Paris jouit sous ce règne d'une tranquillité qu'il n'a jamais goûtée que

lorsqu'il est resté fidèle à ses souverains légitimes. Depuis la guerre

du bien public, ses murs n'étoient plus menacés par des armées ennemies;

les factions étoient éteintes, et chacun jouissoit avec délices d'une

paix qui ne fut momentanément troublée que par quelques-uns de ces

événements qui, dans certaines circonstances, sont au-dessus de toute

prévoyance humaine. On a déjà pu remarquer que, dans ces temps d'une

police encore imparfaite[30], les maladies épidémiques étoient beaucoup

plus fréquentes que de nos jours, où le soin que l'on donne à

l'entretien de la propreté des rues maintient dans l'air une salubrité

suffisante pour la santé des citoyens. En 1466 Paris fut affligé d'un

fléau de ce genre, que la superstition attribua à l'apparition d'une

comète, mais dont la véritable cause fut une pluie continuelle, suivie

tout à coup d'excessives chaleurs. Cette peste emporta dans l'espace de

deux mois plus de quarante mille habitants de cette grande cité, et ne

commença que vers l'automne à ralentir son activité meurtrière[31]. Une

catastrophe si remarquable en elle-même le devint encore davantage par

le moyen bizarre et condamnable que Louis XI employa pour réparer la

population sensiblement diminuée de sa capitale. Ce fut d'ouvrir un

asile à toutes sortes de personnes indistinctement, gens perdus de

dettes, notés d'infamie, chargés de crimes, voleurs, assassins: les

criminels de lèse-majesté furent seuls exceptés. Un historien observe

avec raison que depuis la fondation de Rome on n'avoit rien imaginé de

pareil, et qu'une si honteuse association apportoit dans la ville une

peste morale pire que le fléau physique qui l'avoit ravagée. On ignore

du reste quel fut le résultat de cette étrange opération; mais ces

calamités dont Paris avoit été affligé dans les premières années de ce

règne se renouvelèrent encore peu de temps avant la mort du roi[32]. Une

famine affreuse désola le royaume entier, et surtout l'Île-de-France; la

misère fut telle que l'on vit les habitans des campagnes, chassés par la

faim de leurs tristes demeures, se précipiter en foule dans la capitale

pour y chercher une subsistance qu'on ne pouvoit que difficilement leur

procurer. Ils arrivoient, exténués par une longue abstinence, traînant

avec eux leurs familles mourantes; les hôpitaux pouvoient à peine les

contenir; presque tous y périrent, et leur séjour fut surtout funeste

aux Parisiens, parce qu'à la famine succéda une fièvre ardente qui

s'étendit sur la ville entière et moissonna de nouveau un grand nombre

de ses habitants[33]. Du reste, dans l'espace de près de vingt années

que régna encore Louis XI depuis cette guerre du bien public, rien de

plus stérile que l'histoire de Paris. Les fêtes politiques données aux

ambassadeurs d'Aragon; l'arrivée du roi de Portugal, et la réception

très-peu royale[34] qui lui fut faite, quelques autres fêtes données à

l'occasion des événements les plus importants de ce règne; la revue

militaire que le roi voulut faire des Parisiens[35], dans un voyage

qu'il fit dans leur ville, car on sait qu'il n'en fit jamais son séjour

habituel; quelques fondations, telles que celles des écoles de médecine,

du couvent de l'_Ave-Maria_, etc., tels sont les petits événements dont

nous entretiennent les historiens; mais tous ont appelé l'attention sur

les terribles exécutions du duc de Nemours et du connétable de

Saint-Pol, dont Paris offrit le lugubre spectacle. Nous avons déjà dit

que le premier fut décapité aux halles[36]; l'autre avoit eu la tête

tranchée long-temps auparavant sur la place de Grève. Cette punition de

deux coupables convaincus juridiquement du plus grand crime qu'un sujet

puisse commettre, et condamnés par un tribunal légitime et jugeant

suivant les lois de l'État, excita sans doute cette compassion que les

grandes infortunes font toujours naître parmi le vulgaire; mais elle

étoit juste, nécessaire, et ne fut appelée tyrannique et cruelle que par

des factieux qui auroient désiré pour eux-mêmes l'impunité.

[Note 30: _Voyez_ t. Ier, p. 426, 1re partie.]

