Le comte de Charolois ne rencontra sur sa route que de foibles

obstacles: la plupart des villes de Picardie lui ouvrirent leurs portes,

ou se rendirent à la première sommation. Il se hâtoit d'arriver dans

l'Île-de-France, bien persuadé qu'il alloit y trouver l'armée du duc de

Bretagne et les troupes que le maréchal de Bourgogne s'étoit engagé à

lui amener. Son étonnement fut grand d'arriver seul au rendez-vous. Le

maréchal, coupé par l'armée des royalistes, qui s'étoit emparée de tous

les passages, se trouvoit dans l'impossibilité de le joindre; l'armée du

duc de Bretagne avoit éprouvé des retards par le refus qu'avoit fait le

duc de Vendôme de lui donner passage sur ses terres, acte de courage et

de fidélité qui, dans ces circonstances extrêmes, sauva peut-être la

monarchie. Le comte, déconcerté, mais cependant soutenu par le

vice-chancelier de Bretagne, qui lui annonçoit l'arrivée prochaine des

troupes bretonnes, résolut de faire une tentative pour se rendre maître

de Paris.

Il fut proposé d'abord dans le conseil de tenter de s'en emparer de vive

force; mais la ville étoit trop bien fortifiée pour qu'une semblable

entreprise pût être praticable, et cet avis fut rejeté. On essaya alors

d'intimider les Parisiens, en développant à la vue de leurs remparts

toute l'armée bourguignonne rangée en bataille. Le comte conçut même

l'espérance que cet aspect guerrier pourroit ranimer quelques restes de

l'ancien parti attaché à sa maison; mais les habitants de Paris,

malheureux pendant plus d'un siècle par la fureur des factions, n'ayant

trouvé de relâche à des maux si prolongés que sous l'autorité

monarchique, étoient entièrement détrompés; et l'on pouvoit les mettre

alors au nombre des sujets sur lesquels le roi avoit le plus droit de

compter. Ils n'avoient pas attendu ce moment pour faire éclater leur

zèle; et, dès la première nouvelle de la guerre, les bourgeois de cette

ville s'étoient empressés de prendre les armes à la première réquisition

que leur en avoit faite Charles de Melun leur gouverneur. Le guet avoit

été augmenté; on avoit distribué les postes, rétabli les chaînes, et les

portes de la ville, à l'exception de deux, furent aussitôt exactement

murées; enfin ils avoient fait preuve d'une telle ardeur pour le service

du roi, que Louis députa quatre de ses officiers pour les en remercier.

Peu de temps après que ces dispositions eurent été faites, le maréchal

de Gamaches, sorti de Péronne, étoit venu se renfermer avec un corps de

troupes dans la ville assiégée, et ce renfort avoit encore redoublé la

résolution des bourgeois et de la garnison. Ils se hasardèrent même à

faire des sorties, dans lesquelles ils obtinrent sur l'ennemi de petits

avantages. Le comte de Charolois, voyant que rien ne pouvoit ébranler

leur fidélité, essaya une ruse de guerre qui ne lui réussit pas

davantage. Quatre hérauts d'armes vinrent, de sa part, se présenter à la

porte Saint-Denis, demandant le passage et des vivres, avec menaces, en

cas de refus, de tout saccager. Tandis qu'ils amusoient ainsi par leurs

discours l'officier qui commandoit à cette porte, deux compagnies de

l'armée bourguignonne s'avançoient secrètement vers le faubourg

Saint-Lazare, dont les barrières furent sur le point d'être forcées.

Mais, l'alarme ayant été donnée aussitôt, la milice bourgeoise se porta

avec rapidité sur le point attaqué, et repoussa les Bourguignons, qui,

foudroyés en même temps par l'artillerie des remparts, se retirèrent en

désordre et avec une perte considérable.

