1. J.-C. chassant les marchands du temple.

2. La résurrection de Lazare.

3. J.-C. à table chez les Pharisiens.

4. Les apôtres jetant leurs filets[80].

Au-dessus du maître-autel, une Nativité, par _Vignon_.

Dans le choeur, le Centenier, par _Cazes_; l'Aveugle-né, par

_Lemoine_; l'entrée de J.-C. dans Jérusalem, par _J. B. Vanloo_;

le Paralytique sur le bord de la Piscine, par _Restout_ père.

Dans la salle du chapitre, une Annonciation, par _Cazes_; une

Adoration des mages, par _Oudry_; une Présentation au temple, par

_Carle Vanloo_; les Noces de Cana, par _Louis-Michel Vanloo_.

Dans le réfectoire, J.-C. dans le désert, par _Nicolas Poilly_;

la Vie de saint Benoît, représentée dans onze petits tableaux,

par _Louis Sylvestre_.

La bibliothèque étoit composée d'environ quarante mille volumes,

parmi lesquels il y avoit beaucoup de manuscrits. On y voyoit

aussi deux très-beaux globes de Coronelli.

[Note 80: Ces tableaux, qui sont au nombre des plus beaux de

Jouvenet, ont été transportés dans le musée du Roi.]

TOMBEAUX.

Dans l'église avoient été inhumés: Philippe de Morvilliers,

premier président au parlement, et Jeanne du Drac son épouse,

fondateurs en cette église d'une chapelle de saint Nicolas[81].

Pierre de Morvilliers, chancelier de France, leur fils, mort en

1476.

Dans la chapelle dite de Saint-Michel, située au midi de l'église

Saint-Martin, à la distance de vingt pas, étoient les sépultures

de tous ceux qui composoient la famille des _Arrodes_, anciens

bourgeois de Paris du treizième siècle. Ces tombes étoient au

nombre de trente-deux, à commencer par celle de Nicolas Arrode,

fondateur de cette chapelle[82], et mort en 1252. Les plus

nouvelles ne passoient pas le quatorzième siècle, et leurs

épitaphes, conservées par dom Marrier, sont remarquables pour

l'orthographe.

[Note 81: Sur une table de marbre attachée à l'un des piliers

de cette chapelle, on lisoit une fondation faite par eux, en

1426, en faveur de l'église de Saint-Martin-des-Champs, à la

charge que les religieux, _par leur maire et un religieux,

doivent donner chacun an, la veille de Saint-Martin d'hiver,

au premier président du parlement, deux bonnets à oreilles,

l'un double et l'autre sengle[81-A], en disant certaines

paroles; et au premier huissier du parlement de Paris ungs

gands et une escriptoire, en disant certaines paroles; et

doivent être lesdits bonnets du prix de vingt sols parisis, et

lesdits gands et escriptoire de douze sols parisis_, etc.

Voici les compliments que le maire et un religieux faisoient

au premier président et au premier huissier du parlement, en

leur présentant les présents ordonnés par la fondation.

AU PREMIER PRÉSIDENT.

_Monseigneur,_

_Messire Philippe de Morvilliers, en son vivant premier

président en parlement, fonda, en l'église et monastère de

monsieur Saint-Martin-des-Champs à Paris, une messe

perpétuelle, et certain autre service divin, et ordonna, pour

la mémoire et conservation de ladite fondation, être donné et

présenté, chacun an à ce jour, à monseigneur le premier

président du parlement, qui pour le temps seroit, par le maire

desdits religieux, et un d'iceux, ce don et présent, lequel il

vous plaise prendre en gré._

Le discours au premier huissier étoit le même, à l'exception

de la qualité.]

[Note 81-A: Sengle veut dire simple, sans ornements ni

fourrures.]

[Note 82: _Voyez_ p. 689.]

L'église Saint-Martin possédoit un petit ossement de son patron, et

plusieurs autres reliques qui, quoique peu authentiques, jouissoient à

Paris d'une grande réputation[83].

