C'était bien improprement que la masure de l'ancien pendu s'appelait la
Saunerie. Elle ne contenait ni puits, ni fontaines, ni bassins, en un
mot, rien de ce que comporte le travail du sel. Du vivant du
faux-saunier, elle n'avait été que le dépôt du sel qu'il amenait par
bateau de la basse Loire et qu'il vendait ensuite, en contrebande, dans
tout le pays.
Encore ce dépôt, qu'il fallait dissimuler sous peine de mort, ne
s'entassait-il qu'en des caves bien sèches, sur lesquelles s'élevait la
maison qui, jadis, avait été celle du passeur d'un bac, établi en cet
endroit de la Sarthe, que s'était fait allouer le grand-père de
Pancrace. La gabelle restait insoucieuse de cette maisonnette du
passeur, pauvre diable au service du contrebandier, sans se douter
qu'une entrée habilement cachée descendait à ces caves où s'amassait le
sel dont le prix de vente lui filait sous le nez.
Plus tard, le contrebandier pendu et le bac supprimé, la maison, dont le
souvenir de l'exécution détournait tout locataire, était tombée en
ruines. L'escalier des caves s'était peu à peu effondré, puis s'était
comblé avec les débris d'une partie de la bicoque qui s'était écroulée.
En somme, la construction ne consistait plus qu'en les quatre murailles
qui entouraient celle des deux chambres, restée debout, qu'avait
possédées l'habitation.
C'était en ce refuge, que protégeait encore une partie de toiture, que
s'était caché le Beau-François, après y avoir amené Gervaise.
Donc, quand Vasseur, que suivaient Barnabé et les deux soldats, tous
sourds au cri d'alarme de Meuzelin, se fut précipité dans la ruine, il
ne fut pas long à constater l'horrible vérité.
--Disparue! s'écria-t-il douloureusement à la vue de la chambre déserte.
Ainsi, pendant qu'ils poursuivaient le Beau-François, en comptant
revenir à Gervaise après la capture du Chauffeur, quelqu'un s'était
introduit dans la Saunerie et en avait enlevé la jeune fille.
--Et tu dis avoir aperçu cet homme? demanda Vasseur s'adressant à
Fichet.
--Oui. Qu'il s'est déchu de cet arbre qu'il dépasse le toit, affirma le
soldat, en montrant la grosse branche qui surplombait l'entrée de la
maison.
--Et, une fois sauté à terre, après avoir essuyé ton coup de feu, il est
entré ici d'où il est ressorti aussitôt en emportant une femme? continua
Vasseur d'une voix brisée.
--Que c'est comme j'ai l'honneur de vous écouter, déclara Fichet.
Il n'y avait pas à douter pour l'amoureux. La jeune fille était encore
perdue pour lui!
Cette révélation de la lugubre vérité fut suivie d'un moment de silence,
pendant lequel résonna, au loin, la voix de Meuzelin, qui leur criait
encore:
--À l'auberge! vite à l'auberge!... Le coup de feu a gâté tout!
Mais Vasseur, le coeur brisé, ne pouvait entendre cet appel, tout
frémissant qu'il était du sort de Gervaise. Une seule pensée s'imposait
à lui: retrouver la jeune fille.
--Il faut rejoindre le ravisseur! s'écria-t-il.
Et, avant qu'on pût le retenir, il s'élança hors de la Saunerie.
Il n'avait encore fait que deux pas quand un coup de feu éclata et une
balle, lui rasant le visage vint s'enfoncer dans le mur de la masure.
D'un bond, Barnabé rejoignit le lieutenant et, sans lui laisser le temps
de résister, il l'emporta, pour ainsi dire, dans la Saunerie. Si prompte
qu'avait été cette retraite, elle avait été saluée de deux coups de
carabine, qui, heureusement encore, manquèrent leur but.
Devant le danger, qui se révélait menaçant à Vasseur, l'amoureux
redevint subitement soldat.
--Barricadons la porte et défendons-nous, commanda-t-il.
--Euh! euh! marmotta Barnabé, il y aura de l'ouvrage; nous avons à faire
aux gars du Beau-François, que le coup de pistolet de Fichet nous a
amenés sur le casaquin.
En un clin d'oeil, les quatre compagnons eurent entassé, derrière la
porte, tous les obstacles, en pierres et en solives, que leur
fournissaient les ruines éparses dans leur refuge.
Pendant ce travail, apparaissaient, sortant du bois et des taillis qui
entouraient la Saunerie, une trentaine de mécréants à mine patibulaire.
N'ayant pu surprendre leurs ennemis, ils se décidaient à une attaque
ouverte, attaque d'autant plus acharnée que, lors de sa sortie, ils
avaient reconnu Vasseur. Pour ces survivants de la bande d'Orgères, le
lieutenant était une proie convoitée par leur haine féroce. Aussi
hurlaient-ils, avec une joie sauvage:
--C'est le Vasseur, avec ses deux _cognes_! Nous les tenons! À mort! à
mort!
Et ils se rapprochaient de la Saunerie.
Aux cris de mort qui menaçaient ses compagnons, Fil-à-Beurre se sentit
jaloux et il grogna:
--Vasseur et ses _cognes_ à mort!... Il paraît que je ne suis pas de la
fête, moi; alors je vais me faire inviter.
Sans se garer, montrant bien son visage à l'ennemi, il vint à une des
deux étroites fenêtres ajuster un assaillant:
--Un de moins pour la guillotine! cria-t-il quand l'homme qu'il avait
visé tomba foudroyé par une balle en plein front.
C'était un beau début; et, pourtant, il ne contenta pas le pauvre
Barnabé, qui pesta tout chagrin:
--Toujours maladroit! Pas de précision! Je vise l'oeil et j'attrape le
front!... Je ne serai jamais qu'une mazette!
Mais un succès le consola de son déboire. En tirant à la fenêtre, il
s'était montré aux Chauffeurs. La mort du camarade redoubla leur rage.
--Tu nous le paieras, la grande perche!
--Mort au maigriot!
--Il est si sec qu'il nous servira de bois quand nous chaufferons les
pieds de Vasseur et de ses cognes!
À toutes ces menaces, Barnabé, qui rechargeait son fusil, secouait la
tête en souriant et disait, joyeux:
--Ah! à la bonne heure, ils sont gentils. Ils m'invitent à la fête.
