La belle et jeune Clotilde de Brivière, comtesse de Méralec, était une
des premières rentrées en France de l'émigration. Aussi, dans le pays,
avait-il été beaucoup parlé d'elle avant même qu'elle fût revenue dans
le château de ses pères.
Huit jours avant qu'elle fît son apparition, son retour avait été
annoncé partout par son fidèle métayer Cardeuc, dit le Marcassin. Il
avait été dans tous les environs, en tous coins, en toutes chaumières,
colportant la lettre qu'il avait reçue de la comtesse lui annonçant sa
prochaine arrivée, avec tous les détails et renseignements sur le
voyage, à petites journées qui, du fond de l'Allemagne, la ramènerait au
manoir de Brivière.
Il fallait voir avec quelle joie le métayer exprimait son bonheur de
revoir bientôt la dernière de cette illustre race des Brivière que,
depuis deux cents ans, de père en fils, la famille des Cardeuc avait
servie.
Et, quand un acquéreur de quelque lopin de terre ayant appartenu au
domaine de Brivière, plaidant sa cause en ayant l'air de s'intéresser à
celle du Marcassin, lui disait:
--Mais, Cardeuc, tu as acheté ta métairie quand, après la confiscation,
elle a été vendue comme bien national. Est-ce qu'il te faudra la rendre?
Alors le Marcassin regardait le questionneur de son oeil sombre et
répondait d'une voix qui sonnait menaçante:
--J'ai acheté ma métairie pour la conserver à la fille de mes maîtres et
je compte qu'il en sera de même de tous ceux qui ont acquis des biens du
domaine.
--La peste soit du vieux fanatique! grognaient--mais loin du métayer
bien entendu--ceux qui, par cela même qu'ils étaient acquéreurs, étaient
moins que tièdes de dévouement pour l'ancienne famille seigneuriale.
Hargneux et tremblants, ils maudissaient la satanée bambine qui aurait
bien dû mourir en émigration. Puis ils se disaient qu'après treize
années écoulées, celle qui était partie bambine de dix ans allait
revenir femme faite.
Car en 1787, alors que la monarchie semblait devoir durer encore bien
longtemps, le marquis de Brivière avait flairé l'avenir et, pendant que
d'autres s'endormaient en une sécurité trompeuse, il avait pris ses
précautions. Sous prétexte d'envoyer son enfant accaparer les bonnes
grâces et, partant, la succession d'une tante, vieille fille riche qui
vivait à l'étranger, il l'avait fait passer en Allemagne. Puis, peu à
peu, sans bruit, et un à un, il avait, en disant vouloir réunir en
argent une fortune qui revenait à sa fille, vendu tous les immenses
biens provenant de la succession de sa femme. Puis il avait hypothéqué
ses biens propres, en se créant une réputation de joueur malheureux.
--Toute la fortune des Brivière s'en va par les cartes, se disait-on en
plaignant le marquis.
De la sorte, il advint, quand l'orage révolutionnaire emporta trône et
roi, qu'il y avait déjà deux ans que le marquis, ayant rejoint sa fille
en Allemagne, vivait à râtelier plein, n'ayant abandonné de ses biens
que ce qu'il n'avait pu emporter, c'est-à-dire son château et quelques
terres qu'au dernier moment il lui avait été impossible d'hypothéquer.
Au bout de dix années de cette existence fortunée, alors que Clotilde
atteignit ses vingt ans, l'heureux marquis avait encore eu la chance de
dénicher pour gendre un homme qui se trouvait dans les mêmes conditions
que lui, c'est-à-dire ayant sauvé la presque totalité d'une fort grande
fortune.
Trois mois après que Clotilde, était devenue comtesse de Méralec, le
marquis était mort ne pouvant se douter que son gendre, au lieu de
savourer son oisiveté dorée, irait bêtement, deux années plus tard,
engagé dans l'armée de Condé et combattant pour les Russes, se faire
hacher à la défense du pont de Constance, contre les soldats de Masséna
poursuivant l'ennemi qu'il venait de vaincre à Zurich.
De son mariage et de son veuvage, madame de Méralec avait fait part au
métayer dans la lettre où elle lui annonçait son retour prochain,
lettre, on le sait, que le Marcassin avait promenée dans tout le pays;
lettre enfin qui, pour s'expliquer sur celui auquel, après tant d'années
d'absence, elle était adressée, contenait cette phrase:
«C'est à toi que j'écris, mon dévoué Cardeuc, car de tous ceux qui ont
traversé mon enfance, tu es le seul dont le souvenir me soit resté.»
Ce qui faisait, derrière Marcassin qui leur avait lu la lettre, dire aux
mauvais plaisants:
--Le fait est qu'avec sa mine d'ours mal léché, il a dû lui causer,
quand elle était bambine, des peurs bleues qui ont contribué à le graver
dans sa mémoire.
Bien des gens qui avaient redouté l'arrivée de la châtelaine de Brivière
finirent par la souhaiter ardemment, car la première lettre au métayer
fut suivie d'une seconde que le Marcassin se remit à aller lire aussi à
la ronde.
