(1467.) Vainqueur des Liégeois que le roi avoit abandonnés par une

politique aussi fausse que perfide (car cet esprit si rusé et si perçant

commit quelquefois les fautes les plus impardonnables), Charles, devenu

duc de Bourgogne, renoua toutes ses anciennes liaisons, reprit avec plus

d'activité que jamais la suite de ses projets, et retrouva ses alliés

naturels dans les mêmes dispositions. Plusieurs ont pensé que cette

animosité furieuse et continuelle, que la mort seule put éteindre,

prenoit sa source dans l'opposition des caractères, dans une antipathie

naturelle qui, dès qu'ils s'étoient connus, avoit éclaté entre Louis et

le comte de Charolois; mais, nous le répétons, il faut pénétrer plus

avant et chercher la cause de cette guerre d'extermination dans la

constitution même de l'État. Un vassal assez puissant pour lever cent

mille hommes, et dont les domaines étoient aussi vastes et aussi

florissants que ceux de son seigneur, ne pouvoit plus supporter l'espèce

d'humiliation et les servitudes qu'entraînoit avec elle la féodalité. Il

falloit ou qu'il fût subjugué par le suzerain, ou que, secouant le joug

de son autorité, il le mît dans une position à ne pouvoir plus réclamer

ses anciennes prérogatives. C'étoit uniquement pour parvenir à ce but

que Jean-sans-Peur avoit bouleversé la France; Philippe-le-Bon, plus

modéré que lui, n'en avoit pas moins imposé à son souverain les

conditions les plus humiliantes; un caractère tel que celui de

Charles-le-Téméraire devoit pousser les choses aux dernières extrémités.

Le simple récit des faits le prouve plus que toutes les réflexions; et

si nous jetons un coup d'oeil rapide sur la suite de ce règne, nous

voyons cette guerre des vassaux contre leur seigneur se rallumer de

nouveau chaque fois que l'occasion en semble favorable, et le roi de

France pressé sans cesse entre le duc de Bretagne, le duc de Bourgogne

et le roi d'Angleterre, résister avec d'autant plus de peine à ces trois

ennemis, que, pour combler ses embarras, les brouillons et les

séditieux, dont la France étoit infestée, trouvoient dans sa propre

famille un chef qui les soutenoit dans leurs continuelles rébellions. On

peut dire que sa vie fut un combat continuel: on le voit placé au centre

de tant d'ennemis, étudiant tous leurs mouvements, profitant de toutes

leurs fautes, sachant exciter leurs passions lorsqu'elles pouvoient les

aveugler sur leurs intérêts, corrompant leurs ministres, surtout leur

suscitant à propos des adversaires qui, par d'utiles diversions, ne

combattoient en quelque sorte que pour lui. (1468.) Aussi habile à

réparer ses fautes qu'à profiter de celles qu'il leur faisoit commettre,

lorsque la fatale et imprudente entrevue de Péronne[20] l'eut livré en

quelque sorte à la discrétion du duc de Bourgogne, et forcé à signer le

plus déshonorant des traités, ce ne fut point à force ouverte qu'il

tenta de rompre une convention qu'il étoit bien résolu de ne pas tenir;

mais, se renfermant dans la dissimulation la plus profonde, il parut

d'abord disposé à en exécuter toutes les clauses, et ne commença à

élever des difficultés pour attaquer ensuite le traité tout entier que

lorsque ses intrigues politiques eurent préparé au milieu de

l'Angleterre des troubles[21] qui, changeant tout à coup les intérêts

de cette nation, rendirent l'allié de la France un cabinet jusque là

l'auxiliaire du duc de Bourgogne. Attentif à diviser ses ennemis,

non-seulement par leurs intérêts, mais encore par leur position, il

avoit persuadé à son frère de recevoir pour apanage[22], au lieu de la

Brie et de la Champagne qu'il lui avoit d'abord promises et qui

l'auroient trop rapproché du duc de Bourgogne, la Guienne, située à

l'autre extrémité de la France; et ce fut en corrompant le favori de ce

prince qu'il parvint à lui faire accepter cet échange désavantageux.