Et comme il tenait à les remercier de la politesse, il mit en joue son
fusil rechargé et fit feu.
Cette fois, il demeura stupéfait du résultat.
--Ah! fit-il étonné, c'est bien un pur hasard. Juste dans l'oeil!
En même temps que le squelette, Vasseur et ses hommes, par l'autre
fenêtre, avaient fait feu. Le lieutenant bon tireur, troua une poitrine.
Lambert brisa une jambe.
Quant au pauvre Fichet, sa balle fut perdue.
--Oh! mille bourriques! que, tant seulement, si j'aurais Bec-Fin,
jura-t-il! sans penser qu'à être ainsi enfermé entre quatre murs, son
sabre ne lui eût été d'aucune utilité.
À cette défense, les assaillants ripostèrent par une décharge générale.
Sitôt après avoir fait feu, les assiégés s'étaient retirés des fenêtres.
Les balles des Chauffeurs s'incrustèrent dans la façade de la Saunerie.
Une seule entra par l'ouverture qu'avait occupée Fil-à-Beurre.
Mais trois hommes tués et un blessé avait un peu calmé l'ardeur première
des Chauffeurs. Ils battirent en retraite pour aller se cacher derrière
les taillis qui, sauf du côté de la Sarthe, entouraient la masure.
L'assaut menaçait de se convertir en blocus.
--Ils ont trouvé notre soupe trop chaude, avança Fil-à-Beurre, tout en
bourrant son arme.
--Nous n'en avons pas fini avec eux, dit Vasseur en riant. Ils nous
préparent quelque tour de leur façon.
Cependant Fichet avait pris Lambert dans un coin et, désolé de n'avoir
pas Bec-Fin ni la possibilité d'en jouer, il lui disait:
--Que, vois-tu, un âne qui serait devant un grain de millet, il ne
serait pas plus dans la mortification vexatoire que moi quant à ce qui
décerne les armes à feu.
Pendant cinq minutes, il y eut répit de la part des Chauffeurs.
--Est-ce qu'ils nous oublient, les ingrats! murmura Barnabé en caressant
son fusil. J'ai pourtant été poli avec eux.
Comme une réponse à son accusation d'ingratitude, il s'éleva, du côté de
la rivière, une voix railleuse et mordante qui disait:
--Ah çà, les riffaudeurs, est-ce que vous vous cherchez les puces au
lieu d'en finir avec ces gens-là? Allons, ouste! À la besogne,
fainéants?
--Oh! oh! fit Barnabé, en voilà un qui le prend de bien haut avec nos
drôles.
Et curieux de voir celui qui malmenait si cavalièrement le monde, il
avança doucement la tête à la fenêtre.
Si Fil-à-Beurre ne connaissait pas la voix, il n'en était pas de même
pour la figure de celui qui avait parlé, car il eut à peine regardé
qu'il tressauta de joie en disant à Vasseur:
--Devinez qui? Le Beau-François en personne!
Et il arma son fusil en ajoutant:
--Justement, il est là bien en vue, à portée... Au sortir d'un bain
froid, comme celui qu'il vient de prendre, on a de l'appétit et on n'est
pas fâché de se mettre quelque chose dans le corps... Je vais lui offrir
un pruneau.
Vasseur n'eut que le temps de relever le fusil de l'échalas.
--Non, non, dit-il, je veux avoir ce misérable vivant. L'échafaud le
réclame.
Au même moment, le Beau-François disait à ses hommes:
--Je vous donne dix minutes pour vous emparer de cette cahute. Les deux
cognes et la perche, je vous les abandonne; mais le lieutenant,
gardez-le-moi vivant.
--Tiens! tiens! fit Barnabé en regardant Vasseur, il paraît qu'il y a de
la sympathie entre vous.
Puis, croyant que la recommandation du Beau-François aurait fait Vasseur
changer d'avis, il remit le colosse en joue et demanda:
--Faut-il que je le descende?
--Je te le défends! accentua le lieutenant d'un ton sec.
Il achevait quand, au dehors, la voix impérieuse du Beau-François donna
cet ordre étrange:
--Quatre gars par rang, mouchoir en main, qu'on m'enlève cette taule _à
la bombe_.
--Ah çà! ils possèdent donc de l'artillerie? Bigre! ils ont un ménage
bien monté, ces gaillards! lâcha Fil-à-Beurre avec étonnement.
--Non. Attends et tu sauras ce qu'ils appellent _la bombe_, annonça
Vasseur.
Ce qu'on nommait ainsi, dans l'argot des Chauffeurs, quand il s'agissait
d'enfoncer une porte, n'était autre que le vieux moyen du bélier.
Huit, dix ou douze Chauffeurs, suivant le poids à soulever, se
rangeaient sur deux rangs se faisant face. Chacun se joignait à son
vis-à-vis par un mouchoir, une cravate ou une ceinture, tenue au poing.
Sur cette sorte de lien se balançait un tronc d'arbre ou une poutre,
quelquefois une longue échelle, bref, ce que le hasard avait fourni de
lourd à leur entreprise. On avançait alors un des bouts, pointé sur
l'obstacle à démolir. À l'autre extrémité se tenaient deux compagnons
chargés de donner le ballant à cette espèce de catapulte.
Or, une lourde solive, tombée des ruines de la masure, et qu'une cause
inconnue avait transportée un peu loin de la bicoque, s'était offerte
aux yeux du Beau-François pour lui donner l'idée et le moyen d'attaquer
la porte _à la bombe_.
--Eh! mais, c'est assez ingénieux! approuva Fil-à-Beurre qui, bien en
recul de la fenêtre, les voyait, par cette ouverture, faire leurs
préparatifs.
Là-dessus, il épaula son arme en demandant à Vasseur:
--Faut-il en envoyer un dans le paradis des Chauffeurs?
--Non, attends, commanda le lieutenant, il ne faut user de nos munitions
qu'à bon escient.
Lambert n'était pas bien adroit. Fichet montrait une maladresse
désespérante. Vasseur et Barnabé pouvaient seuls répondre de leur coup.
Ce fut ce qui dicta l'ordre du lieutenant à ses soldats:
--Dès que nous aurons fait feu, vous nous passerez vos carabines et vous
rechargerez nos armes.