[Note 31: Dix ans après cet événement, les inconvénients de la

malpropreté des rues devinrent si graves, que, par un arrêt du

parlement, il fut arrêté que Paris seroit nettoyé, et que tous

les habitants contribueroient aux frais de cette opération,

privilégiés ou non.]

[Note 32: En 1483.]

[Note 33: Parmi ces victimes, on compte un grand nombre de

personnes illustres, entre autres les archevêques de Narbonne

et de Bourges; l'évêque de Lisieux; Jeanne de France, soeur du

roi, et femme de Jean, duc de Bourbon; Gaucourt, gouverneur de

Paris; Jean Le Boulanger, premier président du parlement,

etc.]

[Note 34: _Voyez_ p. 361, 1re partie de ce vol.]

[Note 35: Dans cette revue, faite en 1467, aux environs de

Conflans, il se trouva que cette ville pouvoit fournir

quatre-vingt mille hommes, dont plus de la moitié étoient bien

armés, et en état de servir.]

[Note 36: _Voyez_ 1re partie de ce 2e volume, p. 433.]

L'imprimerie, inventée en Allemagne dans le courant de ce siècle, fut

apportée à Paris sous le règne de Louis XI.

* * * * *

Nous le demanderons maintenant que nous avons présenté le récit exact

des faits, Louis XI doit-il être compté au nombre des tyrans, et

partager l'exécration que méritent ces ennemis des hommes, quels que

soient d'ailleurs l'éclat et le bonheur de leurs entreprises, les

prestiges dont la flatterie les a environnés, les grandes choses même

qu'ils ont pu exécuter? Sur une semblable question, déjà décidée pour

beaucoup de bons esprits, nous ne pouvons offrir que quelques réflexions

rapides comme l'exposé que nous avons fait de la vie de ce prince, mais

suffisantes pour ceux qui, en lisant l'histoire, cherchent à se

dépouiller de toutes préventions. Dans cette vie si agitée, si remplie

d'événements, la première chose qui frappe un esprit droit, c'est la

situation vraiment déplorable d'un roi qui, de quelque côté qu'il tourne

ses regards, ne voit que des ennemis acharnés à sa perte. Des vassaux

que le malheur des temps avoit faits presque aussi puissants que lui,

l'entourent de toutes parts, le combattent sans relâche, non pour

l'appât de quelques provinces, ou pour venger quelques injures

passagères, mais pour le précipiter d'un trône dont l'existence les

inquiète sur leur propre salut; et cette terreur dont ils sont frappés

réunit d'abord leurs intérêts divers dans un seul intérêt, et donne à

leurs attaques un concert et une vigueur qui semblent lui ôter toute

espérance de salut. Dans des périls aussi imminents, qui menacent à la

fois et sa personne et la société entière dont la Providence lui a

confié les destinées, il oppose tour à tour la ruse et la force aux

violences et aux perfidies; à des négociations insidieuses il répond par

des traités frauduleux; il trahit les secrets qu'il a su arracher; il

flatte toutes les passions, aveugle ceux qu'il veut perdre, corrompt

ceux qu'il veut s'attacher. Prodige de dissimulation, il sait feindre

tous les sentiments: le calme et l'assurance, lorsqu'il est dévoré

d'inquiétudes et d'alarmes, la foiblesse et la peur, lorsqu'il est prêt

à porter les coups les plus terribles et les plus imprévus; enfin il ne

répugne à aucuns moyens, dès qu'ils peuvent le mener à son but qui est

de perdre ceux qui cherchent également sa perte par tous les moyens

possibles: car le simple récit des faits prouve qu'avec moins d'habileté

ses adversaires n'étoient ni moins dissimulés ni moins fourbes que lui.

Certes, il sera difficile, quels que soient le courage d'un tel prince,

sa prudence, son activité, la supériorité de ses vues, de le présenter

comme un héros, comme un caractère noble et généreux. Une politique

aussi perverse ne pourra se faire estimer, parce qu'il est faux, quoi

qu'on en ait dit, que ceux qui gouvernent les hommes soient dispensés de

suivre les lois de la probité; et si d'absurdes déclamateurs ont

prétendu, dans leurs vains systèmes, que la morale étoit souvent

incompatible avec le salut des empires, nous avons aujourd'hui des

exemples éclatants qui prouveront à jamais à la postérité que ce

machiavélisme infâme en amène tôt ou tard la ruine et le déshonneur.

