Les événements qui s'étoient passés pendant les dernières an

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TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS,

DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.

Dédié au Roi

Par J. B. de Saint-Victor

_Seconde Édition_,

REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.

TOME SECOND.--SECONDE PARTIE.

_Miratur molem..... Magalia quondam._

ÆNEID., lib. 1.

PARIS,

À LA LIBRAIRIE CLASSIQUE ÉLÉMENTAIRE,

CHEZ LESAGE, RUE DU PAON, Nº 8.

M DCCC XXII.

TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.

IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIÈRE, Nº 5.

QUARTIER SAINT-MARTIN.

Ce quartier est borné à l'orient par les rues Barre-du-Bec, de

Sainte-Avoie et du Temple exclusivement; au septentrion, par le

faubourg Saint-Martin jusqu'aux barrières inclusivement; à

l'occident, par la rue Saint-Martin et par la grande rue du

faubourg du même nom inclusivement; et au midi, par la rue de la

Verrerie inclusivement, depuis le coin de la rue Saint-Martin

jusqu'au coin de la rue Barre-du-Bec.

On y comptoit, en 1789, soixante-trois rues, treize culs-de-sac,

trois églises paroissiales, dont une collégiale, trois

communautés d'hommes, deux couvents de filles, deux hôpitaux, un

théâtre, etc.

PARIS SOUS LOUIS XI.

L'église de Saint-Martin-des-Champs, à laquelle ce quartier doit son

nom, fut souvent visitée par Louis XI. On lit qu'il avoit une grande

vénération pour les reliques nombreuses qu'elle possédoit; et que,

chaque fois qu'il venoit leur rendre hommage, il y déposoit des pièces

d'or dont le nombre devint assez considérable pour que, dans une

circonstance urgente, les religieux de cette maison demandassent au

parlement la permission de les employer aux besoins de leur communauté,

ce qui leur fut accordé par un arrêt de l'an 1475.

Avant de raconter le règne de ce prince, qui offre un grand spectacle,

il convient de compléter le tableau que nous avons présenté de l'état

politique et religieux de la société en France, depuis que les Capets

avoient commencé à monter sur le trône jusqu'au quinzième siècle, où

nous venons d'entrer: il manque encore quelques grands traits à ce

tableau.

On a vu comment ces princes, irrités et fatigués de l'opposition

continuelle qu'ils rencontroient dans leur noblesse, de ses ligues sans

cesse renaissantes, de ses révoltes qui alloient souvent jusqu'à

compromettre leur propre existence, imaginèrent de créer un nouvel ordre

dans l'État, en accordant aux habitants des cités des droits politiques

dont le résultat fut d'accroître encore les périls de leur position, et

de leur créer un ennemi de plus, ennemi qui les réduisit souvent à des

extrémités que jusqu'alors ils n'avoient point connues. Par quel

aveuglement allèrent-ils ainsi chercher au-dessous d'eux de si dangereux

secours, tandis qu'ils négligeoient, ou, pour mieux dire, qu'ils

sembloient redouter, qu'ils s'efforçoient d'affoiblir la puissance

auguste et salutaire qui plus d'une fois avoit déjà sauvé la société,

qui d'elle-même venoit s'offrir à eux pour la sauver encore? puissance

également favorable aux peuples et aux rois, puisque c'étoit en rendant

ceux-ci meilleurs qu'elle consolidoit le pouvoir de ceux-là, et

tellement que, si les rois eussent voulu sincèrement se réunir à elle,

il eût été impossible de leur opposer la moindre résistance, et que même

on ne l'eût pas tenté.

Cet aveuglement a sa source dans les plus profondes misères du coeur

humain. Il est hors de doute que la puissance de l'Église, représentée

par son chef, pouvoit, plus facilement et plus efficacement que les rois

d'alors, apaiser ces tempêtes que tant de passions déchaînées

suscitoient autour d'eux; mais cette puissance ne vouloit point déroger

de sa céleste origine, et devenir entre les mains de ces princes

temporels un instrument dont ils pussent se servir à leur gré. Elle

promettoit de maintenir les peuples dans leur légitime dépendance; mais

elle prétendoit en même temps protéger les peuples contre leurs

violences et leurs passions: elle imposoit également ses lois divines à

ceux qui commandoient et à ceux qui devoient obéir. Les peuples les

eussent écoutées sans peine: l'orgueil des rois ne voulut point les

entendre; et nous verrons comment, pour avoir voulu secouer ce joug, ils

apprirent à leurs sujets à le briser.

Ce n'étoit point dès les premiers instants de la conquête, et lorsque

les barbares étoient encore à peine chrétiens et ne comprenoient

qu'imparfaitement le christianisme, que l'Église avoit pu exercer dans

toute sa plénitude cette puissance qu'elle tient d'en haut, et qui tend

sans cesse à tout ramener à son unité: ce fut par degrés qu'elle la

développa au milieu de cette société naissante, et à mesure qu'elle y

étendoit sa lumière: car c'est en éclairant qu'elle subjugue; et ceux

qui ont cru trouver dans cet accroissement graduel de son influence une

preuve d'artifice dans sa conduite et d'usurpation dans ses actes, se

sont montrés bien ignorants de ce qui constitue la légitimité du

pouvoir, sa force et sa durée. C'est par le _développement_ que

s'établit tout ce qui est fort, durable, légitime; et cette loi

universelle régit également le monde physique et celui des

intelligences. Dans les premiers moments de la conquête, les esprits,

encore grossiers, tout en admirant la doctrine que leur avoient apportée

les prêtres chrétiens, s'inquiétoient peu d'où lui venoit son

inaltérable unité, impossible cependant sans un chef unique, à moins

d'un miracle perpétuel. Ils l'apprirent par degrés, et par degrés ils

arrivèrent à cette soumission sans réserve à l'autorité spirituelle,

soumission qui, sous la seconde race, fut, nous le répétons, le salut de

la monarchie et de la société.