Tel jour, à telle heure, par la diligence de Paris à Nantes, Madame de
Méralec précisait son arrivée dans cette seconde lettre, qui se
terminait par une recommandation de la comtesse à son métayer, de calmer
les alarmes des acquéreurs d'une partie de ses biens, attendu que,
revenant riche des deux fortunes de son père et de son époux, elle était
décidée à n'inquiéter personne.
Ce fut à qui chanterait les louanges de la généreuse femme rentrant dans
ses foyers. On organisa une députation chargée de traverser la Loire,
pour aller à l'autre rive, sur la route d'Angers à Ingrande, l'attendre
au passage de la diligence.
Dans cette joie générale, la note sinistre fut donnée par le Marcassin.
--Pourvu que la diligence ne soit pas attaquée par les gars de
Coupe-et-Tranche! s'écria-t-il.
Car, sur ce côté du fleuve, le pays était sous la profonde terreur des
bandits qui pillaient, incendiaient et assassinaient avec l'impunité que
leur assuraient la lâche inertie des habitants et le peu de troupes dont
disposaient les autorités.
Aussi la députation de Brivière fut-elle saisie d'une immense stupeur
d'effroi, quand, de loin, au petit jour, elle vit arriver la diligence
ramenant, étendus sur sa bâche, les corps des soldats de la patrouille
ambulante tués par les détrousseurs. Personne n'osa élever la voix quand
le postillon arrêta ses chevaux devant ce groupe qui lui barrait la
route.
Ce lugubre silence fut brusquement rompu par un cri de joie indicible
que poussa le Marcassin en s'élançant vers une portière à laquelle
venait d'apparaître une tête de jeune femme brune, dont la pâleur
n'empêchait pas d'admirer la beauté exquise.
--Ma bonne maîtresse! bégayait le métayer, tout haletant d'un
contentement fou, lorsqu'il ouvrit d'une main fébrile la portière à la
voyageuse.
--Cardeuc! mon dévoué Cardeuc! fit la comtesse quand elle eut mis pied à
terre, doublement émue par le drame sanglant de l'attaque et le bonheur
de revoir son fidèle serviteur.
Pendant cette reconnaissance, on retirait les malles de la voyageuse de
dessous les cadavres des soldats, et chacun, par le postillon, apprenait
les détails de la voiture assaillie et de l'assassinat de la malheureuse
femme, dont il avait fallu abandonner le corps sur la route.
--Sinistre présage pour moi! répéta maintes fois la comtesse attristée
en suivant les siens vers l'embarcation qui allait la transporter de
l'autre côté de la Loire.
Elle était si belle, si gracieuse, si attrayante de formes, que ceux
chez qui l'émotion pénible était de courte durée oublièrent l'aventure
sanglante de la voiture, pour se donner tout à l'admiration pour la
comtesse, marchant devant eux appuyée au bras de Cardeuc, heureux d'un
pareil honneur.
Sans l'événement tragique de la diligence, la rentrée de madame de
Méralec sous le toit de ses aïeux eût été une véritable fête.
Pendant huit jours, la veuve s'occupa de remeubler le château en
s'adressant à Nantes et à Angers. Ce fut par les gens qui apportèrent
des meubles de cette dernière ville qu'on apprit l'épilogue horrible de
l'affaire de la diligence. On avait relevé sur la route le cadavre de la
femme assassinée, mais privé de sa tête, que les bandits avaient fait
disparaître.
En même temps que ces ouvriers d'Angers contaient au château de Brivière
l'épouvantable précaution prise par les brigands pour que la femme ne
fût pas reconnue, ils apportaient aussi une autre nouvelle. Le bruit
courait que des troupes allaient arriver en nombre à Rennes, Laval,
Angers, Ancenis et Nantes. De tous ces points, en convergeant à un
centre commun, s'engagerait, simultanément, une action énergique qui
débarrasserait la province des bandes qui la ravageaient. On citait même
le nom du général Labor, récemment arrivé à Nantes, qui devait commander
en chef l'expédition.
--Nous serons donc enfin délivrés de Coupe-et-Tranche et de ses
exécrables compagnons, s'écria avec joie le Marcassin quand, en présence
de madame de Méralec, on annonça cet événement prochain.
Au bout de la semaine, la comtesse était à peu près installée. Son
personnel de domestiques laissait fort à désirer sous le rapport de
l'expérience du service et de la tenue correcte; mais comme la veuve
avait déclaré qu'elle voulait faire vivre les gens du pays, force avait
été au Marcassin, chargé du recrutement, de choisir parmi les moins
engourdis de la localité.
À la fin, le fidèle métayer avait hasardé cette proposition:
--Tout récemment, j'ai recueilli chez moi ma nièce Gervaise. Madame la
comtesse veut-elle l'accepter pour femme de chambre?
--Dites pour dame de compagnie, Cardeuc, avait répondu la veuve.
Et, le lendemain, Gervaise avait fait son entrée au château de Brivière.
C'était le jour même des débuts de Gervaise auprès de la comtesse, que
celle-ci avait reçu les deux officiers municipaux, Pipart et Croutot,
qui l'avaient définitivement mise en règle avec toutes les exigences du
décret sur la rentrée des émigrés.
