du dernier siècle, les religieux de Saint-Martin-des-Champs
firent construire dans cette cour plusieurs maisons qu'ils
louoient à des marchands. On y voyoit encore avant la
suppression du monastère une chapelle sous l'invocation de
saint Michel. (Nous avons déjà dit que c'étoit l'usage d'en
bâtir une dans les cimetières sous son invocation[61-A].) Elle
avoit été érigée par Nicolas Arrode[61-B]. Les marchands
rubaniers établirent ensuite leur confrérie dans cette
chapelle, qui, sépulcrale dans son origine, devint ensuite
baptismale, et servoit à ce dernier usage pour les enfants de
la paroisse Saint-Laurent qui naissoient sur la partie du
territoire de cette église renfermée dans la ville par
l'enceinte de Philippe-Auguste.]
[Note 61-A: _Voyez_ p. 443, 1re partie de ce vol.]
[Note 61-B: Dom Marrier nous a conservé l'épitaphe de ce
fondateur. Elle est ainsi conçue:
Ci gît Nicolas Arrode (fuiz feu Heudon Arrode), qui édifia
cette chapelle, qui trépassa en l'aage de LIX ans, en l'an
MCCLII, lendemain de la Saint-Lorens: priez pour lui que Dex
ayt merci de l'ame.]
Le nombre des paroissiens s'étant considérablement augmenté, on fut
obligé, en 1420, d'agrandir cette chapelle. Le grand portail et le bas
de la tour semblent être de ce temps-là. Les constructions qui
s'élevèrent alors successivement ne comprirent que sept arcades à partir
de la grande porte, car à la huitième on reconnoît un genre
d'architecture tout différent et plus nouveau. On travailloit encore à
l'achèvement des chapelles de cette partie occidentale en 1480. Cette
église fut depuis élargie: le lieu où avoient été les chapelles devint
la seconde aile, et les chapelles furent rebâties à côté, ce qui est
prouvé par plusieurs actes cités par l'abbé Lebeuf[62].
[Note 62: T. I, p. 327.]
Enfin, vers l'an 1575, les religieux de Saint-Martin cédèrent une
portion de terrain de vingt toises carrées du côté de l'orient, à
l'endroit où étoit l'entrée de leur prieuré[63], et sur cet emplacement
on construisit la suite de la nef, le passage d'une porte à une autre,
le choeur et le sanctuaire avec leurs collatéraux et les chapelles du
chevet. C'est à cette époque que fut construit le portail méridional de
cette église. Il est composé d'une ordonnance de pilastres corinthiens
avec entablement et fronton; et les sculptures en sont traitées avec
beaucoup de délicatesse. On y voyoit, avec la statue de saint Nicolas,
celle de saint Jean l'Évangéliste, parce que effectivement cette église
avoit été dédiée sous l'invocation de ces deux saints. Du reste,
l'intérieur de ce monument est d'un gothique très-peu remarquable.
[Note 63: De ce côté étoient aussi les prisons qui en
dépendoient. Il fallut alors changer toutes ces dispositions;
et la fabrique de Saint-Nicolas ayant transigé avec les
religieux, leur céda en échange une cour qui donnoit sur la
rue Saint-Martin.]
Une inscription posée sur la porte des charniers indiquoit qu'en 1688
il avoit été fait plusieurs embellissements à Saint-Nicolas-des-Champs,
et principalement que la tour en avoit été exhaussée.
Cette église est toujours restée dans la dépendance des moines de
Saint-Martin, qui en étoient les curés primitifs. Ils nommoient à la
cure en cette qualité, dans laquelle ils furent maintenus par arrêt du
grand conseil du 29 novembre 1720, malgré tous les efforts du curé et
des marguilliers pour les dépouiller de cette prééminence.
CURIOSITÉS DE SAINT-NICOLAS-DES-CHAMPS.
TABLEAUX ET SCULPTURES.