Plusieurs causes, qui dès cette époque n'existoient déjà plus, avoient

concouru à en arrêter la ruine sous la première dynastie, malgré tant de

désordres et de troubles intérieurs dont elle étoit agitée jusque dans

ses fondements; et ces causes, nous les avons plus d'une fois laissé

entrevoir. Le respect que l'on portoit à la famille de Clovis, la

puissance personnelle des rois comme grands propriétaires, le caractère

guerrier de la plupart d'entre eux, l'absence presque totale d'ennemis

extérieurs qui pussent accroître les dangers de tant de discordes

intestines (ce qui du moins est réel jusque dans les derniers temps où

parurent les Sarrasins), par-dessus tout la multitude innombrable de ces

hommes _libres_ et _armés_, qui ne se soulevoient contre un prince que

parce qu'ils défendoient les droits d'un autre, et qui, combattant pour

détrôner tel ou tel monarque, n'en demeuroient pas moins fidèles à la

monarchie et au sang de leurs rois: voilà ce qui maintint la France au

milieu de tant d'orages qui entourèrent son berceau. Les _nobles_

composoient alors à eux seuls toute la nation; alors il n'y avoit qu'un

seul ORDRE dans l'État, et cet ordre étoit la _noblesse_, cette noblesse

qui, suivant l'expression très-vive de Montesquieu, nous apparoît sans

cesse toute couverte de sueur, de poussière et de sang.

Mais les esprits s'ouvrant de jour en jour davantage aux célestes

clartés de l'Évangile, ses ministres dévoiloient insensiblement, à ceux

qui avoient l'intelligence, l'organisation merveilleuse de ce

gouvernement que Dieu lui-même avoit constitué pour durer jusqu'à la fin

des temps, et apprenoient à ces nouveaux chrétiens à tourner leurs

regards vers la chaire de PIERRE, centre de l'unité, à faire de ses

préceptes la règle de leur bonne foi, à régler de même leurs actions

d'après ses commandements; et lorsque Pepin se fut ouvert la route du

trône, les Francs étoient déjà assez avancés dans cette connoissance

pour que ce chef de la seconde dynastie pût tenter avec succès d'y

affermir sa famille, en appelant le souverain pontife à consacrer le

pouvoir encore incertain et chancelant que lui avoient conquis son génie

et ses exploits.

Alors commença en France l'existence _politique_ du clergé; et

lorsqu'après quelques règnes cette race, dont les chefs de la noblesse

s'étoient d'abord déclarés les contempteurs et les ennemis[1], eut

commencé à dégénérer, sans s'arrêter un seul instant dans cette longue

et rapide dégénération; qu'une invasion terrible d'hommes du nord, plus

barbares encore que ceux qui avoient fait la conquête des Gaules,

pénétrant dans toutes les parties de la France, eut réduit presque tous

ses habitants au droit de la défense naturelle; que les vassaux,

profitant de ces malheurs publics et de l'anarchie qui en étoit la suite

inévitable, se furent établis en révolte permanente contre la royauté;

et que, de toutes parts, l'oppression du foible et l'impunité du fort,

relâchant tous les liens de la société, sembloient devoir en amener

l'entière dissolution, alors, et nous l'avons déjà dit, elle se jeta

tout entière dans les bras de la religion[2], société indestructible

qui seule, au milieu de cet effrayant désordre, conservoit l'ordre

admirable de ses institutions, et son chef unique, et son inviolable

hiérarchie. La religion s'empara donc d'un pouvoir qu'elle seule alors

étoit capable d'exercer; ses lois, désormais le seul lien social, parce

qu'elles étoient les seules qui fussent reconnues de tous sans

contestation, continrent à la fois les peuples et les rois, toujours

amies de ceux-ci, mais en même temps toujours protectrices de ceux-là.

C'est ainsi que le clergé forma un second ORDRE dans l'État, ordre

vénérable, qui, sous la seconde race, fut pour la monarchie ce que la

noblesse avoit été sous la première, et qui n'abandonna les rois de

cette race malheureuse que lorsque eux-mêmes se furent abandonnés.

[Note 1: _Voyez_ t. Ier, 2e partie, p. 489.]

[Note 2: _Ibid._ 1re partie, p. 335.]

Le désordre social étoit à son comble au moment où le premier des Capets

succéda au dernier des Carlovingiens; et nous avons fait voir comment,

sans l'appui du clergé, cette race nouvelle eût passé plus vite encore

que l'autre, quoiqu'elle fût en effet fort au-dessus d'elle par le

courage, les talents et tant de nobles qualités qui s'y montrèrent comme

héréditaires. Les papes exercèrent donc, sans aucune contestation,

pendant les premiers règnes des princes capétiens, cette puissance

absolue et vénérable, dont toutes les classes de la société sentoient

également le besoin; mais dès lors il fut facile d'entrevoir que les

monarques, satisfaits sans doute de contenir par son intervention tant

de sujets indociles et turbulents, ne la supporteroient qu'avec

impatience lorsqu'elle étendroit son action jusque sur eux-mêmes. Or,

cette puissance, inexorable pour tout ce qui est désordre, et

poursuivant le vice partout où elle le rencontre, prétendoit protéger

jusque sur le trône les saintes lois du mariage; et, non moins

prévoyante dans l'avenir que vigilante pour le présent, sachant quels

risques peut courir un clergé pauvre et que le besoin de vivre met dans

la dépendance du pouvoir temporel, elle s'étoit constituée gardienne des

biens et des droits des églises, ne souffroit point qu'on osât y porter

atteinte sans son aveu, et ses foudres qui châtioient les sujets

rebelles n'épargnoient point les rois avares et voluptueux.

Mieux affermis sur leur trône, et voyant leur autorité devenir de jour

en jour plus étendue et moins contestée, les monarques françois

formèrent bientôt le dessein de s'affranchir par degrés d'un joug qu'une

sage politique eut dû leur faire trouver utile et léger, si les passions

des hommes n'étoient pas, dans tous les temps, ce qu'il y a de plus

opposé à leurs vrais intérêts. La juridiction temporelle du clergé

causoit quelques ombrages à saint Louis lui-même; et déjà sous son règne

on avoit essayé d'y porter quelques atteintes[3]. Elle fut attaquée

plus ouvertement, avec plus de suite et de succès sous les règnes

suivants; et peu à peu ces princes se frayèrent la route qui devoit les

conduire hostilement jusqu'au trône pontifical qu'ils vouloient, sinon

détruire, du moins abaisser jusqu'à leur niveau.

