politique aussi fausse que perfide (car cet esprit si rusé et si perçant
commit quelquefois les fautes les plus impardonnables), Charles, devenu
duc de Bourgogne, renoua toutes ses anciennes liaisons, reprit avec plus
d'activité que jamais la suite de ses projets, et retrouva ses alliés
naturels dans les mêmes dispositions. Plusieurs ont pensé que cette
animosité furieuse et continuelle, que la mort seule put éteindre,
prenoit sa source dans l'opposition des caractères, dans une antipathie
naturelle qui, dès qu'ils s'étoient connus, avoit éclaté entre Louis et
le comte de Charolois; mais, nous le répétons, il faut pénétrer plus
avant et chercher la cause de cette guerre d'extermination dans la
constitution même de l'État. Un vassal assez puissant pour lever cent
mille hommes, et dont les domaines étoient aussi vastes et aussi
florissants que ceux de son seigneur, ne pouvoit plus supporter l'espèce
d'humiliation et les servitudes qu'entraînoit avec elle la féodalité. Il
falloit ou qu'il fût subjugué par le suzerain, ou que, secouant le joug
de son autorité, il le mît dans une position à ne pouvoir plus réclamer
ses anciennes prérogatives. C'étoit uniquement pour parvenir à ce but
que Jean-sans-Peur avoit bouleversé la France; Philippe-le-Bon, plus
modéré que lui, n'en avoit pas moins imposé à son souverain les
conditions les plus humiliantes; un caractère tel que celui de
Charles-le-Téméraire devoit pousser les choses aux dernières extrémités.
Le simple récit des faits le prouve plus que toutes les réflexions; et
si nous jetons un coup d'oeil rapide sur la suite de ce règne, nous
voyons cette guerre des vassaux contre leur seigneur se rallumer de
nouveau chaque fois que l'occasion en semble favorable, et le roi de
France pressé sans cesse entre le duc de Bretagne, le duc de Bourgogne
et le roi d'Angleterre, résister avec d'autant plus de peine à ces trois
ennemis, que, pour combler ses embarras, les brouillons et les
séditieux, dont la France étoit infestée, trouvoient dans sa propre
famille un chef qui les soutenoit dans leurs continuelles rébellions. On
peut dire que sa vie fut un combat continuel: on le voit placé au centre
de tant d'ennemis, étudiant tous leurs mouvements, profitant de toutes
leurs fautes, sachant exciter leurs passions lorsqu'elles pouvoient les
aveugler sur leurs intérêts, corrompant leurs ministres, surtout leur
suscitant à propos des adversaires qui, par d'utiles diversions, ne
combattoient en quelque sorte que pour lui. (1468.) Aussi habile à
réparer ses fautes qu'à profiter de celles qu'il leur faisoit commettre,
lorsque la fatale et imprudente entrevue de Péronne[20] l'eut livré en
quelque sorte à la discrétion du duc de Bourgogne, et forcé à signer le
plus déshonorant des traités, ce ne fut point à force ouverte qu'il
tenta de rompre une convention qu'il étoit bien résolu de ne pas tenir;
mais, se renfermant dans la dissimulation la plus profonde, il parut
d'abord disposé à en exécuter toutes les clauses, et ne commença à
élever des difficultés pour attaquer ensuite le traité tout entier que
lorsque ses intrigues politiques eurent préparé au milieu de
l'Angleterre des troubles[21] qui, changeant tout à coup les intérêts
de cette nation, rendirent l'allié de la France un cabinet jusque là
l'auxiliaire du duc de Bourgogne. Attentif à diviser ses ennemis,
non-seulement par leurs intérêts, mais encore par leur position, il
avoit persuadé à son frère de recevoir pour apanage[22], au lieu de la
Brie et de la Champagne qu'il lui avoit d'abord promises et qui
l'auroient trop rapproché du duc de Bourgogne, la Guienne, située à
l'autre extrémité de la France; et ce fut en corrompant le favori de ce
prince qu'il parvint à lui faire accepter cet échange désavantageux.
