obstacles: la plupart des villes de Picardie lui ouvrirent leurs portes,
ou se rendirent à la première sommation. Il se hâtoit d'arriver dans
l'Île-de-France, bien persuadé qu'il alloit y trouver l'armée du duc de
Bretagne et les troupes que le maréchal de Bourgogne s'étoit engagé à
lui amener. Son étonnement fut grand d'arriver seul au rendez-vous. Le
maréchal, coupé par l'armée des royalistes, qui s'étoit emparée de tous
les passages, se trouvoit dans l'impossibilité de le joindre; l'armée du
duc de Bretagne avoit éprouvé des retards par le refus qu'avoit fait le
duc de Vendôme de lui donner passage sur ses terres, acte de courage et
de fidélité qui, dans ces circonstances extrêmes, sauva peut-être la
monarchie. Le comte, déconcerté, mais cependant soutenu par le
vice-chancelier de Bretagne, qui lui annonçoit l'arrivée prochaine des
troupes bretonnes, résolut de faire une tentative pour se rendre maître
de Paris.
Il fut proposé d'abord dans le conseil de tenter de s'en emparer de vive
force; mais la ville étoit trop bien fortifiée pour qu'une semblable
entreprise pût être praticable, et cet avis fut rejeté. On essaya alors
d'intimider les Parisiens, en développant à la vue de leurs remparts
toute l'armée bourguignonne rangée en bataille. Le comte conçut même
l'espérance que cet aspect guerrier pourroit ranimer quelques restes de
l'ancien parti attaché à sa maison; mais les habitants de Paris,
malheureux pendant plus d'un siècle par la fureur des factions, n'ayant
trouvé de relâche à des maux si prolongés que sous l'autorité
monarchique, étoient entièrement détrompés; et l'on pouvoit les mettre
alors au nombre des sujets sur lesquels le roi avoit le plus droit de
compter. Ils n'avoient pas attendu ce moment pour faire éclater leur
zèle; et, dès la première nouvelle de la guerre, les bourgeois de cette
ville s'étoient empressés de prendre les armes à la première réquisition
que leur en avoit faite Charles de Melun leur gouverneur. Le guet avoit
été augmenté; on avoit distribué les postes, rétabli les chaînes, et les
portes de la ville, à l'exception de deux, furent aussitôt exactement
murées; enfin ils avoient fait preuve d'une telle ardeur pour le service
du roi, que Louis députa quatre de ses officiers pour les en remercier.
Peu de temps après que ces dispositions eurent été faites, le maréchal
de Gamaches, sorti de Péronne, étoit venu se renfermer avec un corps de
troupes dans la ville assiégée, et ce renfort avoit encore redoublé la
résolution des bourgeois et de la garnison. Ils se hasardèrent même à
faire des sorties, dans lesquelles ils obtinrent sur l'ennemi de petits
avantages. Le comte de Charolois, voyant que rien ne pouvoit ébranler
leur fidélité, essaya une ruse de guerre qui ne lui réussit pas
davantage. Quatre hérauts d'armes vinrent, de sa part, se présenter à la
porte Saint-Denis, demandant le passage et des vivres, avec menaces, en
cas de refus, de tout saccager. Tandis qu'ils amusoient ainsi par leurs
discours l'officier qui commandoit à cette porte, deux compagnies de
l'armée bourguignonne s'avançoient secrètement vers le faubourg
Saint-Lazare, dont les barrières furent sur le point d'être forcées.
Mais, l'alarme ayant été donnée aussitôt, la milice bourgeoise se porta
avec rapidité sur le point attaqué, et repoussa les Bourguignons, qui,
foudroyés en même temps par l'artillerie des remparts, se retirèrent en
désordre et avec une perte considérable.