[Note 3: _Voyez_ t. Ier, 2e partie, p. 717.--Aussi est-il

remarquable que cette circonstance de sa vie a valu quelques

éloges à ce grand et saint roi de la part des philosophes

libéraux, ce qui n'est guère moins plaisant que de les voir

louer niaisement l'_ultramontain_ Fénelon, et plus niaisement

encore le _Dieu_ de Fénelon, parce que cet illustre évêque est

auteur d'un livre qui a été condamné par la cour de Rome.]

Il est très-remarquable que le premier roi de France qui se soit mis en

révolte déclarée contre le chef de l'Église, est le même qui imagina de

donner au peuple des droits politiques et d'en former un troisième ORDRE

dans l'État. Ainsi il créoit une force aveugle et impétueuse, et brisoit

en même temps le seul frein qui pût constamment la lui assujettir et lui

fournir des moyens sûrs de la diriger à son gré! C'est que ce frein

l'incommodoit lui-même, parce que, nous devons le répéter encore, les

papes, qui vouloient que les peuples fussent obéissants et fidèles,

exigeoient que le gouvernement des rois fût juste, religieux et

paternel. Dans la querelle fameuse et à jamais déplorable de

Philippe-le-Bel avec Boniface VIII, le pape avoit évidemment raison; le

monarque qui attaquoit ses droits comme défenseur des priviléges de

l'Église avoit tort; et ces torts devinrent des crimes lorsqu'à une

résistance injuste et opiniâtre succédèrent des outrages inouïs et des

violences sacriléges, qui montrèrent aux peuples que ce qui étoit

l'objet de leur vénération pouvoit être impunément insulté par leurs

souverains. Le séjour de quelques papes en France leur apprit ensuite

que ces mêmes souverains pouvoient faire de ces premiers pasteurs du

monde chrétien des instruments de leur politique ambitieuse; et la

suprématie temporelle de Rome en reçut des atteintes nouvelles que le

grand schisme d'Occident rendit à jamais irréparables. Ce schisme, dont

il n'est point de notre sujet de donner ici l'histoire, produisit deux

grands maux: non-seulement il contribua à affoiblir de jour en jour

davantage le respect des peuples pour le chef suprême de la religion;

mais, ce qui étoit plus dangereux encore, il accoutuma les esprits à

soumettre à leurs jugements ce qui avoit été jusqu'alors pour eux la

première et la plus irréfragable des autorités. Sous prétexte de

chercher un remède à la division qui désoloit l'Église, on se jeta dans

le système désastreux de la _souveraineté des conciles_, dont le

principe caché étoit la _souveraineté du peuple_; et en effet il étoit

si difficile d'établir l'une sans admettre l'autre, que l'on voit tous

les théologiens qui s'infatuèrent alors de ces idées nouvelles soutenir

simultanément ces deux souverainetés dont ils avoient parfaitement saisi

la liaison nécessaire: ainsi l'esprit de révolte s'introduisoit peu à

peu jusque dans le sein même de l'Église; et dès cette époque commencent

à se manifester ces premiers symptômes de dissolution sociale, que nous

avons déjà signalés.

Il ne manquoit plus que la convocation d'un concile pour développer tant

de ferments de discorde dont la chrétienté étoit sourdement agitée.

Celui de Constance fut assemblé en 1414 pour mettre fin au schisme: il

le fit cesser en effet par l'élection de Martin V; mais, en consacrant

les maximes dangereuses que ce malheureux événement avoit fait naître,

il donna naissance à un autre schisme dont les suites devoient être

encore plus funestes; et le concile de Bâle, qui le suivit de

très-près[4], fit voir quels progrès effrayants avoient faits en si peu

d'années ces idées de licence et de rébellion. Dès sa deuxième session,

on le voit approuver les décrets du concile de Constance sur la

supériorité des conciles à l'égard des papes. Passant bientôt toutes les

bornes, il n'eut pas honte d'aller lui-même inviter les princes

temporels à s'associer à son entreprise contre le chef de l'Église, en

leur offrant des décrets nouveaux, dont le résultat étoit de légitimer à

son égard leur entière indépendance, et de briser les derniers liens

par lesquels ils étoient encore retenus. Cependant qu'arriva-t-il de ce

même concile qui, de sa propre autorité, se mettoit ainsi au-dessus de

toute autorité, et qui en vint à cet excès de fureur de déposer celui-là

même qui l'avoit convoqué? Pour toute réponse à cet acte de révolte et

de démence, Eugène IV ordonna aux évêques qui le composoient de se

séparer: dès ce moment le concile ne fut plus qu'un _conciliabule_; et

abandonnés de tout le monde, les plus opiniâtres, après avoir résisté

quelque temps, se virent enfin forcés d'obéir. Mais quoiqu'il eût été

ainsi démontré par le fait, et par un fait des plus éclatants, qu'un

concile que le pape _seul_ avoit le droit de convoquer, qu'il avoit

_seul_ encore le droit de dissoudre au moment où il jugeroit à propos de

le faire, ne pouvoit être un pouvoir supérieur à celui qui le créoit ou

le détruisoit à son gré, on n'en continua pas moins de soutenir en

théorie ce qui étoit absurde et impossible dans la pratique; et le même

esprit de mutinerie qui avoit fait naître ces tristes prétentions,

continua de les maintenir dans les siècles suivants à travers tous les

désordres, tous les malheurs, tous les crimes, toutes les hérésies

qu'elles ont fait naître, et les a prolongées jusqu'à ces derniers

temps, où elles semblent cependant vouloir prendre fin, le mal qu'elles

ont produit étant arrivé à son comble.

[Note 4: Il fut convoqué en 1431.]

Nous avons déjà dit que Charles VII, qui régnoit alors en France, avoit

à la fois rejeté et reçu les actes du concile de Bâle[5], d'une part en

continuant de reconnoître le pape qu'il avoit déposé, de l'autre en

acceptant les décrets par lesquels ce concile établissoit sa prétendue

suprématie, et les réglements nouveaux qu'il avoit faits relativement à

la discipline de l'Église. Ce fut dans une assemblée solennelle qu'il

tint à Bourges[6], et où furent entendus les ambassadeurs du concile et

ceux d'Eugène, que furent reçus ces réglements dont se composa la

fameuse _pragmatique sanction_, véritable origine de ces _servitudes_ de

l'Église gallicane, que l'on appelle dérisoirement ses _libertés_. La

pragmatique sanction fut vérifiée et enregistrée au parlement, et les

choses en étoient là lorsque Louis XI monta sur le trône.