Elle était belle et riche, la veuve revenue. Cela devait inévitablement
attirer à elle tous ceux qui méditeraient de lui faire, à leur profit,
convoler à de secondes noces. De son côté, Clotilde avait vingt-trois
ans, âge qui n'est pas précisément celui où on se complaît en une
solitude profonde.
De plus, le pays sortait d'une phase lugubre. Pendant de longues années
de guerre civile, on avait été privé de plaisirs et de distractions
aimables.
En conséquence, quand on sut que la Brivière était habitée par une
châtelaine de première beauté, avenante et gaie, chez laquelle on
trouvait bon accueil et bonne table, ce fut, dans la société de choix,
en plus des coureurs de dot, à qui se ferait admettre chez la veuve.
Tant et si bien qu'à la fin du premier mois, le manoir était le
rendez-vous de toutes les autorités des environs et de tous ceux qui
savaient se présenter.
Au milieu de ce tohu-bohu, Gervaise n'était pas oubliée par la comtesse,
pour laquelle elle s'éprenait d'une affection sincère. Elle avait ses
heures auprès de madame de Méralec, car toutes les matinées la
réunissaient à la veuve. Alors c'était de longues et affectueuses
causeries, où la comtesse se plaisait à faire raconter tout son passé à
la jeune fille.
--Mais, au moins, sais-tu quand reviendra ton père? lui demandait-elle.
--Je l'ignore. Mon oncle, quand je l'interroge, me dit qu'il doit être
en Italie, suivant l'armée française, qu'il ravitaille de chevaux et de
fourrages, et il m'affirme que nous devons nous attendre à le voir venir
nous surprendre au premier jour.
Et lorsque, pour la dixième fois, Gervaise lui contait son aventure de
la _Biche-Blanche_:
--Et tu dis que cet homme était un colosse de force? Il a dû alors
t'emporter comme une plume, ma pauvre chérie, disait la veuve.
--En arrivant à l'auberge de la _Biche-Blanche_ j'étais brisée par les
cahots d'une voiture suspendue dans laquelle je voyageais depuis deux
jours. Mon oncle m'accorda trois heures pour me reposer dans une
chambre. Je m'étais endormie tout habillée sur mon lit, quand je fus
réveillée en sursaut. On m'avait entourée dans ma couverture et on
m'emportait.
--Alors tu as crié?
--Non. La peur m'avait fait perdre connaissance. Mon évanouissement fut
long car il était minuit quand je revins à moi. Le clair de lune me
permit de me rendre compte de l'endroit où j'étais. C'était une salle
délabrée, à demi pleine de décombres. Un homme dont la haute taille se
découpait en silhouette, se tenait devant une fenêtre, guettant je ne
sais quoi avec une attention extrême. À un mouvement que je fis en
retrouvant ma connaissance, il se tourna vers moi en disant d'une voix
menaçante: «Entre le magot et toi, ce n'est pas toi qui auras la
préférence, la fille. Ainsi, ne bouge pas, ne crie point, si tu ne veux
pas que je t'étrangle.» Puis il se remit à guetter.
--De quel magot parlait-il?
--Je n'en sais rien. Bientôt j'entendis le géant pousser une sourde
exclamation de joie qu'il fit suivre de ces mots murmurés: «Tiens,
l'imbécile qui m'apporte des avirons!» Et alors, s'adressant encore à
moi, il me dit: «Si tu tiens à la vie, ne tente pas de t'enfuir pendant
l'absence de deux minutes que je vais faire.» Il ouvrit doucement la
porte de notre refuge et avança la tête au dehors. Puis il fit un pas,
ensuite deux, semblant hésiter. Enfin, il s'élança et disparut.
Aussitôt, derrière lui, j'entendis les pas précipités de plusieurs
personnes courant sur sa trace. Au bruit des pas qui s'éloignaient
succéda un coup sourd comme celui de la chute d'un corps lourd sur le
sol. La porte se rouvrit brusquement pour donner passage à un homme dont
je reconnus la voix, quand il me dit dans la demi-obscurité de la salle:
--N'aie pas peur, ma nièce!
C'était mon oncle, qui m'emporta dans ses bras en courant. Il me déposa
dans un taillis au bord de la Sarthe en disant:
--Ils vont faire ma besogne en tuant ce grand idiot. Nous avons le temps
de respirer.
Au bout de cinq minutes, mon oncle, qui regardait en amont de la
rivière, s'écria joyeusement:
--Oh! oh! voici, venant à nous, un moyen commode de voyager sans laisser
traces.
En effet, une barque munie de ses avirons, sans personne pour la
diriger, dérivait au courant de la Sarthe, qui nous l'amenait. Mon oncle
se mit à l'eau pour aller à la nage l'arrêter au passage. Quand il l'eut
attirée à la rive et qu'il m'eut fait monter, il l'attacha par sa chaîne
à une souche du rivage.
--Attends-moi, je vais payer une dette, me dit-il.
Et il prit sa course dans la direction de l'auberge de la
_Biche-Blanche_.
À ce point du récit de Gervaise, la comtesse interrompit en faisant
entendre un rire argentin.
