Le nombre des paroissiens s'étoit déjà si fort augmenté au commencement

du quatorzième siècle, que le chanoine pleban ou curé se vit dans la

nécessité de demander un coadjuteur, qui lui fut accordé. Ils

partageoient entre eux les fonctions curiales, et les remplissoient

alternativement; cependant la prééminence et quelques prérogatives

utiles et honorifiques distinguoient le premier du second. Tous les deux

étoient nommés _chefciers_[48].

[Note 48: Les auteurs se sont partagés sur l'étymologie de ce

mot: les uns le font dériver de la cire que ces dignitaires

prenoient, _capicerius à capiendâ cerâ_; d'autres disent

_capitiarius à capitio_, qui est le chevet de l'église, ou le

sanctuaire dans lequel se portoient les offrandes. Dom

Mabillon et l'abbé Lebeuf ont adopté cette dernière

étymologie. Jaillot pense, au contraire, que chefcier, en

latin, _capicerius_, venant de _caput_ et de _cera_, est la

même chose que _primi cerius_, parce que, selon lui, le

chefcier étoit le premier inscrit sur une petite planche

enduite de cire, qui contenoit la table ou liste des

ecclésiastiques d'une église, et que la dignité de chefcier

répondoit à celle de primicier, qui jouissoit dans d'autres

églises de la même prérogative.]

L'établissement de deux chefciers ou curés à Saint-Merri, contraire à

l'esprit et aux lois de l'église, fut quelquefois une source de scandale

et de division. Il subsista cependant jusqu'en 1683 que le projet de la

réunion des deux cures fut approuvé par une bulle d'Innocent XI. La

transaction passée en conséquence entre les deux curés, le 12 avril de

la même année, fut ratifiée par l'archevêque, par le chapitre de

Notre-Dame et par les marguilliers de Saint-Merri, dans le courant du

mai 1685; tous donnèrent leur consentement à l'exécution des

lettres-patentes obtenues à cet effet au mois d'avril précédent; elles

furent enregistrées au parlement le 25 mai de la même année.

Le chapitre de Saint-Merri étoit composé du chefcier curé, de six

chanoines et de six chapelains en titre. Tous ces bénéfices étoient

conférés par deux chanoines de Notre-Dame, qui jouissoient exclusivement

de ce droit attaché à leur canonicat.

L'église qui subsiste aujourd'hui, bien qu'elle ait été bâtie sous le

règne de François Ier, est d'une architecture gothique. On y fit, dans

le siècle dernier, de grandes réparations et beaucoup d'embellissements,

suivant le goût du temps, c'est-à-dire qu'ils étoient d'une extrême

richesse et d'un style peu sévère.

Le choeur avoit été décoré sur les dessins des frères Slodtz. Les

arcades en étoient revêtues d'un stuc imitant le marbre; celles du

sanctuaire étoient enrichies de bas-reliefs représentant des vases

sacrés. On y voyoit la châsse de saint Merri soutenue par deux anges;

elle étoit d'argent, enrichie de pierres précieuses, et contenoit la

plus grande partie de ses reliques. Le grand autel, isolé en forme de

tombeau, étoit orné, dans ses faces et dans ses encognures, de consoles

de bronze doré; et deux anges placés au bas du choeur soutenoient les

pupitres de l'épître et de l'évangile: du reste, l'intérieur est

composé, comme le plus grand nombre des églises gothiques, d'une nef

étroite, de bas côtés et de chapelles[49].

[Note 49: _Voyez_ pl. 94. Cette église est une de celles que

la rage révolutionnaire a le plus épargnées. Le choeur a

conservé presque toutes ses décorations; les vitraux même

n'ont été que très-peu endommagés. C'est maintenant une des

paroisses de Paris.]

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-MERRI.

TABLEAUX.

Dans la chapelle de la Communion, les Pélerins d'Emmaüs, par

_Charles Coypel_.

Le Purgatoire, par _Couet_.

La réparation de la sainte Hostie, par _Belle_.

Dans une autre, près de la sacristie, une Adoration des bergers,

par _d'Ulin_.

Dans les quatre chapelles de la croisée, lesquelles étoient

décorées de colonnes de marbre, la Vierge et l'enfant Jésus, par

_Carle Vanloo_.

Saint Charles Borromée, par le même.

Un tableau de _Vouet_.

Un tableau de _Restout père_.