Aussi lent dans ces négociations astucieuses que prompt à agir lorsque

la situation des choses demandoit un mouvement rapide et décisif, tandis

que le duc de Warwick, d'accord avec lui, opéroit à Londres cette

révolution qui alloit lui procurer de si grands avantages, il amusoit

d'un côté le duc de Bourgogne par des promesses vagues, par une feinte

modération, de l'autre châtioit d'une manière aussi prompte que terrible

les ducs d'Armagnac et de Nemours qui s'étoient de nouveau révoltés, et

frappoit d'épouvante le duc de Bretagne, en se montrant toujours prêt à

fondre sur lui s'il osoit tramer de nouveaux complots. C'étoit ainsi

qu'il attendoit le grand événement d'Angleterre. Aussitôt qu'il est

consommé, Louis lève le masque; le duc de Bourgogne est déclaré criminel

de lèse-majesté; il le fait ajourner au parlement de Paris et entre à

main armée dans ses États. (1471.) Jamais succès ne furent plus

brillants et plus décisifs, parce que jamais conduite n'avoit été plus

active et plus prévoyante; mais la trahison ne permit pas au roi d'en

recueillir tous les fruits. La cour de Guienne étoit devenue le centre

de toutes les intrigues que tramoit de nouveau contre lui cette foule de

vassaux subalternes frémissant sous le joug qu'il les forçoit à porter;

et dans leurs projets assez habilement concertés, projets dont le frère

de Louis étoit l'aveugle instrument, ils ne servoient le roi dans cette

guerre contre le duc de Bourgogne que pour forcer celui-ci à contracter

avec le jeune prince une alliance qui eût porté à la monarchie le coup

le plus mortel[23]; de manière que, plus la situation de Charles

devenoit fâcheuse, plus il étoit à craindre qu'il ne prît un parti qui à

l'instant auroit produit la défection de tous les grands du royaume, et

réduit le roi lui-même aux plus fâcheuses extrémités. Louis ignoroit

cette ténébreuse intrigue, et ce fut le duc de Bourgogne lui-même qui la

lui dévoila, parce que l'alliance proposée ne lui convenoit pas, et

qu'il voyoit dans cet aveu un moyen sûr d'obtenir du roi une paix dont

il avoit besoin. Arrêté dans ses succès par cette fatale nouvelle, forcé

d'accorder à son ennemi une trève dont personne ne pouvoit deviner les

motifs secrets, et qui indisposa la France entière contre lui[24], ce

prince, qui venoit d'échapper à peine à la plus odieuse trahison, eut

bientôt à combattre, dans les événements mêmes, des dangers bien plus

pressants. Une révolution plus rapide encore que celle qui l'avoit si

bien servi écrasa en Angleterre le parti de Warwick, rétablit sur le

trône Édouard qu'il en avoit précipité, et ranima avec plus de force que

jamais la ligue des grands vassaux. Dans les négociations qui

s'entamèrent alors entre le roi d'Angleterre, les ducs de Bourgogne et

de Bretagne, il ne s'agissoit de rien moins que de démembrer la France,

et d'en faire entre eux le partage; et, pour que rien ne s'opposât au

succès de leur ligue nouvelle, ils maintenoient le duc de Guienne dans

sa révolte, en lui donnant de nouveau l'espoir de cette alliance qui

faisoit l'objet de tous ses voeux, et que le Bourguignon étoit bien

décidé à ne jamais conclure. Ce fut alors que Charles, déclaré peu de

temps auparavant criminel de lèse-majesté, se déclara à son tour quitte

de tout devoir de vassal envers le roi. Celui-ci, incapable de résister

par la force à une ligue aussi formidable, appelle la ruse à son

secours: le duc de Bourgogne se laisse tromper encore dans une

négociation où Louis lui offroit d'acheter la paix, en lui abandonnant

des villes[25] qu'il réclamoit depuis long-temps, et dont le siége eût

été lent et douteux; mais, de même qu'il étoit bien résolu à ne pas

exécuter cette convention, son ennemi, non moins perfide que lui,

l'étoit également à continuer la guerre, aussitôt que cette proie lui

auroit été livrée. Tandis que le roi gagne ainsi du temps, le duc de

Guienne meurt, empoisonné par deux de ses domestiques[26]. Cette mort,

arrivée si à propos pour les intérêts de Louis, élève contre lui les

plus affreux soupçons; et quoiqu'il n'y ait à ce sujet rien de positif,

ni même qui offre des probabilités suffisantes, c'est cependant un

argument fâcheux contre le caractère de ce prince, qu'on ait pu un seul

instant le soupçonner d'un crime aussi atroce. Quoi qu'il en soit, la

Guienne est aussitôt soumise, et le foyer de révolte intérieure, sinon

éteint, du moins assoupi. (1473). Le combat s'engage alors entre le roi

et son terrible vassal; et tel étoit l'état des choses, que le duc de

Bourgogne pouvoit à lui seul balancer les forces de la monarchie: car le

duc de Bretagne, incapable d'opposer par lui-même une utile résistance,

forcé de se soumettre chaque fois que les troupes royales entroient dans

ses États, ce qui arriva deux fois encore dans cette lutte nouvelle, ne

se soutenoit que par les diversions qu'opéroit son puissant allié.