[Note 5: _Voyez_ 1re partie de ce 2e volume, p. 426.]

[Note 6: En 1432.]

On ne peut douter que la première pensée de ce prince, en succédant à

son glorieux père, n'ait été d'achever ce que celui-ci avoit si

glorieusement commencé, et d'user des moyens nouveaux que sa sagesse

avoit créés et transmis à ses successeurs, pour anéantir sans retour la

puissance des grands vassaux. Il poursuivit en effet ce dessein avec une

infatigable persévérance; nous allons faire voir qu'il l'exécuta avec

une rare habileté. Mais ce même prince dont l'oeil subtil et pénétrant

sembloit lire jusque dans les plus secrètes pensées de ses ennemis, dont

la main adroite et sûre se faisoit comme un jeu de dénouer toutes leurs

trames, et qui, dans cette lutte terrible où il se vit engagé, sut tout

prévoir et tout prévenir, s'aperçut peut-être encore moins qu'aucun de

ses prédécesseurs des progrès inquiétants que faisoit la puissance

nouvelle qu'ils avoient créée, qui avoit continué de s'agrandir sous

leurs auspices, et dont ils s'étoient fait un si dangereux auxiliaire.

Il est remarquable, et il nous semble que l'on n'en a point été jusque

ici assez frappé, que ce fut sous le règne du monarque le plus absolu

qui eût encore régné sur la France depuis l'origine de la monarchie, que

commença à se consolider, à suivre une marche plus savamment combinée,

le troisième ordre introduit depuis peu de temps dans le gouvernement de

l'État, et qui jusqu'alors s'étoit montré flottant au milieu de tous les

intérêts. On le voit, dès ce moment, se faire des intérêts

très-distincts, des intérêts qui lui sont propres; et c'est dans le

_parlement_ de Paris, tiré en partie de son sein, que s'établit le

centre d'action de ce parti populaire; c'est par lui qu'il est

habituellement représenté. Il arriva donc, et par le même principe qui

avoit rendu aux rois insupportable pour eux-mêmes le pouvoir suprême des

papes, ce pouvoir qui contenoit si admirablement leurs sujets, que ces

nouveaux démagogues s'en déclarèrent les ennemis _au nom du peuple_ dont

ils s'étoient faits les représentants, et les ennemis les plus ardents

et les plus acharnés, mettant ainsi en pratique, et au détriment de

leurs propres souverains, les leçons de révolte et d'indépendance que

ceux-ci n'avoient point cessé de leur donner. Deux fois le bon sens de

Louis XI le poussa à vouloir abolir la _pragmatique sanction_; deux fois

le parlement s'y opposa avec une liberté, ou pour mieux dire avec une

audace qui auroit dû lui ouvrir les yeux, s'ils n'eussent été fascinés

par cette illusion que l'on peut appeler _héréditaire_, et qui le

portoit à croire que ce n'étoit qu'en élevant le peuple qu'il pouvoit

contenir la noblesse, et rétablir une sorte d'équilibre dans l'État. Il

alla même plus loin dans ce système qu'aucun autre de ses prédécesseurs;

et nous ne craignons pas de le dire, jamais prince ne fut plus

imprudemment populaire que ce Louis XI, que l'on ne peut considérer sans

doute comme un noble et vertueux caractère, mais qui est bien loin de

mériter l'épithète de _tyran_, si injustement attachée à son nom, et

depuis si légèrement et si souvent répétée. La suite des événements va

prouver ce qu'étoit au fond cette prétendue tyrannie, et nous allons en

reprendre le récit, maintenant que nous avons tracé cette esquisse

rapide de l'état de la société religieuse en France depuis l'origine de

la monarchie et de ses rapports divers avec la société politique, ayant

ainsi présenté à nos lecteurs un fil qui les conduira, ce nous semble,

avec quelque sûreté à travers tant d'agitations intestines, tant de

catastrophes extraordinaires qui vont, pour ainsi dire, se presser les

unes sur les autres jusqu'à la dernière de toutes, qui est en même temps

la plus horrible, la plus sanglante, et dans laquelle s'est à jamais

perdue notre antique monarchie, encore que, dans sa bonté, la Providence

ait voulu nous conserver la famille de nos rois; et désormais, pouvant

sans cesse remonter aux causes, il leur sera facile de mieux comprendre

et d'apprécier plus sûrement les effets.