--Drôle de moment pour aller payer une dette, dit-elle.
À quoi Gervaise, avec un petit frémissement dans la voix, répondit en
hésitant:
--J'ignore quelle dette mon oncle avait à payer, mais quand il revint
ses mains étaient rouges et il les lava dans la rivière.
Tandis que je regardais épouvantée après avoir reconnu que ce rouge
était du sang, il me rassura en me disant:
--Ne va pas t'imaginer les grands diables, mon enfant, et c'est
simplement une méchante chienne que j'ai tuée.
Puis, en me voyant hésiter à le croire, il tendit vers moi sa main
gauche que le sang rougissait à nouveau.
--Vois plutôt: elle m'a mordue, me dit-il.
Après avoir entouré sa main de son mouchoir, il entra dans la barque et
prit les rames. Au moment même où nous débordions, des coups de feu
retentissaient en amont de la Sarthe, à l'endroit où s'élevait cette
bâtisse dans laquelle le géant m'avait tenue enfermée.
C'était ainsi que, peu à peu, madame de Méralec s'était initiée au passé
de Gervaise. Mais, dans ce passé de la jeune fille, il était un point
sur lequel la comtesse aimait à revenir. C'était le chapitre de
l'amoureux que la gentille blonde aimait, de son côté, sans savoir son
nom.
--Voyons, mignonne, il est impossible que tu ne saches pas même son
petit nom, insistait la comtesse.
--Je n'ai jamais osé le lui demander.
--Et comment est-il, ce mystérieux jeune homme?
--Grand, blond, des yeux qui brillent d'énergie, de belles moustaches.
--Élégant, de belle allure! appuyait la veuve.
À cette question, Gervaise répondait par une petite moue.
--Ah! une tournure de lourdaud, à la taille épaisse? reprenait la
comtesse.
--Non, non, disait vivement Gervaise, défendant son amoureux. Au
contraire, il est de taille svelte.
--Alors, explique-moi ta moue, chérie.
--Il a un petit défaut.
--Ce n'est pas d'être bossu, j'imagine? s'écriait la veuve avec une
terreur feinte.
--Je le trouve un peu raide, un peu gourmé dans ses habits. Il a un je
ne sais quoi qui le fait paraître emprunté, détaillait Gervaise.
--Comme un militaire en bourgeois, avançait la veuve.
Mais cette comparaison n'était pas à la portée de la jeune fille qui,
dans sa solitude de Mégin, si elle avait vu passer des soldats, ne les
avait aperçus jamais que sous l'uniforme.
Aussi, comme elle hésitait à répondre, madame de Méralec lui demanda:
--Veux-tu t'instruire à ce sujet?
--Oui, madame.
--Eh bien, ma bellote, pas plus tard que ce soir, je reçois à dîner des
militaires... un général et sa suite... Il est probable que quelques-uns
se présenteront sous l'habit bourgeois. Tu seras à même de juger s'ils
n'ont pas le même défaut que tu reproches à ton amoureux.
Madame de Méralec disait vrai. Le soir même, elle attendait le général
Labor qui, affirmait le bruit public, devait bientôt diriger en chef le
mouvement de troupes qui allait, d'un seul coup, anéantir les bandes.
De Nantes, où il aurait été trop loin, le général Labor était venu, avec
toute sa suite, s'établir à Ingrande, point central de l'opération. Dès
le second jour, la réputation de beauté de la comtesse et les éloges de
sa fastueuse et aimable hospitalité étaient venus à ses oreilles.
Le général Labor aimait les jolies femmes et la table. Les occasions lui
étaient rares de contenter ces deux goûts. Il s'était empressé de
demander la permission de présenter ses hommages à la comtesse qui avait
répondu par une invitation à dîner.
Le soir donc, le général Labor et ses officiers vinrent s'asseoir à la
table où madame de Méralec le recevait pour ainsi dire dans l'intimité,
car rien que trois invités civils, dont l'ogre Pipart, partageaient ce
repas.
Le Marcassin avait obtenu de sa maîtresse la permission de se mêler aux
gens de service, pour pouvoir admirer tout à son aise le brave soldat
qui allait enfin délivrer le pays du redoutable Coupe-et-Tranche et de
sa bande.
La veuve était trop jolie pour n'avoir pas le droit d'être indiscrète.
Elle en abusa vers le milieu du repas.
--Eh bien, général, demanda-t-elle avec son plus aimable sourire, quand
entrez-vous en campagne?
Labor en était à son dixième verre d'un vin généreux qui lui chauffait
le cerveau. Le regard de la comtesse lui fit chaud au coeur. Sous
l'influence de cette double chaleur, il oublia d'être prudent.
--J'entrerais demain en campagne, si je le pouvais, répondit-il.
--Vos troupes ne sont-elles pas encore arrivées?
--Pardonnez-moi, comtesse, toutes mes forces sont au grand complet, et,
pour agir, elles guettent mon signal.
--Pourquoi ne le donnez-vous pas?
--Parce que des ordres me prescrivent d'attendre que j'aie été rejoint
par un individu dont les renseignements doivent m'être indispensables...