Aussi lent dans ces négociations astucieuses que prompt à agir lorsque
la situation des choses demandoit un mouvement rapide et décisif, tandis
que le duc de Warwick, d'accord avec lui, opéroit à Londres cette
révolution qui alloit lui procurer de si grands avantages, il amusoit
d'un côté le duc de Bourgogne par des promesses vagues, par une feinte
modération, de l'autre châtioit d'une manière aussi prompte que terrible
les ducs d'Armagnac et de Nemours qui s'étoient de nouveau révoltés, et
frappoit d'épouvante le duc de Bretagne, en se montrant toujours prêt à
fondre sur lui s'il osoit tramer de nouveaux complots. C'étoit ainsi
qu'il attendoit le grand événement d'Angleterre. Aussitôt qu'il est
consommé, Louis lève le masque; le duc de Bourgogne est déclaré criminel
de lèse-majesté; il le fait ajourner au parlement de Paris et entre à
main armée dans ses États. (1471.) Jamais succès ne furent plus
brillants et plus décisifs, parce que jamais conduite n'avoit été plus
active et plus prévoyante; mais la trahison ne permit pas au roi d'en
recueillir tous les fruits. La cour de Guienne étoit devenue le centre
de toutes les intrigues que tramoit de nouveau contre lui cette foule de
vassaux subalternes frémissant sous le joug qu'il les forçoit à porter;
et dans leurs projets assez habilement concertés, projets dont le frère
de Louis étoit l'aveugle instrument, ils ne servoient le roi dans cette
guerre contre le duc de Bourgogne que pour forcer celui-ci à contracter
avec le jeune prince une alliance qui eût porté à la monarchie le coup
le plus mortel[23]; de manière que, plus la situation de Charles
devenoit fâcheuse, plus il étoit à craindre qu'il ne prît un parti qui à
l'instant auroit produit la défection de tous les grands du royaume, et
réduit le roi lui-même aux plus fâcheuses extrémités. Louis ignoroit
cette ténébreuse intrigue, et ce fut le duc de Bourgogne lui-même qui la
lui dévoila, parce que l'alliance proposée ne lui convenoit pas, et
qu'il voyoit dans cet aveu un moyen sûr d'obtenir du roi une paix dont
il avoit besoin. Arrêté dans ses succès par cette fatale nouvelle, forcé
d'accorder à son ennemi une trève dont personne ne pouvoit deviner les
motifs secrets, et qui indisposa la France entière contre lui[24], ce
prince, qui venoit d'échapper à peine à la plus odieuse trahison, eut
bientôt à combattre, dans les événements mêmes, des dangers bien plus
pressants. Une révolution plus rapide encore que celle qui l'avoit si
bien servi écrasa en Angleterre le parti de Warwick, rétablit sur le
trône Édouard qu'il en avoit précipité, et ranima avec plus de force que
jamais la ligue des grands vassaux. Dans les négociations qui
s'entamèrent alors entre le roi d'Angleterre, les ducs de Bourgogne et
de Bretagne, il ne s'agissoit de rien moins que de démembrer la France,
et d'en faire entre eux le partage; et, pour que rien ne s'opposât au
succès de leur ligue nouvelle, ils maintenoient le duc de Guienne dans
sa révolte, en lui donnant de nouveau l'espoir de cette alliance qui
faisoit l'objet de tous ses voeux, et que le Bourguignon étoit bien
décidé à ne jamais conclure. Ce fut alors que Charles, déclaré peu de
temps auparavant criminel de lèse-majesté, se déclara à son tour quitte
de tout devoir de vassal envers le roi. Celui-ci, incapable de résister
par la force à une ligue aussi formidable, appelle la ruse à son
secours: le duc de Bourgogne se laisse tromper encore dans une
négociation où Louis lui offroit d'acheter la paix, en lui abandonnant
des villes[25] qu'il réclamoit depuis long-temps, et dont le siége eût
été lent et douteux; mais, de même qu'il étoit bien résolu à ne pas
exécuter cette convention, son ennemi, non moins perfide que lui,
l'étoit également à continuer la guerre, aussitôt que cette proie lui
auroit été livrée. Tandis que le roi gagne ainsi du temps, le duc de
Guienne meurt, empoisonné par deux de ses domestiques[26]. Cette mort,
arrivée si à propos pour les intérêts de Louis, élève contre lui les
plus affreux soupçons; et quoiqu'il n'y ait à ce sujet rien de positif,
ni même qui offre des probabilités suffisantes, c'est cependant un
argument fâcheux contre le caractère de ce prince, qu'on ait pu un seul
instant le soupçonner d'un crime aussi atroce. Quoi qu'il en soit, la
Guienne est aussitôt soumise, et le foyer de révolte intérieure, sinon
éteint, du moins assoupi. (1473). Le combat s'engage alors entre le roi
et son terrible vassal; et tel étoit l'état des choses, que le duc de
Bourgogne pouvoit à lui seul balancer les forces de la monarchie: car le
duc de Bretagne, incapable d'opposer par lui-même une utile résistance,
forcé de se soumettre chaque fois que les troupes royales entroient dans
ses États, ce qui arriva deux fois encore dans cette lutte nouvelle, ne
se soutenoit que par les diversions qu'opéroit son puissant allié.