Le comte de Charolois, désespérant alors de s'emparer de Paris, prit la
résolution de marcher au-devant du duc de Bretagne, et d'opérer sa
jonction avec lui, dans quelque lieu que ce fût. Le roi étoit à Orléans
lorsqu'il apprit cette nouvelle. L'avis de son conseil fut d'aller droit
au duc de Charolois et de lui livrer bataille avant la réunion des deux
armées. C'étoit sans doute le meilleur; mais le roi s'obstina à suivre
le sien, qui étoit au contraire de l'éviter en faisant un détour, et
d'aller par sa présence rassurer les Parisiens. Alors ses généraux
résolurent de le tromper dans l'intention de le servir, et dirigèrent
tellement la marche des troupes que les deux armées se rencontrèrent
dans la plaine de Long-Jumeau, près de Montlhéry. Là fut livrée cette
bataille fameuse et singulière, dans laquelle les deux princes donnèrent
des preuves égales de sang-froid et d'intrépidité, et dont les succès
furent tellement balancés, que chacun d'eux crut d'abord l'avoir perdue,
et que le lendemain tous les deux prétendirent l'avoir gagnée. Cependant
les terreurs et les inquiétudes de Louis furent plus grandes que celles
de son ennemi, car il s'enfuit à Corbeil, le laissant maître du champ de
bataille. Cette retraite, le bruit même qui se répandit qu'il avoit été
tué dans le combat, donnèrent au comte de Charolois les apparences du
triomphe, tandis qu'on agitoit réellement dans son conseil si l'on ne
reprendroit pas à toute hâte la route de la Bourgogne, et que des
fuyards de son armée furent trouvés jusqu'aux portes de Paris, et
massacrés ou faits prisonniers par ses habitants.
La disparition de l'armée royale rendit bientôt le courage à cette
troupe abattue; et passant d'une extrémité à l'autre, le comte de
Charolois en conçut une confiance et un orgueil qui depuis influèrent
sur toutes les actions de sa vie. Il opéra le même jour sa réunion avec
le duc de Bretagne, tandis que le roi, qui, de son côté, ne trouvoit
plus d'obstacle, marchoit vers Paris, où il entra deux jours après la
bataille. Ainsi, par une suite de cette action, non moins singulière
que l'action elle-même, deux armées qui s'étoient crues mutuellement
vaincues trouvèrent dans cette défaite mutuelle tous les avantages
qu'elles avoient voulu obtenir de la victoire.
La présence du roi et l'arrivée successive de ses troupes donnèrent un
nouveau degré d'énergie aux Parisiens; et le monarque, par des manières
populaires qui furent toujours dans sa politique, et que les
circonstances présentes avoient malheureusement rendues nécessaires,
acheva d'y gagner tous les coeurs. Il visitoit familièrement les
principaux bourgeois, s'entretenoit avec eux, les admettoit même à sa
table. À ces marques de bonté, si puissantes pour toucher le vulgaire,
il joignit des bienfaits réels dont l'effet fut plus puissant encore. La
plupart des impôts furent abolis, les priviléges de la ville confirmés;
mais ce qui toucha le plus les Parisiens, ce fut l'admission au conseil
de six bourgeois notables, de six membres de l'université, et d'un
nombre égal de membres du parlement, pour y prendre part à
l'administration et aider à l'expédition des affaires les plus pressées.
Louis, après s'être ainsi adroitement assuré des dispositions d'une
ville qu'il lui étoit si important de conserver, crut pouvoir sans aucun
risque s'en éloigner et exécuter le dessein qu'il avoit formé de
parcourir la Normandie, tant pour en tirer les troupes qu'il y avoit
laissées que pour faire prendre les armes à la noblesse du pays.
Cependant le comte de Charolois, ayant rassemblé tous les corps qui
s'étoient dispersés à la journée de Montlhéry, s'avança vers Paris au
moment même où le roi venoit de le quitter. Ce fut alors que se fit
réellement cette réunion menaçante des princes confédérés. Les ducs de
Berri et de Bretagne accompagnoient le comte avec leur armée; le duc de
Bourgogne envoyoit à son fils un renfort considérable de cavalerie; on
vit successivement arriver les princes et seigneurs que Louis avoit
d'abord forcés de se soumettre, les ducs de Bourbon et de Nemours, le
comte d'Armagnac, le seigneur d'Albret; le duc de Calabre vint bientôt
se réunir à cette foule d'ennemis, amenant avec lui le premier corps de
Suisses qui soit entré dans le royaume. Bientôt l'Île-de-France put à
peine contenir les troupes dont elle étoit inondée: on y comptoit plus
de cent mille chevaux. Toutefois, dans l'espérance que les confédérés
conservoient encore de gagner les Parisiens, ils firent observer à cette
nombreuse armée la plus exacte discipline. Elle passa la Seine sur des
ponts de bateaux, parce que les assiégés avoient repris, dans le temps
de la bataille de Montlhéry, les ponts de Saint-Cloud et de Charenton;
et s'étendant ensuite en demi-cercle, elle ferma toute la partie
septentrionale de Paris qui s'étend de l'un à l'autre pont: les troupes
du roi occupoient le côté du midi.