--Voici le jeu qui commence, annonça Fil-à-Beurre toujours en
observation.
En effet, huit hommes, unis deux à deux par le mouchoir, s'avançaient
vers la Saunerie, supportant la solive dont une extrémité était braquée
vers la porte.
Vasseur vint rejoindre Barnabé.
--Nous allons abattre les deux premiers, dit-il.
--Les deux de tête? demanda l'échalas.
--Non. Les deux premiers du même rang. Puis, avec les carabines de mes
hommes, nous descendrons les deux suivants, toujours du même rang. C'est
compris? termina Vasseur en épaulant.
--Parbleu! fit Barnabé qui mit en joue.
Les Chauffeurs arrivaient lentement avec leur fardeau, quatre d'un côté,
quatre de l'autre, mais avec une hésitation visible. _La bombe_ était un
excellent moyen d'enfoncer une porte, mais toujours ils l'avaient
employé contre des habitants que la terreur paralysait. Cette fois, ils
s'adressaient à des adversaires sérieux qui avaient du sang sous les
ongles. Cela changeait la thèse; ils le comprenaient si bien que, n'eût
été qu'ils se sentaient surveillés par le Beau-François, ils auraient
volontiers lâché cette corvée périlleuse.
--Feu! commanda Vasseur.
Les deux coups partirent.
--Feu! redit le lieutenant, quand Barnabé et lui eurent immédiatement
pris les carabines des soldats.
Pas une balle n'avait été perdue.
Tués ou grièvement blessés, quatre porteurs venaient de s'affaisser du
même côté de la poutre qui, prenant son dévers, roula sur leurs corps.
--Vlan! le jeu est fini! lâcha joyeusement Fil-à-Beurre qui, sans
prudence, mit la tête à la fenêtre, pour mieux voir les survivants de la
_bombe_ qui fuyaient à toutes jambes sans demander leur reste.
Sa tête, ainsi visible, servit de but au Beau-François, qui lui envoya
son coup de fusil. Le colosse était un excellent tireur, mais le sort de
ses hommes lui avait donné une rage bleue qui, paraît-il, lui secouait
les nerfs, car la balle destinée à Fil-à-Beurre, alla se perdre dans le
refuge. Vouloir atteindre Barnabé, si maigre, c'était du reste un peu
viser le coupant d'une lame de rasoir.
--Pas trop mal! dit-il quand le plomb, en passant, eut sifflé à son
oreille.
Mais, immédiatement tout surpris:
--Quelle est cette musique? se demanda-t-il.
En quel endroit que se fût logée la balle, elle avait, en frappant,
produit un son étrange.
Comme, pour se rendre compte du bruit qui avait résonné, le squelette
s'était mis à chercher dans les décombres qui jonchaient le sol, il
poussa un cri d'étonnement qui attira le lieutenant à son côté.
--Qu'as-tu donc, Barnabé? demanda-t-il.
--C'est le plaisir de retrouver une ancienne connaissance, dit
l'échalas.
En même temps, il montrait du doigt à Vasseur un énorme pot de grès qui,
à demi fracassé par la balle, laissait échapper de son flanc,
entr'ouvert, un flot de louis d'or.
--Voici la tirelire où, de son vivant, Doublet enfermait ses écus. C'est
le pot de salaisons dont je vous ai parlé, que le père de Gervaise
tenait caché, dans la maison de Mégin, sous un tonneau d'avoine et où,
certain soir, je l'ai entendu verser des louis.
--Trésor que le Marcassin, averti par Doublet, avait mission d'enlever
en même temps qu'il emmenait Gervaise du village de Mégin, avança
Vasseur.
--Ce qui a fait coup double à François quand, aujourd'hui, il a pris au
Marcassin sa nièce et son or, continua Barnabé.
Et il se mit à branler la tête en ajoutant:
--Si le Beau-François persiste à rentrer dans son tas de louis, nous ne
sommes pas près d'en avoir fini avec le maître drôle.
Croyant avoir raison de l'obstination de Vasseur, il le regarda en
demandant:
--Laissez-moi donc lui offrir une balle?
--Non! appuya sèchement Vasseur; je veux que cet homme ait la tête
tranchée.
C'était bel et bien de dire qu'on tenait à ce que le chef des Chauffeurs
eût la tête tranchée; mais il fallait se trouver, au moins, dans une
situation qui permît de voir, plus tard, cette espérance se réaliser.
Pour le moment, la circonstance n'y prêtait guère.
En quittant la Saunerie pour aller s'emparer de la barque du
Saucisson-à-Pattes, le Beau-François y avait laissé jeune fille et
trésor qu'il comptait venir reprendre dès qu'il serait maître de
l'embarcation. L'enlèvement de Gervaise, opéré pendant que le géant,
après son plongeon, était encore sous l'eau, s'était si brusquement
exécuté, que lorsqu'il était revenu sur l'eau pour reprendre son
haleine, il avait vu Vasseur et les siens se précipiter vers la
Saunerie. Comme, immédiatement, la masure avait été cernée par sa bande,
le Beau-François était en droit de croire que la jeune fille était
encore enfermée avec les quatre compagnons.
Que la jeune fille fût tuée par une balle perdue qui pénétrerait dans la
cahute, le Chauffeur ne s'en alarmait pas outre mesure. La mort de
Gervaise était, en somme, un moyen d'être vengé du Marcassin par lequel,
lui, tant fier de sa force, avait été si facilement terrassé et jeté
dans la trappe de cave comme un paquet de linge sale.
Mais il tenait à son or!
Il voulait le recouvrer.
Aussi Fil-à-Beurre avait-il eu parfaitement raison de dire:
--Si le Beau-François persiste à rentrer dans son tas de louis, nous ne
sommes pas près d'en avoir fini avec le maître drôle.
Il revint à la fenêtre pour voir ce qu'il était advenu des assaillants.
--Place nette! s'écria-t-il. Où sont-ils passés, ces forcenés-là?
--Ils s'avont évaporés comme des _ondes_! annonça Fichet qui, à l'autre
fenêtre, faisait le guet.