Sur le maître-autel, une Assomption peinte par _Vouet_, et deux
anges sculptés par _Sarrazin_.
Deux médaillons sur les portes des deux côtés de l'autel,
représentant saint Nicolas et saint Jean, par _Robin_.
Dans la chapelle de la Communion, saint Charles Borromée donnant
la communion aux pestiférés, par _Godefroy_. Cette chapelle avoit
été décorée, quelques années avant la révolution, par _Boullan_,
architecte.
SÉPULTURES.
Plusieurs personnes distinguées par leur savoir et leurs talents
avoient été inhumées dans cette église, entre autres:
Guillaume Budé, savant illustre, mort en 1540;
Théophile Viau, poète françois, mort en 1626;
Pierre Gassendi, astronome, mort en 1655;
Henri et Adrien de Valois, savants antiquaires, morts en 1676 et
1692;
François Milet, connu sous le nom de _Francisque_, fameux peintre
de paysage, mort en 1680;
Magdeleine de Scudéri, célèbre dans le dix-septième siècle par
ses productions littéraires, morte en 1701, etc.
Les chapelles de Brief, d'Ormesson et de Montmort contenoient des
monuments consacrés à la mémoire de divers membres de ces
familles.
Il y avoit dans cette église une confrérie sous le nom de _Notre-Dame de
Miséricorde_, dont les membres faisoient voeu d'exercer continuellement
des actes de charité envers les pauvres malades de la paroisse.
La dévotion à saint Nicolas y avoit introduit autrefois un usage assez
bizarre: les registres du parlement nous apprennent que, sous le règne
de François Ier, les enfants de choeur de Notre-Dame célébroient la fête
de ce saint en se donnant en spectacle au milieu des rues qui
conduisoient à son église, et qu'ils s'y rendoient ainsi, faisant mille
postures ridicules et débitant des _facéties par le chemin_. Sauval
marque que des excès commis en 1525 par des gens mal intentionnés qui se
mêlèrent parmi eux attirèrent les plaintes de la cour; que sur ses
réclamations le chapitre jugea à propos d'y mettre ordre, et qu'on s'en
tint par la suite à un salut que ces enfants alloient chanter à cette
église, accompagnés des chantres et des chapelains[64].
[Note 64: Saint-Nicolas-des-Champs est maintenant une des
paroisses de Paris.]
CIRCONSCRIPTION.
Pour faire le tour de la partie principale de cette circonscription, il
falloit, partant de l'église par le côté gauche de la rue Saint-Martin,
aller jusqu'à la rue Grenier-Saint-Lazare. La paroisse avoit les deux
côtés de cette rue, puis les deux côtés de la rue Michel-le-Comte et de
la rue Sainte-Avoie jusqu'à l'hôtel de Beauvilliers inclusivement. Elle
avoit également les deux côtés de la rue de Braque, le côté gauche de la
rue du Chaume et de celles du Grand-Chantier et d'Anjou; les rues de
Poitou, de Limoges, de Boucherat en entier, et le côté gauche de la rue
des Filles-du-Calvaire. Au bout de cette dernière rue on tournoit à
gauche pour prendre le boulevart jusqu'à la porte Saint-Martin, et l'on
suivoit le côté gauche de la rue qui porte le même nom jusqu'à l'église,
point de départ.
Ses écarts étoient nombreux. Elle possédoit trois groupes de maisons
séparées du corps de la paroisse par le territoire de Saint-Merri, et
quelques autres petites portions dans d'autres rues. Ces diverses
portions étoient disséminées dans les rues Beaubourg, des Ménétriers,
des Étuves, de la Corroyerie, Maubué, aux Ouës, Quincampoix et
Saint-Denis.
LE PRIEURÉ ROYAL DE SAINT-MARTIN-DES-CHAMPS.