Malgré l'inutilité de ses premiers efforts, l'idée de s'introduire dans
Paris à la faveur d'une négociation occupoit toujours le comte de
Charolois. La présence du duc de Berri, à qui les révoltés donnoient le
titre de régent du royaume, la terreur que pouvoit inspirer une armée si
formidable, commandée par ce qu'il y avoit de plus grand dans la France,
le motif apparent de leur réunion qui étoit le _bien du peuple_, surtout
l'absence du roi, tout sembloit présenter les circonstances les plus
favorables pour intimider ou séduire. Il fut décidé qu'on demanderoit
une conférence aux Parisiens; et des lettres du duc de Berri furent
adressées à cet effet au parlement, au clergé, à l'université, au corps
municipal. Cette démarche ébranla les esprits, et Melun, gouverneur de
la ville, quoiqu'il fût à la tête d'une garnison nombreuse, ne put
empêcher que l'entrevue ne fût acceptée.
Elle se passa au camp des confédérés, où les députés de la ville de
Paris furent reçus avec l'appareil le plus imposant[15]. Le comte de
Dunois parla au nom des princes: sa harangue, dans laquelle la personne
du roi fut très-maltraitée, et la violence de son gouvernement peinte
sous les couleurs les plus odieuses, se termina par une apologie de la
conduite des princes «que tant d'abus avoient réduits à prendre les
armes, et à se rendre à Paris pour demander _le commun jugement des
François_ et l'assemblée des trois états, afin de remédier aux vices de
l'administration: _que vraiment Loys étoit leur roi, mais qu'à leur
dignité appartenoit de l'exhorter et admonester_ de suivre les traces de
ses prédécesseurs, de se conformer aux lois, et _d'avoir pitié du
peuple_.» À ces plaintes et aux promesses d'un meilleur avenir étoient
entremêlées des menaces de livrer les environs de la capitale à tous les
ravages de la guerre, si l'on persistoit à leur en refuser l'entrée.
[Note 15: Lorsqu'on les admit à l'audience, le duc de Berri,
comme représentant le souverain, étoit seul assis et couvert.
Le comte de Charolois, les ducs de Bretagne et de Calabre,
ayant la tête nue, et du reste armés de toutes pièces, se
tenoient debout aux deux côtés du siége.]
Toutefois cette conférence, si facilement accordée, n'eut point le
résultat que les princes en avoient espéré; et les Parisiens, fermes
dans leur devoir, refusèrent absolument de recevoir l'armée ennemie dans
leurs murs sans la permission du roi. Tandis que ces choses se
passoient, le monarque, à qui on en avoit porté la nouvelle, revenoit à
toute hâte à Paris, tremblant que les intrigues des rebelles ne fussent
parvenues à lui enlever une ville à laquelle il attachoit à la fois son
salut et celui de État[16].
[Note 16: Guillaume, seigneur de Montmorenci, déjà sorti de
l'enfance à cette époque, et qui vivoit encore soixante ans
après, lorsqu'en 1525 le parlement s'assembla pour donner
ordre à la sûreté de Paris, après la fatale journée de Pavie,
rapporta qu'il avoit entendu dire à Louis XI, dans le temps de
la _guerre du bien public_, «qu'il falloit qu'il gardât sa
bonne ville de Paris, et que, s'il plaisoit à Dieu qu'il y pût
entrer le premier devant ses ennemis, il se sauveroit, et avec
sa couronne sur la tête; mais que, si ses ennemis y entroient
les premiers que lui, il seroit en danger.» (_Regist. du
Parlement_.)]