[Note 20: Louis XI, en même temps qu'il appuyoit la révolte
des Liégeois, eut l'imprudence de se livrer au duc de
Bourgogne en le venant trouver à Péronne. Charles, qui apprit
les intelligences du roi avec les Liégeois, le retint
prisonnier proche de cette même tour où Charles-le-Simple
avoit fini sa vie; il hésita même s'il ne porteroit pas la
vengeance plus loin; enfin il le força à conclure avec lui un
traité qui lui fut fort avantageux, et à l'accompagner au
siége de Liége, contre ces mêmes peuples qu'il avoit lui-même
excités à prendre les armes. Le roi assista à la prise de
cette ville. (HÉNAULT.)]
[Note 21: Il produisit cet heureux changement en profitant des
divisions qui s'étoient élevées entre le comte de Warwick et
le roi Édouard, que ce grand capitaine avoit mis sur le trône,
après en avoir précipité Charles VI. Marguerite d'Anjou, veuve
du roi détrôné, étoit alors réfugiée en France avec le jeune
prince de Galles son fils. Peu de temps après, Warwick, qui
s'étoit brouillé avec Édouard, y arriva aussi en fugitif, et
Louis XI, profitant avec la plus grande habileté du malheur
commun de deux ennemis qui sembloient devoir être à jamais
irréconciliables, rendit leurs intérêts inséparables par le
mariage politique du prince de Galles avec une des filles de
Warwick. Celui-ci repassa aussitôt en Angleterre, où il battit
Édouard, le renversa du trône, et y fit remonter Henri VI,
qu'on tira de la prison où il étoit renfermé. Cette révolution
ne fut pas malheureusement de longue durée.]
[Note 22: Cet échange fut fait en 1469.]
[Note 23: Le duc de Guienne, sans la participation du roi, et
pour se fortifier contre lui, pressoit le duc de Bourgogne de
lui donner en mariage sa fille unique; il étoit secondé dans
cette demande par le connétable de Saint-Pol, à qui la guerre
étoit nécessaire pour maintenir son crédit, ainsi que par le
duc de Bretagne, qui prévoyoit que le roi ne chercheroit qu'à
les abattre quand il n'auroit plus d'affaires avec le duc de
Bourgogne. (HÉNAULT.)]
[Note 24: Cette trève déplut également et à ses sujets fidèles
et à ceux qui ne lui témoignoient de l'attachement que pour le
trahir. Les Parisiens affichèrent des placards où ils se
déchaînèrent sans ménagement contre les conseillers du roi: le
duc de Bretagne, ne pouvant cacher le mépris que lui inspiroit
la conduite de Louis, l'appeloit hautement _le roi couard_. Le
duc de Bourgogne étoit le seul qui lui rendit intérieurement
justice, parce qu'il se sentoit encore plus humilié que le roi
d'avoir été dans la nécessité de lui faire de semblables
aveux.]
[Note 25: Les villes de Saint-Quentin, d'Amiens, de Roye et de
Montdidier, rachetées par Louis XI à Philippe-le-Bon.]
[Note 26: L'un des deux étoit un moine bénédictin, abbé de
Saint-Jean-d'Angéli, nommé Jean Faure de Vercors ou Versois;
l'autre se nommoit Henri de la Roche, et étoit écuyer de la
bouche du duc. Ils l'empoisonnèrent, dit-on, par le moyen
d'une pêche préparée, avec la dame de Monsoreau sa maîtresse.
Celle-ci mourut le jour même; le jeune prince languit encore
quelque temps.]
