et par les comédiens

italiens, fut accordée à Lully pour les représentations de l'Opéra, ce

qui dura jusqu'à sa mort, arrivée en 1687, et continua ensuite sous

l'administration de Francine, son gendre, et premier maître-d'hôtel du

roi.

Francine en jouit jusqu'en 1712, époque à laquelle sa mauvaise

administration le mit dans la nécessité d'abandonner à ses créanciers la

direction de l'entreprise. Ceux-ci choisirent parmi eux un régisseur qui

dirigea les affaires au nom de Francine, et qui toutefois ne fut pas

plus heureux que lui: car il se trouva qu'en 1724 il avoit endetté

l'Opéra de plus de 300,000 liv. Le roi prit alors le parti de nommer

lui-même un directeur et un caissier comptables envers lui; ce qui dura

jusqu'au 1er juin 1730, qu'un arrêt du conseil accorda, pour trente

années, le privilége de l'Opéra au sieur Gruer, sous la condition qu'il

en acquitteroit toutes les dettes.

Cet engagement, qui sembloit assurer solidement, et pour un terme assez

long, les destinées de ce théâtre, ne dura qu'un moment; Gruer fut

forcé, au bout d'un an, pour des fautes assez graves, de se démettre de

son privilége, qui fut donné au sieur Lecomte, sous-fermier des aides.

On voit au bout de trois ans celui-ci solliciter sa retraite pour

quelques tracasseries qu'il ne voulut point supporter. À ce dernier

administrateur succède un ancien capitaine au régiment de Picardie,

nommé Thuret, qui conduit cette entreprise difficile plus heureusement

que ses devanciers, et la garde jusqu'en 1744. À cette époque elle tombe

entre les mains d'un sieur Berger, ancien receveur des finances, qui,

dans l'espace de trois ans et demi, la grève de 450,000 liv. de dettes,

ce qui fut reconnu après sa mort, arrivée le 3 novembre 1747.

Fatigué de tant de révolutions, le roi crut y porter remède en remettant

la régie de l'Opéra aux sieurs Francoeur et Rebel, tous les deux

surintendants de sa musique; mais il ne paroît pas que cette direction

ait été moins mauvaise que les précédentes: car, le 4 mai de l'année

suivante, un sieur de Tresfontaine en obtint de nouveau le privilége, à

la charge d'acquitter toutes les dettes contractées par Berger; mais,

peu de temps après, ce nouveau contrat fut encore rompu, parce que celui

qui l'avoit signé se trouva hors d'état d'en remplir les engagements.

Après tant de fâcheuses catastrophes, la chute totale d'un théâtre que

l'on considéroit comme un des plus beaux ornements de la capitale

sembloit être inévitable. Pour prévenir un événement qui eût été pour

les Parisiens d'alors, comme il seroit encore pour ceux d'aujourd'hui,

une véritable calamité, on ne vit d'autre parti à prendre que d'annuler

tous les priviléges accordés jusqu'à cette époque, et de charger à

perpétuité de cette administration les officiers composant le corps de

ville, sous la condition d'en rendre compte au secrétaire d'État ayant

le département de la maison de Sa Majesté. Ce nouvel ordre fut établi

par un arrêt du conseil du mois d'août 1749.

En conséquence de cet arrêté, le bureau de la ville prit la direction de

l'Opéra, et se chargea lui-même de l'administrer, ce qu'il fit jusqu'en

1757. À cette époque, les anciens directeurs, Francoeur et Rebel,

reparoissent dans cette affaire, et reprennent, comme fermiers de la

ville, la régie de ce théâtre, ce qu'ils continuèrent pendant six années

seulement, quoique leur bail fût de trente. Mais les conditions en

étoient trop onéreuses pour qu'ils pussent l'exécuter jusqu'au bout; et

il paroît qu'on en fut frappé, puisqu'ils en obtinrent, sans beaucoup de

peine, la résiliation. Depuis leur retraite jusqu'en 1775, on voit

plusieurs particuliers[93] prendre successivement leur place, essayer de

résoudre le problème impossible de balancer la recette avec la dépense,

et se retirer presque aussitôt après avoir commencé ces périlleux

essais. L'Opéra étoit cependant bien loin d'avoir la pompe et la

richesse qu'on y déploie maintenant.

