IX

C'était bien improprement que la masure de l'ancien pendu s'appelait la

Saunerie. Elle ne contenait ni puits, ni fontaines, ni bassins, en un

mot, rien de ce que comporte le travail du sel. Du vivant du

faux-saunier, elle n'avait été que le dépôt du sel qu'il amenait par

bateau de la basse Loire et qu'il vendait ensuite, en contrebande, dans

tout le pays.

Encore ce dépôt, qu'il fallait dissimuler sous peine de mort, ne

s'entassait-il qu'en des caves bien sèches, sur lesquelles s'élevait la

maison qui, jadis, avait été celle du passeur d'un bac, établi en cet

endroit de la Sarthe, que s'était fait allouer le grand-père de

Pancrace. La gabelle restait insoucieuse de cette maisonnette du

passeur, pauvre diable au service du contrebandier, sans se douter

qu'une entrée habilement cachée descendait à ces caves où s'amassait le

sel dont le prix de vente lui filait sous le nez.

Plus tard, le contrebandier pendu et le bac supprimé, la maison, dont le

souvenir de l'exécution détournait tout locataire, était tombée en

ruines. L'escalier des caves s'était peu à peu effondré, puis s'était

comblé avec les débris d'une partie de la bicoque qui s'était écroulée.

En somme, la construction ne consistait plus qu'en les quatre murailles

qui entouraient celle des deux chambres, restée debout, qu'avait

possédées l'habitation.

C'était en ce refuge, que protégeait encore une partie de toiture, que

s'était caché le Beau-François, après y avoir amené Gervaise.

Donc, quand Vasseur, que suivaient Barnabé et les deux soldats, tous

sourds au cri d'alarme de Meuzelin, se fut précipité dans la ruine, il

ne fut pas long à constater l'horrible vérité.

--Disparue! s'écria-t-il douloureusement à la vue de la chambre déserte.

Ainsi, pendant qu'ils poursuivaient le Beau-François, en comptant

revenir à Gervaise après la capture du Chauffeur, quelqu'un s'était

introduit dans la Saunerie et en avait enlevé la jeune fille.

--Et tu dis avoir aperçu cet homme? demanda Vasseur s'adressant à

Fichet.

--Oui. Qu'il s'est déchu de cet arbre qu'il dépasse le toit, affirma le

soldat, en montrant la grosse branche qui surplombait l'entrée de la

maison.

--Et, une fois sauté à terre, après avoir essuyé ton coup de feu, il est

entré ici d'où il est ressorti aussitôt en emportant une femme? continua

Vasseur d'une voix brisée.

--Que c'est comme j'ai l'honneur de vous écouter, déclara Fichet.

Il n'y avait pas à douter pour l'amoureux. La jeune fille était encore

perdue pour lui!

Cette révélation de la lugubre vérité fut suivie d'un moment de silence,

pendant lequel résonna, au loin, la voix de Meuzelin, qui leur criait

encore:

--À l'auberge! vite à l'auberge!... Le coup de feu a gâté tout!

Mais Vasseur, le coeur brisé, ne pouvait entendre cet appel, tout

frémissant qu'il était du sort de Gervaise. Une seule pensée s'imposait

à lui: retrouver la jeune fille.

--Il faut rejoindre le ravisseur! s'écria-t-il.

Et, avant qu'on pût le retenir, il s'élança hors de la Saunerie.

Il n'avait encore fait que deux pas quand un coup de feu éclata et une

balle, lui rasant le visage vint s'enfoncer dans le mur de la masure.

D'un bond, Barnabé rejoignit le lieutenant et, sans lui laisser le temps

de résister, il l'emporta, pour ainsi dire, dans la Saunerie. Si prompte

qu'avait été cette retraite, elle avait été saluée de deux coups de

carabine, qui, heureusement encore, manquèrent leur but.

Devant le danger, qui se révélait menaçant à Vasseur, l'amoureux

redevint subitement soldat.

--Barricadons la porte et défendons-nous, commanda-t-il.

--Euh! euh! marmotta Barnabé, il y aura de l'ouvrage; nous avons à faire

aux gars du Beau-François, que le coup de pistolet de Fichet nous a

amenés sur le casaquin.

En un clin d'oeil, les quatre compagnons eurent entassé, derrière la

porte, tous les obstacles, en pierres et en solives, que leur

fournissaient les ruines éparses dans leur refuge.

Pendant ce travail, apparaissaient, sortant du bois et des taillis qui

entouraient la Saunerie, une trentaine de mécréants à mine patibulaire.

N'ayant pu surprendre leurs ennemis, ils se décidaient à une attaque

ouverte, attaque d'autant plus acharnée que, lors de sa sortie, ils

avaient reconnu Vasseur. Pour ces survivants de la bande d'Orgères, le

lieutenant était une proie convoitée par leur haine féroce. Aussi

hurlaient-ils, avec une joie sauvage:

--C'est le Vasseur, avec ses deux _cognes_! Nous les tenons! À mort! à

mort!

Et ils se rapprochaient de la Saunerie.

Aux cris de mort qui menaçaient ses compagnons, Fil-à-Beurre se sentit

jaloux et il grogna:

--Vasseur et ses _cognes_ à mort!... Il paraît que je ne suis pas de la

fête, moi; alors je vais me faire inviter.

Sans se garer, montrant bien son visage à l'ennemi, il vint à une des

deux étroites fenêtres ajuster un assaillant:

--Un de moins pour la guillotine! cria-t-il quand l'homme qu'il avait

visé tomba foudroyé par une balle en plein front.

C'était un beau début; et, pourtant, il ne contenta pas le pauvre

Barnabé, qui pesta tout chagrin:

--Toujours maladroit! Pas de précision! Je vise l'oeil et j'attrape le

front!... Je ne serai jamais qu'une mazette!

Mais un succès le consola de son déboire. En tirant à la fenêtre, il

s'était montré aux Chauffeurs. La mort du camarade redoubla leur rage.

--Tu nous le paieras, la grande perche!

--Mort au maigriot!

--Il est si sec qu'il nous servira de bois quand nous chaufferons les

pieds de Vasseur et de ses cognes!

À toutes ces menaces, Barnabé, qui rechargeait son fusil, secouait la

tête en souriant et disait, joyeux:

--Ah! à la bonne heure, ils sont gentils. Ils m'invitent à la fête.