Mais, quelque odieux que soient de tels principes, il seroit injuste et

même déraisonnable de considérer comme une tyrannie l'usage que Louis

XI en a pu faire dans le cas de la défense la plus légitime; et l'on

n'est point un tyran pour chercher à détruire des ennemis qui nous

attaquent à main armée. Si nous examinons ensuite ce prince dans

l'intérieur de ses États, nous l'y voyons entouré d'ennemis plus

dangereux peut-être, et surtout plus coupables. Ils ne cessent de tramer

contre lui d'indignes complots; ces trames mystérieuses se rattachent

aux desseins funestes des ennemis du dehors, et parmi ces traîtres on

compte des hommes qu'il a tirés de la poussière pour les combler de

bienfaits, pour les élever aux dignités les plus éminentes, des ingrats

à qui il a déjà plusieurs fois pardonné, des perfides qu'il honore de sa

confiance la plus intime. Il fait éclater sa colère contre ces hommes

pervers; il les livre à toute la sévérité des lois; ils ne sont

condamnés qu'après avoir été convaincus devant les tribunaux légalement

institués, et subissent le juste supplice qu'ils ont mérité: où donc est

la tyrannie? On a cité avec une indignation exagérée ces cages de fer,

dans lesquelles des prisonniers languirent pendant de longues années;

mais il n'est point prouvé que Louis XI ait fait subir une semblable

peine à des innocents; et personne n'ignore que le cardinal Balue et

l'évêque de Verdun, d'Haraucourt, qui y furent si long-temps renfermés,

et qui du reste étoient eux-mêmes les inventeurs de ces affreux

cachots, méritoient la mort la plus honteuse et la plus cruelle, pour

avoir trahi le prince et l'État. Son caractère ombrageux,

qu'aigrissoient encore les trahisons continuelles dont il étoit

environné, lui fit commettre quelques injustices envers de fidèles

serviteurs: mais quel est le souverain, même le meilleur, dont la vie

n'offre pas quelques-unes de ces foiblesses? Lui reprochera-t-on

l'augmentation des impôts, lorsqu'on le voit employer l'argent qu'il

tire de ses peuples à assurer leur tranquillité en achevant d'organiser

les armées créées par son père, à consolider d'utiles traités, à faire

fleurir le commerce à l'agriculture, enfin à améliorer toutes les

parties de l'administration? À quelle époque les cours souveraines

purent-elles user avec moins de danger du droit de remontrances et

s'arroger même plus impunément celui d'opposition aux volontés du

prince[37]? Enfin si, sous Louis XI, les peuples furent heureux et

tranquilles, les lois respectées, la religion florissante; si l'on ne

peut lui reprocher d'avoir maintenu, au prix du sang des hommes, une

autorité qui ne lui appartenoit pas, doit-on l'accuser de tyrannie,

parce qu'il réduisit sous un joug salutaire, et rendit ainsi utiles à

l'État quelques sujets factieux qui, depuis de si longues années, en

étoient les véritables tyrans[38]?

[Note 37: En 1467, Jean de Saint Romain, procureur-général du

parlement de Paris, étant seul en la cour, osa s'opposer à

l'enregistrement des lettres qui abrogeoient la pragmatique

sanction, et reprocher hautement à l'évêque d'Évreux, qui

conduisoit cette affaire, qu'il trahissoit le prince et

l'État. Cette hardiesse, loin de lui nuire, ne fit

qu'accroître l'estime que le roi avoit conçue pour ce

magistrat. En 1483, l'année même de la mort de Louis XI,

Jacques de La Vacquerie, premier président, ayant reçu des

édits qu'il jugeoit contraires au bien de l'État, se présenta

devant lui à la tête d'une députation de cette cour

souveraine. Le roi, surpris de leur arrivée, leur ayant

demandé ce qu'ils vouloient: _La perte de nos charges ou même

la mort_, répondit La Vacquerie, _plutôt que d'offenser nos

consciences_. Ce prince admira cette réponse et retira ses

édits. Nous rapportons ces deux faits, non que nous

approuvions la résistance de ces deux magistrats aux volontés

de leur souverain, et que nous pensions que Louis XI ait eu un

juste sujet de les en estimer davantage; mais uniquement pour

prouver que ce n'est point là la manière d'agir ordinaire aux

tyrans. On pourroit citer plusieurs autres faits du même

genre; et, nous le répétons encore, si l'on pouvoit faire un

juste reproche à ce prétendu tyran, ce seroit d'avoir été plus

populaire que ne le demandoit une sage et noble politique.]