La guerre se fit d'abord avec des succès divers, ensuite avec des succès
marqués pour le roi; mais il étoit arrêté que les trahisons continuelles
des grands viendroient sans cesse lui arracher le fruit de ses
victoires. Tandis qu'il battoit le duc de Bourgogne, un prince du sang,
le duc d'Alençon, traitoit avec cet ennemi du roi et de la France, pour
lui livrer ses places fortes dans le Maine et dans la Normandie; le
comte d'Armagnac se révoltoit de nouveau à l'autre extrémité du royaume;
et le duc de Lorraine se déclaroit ouvertement pour le Bourguignon.
(1474.) D'autres soins se mêloient encore à des embarras aussi
cruels[27], de manière que Louis, dont l'activité avoit su prévenir la
réunion des forces de ses ennemis, et qui, par des mesures si bien
concertées, se voyoit sur le point d'humilier, de subjuguer peut-être
son vassal, se vit contraint de demander une trève désavantageuse, que
celui-ci n'eut garde de refuser, puisqu'en le tirant d'une situation
périlleuse elle lui fournissoit les moyens de porter à ce prince des
coups plus certains. Il falloit du temps pour qu'Édouard, rétabli sur le
trône par une révolution, pût agir de concert avec lui; et d'ailleurs
son insatiable ambition lui suggéroit des projets qu'il croyoit devoir
exécuter sur-le-champ, et qui demandoient qu'il fût tranquille du côté
de la France. Il ne s'agissoit de rien moins que de s'emparer de la
Lorraine, de faire ériger son duché en royaume, et de devenir, par une
alliance avec la maison d'Autriche, vicaire de l'empire et souverain
indépendant; mais il avoit affaire à un ennemi dont l'oeil étoit fixé
sans cesse sur toutes ses démarches. Louis XI, tandis qu'il exerçoit sur
ses vassaux rebelles les plus terribles châtiments, déconcertoit les
projets de Charles sur la Lorraine, et semoit entre l'empereur et lui
les méfiances qui renversèrent également ceux qu'il avoit formés pour
l'indépendance et la royauté.
[Note 27: Louis trompoit alors le roi d'Aragon par des feintes
démonstrations d'amitié, tandis qu'il faisoit entrer une armée
dans le Roussillon, dont il s'empara.]
Ce fut cette ambition désordonnée de Charles-le-Téméraire qui sauva
Louis: car, quelles que fussent les ressources que lui fournissoient son
génie et son expérience, si un parfait concert se fût établi entre tant
d'ennemis[28] qui se préparoient à l'attaquer, il étoit impossible que
ce prince, échappé déjà à de si grands dangers, n'y succombât pas cette
dernière fois, et tout sembloit préparé pour son entière destruction.
Mais tandis qu'Édouard, sur la foi du traité qui le lioit au duc de
Bourgogne, rassembloit contre la France une armée formidable, celui-ci
soulevoit imprudemment tout l'empire contre lui, par cette passion qu'il
avoit d'agrandir ses États, consumoit ses troupes au siége d'une ville,
et fournissoit ainsi au roi les moyens de lui susciter tous ses voisins
pour ennemis. (1475.) On peut dire que ce prince se surpassa lui-même en
cette circonstance, par la sagesse, la prévoyance et l'activité qui
dirigèrent toutes ses démarches. Édouard n'étoit pas encore embarqué,
que Charles, forcé de combattre à la fois les Suisses que Louis tira le
premier de leur obscurité pour les armer contre lui, le duc de Lorraine
qui l'attaqua sur-le-champ parce qu'il craignoit d'en être attaqué, le
roi lui-même qui fit une irruption subite dans l'Artois où il ne trouva
aucune résistance, se vit dans la nécessité de lever le siége qu'il
s'étoit obstiné à faire, après qu'une partie de son armée eut été
taillée en pièces par les généraux du roi, et réduit ensuite à la honte
de paroître sans ressources et sans soldats devant un allié qui ne
venoit sur le continent que dans l'espoir d'être soutenu par toutes ses
forces. On put voir dans cette circonstance quel est le vice radical de
ces associations qu'un intérêt commun semble avoir formées, et que
traversent en effet mille passions particulières. Édouard avoit compté
sur Charles; Charles comptoit à son tour sur le connétable de Saint-Pol,
qui, toujours mêlé à toutes les intrigues qui s'ourdissoient contre le
roi, toujours dévoré de l'ambition de se faire aussi une souveraineté
indépendante, avoit promis aux alliés de leur livrer la place importante
de Saint-Quentin. Des intérêts étrangers à la ligue empêchoient Charles
de tenir sa parole: une méfiance qui prenoit aussi sa source dans
l'intérêt personnel détourna également le connétable de tenir la sienne.