Le comte de Charolois, désespérant alors de s'emparer de Paris, prit la

résolution de marcher au-devant du duc de Bretagne, et d'opérer sa

jonction avec lui, dans quelque lieu que ce fût. Le roi étoit à Orléans

lorsqu'il apprit cette nouvelle. L'avis de son conseil fut d'aller droit

au duc de Charolois et de lui livrer bataille avant la réunion des deux

armées. C'étoit sans doute le meilleur; mais le roi s'obstina à suivre

le sien, qui étoit au contraire de l'éviter en faisant un détour, et

d'aller par sa présence rassurer les Parisiens. Alors ses généraux

résolurent de le tromper dans l'intention de le servir, et dirigèrent

tellement la marche des troupes que les deux armées se rencontrèrent

dans la plaine de Long-Jumeau, près de Montlhéry. Là fut livrée cette

bataille fameuse et singulière, dans laquelle les deux princes donnèrent

des preuves égales de sang-froid et d'intrépidité, et dont les succès

furent tellement balancés, que chacun d'eux crut d'abord l'avoir perdue,

et que le lendemain tous les deux prétendirent l'avoir gagnée. Cependant

les terreurs et les inquiétudes de Louis furent plus grandes que celles

de son ennemi, car il s'enfuit à Corbeil, le laissant maître du champ de

bataille. Cette retraite, le bruit même qui se répandit qu'il avoit été

tué dans le combat, donnèrent au comte de Charolois les apparences du

triomphe, tandis qu'on agitoit réellement dans son conseil si l'on ne

reprendroit pas à toute hâte la route de la Bourgogne, et que des

fuyards de son armée furent trouvés jusqu'aux portes de Paris, et

massacrés ou faits prisonniers par ses habitants.

La disparition de l'armée royale rendit bientôt le courage à cette

troupe abattue; et passant d'une extrémité à l'autre, le comte de

Charolois en conçut une confiance et un orgueil qui depuis influèrent

sur toutes les actions de sa vie. Il opéra le même jour sa réunion avec

le duc de Bretagne, tandis que le roi, qui, de son côté, ne trouvoit

plus d'obstacle, marchoit vers Paris, où il entra deux jours après la

bataille. Ainsi, par une suite de cette action, non moins singulière

que l'action elle-même, deux armées qui s'étoient crues mutuellement

vaincues trouvèrent dans cette défaite mutuelle tous les avantages

qu'elles avoient voulu obtenir de la victoire.

La présence du roi et l'arrivée successive de ses troupes donnèrent un

nouveau degré d'énergie aux Parisiens; et le monarque, par des manières

populaires qui furent toujours dans sa politique, et que les

circonstances présentes avoient malheureusement rendues nécessaires,

acheva d'y gagner tous les coeurs. Il visitoit familièrement les

principaux bourgeois, s'entretenoit avec eux, les admettoit même à sa

table. À ces marques de bonté, si puissantes pour toucher le vulgaire,

il joignit des bienfaits réels dont l'effet fut plus puissant encore. La

plupart des impôts furent abolis, les priviléges de la ville confirmés;

mais ce qui toucha le plus les Parisiens, ce fut l'admission au conseil

de six bourgeois notables, de six membres de l'université, et d'un

nombre égal de membres du parlement, pour y prendre part à

l'administration et aider à l'expédition des affaires les plus pressées.

Louis, après s'être ainsi adroitement assuré des dispositions d'une

ville qu'il lui étoit si important de conserver, crut pouvoir sans aucun

risque s'en éloigner et exécuter le dessein qu'il avoit formé de

parcourir la Normandie, tant pour en tirer les troupes qu'il y avoit

laissées que pour faire prendre les armes à la noblesse du pays.

Cependant le comte de Charolois, ayant rassemblé tous les corps qui

s'étoient dispersés à la journée de Montlhéry, s'avança vers Paris au

moment même où le roi venoit de le quitter. Ce fut alors que se fit

réellement cette réunion menaçante des princes confédérés. Les ducs de

Berri et de Bretagne accompagnoient le comte avec leur armée; le duc de

Bourgogne envoyoit à son fils un renfort considérable de cavalerie; on

vit successivement arriver les princes et seigneurs que Louis avoit

d'abord forcés de se soumettre, les ducs de Bourbon et de Nemours, le

comte d'Armagnac, le seigneur d'Albret; le duc de Calabre vint bientôt

se réunir à cette foule d'ennemis, amenant avec lui le premier corps de

Suisses qui soit entré dans le royaume. Bientôt l'Île-de-France put à

peine contenir les troupes dont elle étoit inondée: on y comptoit plus

de cent mille chevaux. Toutefois, dans l'espérance que les confédérés

conservoient encore de gagner les Parisiens, ils firent observer à cette

nombreuse armée la plus exacte discipline. Elle passa la Seine sur des

ponts de bateaux, parce que les assiégés avoient repris, dans le temps

de la bataille de Montlhéry, les ponts de Saint-Cloud et de Charenton;

et s'étendant ensuite en demi-cercle, elle ferma toute la partie

septentrionale de Paris qui s'étend de l'un à l'autre pont: les troupes

du roi occupoient le côté du midi.