[Note 38: Nous ne prétendons point justifier les actes d'une

trop grande rigueur exercés au Plessis pendant les deux

dernières années de son règne; mais nous soutenons qu'il ne

faut point juger la vie entière d'un roi sur ces actes d'un

esprit malade et même aliéné par tant de trahisons dont il n'a

pas cessé un seul instant d'être environné.]

ORIGINE DU QUARTIER SAINT-MARTIN.

Avant Philippe-Auguste, tout le terrain que comprend ce quartier étoit

en bourgs et en cultures; et il n'y avoit de renfermé dans l'enceinte

de la ville que l'église et le cloître de Saint-Merri. La porte de cette

première enceinte, que l'on croit avoir été bâtie sous les derniers rois

de la seconde race, étoit située un peu au-delà de cette collégiale; il

en subsistoit encore quelques vestiges au quinzième siècle sous le nom

de l'_archet Saint-Merri_. Les anciennes chroniques rapportent qu'elle

fut donnée par Dagobert à l'abbaye de Saint-Denis; et nous avons déjà

dit que, dans les comptes que Suger, abbé de ce monastère et régent du

royaume pendant l'absence de Louis-le-Jeune, nous a laissés de son

administration, il nous apprend que cette porte, dont les droits

d'entrées n'avoient jusque là produit au trésor que 12 livres par an,

rapportèrent depuis, par ses soins, jusqu'à 50 livres. Suivant Raoul de

Presle, on voyoit encore, sous le règne de Charles V, un des jambages

dont elle étoit formée.

Les nouvelles murailles élevées par Philippe traversèrent l'endroit où

est maintenant la rue Grenier-Saint-Lazare, renfermant ainsi dans cette

partie de leur circonférence tout cet amas de maisons bâties dans le

onzième siècle, et que l'on connoissoit sous le nom de _Beaubourg_.

L'abbaye de Saint-Martin-des-Champs, qui depuis donna son nom au

quartier, étoit toujours hors de la ville.

Elle y fut renfermée dans le quatorzième siècle lors de l'enceinte

élevée sous Charles V et Charles VI; alors les vides qui séparaient les

bourgs et les diverses cultures de l'enceinte précédente se trouvoient

couverts d'édifices, et la rue Saint-Martin se prolongeoit hors des

murs, par-delà l'abbaye.

Sous les règnes suivants, jusqu'à celui de Louis XIII, la nouvelle rue

qui commença à se former en dehors de la dernière enceinte resta isolée

au milieu des champs, et l'on ne voit pas, dans les anciens plans,

qu'elle se soit étendue au-delà de l'église Saint-Laurent. Sous Louis

XIV elle commença, de même que dans la rue du faubourg Saint-Denis, à

être coupée de rues transversales, c'est-à-dire que des chemins qui

existaient déjà depuis long-temps furent successivement couverts de

maisons, ce qui se continua sous les deux règnes suivants, pendant

lesquels ce quartier parvint enfin à cette grande étendue qu'il présente

aujourd'hui[39].

[Note 39: L'ancienne porte Saint-Martin, dont nous donnons une

vue gravée d'après le plan en tapisserie exécuté sous le règne

de Charles IX, étoit située au coin de la rue

Grenier-Saint-Lazare; _voyez_ pl. 100.]

L'ÉGLISE COLLÉGIALE ET PAROISSIALE DE SAINT-MERRI.

Cette église a été bâtie sur la place qu'occupoit anciennement une

chapelle dédiée sous l'invocation de saint Pierre, dont on ne connoît ni

l'origine ni le fondateur, mais dont l'existence remonte jusque vers la

fin du onzième siècle. On lit en effet, dans la vie de Merri ou Médéric,

que ce pieux personnage, ayant quitté le monastère de Saint-Martin

d'Autun dont il étoit abbé, vint à Paris avec _Frodulfe_ ou _Frou_ son

disciple; qu'ils logèrent dans une cellule bâtie auprès de la chapelle

de Saint-Pierre; et enfin que saint Merri, après l'avoir habitée pendant

trois ans, y mourut en odeur de sainteté, et fut inhumé dans cette

chapelle. Or, son historien fixe l'époque de sa mort au 29 août de l'an

700; et cette date établit nécessairement l'existence antérieure de la

chapelle[40].