[Note 93: Les sieurs Trial, Le Breton, Joliveau et

d'Auvergne.]

En 1776 les administrateurs des Menus-Plaisirs imaginèrent qu'ils

seroient plus habiles ou plus heureux, et demandèrent à la ville de

leur céder cette direction, qu'ils s'empressèrent de lui rendre dès

l'année suivante. Après eux vint encore un entrepreneur (le sieur de

Visme), qui ne tint aussi qu'une année. Enfin, en 1780, il fut tellement

démontré que ce spectacle ne pouvoit se soutenir dans tout son éclat que

par la munificence royale, qu'on crut devoir prendre le seul parti qui

pût en effet le sauver de sa destruction, lequel étoit de le faire

rentrer pour toujours sous la protection puissante du roi. Des

directeurs nouveaux furent nommés sous l'inspection immédiate du

ministre de l'intérieur, et le trésor public se chargea de l'excédant

des dépenses. Ce nouvel ordre s'est maintenu jusqu'à la fin de la

monarchie, et pendant ce court espace de temps l'Opéra, dont le déficit

n'a cessé d'augmenter, s'est aussi tellement accru en prestiges et en

magnificence, qu'il est devenu, sans contredit, le spectacle le plus

étonnant de l'Europe.

Ce théâtre avoit éprouvé bien d'autres vicissitudes: en 1763, le feu

prit à la salle du Palais-Royal, où il étoit toujours resté depuis qu'il

y avoit succédé à la troupe de Molière. L'incendie se communiqua avec la

plus extrême violence à la partie du bâtiment qui tenoit au palais, et

fit en peu de temps des progrès si considérables que la salle fut

consumée avant qu'il eût été possible d'y apporter le moindre

secours[94]. Cet accident interrompit les représentations de l'académie

royale de musique jusqu'au 24 janvier 1764, que le roi permit à ses

membres de s'établir dans la salle des Tuileries, vulgairement nommée

_salle des machines_[95]. Ce fut là qu'ils donnèrent la première

représentation de l'opéra de _Castor et Pollux_.

[Note 94: Le comble du grand escalier s'écroula en une heure

et demie.]

[Note 95: _Voyez_ t. Ier, p. 939, 2e partie.]

Ils y restèrent dix ans. Pendant cet intervalle on reconstruisit la

façade entière du Palais-Royal[96]; et sur un terrain donné par M. le

duc d'Orléans, fut bâtie, aux frais de la ville, une nouvelle salle plus

vaste et beaucoup plus riche que la première. Elle avoit été élevée sur

les dessins de M. Moreau, à qui l'on devoit aussi la nouvelle façade; et

tous les historiens de Paris ont vanté l'élégance de cette construction,

dont la forme arrondie étoit à peu près la même que celle qu'on emploie

aujourd'hui. Elle devoit en effet, quels que fussent ses défauts,

paroître un chef-d'oeuvre à côté de l'ancienne, bâtie dans le

dix-septième siècle, et à une époque où l'on n'apportoit ni soin ni

expérience dans la disposition de semblables édifices.

[Note 96: _Ibid._, p. 881.]

L'ouverture s'en fit le 26 janvier 1770; et le 21 juin 1781 un nouvel

incendie, aussi violent que le premier, consuma en quelques heures ce

riche monument. Le goût du public pour ce genre de spectacle étoit

alors plus vif que jamais, et l'idée d'en être privé pendant un long

intervalle de temps répandit, au milieu d'une population dont les

frivolités étoient alors la plus grande affaire, une sorte de

consternation qu'on jugea à propos de faire cesser le plus promptement

possible. Des ordres furent donnés pour que l'on construisît à l'instant

même, et avec tous les moyens qui seroient de nature à en accélérer

l'édification, une salle provisoire où l'académie royale de musique pût

continuer ses représentations, en attendant qu'il plût au roi de

désigner la place qu'il vouloit qu'elle occupât. On choisit à cet effet

un emplacement situé entre le boulevart Saint-Martin et la rue de Bondi;

et l'architecte chargé de cette entreprise, M. Le Noir, y mit une telle

activité, que, dans l'espace de soixante-quinze jours, la nouvelle salle

fut composée, bâtie, décorée, et qu'on put en faire l'ouverture.