[Note 20: Louis XI, en même temps qu'il appuyoit la révolte

des Liégeois, eut l'imprudence de se livrer au duc de

Bourgogne en le venant trouver à Péronne. Charles, qui apprit

les intelligences du roi avec les Liégeois, le retint

prisonnier proche de cette même tour où Charles-le-Simple

avoit fini sa vie; il hésita même s'il ne porteroit pas la

vengeance plus loin; enfin il le força à conclure avec lui un

traité qui lui fut fort avantageux, et à l'accompagner au

siége de Liége, contre ces mêmes peuples qu'il avoit lui-même

excités à prendre les armes. Le roi assista à la prise de

cette ville. (HÉNAULT.)]

[Note 21: Il produisit cet heureux changement en profitant des

divisions qui s'étoient élevées entre le comte de Warwick et

le roi Édouard, que ce grand capitaine avoit mis sur le trône,

après en avoir précipité Charles VI. Marguerite d'Anjou, veuve

du roi détrôné, étoit alors réfugiée en France avec le jeune

prince de Galles son fils. Peu de temps après, Warwick, qui

s'étoit brouillé avec Édouard, y arriva aussi en fugitif, et

Louis XI, profitant avec la plus grande habileté du malheur

commun de deux ennemis qui sembloient devoir être à jamais

irréconciliables, rendit leurs intérêts inséparables par le

mariage politique du prince de Galles avec une des filles de

Warwick. Celui-ci repassa aussitôt en Angleterre, où il battit

Édouard, le renversa du trône, et y fit remonter Henri VI,

qu'on tira de la prison où il étoit renfermé. Cette révolution

ne fut pas malheureusement de longue durée.]

[Note 22: Cet échange fut fait en 1469.]

[Note 23: Le duc de Guienne, sans la participation du roi, et

pour se fortifier contre lui, pressoit le duc de Bourgogne de

lui donner en mariage sa fille unique; il étoit secondé dans

cette demande par le connétable de Saint-Pol, à qui la guerre

étoit nécessaire pour maintenir son crédit, ainsi que par le

duc de Bretagne, qui prévoyoit que le roi ne chercheroit qu'à

les abattre quand il n'auroit plus d'affaires avec le duc de

Bourgogne. (HÉNAULT.)]

[Note 24: Cette trève déplut également et à ses sujets fidèles

et à ceux qui ne lui témoignoient de l'attachement que pour le

trahir. Les Parisiens affichèrent des placards où ils se

déchaînèrent sans ménagement contre les conseillers du roi: le

duc de Bretagne, ne pouvant cacher le mépris que lui inspiroit

la conduite de Louis, l'appeloit hautement _le roi couard_. Le

duc de Bourgogne étoit le seul qui lui rendit intérieurement

justice, parce qu'il se sentoit encore plus humilié que le roi

d'avoir été dans la nécessité de lui faire de semblables

aveux.]

[Note 25: Les villes de Saint-Quentin, d'Amiens, de Roye et de

Montdidier, rachetées par Louis XI à Philippe-le-Bon.]

[Note 26: L'un des deux étoit un moine bénédictin, abbé de

Saint-Jean-d'Angéli, nommé Jean Faure de Vercors ou Versois;

l'autre se nommoit Henri de la Roche, et étoit écuyer de la

bouche du duc. Ils l'empoisonnèrent, dit-on, par le moyen

d'une pêche préparée, avec la dame de Monsoreau sa maîtresse.

Celle-ci mourut le jour même; le jeune prince languit encore

quelque temps.]