Les événements qui s'étoient passés pendant les dernières années du

règne de Charles VII étoient déjà de sinistres avant-coureurs des orages

qui menaçoient le règne suivant. Les seigneurs avoient dès lors perdu

sans doute la plus grande partie de leur influence sur les peuples

désabusés, et dans la France proprement dite, le pouvoir du roi ne

rencontroit presque plus d'obstacles; mais le duc de Bretagne régnoit

toujours en souverain dans ses États; et la puissance du duc de

Bourgogne étoit peut-être plus grande que celle du roi lui-même. Séparés

l'un de l'autre seulement par la Normandie, ces deux vassaux pouvoient,

au premier signal, inonder de troupes cette province, et à la fois

l'envahir et y opérer une jonction redoutable. Ils communiquoient par

la mer avec les Anglois, toujours maîtres de Calais, et qui, au milieu

des révolutions sanglantes qui les agitoient, n'avoient renoncé ni à

leurs projets ni à leurs prétentions chimériques sur la France. Tous les

deux, suivant la marche ordinaire de tous les gouvernements, visoient à

s'agrandir, à se rendre indépendants, et ne voyoient pas sans de vives

alarmes l'accroissement progressif de la prérogative royale. N'osant pas

alors s'y opposer à force ouverte, ils attisoient les mécontentements,

ils prenoient part secrètement aux révoltes des grands[7]. Le duc de

Bourgogne surtout, au sein d'une paix apparente et forcée, étoit

réellement contre le roi dans un état de guerre perpétuelle. Tandis que

Charles refusoit de favoriser la rébellion du fils de son vassal,

celui-ci donnoit dans sa cour un asile au dauphin révolté contre son

père; ajourné à la cour comme pair de France dans la procédure entamée

contre le duc d'Alençon, il n'avoit répondu à cet appel qu'en levant des

troupes et en réclamant les articles du traité d'Arras qui le

dispensoient de toute sujétion personnelle; et cependant, infidèle

lui-même, peu de temps après, à ce traité qu'il rappeloit sans cesse,

il n'avoit pas craint de prendre, sans la participation du roi, divers

engagements avec l'Angleterre. Enfin ce n'étoient que plaintes, que

méfiances, que démêlés continuels qui sembloient à tout moment devoir

dégénérer en rupture ouverte, et qui sans doute eussent fini par les

dernières violences, sans la considération particulière qu'inspiroit la

personne du roi, et peut-être sans le grand âge de Philippe-le-Bon,

prince magnifique et voluptueux jusqu'au milieu des glaces de l'âge, et

qui trouvoit des douceurs dans le repos.

[Note 7: Ils entrèrent, par exemple, dans la révolte des

princes du sang et des grands seigneurs contre le roi en 1442.

Cette révolte avoit été précédée de la guerre connue sous le

nom de _la Praguerie_, dont le dauphin fut complice, et où il

n'étoit question de rien moins que de détrôner son père pour

le mettre à sa place.]

(1461.) Louis étoit encore dans les États de son vassal lorsqu'il apprit

la mort du roi son père. Il partit aussitôt pour la France, non sans

quelques alarmes sur les dispositions que Charles avoit pu faire à son

sujet, et persuadé que tous ceux qui remplissoient les premières places

de l'État étoient autant d'ennemis disposés, s'il étoit possible, à lui

contester ses droits légitimes. Cette idée, dont il étoit frappé,

développa, dès ces premiers instants, ce caractère inquiet et

soupçonneux qu'on lui a justement reproché, et qui contribua sans doute

à aggraver les agitations de son règne. En effet, dans ces alarmes qui

le tourmentoient sur les dispositions de la France à son égard, il avoit

engagé le duc de Bourgogne à rassembler des troupes pour lui ouvrir

l'entrée de ses États; et cent mille hommes formoient le cortége avec

lequel les deux princes s'acheminoient vers Reims, où le nouveau

monarque vouloit avant tout se faire sacrer. Mais l'empressement avec

lequel les villes ouvroient leurs portes, et celui de tous les ordres de

l'État à venir lui faire leurs soumissions, ayant promptement dissipé

ces vaines inquiétudes, elles se reportèrent aussitôt sur l'ami trop

puissant qui l'accompagnoit; et, sans oser cependant les lui témoigner

trop ouvertement, il ne fut tranquille que lorsqu'il eut persuadé à

Philippe de congédier sa nombreuse armée, et de ne garder avec lui

qu'une escorte de quatre mille hommes. Alors il affecta, et dans le

voyage et pendant la cérémonie, de le combler d'honneurs et de marques

de considération, ce qui parut toucher tellement le vieux duc, qu'il

rendit hommage au roi non-seulement pour ses domaines relevant de la

couronne, mais encore pour toutes ses autres possessions, quoique les

conventions d'Arras l'exemptassent formellement de cet acte de sujétion.

Dans cette intelligence, en apparence si parfaite, les deux princes

prirent ensemble la route de Paris, où le roi fit son entrée avec une

pompe à laquelle jusque là il n'y avoit rien eu de comparable: le

cortége se montoit à plus de douze mille hommes; l'or et les pierreries

éclatoient sur les habits des seigneurs et sur les harnois de leurs

chevaux. Au milieu d'un si brillant appareil, Louis, donnant déjà des

preuves de cette manie bizarre qui lui fit dédaigner, souvent jusqu'à

l'indécence, ce faste extérieur, si propre cependant à relever encore la

dignité royale, s'avançoit monté sur un cheval blanc, «vêtu, disent les

chroniques, d'une robe de soie blanche sans manches, et affublé d'un

petit chapeau loqueté[8].» Quatre bourgeois de Paris soutenoient

au-dessus de sa tête un dais de drap d'or; et les cours souveraines

vinrent le recevoir aux portes de la ville. Du reste, les cavalcades

bizarres, les mascarades, les représentations de mystères et tous les

autres jeux en usage à cette époque se répétèrent sur sa route jusqu'à

son arrivée à la cathédrale. Là le monarque, après avoir fait sa prière

et prêté le serment accoutumé, alla tenir _cour plénière_ au palais,

qu'il quitta le lendemain pour s'établir au château des Tournelles.

[Note 8: Découpé en pointes.]

Le caractère de Louis n'étoit pas seulement ombrageux, il étoit encore

absolu, capricieux et vindicatif. Ces passions haineuses, qu'il sut

depuis si bien contenir ou dissimuler lorsque son intérêt le lui

commandoit, l'entraînèrent, dans ces premiers moments du pouvoir, à une

démarche qui lui causa depuis d'amers repentirs, et l'exposa à de grands

dangers. Par un coup d'autorité le plus impolitique qu'il fût possible

d'imaginer, il destitua presque tous les officiers civils et militaires

qui avoient obtenu leurs emplois de Charles VII; il en fit même

emprisonner quelques-uns, et ce bouleversement général remplit d'abord

tous les coeurs d'alarmes, et jeta les premiers germes du

mécontentement. Il l'augmenta bientôt par des taxes nouvelles et

exorbitantes qui dans plusieurs villes excitèrent même des séditions.