Cet édifice, entièrement construit en charpente et élevé en si peu de

temps, n'en étoit pas moins, tant pour la solidité de sa construction

que pour l'élégance de son ensemble, un des monuments les plus

remarquables en ce genre qu'il y eût alors à Paris.

Sa principale façade sur le boulevart a quatre-vingt-seize pieds de long

sur cinquante-quatre de haut, non compris l'attique, qui s'élève encore

de douze pieds au-dessus. Cet attique, percé de cinq croisées et

surmonté d'un comble, est posé à l'aplomb de l'avant-corps, qui a

environ douze pieds de saillie sur les arrière-corps. L'ordonnance de

cette façade est composée d'un soubassement appareillé en refends

horizontaux et verticaux sur l'avant-corps seulement. Huit cariatides,

adossées aux piliers qui forment les portes d'entrée, en font la

décoration; sur cette première ordonnance sont posées huit colonnes

ioniques accouplées, et dont la corniche architravée se termine à une

niche carrée, dans laquelle toutes ces parties d'ornements sont

renfermées, ainsi que le bas-relief qui les surmonte. Entre les colonnes

étoient autrefois placés les bustes de Quinault, de Lully, de Rameau et

de Gluck; et, dans les entre-colonnements, des croisées ornées

d'archivoltes et de bas-reliefs conduisent au balcon du foyer, lequel

est porté par les cariatides. Tout cet avant-corps est terminé par un

entablement d'ordre dorique composé, avec colonnes cannelées, et vient

finir en plinthe sur les arrière-corps[97].

[Note 97: _Voyez_ pl. 100.]

L'intérieur de la salle offre un cercle parfait, coupé par

l'avant-scène. Cette forme, qui se conservoit alors jusqu'aux quatrièmes

loges, se terminoit au-dessus par un carré long tronqué dans les

angles[98]. L'avant-scène avoit trente-six pieds d'ouverture, le

théâtre soixante-douze de profondeur, et quatre-vingt-quatre dans sa

largeur totale d'un mur à l'autre. Toute cette composition étoit décorée

avec élégance et légèreté.

[Note 98: Cette disposition a été changée depuis la

restauration de cette salle.]

C'est sur ce théâtre que l'Opéra a commencé à développer cette

magnificence de décorations, cette variété de tableaux, ces richesses

musicales, en un mot tous ces prestiges de l'art qui lui ont acquis en

Europe, et même par-delà les mers, une si haute renommée. À la vérité

ses plus grands admirateurs sont contraints d'avouer que les chanteurs

du siècle passé crioient pour le moins aussi fort que ceux de nos jours;

mais ils soutiennent que, comparés à ceux que nous avons le bonheur de

posséder aujourd'hui, les danseurs d'alors ne faisoient que marcher, que

les peintres n'étoient que des barbouilleurs, les musiciens que des

croque-notes, et qu'en définitive, cette belle institution étant au

nombre de celles qui attestent de la manière la plus triomphante les

progrès toujours croissants des lumières, de la civilisation et surtout

des moeurs, dans la première ville de France, le gouvernement ne sauroit

lui donner trop de preuves de sa munificence, et que les millions qu'il

dépense tous les ans pour en soutenir l'éclat et la prospérité sont de

l'argent admirablement employé[99].

[Note 99: Sur les diverses mutations qu'a éprouvées l'Opéra

depuis la révolution, _voyez_ la 1re partie de ce volume, p.

292. La salle que nous venons de décrire porte aujourd'hui le

nom de _Théâtre de la porte Saint-Martin_, et est occupée par

une troupe de comédiens qui y jouent des pantomimes et des

mélodrames.]

L'ÉGLISE DE SAINT-LAURENT.

On ignore par qui et dans quel temps cette église a été bâtie; on n'a

pas même la certitude qu'elle ait toujours été située dans l'endroit où

nous la voyons aujourd'hui; cependant on ne peut douter qu'elle ne soit

une des plus anciennes basiliques de Paris; cette antiquité est prouvée

par le témoignage de Grégoire de Tours, qui nous apprend qu'elle

existoit déjà au commencement du sixième siècle, et que c'étoit alors

une abbaye. En effet, cet auteur dit[100] que, _du temps de Clotaire,

Domnole, abbé du monastère de Saint-Laurent, fut le successeur immédiat

de saint Innocent, évêque du Mans, lequel mourut en 543_; et dans un

autre endroit[101], _que l'inondation de l'année 583 fut si

considérable, qu'il arriva de fréquents naufrages entre la ville et

l'église de Saint-Laurent_.