En effet, nul Chauffeur n'était visible. Sans les cadavres étendus sur
le sol, c'eût été à croire que rien ne s'était passé. Mais cette
solitude et ce silence n'en étaient que plus redoutables. L'ennemi ne
pouvait avoir renoncé à la lutte. Il devait, en cet instant, préparer
quelque nouveau mode d'attaque.
--Ils nous préparent une vilaine manigance, avança Barnabé.
--Attendons, dit le lieutenant.
Pendant que, chacun à une fenêtre, Lambert et Fichet veillaient au
grain, Vasseur et l'échalas s'assirent sur un tas de décombres.
La situation n'était pas gaie. Tenter une sortie, c'était vouloir se
faire écharper sous le nombre. Des munitions, les quatre hommes en
possédaient à eux tous, de quoi abattre un à un tous les gars du
Beau-François, s'ils voulaient consentir à servir de cible; mais la
disparition desdits gars prouvait que ce genre de distraction n'était
pas de leur goût.
Quant à croire qu'ils étaient partis, il ne fallait pas s'arrêter à
cette pensée. L'or du Beau-François était là pour défendre d'admettre
cette supposition.
Restaient encore deux longues heures à s'écouler avant que le jour
arrivé amenât sur la route des voyageurs qui pussent les secourir et,
encore, ces voyageurs ne seraient ni assez nombreux ni assez hardis pour
s'attaquer à toute une bande.
--J'ai confiance en Meuzelin, prononça Vasseur. Il ne doit pas être
resté sans chercher un moyen de nous secourir.
--Oui, mais arrivera-t-il avant le tour que ces vauriens nous mijotent?
répliqua Barnabé. Quel peut bien être ce tour?
--Je l'ignore. Il doit tendre à nous faire sortir de notre refuge,
avança le lieutenant.
Et il répéta:
--Attendons.
Or, à attendre, la pensée travaille. Il arriva donc que l'esprit de
Vasseur, oubliant la situation présente, se mit à caresser un doux
souvenir, ce qui le conduisit bientôt à pousser un gros soupir en
murmurant:
--Qu'est devenue Gervaise?
--J'ai dans l'idée qu'elle est maintenant en des mains amies qui la
protégeront, dit gravement Barnabé.
Tandis que le lieutenant attachait sur lui des yeux où venait de luire
l'espérance, il continua:
--Oui, j'ai la certitude qu'elle a été reprise par son oncle, le
Marcassin. Il n'est pas précisément un imbécile, cet ours énorme. En
fait de finesses et de ruses, je suis convaincu qu'il en remontrerait
largement au Beau-François. Il n'a pas dû courir longtemps après le
ravisseur de sa nièce. Le géant avait trop peu d'avance sur lui pour
avoir compté lui échapper par la fuite. Donc le Marcassin est revenu sur
ses pas et, à la vue de la Saunerie, il a éventé la mèche. Son ennemi
devait être là!
--Mais, objecta Vasseur, pourquoi n'est-il pas venu attaquer le
Beau-François dans son repaire?
--Pour la même raison qui nous a fait attendre pour secourir Gervaise
que le scélérat eût quitté son trou. Comme nous, l'oncle a eu peur que
le colosse, avant de lutter, se vengeât sur sa prisonnière et, comme
nous encore, il a voulu surprendre son gredin en dehors de sa cachette;
il a alors grimpé sur l'arbre qui accote la Saunerie, et tapi dans le
feuillage de l'énorme branche qui surplombe la porte, il est resté à
l'affût, à l'exemple du tigre qui guette, pour s'élancer sur sa proie,
qu'elle passe au-dessous de lui.
--Et pourtant il est resté immobile quand le Beau-François est sorti de
la masure, dit le lieutenant.
--Sans compter qu'il a bien fait, puisque nous nous chargions de sa
besogne. Est-ce que vous croyez que du haut de sa branche il ne nous
avait pas aperçus surveillant la Saunerie? N'a-t-il pas deviné, à la vue
de Meuzelin, arrivant avec ses avirons, le moyen inventé pour attirer le
Beau-François? Quand nous nous sommes élancés aux trousses du Chauffeur,
il a profité de l'occasion qui lui laissait le champ libre. Se croyant
suffisamment vengé de François qui allait tomber, croyait-il, en nos
mains, le Marcassin s'est laissé choir de son arbre et il a emporté sa
nièce.
--Gervaise aux mains de cette brute! prononça le lieutenant avec une
crainte mêlée de dégoût.
--Brute, oui, mais une brute qui doit avoir de l'affection pour la jeune
fille, prononça lentement Barnabé.
Et, après une pause:
--Voulez-vous une preuve de ce que j'avance? demanda-t-il.
--Dis.
Fil-à-Beurre étendit la main vers le tas d'or tombé du pot brisé par la
balle.
--Ce trésor appartenait au Marcassin, dit-il, et il a dédaigné de
l'emporter pour pouvoir plus promptement sauver sa nièce.
L'entretien fut interrompu par cette phrase que grondait Fichet,
toujours au guet:
--Qué fichaise ils fichent donc, ces fichus-là! Que mon entendement il
me les révèle qu'ils sont à fouillasser dans les taillis sans tant
seulement qu'on observe le bout de leur nez.
--Peut-être cueillent-ils des violettes? avança Fil-à-Beurre.
Soudainement, il se fit immobile, attentif, l'oreille aux écoutes, en
homme surpris par un bruit.
Il marcha à Vasseur qui, resté assis à la même place, semblait, de son
côté, prêter une profonde attention à un bruissement suspect.
--Lieutenant, entendez-vous? souffla le squelette.
--Oui, depuis un instant.
--Que nous préparent-ils? continua Barnabé en tendant encore l'oreille
pour tâcher de deviner.
Vasseur aussi demeura attentif.
--J'y suis! fit brusquement l'échalas; ils sont en train d'amasser sur
le toit un tas de matières combustibles auxquelles ils mettront le feu.
Ils se servent du gros arbre pour arriver au-dessus de la maison.
Bientôt le toit de vieilles planches vermoulues flambera comme un papier
brûlé et un brasier nous tombera sur la tête.
Le lieutenant avait écouté Barnabé, la face étonnée, les yeux grands
ouverts.
--Ah çà! fit-il, c'est donc là-haut que tu entends?
--Oui... et vous? demanda l'échalas, surpris à son tour de la question.
Vasseur montra à ses pieds.
--Moi, c'est là! dit-il.