Il y arriva le 28 août, amenant avec lui un renfort considérable de
troupes; et, jugeant que la sévérité étoit aussi nécessaire dans cette
circonstance que sa feinte douceur l'avoit été dans l'autre, il parut
très-irrité, et traita avec la plus grande rigueur tous ceux qui avoient
pris part aux délibérations faites sur les propositions des princes. Les
principaux agents de cette conférence furent exilés; il destitua le
gouverneur de la ville; Chartier, évêque de Paris et chef de la
députation, ne dut qu'à son caractère sacré d'être plus épargné que les
autres; mais le roi, qui l'accabla des plus vifs reproches, forma dès
lors le projet de lui faire faire un jour son procès comme criminel de
lèse-majesté; et il l'auroit exécuté, si la mort de ce prélat, arrivée
peu de temps après, ne l'eût mis à l'abri de son courroux. Ce prince
profita ensuite, avec l'activité qui lui étoit propre, de la confiance
que sa présence répandoit parmi les habitants pour hasarder contre ses
ennemis d'utiles entreprises: on fit journellement des sorties dans
lesquelles les royalistes eurent presque toujours l'avantage; et telle
étoit l'heureuse position que la prévoyance du roi avoit fait prendre à
ses troupes, que l'abondance régnoit dans la ville assiégée, tandis que
l'armée des assiégeants étoit en proie aux horreurs de la plus cruelle
famine. Cette particularité est d'autant plus remarquable que
jusqu'alors, dans les siéges que Paris avoit essuyés, on n'avoit pris
aucune mesure pour le préserver de ce fléau; et nous verrons encore
cette ville, lorsque Henri IV se présentera devant ses portes,
presqu'aussitôt affamée qu'investie.
Ces sorties devinrent si fréquentes et si vigoureuses qu'elles forcèrent
les ennemis, qui avoient poussé leurs postes avancés jusqu'à Bercy,
qu'on appeloit alors _la Grange aux Merciers_, de se retirer à Conflans,
où étoit le quartier du comte de Charolois. Les royalistes occupoient la
rive opposée de la Seine, où ils avoient élevé des batteries qui en
défendoient l'accès, et les rendoient maîtres des passages: les princes,
à qui il eût été si facile de s'en emparer dans le principe, essayèrent
de réparer cette faute; et, pour y parvenir, le comte de Charolois
entreprit de jeter un pont de bateaux sur la Seine, vis-à-vis du
Port-à-l'Anglois. Des batteries, postées à propos sur ce point,
foudroyèrent les Bourguignons lorsqu'ils voulurent tenter le passage;
et leur pont, détaché du rivage par la hardiesse d'un archer, fut
détruit et abandonné au courant. Une tentative nouvelle pour faire
passer des troupes sur le pont de Charenton n'eut pas un succès plus
heureux. Cependant il ne s'engageoit point d'action décisive: ce n'étoit
ni l'intention ni l'intérêt de Louis, qui ne cherchoit qu'à fatiguer ses
ennemis et à les diviser pour profiter de leur fatigue et de leur
découragement.
Ces divisions, plus utiles au roi que des victoires, commençoient déjà à
éclater parmi les confédérés; et leur réunion, uniquement fondée sur
l'intérêt personnel, malgré le vain étalage de leur zèle patriotique,
devoit avoir le sort de toutes les associations de ce genre, dans
lesquelles l'allié le plus foible ne tarde pas à s'apercevoir qu'il
n'est qu'un vil instrument dans la main du plus fort, et de la méfiance
passe presque aussitôt à l'inimitié. Il suffisoit de temporiser pour
produire de semblables effets; et Louis, si supérieur en habileté à ses
ennemis, dans le temps même qu'il usoit leurs forces en les obligeant à
rester dans l'inaction, suscitoit encore au comte de Charolois des
ennemis sur ses frontières et dans ses propres États. Les Liégeois,
excités par ses intrigues, venoient de faire une irruption dans le
Brabant, et les habitants de Dinant ravageoient le comté de Namur; de
manière qu'on vit à la fois les ducs de Nemours, d'Armagnac et plusieurs
autres, s'apercevant trop tard qu'ils ne faisoient une guerre
incertaine et ruineuse qu'au profit du Bourguignon, chercher à entamer
des négociations avec le roi; et le comte de Charolois, menacé chez lui
des dangers les plus pressants, témoigner lui-même le désir de faire la
paix. Ces dispositions produisirent une trêve qui se prolongea quelques
jours, et pendant laquelle on essaya de travailler à un accommodement
définitif.