On ne peut révoquer en doute ni l'antiquité ni la célébrité du culte de
saint Martin. Les historiens contemporains attestent que, peu de temps
après sa mort, son tombeau devint le pélerinage le plus fréquenté du
royaume. Nos rois de la première race voyoient en lui le saint tutélaire
de la France, et le protecteur de leur couronne. Ils faisoient porter sa
_chape_ au milieu des batailles, la regardant comme un bouclier qui les
mettoit à couvert des traits de l'ennemi, et c'étoit sur cette relique
que se prononçoient les sermens solennels alors en usage. On vit dans
presque toutes les villes, s'élever des églises sous son invocation; d'où
l'on peut conclure que Paris ne fut pas la dernière à honorer un si
grand saint, et qu'au sixième siècle, ou du moins au commencement du
septième, il y avoit dans cette capitale une église ou une chapelle
bâtie sous son nom. Mais les historiens sont loin d'être d'accord entre
eux à ce sujet. Ils parlent d'un monastère ou abbaye de Saint-Martin,
sans nous apprendre quand ni par qui cette basilique fut fondée. On
ignore même le lieu où elle étoit située. Les uns la placent au midi,
les autres au nord; ceux-ci croient qu'elle s'élevoit près de la porte
septentrionale, ceux-là à l'endroit même où sont encore aujourd'hui les
restes du prieuré de Saint-Martin-des-Champs; et ces opinions opposées,
que soutiennent des savans distingués par leur profonde érudition, sont
appuyées de témoignages qui leur donnent également un air de vérité.
Sans prétendre rien décider, nous allons exposer ce qui nous a paru être
le plus vrai, ou du moins le plus vraisemblable, après avoir examiné les
longues discussions des auteurs qui ont traité ce point obscur des
antiquités de Paris.
Les deux principales opinions qui ont partagé les historiens du prieuré
de Saint-Martin-des-Champs sont fondées sur deux passages de Grégoire de
Tours, dans lesquels il fait mention du lieu où, de son temps, saint
Martin étoit honoré. Dans l'un il dit, _que Domnole, abbé de
Saint-Laurent, ayant appris que le roi Clotaire vouloit le mettre sur
le siége épiscopal d'Avignon, vint à la basilique de Saint-Martin, où ce
prince faisoit sa prière_[65]. Dans l'autre, parlant de l'incendie qui
consuma une partie de la ville de Paris en 586, il ajoute, _que le feu
s'étendit jusqu'à un oratoire qu'on avoit bâti près de la porte en
l'honneur de saint Martin, lequel avoit autrefois guéri un lépreux en
cet endroit_[66].
[Note 65: _Lib. VI, cap. 9._]
[Note 66: _Lib. VIII, cap. 33._]
Ceux qui placent le monastère de Saint-Martin au nord de la ville,
croient le reconnoître dans la _basilique_ dont parle Grégoire de Tours.
Dans cette hypothèse, elle étoit voisine de celle de Saint-Laurent, dont
Domnole étoit abbé, et cette proximité leur semble une probabilité de
plus, puisqu'il est dit que ce saint moine vint y trouver Clotaire.
Cependant une telle explication de ce texte a été justement contestée.
En effet, cet historien ne dit point que Clotaire fût alors à Paris.
Cette ville n'étoit point dans son partage en 559, époque où se passa
cet événement; il ne régna seul sur les François qu'en 560. Il paroît
plus vraisemblable de croire qu'il parle en cet endroit de la basilique
de Saint-Martin de Tours, où étoit le tombeau du saint évêque, et où
l'on accouroit alors en pélerinage de toutes les parties de la France.
De plus, quand ce prélat, dans le cours de son histoire, dit simplement
_la basilique de Saint-Martin_, sans désigner un pays particulier, il
veut toujours indiquer celle qui étoit près de sa ville épiscopale.