Malgré l'inutilité de ses premiers efforts, l'idée de s'introduire dans

Paris à la faveur d'une négociation occupoit toujours le comte de

Charolois. La présence du duc de Berri, à qui les révoltés donnoient le

titre de régent du royaume, la terreur que pouvoit inspirer une armée si

formidable, commandée par ce qu'il y avoit de plus grand dans la France,

le motif apparent de leur réunion qui étoit le _bien du peuple_, surtout

l'absence du roi, tout sembloit présenter les circonstances les plus

favorables pour intimider ou séduire. Il fut décidé qu'on demanderoit

une conférence aux Parisiens; et des lettres du duc de Berri furent

adressées à cet effet au parlement, au clergé, à l'université, au corps

municipal. Cette démarche ébranla les esprits, et Melun, gouverneur de

la ville, quoiqu'il fût à la tête d'une garnison nombreuse, ne put

empêcher que l'entrevue ne fût acceptée.

Elle se passa au camp des confédérés, où les députés de la ville de

Paris furent reçus avec l'appareil le plus imposant[15]. Le comte de

Dunois parla au nom des princes: sa harangue, dans laquelle la personne

du roi fut très-maltraitée, et la violence de son gouvernement peinte

sous les couleurs les plus odieuses, se termina par une apologie de la

conduite des princes «que tant d'abus avoient réduits à prendre les

armes, et à se rendre à Paris pour demander _le commun jugement des

François_ et l'assemblée des trois états, afin de remédier aux vices de

l'administration: _que vraiment Loys étoit leur roi, mais qu'à leur

dignité appartenoit de l'exhorter et admonester_ de suivre les traces de

ses prédécesseurs, de se conformer aux lois, et _d'avoir pitié du

peuple_.» À ces plaintes et aux promesses d'un meilleur avenir étoient

entremêlées des menaces de livrer les environs de la capitale à tous les

ravages de la guerre, si l'on persistoit à leur en refuser l'entrée.

[Note 15: Lorsqu'on les admit à l'audience, le duc de Berri,

comme représentant le souverain, étoit seul assis et couvert.

Le comte de Charolois, les ducs de Bretagne et de Calabre,

ayant la tête nue, et du reste armés de toutes pièces, se

tenoient debout aux deux côtés du siége.]

Toutefois cette conférence, si facilement accordée, n'eut point le

résultat que les princes en avoient espéré; et les Parisiens, fermes

dans leur devoir, refusèrent absolument de recevoir l'armée ennemie dans

leurs murs sans la permission du roi. Tandis que ces choses se

passoient, le monarque, à qui on en avoit porté la nouvelle, revenoit à

toute hâte à Paris, tremblant que les intrigues des rebelles ne fussent

parvenues à lui enlever une ville à laquelle il attachoit à la fois son

salut et celui de État[16].

[Note 16: Guillaume, seigneur de Montmorenci, déjà sorti de

l'enfance à cette époque, et qui vivoit encore soixante ans

après, lorsqu'en 1525 le parlement s'assembla pour donner

ordre à la sûreté de Paris, après la fatale journée de Pavie,

rapporta qu'il avoit entendu dire à Louis XI, dans le temps de

la _guerre du bien public_, «qu'il falloit qu'il gardât sa

bonne ville de Paris, et que, s'il plaisoit à Dieu qu'il y pût

entrer le premier devant ses ennemis, il se sauveroit, et avec

sa couronne sur la tête; mais que, si ses ennemis y entroient

les premiers que lui, il seroit en danger.» (_Regist. du

Parlement_.)]