Et comme il tenait à les remercier de la politesse, il mit en joue son

fusil rechargé et fit feu.

Cette fois, il demeura stupéfait du résultat.

--Ah! fit-il étonné, c'est bien un pur hasard. Juste dans l'oeil!

En même temps que le squelette, Vasseur et ses hommes, par l'autre

fenêtre, avaient fait feu. Le lieutenant bon tireur, troua une poitrine.

Lambert brisa une jambe.

Quant au pauvre Fichet, sa balle fut perdue.

--Oh! mille bourriques! que, tant seulement, si j'aurais Bec-Fin,

jura-t-il! sans penser qu'à être ainsi enfermé entre quatre murs, son

sabre ne lui eût été d'aucune utilité.

À cette défense, les assaillants ripostèrent par une décharge générale.

Sitôt après avoir fait feu, les assiégés s'étaient retirés des fenêtres.

Les balles des Chauffeurs s'incrustèrent dans la façade de la Saunerie.

Une seule entra par l'ouverture qu'avait occupée Fil-à-Beurre.

Mais trois hommes tués et un blessé avait un peu calmé l'ardeur première

des Chauffeurs. Ils battirent en retraite pour aller se cacher derrière

les taillis qui, sauf du côté de la Sarthe, entouraient la masure.

L'assaut menaçait de se convertir en blocus.

--Ils ont trouvé notre soupe trop chaude, avança Fil-à-Beurre, tout en

bourrant son arme.

--Nous n'en avons pas fini avec eux, dit Vasseur en riant. Ils nous

préparent quelque tour de leur façon.

Cependant Fichet avait pris Lambert dans un coin et, désolé de n'avoir

pas Bec-Fin ni la possibilité d'en jouer, il lui disait:

--Que, vois-tu, un âne qui serait devant un grain de millet, il ne

serait pas plus dans la mortification vexatoire que moi quant à ce qui

décerne les armes à feu.

Pendant cinq minutes, il y eut répit de la part des Chauffeurs.

--Est-ce qu'ils nous oublient, les ingrats! murmura Barnabé en caressant

son fusil. J'ai pourtant été poli avec eux.

Comme une réponse à son accusation d'ingratitude, il s'éleva, du côté de

la rivière, une voix railleuse et mordante qui disait:

--Ah çà, les riffaudeurs, est-ce que vous vous cherchez les puces au

lieu d'en finir avec ces gens-là? Allons, ouste! À la besogne,

fainéants?

--Oh! oh! fit Barnabé, en voilà un qui le prend de bien haut avec nos

drôles.

Et curieux de voir celui qui malmenait si cavalièrement le monde, il

avança doucement la tête à la fenêtre.

Si Fil-à-Beurre ne connaissait pas la voix, il n'en était pas de même

pour la figure de celui qui avait parlé, car il eut à peine regardé

qu'il tressauta de joie en disant à Vasseur:

--Devinez qui? Le Beau-François en personne!

Et il arma son fusil en ajoutant:

--Justement, il est là bien en vue, à portée... Au sortir d'un bain

froid, comme celui qu'il vient de prendre, on a de l'appétit et on n'est

pas fâché de se mettre quelque chose dans le corps... Je vais lui offrir

un pruneau.

Vasseur n'eut que le temps de relever le fusil de l'échalas.

--Non, non, dit-il, je veux avoir ce misérable vivant. L'échafaud le

réclame.

Au même moment, le Beau-François disait à ses hommes:

--Je vous donne dix minutes pour vous emparer de cette cahute. Les deux

cognes et la perche, je vous les abandonne; mais le lieutenant,

gardez-le-moi vivant.

--Tiens! tiens! fit Barnabé en regardant Vasseur, il paraît qu'il y a de

la sympathie entre vous.

Puis, croyant que la recommandation du Beau-François aurait fait Vasseur

changer d'avis, il remit le colosse en joue et demanda:

--Faut-il que je le descende?

--Je te le défends! accentua le lieutenant d'un ton sec.

Il achevait quand, au dehors, la voix impérieuse du Beau-François donna

cet ordre étrange:

--Quatre gars par rang, mouchoir en main, qu'on m'enlève cette taule _à

la bombe_.

--Ah çà! ils possèdent donc de l'artillerie? Bigre! ils ont un ménage

bien monté, ces gaillards! lâcha Fil-à-Beurre avec étonnement.

--Non. Attends et tu sauras ce qu'ils appellent _la bombe_, annonça

Vasseur.

Ce qu'on nommait ainsi, dans l'argot des Chauffeurs, quand il s'agissait

d'enfoncer une porte, n'était autre que le vieux moyen du bélier.

Huit, dix ou douze Chauffeurs, suivant le poids à soulever, se

rangeaient sur deux rangs se faisant face. Chacun se joignait à son

vis-à-vis par un mouchoir, une cravate ou une ceinture, tenue au poing.

Sur cette sorte de lien se balançait un tronc d'arbre ou une poutre,

quelquefois une longue échelle, bref, ce que le hasard avait fourni de

lourd à leur entreprise. On avançait alors un des bouts, pointé sur

l'obstacle à démolir. À l'autre extrémité se tenaient deux compagnons

chargés de donner le ballant à cette espèce de catapulte.

Or, une lourde solive, tombée des ruines de la masure, et qu'une cause

inconnue avait transportée un peu loin de la bicoque, s'était offerte

aux yeux du Beau-François pour lui donner l'idée et le moyen d'attaquer

la porte _à la bombe_.

--Eh! mais, c'est assez ingénieux! approuva Fil-à-Beurre qui, bien en

recul de la fenêtre, les voyait, par cette ouverture, faire leurs

préparatifs.

Là-dessus, il épaula son arme en demandant à Vasseur:

--Faut-il en envoyer un dans le paradis des Chauffeurs?

--Non, attends, commanda le lieutenant, il ne faut user de nos munitions

qu'à bon escient.

Lambert n'était pas bien adroit. Fichet montrait une maladresse

désespérante. Vasseur et Barnabé pouvaient seuls répondre de leur coup.

Ce fut ce qui dicta l'ordre du lieutenant à ses soldats:

--Dès que nous aurons fait feu, vous nous passerez vos carabines et vous

rechargerez nos armes.