[Note 83: LEBEUF, t. I, p. 307. L'église de

Saint-Martin-des-Champs sert aujourd'hui de dépôt au

Conservatoire des arts et métiers. (_Voyez_ pl. 96.)]

LES FILLES DE LA MAGDELEINE.

Voici encore une de ces institutions créées par cet amour de l'ordre et

cet esprit de charité que la religion répandoit autrefois à Paris dans

toutes les classes de la société. Ce n'étoit pas seulement dans les plus

illustres maisons, parmi ceux à qui leur rang et leurs richesses

rendoient ces vertus plus faciles, que l'on rencontroit de ces

bienfaiteurs de l'humanité souffrante; il n'étoit pas rare de trouver

dans les classes les plus obscures des hommes à qui la piété inspiroit

de ces généreux desseins que sans elle ils n'eussent jamais eu la force

de concevoir et d'exécuter. En 1618, deux filles, engagées dans le

libertinage et tombées dans l'abandon et la misère qui en sont les

suites ordinaires, trouvèrent le moyen de faire connoître leur situation

au sieur _Robert Montri_, marchand de vin, que sa bienfaisance et la

sainteté de ses moeurs rendoient respectable à tout son quartier. En

implorant ses secours, elles lui témoignèrent un tel repentir de leurs

égarements, un désir si vif de sortir de leur malheureux état et de se

convertir, que cet homme charitable, touché de leur affliction, les

retira chez lui, et forma dès-lors le projet de procurer une retraite à

celles qui voudroient suivre leur exemple. Après s'être assuré par une

courte épreuve de la sincérité de leurs résolutions, il engagea la dame

Chaillou qui demeuroit près de la porte Saint-Honoré, à se charger de

ces deux infortunées; mais cette dame ayant rompu peu de temps après

l'engagement qu'elle avoit pris avec lui, Montri fit rentrer ces filles

dans sa propre demeure, située près de la Croix-Rouge, et en prit une

autre à loyer où il alla s'établir avec sa famille. À peine cet asile

eut-il été ouvert que quelques autres filles vinrent se joindre aux

premières. Les Bénédictines de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, dans la

censive desquelles se trouvoit la maison qu'elles occupoient, leur

accordèrent la permission d'avoir une chapelle qui fut bénite, et dans

laquelle on dit la première messe le 25 août de la même année 1618.

L'accroissement rapide de cet établissement démontra bientôt combien il

étoit utile: il s'agissoit d'en assurer la stabilité en lui procurant

des ressources suffisantes, ce qui étoit au-dessus des moyens du pieux

fondateur; mais il ne tarda pas à trouver des coopérateurs d'une si

bonne oeuvre. M. Dupont, curé de Saint-Nicolas-des-Champs, le P.

Athanase Molé, capucin, et M. Dufresne, officier aux gardes, entrèrent

d'abord dans ses vues et apportèrent les premiers secours; ils furent

bientôt heureusement secondés par une main plus puissante.

Marguerite-Claude de Gondi, veuve de Florimond d'Halluyn, marquis de

Maignelay, se déclara fondatrice du nouvel établissement. Déjà celles

qui le composoient, sentant les dangers auxquels les exposoit la liberté

qu'elles avoient de sortir et de revoir le monde qu'elles vouloient

entièrement quitter, avoient demandé la clôture et l'avoient obtenue:

elles abandonnèrent alors la demeure de Montri, et ce fut madame de

Maignelay qui acheta, de ses propres deniers, la maison située rue des

Fontaines, que ces religieuses ont occupée jusqu'au moment de la

révolution. Elle les en rendit propriétaires en les y installant le 29

octobre 1620, et joignit à ce premier bienfait un legs de 101,600

livres, somme très-considérable pour ce temps-là, quoique insuffisante

encore pour tous les besoins d'une communauté.

Louis XIII, informé qu'un établissement dont on retiroit des avantages

si considérables n'avoit pas encore tous les moyens nécessaires pour se

soutenir, voulut aussi être au nombre de ses bienfaiteurs, et lui

assigna une somme de 3000 livres, à prendre chaque année sur la recette

générale de Paris. Le brevet de ce prince, daté du mois de mai 1625, fut

enregistré au bureau des finances le 11 février 1626.