Dans la seconde chapelle à gauche, près le choeur, un tableau en

mosaïque fort estimé, représentant la Vierge et l'enfant Jésus

entre deux anges; il étoit de _David Florentin_, et avoit été

apporté d'Italie en 1496 par Jean de Ganay, qui avoit suivi le

roi Charles VIII dans son expédition.

Les tapisseries de cette église, faites sur les dessins de _Louis

Lerambert_, sculpteur de l'académie, représentoient l'histoire de

N. S. J. C.

Les amateurs de la peinture sur verre admiroient, à Saint-Merri,

plusieurs vitraux exécutés dans le seizième siècle, c'est-à-dire

dans le temps où cet art étoit parvenu à son dernier degré de

perfection, par les plus habiles artistes de ce genre.

_Pinaigrier_ en avoit peint plusieurs; mais on cite entre autres

une Suzanne qui passoit pour le chef-d'oeuvre de _Parroy_, autre

célèbre peintre sur verre. Ce morceau avoit été déposé pendant la

révolution au Musée des monuments françois.

SÉPULTURES.

Dans cette église étoient inhumés Jean de Ganay, premier

président au parlement, puis chancelier, mort en 1512.

Simon Marion, avocat général, jurisconsulte d'une grande

réputation, mort en 1699.

Jean Chapelain, de l'Académie françoise, auteur de _la Pucelle_,

mort en 1674[50].

Arnaud, marquis de Pomponne, ministre d'état, mort en 1699.

Jean Auberi, marquis de Vastan, mort en 1711.

[Note 50: Ce poète, qui fut pendant si long-temps l'oracle de

la littérature, où son nom est depuis devenu ridicule, avoit

été gratifié par ses héritiers bénévoles, et sans doute assez

satisfaits de son riche héritage[50-A], d'une épitaphe qu'on

pouvoit lire encore avant la révolution, et qui certainement

est une des plus curieuses que la flatterie ait jamais

imaginées; la voici:

_D. O. M. S. Et memoriæ sempiternæ D. Clar. Joannis_ Chapelain

_regi à consiliis; qui præter exquisitam rei poëticæ

cognitionem, scriptis immortalibus abunde publico testatam,

tot tantasque dotes animo complectebatur, ut universum

virtutis bonarumque artium nomen quàm latè diffunditùr, hic

collegisse semet ac fixisse sedem videri posset. Prudentiæ

singularis, comitatis, candoris, integritatis, studii in

demerendis non minùs exteris quam popularibus suis, præsertìm

à disciplinâ liberaliori instructis quibuscumque, ut nunquam

non parati, sed sic prorsùs indefessi, rarissimo et amabili

planè exemplo. Is principum tempestatis suæ virorum, at in

hisce maximorum regum_ Ludovici _utriusque, patris et filii_,

Armandi _adhæc_ Richelii, _tum_ Julii Mazarini, _præcipuè

verò_ Longavillæi _ducis, munificum favorem solidè consecutus

cùm esset, hâc omni prærogativâ tamen adeò sibi moderatè

utendum est arbitratus, ut intra privati laris angustias

adfluentis ultrò fortunæ atque ad majora identidem invitentis

auram modestus coerceret. Hæredes animum, uti par erat,

professi gratum, benemerenti posuerunt. Vixit an. 78, mens. 2,

dies 18. Obiit Lutetiæ natali in solo an. 1674, die 22

februarii_.]

[Note 50-A: On sait que Chapelain étoit de la plus sordide

avarice, et que cet homme, qui se refusoit le plus absolu

nécessaire, laissa, après sa mort, plus de cinquante mille

écus.]

CIRCONSCRIPTION.

On ne peut représenter le circuit et l'étendue de la paroisse de

Saint-Merri qu'à diverses reprises, son territoire embrassant plusieurs

parties fort éloignées les unes des autres; mais on peut faire le tour

de la portion principale de la manière suivante:

En sortant de l'église et allant toujours à la gauche des rues, il faut

suivre ainsi la rue des Arcis, puis celle de la Planche-Mibrai; entrer

dans le haut de la rue de la Vannerie, la suivre à gauche, ainsi que la

rue de la Coutellerie; remonter la rue de la Poterie dans son côté

gauche, et le même côté de la rue de la Verrerie, depuis le coin de la

rue du Renard; entrer dans la rue Barre-du-Bec, dont la plus grande

partie étoit de cette paroisse, ainsi que les rues Sainte-Croix, du

Plâtre et des Blancs-Manteaux, mais seulement dans les extrémités qui

aboutissoient à la rue Sainte-Avoie. Elle avoit aussi la rue

Geoffroi-Langevin tout entière, et tournant à gauche au bout de cette

rue, le côté gauche de la rue Beaubourg. Mais, depuis le coin de la rue

de la Corroyerie, les deux côtés de cette même rue Beaubourg lui

appartenoient. On entre ensuite dans la rue Maubué, dont elle avoit le

côté gauche; enfin, à partir du bout de cette rue elle avoit le côté

gauche de la rue Saint-Martin jusqu'à Saint-Merri. Dans ce circuit

étoient renfermées les rues de la Verrerie en partie, de la Lanterne, de

Saint-Bon, de la Tacherie, de Jean-Pain-Molet, de Taille-Pain,

Brise-Miche, du Renard, Neuve-Saint-Merri, du Poirier, Pierre-Aulard et

Simon-le-Franc.

Cette paroisse offroit les écarts suivants:

1º. Du côté de Saint-Julien-des-Ménétriers, elle avoit la rue des

Petits-Champs, la rue de la Cour-du-More, jusqu'aux culs-de-sacs de

Clairvaux et des Anglais, avec les maisons de la rue Saint-Martin et de

la rue Beaubourg, qui font le retour de la rue des Petits-Champs; de

plus, le côté gauche du cul-de-sac Bertrand et de la rue Beaubourg.

2º. Dans la rue Saint-Denis, à partir de l'église du Sépulcre, elle

embrassoit toutes les maisons situées du même côté jusqu'au coin de la

rue Aubry-le-Boucher, où elle possédoit encore deux maisons.

3º. Dans la rue Saint-Martin elle avoit quelques maisons après la rue

Aubry-le-Boucher jusqu'au-delà de la rue de Venise; de plus, elle

renfermoit la rue de Venise en son entier, le cul-de-sac du même nom qui

est au bout, et quelques maisons dans la rue Quincampoix.

Outre le corps de saint Merri, cette église possédoit un grand nombre

d'autres reliques dont l'abbé Lebeuf donne l'histoire et la

description[51].

[Note 51: T. I, p. 260.]

_Hospice de Saint-Merri._

Cet hospice, situé dans le cloître Saint-Merri, fut fondé, le 15

décembre 1783, en faveur des pauvres de cette paroisse. On y comptoit

seize lits. Les malades y étoient soignés par les soeurs grises[52],

sous l'administration du curé et de MM. de la Charité. Les écoles de

charité situées derrière cet hospice avoient leur entrée par la rue

Brise-Miche.

[Note 52: Cet hospice existe encore sous la surveillance du

bureau de Bienfaisance.]

LES JUGES CONSULS.

La maison de la juridiction consulaire, actuellement nommée _tribunal de

commerce_, étoit située dans le cloître Saint-Merri, derrière le chevet

de cette église. Les juges consuls furent établis à Paris par un édit de

Charles IX du mois de novembre 1563, pour connoître et décider

sommairement toutes contestations entre marchands et autres, pour le

fait de la marchandise, et les juger sans appel, pourvu toutefois que la

demande n'excédât pas 500 livres. L'établissement de cette juridiction,

dont on ne connoissoit pas encore toute l'utilité, souffrit d'abord

quelques difficultés, et le parlement n'enregistra l'édit que par

provision, et pour obéir aux lettres de jussion qui lui furent adressées

à ce sujet; mais l'enregistrement s'en fit ensuite purement et

simplement au mois de janvier 1565.

Les juges consuls prirent d'abord l'auditoire de Saint-Magloire pour y

tenir leurs séances; mais, le 16 novembre 1570, ayant acheté dans le

cloître Saint-Merri la maison du président Baillet, ils y firent faire

les dispositions nécessaires pour y établir leur tribunal, et s'y

installèrent peu de temps après. Cette juridiction consulaire étoit

composée d'un juge et de quatre consuls, et tenoit ses séances trois

fois par semaine[53].

[Note 53: Ce tribunal a subi peu de changements; le nombre des

juges est toujours le même. Il vient d'être transporté dans le

nouveau bâtiment de la Bourse, élevé sur le terrain des

Filles-Saint-Thomas. (_Voyez_ p. 291, 1re partie de ce vol.)]

CURIOSITÉS.