--Voici le jeu qui commence, annonça Fil-à-Beurre toujours en

observation.

En effet, huit hommes, unis deux à deux par le mouchoir, s'avançaient

vers la Saunerie, supportant la solive dont une extrémité était braquée

vers la porte.

Vasseur vint rejoindre Barnabé.

--Nous allons abattre les deux premiers, dit-il.

--Les deux de tête? demanda l'échalas.

--Non. Les deux premiers du même rang. Puis, avec les carabines de mes

hommes, nous descendrons les deux suivants, toujours du même rang. C'est

compris? termina Vasseur en épaulant.

--Parbleu! fit Barnabé qui mit en joue.

Les Chauffeurs arrivaient lentement avec leur fardeau, quatre d'un côté,

quatre de l'autre, mais avec une hésitation visible. _La bombe_ était un

excellent moyen d'enfoncer une porte, mais toujours ils l'avaient

employé contre des habitants que la terreur paralysait. Cette fois, ils

s'adressaient à des adversaires sérieux qui avaient du sang sous les

ongles. Cela changeait la thèse; ils le comprenaient si bien que, n'eût

été qu'ils se sentaient surveillés par le Beau-François, ils auraient

volontiers lâché cette corvée périlleuse.

--Feu! commanda Vasseur.

Les deux coups partirent.

--Feu! redit le lieutenant, quand Barnabé et lui eurent immédiatement

pris les carabines des soldats.

Pas une balle n'avait été perdue.

Tués ou grièvement blessés, quatre porteurs venaient de s'affaisser du

même côté de la poutre qui, prenant son dévers, roula sur leurs corps.

--Vlan! le jeu est fini! lâcha joyeusement Fil-à-Beurre qui, sans

prudence, mit la tête à la fenêtre, pour mieux voir les survivants de la

_bombe_ qui fuyaient à toutes jambes sans demander leur reste.

Sa tête, ainsi visible, servit de but au Beau-François, qui lui envoya

son coup de fusil. Le colosse était un excellent tireur, mais le sort de

ses hommes lui avait donné une rage bleue qui, paraît-il, lui secouait

les nerfs, car la balle destinée à Fil-à-Beurre, alla se perdre dans le

refuge. Vouloir atteindre Barnabé, si maigre, c'était du reste un peu

viser le coupant d'une lame de rasoir.

--Pas trop mal! dit-il quand le plomb, en passant, eut sifflé à son

oreille.

Mais, immédiatement tout surpris:

--Quelle est cette musique? se demanda-t-il.

En quel endroit que se fût logée la balle, elle avait, en frappant,

produit un son étrange.

Comme, pour se rendre compte du bruit qui avait résonné, le squelette

s'était mis à chercher dans les décombres qui jonchaient le sol, il

poussa un cri d'étonnement qui attira le lieutenant à son côté.

--Qu'as-tu donc, Barnabé? demanda-t-il.

--C'est le plaisir de retrouver une ancienne connaissance, dit

l'échalas.

En même temps, il montrait du doigt à Vasseur un énorme pot de grès qui,

à demi fracassé par la balle, laissait échapper de son flanc,

entr'ouvert, un flot de louis d'or.

--Voici la tirelire où, de son vivant, Doublet enfermait ses écus. C'est

le pot de salaisons dont je vous ai parlé, que le père de Gervaise

tenait caché, dans la maison de Mégin, sous un tonneau d'avoine et où,

certain soir, je l'ai entendu verser des louis.

--Trésor que le Marcassin, averti par Doublet, avait mission d'enlever

en même temps qu'il emmenait Gervaise du village de Mégin, avança

Vasseur.

--Ce qui a fait coup double à François quand, aujourd'hui, il a pris au

Marcassin sa nièce et son or, continua Barnabé.

Et il se mit à branler la tête en ajoutant:

--Si le Beau-François persiste à rentrer dans son tas de louis, nous ne

sommes pas près d'en avoir fini avec le maître drôle.

Croyant avoir raison de l'obstination de Vasseur, il le regarda en

demandant:

--Laissez-moi donc lui offrir une balle?

--Non! appuya sèchement Vasseur; je veux que cet homme ait la tête

tranchée.

C'était bel et bien de dire qu'on tenait à ce que le chef des Chauffeurs

eût la tête tranchée; mais il fallait se trouver, au moins, dans une

situation qui permît de voir, plus tard, cette espérance se réaliser.

Pour le moment, la circonstance n'y prêtait guère.

En quittant la Saunerie pour aller s'emparer de la barque du

Saucisson-à-Pattes, le Beau-François y avait laissé jeune fille et

trésor qu'il comptait venir reprendre dès qu'il serait maître de

l'embarcation. L'enlèvement de Gervaise, opéré pendant que le géant,

après son plongeon, était encore sous l'eau, s'était si brusquement

exécuté, que lorsqu'il était revenu sur l'eau pour reprendre son

haleine, il avait vu Vasseur et les siens se précipiter vers la

Saunerie. Comme, immédiatement, la masure avait été cernée par sa bande,

le Beau-François était en droit de croire que la jeune fille était

encore enfermée avec les quatre compagnons.

Que la jeune fille fût tuée par une balle perdue qui pénétrerait dans la

cahute, le Chauffeur ne s'en alarmait pas outre mesure. La mort de

Gervaise était, en somme, un moyen d'être vengé du Marcassin par lequel,

lui, tant fier de sa force, avait été si facilement terrassé et jeté

dans la trappe de cave comme un paquet de linge sale.

Mais il tenait à son or!

Il voulait le recouvrer.

Aussi Fil-à-Beurre avait-il eu parfaitement raison de dire:

--Si le Beau-François persiste à rentrer dans son tas de louis, nous ne

sommes pas près d'en avoir fini avec le maître drôle.

Il revint à la fenêtre pour voir ce qu'il était advenu des assaillants.

--Place nette! s'écria-t-il. Où sont-ils passés, ces forcenés-là?

--Ils s'avont évaporés comme des _ondes_! annonça Fichet qui, à l'autre

fenêtre, faisait le guet.

En effet, nul Chauffeur n'était visible. Sans les cadavres étendus sur

le sol, c'eût été à croire que rien ne s'était passé. Mais cette

solitude et ce silence n'en étaient que plus redoutables. L'ennemi ne

pouvait avoir renoncé à la lutte. Il devait, en cet instant, préparer

quelque nouveau mode d'attaque.