Les conférences se tinrent à la Grange-aux-Merciers: les prétentions des
princes furent d'abord si excessives, qu'encore que le roi, dans sa
politique artificieuse, fût disposé à tout accorder pour dissiper la
ligue, il crut devoir contester quelques points, afin de ne jeter aucun
soupçon sur sa bonne foi. Les difficultés s'élevèrent principalement sur
l'apanage du duc de Berri: l'intérêt des princes ligués étoit
visiblement d'élever dans le sein même de la France une nouvelle
puissance rivale de celle du souverain; et leurs demandes à ce sujet
passèrent tellement toutes les bornes, que Louis, en refusant d'y
accéder, put en tirer parti pour exciter l'indignation publique, ranimer
le zèle des Parisiens, et prouver à la France que les obstacles à la
paix ne venoient point de lui. La publicité qu'il leur donna eut un
plein succès; et cette confiance qu'il témoignoit à son peuple produisit
un tel enthousiasme, que, sur le bruit qui se répandit qu'on devoit
livrer aux Bourguignons la porte de la Bastille, les bourgeois, de leur
propre mouvement, prirent les armes, tendirent les chaînes, posèrent des
corps-de-garde, et allumèrent des feux dans toutes les rues. Ce bruit
n'étoit que trop véritable: car on s'aperçut le lendemain que la porte
Saint-Antoine étoit restée ouverte, et qu'on avoit encloué l'artillerie
dont elle étoit environnée. Les soupçons du roi se portèrent aussitôt
sur Charles de Melun, à qui il avoit confié la garde de la Bastille. Il
avoit déjà quelques raisons de voir un traître dans cet officier; mais
il en eut aussi d'assez fortes pour ne pas éclater dans ce moment, et
pour remettre sa vengeance à des temps plus favorables. Du reste, les
lâches trahisons qui éclatoient de tous les côtés sembloient justifier
la sévérité quelquefois cruelle dont il usoit dans ses vengeances. Le
commandant de Boulogne venoit d'être arrêté pour avoir voulu livrer
cette place aux Anglois; un coup de main avoit livré Péronne à l'un des
lieutenants du comte de Charolois, et l'on soupçonnoit fortement le duc
de Nevers, qui en étoit gouverneur, d'avoir favorisé cette entreprise;
Pontoise fut rendu de la même manière au duc de Bretagne; enfin la ville
de Rouen tomba dans le même temps au pouvoir du duc de Bourbon, par la
plus odieuse des perfidies[17]. Environné de traîtres et d'ennemis,
menacé chaque jour de complots même contre sa personne[18], le monarque
n'étoit pas moins pressé de conclure la paix à quelque prix que ce fût,
que les princes, dont l'armée, épuisée par la famine et par les
maladies, ne pouvoit plus tenir devant Paris. Ces derniers événements le
décidèrent même à ne plus rejeter aucune demande, à ne plus mettre le
moindre obstacle aux négociations entamées. Leur résultat fut le fameux
traité de Conflans, par lequel le comte de Charolois rentra en
possession des villes sur la Somme, rachetées par le roi au duc de
Bourgogne, et obtint en outre une foule de concessions. Par le même
traité, le duc de Berri eut pour son apanage le duché de Normandie avec
la suzeraineté de la Bretagne et d'Alençon; le duc de Bretagne, les
comtés d'Étampes et de Montfort, et le gouvernement de la Normandie;
tous les autres princes et seigneurs, des terres, des villes, des
châteaux, comme si la France eût été une proie qui dût leur être
partagée; traité, du reste, tellement honteux et révoltant, que sa
violence même le rendoit impraticable, et que, s'il eût été exécuté,
Louis eût été, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, réduit au vain titre
de roi. Il se parjuroit en le signant, car il étoit bien résolu à ne pas
le tenir, ne cherchant qu'à gagner du temps pour mettre la désunion
entre les princes ligués[19]; mais ces vassaux insolents, qui
réduisoient leur roi à de telles extrémités, étoient encore plus
coupables que lui.
[Note 17: Elle fut livrée par la dame de Varennes, veuve de
Pierre de Proze, sénéchal de Normandie, tué à la bataille de
Montlhéry. Cette femme perfide, que le roi avoit comblée de
bienfaits, le trompoit par des lettres où elle l'assuroit
qu'elle avoit donné les meilleurs ordres pour la sûreté de la
ville, tandis qu'elle introduisoit le duc dans la citadelle.]