Cette conjecture acquiert presque le caractère d'une preuve, 1º par un
passage de la vie de saint Lubin[67], où il est dit qu'un incendie
considérable, arrivé en 547, et miraculeusement arrêté par les prières
de ce saint, _commença du côté de Saint-Laurent_; 2º par un autre
passage de Grégoire de Tours[68], dans lequel, parlant de l'inondation
de 583, il ajoute _que cet événement causa plusieurs naufrages entre la
ville et l'église Saint-Laurent_. S'il y eût eu un _monastère_, une
_abbaye_ ou une _basilique_ de Saint-Martin au lieu même où elle fut
depuis élevée, il est probable que cet historien et l'auteur de la vie
de saint Lubin en auroient fait mention par préférence à une église qui
n'étoit pas aussi remarquable, et dont la situation étoit plus éloignée;
d'où l'on peut conclure presque avec certitude qu'à l'époque dont parle
Grégoire dans son premier passage, il n'existoit point encore de
basilique de Saint-Martin au nord de la ville.
[Note 67: _Vit. S. Leob. coll. hist. franc._, t. III, p. 431.]
[Note 68: _Lib. VI, cap. 25._]
D'autres historiens, s'appuyant du second passage du même auteur,
relatif à l'incendie de 586, et dont nous avons rapporté la substance,
ont métamorphosé l'oratoire dont il parle en _une basilique_, et l'ont
placé au milieu de la ville: il y a deux erreurs manifestes dans cette
assertion. En effet, 1º, cet oratoire, suivant l'historien même, n'étoit
qu'une très-petite chapelle couverte de branchage, bâtie depuis peu par
un simple particulier, qui vivoit encore à l'époque où il écrivoit, et
qui s'y réfugia pour se garantir de l'incendie. 2º. Cet oratoire étoit
au nord, car Grégoire de Tours dit expressément que le feu commença par
la première maison près de la porte méridionale, et que par la force du
vent il s'étendit jusqu'à l'autre porte, où il y avoit un oratoire bâti
en l'honneur de saint Martin, parce qu'il avoit guéri un lépreux dans ce
lieu même en l'embrassant[69]. Or cette autre porte ne pouvoit être que
la porte septentrionale. D'ailleurs les mots _urbs_ et _civitas_,
employés par cet auteur, ne peuvent et ne doivent s'entendre que de la
_ville_, de la _cité_, et non des faubourgs ouverts du côté du midi.
[Note 69: Voici le texte du passage de Grégoire de Tours:
_Domus prima secus portam quæ ad medium diem pandit
egressum....... incendio concrematur....... Igitur cùm
PER TOTAM CIVITATEM, huc atque illuc, flante vento,
flamma ferretur, totisque viribus regnaret incendium,
adpropinquare ad ALIAM PORTAM cepit, in quâ beati Martini
oratorium habebatur; quod hoc aliquando factum fuerat, eò
quòd ibi lepram maculosi hominis osculo depulisset._]
Il est probable que cette chapelle de Saint-Martin ne subsista pas
long-temps[70], et il y a des preuves que, dès le dix-huitième siècle, il y
avoit une autre église érigée au nord sous l'invocation du saint évêque de
Tours: car il existe une charte de Childebert III, sous la date de 710[71],
qui porte formellement que «la foire de Saint-Denis avoit été transférée
depuis quelque temps entre les églises de Saint-Laurent et de
Saint-Martin;» mais comme rien n'indique le lieu où elle étoit précisément
située, chaque auteur a formé encore sur ce sujet des conjectures plus ou
moins probables. L'abbé Lebeuf place cette église vers l'endroit où se
trouve aujourd'hui Saint-Jacques-de-la-Boucherie[72], et il fonde son
opinion sur ce que, dans un acte du dixième siècle, le terrain de
Saint-Martin est marqué comme contigu à celui de Saint-Merri et de
Saint-George, depuis Saint-Magloire; mais outre qu'un acte du dixième
siècle ne peut établir l'état de ce qui existoit au huitième, on ne peut
disconvenir qu'à cette dernière époque il y avoit une enceinte dans
laquelle Saint-Jacques-de-la-Boucherie et ses environs jusqu'au-delà de
Saint-Merri étoient renfermés, et par conséquent à l'abri de la fureur des
Normands: or, il y a des preuves sans nombre et sans réplique qu'ils
détruisirent l'église de Saint-Martin, et que la ville fut préservée de
leur dévastation par l'enceinte septentrionale qui la défendoit de ce côté,
d'où il faut nécessairement conclure que la basilique de Saint-Martin étoit
bâtie au-delà.