--Ils nous préparent une vilaine manigance, avança Barnabé.

--Attendons, dit le lieutenant.

Pendant que, chacun à une fenêtre, Lambert et Fichet veillaient au

grain, Vasseur et l'échalas s'assirent sur un tas de décombres.

La situation n'était pas gaie. Tenter une sortie, c'était vouloir se

faire écharper sous le nombre. Des munitions, les quatre hommes en

possédaient à eux tous, de quoi abattre un à un tous les gars du

Beau-François, s'ils voulaient consentir à servir de cible; mais la

disparition desdits gars prouvait que ce genre de distraction n'était

pas de leur goût.

Quant à croire qu'ils étaient partis, il ne fallait pas s'arrêter à

cette pensée. L'or du Beau-François était là pour défendre d'admettre

cette supposition.

Restaient encore deux longues heures à s'écouler avant que le jour

arrivé amenât sur la route des voyageurs qui pussent les secourir et,

encore, ces voyageurs ne seraient ni assez nombreux ni assez hardis pour

s'attaquer à toute une bande.

--J'ai confiance en Meuzelin, prononça Vasseur. Il ne doit pas être

resté sans chercher un moyen de nous secourir.

--Oui, mais arrivera-t-il avant le tour que ces vauriens nous mijotent?

répliqua Barnabé. Quel peut bien être ce tour?

--Je l'ignore. Il doit tendre à nous faire sortir de notre refuge,

avança le lieutenant.

Et il répéta:

--Attendons.

Or, à attendre, la pensée travaille. Il arriva donc que l'esprit de

Vasseur, oubliant la situation présente, se mit à caresser un doux

souvenir, ce qui le conduisit bientôt à pousser un gros soupir en

murmurant:

--Qu'est devenue Gervaise?

--J'ai dans l'idée qu'elle est maintenant en des mains amies qui la

protégeront, dit gravement Barnabé.

Tandis que le lieutenant attachait sur lui des yeux où venait de luire

l'espérance, il continua:

--Oui, j'ai la certitude qu'elle a été reprise par son oncle, le

Marcassin. Il n'est pas précisément un imbécile, cet ours énorme. En

fait de finesses et de ruses, je suis convaincu qu'il en remontrerait

largement au Beau-François. Il n'a pas dû courir longtemps après le

ravisseur de sa nièce. Le géant avait trop peu d'avance sur lui pour

avoir compté lui échapper par la fuite. Donc le Marcassin est revenu sur

ses pas et, à la vue de la Saunerie, il a éventé la mèche. Son ennemi

devait être là!

--Mais, objecta Vasseur, pourquoi n'est-il pas venu attaquer le

Beau-François dans son repaire?

--Pour la même raison qui nous a fait attendre pour secourir Gervaise

que le scélérat eût quitté son trou. Comme nous, l'oncle a eu peur que

le colosse, avant de lutter, se vengeât sur sa prisonnière et, comme

nous encore, il a voulu surprendre son gredin en dehors de sa cachette;

il a alors grimpé sur l'arbre qui accote la Saunerie, et tapi dans le

feuillage de l'énorme branche qui surplombe la porte, il est resté à

l'affût, à l'exemple du tigre qui guette, pour s'élancer sur sa proie,

qu'elle passe au-dessous de lui.

--Et pourtant il est resté immobile quand le Beau-François est sorti de

la masure, dit le lieutenant.

--Sans compter qu'il a bien fait, puisque nous nous chargions de sa

besogne. Est-ce que vous croyez que du haut de sa branche il ne nous

avait pas aperçus surveillant la Saunerie? N'a-t-il pas deviné, à la vue

de Meuzelin, arrivant avec ses avirons, le moyen inventé pour attirer le

Beau-François? Quand nous nous sommes élancés aux trousses du Chauffeur,

il a profité de l'occasion qui lui laissait le champ libre. Se croyant

suffisamment vengé de François qui allait tomber, croyait-il, en nos

mains, le Marcassin s'est laissé choir de son arbre et il a emporté sa

nièce.

--Gervaise aux mains de cette brute! prononça le lieutenant avec une

crainte mêlée de dégoût.

--Brute, oui, mais une brute qui doit avoir de l'affection pour la jeune

fille, prononça lentement Barnabé.

Et, après une pause:

--Voulez-vous une preuve de ce que j'avance? demanda-t-il.

--Dis.

Fil-à-Beurre étendit la main vers le tas d'or tombé du pot brisé par la

balle.

--Ce trésor appartenait au Marcassin, dit-il, et il a dédaigné de

l'emporter pour pouvoir plus promptement sauver sa nièce.

L'entretien fut interrompu par cette phrase que grondait Fichet,

toujours au guet:

--Qué fichaise ils fichent donc, ces fichus-là! Que mon entendement il

me les révèle qu'ils sont à fouillasser dans les taillis sans tant

seulement qu'on observe le bout de leur nez.

--Peut-être cueillent-ils des violettes? avança Fil-à-Beurre.

Soudainement, il se fit immobile, attentif, l'oreille aux écoutes, en

homme surpris par un bruit.

Il marcha à Vasseur qui, resté assis à la même place, semblait, de son

côté, prêter une profonde attention à un bruissement suspect.

--Lieutenant, entendez-vous? souffla le squelette.

--Oui, depuis un instant.

--Que nous préparent-ils? continua Barnabé en tendant encore l'oreille

pour tâcher de deviner.

Vasseur aussi demeura attentif.

--J'y suis! fit brusquement l'échalas; ils sont en train d'amasser sur

le toit un tas de matières combustibles auxquelles ils mettront le feu.

Ils se servent du gros arbre pour arriver au-dessus de la maison.

Bientôt le toit de vieilles planches vermoulues flambera comme un papier

brûlé et un brasier nous tombera sur la tête.

Le lieutenant avait écouté Barnabé, la face étonnée, les yeux grands

ouverts.

--Ah çà! fit-il, c'est donc là-haut que tu entends?

--Oui... et vous? demanda l'échalas, surpris à son tour de la question.

Vasseur montra à ses pieds.

--Moi, c'est là! dit-il.