[Note 18: Les ennemis avoient fait répandre dans Paris des
libelles séditieux, dans lesquels le monarque et ses ministres
n'étoient point épargnés. On commençoit déjà à commettre des
désordres dans la ville, et l'évêque d'Évreux, Balue, l'un des
plus intimes confidents de Louis, fut attaqué la nuit rue
Barre-du-Bec, reçut deux coups d'épée, et ne dut son salut
qu'à la vitesse de sa mule.]
[Note 19: Ce fut dans cette intention qu'il eut une entrevue
particulière pendant le siége avec le comte de Charolois,
qu'il alla trouver lui-même, quoiqu'une semblable démarche ne
convint point à sa dignité, et qu'elle ne fût même pas sans
quelque danger. Mais ce qu'il avoit prévu ne manqua pas
d'arriver: les autres seigneurs en conçurent de l'inquiétude
et de la jalousie, affectèrent de tenir conseil ensemble sans
y appeler le comte de Charolois, et furent même sur le point
de se séparer de lui.]
Toutefois il se pressa trop de conclure; et comme on ne peut accuser ce
prince d'avoir manqué de courage, on est forcé de convenir que la
sagacité de son esprit ne le servit pas dans cette circonstance, et
qu'il avoit conçu sur sa situation des frayeurs qui lui en exagéroient
le danger. S'il eût attendu encore quelque temps, il eût pu voir cette
armée si formidable, réduite aux dernières extrémités de la misère et de
la faim, se fondre en quelque sorte sous ses yeux. En effet, aussitôt
après la signature du traité, la première demande que firent les chefs
de la ligue fut qu'on leur fournît des vivres; et ce fut un spectacle
remarquable de voir des assiégés, après une longue défense, procurer aux
assiégeants la subsistance dont ils manquoient.
Ainsi finit la guerre du bien public, le seul des grands événements de
ce règne dans lequel la ville de Paris ait joué un rôle important. Cette
guerre, qui sembloit devoir renverser de fond en comble la monarchie et
le monarque, et la paix déshonorante qui la suivit, contribuèrent au
contraire à raffermir l'une et l'autre, en éclairant ce prince sur ses
fautes, et en lui offrant, pour se tirer à l'avenir d'une situation
aussi extrême, des ressources que la tournure de son esprit fin et
dissimulé le rendoit plus propre qu'un autre à faire valoir. Convaincu
par une si triste expérience que les grands de État étoient ses ennemis
irréconciliables, il vit qu'il n'avoit d'espoir de salut que dans leur
désunion; et dès ce moment toutes ses pensées, toutes ses actions, tous
les traités qu'il fit, toutes les faveurs qu'il accorda, tendirent à ce
but unique de mettre leurs intérêts en opposition, et de les affoiblir
en les désunissant.
Ce fut ainsi que, mettant à profit les divisions qui ne tardèrent pas à
s'élever entre son frère et le duc de Bretagne, il sut adroitement
gagner celui-ci, en lui confirmant tous les avantages qu'il avoit
obtenus dans le traité, et du reste, tranquille du côté du comte de
Charolois, à qui il avoit suscité des embarras dans ses États
héréditaires, rentrer de vive force dans la Normandie, six semaines
après l'avoir donnée au duc de Berri. Tandis qu'il combattoit ainsi par
les armes et la politique des ennemis puissants qu'il ne pouvoit
séduire, il n'étoit pas de moyens qu'il n'employât pour regagner les
seigneurs qui avoient pris part à la guerre du bien public. Tous ceux
qui se présentèrent à lui furent reçus avec la plus grande faveur et un
entier oubli du passé; souvent il ne dédaigna pas de faire lui-même les
premières démarches. Abolitions générales et particulières, promesses,
bienfaits, il mit tout en usage; satisfait même de rendre suspects à
leurs alliés ceux qui ne revenoient à lui que pour le tromper, il les
traitoit quelquefois avec une bienveillance plus marquée que les autres.
Aussi actif, aussi intrépide que le comte de Charolois, il fut heureux
et pour la France et pour lui qu'il eût sur cet implacable adversaire
une si grande supériorité de vues et de conduite: car il est hors de
doute que le projet de celui-ci étoit de détruire de fond en comble la
monarchie, et d'en partager les dépouilles avec les complices de sa
rébellion; et ce fut surtout après la mort de son père que ces funestes
projets éclatèrent dans toute leur violence.