La guerre se fit d'abord avec des succès divers, ensuite avec des succès

marqués pour le roi; mais il étoit arrêté que les trahisons continuelles

des grands viendroient sans cesse lui arracher le fruit de ses

victoires. Tandis qu'il battoit le duc de Bourgogne, un prince du sang,

le duc d'Alençon, traitoit avec cet ennemi du roi et de la France, pour

lui livrer ses places fortes dans le Maine et dans la Normandie; le

comte d'Armagnac se révoltoit de nouveau à l'autre extrémité du royaume;

et le duc de Lorraine se déclaroit ouvertement pour le Bourguignon.

(1474.) D'autres soins se mêloient encore à des embarras aussi

cruels[27], de manière que Louis, dont l'activité avoit su prévenir la

réunion des forces de ses ennemis, et qui, par des mesures si bien

concertées, se voyoit sur le point d'humilier, de subjuguer peut-être

son vassal, se vit contraint de demander une trève désavantageuse, que

celui-ci n'eut garde de refuser, puisqu'en le tirant d'une situation

périlleuse elle lui fournissoit les moyens de porter à ce prince des

coups plus certains. Il falloit du temps pour qu'Édouard, rétabli sur le

trône par une révolution, pût agir de concert avec lui; et d'ailleurs

son insatiable ambition lui suggéroit des projets qu'il croyoit devoir

exécuter sur-le-champ, et qui demandoient qu'il fût tranquille du côté

de la France. Il ne s'agissoit de rien moins que de s'emparer de la

Lorraine, de faire ériger son duché en royaume, et de devenir, par une

alliance avec la maison d'Autriche, vicaire de l'empire et souverain

indépendant; mais il avoit affaire à un ennemi dont l'oeil étoit fixé

sans cesse sur toutes ses démarches. Louis XI, tandis qu'il exerçoit sur

ses vassaux rebelles les plus terribles châtiments, déconcertoit les

projets de Charles sur la Lorraine, et semoit entre l'empereur et lui

les méfiances qui renversèrent également ceux qu'il avoit formés pour

l'indépendance et la royauté.

[Note 27: Louis trompoit alors le roi d'Aragon par des feintes

démonstrations d'amitié, tandis qu'il faisoit entrer une armée

dans le Roussillon, dont il s'empara.]

Ce fut cette ambition désordonnée de Charles-le-Téméraire qui sauva

Louis: car, quelles que fussent les ressources que lui fournissoient son

génie et son expérience, si un parfait concert se fût établi entre tant

d'ennemis[28] qui se préparoient à l'attaquer, il étoit impossible que

ce prince, échappé déjà à de si grands dangers, n'y succombât pas cette

dernière fois, et tout sembloit préparé pour son entière destruction.

Mais tandis qu'Édouard, sur la foi du traité qui le lioit au duc de

Bourgogne, rassembloit contre la France une armée formidable, celui-ci

soulevoit imprudemment tout l'empire contre lui, par cette passion qu'il

avoit d'agrandir ses États, consumoit ses troupes au siége d'une ville,

et fournissoit ainsi au roi les moyens de lui susciter tous ses voisins

pour ennemis. (1475.) On peut dire que ce prince se surpassa lui-même en

cette circonstance, par la sagesse, la prévoyance et l'activité qui

dirigèrent toutes ses démarches. Édouard n'étoit pas encore embarqué,

que Charles, forcé de combattre à la fois les Suisses que Louis tira le

premier de leur obscurité pour les armer contre lui, le duc de Lorraine

qui l'attaqua sur-le-champ parce qu'il craignoit d'en être attaqué, le

roi lui-même qui fit une irruption subite dans l'Artois où il ne trouva

aucune résistance, se vit dans la nécessité de lever le siége qu'il

s'étoit obstiné à faire, après qu'une partie de son armée eut été

taillée en pièces par les généraux du roi, et réduit ensuite à la honte

de paroître sans ressources et sans soldats devant un allié qui ne

venoit sur le continent que dans l'espoir d'être soutenu par toutes ses

forces. On put voir dans cette circonstance quel est le vice radical de

ces associations qu'un intérêt commun semble avoir formées, et que

traversent en effet mille passions particulières. Édouard avoit compté

sur Charles; Charles comptoit à son tour sur le connétable de Saint-Pol,

qui, toujours mêlé à toutes les intrigues qui s'ourdissoient contre le

roi, toujours dévoré de l'ambition de se faire aussi une souveraineté

indépendante, avoit promis aux alliés de leur livrer la place importante

de Saint-Quentin. Des intérêts étrangers à la ligue empêchoient Charles

de tenir sa parole: une méfiance qui prenoit aussi sa source dans

l'intérêt personnel détourna également le connétable de tenir la sienne.