[Note 100: Liv. VI, chap. 9.]

[Note 101: _Ibid_, chap. 6.]

Nous ne devons pas dissimuler que quelques auteurs, dont le nom est

célèbre dans la critique littéraire, ont regardé comme suspect et ajouté

par un faussaire le chapitre où Grégoire de Tours a parlé de la

basilique de Saint-Laurent. Cette opinion, adoptée par le P. Lecointe,

le P. Papebroch[102], a été attaquée et réfutée par dom Thierri Ruinart,

dom Mabillon, M. Le Courvoisier et le P. Boudonnet, savants dont

l'autorité suffit au moins pour contre-balancer celle des précédents.

Mais quand on supposeroit, ce qui n'est pas facile à prouver, que le

chapitre 9 du sixième livre de Grégoire de Tours a été interpolé dans

les temps postérieurs, cela ne prouveroit pas que les faits rapportés

par l'auteur fussent contraires à la vérité: du moins trouvons-nous son

témoignage, relativement à l'existence de la basilique de Saint-Laurent,

confirmé par celui de l'auteur de la _Vie de saint Lubin_. Nous avons

déjà eu l'occasion de citer le passage[103] dans lequel, parlant d'un

violent incendie miraculeusement éteint par les prières de ce saint

évêque, cet auteur dit que «_le feu, venant du côté de Saint-Laurent_,

avoit déjà gagné les maisons qui étoient sur le pont: _A parte BASILICÆ

B. LAURENTII, noctu edax ignis exiliens_;» et tous les historiens

s'accordent à dire que cet incendie arriva en 547. Voilà donc encore une

preuve de l'existence d'une basilique de Saint-Laurent dans le sixième

siècle.

[Note 102: Lecointe, ann. 545, nº 49; Papeb., mai, t. III, p.

604, nº 6.]

[Note 103: _Voyez_ p. 697.]

Adrien de Valois[104] et dom Duplessis, sans contester l'authenticité

des passages de Grégoire de Tours, en ont inféré que l'église de

Saint-Laurent ne pouvoit être située au nord de la Cité. Ils se sont

fondés, pour soutenir cette opinion, sur la distance qui devoit se

trouver, à cette époque, entre la ville et Saint-Laurent. «Si l'église

de Saint-Laurent, disent-ils, eût été la même que celle qui subsiste

aujourd'hui, il est impossible qu'il n'y eût pas déjà entre la ville et

le faubourg plusieurs monuments remarquables, que l'historien eût

probablement cités de préférence.» De plus, cet endroit leur semble trop

éloigné de la rivière pour qu'il soit vraisemblable que tout le terrain

intermédiaire eût pu être inondé au point d'occasionner des

_naufrages_[105]; d'où ils tirent cette conclusion, qu'il est plus

probable que la basilique dont parle Grégoire de Tours étoit bâtie sur

la rive méridionale. D'après cette supposition, appuyée de conjectures

extrêmement hasardées, dom Duplessis ne craint pas d'avancer que cette

église de Saint-Laurent, étant abbatiale, ne pouvoit être autre que

l'église de Saint-Severin, qui existe encore aujourd'hui; et la raison

qu'il en donne, c'est que dans un diplôme de Henri Ier on la trouve

désignée avec trois autres, dont quelques-unes avoient le titre

d'abbaye.

[Note 104: Val., _De Basil. Reg., cap. 3_, p. 21.]

[Note 105: Ceci a rapport à un autre passage de Grégoire de

Tours. (_Voyez_ p. 697.)]