Comme une institution de cette nature ne peut se maintenir que par la

sagesse et la prudence de son administration, on jugea qu'il n'étoit pas

convenable de la confier à des personnes sans expérience, et dont la

ferveur et le repentir ne pouvoient remplacer les talents nécessaires à

un ministère aussi difficile et aussi délicat. Il fut donc décidé qu'on

chercheroit hors de la maison les personnes à qui seroit remis le soin

de la gouverner. Les religieuses de la Visitation de Sainte-Marie

acceptèrent cette direction qu'on vint leur offrir; M. de Gondi approuva

ce choix le 13 juillet 1629; et le 20 du même mois quatre religieuses de

cet ordre furent mises à la tête de la nouvelle communauté.

Le nouvel institut fut approuvé par une bulle d'Urbain VIII, du 15

décembre 1631, et confirmé par des lettres-patentes du 16 novembre

1634, enregistrées au parlement le 30 août 1640, à la chambre des

comptes le 24 mars 1662, et au bureau des finances le 29 mars 1678. Pour

que rien ne pût en altérer la solidité, les religieuses de la Visitation

firent dresser en 1637 des constitutions que M. de Gondi approuva le 7

juillet 1640.

Elles gardèrent pendant plus de quarante ans le pénible emploi dont

elles s'étoient volontairement chargées; et ce n'est qu'en 1671 qu'elles

témoignèrent le désir d'être remplacées dans l'administration de cette

maison. On leur substitua des Bénédictines de l'abbaye de Bival en

Normandie, qui cinq ans après (le 31 mars 1677) firent place à des

Ursulines de la maison de Sainte-Avoie. Celles-ci montrèrent plus de

patience et de courage, et ne se retirèrent qu'après trente ans

d'administration, le 18 juillet 1707. Les Ursulines de Saint-Denis, qui

vinrent après elles, n'y restèrent que trois ans; à celles-ci

succédèrent les Hospitalières de la Miséricorde de Jésus, qui, après un

séjour de dix ans dans cette maison, la quittèrent à leur tour le 2 mai

1720.

Enfin ce gouvernement si difficile fut confié aux religieuses de

Saint-Michel, qui s'y sont maintenues jusqu'à l'époque de la révolution,

d'autant plus admirables dans leur zèle et dans leur dévouement, que

toutes celles auxquelles elles succédoient avoient éprouvé que les

vertus ordinaires de la vie religieuse ne suffisoient pas pour diriger

un établissement de l'espèce de celui-ci, et n'avoient pu triompher

d'aussi pénibles épreuves.

Cette communauté étoit distribuée en trois classes.

La première, sous le titre de la Magdeleine, étoit composée de celles

dont la ferveur et la piété, après plusieurs épreuves, avoient été

reconnues assez solides pour qu'elles pussent être admises à faire des

voeux. Celles-ci portoient l'habit de l'ordre de Saint-Augustin.

La seconde, sous le nom de congrégation de Sainte-Marthe, comprenoit

celles qui, revenues de leurs égarements, ne montroient pas encore une

vocation assez décidée pour qu'on pût les admettre dans la première, ou

qui ne pouvoient y entrer à cause des engagements qu'elles avoient

contractés dans le monde. Cette classe portoit un habit gris.

Enfin la troisième comprenoit un certain nombre de personnes qui avoient

été placées dans la maison contre leur gré pour y faire une pénitence

forcée. Cette dernière classe étoit distinguée par un habit noir.

L'église de ce couvent étoit sous l'invocation de la Sainte-Vierge: elle

fut bâtie en 1680 et dédiée le 2 septembre 1685[84].

[Note 84: En 1647 on avoit construit dans ce couvent une

chapelle semblable à celle de Notre-Dame-de-Lorette, et sous

le même titre. Elle fut bâtie par les ordres de M. de Fieubet,

trésorier de l'épargne, et de dame Claude Ardier sa veuve,

pour satisfaire à la dernière volonté de demoiselle Marguerite

de Fieubet leur fille, morte à l'âge de seize ans, le 11

novembre 1646. Elle avoit visité deux fois la chapelle de

Notre-Dame-de-Lorette, et témoigné un désir très-ardent d'en

faire bâtir une semblable. La reine Anne d'Autriche assista à

la première messe qui fut chantée dans cette chapelle le 22

mars 1648.]