Le premier, ne pouvant soutenir les reproches d'Édouard, l'abandonna
brusquement pour aller tirer vengeance du duc de Lorraine, qui
continuoit à lui faire la guerre; le second, sommé de rendre la place
qu'il avoit promise, soit qu'il ne s'attendît pas à recevoir sitôt une
semblable sommation, soit que, dans la situation des choses, il n'y vît
pas de sûretés suffisantes pour lui, fit tirer le canon sur les Anglois
lorsqu'ils s'approchèrent des murailles. Cependant le roi, qui déjà
recueilloit les fruits d'une division excitée par ses manoeuvres, semoit
la corruption dans le cabinet d'Édouard pour en obtenir une trève, qu'on
peut regarder comme un des chefs-d'oeuvre de sa politique artificieuse.
Dans les embarras où il étoit réduit, Charles se vit forcé d'y accéder,
en frémissant de rage; et le connétable, qui vouloit y mettre obstacle,
devenu également odieux et suspect à tous les partis qu'il avoit trahis
tour à tour, fut enfin livré au roi par le duc lui-même, et reçut sur un
échafaud la juste récompense de ses perfidies et de sa folle ambition.
[Note 28: Outre les forces combinées du roi d'Angleterre et de
ses deux puissants vassaux, il avoit encore à redouter le
connétable de Saint-Pol, à qui sa charge, sa naissance, sa
fortune et ses talents donnoient un grand crédit parmi la
noblesse; le duc de Bourbon, mécontent de la cour, ami et
allié de la maison de Bourgogne; le roi René, comte de
Provence, lequel, imputant à Louis ses pertes et ses malheurs,
avoit déjà conçu le dessein d'instituer Charles son héritier;
le duc de Nemours, irrité de son humiliation et de la mort
encore récente du comte d'Armagnac, chef de sa maison; la
duchesse de Savoie, propre soeur de Louis, que l'espérance de
marier son fils à l'héritière de Bourgogne avoit mise dans les
intérêts de Charles, et qui avoit entraîné dans le même parti
son allié le duc de Milan; le roi de Naples, dont le fils
étoit à la cour de Bourgogne; le roi d'Aragon et le prince
Ferdinand son fils, alors en guerre ouverte contre la France.]
(1476.) Le reste de la conduite de Louis jusqu'à la fin tragique de
Charles-le-Téméraire n'offre ni moins de prudence ni moins d'habileté.
Le caractère de son ennemi lui étoit connu; il avoit déjà été si
heureusement servi par les passions violentes de ce malheureux prince,
qu'il ne vit rien de mieux à faire que de s'en remettre à elles du soin
de le perdre sans retour. Ce fut donc avec une joie secrète qu'il le
vit, aussitôt que la trève eut été signée, rentrer à main armée dans la
Lorraine, et s'en rendre entièrement possesseur. Loin de le troubler
dans une si rapide conquête, il lui en eût plutôt aplani les chemins,
bien sûr qu'une conduite aussi extravagante alloit exciter contre lui
les plus horribles tempêtes. On sait quel en fut le résultat: Charles,
aveuglé par le succès, prenant pour de la timidité les artifices de son
ennemi, attaque les Suisses qui le battent complétement à la journée de
Granson. À la nouvelle de cet événement, Louis, loin de rompre la trève
conclue avec le duc, consent à la prolonger, pour le perdre plus
sûrement, et lui suscite un ennemi nouveau dans la personne de René, duc
de Lorraine, qu'il envoie secrètement se joindre à l'armée des Suisses.
Aidé de cette brave nation, ce jeune prince attaque le duc de
Bourgogne, écrase son armée, et se remet en possession de la Lorraine
plus promptement encore qu'elle ne lui avoit été enlevée. L'impétueux
Charles se livre aux plus violentes fureurs lorsqu'il apprend que Nanci
a ouvert ses portes au vainqueur; il revient avec une sorte de désespoir
sous les murs de cette ville, dont il s'obstine à faire le siége, malgré
l'état de foiblesse et de délabrement où son armée étoit réduite.
Attaqué pour la troisième fois dans une si triste position par le duc de
Lorraine et les Suisses réunis, la trahison d'un partisan italien nommé
Campobasse lui fait perdre à la fois la bataille et la vie. Cet
événement mémorable arriva le 5 janvier 1477.