(1462.) Cependant, dès cette époque, il commençoit à mettre en usage les

manoeuvres de cette politique insidieuse qui depuis fut le principal

ressort de toutes les opérations de son règne; et tandis qu'il

prodiguoit au duc de Bourgogne, et surtout au comte de Charolois son

fils, les marques de la plus tendre amitié et d'une confiance sans

bornes, il renouveloit secrètement avec les Liégeois, ces ennemis

déclarés de leur maison, l'alliance que Charles VII avoit contractée

avec eux. Mais soit que ses intrigues n'eussent point échappé aux

regards du jeune comte, soit plutôt que cet esprit violent et ambitieux

prévît ce que la puissance du monarque françois pouvoit apporter

d'obstacles aux projets qu'il formoit déjà pour l'agrandissement des

États qui lui étoient destinés, on le vit dès lors commencer à lui

susciter des ennemis et à se rendre l'âme des complots qui se tramèrent

contre son autorité. Dans un voyage que le roi fit à Tours, ce prince,

qui étoit venu l'y joindre sous prétexte d'un pélerinage, eut des

conférences secrètes avec les envoyés du duc de Bretagne, conférences

dont Louis fut informé sans pouvoir en pénétrer le mystère, mais qui le

déterminèrent à éloigner de la cour le comte de Charolois avant

l'arrivée du duc, qui venoit lui-même, suivant l'usage établi au

commencement de chaque règne, renouveler la cérémonie de l'hommage. Les

inquiétudes de ce vassal étoient les mêmes que celles de la maison de

Bourgogne: elles furent encore augmentées par un voyage que le roi fit

dans ses États, où il voulut exercer une violence[9] à laquelle le duc

crut devoir s'opposer. Tous les deux se séparèrent très-mécontents l'un

de l'autre, et celui-ci se confirma dans la pensée qu'il n'y avoit plus

de sûreté pour lui que dans son alliance avec les ennemis de son

suzerain. On vit aussi dès ce moment le roi, frappé de la terreur qu'il

inspiroit à ses vassaux, bien informé d'ailleurs que la liaison

commencée entre le duc de Bretagne et le comte de Charolois se

resserroit de jour en jour davantage, ne pas perdre une seule occasion

de traverser les desseins de ce dernier, et de lui causer des

mortifications dont l'effet étoit d'aigrir encore davantage cette âme

plus ardente et non moins vindicative que la sienne.

[Note 9: Il vouloit faire enlever Françoise d'Amboise, veuve

de Pierre II, dernier duc de Bretagne, dans le dessein de la

faire épouser au duc de Savoie.]

Cependant le nombre des ennemis du gouvernement augmentoit dans

l'intérieur; et plusieurs actes d'une rigueur excessive exercés mal à

propos sur d'anciens serviteurs de son père avoient porté la haine

contre Louis au dernier degré d'animosité. Le duc et le comte se mirent

aussitôt en rapport avec les mécontents, parmi lesquels on comptoit le

comte de Dunois, le duc de Bourbon, et Charles, duc de Berri, propre

frère du roi, qui croyoit avoir à se plaindre de la modicité de son

apanage, et qu'on aigrissoit à dessein pour en faire l'instrument

principal des complots qui se tramoient contre sa propre maison. Louis,

confusément instruit qu'il se formoit contre lui des associations

dangereuses, ne pouvoit cependant percer ce labyrinthe d'intrigues et de

cabales[10]; sa situation devenoit de jour en jour plus difficile; mais

le grand talent de ce prince étoit moins d'éviter le danger que de

trouver des ressources pour s'en tirer lorsqu'il y étoit engagé. Soit

que ce fût un simple effet de sa haine contre le comte de Charolois,

soit qu'il fût guidé par cette politique raffinée dont il donna depuis

tant de preuves, il avoit trouvé le moyen de semer la division entre le

duc de Bourgogne et son fils; et cette mésintelligence, au moyen de

laquelle la cour de ce prince se trouvoit partagée, l'occupoit assez

pour qu'il ne pensât point à se mêler des affaires de ses voisins. Il

étoit surtout très-éloigné de se brouiller avec le roi qui l'accabloit à

dessein des plus vifs témoignages d'amitié et de bienveillance.

Tranquille de ce côté, sûr également qu'il n'avoit rien à craindre des

Anglois encore fatigués de leurs dissensions intestines, jugeant bien

qu'il étoit impossible que le duc de Bretagne ne fût pas un des

principaux moteurs d'un complot dont les fils lui échappoient, mais dont

l'existence lui étoit démontrée, Louis prit la résolution hardie de

déconcerter les conjurés en portant sur-le-champ la guerre dans les

États de ce perfide vassal. Ses mesures furent prises dans un si profond

secret, les mouvements des troupes se firent avec tant de précautions,

que le duc ne sortit de la sécurité dans laquelle il étoit plongé que

lorsque l'armée du roi bordoit déjà ses frontières, et étoit sur le

point d'inonder ses États. Surpris par une inexcusable imprévoyance, il

eut recours à la ruse pour échapper au danger qui le menaçoit. Il promit

tout ce qu'on voulut, demandant seulement au roi de rassembler les états

de son royaume et de les consulter avant de signer un traité définitif;

et ce qui ne peut assez étonner de la part de Louis, c'est qu'au lieu

d'écraser un ennemi dont la soumission apparente ne pouvoit lui

imposer, il lui accorda le délai demandé et renvoya ses troupes. Cette

faute, qui n'est pas la seule qu'il ait commise dans cette circonstance,

devient d'autant plus inexplicable que l'étroite intimité qui régnoit

entre ce prince et le comte de Charolois ne cessoit point d'être l'objet

de ses plus vives alarmes. Il sembloit par là prendre plaisir à les

augmenter encore; et en effet le duc, dès qu'il se vit hors de danger,

n'en travailla qu'avec plus d'ardeur à susciter à son ennemi assez

d'embarras pour qu'il se trouvât hors d'état de pouvoir une seconde fois

le réduire à de semblables extrémités. (1363.) Ses messagers

parcoururent aussitôt toute la France, portant à tous les princes du

sang et aux plus grands seigneurs des lettres dans lesquelles il leur

peignoit sous les couleurs les plus sinistres les desseins et la

politique du roi à leur égard, et les pressoit, au nom de leurs plus

chers intérêts, de prévenir par leur réunion et leur résistance ouverte

les malheurs dont ils étoient menacés. Ces caractères hautains et

indépendants n'étoient déjà que trop disposés à suivre de tels conseils;

et l'esprit de haine et de révolte contre un roi qui vouloit réellement

être le maître étoit si généralement répandu que le duc de Bretagne ne

rencontra pas un seul sujet fidèle disposé à révéler la trahison. Tous

s'unirent à lui et s'engagèrent réciproquement les uns avec les autres.