[Note 70: Les différents historiens de Paris se sont livrés à
de longues discussions pour déterminer l'endroit précis où
étoit situé cet oratoire. Adrien de Valois le place au nord en
deçà de la porte du grand pont. L'abbé Lebeuf a embrassé cette
opinion, et a fixé la situation de cette chapelle à l'endroit
où est présentement la tour de l'horloge. Jaillot combat
l'opinion de ces deux écrivains, et insinue qu'il devoit être
beaucoup plus loin au-delà du pont, hors de l'enceinte de la
ville. Il fonde son sentiment 1º sur ce qu'il n'y a nulle
preuve que l'oratoire de Saint-Martin fût construit dans le
lieu du palais indiqué par l'abbé Lebeuf, parce qu'alors ce
palais ne comprenoit pas l'endroit où est la tour de
l'horloge; 2º sur ce que Grégoire de Tours dit positivement
que cet oratoire fut bâti au lieu même où saint Martin avoit
guéri un lépreux. Or, on sait qu'il n'étoit pas permis aux
lépreux d'entrer dans les villes; ils se tenoient aux environs
des portes ou sur les ponts. Nous avons abrégé autant que
possible cette discussion, laquelle n'offre qu'un médiocre
intérêt, puisqu'elle n'est appuyée sur aucune preuve positive,
et qu'on ne rencontre, dans la suite, nul vestige de ce
monument.]
[Note 71: _Diplom., lib. 6, n. 28._]
[Note 72: T. I, p. 302.]
Dans le concours de ces différentes opinions on pourroit avancer avec
beaucoup de probabilité que le monastère ou abbaye de Saint-Martin
étoit, dès son origine, au lieu où on le voyoit encore avant la
révolution. Ce sentiment est fondé sur les titres mêmes qui constatent
sa reconstruction. Henry Ier, dans son diplôme de 1060[73], dit «qu'il y
avoit devant la porte de la ville de Paris une abbaye en l'honneur de
saint Martin, qui avoit été tellement détruite par la rage tyrannique
des Normands, qu'il ne sembloit presque pas qu'elle eût existé, _quasi
non fuerit, omninò deletam_.» La charte de Philippe Ier, de l'an
1067[74], présente les mêmes expressions, et dit qu'elle étoit presque
réduite à rien, _penè ad nihilum redactam_. Ces termes nous donnent
certainement à entendre que cette abbaye n'existoit plus, mais qu'il en
restoit encore des vestiges. Le premier de ces diplômes indique qu'elle
étoit située devant la porte, _ante parisiacæ urbis portam_. Plusieurs
auteurs ont conclu que ces expressions signifioient le grand Châtelet;
mais ils n'ont pas pensé que, la partie septentrionale de la ville étant
environnée d'une enceinte, la porte dont il est fait mention dans ce
diplôme devoit être celle qui étoit alors près de Saint-Merri, et qui
subsistoit dès le temps du roi Dagobert, puisqu'il est prouvé par des
titres authentiques qu'il en fit don à l'abbaye de Saint-Denis[75].
[Note 73: _Hist. S. Mart._, p. 4.]
[Note 74: _Hist. S. Martini_, p. 664.]
[Note 75: _Voyez_ p. 664.]
On pourroit peut-être objecter que les mots _devant la porte_ ne
conviennent pas au lieu où l'église de Saint-Martin étoit située, lequel
étoit à une distance assez éloignée de cette porte et dans la campagne,
ce qui fit donner à cette église le surnom de Saint-Martin-des-Champs.