[Note 40: Les anciens historiens qui ont parlé de cette

chapelle ont commis deux erreurs; ils disent qu'elle

s'appeloit _Saint-Pierre-des-Bois_, parce que la partie

septentrionale de Paris où elle étoit située étoit

anciennement couverte d'une forêt. «Mais, dit Jaillot, il

n'est rien moins que prouvé qu'à l'époque dont il s'agit ici

il n'y eût que des bois au nord et au midi de Paris;

supposons-le cependant, on ne pourra du moins disconvenir que,

du temps des Romains, ou sous le règne de nos rois de la

première race, il n'y ait eu une enceinte au nord, et je ne

crois pas qu'on puisse douter qu'elle ne s'étendît au-delà de

l'endroit où est aujourd'hui située l'église de Saint-Merri.

Or, puisque cette église étoit renfermée dans cette enceinte,

on ne voit pas la raison pourquoi on auroit donné le surnom

_des Bois_ à la chapelle de Saint-Pierre, qui n'étoit pas dans

une forêt.» Quoi qu'il en soit de la valeur de ces raisons,

que nous ne donnons pas comme péremptoires, cette erreur est

assez légère; la seconde est plus grave.

Quelques auteurs, et parmi eux les savants bénédictins à qui

nous devons une Histoire de Paris, ont avancé que cette

chapelle avoit été qualifiée de _petite abbaye_. Cependant on

ne trouve aucun monument qui constate qu'il y ait jamais eu un

monastère en cet endroit, nul titre, nul acte qui en fasse

mention. Ces historiens se sont fondés sans doute sur un

diplôme de Louis d'Outremer, du 1er février 936[40-A]; mais,

avec un examen un peu plus approfondi, ils auroient vu que le

titre d'_abbaye_ n'est pas donné à l'église Saint-Merri de

Paris, mais à une autre située à _Linas_, près de Montlhéry,

laquelle dépendoit de la première. Les termes de ce diplôme ne

sont ni obscurs ni équivoques:

_Præcipimus atque jubemus ut tam prænominatæ personæ..... quam

successores eorum prædicti ecclesiæ Sancti Petri et

pretiosissimi confessoris Christi Mederici_ ABBATIOLAM _ubi

adspiciunt in_ VILLA LINAIAS _manselli XX, etc., in suorum

usibus omni tempore possideant, etc._]

[Note 40-A: Gal. christ., t. VII, Inst., p. 18.]

Nous apprenons, par un diplôme de Louis-le-Débonnaire de l'année

820[41], que ce lieu étoit dès lors très-célèbre par les miracles qu'y

opéroient les reliques de Saint-Merri. Sous Charles-le-Chauve on y avoit

déjà établi en son honneur un culte public, ce qui est prouvé par un

martyrologe composé sous le règne de ce prince par _Usuard_, dans lequel

le nom de ce saint prêtre fut inséré, et qui, depuis cette époque, fut

lu dans tous les chapitres.

[Note 41: _Baluz. append. ad capitul._, p. 1418.]

La chapelle de Saint-Pierre continua long-temps encore de porter son

ancien nom; et l'on voit, dans les actes de Saint-Merri[42], qu'en 884

un prêtre nommé _Théodelbert_, qui la desservoit, ne trouvant pas que le

corps de ce saint fût placé dans un lieu convenable, en fit préparer un

plus digne de le recevoir, et pria _Goslen_, évêque de Paris, de venir

faire la translation de ce précieux dépôt. Les mêmes actes ajoutent que

l'évêque, n'ayant pu s'y rendre, s'y fit représenter par ses

archidiacres, qui présidèrent à cette cérémonie en présence du clergé

séculier, des moines de Paris et des environs, et d'un grand concours de

peuple.

[Note 42: _Sæc. 3, Benedict._, p. 14.]

On voit ensuite qu'à l'occasion de cette translation, et suivant l'usage

de ces temps-là, un certain comte Adalard et plusieurs autres firent à

cette église des donations[43] qui furent successivement approuvées par

les rois Eudes et Carloman. Louis d'Outremer les confirma de nouveau par

sa charte déjà citée, laquelle fut donnée à Laon le 1er février 936.

L'abbé Lebeuf a pensé avec raison qu'on pouvoit fixer à l'époque de

cette translation l'existence d'un petit clergé destiné à soulager le

chapelain dans ses fonctions, à célébrer avec lui l'office divin, et à

remplir les fondations. Les libéralités qui venoient d'être faites à cet

oratoire pouvoient en effet suffire pour assurer l'existence de ces

nouveaux ministres.