J'ai envoyé chercher cet homme à l'endroit où il m'avait été dit que je
le trouverais... Il avait disparu!... Et, depuis, il m'a été impossible
de mettre la main dessus.
Et le général Labor, s'oubliant un peu, lâcha cette phrase:
--Que mille millions de diables patafiolent ce satané Meuzelin!!!
Pour tous les convives, ce nom de Meuzelin était parfaitement inconnu.
On se regarda à la ronde, s'interrogeant du regard sur le personnage
cité. Il s'ensuivit un silence pendant lequel on entendit le fracas des
mâchoires de Pipart qui broyait des os pour prendre patience; car,
l'attention prêtée par chacun, mangeurs et servants, aux paroles du
général, avait un peu arrêté le dîner.
Le digne officier municipal ne s'était pas vanté en parlant de son
appétit. Il mangeait à l'heure, au jour, à la semaine, au mois, tant
qu'on aurait voulu, s'il fût venu à quelqu'un la fantaisie de faire les
frais de sa voracité. Il était attaqué de cette maladie, alors à peu
près inconnue à la science, qui l'appelait «_le foie chaud_» et qui,
aujourd'hui, un peu moins inexpliquée, mais toujours inguérissable, se
nomme «_la boulimie_» ou, plus communément: «_diabète de faim_». Quelle
qu'en soit la cause, la Boulimie est un mal terrible, heureusement fort
rare. C'est une faim que rien ne peut satisfaire. Plus le malade mange,
plus il a faim, pourrait-on dire, car elle s'accroît en raison des
aliments qu'on lui donne plus nombreux. Aussi, quand la maladie se
prolonge, le malheureux arrive à dévorer des quantités qui suffiraient à
vingt appétits ordinaires. Et toujours la faim est là, inassouvie,
impérieuse, poussant le malade, dans les derniers temps, à ne plus
regarder à la nature des aliments et à se jeter sur tout ce qui peut lui
servir de pâture... voire une charogne en putréfaction!
Pipart n'en était pas encore là, mais il mangeait déjà de bien
formidable façon. Ancien tanneur, il possédait une petite fortune, qui
eût été insuffisante pour satisfaire son estomac, s'il n'eût trouvé le
moyen de le contenter, en majeure partie, à la table des autres. C'était
un pique-assiette, mais non un pique-assiette ordinaire qui déjeune chez
l'un et dîne chez l'autre. Oh! que non pas! Il avait étudié les heures
différentes où ses nombreux amphitryons se mettaient à table. À peine le
bec torché chez l'un, il courait s'attabler chez l'autre. Par ce
procédé, Pipart arrivait, à la fin de sa journée, à avoir fait quatre
déjeuners, trois goûters, deux dîners et deux soupers. Restait la nuit;
mais il avait sa fortune qui lui servait à s'offrir des collations entre
chaque somme.
Pour manger gratis, Pipart était capable de toutes les complaisances, de
toutes les bassesses et des plus monstrueux mensonges. Quand il avait
affirmé avoir connu madame de Méralec «haute comme ça», était-il
sincère? Peut-être oui. Peut-être aussi avait-il flairé de fins dîners à
venir chez la charmante femme. Elle avait besoin d'un témoin. Il avait
pour ainsi dire offert sa signature en échange de bons fricots futurs.
Quoi qu'il en fût, Pipart était donc un des rares civils admis au dîner
offert par la comtesse au général Labor et à ses officiers.
Quand le général avait lâché son «Mille millions de diables!» à propos
de ce Meuzelin disparu au moment où il l'attendait pour entamer sa
campagne, un petit silence d'étonnement, on le sait, avait suivi ce
juron par trop militaire. Il fut rompu par Pipart qui, entre deux
bouchées, demanda:
--Ce Meuzelin, c'est un de vos collègues, n'est-ce pas, général?
Labor avait la tête près du bonnet et, dans cette tête, étaient montées
les chaudes fumées d'un vin copieusement bu. C'était plus qu'il n'en
fallait pour irriter le général en entendant faire de Meuzelin un de ses
collègues.
Il allait donc rabrouer d'importance le maladroit questionneur, quand
son regard furibond, qui allait chercher Pipart, rencontra les deux yeux
de la comtesse qui, curieusement, demanda:
--Oui, au fait, général, quel est ce Meuzelin qui vous fait faute pour
votre expédition?
Le vers de tragédie:
Sur nos pareils, Néarque, un bel oeil est bien fort,
pouvait s'appliquer à Labor, qui avait le coeur des plus tendres. Sa
bile s'apaisa devant le regard de la gracieuse Clotilde et il se hâta de
répondre, mais avec un accent de dédain:
--Meuzelin est un de ceux dont on se sert, mais qu'on se garde bien
d'avouer.
Chacun avait entendu avec intérêt et surprise la déclaration de Labor.
Nul, de toute l'assistance, n'était plus attentif aux paroles du général
que Marcassin qui, plein d'une admiration anticipée pour le chef qui
allait bientôt purger la contrée de Coupe-et-Tranche et de ses
malfaiteurs, écoutait, bouche béante, dans le coin de la salle, où il
était mêlé aux gens de service, chaque phrase du futur libérateur du
pays.