Comme le couvent de la Magdeleine étoit dans la censive du prieuré de

Saint-Martin-des-Champs, il lui payoit tous les ans, le jour de

Saint-Jean-Baptiste, un cens annuel, et de plus cent sous à chaque

mutation de prieur de Saint-Martin-des-Champs, que ces religieuses

avoient choisi pour _leur homme vivant et mourant_[85]; cette dernière

redevance étoit établie pour le droit d'indemnité de l'acquisition

qu'elles avoient faite de trois maisons, par contrat du 3 septembre

1633.

[Note 85: _Voyez_ t. Ier, p. 1052, 2e partie.]

L'église et la maison n'avoient rien dans leur intérieur qui fût digne

d'être remarqué[86].

[Note 86: Cette communauté, vulgairement connue sous le nom de

_Magdelonnettes_, est aujourd'hui une maison de réclusion.]

LA PORTE SAINT-MARTIN.

La porte Saint-Martin, construite peu de temps après celle de

Saint-Denis, est comme elle un monument de l'amour et de la

reconnoissance de la ville de Paris envers Louis XIV. Elle fut élevée

sur les dessins de Pierre Bullet, disciple de François Blondel; mais,

quoiqu'elle ne soit pas dépourvue de mérite, elle est loin d'égaler le

caractère noble et élégant de l'autre édifice.

La masse générale de cette porte offre, de même que la première, un

carré parfait. Sa hauteur est de cinquante-quatre pieds sur une largeur

égale, y compris l'attique qui règne au-dessus de l'entablement, lequel

a onze pieds de hauteur; son épaisseur est de quinze pieds: elle est

percée de trois arcades en plein cintre, une grande et deux petites.

Celle du milieu a quinze pieds de largeur sur trente de hauteur; les

deux autres huit sur seize; quatre piédroits larges de cinq pieds et

demi soutiennent ces portes latérales. Les deux faces et les retours

sont ornés de bossages vermiculés, excepté les deux côtés du grand arc

qui sont occupés par des bas-reliefs. Le tout est couronné d'un riche

entablement dont la saillie est soutenue par des consoles pratiquées

dans la frise; au-dessus règne un attique dans toute la largeur du

monument.

Les deux bas-reliefs qui ornent la façade du côté de la ville

représentent la prise de Besançon et la triple alliance. Ceux qui sont

en regard du faubourg offrent la prise de Limbourg, et la défaite des

Allemands exprimée par la figure allégorique du dieu Mars repoussant un

aigle. Ces sculptures ont été exécutées par quatre artistes, Desjardins,

Marsy, Le Hongre et Le Gros.

Aux extrémités de l'attique qui couronne toute cette construction sont

placés deux pilastres angulaires saillants, entre lesquels est une

grande table enrichie dans sa bordure de moulures et taillée

d'ornements. Cette table répétée des deux côtés de la façade contient

des inscriptions qui, comme celles de la porte Saint-Denis, sont de la

composition de François Blondel[87].

[Note 87: Dans la table du côté de la ville on lit:

_Ludovico Magno, Vesontione Sequanisque bis captis, et fractis

Germanorum, Hispanorum et Batavorum exercitibus, Præf. et

ædil. poni_ C. C. _anno_ R. S. H. M. DC. LXXIV.

Du côté du faubourg:

_Ludovico Magno, quòd Limburgo capto impotentes hostium minas

ubiquè repressit, Præf. et ædil. poni_ C. C. _anno_ R. S. H.