[Note 43: Hist. du Dioc. de Par., t. I, p. 253. Dans ces

donations étoit comprise, suivant la note précédente, la

_petite abbaye de Linas_ et vingt petites maisons qui en

dépendoient.]

Ce fut alors que cette chapelle fut changée en une église, sous

l'invocation de saint Pierre et de saint Merri. On ignora long-temps le

nom du fondateur de cette basilique; et ce n'est que sous le règne de

François Ier, qu'en la démolissant pour la reconstruire telle que nous

la voyons aujourd'hui[44], on trouva dans un tombeau de pierre le corps

d'un guerrier qui avoit aux jambes des bottines de cuir doré, et une

inscription qui portoit ces mots:

_Hic jacet vir bonæ memoriæ Odo Falconarius fundator hujus

ecclesiæ_[45].

[Note 44: L'église construite sous le règne de François Ier

étoit le second édifice bâti depuis la chapelle de

Saint-Pierre; ou du moins l'église fondée par Odon avoit été

considérablement agrandie, si elle ne fut pas rebâtie en

entier vers l'an 1200.]

[Note 45: On peut présumer que cet _Odon le Fauconnier_ étoit

ce fameux guerrier de Paris; lequel, avec Godefroi, autre

guerrier non moins célèbre, défendit si vigoureusement la

ville contre les Normands en l'an 886, sous les ordres du

comte Eudes, qui devint roi deux ans après; du moins ne

trouve-t-on aucun autre monument qui fasse mention d'un _Odo

Falconarius_. Il peut se faire que ce surnom de _Falconarius_

lui fût venu de ce que le comte Eudes l'auroit fait son

fauconnier, lorsqu'il se vit élevé à la royauté; ou de ce que,

pour repousser les Normands, il se seroit servi de l'espèce de

lance qu'on appeloit _falco_, parce qu'elle étoit recourbée.

(L'abbé LEBEUF, _Histoire du Diocèse de Paris_, tome I.)]

Il y a lieu de croire que, dès le temps de la fondation, cette église

étoit devenue paroissiale; et l'on en trouve une preuve commune à

beaucoup d'autres églises, dans son éloignement des deux paroisses au

milieu desquelles elle étoit située, et dans la population nombreuse de

ce quartier. Mais on ne connoît aucun titre qui la présente alors comme

une collégiale desservie par des chanoines, ainsi que l'ont avancé

quelques auteurs; et lorsque vers l'an 1015 le chapitre de Notre-Dame la

demanda et l'obtint de Renaud, évêque de Paris, les lettres qui furent

données à ce sujet ne font nullement mention de ces chanoines, dont le

consentement eût été essentiel pour opérer cette union, s'ils eussent

effectivement existé. On n'y parle que de l'archidiacre _Elisiard_, de

qui cette église dépendoit, et du prêtre _Herbert_ qui la desservoit, et

à qui on la conserva pendant sa vie[46]. Telle est du reste l'origine

de la supériorité que l'église mère a toujours conservée sur celle de

Saint-Merri, qui, pour cette raison, étoit nommée l'une des filles de

Notre-Dame.

[Note 46: _Ibid._; p. 255.]

Une simple tradition veut que le chapitre de la cathédrale, s'étant mis

en possession de l'église de Saint-Merri, y ait aussitôt placé sept de

ses bénéficiers, qui prirent le titre de chanoines, et formèrent dès

lors cette collégiale telle qu'elle étoit au moment de sa suppression.

Quel qu'ait été le nombre des prêtres qui furent employés alors au

service de cette église, il est constant qu'ils portoient, au douzième

siècle, le nom de chanoines, et qu'ils administroient alternativement,

et par semaine, les sacrements, usage qui subsista jusqu'en 1219, qu'à

la requête et du consentement de ces chanoines de Saint-Merri le

chapitre de Notre-Dame attacha la cure de leur église à la prébende dont

étoit alors pourvu _Étienne Dupont_, ordonna qu'à l'avenir elle seroit

toujours annexée à cette prébende, sans jamais pouvoir en être séparée,

et déchargea les autres chanoines du soin des âmes et de toutes les

fonctions qui y sont relatives[47]. Ce chanoine curé fut appelé

_pleban_, _presbyter_, _plebanus qui plebi præest_, _qui plebem regit_.

[Note 47: _Gr. Past._, _lib. 20_, c. 97.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 4 / 46 段