À cette réponse, Barnabé se pencha vers la terre qui, sous les
décombres, formait l'aire de la chambre.
Des coups sourds s'entendaient sous la profondeur du sol et témoignaient
d'un travail souterrain pour arriver jusqu'à eux.
--Saperlotte! Par en haut, par en bas, nous allons avoir tout à l'heure
bien de la réjouissance, murmura Fil-à-Beurre.
Il avait deviné juste pour le toit. En s'aidant de l'arbre, les
Chauffeurs avaient entassé sur l'abri de la masure tout ce que les
environs leur avaient fourni de bois mort et d'herbes desséchées.
Puis ils mirent le feu à l'amas.
Comme l'avait prévu Barnabé, le toit fit une courte flambée, et, en
s'effondrant, entraîna avec lui la masse enflammée.
Mais, aussitôt, une effroyable explosion retentit. La masure fut secouée
jusqu'aux fondations et ses murailles, après avoir vacillé sur leur
base, s'écroulèrent en s'abattant sur les quatre compagnons.
X
Quand la guerre civile avait détruit et incendié tant de châteaux dans
les pays soulevés, c'était miracle qu'elle eût épargné le charmant
domaine de la Brivière, situé à deux portées de fusil de la rive gauche
de la Loire, non loin de Beaupréau, entre le village de Chalonne et
celui de Saint-Florent-le-Vieil.
Le château avait bien été pillé, mais les constructions étaient restées
debout et intactes; de sorte que ç'avait été affaire de meubles, envoyés
d'Angers et de Nantes, pour la personne qui était venue habiter le
castel, au bout de longues années d'abandon écoulées depuis le départ de
son dernier maître.
C'est quinze jours après les événements de la Saunerie, précédemment
racontés, que se passait, à la Brivière, la scène suivante entre deux
jeunes femmes, l'une blonde, âgée d'environ dix-huit ans; l'autre brune,
qui devait compter vingt-trois ans; mais toutes deux d'une beauté
incontestable, quoique d'un genre tout différent.
La brune, renversée sur un fauteuil, position qui faisait saillir, sous
un riche peignoir de mousseline des Indes, toutes les richesses de son
buste, dominait la blonde qui, simplement vêtue de laine, était assise
devant elle sur un tabouret bas.
Avec un sourire aimable et d'une voix douce qui sollicitait une
confidence, la brune demandait:
--Voyons, mignonne, sois franche: tu as un amoureux?
--Non, madame, dit ingénument la jeune fille.
La dame, à cette réponse, leva un doigt et, d'un ton rieur qui semblait
douter:
--Gervaise! Gervaise! fit-elle. Ton nez remue... preuve que tu n'es pas
franche.
La jeune fille secoua négativement la tête.
--Comment? ma bellotte, vrai de vrai?... pas un petit amoureux... un
amoureux timide qui, en rougissant, t'ait jamais dit combien tu es
gentille? insista la dame.
Et, prenant le menton de Gervaise dont elle tourna vers elle le gracieux
visage:
--Cherche bien dans tes souvenirs, appuya-t-elle.
Il dut y avoir sur les traits ou dans les yeux de Gervaise quelque
indice qui la trahit, car la belle brune s'écria joyeusement:
--Oh! la vilaine! qui ne veut pas franchement avouer qu'elle aime...
Alors Gervaise se hasarda à demander:
--Vous, madame, aimez-vous ou avez-vous aimé?
Un nuage rapide passa sur le front de la brune.
Elle sembla hésiter; puis, sans préciser si elle parlait du présent ou
du passé, elle répondit:
--Oui, Gervaise.
Ces deux mots, elle les avait accentués d'un ton bref, et un éclair
avait lui dans ses yeux... Était-ce colère sourde; était-ce souffrance
secrète? Il eût été impossible de deviner lequel de ces deux sentiments
avait réveillé la question de la jeune fille.
--Eh bien, reprit Gervaise, apprenez-moi à quoi on reconnaît qu'on aime,
et je vous dirai si j'aime.
--Quand il n'est pas là, on pense à lui.
Gervaise rougit et d'une voix timide:
--Il en est ainsi pour moi! avoua-t-elle.
--Il vient à peine de vous quitter qu'on voudrait le voir revenir,
continua la brune.
--Toujours ainsi! répéta la jeune fille.
La dame embrassa Gervaise dont, ensuite, elle prit la ravissante tête
entre ses mains et, en la regardant dans les yeux, elle lui demanda de
sa voix redevenue affectueuse:
--Veux-tu savoir la vérité?
--Oui, madame.
--D'après le peu que tu m'as dit, ma pauvrette, ton coeur est pris.
Alors, à brûle-pourpoint:
--Que fait-il? demanda-t-elle.
--Il est commerçant, je crois.
--Il se nomme?
--Je l'ignore.
--Il habite?
--Je ne sais où.
Cette fois, la dame eut un franc rire.
--Tu crois, tu ignores, tu ne sais, dit-elle en raillant. Eh! eh! ma
belle, voilà un bien heureux homme, puisqu'en restant aussi mystérieux,
il est arrivé à se faire aimer... Ah çà, où et comment l'as-tu connu?
--À Mégin. Une première fois, le hasard l'avait amené en notre maison...
Ensuite, il est revenu, jusqu'au jour où je ne l'ai plus revu.
Et Gervaise poussa un gros soupir.
--Plus revu? répéta la brune; il t'avait donc oubliée?
--Non, c'est moi qui ai brusquement quitté le village.
--Sans avoir pu le prévenir?
--Hélas! fit tristement la jeune fille.
La confidence fut interrompue par un petit coup frappé du dehors à la
porte. C'était un grand diable de laquais, gauche, maladroit, qui, après
avoir lourdement esquissé un salut, demanda:
--Madame veut-elle recevoir deux envoyés de la commune de Beaupréau?
--Qu'ils entrent.
Avant que les visiteurs fussent introduits, la dame alla ouvrir un petit
meuble d'où elle tira un papier.
Les deux hommes apparurent.
--Citoyenne, dit le plus petit, mon devoir me commande de te demander de
m'exhiber la permission qui autorise ton retour en France et prouve ta
radiation de la liste des émigrés.
Sans mot dire, la dame tendit l'acte.