Le premier, ne pouvant soutenir les reproches d'Édouard, l'abandonna

brusquement pour aller tirer vengeance du duc de Lorraine, qui

continuoit à lui faire la guerre; le second, sommé de rendre la place

qu'il avoit promise, soit qu'il ne s'attendît pas à recevoir sitôt une

semblable sommation, soit que, dans la situation des choses, il n'y vît

pas de sûretés suffisantes pour lui, fit tirer le canon sur les Anglois

lorsqu'ils s'approchèrent des murailles. Cependant le roi, qui déjà

recueilloit les fruits d'une division excitée par ses manoeuvres, semoit

la corruption dans le cabinet d'Édouard pour en obtenir une trève, qu'on

peut regarder comme un des chefs-d'oeuvre de sa politique artificieuse.

Dans les embarras où il étoit réduit, Charles se vit forcé d'y accéder,

en frémissant de rage; et le connétable, qui vouloit y mettre obstacle,

devenu également odieux et suspect à tous les partis qu'il avoit trahis

tour à tour, fut enfin livré au roi par le duc lui-même, et reçut sur un

échafaud la juste récompense de ses perfidies et de sa folle ambition.

[Note 28: Outre les forces combinées du roi d'Angleterre et de

ses deux puissants vassaux, il avoit encore à redouter le

connétable de Saint-Pol, à qui sa charge, sa naissance, sa

fortune et ses talents donnoient un grand crédit parmi la

noblesse; le duc de Bourbon, mécontent de la cour, ami et

allié de la maison de Bourgogne; le roi René, comte de

Provence, lequel, imputant à Louis ses pertes et ses malheurs,

avoit déjà conçu le dessein d'instituer Charles son héritier;

le duc de Nemours, irrité de son humiliation et de la mort

encore récente du comte d'Armagnac, chef de sa maison; la

duchesse de Savoie, propre soeur de Louis, que l'espérance de

marier son fils à l'héritière de Bourgogne avoit mise dans les

intérêts de Charles, et qui avoit entraîné dans le même parti

son allié le duc de Milan; le roi de Naples, dont le fils

étoit à la cour de Bourgogne; le roi d'Aragon et le prince

Ferdinand son fils, alors en guerre ouverte contre la France.]

(1476.) Le reste de la conduite de Louis jusqu'à la fin tragique de

Charles-le-Téméraire n'offre ni moins de prudence ni moins d'habileté.

Le caractère de son ennemi lui étoit connu; il avoit déjà été si

heureusement servi par les passions violentes de ce malheureux prince,

qu'il ne vit rien de mieux à faire que de s'en remettre à elles du soin

de le perdre sans retour. Ce fut donc avec une joie secrète qu'il le

vit, aussitôt que la trève eut été signée, rentrer à main armée dans la

Lorraine, et s'en rendre entièrement possesseur. Loin de le troubler

dans une si rapide conquête, il lui en eût plutôt aplani les chemins,

bien sûr qu'une conduite aussi extravagante alloit exciter contre lui

les plus horribles tempêtes. On sait quel en fut le résultat: Charles,

aveuglé par le succès, prenant pour de la timidité les artifices de son

ennemi, attaque les Suisses qui le battent complétement à la journée de

Granson. À la nouvelle de cet événement, Louis, loin de rompre la trève

conclue avec le duc, consent à la prolonger, pour le perdre plus

sûrement, et lui suscite un ennemi nouveau dans la personne de René, duc

de Lorraine, qu'il envoie secrètement se joindre à l'armée des Suisses.

Aidé de cette brave nation, ce jeune prince attaque le duc de

Bourgogne, écrase son armée, et se remet en possession de la Lorraine

plus promptement encore qu'elle ne lui avoit été enlevée. L'impétueux

Charles se livre aux plus violentes fureurs lorsqu'il apprend que Nanci

a ouvert ses portes au vainqueur; il revient avec une sorte de désespoir

sous les murs de cette ville, dont il s'obstine à faire le siége, malgré

l'état de foiblesse et de délabrement où son armée étoit réduite.

Attaqué pour la troisième fois dans une si triste position par le duc de

Lorraine et les Suisses réunis, la trahison d'un partisan italien nommé

Campobasse lui fait perdre à la fois la bataille et la vie. Cet

événement mémorable arriva le 5 janvier 1477.