À cette réponse, Barnabé se pencha vers la terre qui, sous les

décombres, formait l'aire de la chambre.

Des coups sourds s'entendaient sous la profondeur du sol et témoignaient

d'un travail souterrain pour arriver jusqu'à eux.

--Saperlotte! Par en haut, par en bas, nous allons avoir tout à l'heure

bien de la réjouissance, murmura Fil-à-Beurre.

Il avait deviné juste pour le toit. En s'aidant de l'arbre, les

Chauffeurs avaient entassé sur l'abri de la masure tout ce que les

environs leur avaient fourni de bois mort et d'herbes desséchées.

Puis ils mirent le feu à l'amas.

Comme l'avait prévu Barnabé, le toit fit une courte flambée, et, en

s'effondrant, entraîna avec lui la masse enflammée.

Mais, aussitôt, une effroyable explosion retentit. La masure fut secouée

jusqu'aux fondations et ses murailles, après avoir vacillé sur leur

base, s'écroulèrent en s'abattant sur les quatre compagnons.

X

Quand la guerre civile avait détruit et incendié tant de châteaux dans

les pays soulevés, c'était miracle qu'elle eût épargné le charmant

domaine de la Brivière, situé à deux portées de fusil de la rive gauche

de la Loire, non loin de Beaupréau, entre le village de Chalonne et

celui de Saint-Florent-le-Vieil.

Le château avait bien été pillé, mais les constructions étaient restées

debout et intactes; de sorte que ç'avait été affaire de meubles, envoyés

d'Angers et de Nantes, pour la personne qui était venue habiter le

castel, au bout de longues années d'abandon écoulées depuis le départ de

son dernier maître.

C'est quinze jours après les événements de la Saunerie, précédemment

racontés, que se passait, à la Brivière, la scène suivante entre deux

jeunes femmes, l'une blonde, âgée d'environ dix-huit ans; l'autre brune,

qui devait compter vingt-trois ans; mais toutes deux d'une beauté

incontestable, quoique d'un genre tout différent.

La brune, renversée sur un fauteuil, position qui faisait saillir, sous

un riche peignoir de mousseline des Indes, toutes les richesses de son

buste, dominait la blonde qui, simplement vêtue de laine, était assise

devant elle sur un tabouret bas.

Avec un sourire aimable et d'une voix douce qui sollicitait une

confidence, la brune demandait:

--Voyons, mignonne, sois franche: tu as un amoureux?

--Non, madame, dit ingénument la jeune fille.

La dame, à cette réponse, leva un doigt et, d'un ton rieur qui semblait

douter:

--Gervaise! Gervaise! fit-elle. Ton nez remue... preuve que tu n'es pas

franche.

La jeune fille secoua négativement la tête.

--Comment? ma bellotte, vrai de vrai?... pas un petit amoureux... un

amoureux timide qui, en rougissant, t'ait jamais dit combien tu es

gentille? insista la dame.

Et, prenant le menton de Gervaise dont elle tourna vers elle le gracieux

visage:

--Cherche bien dans tes souvenirs, appuya-t-elle.

Il dut y avoir sur les traits ou dans les yeux de Gervaise quelque

indice qui la trahit, car la belle brune s'écria joyeusement:

--Oh! la vilaine! qui ne veut pas franchement avouer qu'elle aime...

Alors Gervaise se hasarda à demander:

--Vous, madame, aimez-vous ou avez-vous aimé?

Un nuage rapide passa sur le front de la brune.

Elle sembla hésiter; puis, sans préciser si elle parlait du présent ou

du passé, elle répondit:

--Oui, Gervaise.

Ces deux mots, elle les avait accentués d'un ton bref, et un éclair

avait lui dans ses yeux... Était-ce colère sourde; était-ce souffrance

secrète? Il eût été impossible de deviner lequel de ces deux sentiments

avait réveillé la question de la jeune fille.

--Eh bien, reprit Gervaise, apprenez-moi à quoi on reconnaît qu'on aime,

et je vous dirai si j'aime.

--Quand il n'est pas là, on pense à lui.

Gervaise rougit et d'une voix timide:

--Il en est ainsi pour moi! avoua-t-elle.

--Il vient à peine de vous quitter qu'on voudrait le voir revenir,

continua la brune.

--Toujours ainsi! répéta la jeune fille.

La dame embrassa Gervaise dont, ensuite, elle prit la ravissante tête

entre ses mains et, en la regardant dans les yeux, elle lui demanda de

sa voix redevenue affectueuse:

--Veux-tu savoir la vérité?

--Oui, madame.

--D'après le peu que tu m'as dit, ma pauvrette, ton coeur est pris.

Alors, à brûle-pourpoint:

--Que fait-il? demanda-t-elle.

--Il est commerçant, je crois.

--Il se nomme?

--Je l'ignore.

--Il habite?

--Je ne sais où.

Cette fois, la dame eut un franc rire.

--Tu crois, tu ignores, tu ne sais, dit-elle en raillant. Eh! eh! ma

belle, voilà un bien heureux homme, puisqu'en restant aussi mystérieux,

il est arrivé à se faire aimer... Ah çà, où et comment l'as-tu connu?

--À Mégin. Une première fois, le hasard l'avait amené en notre maison...

Ensuite, il est revenu, jusqu'au jour où je ne l'ai plus revu.

Et Gervaise poussa un gros soupir.

--Plus revu? répéta la brune; il t'avait donc oubliée?

--Non, c'est moi qui ai brusquement quitté le village.

--Sans avoir pu le prévenir?

--Hélas! fit tristement la jeune fille.

La confidence fut interrompue par un petit coup frappé du dehors à la

porte. C'était un grand diable de laquais, gauche, maladroit, qui, après

avoir lourdement esquissé un salut, demanda:

--Madame veut-elle recevoir deux envoyés de la commune de Beaupréau?

--Qu'ils entrent.

Avant que les visiteurs fussent introduits, la dame alla ouvrir un petit

meuble d'où elle tira un papier.

Les deux hommes apparurent.

--Citoyenne, dit le plus petit, mon devoir me commande de te demander de

m'exhiber la permission qui autorise ton retour en France et prouve ta

radiation de la liste des émigrés.

Sans mot dire, la dame tendit l'acte.