[Note 10: Il entra dans cette conspiration un nombre infini de

personnes, parmi lesquelles il y avoit même des dames et des

demoiselles. Elle fut quatre ans à se former, et cependant le

secret en fut si bien gardé, qu'elle ne fut découverte qu'au

moment même de l'exécution, et lorsqu'il n'étoit plus temps

d'y apporter remède.]

Il ne manquoit plus que la jonction du duc de Bourgogne aux conjurés

pour que la perte du monarque parût inévitable. Jusque là Philippe ne

s'étoit point montré disposé à entrer dans aucune ligue contre Louis;

et, quoiqu'il y eût entre eux de fréquents démêlés toujours relatifs aux

clauses du traité d'Arras, ils n'étoient cependant pas assez violents

pour produire une rupture ouverte, que le vieillard sembloit même

vouloir éviter. Un incident, dont le comte de Charolois profita avec la

plus grande dextérité, changea ces dispositions: le roi, toujours occupé

des intrigues mystérieuses qui l'environnoient, instruit que le

vice-chancelier de Bretagne avoit fait plusieurs voyages en Flandre, et

qu'il étoit alors à la cour d'Angleterre, donna commission à l'un de ses

officiers de l'enlever à son retour, espérant découvrir par ce coup

hardi le noeud de tous ces complots. Cet officier, instruit sans doute

que l'envoyé breton devoit se rendre auprès du comte de Charolois, vint

se poster avec un vaisseau armé à l'entrée d'un petit port de la

Hollande, où ce prince venoit de se rendre. Mais il arriva qu'étant

imprudemment descendu à terre il fut reconnu et pris. Aussitôt le comte

fit répandre le bruit que le dessein de Louis avoit été de le faire

enlever. La politique peu scrupuleuse du monarque, qui tout récemment

venoit de s'emparer, par des moyens à peu près pareils, d'un des fils

du duc de Savoie, donna de la vraisemblance à cette accusation, sur

laquelle les historiens les plus graves n'ont osé prononcer[11], mais

qui semble entièrement dénuée de vraisemblance, si l'on réfléchit qu'une

telle violence eût été directement contre les intérêts de ce prince, au

moment où il avoit à craindre un soulèvement général qu'une démarche

aussi odieuse auroit en quelque sorte légitimé. Quoi qu'il en soit, cet

événement commença à jeter des alarmes dans l'esprit du vieux duc de

Bourgogne; elles furent même si vives que, se trouvant alors à quelques

lieues du roi sur les frontières de la Picardie, il ne s'y crut pas en

sûreté et partit précipitamment pour l'Artois. (1464.) Ce fut en vain

que Louis fit auprès de lui tous les efforts possibles pour se

justifier; vainement lui envoya-t-il un ambassadeur pour redemander le

prisonnier. La réponse de Philippe fit voir qu'il ne croyoit point à sa

justification, et la liberté de son agent lui fut refusée. Bientôt, au

comte de Charolois, dont les plaintes amères ne cessoient d'aigrir les

ressentiments de son père, vint se joindre le duc de Bourbon, l'un des

principaux chefs de la nouvelle ligue. Il avoit un grand ascendant sur

Philippe, dont il étoit le parent; et il sut lui peindre avec tant de

force les dangers auxquels tous les princes se trouvoient exposés de la

part d'un monarque qui ne faisoit consister sa grandeur que dans leur

abaissement, que le duc ébranlé consentit que son fils levât des

troupes, mais uniquement pour surveiller les entreprises de Louis et

sans projet d'entamer une guerre offensive. Un premier engagement de la

part de son père étoit tout ce que demandoit le comte. Tandis qu'il

formoit une armée, le parti des mécontents ne cessoit de s'accroître: on

conspiroit contre le roi, dans sa cour, près de lui, sous ses yeux, sans

qu'il pût parvenir à connoître aucun de ses ennemis, quoique des avis

multipliés vinssent chaque jour redoubler ses alarmes. Une aiguillette

verte attachée à la ceinture étoit le signe de reconnoissance adopté par

les conjurés; et les écrivains contemporains rapportent que la

cathédrale de Paris leur servit plus d'une fois de rendez-vous. Enfin

Louis, dévoré d'inquiétudes, et se repentant amèrement d'avoir épargné

si long-temps le duc de Bretagne, le moteur secret et l'âme de tous ces

complots, résolut de l'attaquer encore une seconde fois, mais plus

efficacement que la première. Toutefois, avant de prendre un parti aussi

violent, il jugea que les circonstances lui commandoient des ménagements

bien pénibles sans doute pour son esprit inflexible et altier; et l'on

vit ce prince, qui jusqu'alors avoit affecté de dédaigner les grands,

les convoquer à Tours dans une assemblée solennelle, où ses griefs

contre le duc furent exposés, et dans laquelle il les établit en quelque

sorte juges entre son vassal et lui. Quelques-uns de nos historiens ont

admiré naïvement le dévouement sans bornes que lui témoignèrent alors

les chefs de la noblesse, et prétendent que ce fut sa dureté envers le

duc d'Orléans[12] qui lui aliéna de nouveau les esprits. Nous ne pouvons

adopter une semblable opinion; et, quoiqu'il soit difficile de justifier

entièrement les caprices impérieux du monarque, il suffit d'avoir

quelque connoissance du coeur humain pour reconnoître que les vices

particuliers de son caractère influoient moins ici sur les

déterminations de ces rebelles que le caractère nouveau qu'avoit pris

l'autorité royale. Ces preuves de dévouement n'étoient qu'une perfidie

de plus: la plupart étoient engagés avec le duc de Bretagne, et la

révolte étoit sur le point d'éclater. Ce duc, condamné par l'assemblée

de Tours, s'humilia devant le roi, lui envoya une ambassade pour

demander grâce, souscrivit à tout pour gagner du temps; et tandis que

Louis, qu'il avoit si souvent trompé, se laissoit amuser encore par ces

vaines démonstrations, le duc de Berri, se livrant enfin aux conjurés,

partit inopinément de la cour et se réfugia en Bretagne, d'où il fit

publier un manifeste contenant ses griefs contre son frère et les motifs

de son évasion.

[Note 11: Quelques-uns affirment cependant que l'entreprise

étoit dirigée contre le comte de Charolois lui-même; et le P.