Au-dessus de la principale porte de la maison consulaire, une

statue de marbre par _Guillain_, représentant Louis XIII.

Dans la salle d'audience, un tableau représentant le jugement de

Salomon.

Le roi Charles IX remettant aux juges consuls l'édit de leur

création, par _Porbus_.

Le portrait en pied et grand comme nature, de Louis XV, dont ce

prince avoit fait présent, en 1758, à ce tribunal.

La salle du conseil étoit ornée d'un tableau de _Lagrenée_ le

jeune, représentant le buste de Louis XVI soutenu par la Justice.

Les consuls portoient le titre de _Sire_. Cette qualification

appartenoit autrefois indistinctement à tous les seigneurs françois

d'une haute naissance: on disoit le _sire de Joinville_, le _sire de

Coucy_; mais depuis le seizième siècle elle n'a plus été donnée qu'aux

rois et aux consuls en charge.

L'ÉGLISE SAINT-JULIEN-DES-MÉNÉTRIERS.

Le surnom de cette église indique quels furent ses fondateurs. On

rapporte qu'en 1330 deux ménétriers ou joueurs d'instruments, touchés de

compassion de voir une femme paralytique que son extrême misère forçoit

à rester nuit et jour exposée aux injures du temps, formèrent

sur-le-champ le charitable dessein de fonder, dans l'endroit même où ils

avoient trouvé cette infortunée, un petit hôpital qui pût servir d'asile

aux pauvres passans. Ce terrain, situé dans la rue Saint-Martin, un peu

au-dessus de Saint-Merri, appartenoit à l'abbesse de Montmartre, qui

consentit à le leur vendre, moyennant cent sous de rente et huit livres

payables en six ans. L'acte, daté de la même année 1330, le dimanche

avant Saint-Denis, nous apprend que ces deux hommes se nommoient

_Jacques Grare_ et _Huet_ ou _Hugues Le Lorrain_. L'hôpital fut aussitôt

bâti; les ménétriers, qui étoient déjà formés en confrérie, s'unirent

alors aux deux fondateurs par un nouvel acte du 21 août 1331, et

obtinrent la permission de faire construire une chapelle, sous la

condition de la doter de seize livres. Cette condition ayant été

remplie, l'hôpital fut dès lors connu sous le nom de _Saint-Julien_ et

_Saint-Genès_, et la chapelle dédiée sous ceux de _Saint-Georges_,

_Saint-Julien_ et _Saint-Genès_. Le pape, le roi, l'évêque de Paris

approuvèrent cet établissement, et la chapelle fut érigée en bénéfice à

la nomination des ménétriers.

Les choses restèrent en cet état jusqu'au mois de novembre 1644, que

l'archevêque de Paris jugea à propos de charger les pères de la Doctrine

Chrétienne du soin de desservir cette chapelle, qui fut définitivement

unie à leur congrégation en 1649. Cette union excita de vives

réclamations de la part de la confrérie des Ménétriers, et fit naître

d'assez longues contestations dont le détail ne présenteroit aujourd'hui

aucun intérêt, et qui furent définitivement terminées en 1658, par un

arrêt qui confirma les pères de la Doctrine Chrétienne dans la

possession de cette chapelle. Les ménétriers n'y conservèrent que le

droit de nommer un chapelain, et quelques autres prérogatives dont

jouissoient ordinairement les fondateurs.

L'église ou chapelle des Ménétriers n'avoit rien de remarquable ni dans

son architecture ni dans ses ornemens intérieurs. On remarquoit

seulement, parmi les figures de ronde-bosse qui en ornoient le portail,

celle d'un jongleur qui tenoit un instrument de ce temps-là que l'on

nommoit _vielle_ ou _rebec_, et dont on jouoit avec un archet[54].

[Note 54: Cette petite église a été changée en maison

particulière.]

LES RELIGIEUSES CARMÉLITES DE LA RUE CHAPON.