La lecture du papier ne suffit pas au petit homme qui, avec la gravité

d'un roquet, se redressa en disant:

--Ainsi donc, tu es la citoyenne veuve Méralec, née Brivière?

Un pli s'était creusé au front de la dame en entendant cette sorte

d'interrogatoire.

--Ce document ne le prouve-t-il pas? répliqua-t-elle d'un ton sec en

reprenant le papier des mains du questionneur.

Il allait parler à nouveau quand celui qui l'accompagnait le repoussa

sur le second plan en disant:

--En voilà assez, Croutot.

Alors, avançant d'un pas, il étendit la main à deux pieds au-dessus du

parquet et avec un sourire niais qui dilatait sa large face, il débita

respectueusement:

--Dire que je vous ai vue pas plus haute que ça, madame la comtesse.

Et, après une petite pause:

--Pipart... Avez-vous oublié Pipart? demanda-t-il.

La comtesse sembla chercher le souvenir lointain qu'on évoquait, puis

elle s'écria:

--Pipart, avez-vous toujours votre bel appétit d'autrefois?

Le Pipart, à cette question sur son appétit, lâcha un bruyant rire qui

lui fit ouvrir une bouche énorme meublée de dents larges, solides,

formidables, et répondit:

--Toujours! madame la comtesse, toujours!... Je puis même, sans me

vanter, dire qu'il a doublé.

--Oh! oh! alors qu'est-ce donc? fit la comtesse avec une sorte

d'admiration railleuse, tout en retournant au petit meuble d'où elle

avait tiré le papier qu'elle venait de présenter.

Pour s'y rendre, elle passa devant Gervaise. Elle souffla quelques mots

à l'oreille de la jeune fille qui, tout aussitôt, quitta la chambre en

disant:

--Je vais le prévenir.

Cette interruption déplut au pygmée, ce faible roquet répondant au nom

de Croutot. La moindre contrariété rend les petits chiens hargneux.

Croutot prouva son point de ressemblance, en reprenant d'un ton sec et

bref, qui ressemblait à un jappement:

--Pourquoi, citoyenne, n'avoir pas obéi aux prescriptions du décret sur

la rentrée des émigrés, qui ordonne à tout arrivant de se présenter

devant les officiers municipaux de la section de sa commune?

--Parce que j'ai espéré que les dits municipaux seraient assez galants

pour venir me trouver... Et vous voyez que mon espoir n'a pas été trompé

à propos de votre galanterie, répliqua la comtesse d'un ton aimable.

À cet éloge, Pipart s'inclina en débitant:

--Trop honoré, madame la comtesse.

Mais Croutot ne lâchait pas, lui, du «madame la comtesse». Après une

moue de mépris pour son collègue Pipart, il reprit, toujours rébarbatif:

--Tu sais, citoyenne Méralec, que cette comparution devant les officiers

municipaux comporte un interrogatoire en vue de constater ton identité

et de te permettre de rentrer dans ceux de tes biens qui n'ont pas été

vendus par la nation.

--Interrogez et je répondrai, dit madame de Méralec.

Le nabot se redressa, tout orgueilleux de son autorité qu'on

reconnaissait.

--Citoyenne, prononça-t-il, plus grave qu'un dindon, tu te dis fille du

ci-devant marquis de Brivière?

Madame de Méralec fouilla encore dans son meuble, dont elle tira deux

actes qu'elle tendit à Croutot en répondant:

--Voici mon acte de naissance, délivré jadis par la paroisse de

Chalonne, et l'extrait mortuaire de mon père, mort à l'étranger en 1797.

Croutot prit les papiers et les parcourut des yeux en silence; puis il

les remit à la comtesse, qui les présenta au collègue municipal en

demandant:

--Voulez-vous en prendre aussi connaissance, Pipart?

Celui-ci appela sur ses lèvres son plus séduisant sourire et repoussa

les actes en disant:

--D'abord, madame la comtesse, je vous reconnais trop bien. Vous êtes le

portrait frappant de votre père... et puis, après la lecture que vient

de faire de ces papiers mon collègue Croutot, j'aurais l'air de

contrôler derrière lui. Je ne lui fais pas cette injure.

Tout radieux de l'importance que lui donnait Pipart, l'avorton reprit:

--Et tu es veuve, citoyenne?

--Veuve du comte de Méralec, qui m'a épousée en Autriche trois mois

avant la mort de mon père, et qui s'est fait tuer l'an dernier à la

défense du pont de Constance.

Croutot, à ces détails, fit une moue dédaigneuse.

--En combattant pour les Russes contre la France! mâcha-t-il d'une voix

sévère.

Madame de Méralec avait tiré de son meuble deux autres papiers qu'elle

apporta en disant:

--Voici mon acte de mariage et un acte de notoriété attestant la fin de

M. de Méralec. Si je ne produis pas l'acte de décès, c'est que le corps

de mon mari n'a pu se retrouver pour la constatation légale. L'acte de

notoriété m'a été délivré sur le témoignage de cinq personnes combattant

sur le pont à côté de mon mari, qui l'ont vu, frappé mortellement,

tomber dans l'eau. Vous voyez leurs signatures au bas de l'acte.

--Très bien! fit Croutot en redonnant les papiers à la comtesse après

une lecture attentive.

Pendant que madame de Méralec allait reporter ces actes à côté des

autres dans le petit meuble, Pipart, à son tour, prit la parole.

--On nous a dit, madame, que la diligence qui, il y a huit jours, vous

amenait ici, a été attaquée entre Angers et Ingrandes, par des hommes de

la bande Coupe-et-Tranche?

--Hélas! oui, fit la comtesse en frissonnant d'épouvante à ce souvenir.

--La patrouille ambulante n'a-t-elle pas rempli son devoir? demanda

Croutot en faisant allusion aux cinq soldats qui, juchés sur la bâche de

la voiture, escortaient chaque diligence.

--Les brigands les ont tués de leurs cinq premières balles.

--Pauvres diables! murmura Pipart.

--Mais, appuya Croutot, moins sensible que son collègue, l'attaque ne

compte pas que ces cinq victimes.

--Malheureusement, non! dit madame de Méralec, émue et pâle. Il se

trouvait dans le coupé de la diligence, que je partageais avec elle, une

jeune femme. Les brigands l'ont arrachée, sans mot dire, de la voiture,

et, sur le revers de la route, ils l'ont fusillée à bout portant.