Daniel semble adopter cette opinion.]

[Note 12: Le duc s'étoit permis de faire quelques

représentations sur les abus du gouvernement, et de hasarder

quelques paroles en faveur du duc de Bretagne; ce qui irrita

tellement le roi, qu'il l'accabla des plus sanglants

reproches, l'accusant publiquement de prendre, contre son

souverain, le parti des révoltés. On prétend que la douleur

que ce prince ressentit d'un tel affront hâta la fin de ses

jours. Il mourut en effet peu de temps après; mais il faut

observer qu'il étoit âgé de soixante-quatorze ans.]

Son départ fut le signal de la révolte: le roi, enflammé de colère, veut

sur-le-champ porter en Bretagne le fer et la flamme; il ordonne au duc

de Bourbon de lever des troupes, et de se hâter de venir le joindre:

celui-ci ne lui répond que par les reproches les plus amers sur son

administration, et par une déclaration formelle du parti qu'il a pris

avec les autres grands du royaume de s'unir étroitement «pour l'engager

à changer de système, à réformer les abus, le tout _par compassion pour

le pauvre peuple_[13].» Le duc de Calabre se déclara aussitôt après lui,

et sa défection fut suivie de celle de tous les autres princes et

seigneurs. Ceux mêmes que le roi avoit le plus comblés de bienfaits, le

duc d'Alençon et le comte d'Armagnac, se rallièrent aux mécontents,

preuve nouvelle que les motifs apparents que l'on présentoit pour

justifier cette rébellion n'étoient pas les véritables. Au moment même

où ces choses se passoient au coeur du royaume, un ennemi plus dangereux

à lui seul que tous les autres ensemble, le comte de Charolois, après

avoir fait enfin connoître à son père la ligue puissante à laquelle il

étoit lié par les plus pressants intérêts, lui déclara qu'il alloit

porter la guerre en France, de manière que, de tous les points de ses

États, le monarque, pressé entre de si nombreux et de si implacables

ennemis, sembloit être au moment d'éprouver une révolution aussi funeste

que celle qui avoit failli arracher le sceptre à son père et renverser

de fond en comble sa maison.

[Note 13: C'est de ce prétexte, mis continuellement en avant

par les conjurés, que cette guerre reçut le nom de _guerre du

bien public_.]

La supériorité de son génie le sauva. Il avoit sur ses ennemis cet

avantage si prodigieux de l'unité d'action et de conseil: il en profita

avec un courage et une habileté qu'on ne peut s'empêcher d'admirer. La

monarchie n'étoit plus heureusement ce qu'elle avoit été: le temps étoit

passé où l'on pensoit à lever des troupes lorsqu'il s'agissoit de

commencer la guerre; une force militaire disciplinée, et dans une

activité permanente, étoit aux ordres du monarque; il avoit pour lui les

peuples, qui trouvoient incomparablement plus de douceur sous une

autorité ferme et régulière que sous la tyrannie capricieuse des

seigneurs; placé au centre de tant de chefs de partis, qui, réunis en

apparence pour un intérêt commun, n'avoient en effet pour but que des

intérêts particuliers, il n'étoit question que de les diviser pour les

affoiblir, et même pour anéantir ce formidable appareil. Louis se

fortifie d'abord de l'alliance du duc de Milan; grièvement offensé par

le roi d'Angleterre, il dissimule son dépit, et obtient de ce côté une

prorogation de trève; des négociations adroitement entamées avec son

frère, bien qu'elles n'eussent obtenu aucun succès décidé, commencent à

jeter de la méfiance parmi les rebelles; il fait publier solennellement

une amnistie pour tous ceux qui, dans six semaines, rentreront dans le

devoir; un ordre général est donné, partout et au même instant, pour la

sûreté des villes, dont les fortifications sont réparées, les garnisons

renforcées; et tandis que les comtes d'Eu et de Nevers, sur la Somme, le

duc du Maine sur les frontières de la Normandie, surveillent les

mouvements du duc de Bretagne et du comte de Charolois, le roi, à la

tête d'un corps d'armée de quatorze mille hommes, traverse rapidement le

Poitou, une partie du Berri, et, sans s'arrêter à faire aucun siége de

ville, se précipite sur les États du duc de Bourbon, le plus foible des

princes ligués, et que par cela même il avoit sagement jugé nécessaire

d'attaquer le premier.

Ce qu'il avoit prévu ne manqua pas d'arriver: le duc de Bourbon, pensant

que tout l'effort de Louis se porteroit d'abord contre ses puissants

alliés, n'avoit point songé à sa propre sûreté. Surpris à l'improviste

par une armée si supérieure[14] aux troupes qu'il pouvoit lui opposer,

il consentit, dans son premier trouble, à mettre bas les armes, et à se

soumettre aux conditions que le roi voulut lui dicter. Reprenant ensuite

courage à l'arrivée du duc de Nemours et des comtes d'Armagnac et

d'Albret, qui vinrent se joindre à lui à la tête de leurs troupes, et

soutenu d'un renfort que lui envoyoit le duc de Bourgogne, il rompit

presque aussitôt ses premières conventions, et entreprit de résister.

Mais toutes ces forces réunies étoient loin encore d'égaler les troupes

royales; et Louis, ne laissant pas aux rebelles le temps de respirer, y

trouva même cet avantage, qu'au lieu d'un seul ennemi il en réduisit en

même temps plusieurs. Une trève fut signée avec ces princes; et

quoiqu'elle ne fût que conditionnelle, que même le roi ne doutât pas

qu'ils ne tarderoient pas à la rompre, satisfait pour le moment d'avoir

dérangé leur concert avec les chefs de la ligue, le comte de Charolois

et le duc de Bretagne, il tourna sa marche du côté de ces deux

redoutables adversaires, dont le premier, suivi de vingt-six mille

Flamands, s'avançoit vers la Somme, tandis que l'autre dirigeoit son

armée le long des rives de la Seine. Le rendez-vous des confédérés

étoit dans l'Île-de-France, où l'on avoit décidé d'établir le théâtre de

la guerre.

[Note 14: Elle s'étoit accrue, dans la marche du roi, de plus

de dix mille hommes.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8) · 第 1 / 46 段