À cette objection on répond que c'étoit la seule expression dont on pût
se servir pour marquer qu'elle étoit située dans la rue qui conduisoit
directement à l'entrée de la ville. On a plusieurs exemples de cette
manière de s'exprimer. L'église de Saint-Germain-des-Prés étoit encore
plus éloignée de la porte méridionale; cependant Childebert dit qu'il
avoit commencé à la faire bâtir _in urbe parisiacæ propè muros
civitatis_; et dans un diplôme de Lothaire et de Louis-le-Fainéant la
chapelle de Saint-Magloire est dite _haud procul à mænibus_; enfin la
charte de Philippe Ier, déjà citée, nous apprend que Henri Ier avoit
fait réédifier cette abbaye, et elle ne dit pas que ce fût dans un autre
endroit, _Henricus eam renovare et reædificare studuerat_. Il paroît
donc très-vraisemblable que ce prince fit reconstruire l'église et le
monastère de Saint-Martin au même lieu, ou à peu près, sur lequel
l'ancien avoit été bâti; mais on ignore l'année précise de cette
reconstruction, et la recherche de cette date a encore beaucoup occupé
les savants. Nous ne les suivrons pas dans cette aride discussion, qui
ne nous donneroit aucun résultat satisfaisant[76].
[Note 76: Nous ne devons cependant pas dissimuler qu'il est
difficile de concilier les trois dates qu'on lit dans la
charte de Henri Ier, citée ci-dessus. Elle porte l'an 1060, la
vingt-septième année du règne de ce prince, _indiction
quinze_. Or, Henri fut associé à la couronne, par Robert son
père, le 14 mai 1027; si l'on compte de cette époque, la vingt
septième année de son règne tomboit à l'an 1054, et alors
c'étoit l'indiction sept. Il succéda au roi Robert le 20
juillet 1031. Si l'on date de ce jour, la vingt-septième année
étoit révolue à pareil jour de l'an 1058, et c'étoit
l'indiction onze. Les savants bénédictins qui nous ont donné
la _Gallia christiana_ et la collection des historiens de
France, n'ayant pu concilier ces dates, se sont bornés à dire
qu'elles étoient fautives; qu'en 1060 c'étoit la
vingt-neuvième année du règne de Henri, et qu'il faut aussi
corriger l'indiction qui étoit la treizième en cette année.
Jaillot, tout en reconnoissant le poids de cette autorité,
propose cependant aussi ses conjectures. Il croit que la
véritable date est l'année 1059, indiction douze. Les
copistes, dit-il, par ignorance ou négligence, auront pu
facilement omettre la lettre I entre L et X, et auront écrit
MLX pour MLIX, et, réunissant les deux II, auront mis XV pour
XII à l'indiction. Les raisons dont il appuie son sentiment
sont, 1º qu'il a été plus facile de se tromper sur ces
chiffres que sur d'autres; 2º que, suivant le calcul de nos
anciens historiens, Henri est mort en 1059, et que par
conséquent on ne pourroit admettre une charte de ce prince
datée de 1060; enfin qu'un auteur anonyme cité par Duchesne
place en 1032 la mort du roi Robert, père de Henri Ier: la
vingt-septième année du règne de ce prince tomberoit par
conséquent à l'année 1059. Nous avouerons que ces preuves ne
nous ont paru nullement décisives. L'auteur anonyme et les
autres historiens, ne s'accordant point sur l'époque de la
mort du roi Robert, ne peuvent faire ensemble autorité pour
déterminer le nombre des années du règne de Henri Ier, non
plus que pour celle de sa mort. Il y a plus; on lit dans
l'histoire de France du président Hénault qu'Henri Ier parvint
à la couronne le 20 juillet 1031, âgé d'environ vingt-sept
ans; qu'il _mourut sur la fin de l'année 1060_, âgé de
cinquante-cinq ans. Suivant la supputation de l'âge, il seroit
_mort en 1059_. Tout cela, nous le répétons, n'est pas facile
à concilier; mais il n'en est pas moins constant que Henri
fut le second fondateur de Saint-Martin-des-Champs.]