--Alors, votre Meuzelin est tout simplement un espion, un agent de
police? appuya madame de Méralec.
--Vous l'avez dit, comtesse.
--Pouah! fit la jolie femme avec un accent de commisération; je vous
plains, mon cher général, d'avoir à vous commettre avec de pareilles
espèces.
--C'est de toute nécessité. Cet agent, qui dirige une douzaine de
policiers subalternes qu'il a distribués de droite et de gauche, a
étudié le pays à fond depuis deux ans. À n'en pas douter, il a découvert
bien des mécréants qui se croient inconnus. Sur ses indications, je suis
à peu près certain d'agir à coup sûr... du moins c'est ce que m'affirme
la dernière dépêche du ministre de la police.
--Et quel genre d'homme est-ce, ce phénix de la police? Petit? grand?
bancal? crochu? débita railleusement madame de Méralec.
--Là-dessus, je ne saurais vous renseigner, comtesse, car je ne l'ai
jamais vu. Mais ce que je sais, c'est qu'il passe pour être le finaud
des finauds.
Et le général, après cet éloge, ajouta d'un ton convaincu:
--J'aurais bien voulu l'avoir sous la main, il y a un mois.
--Mais, fit la veuve, il y a un mois, vos troupes n'étaient pas encore
arrivées, vous ne pouviez agir et, partant, vous n'aviez pas besoin de
cet homme.
--Oh! ce n'est pas pour cela.
--Pourquoi donc?
--Je suis persuadé que Meuzelin aurait fini par deviner le mystère de la
femme assassinée dont les bandits ont fait disparaître la tête.
--Ah! oui, ma pauvre compagne de voyage! fit la veuve dont la voix
s'attrista à ce souvenir tragique.
--Car, enfin, poursuivit le général, il doit exister un motif pour que
les misérables aient pris cette précaution qu'ils avaient négligée
jusqu'à ce moment.
Il fut interrompu par l'apparition du rôti, un magnifique cuissot de
chevreuil, qu'un domestique plaçait devant son nez, sur la table.
--Eh! eh! agréable fumet, fit-il en ouvrant béantes à l'arôme ses
narines de gourmand.
Car Labor, à ses prédilections pour les belles femmes et le bon vin,
joignait aussi la qualité d'être un fin mangeur.
Derrière le valet, qui avait servi le chevreuil en arrivait un autre
porteur d'un plat sur lequel s'étalait un monstrueux gigot, qu'il vint
poser devant Pipart, dont les yeux s'allumèrent, avides et joyeux, à
l'aspect de cette montagne de viande.
--Mon cher Pipart, c'est votre plat, bien à vous et rien qu'à vous...
pour vous tout seul, annonça la veuve, en riant, à son convive.
--Je vais tâcher de me montrer digne des bontés de madame la comtesse,
répondit l'ogre d'une voix reconnaissante.
Alors, attirant le plat devant lui en guise d'assiette, comme si ce
gigot de dix livres n'eût été qu'une simple mauviette, il se mit à
dévorer.
Soudain, dans la cour du château, sur laquelle s'éclairait la salle à
manger, le pavé cliqueta sous les fers d'un cheval arrivant au galop.
À ce bruit, le général s'adressa à madame de Méralec:
--Au moment de venir ici, dit-il, j'attendais une réponse à une demande
que j'ai adressée par le télégraphe à Chartres. J'ai commandé, si elle
arrivait, que cette réponse me fût apportée ici... Me permettez-vous,
madame, d'aller au-devant de mon messager?
Pour toute réponse, la comtesse se tourna vers un domestique:
--Amenez ce courrier au général, commanda-t-elle.
Une minute après, l'envoyé entra. C'était un gendarme. Il fit le salut
militaire et tendit une lettre en annonçant:
--Venue par dernière heure de jour.
Labor prit la dépêche, l'ouvrit vivement, y jeta les yeux et, avec une
crispation nerveuse, froissa le papier, qu'il mit dans sa poche.
Puis, se tournant vers le gendarme:
--Tu diras, de ma part, à ton colonel qu'il ne compte pas sur l'homme
dont il m'avait parlé... Remonte à cheval.
Le gendarme s'éloignait quand la comtesse appela le Marcassin.
--Cardeuc, dit-elle, avant son départ, conduis ce brave soldat à
l'office et aie bien soin de lui.
Et, d'un regard, elle sollicita l'assentiment du général, qui s'inclina
en signe d'acquiescement.
Après le dîner, quand on fut dans le salon, la comtesse, plus gracieuse
que jamais, s'approcha du général:
--Cette dépêche a paru vous contrarier, dit-elle.
Ce disant, elle se tenait devant Labor, le visage si près du sien que le
parfum de sa chevelure montait aux narines du vieux brave.
--C'est vrai, fit-il en aspirant à plein nez. Je n'ai vraiment pas de
chance.
Madame de Méralec posa sur le bras du général sa main exquise de forme.