La lecture du papier ne suffit pas au petit homme qui, avec la gravité
d'un roquet, se redressa en disant:
--Ainsi donc, tu es la citoyenne veuve Méralec, née Brivière?
Un pli s'était creusé au front de la dame en entendant cette sorte
d'interrogatoire.
--Ce document ne le prouve-t-il pas? répliqua-t-elle d'un ton sec en
reprenant le papier des mains du questionneur.
Il allait parler à nouveau quand celui qui l'accompagnait le repoussa
sur le second plan en disant:
--En voilà assez, Croutot.
Alors, avançant d'un pas, il étendit la main à deux pieds au-dessus du
parquet et avec un sourire niais qui dilatait sa large face, il débita
respectueusement:
--Dire que je vous ai vue pas plus haute que ça, madame la comtesse.
Et, après une petite pause:
--Pipart... Avez-vous oublié Pipart? demanda-t-il.
La comtesse sembla chercher le souvenir lointain qu'on évoquait, puis
elle s'écria:
--Pipart, avez-vous toujours votre bel appétit d'autrefois?
Le Pipart, à cette question sur son appétit, lâcha un bruyant rire qui
lui fit ouvrir une bouche énorme meublée de dents larges, solides,
formidables, et répondit:
--Toujours! madame la comtesse, toujours!... Je puis même, sans me
vanter, dire qu'il a doublé.
--Oh! oh! alors qu'est-ce donc? fit la comtesse avec une sorte
d'admiration railleuse, tout en retournant au petit meuble d'où elle
avait tiré le papier qu'elle venait de présenter.
Pour s'y rendre, elle passa devant Gervaise. Elle souffla quelques mots
à l'oreille de la jeune fille qui, tout aussitôt, quitta la chambre en
disant:
--Je vais le prévenir.
Cette interruption déplut au pygmée, ce faible roquet répondant au nom
de Croutot. La moindre contrariété rend les petits chiens hargneux.
Croutot prouva son point de ressemblance, en reprenant d'un ton sec et
bref, qui ressemblait à un jappement:
--Pourquoi, citoyenne, n'avoir pas obéi aux prescriptions du décret sur
la rentrée des émigrés, qui ordonne à tout arrivant de se présenter
devant les officiers municipaux de la section de sa commune?
--Parce que j'ai espéré que les dits municipaux seraient assez galants
pour venir me trouver... Et vous voyez que mon espoir n'a pas été trompé
à propos de votre galanterie, répliqua la comtesse d'un ton aimable.
À cet éloge, Pipart s'inclina en débitant:
--Trop honoré, madame la comtesse.
Mais Croutot ne lâchait pas, lui, du «madame la comtesse». Après une
moue de mépris pour son collègue Pipart, il reprit, toujours rébarbatif:
--Tu sais, citoyenne Méralec, que cette comparution devant les officiers
municipaux comporte un interrogatoire en vue de constater ton identité
et de te permettre de rentrer dans ceux de tes biens qui n'ont pas été
vendus par la nation.
--Interrogez et je répondrai, dit madame de Méralec.
Le nabot se redressa, tout orgueilleux de son autorité qu'on
reconnaissait.
--Citoyenne, prononça-t-il, plus grave qu'un dindon, tu te dis fille du
ci-devant marquis de Brivière?
Madame de Méralec fouilla encore dans son meuble, dont elle tira deux
actes qu'elle tendit à Croutot en répondant:
--Voici mon acte de naissance, délivré jadis par la paroisse de
Chalonne, et l'extrait mortuaire de mon père, mort à l'étranger en 1797.
Croutot prit les papiers et les parcourut des yeux en silence; puis il
les remit à la comtesse, qui les présenta au collègue municipal en
demandant:
--Voulez-vous en prendre aussi connaissance, Pipart?
Celui-ci appela sur ses lèvres son plus séduisant sourire et repoussa
les actes en disant:
--D'abord, madame la comtesse, je vous reconnais trop bien. Vous êtes le
portrait frappant de votre père... et puis, après la lecture que vient
de faire de ces papiers mon collègue Croutot, j'aurais l'air de
contrôler derrière lui. Je ne lui fais pas cette injure.
Tout radieux de l'importance que lui donnait Pipart, l'avorton reprit:
--Et tu es veuve, citoyenne?
--Veuve du comte de Méralec, qui m'a épousée en Autriche trois mois
avant la mort de mon père, et qui s'est fait tuer l'an dernier à la
défense du pont de Constance.
Croutot, à ces détails, fit une moue dédaigneuse.
--En combattant pour les Russes contre la France! mâcha-t-il d'une voix
sévère.
Madame de Méralec avait tiré de son meuble deux autres papiers qu'elle
apporta en disant:
--Voici mon acte de mariage et un acte de notoriété attestant la fin de
M. de Méralec. Si je ne produis pas l'acte de décès, c'est que le corps
de mon mari n'a pu se retrouver pour la constatation légale. L'acte de
notoriété m'a été délivré sur le témoignage de cinq personnes combattant
sur le pont à côté de mon mari, qui l'ont vu, frappé mortellement,
tomber dans l'eau. Vous voyez leurs signatures au bas de l'acte.
--Très bien! fit Croutot en redonnant les papiers à la comtesse après
une lecture attentive.
Pendant que madame de Méralec allait reporter ces actes à côté des
autres dans le petit meuble, Pipart, à son tour, prit la parole.
--On nous a dit, madame, que la diligence qui, il y a huit jours, vous
amenait ici, a été attaquée entre Angers et Ingrandes, par des hommes de
la bande Coupe-et-Tranche?
--Hélas! oui, fit la comtesse en frissonnant d'épouvante à ce souvenir.
--La patrouille ambulante n'a-t-elle pas rempli son devoir? demanda
Croutot en faisant allusion aux cinq soldats qui, juchés sur la bâche de
la voiture, escortaient chaque diligence.
--Les brigands les ont tués de leurs cinq premières balles.
--Pauvres diables! murmura Pipart.
--Mais, appuya Croutot, moins sensible que son collègue, l'attaque ne
compte pas que ces cinq victimes.
--Malheureusement, non! dit madame de Méralec, émue et pâle. Il se
trouvait dans le coupé de la diligence, que je partageais avec elle, une
jeune femme. Les brigands l'ont arrachée, sans mot dire, de la voiture,
et, sur le revers de la route, ils l'ont fusillée à bout portant.