M. DC. LXXIV.]

L'usage de vermiculer les pierres étoit très-pratiqué avant Louis XIV,

et de son temps quelques architectes avoient encore conservé ce genre

d'ornement. L'espèce de richesse qu'il répand sur un édifice nous a

toujours semblé de mauvais goût, et présenter, dans son effet, quelque

chose de rustique qui convenoit peu surtout à la décoration d'une porte

triomphale élevée dans la capitale. Il donne au monument dont nous

parlons une sorte de pesanteur qui n'est pas le caractère qu'il doit

avoir; et par un contraste qui forme une inconvenance de plus, le grand

entablement à consoles qui couronne l'arc et le sépare de l'attique,

quoique exécuté avec une grande pureté, est composé de trop petites

parties, et chargé de trop d'ornements relativement à la simplicité du

reste de l'édifice. Tels sont, selon nous, les défauts de cette

construction, qui, sous le rapport de l'harmonie qui règne dans les

proportions générales, mérite des éloges.

L'OPÉRA.

Le théâtre dont nous allons parler a subi depuis sa naissance de grandes

révolutions. Personne n'ignore qu'il se compose d'une réunion complète

de tous les prestiges des beaux-arts. C'est un tableau magique dans

lequel la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture,

étalent à l'envi, et souvent déploient dans le même instant toutes leurs

richesses, où l'on cherche à s'emparer de tous les sens du spectateur.

On essaie aussi d'y toucher le coeur, et d'y intéresser l'esprit; mais

c'est une entreprise plus difficile que celle de captiver l'oreille et

de séduire les yeux; et peut-être faut-il chercher dans cette

surabondance même de jouissances, dans ces prestiges si divers, si

multipliés, si éblouissants, la cause du peu d'effet que ce spectacle a

produit de tout temps sur les esprits délicats, qui, comme le dit La

Bruyère, n'y trouvent assez ordinairement que de la fatigue et de

l'ennui, malgré la dépense _toute royale_ que l'on prend plaisir à y

prodiguer.

Nous empruntâmes ces faux brillants à l'Italie: c'est là qu'il faut

chercher le berceau de l'opéra[88], dont on fit d'abord en France

d'informes essais, pour le porter ensuite à un degré de perfection que

les inventeurs n'avoient pas même soupçonné. Des deux parties

principales qui le composent, le poëme lyrique et les ballets d'action,

celle-ci fut la première qui s'introduisit parmi nous. Dès le

commencement du seizième siècle, on faisoit entrer dans la composition

des fêtes de la cour des danses figurées que l'on entremêloit de récits

et de dialogues; mais il n'y avoit dans cet assemblage bizarre ni règles

ni invention. Le premier ballet où l'on remarqua quelques traces de bon

goût fut celui que l'on dansa en 1581 aux noces du duc de Joyeuse et de

mademoiselle de Vaudemont, soeur de la reine. Il avoit été composé par

un Italien nommé _Balthasarini_, devenu valet-de-chambre de Catherine de

Médicis, sous le nom de _Balthasar de Beaujoyeux_.

[Note 88: Il fut, dit-on, inventé par un poète italien nommé

_Ottavio Rinuccini_, natif de Florence, et qui vivoit dans le

seizième siècle. S'étant associé avec un musicien nommé

_Giacomo Corsi_, ils composèrent ensemble et firent

représenter, devant le grand-duc de Toscane, le premier opéra

qui ait été donné en Italie. Cette pièce étoit intitulée _les

Amours d'Apollon et de Circé_. Ce Rinuccini vint ensuite en

France à la suite de la reine Marie de Médicis.]

Quelque temps avant les fêtes de ce mariage, _Jean Antoine Baïf_, qui

étoit à la fois poète et musicien, et qui, à cette époque, passoit pour

exceller également dans ces deux arts, avoit déjà essayé d'introduire en

France les spectacles qu'il avoit vus dans son enfance à Venise, où il

étoit né pendant que son père y étoit ambassadeur. Mais, dans cette

alliance qu'il voulut faire de la poésie avec la musique, il se trompa

sur le génie de la langue françoise, qui, jusqu'à Malherbe, semble avoir

été méconnu de tous nos poètes, et offrit dans ses productions lyriques

des vers composés d'ïambes, de dactyles et de spondées, où il prétendit

imiter l'harmonie et les formes de la poésie grecque et latine.