Il y arriva le 28 août, amenant avec lui un renfort considérable de

troupes; et, jugeant que la sévérité étoit aussi nécessaire dans cette

circonstance que sa feinte douceur l'avoit été dans l'autre, il parut

très-irrité, et traita avec la plus grande rigueur tous ceux qui avoient

pris part aux délibérations faites sur les propositions des princes. Les

principaux agents de cette conférence furent exilés; il destitua le

gouverneur de la ville; Chartier, évêque de Paris et chef de la

députation, ne dut qu'à son caractère sacré d'être plus épargné que les

autres; mais le roi, qui l'accabla des plus vifs reproches, forma dès

lors le projet de lui faire faire un jour son procès comme criminel de

lèse-majesté; et il l'auroit exécuté, si la mort de ce prélat, arrivée

peu de temps après, ne l'eût mis à l'abri de son courroux. Ce prince

profita ensuite, avec l'activité qui lui étoit propre, de la confiance

que sa présence répandoit parmi les habitants pour hasarder contre ses

ennemis d'utiles entreprises: on fit journellement des sorties dans

lesquelles les royalistes eurent presque toujours l'avantage; et telle

étoit l'heureuse position que la prévoyance du roi avoit fait prendre à

ses troupes, que l'abondance régnoit dans la ville assiégée, tandis que

l'armée des assiégeants étoit en proie aux horreurs de la plus cruelle

famine. Cette particularité est d'autant plus remarquable que

jusqu'alors, dans les siéges que Paris avoit essuyés, on n'avoit pris

aucune mesure pour le préserver de ce fléau; et nous verrons encore

cette ville, lorsque Henri IV se présentera devant ses portes,

presqu'aussitôt affamée qu'investie.

Ces sorties devinrent si fréquentes et si vigoureuses qu'elles forcèrent

les ennemis, qui avoient poussé leurs postes avancés jusqu'à Bercy,

qu'on appeloit alors _la Grange aux Merciers_, de se retirer à Conflans,

où étoit le quartier du comte de Charolois. Les royalistes occupoient la

rive opposée de la Seine, où ils avoient élevé des batteries qui en

défendoient l'accès, et les rendoient maîtres des passages: les princes,

à qui il eût été si facile de s'en emparer dans le principe, essayèrent

de réparer cette faute; et, pour y parvenir, le comte de Charolois

entreprit de jeter un pont de bateaux sur la Seine, vis-à-vis du

Port-à-l'Anglois. Des batteries, postées à propos sur ce point,

foudroyèrent les Bourguignons lorsqu'ils voulurent tenter le passage;

et leur pont, détaché du rivage par la hardiesse d'un archer, fut

détruit et abandonné au courant. Une tentative nouvelle pour faire

passer des troupes sur le pont de Charenton n'eut pas un succès plus

heureux. Cependant il ne s'engageoit point d'action décisive: ce n'étoit

ni l'intention ni l'intérêt de Louis, qui ne cherchoit qu'à fatiguer ses

ennemis et à les diviser pour profiter de leur fatigue et de leur

découragement.

Ces divisions, plus utiles au roi que des victoires, commençoient déjà à

éclater parmi les confédérés; et leur réunion, uniquement fondée sur

l'intérêt personnel, malgré le vain étalage de leur zèle patriotique,

devoit avoir le sort de toutes les associations de ce genre, dans

lesquelles l'allié le plus foible ne tarde pas à s'apercevoir qu'il

n'est qu'un vil instrument dans la main du plus fort, et de la méfiance

passe presque aussitôt à l'inimitié. Il suffisoit de temporiser pour

produire de semblables effets; et Louis, si supérieur en habileté à ses

ennemis, dans le temps même qu'il usoit leurs forces en les obligeant à

rester dans l'inaction, suscitoit encore au comte de Charolois des

ennemis sur ses frontières et dans ses propres États. Les Liégeois,

excités par ses intrigues, venoient de faire une irruption dans le

Brabant, et les habitants de Dinant ravageoient le comté de Namur; de

manière qu'on vit à la fois les ducs de Nemours, d'Armagnac et plusieurs

autres, s'apercevant trop tard qu'ils ne faisoient une guerre

incertaine et ruineuse qu'au profit du Bourguignon, chercher à entamer

des négociations avec le roi; et le comte de Charolois, menacé chez lui

des dangers les plus pressants, témoigner lui-même le désir de faire la

paix. Ces dispositions produisirent une trêve qui se prolongea quelques

jours, et pendant laquelle on essaya de travailler à un accommodement

définitif.