On peut regarder la mort tragique de ce prince insensé comme le dernier
coup porté à la puissance politique des grands vassaux. Dès ce moment
l'équilibre fut rompu entre le pouvoir monarchique et cette puissance
qui l'avoit si long-temps menacé; Charles n'ayant point laissé
d'héritiers mâles, la Bourgogne revint au domaine de la couronne, et le
roi de France, entouré désormais de vassaux trop foibles et trop divisés
pour pouvoir lui causer de sérieuses inquiétudes, devenu à peu près le
seul maître dans un grand empire dont toutes les parties s'unissoient
plus fortement de jour en jour, put à la fois assurer la paix de
l'intérieur, et agir avec plus de vigueur dans ses rapports politiques
et militaires avec les États voisins.
Toutefois les vues ambitieuses de Louis ne s'arrêtoient pas à la simple
possession de la Bourgogne: la Picardie, l'Artois, tous les États de
l'héritière de Charles lui faisoient envie; et leur réunion à la France
en auroit fait sans doute la monarchie la plus puissante de l'Europe.
Une alliance sembloit être le moyen le plus simple et le plus naturel
pour y parvenir, soit qu'on fît épouser la jeune princesse au dauphin,
soit qu'on la mariât au comte d'Angoulême, premier prince du sang. Le
premier parti parut impraticable à Louis, peut-être même
impolitique[29]; le second déplaisoit à son caractère ombrageux: il
craignoit, en agrandissant un prince de la maison de France, de
ressusciter les droits et les prétentions des ducs de Bourgogne. Il y
avoit bien sans doute à cela quelque danger; toutefois le projet auquel
il s'arrêta, de s'emparer par la force des provinces que Marie tenoit de
la couronne, et même de pousser plus loin ses conquêtes dans les
domaines de cette princesse, étoit encore plus mauvais. Car à peine
eut-il manifesté ces intentions hostiles, que les Flamands, qui
redoutoient par-dessus tout de tomber sous sa domination, entamèrent
avec l'empereur une négociation dont le résultat fut le mariage de leur
souveraine avec l'archiduc Maximilien, mariage qui mit la maison
d'Autriche en possession de l'héritage de Bourgogne, devint la base de
la puissance où s'éleva depuis Charles-Quint, et l'origine des querelles
qui, pendant deux siècles, ont coûté tant de sang à la France, traversé
les mesures, comprimé les forces, et arrêté tous les progrès des
successeurs de Louis XI.
[Note 29: Une telle alliance ne pouvoit se faire que par un
traité qui auroit conservé à Marie tous ses droits. Or, la
jeune princesse étoit nubile, le dauphin n'étoit encore qu'un
enfant; et si le mariage n'eût pu être consommé du vivant du
roi, ce qui étoit très-vraisemblable; si, après sa mort, des
intrigues de cour et des cabales presque inséparables d'une
minorité eussent fait rompre des noeuds mal assortis; enfin si
la princesse, se retirant dans ses États, eût fait choix d'un
autre époux, la France perdoit une occasion unique de
recouvrer une partie de cette riche succession.
(VILLARET.)]
Cependant on ne peut nier que, dans ce plan conçu par une politique plus
astucieuse que raisonnable, ce prince n'ait déployé une adresse et des
talents extraordinaires. S'il ne réussit pas à dépouiller entièrement
Marie, il parvint du moins à s'assurer la jouissance tranquille de la
Bourgogne, qui lui appartenoit légitimement, et acquit la possession
éventuelle de l'Artois et de la Picardie. Ces conquêtes qui furent le
résultat d'une guerre longue et acharnée qu'il lui fallut soutenir
contre Maximilien; ses négociations adroites avec le roi d'Angleterre,
qu'il sut toujours empêcher de se réunir à ses ennemis; les intrigues
qui consommèrent la réunion à la France de la Provence et de l'Anjou;
dans l'intérieur, une administration aussi sage que vigoureuse,
remplirent les dernières années de la vie de Louis XI, qui mourut au
château du Plessis-lès-Tours le 30 août 1483, un mois après avoir fiancé
le dauphin avec Marguerite, fille de Marie, espérant par ce mariage,
assurer à la France la possession de l'Artois, que ses armes avoient
déjà conquis.