--Fusillée! répéta Pipart; elle a donc tenté de se défendre?
--Elle n'a rien dit, rien fait. Les bandits sont venus tout droit à la
portière en gens renseignés d'avance. Il n'y a pas eu, de leur part, la
moindre hésitation entre elle et moi... et la chose s'est passée comme
je viens de vous la conter... Sitôt l'infortunée morte, les brigands qui
maintenaient les chevaux ou couchaient les postillons en joue, ont
laissé la diligence continuer sa route.
--Ce serait donc uniquement pour assassiner cette femme que la diligence
a été attaquée? avança Pipart.
--C'est à supposer, dit la comtesse.
--Pourquoi? reprit Pipart. Pour le savoir, il faudrait d'abord apprendre
quelle était cette femme. Une enquête serait probablement arrivée à le
découvrir.
Décidément, Croutot ne posait pas à l'homme sensible, car, à ces mots,
il haussa les épaules en disant d'un ton railleur:
--Une enquête! comment l'auriez-vous faite votre enquête? En cherchant
quelqu'un qui, à la vue du cadavre, aurait pu révéler quelle était cette
inconnue... C'était là, n'est-ce pas, le résultat probable de l'enquête?
--Sans doute, affirma Pipart.
--Alors, sache donc, citoyen, que, quand le corps de la femme a été
relevé sur la route par des gens d'Ingrandes, il était décapité...
Coupe-et-Tranche devait avoir un intérêt majeur à ce que la victime ne
fût pas reconnue, puisqu'il a fait disparaître la tête.
Puis, s'adressant à madame de Méralec, à laquelle il affectait de ne pas
donner son titre et de parler suivant la formule usuelle:
--Mais toi, citoyenne, tu pourrais seule donner quelques renseignements
précieux. Ne viens-tu pas de dire que cette femme voyageait avec toi
dans le coupé?
Si pénible qu'il lui fût de parler du drame dont le souvenir la faisait
encore frémir de tous ses membres, madame de Méralec répondit:
--C'est la vérité. Mais je ne saurais rien révéler qui puisse être
utile. Elle était montée en voiture à la Flèche, en pleine nuit. Après
quelques mots échangés sur l'heure à laquelle la diligence la déposerait
le lendemain à Nantes, elle allégua une grande fatigue qui lui donnait
un grand besoin de sommeil. Elle s'accota dans son coin et s'endormit.
Le bruit de la fusillade, qui tuait les soldats de la patrouille
ambulante la tira brusquement de son sommeil... Avant même qu'elle eût
complètement recouvré ses esprits, elle était arrachée de la voiture et
assassinée.
Et la comtesse, avec un frisson d'épouvante, balbutia:
--Il m'a semblé qu'un sinistre présage s'annonçait pour moi dans ce
meurtre accompli le jour même où j'allais rentrer dans mon domaine de
Brivière.
Ces derniers mots rappelèrent au petit Croutot un point de sa mission.
--À ce propos, tu as oublié, veuve Méralec, de satisfaire à une des
formalités imposées par le décret qui règle la restitution de leurs
biens aux émigrés.
--Laquelle?
--Tu avais d'abord à faire reconnaître ton identité par trois témoins
attestant t'avoir connue jadis ou se portant garant que des droits
d'héritage t'ont rendue légitime propriétaire des biens réclamés.
La veuve se tourna vers Pipart.
--Sur trois témoins, j'en ai déjà un. N'est-ce pas, vieil ami?
demanda-t-elle.
--Oh! fit avec empressement Pipart, mon témoignage vous est tout acquis.
Et, en étendant encore la main, il répéta:
--Ne vous ai-je pas connue quand vous n'étiez pas plus haute que ça!
--Bien! appuya Croutot; restent deux témoignages à produire.
--Le deuxième sera un vieux serviteur de ma famille, qui exploite une
des métairies du domaine. Il ne va pas tarder à venir, car je l'ai fait
demander, fit la comtesse.
--Reste le dernier témoin à trouver, insista Croutot, à cheval sur la
loi.
Tout en répondant, madame de Méralec était revenue à son petit meuble
et, avant de le fermer, elle procédait à un dernier rangement des actes
qu'elle avait produits.
En même temps qu'elle s'occupait de ce soin, en tournant le dos aux deux
officiers municipaux, elle lisait un papier, couvert de notes, qui se
trouvait au fond du tiroir.
Elle se leva et ferma le meuble en disant:
--Ce troisième témoin qui me manque, pourquoi, citoyen Croutot, ne
serait-ce pas vous?
--Mais je ne te connais pas, veuve Méralec, fit le roquet qui se
redressa tout insolent.
--Oh! oh! en êtes-vous bien certain? fit railleusement la veuve en
s'avançant vers lui.
Elle allait l'atteindre quand la porte s'ouvrit.
C'était le vieux métayer attendu, dont il venait d'être parlé, qui
faisait son entrée.
Et ce métayer n'était autre que le Marcassin.
En pénétrant dans le boudoir de la comtesse, le métayer, d'un rapide
regard de son oeil gris et dur, avait dévisagé les deux officiers
municipaux. Nulle impression ne se pouvait lire sur sa face poilue qui
trahit l'impression produite par cet examen, mais un presque
imperceptible haussement de ses larges épaules aurait pu s'interpréter
comme un signe de dédain pour ces deux importuns, qui venaient faire
acte d'autorité au château.
--Madame la comtesse m'a fait demander par Gervaise? dit-il de sa voix
rauque et lente.
--Oui, mon brave Cardeuc, fit la veuve.
Un sourire lui vint aux lèvres et elle ajouta:
--Rappelle-moi donc l'étrange sobriquet que, m'as-tu dit, tu portes
maintenant.
--Le Marcassin.
--Le fait est qu'il a le poil de cet animal, ricana l'avorton Croutot
qui, à côté du métayer, ressemblait à un rat maigre près d'un boeuf.
Le Marcassin, sans doute par respect pour sa maîtresse, ne souffla mot à
la plaisanterie du nabot; mais son regard alla, une seconde, se poser,
fixe et aigu, sur la chétive personne du railleur.