--Fusillée! répéta Pipart; elle a donc tenté de se défendre?

--Elle n'a rien dit, rien fait. Les bandits sont venus tout droit à la

portière en gens renseignés d'avance. Il n'y a pas eu, de leur part, la

moindre hésitation entre elle et moi... et la chose s'est passée comme

je viens de vous la conter... Sitôt l'infortunée morte, les brigands qui

maintenaient les chevaux ou couchaient les postillons en joue, ont

laissé la diligence continuer sa route.

--Ce serait donc uniquement pour assassiner cette femme que la diligence

a été attaquée? avança Pipart.

--C'est à supposer, dit la comtesse.

--Pourquoi? reprit Pipart. Pour le savoir, il faudrait d'abord apprendre

quelle était cette femme. Une enquête serait probablement arrivée à le

découvrir.

Décidément, Croutot ne posait pas à l'homme sensible, car, à ces mots,

il haussa les épaules en disant d'un ton railleur:

--Une enquête! comment l'auriez-vous faite votre enquête? En cherchant

quelqu'un qui, à la vue du cadavre, aurait pu révéler quelle était cette

inconnue... C'était là, n'est-ce pas, le résultat probable de l'enquête?

--Sans doute, affirma Pipart.

--Alors, sache donc, citoyen, que, quand le corps de la femme a été

relevé sur la route par des gens d'Ingrandes, il était décapité...

Coupe-et-Tranche devait avoir un intérêt majeur à ce que la victime ne

fût pas reconnue, puisqu'il a fait disparaître la tête.

Puis, s'adressant à madame de Méralec, à laquelle il affectait de ne pas

donner son titre et de parler suivant la formule usuelle:

--Mais toi, citoyenne, tu pourrais seule donner quelques renseignements

précieux. Ne viens-tu pas de dire que cette femme voyageait avec toi

dans le coupé?

Si pénible qu'il lui fût de parler du drame dont le souvenir la faisait

encore frémir de tous ses membres, madame de Méralec répondit:

--C'est la vérité. Mais je ne saurais rien révéler qui puisse être

utile. Elle était montée en voiture à la Flèche, en pleine nuit. Après

quelques mots échangés sur l'heure à laquelle la diligence la déposerait

le lendemain à Nantes, elle allégua une grande fatigue qui lui donnait

un grand besoin de sommeil. Elle s'accota dans son coin et s'endormit.

Le bruit de la fusillade, qui tuait les soldats de la patrouille

ambulante la tira brusquement de son sommeil... Avant même qu'elle eût

complètement recouvré ses esprits, elle était arrachée de la voiture et

assassinée.

Et la comtesse, avec un frisson d'épouvante, balbutia:

--Il m'a semblé qu'un sinistre présage s'annonçait pour moi dans ce

meurtre accompli le jour même où j'allais rentrer dans mon domaine de

Brivière.

Ces derniers mots rappelèrent au petit Croutot un point de sa mission.

--À ce propos, tu as oublié, veuve Méralec, de satisfaire à une des

formalités imposées par le décret qui règle la restitution de leurs

biens aux émigrés.

--Laquelle?

--Tu avais d'abord à faire reconnaître ton identité par trois témoins

attestant t'avoir connue jadis ou se portant garant que des droits

d'héritage t'ont rendue légitime propriétaire des biens réclamés.

La veuve se tourna vers Pipart.

--Sur trois témoins, j'en ai déjà un. N'est-ce pas, vieil ami?

demanda-t-elle.

--Oh! fit avec empressement Pipart, mon témoignage vous est tout acquis.

Et, en étendant encore la main, il répéta:

--Ne vous ai-je pas connue quand vous n'étiez pas plus haute que ça!

--Bien! appuya Croutot; restent deux témoignages à produire.

--Le deuxième sera un vieux serviteur de ma famille, qui exploite une

des métairies du domaine. Il ne va pas tarder à venir, car je l'ai fait

demander, fit la comtesse.

--Reste le dernier témoin à trouver, insista Croutot, à cheval sur la

loi.

Tout en répondant, madame de Méralec était revenue à son petit meuble

et, avant de le fermer, elle procédait à un dernier rangement des actes

qu'elle avait produits.

En même temps qu'elle s'occupait de ce soin, en tournant le dos aux deux

officiers municipaux, elle lisait un papier, couvert de notes, qui se

trouvait au fond du tiroir.

Elle se leva et ferma le meuble en disant:

--Ce troisième témoin qui me manque, pourquoi, citoyen Croutot, ne

serait-ce pas vous?

--Mais je ne te connais pas, veuve Méralec, fit le roquet qui se

redressa tout insolent.

--Oh! oh! en êtes-vous bien certain? fit railleusement la veuve en

s'avançant vers lui.

Elle allait l'atteindre quand la porte s'ouvrit.

C'était le vieux métayer attendu, dont il venait d'être parlé, qui

faisait son entrée.

Et ce métayer n'était autre que le Marcassin.

En pénétrant dans le boudoir de la comtesse, le métayer, d'un rapide

regard de son oeil gris et dur, avait dévisagé les deux officiers

municipaux. Nulle impression ne se pouvait lire sur sa face poilue qui

trahit l'impression produite par cet examen, mais un presque

imperceptible haussement de ses larges épaules aurait pu s'interpréter

comme un signe de dédain pour ces deux importuns, qui venaient faire

acte d'autorité au château.

--Madame la comtesse m'a fait demander par Gervaise? dit-il de sa voix

rauque et lente.

--Oui, mon brave Cardeuc, fit la veuve.

Un sourire lui vint aux lèvres et elle ajouta:

--Rappelle-moi donc l'étrange sobriquet que, m'as-tu dit, tu portes

maintenant.

--Le Marcassin.

--Le fait est qu'il a le poil de cet animal, ricana l'avorton Croutot

qui, à côté du métayer, ressemblait à un rat maigre près d'un boeuf.

Le Marcassin, sans doute par respect pour sa maîtresse, ne souffla mot à

la plaisanterie du nabot; mais son regard alla, une seconde, se poser,

fixe et aigu, sur la chétive personne du railleur.