--Pas de chance! en quoi donc, mon cher général? demanda-t-elle d'une
voix qui tinta mélodieusement aux oreilles de Labor, dont les yeux
s'attachaient ardents sur la main qui s'appuyait sur lui.
L'ouïe! l'odorat! la vue! Labor, sur cinq sens, en avait trois si
agréablement charmés qu'il répondit sans trop réfléchir:
--À défaut de Meuzelin, j'avais demandé qu'on m'envoyât de Chartres un
homme qu'on m'avait beaucoup vanté... Il paraît, m'annonce la dépêche,
que, lui aussi, il a disparu.
--C'était aussi un agent de police?
--Oh! non!... c'est un brave lieutenant de gendarmerie, nommé Vasseur.
Si le général n'eût été absorbé dans la contemplation de la main de la
comtesse, il aurait été grandement étonné en voyant la pâleur qui,
subitement, avait envahi le visage de la jolie femme.
Quand le général, mettant fin à son extase devant la main de la veuve,
releva les yeux, la comtesse n'avait pu encore complètement maîtriser le
trouble qu'avait causé le nom de Vasseur.
À la vue de ce visage altéré, la fatuité monstrueuse du militaire le
poussa aussitôt à une énorme bourde qui nécessite quelques explications.
Labor était, comme on dit, fils de ses oeuvres. Ancien garçon boucher
que le recrutement avait, jadis, ramassé en un jour d'ivresse, il était
sergent lorsque la révolution avait éclaté. C'était un risque-tout,
aimant la poudre, brave jusqu'à la témérité. Les guerres de la
République lui avaient tant fourni l'occasion de prouver son audace
qu'il avait promptement fait son chemin.
Mais, sous l'uniforme de général, l'homme était resté ce qu'il était au
début, c'est-à-dire une nature brutale, grossière, aux appétits
bassement sensuels, aux instincts vulgaires. Lourd, grand, bel homme aux
chairs fraîches, se croyant un Adonis, quand il n'était qu'un superbe
portefaix, Labor se mirait dans ses plumes. De trop faciles succès de
garnison lui avaient donné une pyramidale suffisance. Ce Don Juan
d'amours faciles en était arrivé à s'imaginer qu'à son aspect pas une
femme ne pouvait rester insensible.
Donc, à la vue du trouble de la veuve et en remarquant qu'elle l'avait
peu à peu entraîné à l'écart de ses invités, la vanité stupide de Labor
s'attribua cette émotion et lui fit souffler avec un sourire vainqueur:
--Prenez garde, comtesse, on nous observe.
Phrase, ton, sourire, tout était si grossièrement fat que la comtesse en
demeura interdite, se demandant si le soudard n'avait pas trop bu.
Loin de rien comprendre, Labor se fit encore gloire de cet embarras. Il
le mit sur le compte du trouble de la femme qui se voit devinée.
Toujours gonflé de lui-même, il murmura ce second avis:
--De grâce, madame, commandez à votre visage.
Puis, en mignardisant, ce qui lui donnait un peu l'air d'un boeuf qui
jouerait au volant, il ajouta d'un ton cavalièrement aimable:
--Vous serez cause, belle dame, que, peut-être, cette nuit, je vais être
lâche.
Et il se hâta d'ajouter avec un air dolent:
--Oui, cette nuit, je tremblerai devant le danger, en pensant que je
puis être à jamais privé du bonheur de vous revoir.
Soit que madame de Méralec ne voulût pas paraître avoir compris
l'inconvenance du lovelace de bas lieu, en se réservant de ne plus le
recevoir, soit qu'elle eût remis à plus tard la leçon que méritait son
impudente fatuité, elle saisit avec empressement l'occasion qui
s'offrait d'amener la conversation sur une autre pente.
--Vous devez donc, cette nuit, affronter un danger, général?
demanda-t-elle.
--Oh! oh, fit Labor se reprenant, je dis un danger sans en être bien
certain, car les chenapans, dont je vais entreprendre la destruction, ne
doivent avoir de courage que pour attaquer de pauvres diables sans
défense... Néanmoins, je veux, comme on dit, tâter le fer de mon
adversaire. Aussi me suis-je mis d'une expédition qui sera faite cette
nuit... idée de me trouver en face des gredins en question, que je
compte attirer dans un traquenard préparé depuis huit jours.
--Un traquenard? répéta la comtesse d'un ton curieux qui semblait
demander des détails.
Labor comprit, et, tout souriant du prochain succès de sa ruse, il
continua:
--Sachez donc que, depuis huit jours, j'ai fait propager le bruit que la
recette de Nantes, arrivée à Ingrande où elle se grossit de celle de
cette ville, devait partir cette nuit pour Angers. À coup sûr, les
bandits vont aller s'embusquer au passage pour happer ce butin, qui
dépasse quatre cent mille francs... Pour eux, malheureusement, le jeu ne
vaudra pas la chandelle, car j'escorterai les voitures avec des forces
échelonnées à distance, qui se concentreront au premier coup de feu...
Les bandits, au lieu d'écus, ne récolteront que des coups de fusil.
--Qui sait? fit la comtesse avec une moue de doute.
--Vous croyez que le fameux Coupe-et-Tranche n'osera pas s'aventurer en
cette circonstance?