On objecte à ce système, 1º que le sol de Paris n'étoit pas alors, à

beaucoup près, aussi élevé qu'il l'est aujourd'hui; que cependant

depuis, et malgré cette élévation successive, la Seine, dans ses

débordements, a souvent inondé les marais au milieu desquels l'église de

Saint-Laurent est située; que dans ces temps reculés il n'y avoit ni

fossés qui pussent absorber une partie des eaux, ni quais pour rétrécir

le lit de la rivière, et par conséquent qu'il est extrêmement probable

que le terrain qui se trouve au-delà des portes Saint-Martin et

Saint-Denis pouvoit être facilement inondé; 2º que, lorsque Grégoire de

Tours parle de la basilique de Saint-Laurent, il ne dit pas que les eaux

se fussent étendues jusqu'au pied de ses murs, mais qu'il se contente de

l'indiquer comme un des endroits les plus remarquables du faubourg où

l'inondation avoit étendu ses ravages; et l'on peut ajouter que, si,

dès ce temps-là, il y avoit une muraille au nord de la ville, comme il

n'est guère possible d'en douter, cet historien ne pouvoit pas citer les

monuments renfermés dans son enceinte, parce qu'ils étoient en quelque

sorte à l'abri de l'inondation ou en état d'y résister plus long-temps

que de simples maisonnettes, telles qu'étoient alors celles des

faubourgs; 3º que le terme de _naufrage_, dont se sert Grégoire de

Tours, ne doit pas se prendre à la lettre, mais dans un sens plus

étendu, qui comprend le renversement des jardins, la chute des murs et

des maisons, en un mot tous les désastres qu'occasionne la crue subite

des eaux, désastres qui sans doute auroient été beaucoup plus

considérables, et peints d'une manière plus animée et plus frappante, si

le monastère de Saint-Laurent eût été situé sur le terrain qu'occupe

aujourd'hui Saint-Severin; 4º dans le diplôme que l'on cite, Henri Ier

donne à Imbert, évêque de Paris, les églises de Saint-Étienne, de

Saint-Julien, de Saint-Severin, solitaire, et de Saint-Bache, dont

quelques-unes avoient été abbayes: mais il est remarquable qu'il ne

spécifie pas que ce titre eût été donné à Saint-Severin; et nous ferons

voir, à l'article de cette église, qu'il n'est guère vraisemblable que,

sous le règne de Childebert et de Clotaire, elle fût l'église d'un

monastère.

Nous convenons cependant que les expressions de l'auteur de la Vie de

saint Lubin, que nous venons de citer, en prouvant l'existence de la

basilique de Saint-Laurent au sixième siècle, ne fixent pas positivement

l'endroit où elle étoit située. Suivant lui, le feu commençoit à brûler

les maisons du pont, _domos pendulas, quæ per pontem constructæ erant,

exurere coepit_. Adrien de Valois, et ceux qui ont adopté son système,

ont cru pouvoir appliquer ces termes au Petit-Pont, et y trouver une

preuve nouvelle que l'église de Saint-Laurent étoit placée au midi: mais

ne peut-on pas également les appliquer au Grand-Pont situé au nord?

Telle est l'opinion de dom Bouquet, du P. Dubois, de l'abbé Lebeuf,

etc., etc. Aux raisons que nous avons déjà de lui donner la préférence,

se joint l'autorité d'un diplôme de Childebert III, cité par dom

Mabillon[106]. Par ce titre authentique, dont la date est de 710, il

paroît que le marché ou foire de Saint-Denis avoit été transféré depuis

quelque temps à Paris, dans un lieu situé entre les églises de

Saint-Laurent et de Saint-Martin. _Clade intercedente, de ipso vico

sancti Dionysii ipse marcadus fuit emutatus, et ad Parisius civitate,

inter sancti Martini et sancti Laurentii baselicis, ipse marcadus fuit

factus_, etc. Cette charte n'avoit pas sans doute échappé aux savantes

recherches d'Adrien de Valois, puisque lui-même, pressé par l'évidence

de ces preuves, après avoir avancé que l'église de Saint-Laurent étoit

située au midi, convient que, dès l'an 650, il y avoit au nord une

basilique sous le même nom[107]. Nous croyons avoir démontré, par tout

ce que nous venons de dire, et par les autorités que nous avons

rapportées, que sous la première race de nos rois il n'a existé qu'une

seule église de Saint-Laurent. Cette dernière preuve, reconnue par ceux

mêmes qui soutiennent l'opinion contraire, ne permet donc pas de douter

un seul instant qu'elle ne fût située au nord de la Cité. Mais en

doit-on conclure qu'elle étoit placée précisément où nous la voyons

aujourd'hui? c'est sur quoi les avis sont partagés.

[Note 106: Mabill., _De Re diplom., lib, 6_, nº 28.]

[Note 107: _Deff. not. Gall._, p. 164.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 8 / 46 段