Toutefois son entreprise eut du succès: le roi Charles IX, qui aimoit la

musique, assistoit une fois par semaine aux représentations que Baïf

donnoit dans sa propre maison, faubourg Saint-Marcel, et l'avoit

autorisé à donner à son spectacle le nom d'_Académie de musique_, par

des lettres-patentes où il s'en étoit déclaré le protecteur et le

_premier auditeur_. Henri III lui continua la même protection; et sous

son règne il ne se fit à la cour ni ballets ni mascarades qui ne fussent

inventés et dirigés par Baïf, et par son associé Jacques Mauduit,

greffier des requêtes, et comme lui poète et musicien.

Après la mort de Baïf, arrivée en 1589, l'académie de musique fut

transférée chez Mauduit; mais elle ne s'y soutint que foiblement, et

finit par s'éteindre entièrement au milieu des agitations des guerres

civiles, qui arrêtèrent tout à coup en France les progrès de tous les

beaux-arts.

Depuis cette époque jusqu'au milieu du siècle suivant, on ne voit plus

aucune trace de ce spectacle, dont on avoit même presque perdu le

souvenir, lorsqu'en 1645 et 1647 le cardinal Mazarin fit venir d'Italie,

pour l'amusement du jeune roi, des acteurs qui jouèrent au Petit-Bourbon

deux opéras italiens[89]. Cette nouveauté fit un plaisir extrême à

toute la cour. On admira la beauté de la musique et des voix, le jeu

surprenant des machines, la magnificence des habits et des décorations;

et dès ce moment les poètes françois conçurent l'idée d'imiter ces

représentations italiennes.

[Note 89: Le premier avoit pour titre: _la Festa theatrale de

la Finta Pazza_; le second, _Orfeo e Euridice_.]

L'Andromède de Corneille, donnée en 1650, fut le premier essai que l'on

fit en ce genre. C'étoit une espèce de tragédie à machines, où les

personnages chantoient et déclamoient tour à tour. Elle fut aussi jouée

sur le théâtre du Petit-Bourbon par la troupe royale; et l'on n'épargna

aucune dépense pour que la pompe de cette représentation égalât celle

des opéras italiens. Toutefois ce n'étoit point encore tout-à-fait le

même spectacle: personne n'osoit hasarder l'union complète de la musique

avec des paroles françoises, parce qu'on étoit déjà imbu de ce préjugé

que beaucoup de personnes ont conservé jusqu'à présent, que notre langue

n'est point propre à être chantée; du reste on manquoit de musiciens et

de belles voix. La cour offroit seule, de temps en temps, quelque image

des opéras dans les ballets ingénieux que composoit le poète Benserade,

divertissements qu'il entremêloit de déclamations et de symphonies, et

dans lesquels les princes, les plus grands seigneurs de la cour, et le

roi lui-même, ne dédaignoient pas de figurer.

Enfin, en 1659, l'abbé Perrin, successeur de Voiture dans la charge

d'introducteur des ambassadeurs auprès de Gaston, duc d'Orléans,

entreprit de vaincre ces petites délicatesses qui sembloient mettre un

obstacle insurmontable à l'établissement de l'opéra françois. Quoiqu'il

fût absolument dépourvu de tout talent pour la poésie et pour le

théâtre, il eut la hardiesse de composer une pastorale en cinq actes

qu'il fit mettre en musique par Cambert, organiste de Saint-Honoré, et

l'un des plus grands musiciens qu'il y eût alors. Quoique l'invention de

cet ouvrage fût misérable et que les vers en fussent très-mauvais, il

obtint cependant un très-grand succès à Issy, où il fut d'abord

représenté dans une maison particulière, et ensuite à Vincennes, où on

le joua devant le roi. «Ce fut, dit Saint-Évremont, comme un essai

d'opéra qui eut l'agrément de la nouveauté; mais ce qu'il y eut de

meilleur encore, c'est qu'on y entendoit des concerts de flûtes, ce que

l'on n'avoit point entendu sur aucun théâtre, depuis les Grecs et les

Romains.»

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 7 / 46 段