Ces religieuses, établies dès 1604 au faubourg Saint-Jacques, durent ce

second établissement à la faveur de la jeune reine Anne d'Autriche, qui

protégeoit leur ordre institué en Espagne, et qui en désiroit

l'accroissement. Sur l'autorisation qu'elle leur fit obtenir de la

puissance spirituelle, les nouvelles Carmélites se logèrent d'abord dans

une maison située rue Chapon, où elles furent entièrement installées le

8 septembre 1617; mais ayant bientôt reconnu les inconvénients d'une

demeure qui n'étoit ni assez spacieuse ni assez commode pour une

communauté, elles jetèrent les yeux sur un hôtel voisin dont l'évêque et

le chapitre de Châlons[55] étoient propriétaires. Ceux-ci donnèrent

leur consentement à cette transaction dès le mois de janvier 1618; et en

1619, Cosme Clausse de Marchaumont, alors évêque de cette ville, en fit

la vente aux religieuses Carmélites. Le contrat, passé le 6 août de

cette année, fut ratifié le 6 septembre suivant par l'archevêque de

Reims, et approuvé par lettres-patentes du 23 janvier 1621, enregistrées

le 16 mars de la même année. Cette communauté y est appelée _Prieuré et

couvent de la Sainte-Mère de Dieu, ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel_.

[Note 55: Cet hôtel appartenoit, au douzième siècle, aux

archevêques de Reims: il fut ensuite aliéné et racheté par eux

en 1266. Les évêques de Châlons l'acquirent dès le

commencement du siècle suivant.]

Les Carmélites avoient pris possession de leur nouvelle habitation dès

le mois d'octobre 1619. Aidées des libéralités de madame la duchesse

douairière d'Orléans-Longueville, de M. le duc son fils, et de plusieurs

autres personnes, elles y firent construire les lieux réguliers, et une

chapelle qui fut dédiée en 1625. La sage économie qu'elles mirent dans

leur administration leur permit, peu d'années après, de faire dans le

voisinage des acquisitions qui étendirent considérablement leur enclos,

lequel comprenoit un grand espace entre les rues Chapon et de

Montmorenci.

Le roi, par ses lettres-patentes du mois d'avril 1688, amortit toutes

ces acquisitions, et mit le dernier sceau de l'autorité à cet

établissement. Sur le consentement de l'archevêque de Paris du 15 juin,

et sur l'avis du lieutenant de police et du prévôt des marchands et des

échevins, des 15 et 28 juillet, ces lettres furent enregistrés le 17

août de la même année. Comme on y lit que «le roi amortit la moitié de

la maison des religieuses de l'Incarnation, acquise par les Carmélites,

et comprises dans leur couvent et enclos,» on pourroit peut-être en

inférer qu'il y avoit eu en cet endroit un couvent de l'Incarnation, ce

qui seroit une erreur. Il s'agit seulement de la première habitation de

ces religieuses, rue Chapon, laquelle appartenoit aux Carmélites de la

rue Saint-Jacques, dont le monastère étoit dédié sous le titre de

l'Incarnation.

CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE.

Sur le maître-autel une Nativité de _Simon Vouet_. Dans le choeur

des religieuses, dix-neuf tableaux représentant une partie de la

vie de J.-C., par _Verdier_ et _Chéron_.

SÉPULTURES.

Catherine de Gonzague et de Clèves, duchesse douairière

d'Orléans-Longueville, l'une des principales bienfaitrices de ces

religieuses, avoit été inhumée dans le cloître de cette maison.

Le couvent et la chapelle n'avoient rien de remarquable[56].

[Note 56: Le couvent des Carmélites a été en partie détruit,

en partie changé en maisons particulières.]

SAINT-NICOLAS-DES-CHAMPS.

Tous les anciens historiens[57] ont été dans l'erreur au sujet de cette

église, en avançant que le roi Robert avoit un palais près de

Saint-Martin-des-Champs, et que Saint-Nicolas en étoit la chapelle. La

critique plus exacte des antiquaires du dix-huitième siècle a prouvé que

ce prétendu palais n'avoit jamais existé, et que ces premiers

compilateurs, pour avoir mal compris le véritable sens des passages

d'_Helgaud_ et de _Guillaume de Nangis_, ont attribué à l'oratoire dont

il est ici question ce qui ne doit s'entendre que de la chapelle de

Saint-Nicolas au Palais, dont nous avons parlé en décrivant ce monument.

_In civitate Parisius ecclesiam (ædificavit) in honore sancti Nicolai

Pontificis in Palatio._ Tels sont les termes dont se sert l'ancien

historien de la vie du roi Robert.

[Note 57: Dubreul, Belleforet, Delamarc, dom Marrier.]