On peut regarder la mort tragique de ce prince insensé comme le dernier

coup porté à la puissance politique des grands vassaux. Dès ce moment

l'équilibre fut rompu entre le pouvoir monarchique et cette puissance

qui l'avoit si long-temps menacé; Charles n'ayant point laissé

d'héritiers mâles, la Bourgogne revint au domaine de la couronne, et le

roi de France, entouré désormais de vassaux trop foibles et trop divisés

pour pouvoir lui causer de sérieuses inquiétudes, devenu à peu près le

seul maître dans un grand empire dont toutes les parties s'unissoient

plus fortement de jour en jour, put à la fois assurer la paix de

l'intérieur, et agir avec plus de vigueur dans ses rapports politiques

et militaires avec les États voisins.

Toutefois les vues ambitieuses de Louis ne s'arrêtoient pas à la simple

possession de la Bourgogne: la Picardie, l'Artois, tous les États de

l'héritière de Charles lui faisoient envie; et leur réunion à la France

en auroit fait sans doute la monarchie la plus puissante de l'Europe.

Une alliance sembloit être le moyen le plus simple et le plus naturel

pour y parvenir, soit qu'on fît épouser la jeune princesse au dauphin,

soit qu'on la mariât au comte d'Angoulême, premier prince du sang. Le

premier parti parut impraticable à Louis, peut-être même

impolitique[29]; le second déplaisoit à son caractère ombrageux: il

craignoit, en agrandissant un prince de la maison de France, de

ressusciter les droits et les prétentions des ducs de Bourgogne. Il y

avoit bien sans doute à cela quelque danger; toutefois le projet auquel

il s'arrêta, de s'emparer par la force des provinces que Marie tenoit de

la couronne, et même de pousser plus loin ses conquêtes dans les

domaines de cette princesse, étoit encore plus mauvais. Car à peine

eut-il manifesté ces intentions hostiles, que les Flamands, qui

redoutoient par-dessus tout de tomber sous sa domination, entamèrent

avec l'empereur une négociation dont le résultat fut le mariage de leur

souveraine avec l'archiduc Maximilien, mariage qui mit la maison

d'Autriche en possession de l'héritage de Bourgogne, devint la base de

la puissance où s'éleva depuis Charles-Quint, et l'origine des querelles

qui, pendant deux siècles, ont coûté tant de sang à la France, traversé

les mesures, comprimé les forces, et arrêté tous les progrès des

successeurs de Louis XI.

[Note 29: Une telle alliance ne pouvoit se faire que par un

traité qui auroit conservé à Marie tous ses droits. Or, la

jeune princesse étoit nubile, le dauphin n'étoit encore qu'un

enfant; et si le mariage n'eût pu être consommé du vivant du

roi, ce qui étoit très-vraisemblable; si, après sa mort, des

intrigues de cour et des cabales presque inséparables d'une

minorité eussent fait rompre des noeuds mal assortis; enfin si

la princesse, se retirant dans ses États, eût fait choix d'un

autre époux, la France perdoit une occasion unique de

recouvrer une partie de cette riche succession.

(VILLARET.)]

Cependant on ne peut nier que, dans ce plan conçu par une politique plus

astucieuse que raisonnable, ce prince n'ait déployé une adresse et des

talents extraordinaires. S'il ne réussit pas à dépouiller entièrement

Marie, il parvint du moins à s'assurer la jouissance tranquille de la

Bourgogne, qui lui appartenoit légitimement, et acquit la possession

éventuelle de l'Artois et de la Picardie. Ces conquêtes qui furent le

résultat d'une guerre longue et acharnée qu'il lui fallut soutenir

contre Maximilien; ses négociations adroites avec le roi d'Angleterre,

qu'il sut toujours empêcher de se réunir à ses ennemis; les intrigues

qui consommèrent la réunion à la France de la Provence et de l'Anjou;

dans l'intérieur, une administration aussi sage que vigoureuse,

remplirent les dernières années de la vie de Louis XI, qui mourut au

château du Plessis-lès-Tours le 30 août 1483, un mois après avoir fiancé

le dauphin avec Marguerite, fille de Marie, espérant par ce mariage,

assurer à la France la possession de l'Artois, que ses armes avoient

déjà conquis.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 3 / 46 段