Henri Ier avoit choisi des chanoines séculiers pour desservir l'église
de Saint-Martin; Philippe Ier leur substitua en 1079 des religieux de
Cluni[77]. Ce changement fit perdre à cette église le titre d'abbaye; ce
ne fut plus alors qu'un prieuré, qui étoit le second de cet ordre. Cette
cession fut approuvée en 1097 par une bulle d'Urbain II. Louis-le-Gros
en 1111, et Louis-le-jeune en 1137, confirmèrent aussi tous les
priviléges et toutes les possessions des religieux de Saint-Martin;
elles sont détaillées dans cette dernière charte qu'on appelle par cette
raison _la grande charte de Saint-Martin_[78].
[Note 77: _Hist. S. Mart._, p. 19.]
[Note 78: _Ibid._, p. 26.]
Cette maison eut d'abord des prieurs réguliers. Au commencement du
dix-septième siècle, ils furent changés en prieurs commendataires.
Quelques-uns d'entre eux ont été abbés de Cluni, évêques et cardinaux,
et ce monastère a produit plusieurs religieux qui ne se sont pas rendus
moins recommandables par leur érudition que par leurs vertus.
Ces religieux étoient seigneurs dans leur enclos, et ils y avoient en
conséquence un bailliage et une geôle ou prison. Ce bailliage
connoissoit de toutes les causes civiles et criminelles dans l'étendue
de son ressort. Les appels se relevoient au parlement.
L'église de Saint-Martin ne conservoit que le sanctuaire et le fond de
l'ancien édifice bâti dans le onzième siècle. Ce fond, qui se terminoit
en rond, étoit appelé _carole_, par corruption du mot latin _choraula_,
rond-point. Quelques antiquaires, ignorant l'étymologie de ce nom, ont
imaginé qu'il tiroit son origine d'une image miraculeuse qui y fut
placée du temps de Charles VI[79]; mais l'abbé Lebeuf a prouvé que ce
nom de _carole_ existoit dès le quatorzième siècle, et qu'il étoit en
usage dans d'autres pays. La tour des grosses cloches étoit aussi du
genre de construction en usage sous Henri Ier et sous Philippe; le grand
portail paroissoit être également du même temps. Quant au choeur et à la
nef, ils étoient d'un style d'architecture bien postérieur. Ces deux
parties de l'édifice formoient un grand vaisseau fort large sans
piliers, sans ailes et sans voûte; il étoit simplement lambrissé, et
paroissoit avoir été élevé vers le règne de Philippe-le-Bel.
[Note 79: _Voyez_ p. 577, 1re partie de ce vol.]
Au commencement du dix-huitième siècle, cette église fut réparée,
décorée d'une nouvelle façade, et revêtue d'une riche boiserie, dans
laquelle on encadra de très-bons tableaux. Les bâtiments religieux
furent reconstruits à la même époque sur les dessins d'un architecte
nommé Le Tellier. La façade sur le jardin avoit soixante-deux pieds de
longueur sur dix de largeur, et environ quarante-cinq pieds de hauteur.
Un pavillon de sept toises et demie de face, formant avant-corps au
milieu, offroit les armes du roi sculptées dans son fronton; les
dimensions des deux ailes présentoient une longueur de vingt-deux toises
sur cinq de largeur. C'étoit dans une de ces ailes qu'étoit la
bibliothèque.
On admiroit le réfectoire bâti sur les dessins de Montereau, à cause de
la légèreté de son architecture gothique, de la hardiesse de la voûte,
et de la délicatesse des piliers qui la soutenoient.
CURIOSITÉS DE SAINT-MARTIN-DES-CHAMPS.
TABLEAUX.
Dans la nef de l'église, quatre tableaux de _Jouvenet_.