On peut ajouter que cette chapelle de Saint-Nicolas ayant été bâtie

vers l'an 1030, au rapport de Nangis, cette époque, beaucoup trop

reculée, ne peut convenir à Saint-Nicolas-des-Champs, puisque cette

dernière chapelle fut construite pour l'usage des domestiques de

Saint-Martin-des-Champs et de ceux qui vinrent former des habitations

sur son territoire; et que ce monastère, ruiné depuis long-temps de fond

en comble, n'avoit été lui-même rebâti que sous le règne de Henri Ier,

qui succéda à Robert en 1031.

Si l'époque précise de l'érection de cette chapelle est enveloppée de

quelque obscurité, on a du moins des preuves qu'elle existoit en 1119,

par une bulle de Calixte II, du 5 des calendes de décembre (27 novembre)

de cette même année[58], dans laquelle il est fait mention de la

chapelle de Saint-Nicolas, située près du monastère Saint-Martin; et

comme il n'en est pas parlé dans les bulles d'Urbain II, du 14 juillet

1097, et de Paschal II, du 30 avril 1108, on peut en inférer que la

chapelle de Saint-Nicolas n'avoit pu être bâtie qu'entre les années 1108

et 1119.

[Note 58: _Hist. S. Martini_, p. 157.]

L'abbé Lebeuf a pensé que cette chapelle pouvoit bien être déjà

paroisse vers cette année 1119[59], quoiqu'on ne la trouve désignée

sous ce titre que vers l'an 1220. Il se fonde sur ce que

Saint-Jacques-la-Boucherie, qui étoit certainement paroisse à cette

époque, est qualifié encore de chapelle dans les années 1175 et 1176.

»C'étoit, ajoute-t-il, une paroisse desservie dans une chapelle,

laquelle suffisoit pour contenir ceux qui en étoient paroissiens.»

[Note 59: T. I, p. 326.]

Jaillot, qui dans ces matières pousse l'exactitude jusqu'au scrupule,

trouve l'opinion de l'abbé Lebeuf un peu hasardée, parce que, dit-il,

les deux églises dont il est ici question sont mentionnées dans les

mêmes bulles avec des qualifications spécialement différentes. On y

désigne Saint-Nicolas comme une simple chapelle, et Saint-Jacques comme

une chapelle paroissiale. _In suburbio Parisiacæ urbis capellam

Sancti-Jacobi cum PAROCHIA. Propè monasterium Sancti-Martini, CAPELLAM

Sancti-Nicolai._ Il en conclut que cette distinction n'eût point été

faite si ces deux chapelles avoient été également décorées du même

titre[60].

[Note 60: Quart. S. Mart., p. 55.]

Le même auteur ajoute qu'elle existoit sous le titre de paroisse en

1184, ce qu'il avance cependant sans en donner une preuve décisive.

Cependant on ne peut douter qu'elle n'eût cette qualité avant l'an

1220, et la preuve s'en trouve dans un acte de cette même année, où

elle est qualifiée du titre d'_ecclesia_, de manière à faire

clairement entendre qu'elle le possédoit depuis long-temps; il suffit

de le lire pour s'en convaincre. En effet, jusqu'à cette époque, la

cour de Saint-Martin-des-Champs avoit tenu lieu de cimetière, quoique

la disposition du lieu la rendît peu propre à cet usage. Cet

emplacement n'étoit point fermé, et ne pouvoit l'être sans causer un

notable préjudice au monastère; il étoit étroit, malpropre, et les

enterremens fréquens troubloient le repos des religieux. Ces

inconvéniens engagèrent l'abbé de Saint-Martin et Gautier, prêtre de

l'église de Saint-Nicolas, à demander à Guillaume de Seignelai, évêque

de Paris, la translation de ce cimetière dans un autre endroit. Ce

prélat y consentit, et dans les lettres qu'il donna à cet effet, en

date du mois de mars 1220[61], on lit que l'_église de Saint-Nicolas

n'avoit point de cimetière suffisant pour enterrer les PAROISSIENS: ad

sepelienda corpora defunctorum de PAROCHIA ejusdem ecclesiæ; que le

peuple de cette PAROISSE s'étoit si fort augmenté que ceux qui

mouroient sur cette paroisse, etc._ Ces expressions de _prêtre_ et de

_paroisse_ ne permettent pas de douter que la chapelle de

Saint-Nicolas ne fût une cure en forme avant l'époque des lettres de

Guillaume de Seignelai. C'est de là que Jaillot conjecture qu'elle

avoit été érigée en titre peu après qu'on eut entièrement achevé le

monastère de Saint-Martin.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 5 / 46 段