Les conférences se tinrent à la Grange-aux-Merciers: les prétentions des

princes furent d'abord si excessives, qu'encore que le roi, dans sa

politique artificieuse, fût disposé à tout accorder pour dissiper la

ligue, il crut devoir contester quelques points, afin de ne jeter aucun

soupçon sur sa bonne foi. Les difficultés s'élevèrent principalement sur

l'apanage du duc de Berri: l'intérêt des princes ligués étoit

visiblement d'élever dans le sein même de la France une nouvelle

puissance rivale de celle du souverain; et leurs demandes à ce sujet

passèrent tellement toutes les bornes, que Louis, en refusant d'y

accéder, put en tirer parti pour exciter l'indignation publique, ranimer

le zèle des Parisiens, et prouver à la France que les obstacles à la

paix ne venoient point de lui. La publicité qu'il leur donna eut un

plein succès; et cette confiance qu'il témoignoit à son peuple produisit

un tel enthousiasme, que, sur le bruit qui se répandit qu'on devoit

livrer aux Bourguignons la porte de la Bastille, les bourgeois, de leur

propre mouvement, prirent les armes, tendirent les chaînes, posèrent des

corps-de-garde, et allumèrent des feux dans toutes les rues. Ce bruit

n'étoit que trop véritable: car on s'aperçut le lendemain que la porte

Saint-Antoine étoit restée ouverte, et qu'on avoit encloué l'artillerie

dont elle étoit environnée. Les soupçons du roi se portèrent aussitôt

sur Charles de Melun, à qui il avoit confié la garde de la Bastille. Il

avoit déjà quelques raisons de voir un traître dans cet officier; mais

il en eut aussi d'assez fortes pour ne pas éclater dans ce moment, et

pour remettre sa vengeance à des temps plus favorables. Du reste, les

lâches trahisons qui éclatoient de tous les côtés sembloient justifier

la sévérité quelquefois cruelle dont il usoit dans ses vengeances. Le

commandant de Boulogne venoit d'être arrêté pour avoir voulu livrer

cette place aux Anglois; un coup de main avoit livré Péronne à l'un des

lieutenants du comte de Charolois, et l'on soupçonnoit fortement le duc

de Nevers, qui en étoit gouverneur, d'avoir favorisé cette entreprise;

Pontoise fut rendu de la même manière au duc de Bretagne; enfin la ville

de Rouen tomba dans le même temps au pouvoir du duc de Bourbon, par la

plus odieuse des perfidies[17]. Environné de traîtres et d'ennemis,

menacé chaque jour de complots même contre sa personne[18], le monarque

n'étoit pas moins pressé de conclure la paix à quelque prix que ce fût,

que les princes, dont l'armée, épuisée par la famine et par les

maladies, ne pouvoit plus tenir devant Paris. Ces derniers événements le

décidèrent même à ne plus rejeter aucune demande, à ne plus mettre le

moindre obstacle aux négociations entamées. Leur résultat fut le fameux

traité de Conflans, par lequel le comte de Charolois rentra en

possession des villes sur la Somme, rachetées par le roi au duc de

Bourgogne, et obtint en outre une foule de concessions. Par le même

traité, le duc de Berri eut pour son apanage le duché de Normandie avec

la suzeraineté de la Bretagne et d'Alençon; le duc de Bretagne, les

comtés d'Étampes et de Montfort, et le gouvernement de la Normandie;

tous les autres princes et seigneurs, des terres, des villes, des

châteaux, comme si la France eût été une proie qui dût leur être

partagée; traité, du reste, tellement honteux et révoltant, que sa

violence même le rendoit impraticable, et que, s'il eût été exécuté,

Louis eût été, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, réduit au vain titre

de roi. Il se parjuroit en le signant, car il étoit bien résolu à ne pas

le tenir, ne cherchant qu'à gagner du temps pour mettre la désunion

entre les princes ligués[19]; mais ces vassaux insolents, qui

réduisoient leur roi à de telles extrémités, étoient encore plus

coupables que lui.

[Note 17: Elle fut livrée par la dame de Varennes, veuve de

Pierre de Proze, sénéchal de Normandie, tué à la bataille de

Montlhéry. Cette femme perfide, que le roi avoit comblée de

bienfaits, le trompoit par des lettres où elle l'assuroit

qu'elle avoit donné les meilleurs ordres pour la sûreté de la

ville, tandis qu'elle introduisoit le duc dans la citadelle.]