Cependant madame de Méralec avait continué en s'adressant à son métayer:
--Ces messieurs me sont envoyés, Cardeuc, par la municipalité de
Beaupréau, dont ils font partie, pour m'enjoindre de me conformer à
toutes les formalités imposées par le décret qui autorise le retour des
émigrés. Une de ces prescriptions m'ordonne de faire reconnaître mon
identité par trois témoins.
Pipart crut devoir rentrer en scène. Il baissa encore la main à deux
pieds du parquet et répéta sa phrase:
--Je vous ai connue pas plus haute que ça. Donc je suis prêt à être un
des trois témoins.
--Convenu, Pipart, dit gracieusement la comtesse.
Et pour prouver que si lui la reconnaissait, elle, de son côté, avait
gardé son souvenir, la veuve demanda en riant:
--Mangez-vous toujours un gigot de huit livres à vous tout seul comme
jadis, mon cher Pipart?
À cette question, les yeux de l'ogre brillèrent de sensualité
gastronomique, ses lèvres frémirent et, après un claquement de ses
mâchoires, comme si elles broyaient os et viande, il répondit:
--Aujourd'hui, j'en mange deux!
La comtesse se tourna vers le Marcassin:
--Voici mon premier témoin trouvé, fit-elle; veux-tu être le deuxième,
Cardeuc?
--Oui. Depuis deux cents ans, les Cardeuc ont, de père en fils, exploité
la métairie de Saint-Florent-le-Vieil qui dépend du château de Brivière.
Moi, voici vingt années que je l'exploite en vertu d'un contrat, que je
puis montrer, qui m'avait été passé par votre père, Raoul-Yvon-Louis
Jarniel, marquis de Brivière. Je vous ai vue naître et, malgré treize
années écoulées depuis votre départ, alors que vous aviez dix ans, je
vous reconnais pour Jeanne-Clotilde, la fille du marquis, mon dernier
maître, dont vous êtes le portrait frappant.
Le Marcassin, cela débité de sa voix caverneuse, se tourna vers Croutot
en disant:
--Je suis prêt à le signer.
--Faut-il donc que ces témoignages soient donnés par écrit? demanda la
veuve en s'adressant à Pipart.
--Oui, madame, affirma le mangeur de gigots.
--Alors, je vais vous fournir plume et papier, dit la comtesse en allant
rouvrir le petit meuble où elle avait enfermé ses actes.
Un rire moqueur se fit entendre. Il venait de Croutot qui, en secouant
la tête, demanda à la veuve:
--Est-ce que tu ne te presses pas un peu trop, citoyenne?
--En quoi faisant?
--En préparant ton papier.
--Pourquoi?
--Parce que, pour dresser le certificat, il me semble qu'il te manque
quelque chose.
--Quoi donc?
--Parbleu! ce troisième témoin exigé par le décret.
--Mais non, il ne me manque pas, ce troisième témoin: il est ici.
Par dérision, le nabot promena autour de la chambre ses yeux étonnés, en
débitant d'un ton goguenard:
--Je ne le vois pas. Se cache-t-il donc sous les meubles?
--Oubliez-vous, fit la comtesse, que je vous ai déjà dit que ce
troisième témoin c'était vous.
--Oui, appuya sèchement le nain, mais je t'ai répondu, citoyenne, que je
ne te connaissais ni d'Ève ni d'Adam.
--C'est bien singulier alors, car moi je me souviens de vous.
Voulez-vous permettre, citoyen, que je vous rafraîchisse la mémoire?
proposa madame de Méralec.
Croutot pouffa d'un nouveau rire moqueur, se campa sur une jambe, fit un
effet de torse et, tout confiant en lui-même, lança d'un ton insolent:
--J'attends!
La veuve marcha vers l'avorton et quand elle fut devant lui, les yeux
dans les yeux, elle lui demanda tout bas:
--Donnez-moi donc des nouvelles de Julie?
--De Julie? répéta Croutot dont la voix parut tout à coup s'étrangler
quelque peu. Il y a tant de Julie! Si au moins tu me la signalais par
une singularité quelconque.
--Y tenez-vous beaucoup? demanda la veuve.
--Sans doute, affirma Croutot dont cependant l'assurance paraissait
chanceler.
--Eh bien, dit la comtesse, puisqu'il faut une particularité, cette
Julie, qui aimait tant à aller sur l'eau.
Ce renseignement était bien simple, et, pourtant, son effet fut
foudroyant sur l'officier municipal. Son rire railleur s'éteignit
brusquement sur ses lèvres devenues blanches et frémissantes. Sa face se
convulsa d'épouvante, et, les yeux agrandis, il demeura bouche béante
devant madame de Méralec qui lui souriait le plus gracieusement du
monde.
--N'est-ce pas que vous vous souvenez si bien de moi, à présent, que
vous serez heureux d'être mon troisième témoin? lui souffla alors la
Comtesse.
D'un prompt coup d'oeil, Croutot chercha le Marcassin et Pipart. Il les
vit causant ensemble, éloignés dans un coin où, par discrétion, ils
s'étaient retirés. Rien ne laissait à supposer qu'ils eussent entendu un
mot.
Le nabot était de la nature des chats qui, même de la plus haute chute,
retombent toujours sur leurs pattes. Il venait d'éprouver une bien
violente et fort désagréable émotion, mais il n'en parut rien dans
l'accent à la fois étonné et joyeux avec lequel il s'écria:
--Que ne le disiez-vous tout de suite? madame la comtesse. Certes oui, à
présent, je me rappelle tous ces détails de votre enfance. Aussi
serai-je tout honoré d'être votre troisième témoin.
À ces paroles, lancées à haute voix, le Marcassin et Pipart, cessant
leur conversation, s'étaient retournés pour venir à la table sur
laquelle la comtesse leur montrait papier, plume et encre, en disant:
--Vous êtes les trois témoins exigés par le décret. Veuillez donc me
dresser votre acte de reconnaissance.
Séance tenante, Croutot écrivant, ils rédigèrent le certificat qui,
attestant que Jeanne-Clotilde, veuve du comte de Méralec, était bien
fille de défunt Raoul-Ivon-Louis Jarniel, marquis de Brivière et lui
reconnaissait le droit d'entrer en jouissance de ceux des biens
paternels que les événements politiques avaient laissés libres.