Cependant madame de Méralec avait continué en s'adressant à son métayer:

--Ces messieurs me sont envoyés, Cardeuc, par la municipalité de

Beaupréau, dont ils font partie, pour m'enjoindre de me conformer à

toutes les formalités imposées par le décret qui autorise le retour des

émigrés. Une de ces prescriptions m'ordonne de faire reconnaître mon

identité par trois témoins.

Pipart crut devoir rentrer en scène. Il baissa encore la main à deux

pieds du parquet et répéta sa phrase:

--Je vous ai connue pas plus haute que ça. Donc je suis prêt à être un

des trois témoins.

--Convenu, Pipart, dit gracieusement la comtesse.

Et pour prouver que si lui la reconnaissait, elle, de son côté, avait

gardé son souvenir, la veuve demanda en riant:

--Mangez-vous toujours un gigot de huit livres à vous tout seul comme

jadis, mon cher Pipart?

À cette question, les yeux de l'ogre brillèrent de sensualité

gastronomique, ses lèvres frémirent et, après un claquement de ses

mâchoires, comme si elles broyaient os et viande, il répondit:

--Aujourd'hui, j'en mange deux!

La comtesse se tourna vers le Marcassin:

--Voici mon premier témoin trouvé, fit-elle; veux-tu être le deuxième,

Cardeuc?

--Oui. Depuis deux cents ans, les Cardeuc ont, de père en fils, exploité

la métairie de Saint-Florent-le-Vieil qui dépend du château de Brivière.

Moi, voici vingt années que je l'exploite en vertu d'un contrat, que je

puis montrer, qui m'avait été passé par votre père, Raoul-Yvon-Louis

Jarniel, marquis de Brivière. Je vous ai vue naître et, malgré treize

années écoulées depuis votre départ, alors que vous aviez dix ans, je

vous reconnais pour Jeanne-Clotilde, la fille du marquis, mon dernier

maître, dont vous êtes le portrait frappant.

Le Marcassin, cela débité de sa voix caverneuse, se tourna vers Croutot

en disant:

--Je suis prêt à le signer.

--Faut-il donc que ces témoignages soient donnés par écrit? demanda la

veuve en s'adressant à Pipart.

--Oui, madame, affirma le mangeur de gigots.

--Alors, je vais vous fournir plume et papier, dit la comtesse en allant

rouvrir le petit meuble où elle avait enfermé ses actes.

Un rire moqueur se fit entendre. Il venait de Croutot qui, en secouant

la tête, demanda à la veuve:

--Est-ce que tu ne te presses pas un peu trop, citoyenne?

--En quoi faisant?

--En préparant ton papier.

--Pourquoi?

--Parce que, pour dresser le certificat, il me semble qu'il te manque

quelque chose.

--Quoi donc?

--Parbleu! ce troisième témoin exigé par le décret.

--Mais non, il ne me manque pas, ce troisième témoin: il est ici.

Par dérision, le nabot promena autour de la chambre ses yeux étonnés, en

débitant d'un ton goguenard:

--Je ne le vois pas. Se cache-t-il donc sous les meubles?

--Oubliez-vous, fit la comtesse, que je vous ai déjà dit que ce

troisième témoin c'était vous.

--Oui, appuya sèchement le nain, mais je t'ai répondu, citoyenne, que je

ne te connaissais ni d'Ève ni d'Adam.

--C'est bien singulier alors, car moi je me souviens de vous.

Voulez-vous permettre, citoyen, que je vous rafraîchisse la mémoire?

proposa madame de Méralec.

Croutot pouffa d'un nouveau rire moqueur, se campa sur une jambe, fit un

effet de torse et, tout confiant en lui-même, lança d'un ton insolent:

--J'attends!

La veuve marcha vers l'avorton et quand elle fut devant lui, les yeux

dans les yeux, elle lui demanda tout bas:

--Donnez-moi donc des nouvelles de Julie?

--De Julie? répéta Croutot dont la voix parut tout à coup s'étrangler

quelque peu. Il y a tant de Julie! Si au moins tu me la signalais par

une singularité quelconque.

--Y tenez-vous beaucoup? demanda la veuve.

--Sans doute, affirma Croutot dont cependant l'assurance paraissait

chanceler.

--Eh bien, dit la comtesse, puisqu'il faut une particularité, cette

Julie, qui aimait tant à aller sur l'eau.

Ce renseignement était bien simple, et, pourtant, son effet fut

foudroyant sur l'officier municipal. Son rire railleur s'éteignit

brusquement sur ses lèvres devenues blanches et frémissantes. Sa face se

convulsa d'épouvante, et, les yeux agrandis, il demeura bouche béante

devant madame de Méralec qui lui souriait le plus gracieusement du

monde.

--N'est-ce pas que vous vous souvenez si bien de moi, à présent, que

vous serez heureux d'être mon troisième témoin? lui souffla alors la

Comtesse.

D'un prompt coup d'oeil, Croutot chercha le Marcassin et Pipart. Il les

vit causant ensemble, éloignés dans un coin où, par discrétion, ils

s'étaient retirés. Rien ne laissait à supposer qu'ils eussent entendu un

mot.

Le nabot était de la nature des chats qui, même de la plus haute chute,

retombent toujours sur leurs pattes. Il venait d'éprouver une bien

violente et fort désagréable émotion, mais il n'en parut rien dans

l'accent à la fois étonné et joyeux avec lequel il s'écria:

--Que ne le disiez-vous tout de suite? madame la comtesse. Certes oui, à

présent, je me rappelle tous ces détails de votre enfance. Aussi

serai-je tout honoré d'être votre troisième témoin.

À ces paroles, lancées à haute voix, le Marcassin et Pipart, cessant

leur conversation, s'étaient retournés pour venir à la table sur

laquelle la comtesse leur montrait papier, plume et encre, en disant:

--Vous êtes les trois témoins exigés par le décret. Veuillez donc me

dresser votre acte de reconnaissance.

Séance tenante, Croutot écrivant, ils rédigèrent le certificat qui,

attestant que Jeanne-Clotilde, veuve du comte de Méralec, était bien

fille de défunt Raoul-Ivon-Louis Jarniel, marquis de Brivière et lui

reconnaissait le droit d'entrer en jouissance de ceux des biens

paternels que les événements politiques avaient laissés libres.

Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre · 第 19 / 27 题