[Note 18: Les ennemis avoient fait répandre dans Paris des

libelles séditieux, dans lesquels le monarque et ses ministres

n'étoient point épargnés. On commençoit déjà à commettre des

désordres dans la ville, et l'évêque d'Évreux, Balue, l'un des

plus intimes confidents de Louis, fut attaqué la nuit rue

Barre-du-Bec, reçut deux coups d'épée, et ne dut son salut

qu'à la vitesse de sa mule.]

[Note 19: Ce fut dans cette intention qu'il eut une entrevue

particulière pendant le siége avec le comte de Charolois,

qu'il alla trouver lui-même, quoiqu'une semblable démarche ne

convint point à sa dignité, et qu'elle ne fût même pas sans

quelque danger. Mais ce qu'il avoit prévu ne manqua pas

d'arriver: les autres seigneurs en conçurent de l'inquiétude

et de la jalousie, affectèrent de tenir conseil ensemble sans

y appeler le comte de Charolois, et furent même sur le point

de se séparer de lui.]

Toutefois il se pressa trop de conclure; et comme on ne peut accuser ce

prince d'avoir manqué de courage, on est forcé de convenir que la

sagacité de son esprit ne le servit pas dans cette circonstance, et

qu'il avoit conçu sur sa situation des frayeurs qui lui en exagéroient

le danger. S'il eût attendu encore quelque temps, il eût pu voir cette

armée si formidable, réduite aux dernières extrémités de la misère et de

la faim, se fondre en quelque sorte sous ses yeux. En effet, aussitôt

après la signature du traité, la première demande que firent les chefs

de la ligue fut qu'on leur fournît des vivres; et ce fut un spectacle

remarquable de voir des assiégés, après une longue défense, procurer aux

assiégeants la subsistance dont ils manquoient.

Ainsi finit la guerre du bien public, le seul des grands événements de

ce règne dans lequel la ville de Paris ait joué un rôle important. Cette

guerre, qui sembloit devoir renverser de fond en comble la monarchie et

le monarque, et la paix déshonorante qui la suivit, contribuèrent au

contraire à raffermir l'une et l'autre, en éclairant ce prince sur ses

fautes, et en lui offrant, pour se tirer à l'avenir d'une situation

aussi extrême, des ressources que la tournure de son esprit fin et

dissimulé le rendoit plus propre qu'un autre à faire valoir. Convaincu

par une si triste expérience que les grands de État étoient ses ennemis

irréconciliables, il vit qu'il n'avoit d'espoir de salut que dans leur

désunion; et dès ce moment toutes ses pensées, toutes ses actions, tous

les traités qu'il fit, toutes les faveurs qu'il accorda, tendirent à ce

but unique de mettre leurs intérêts en opposition, et de les affoiblir

en les désunissant.

Ce fut ainsi que, mettant à profit les divisions qui ne tardèrent pas à

s'élever entre son frère et le duc de Bretagne, il sut adroitement

gagner celui-ci, en lui confirmant tous les avantages qu'il avoit

obtenus dans le traité, et du reste, tranquille du côté du comte de

Charolois, à qui il avoit suscité des embarras dans ses États

héréditaires, rentrer de vive force dans la Normandie, six semaines

après l'avoir donnée au duc de Berri. Tandis qu'il combattoit ainsi par

les armes et la politique des ennemis puissants qu'il ne pouvoit

séduire, il n'étoit pas de moyens qu'il n'employât pour regagner les

seigneurs qui avoient pris part à la guerre du bien public. Tous ceux

qui se présentèrent à lui furent reçus avec la plus grande faveur et un

entier oubli du passé; souvent il ne dédaigna pas de faire lui-même les

premières démarches. Abolitions générales et particulières, promesses,

bienfaits, il mit tout en usage; satisfait même de rendre suspects à

leurs alliés ceux qui ne revenoient à lui que pour le tromper, il les

traitoit quelquefois avec une bienveillance plus marquée que les autres.

Aussi actif, aussi intrépide que le comte de Charolois, il fut heureux

et pour la France et pour lui qu'il eût sur cet implacable adversaire

une si grande supériorité de vues et de conduite: car il est hors de

doute que le projet de celui-ci étoit de détruire de fond en comble la

monarchie, et d'en partager les dépouilles avec les complices de sa

rébellion; et ce fut surtout après la mort de son père que ces funestes

projets éclatèrent dans toute leur violence.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 2 / 46 段