Madame de Méralec se mit à rire.
--Si je ne craignais de vous offenser, général, je vous dirais que...
commença-t-elle.
--Que quoi? fit Labor.
--Que votre plan laisse à désirer... J'ai bien peur que vos écus
n'arrivent jamais à Paris.
--Parce que?
--Vous n'escorterez le convoi que d'Ingrande à Angers, n'est-ce pas?
--Oui, jusqu'à l'arrivée à Angers.
--Alors, qui vous dit que les détrousseurs qui, eux aussi, ne doivent
pas être sans avoir leurs espions, n'iront pas attendre le convoi à sa
sortie d'Angers, là où ils ne courront plus risque de cette récolte de
coups de fusil que vous leur promettez?
Labor se mit à rire.
--Vous n'avez donc pas compris? demanda-t-il.
--Est-ce qu'il y a un dessous de cartes?
--Naturellement, oui, belle dame.
Madame de Méralec affecta une mine craintive qui la rendait vraiment
charmante, et débita d'un ton faussement timide:
--Est-ce qu'il faudrait avoir peur d'être refusée, si on était tentée de
demander quel est ce dessous de cartes?
Labor saisit cette occasion de revenir à ses moutons. Il fit ses yeux
blancs, montra son plus aimable sourire et modula d'une voix
languissante:
--Peut-on vous refuser quelque chose, trop séduisante curieuse? Un désir
de vous n'est-il pas un ordre pour moi?
La veuve, à son tour, lui renvoya la phrase.
--Prenez garde, général, on vous observe.
Le soudard, au lieu de comprendre la raillerie, eut une nouvelle crise
de fatuité lourde et idiote. Il crut avoir ville conquise et le visage
tout illuminé de gloriole vaniteuse, il allait encore lâcher quelque
monstrueuse sottise, quand la veuve lui envoya sa seconde phrase:
--De grâce, général; commandez aussi à votre visage!
Ensuite, souriante, elle demanda:
--Et ce dessous de cartes?
--Oh! il est bien simple. Dans les voitures que j'escorterai jusqu'à
Angers, il n'y aura pas un sol.
--Alors les fameux quatre cent mille francs n'existent donc pas?
--Si, bel et bien. Seulement, pendant que Coupe-et-Tranche ira les
attendre sur la route d'Ingrande à Angers, ils fileront en tapinois
d'Ingrande à Laval.
--Sans escorte?
--À quoi bon, puisque mon déploiement de forces autour de mes voitures
vides aura attiré Coupe-et-Tranche sur une piste où, je vous l'ai dit,
il n'aura, s'il m'attaque, que des balles à recevoir?
La comtesse secoua la tête d'un air mécontent.
--Sans escorte, insista-t-elle; c'est bien imprudent de votre part,
général.
--Mais, je vous le répète, ma charmante, puisque, d'Ingrande à Laval, ma
ruse aura rendu la route libre.
--Oui, mais votre ruse, qui vous assure que Coupe-et-Tranche ne la
connaît pas?
--Oh! oh! fit Labor avec un sourire malin, de cela, je le défie bien...
et pour une excellente raison.
--Quelle raison?
--Que personne n'a pu en bavarder.
Tandis que la veuve secouait encore la tête en signe qu'elle ne croyait
pas à une discrétion aussi complète, le général ajouta en pesant sur ses
mots:
--Attendu que, ce secret, vous êtes seule à le connaître, car ce n'est
qu'au dernier moment du départ que je donnerai mes ordres.
La veuve leva vers Labor un regard qui le remerciait de sa confiance et
elle allait y ajouter sans doute quelques paroles, quand, tout à coup,
ses yeux dévièrent en même temps qu'elle demanda:
--Est-ce que tu as à me parler, Cardeuc?
À cette question, le général se retourna.
Derrière lui se tenait le fidèle métayer qui répondit:
--Je venais prendre congé de madame la comtesse avant de retourner à ma
métairie. Madame n'a rien à m'ordonner?
--Que de bien dormir cette nuit, mon brave Marcassin, dit gaiement la
comtesse.
--Oh! je réponds que je m'en acquitterai à souhait, promit le serviteur
qui semblait tomber de fatigue.
Après ces mots, se tournant vers Labor, il lui envoya ce compliment:
--On peut dormir tranquille, à présent qu'on sait son sommeil protégé
par le citoyen général.
Après un double salut à Labor et à sa maîtresse, il partit de son pas
lourd et traînant.
Une heure plus tard, la comtesse recevait les adieux de ses invités. En
prenant congé du général, elle le regarda tout anxieuse:
--Jusqu'à demain, dit-elle; je vais être bien inquiète à votre sujet,
général. Je compte sur un mot, à votre retour, qui me rassurera.
--Permettez-vous, au lieu d'écrire, que je vienne vous montrer en
personne que je ne suis pas mort? proposa Labor.
--Alors, à demain! dit vivement la veuve. Et, vous savez, pas
d'imprudence de courage cette nuit; conservez-vous à vos amis.
Le général se courba sur la blanche et mignonne main qu'on lui donnait à
baiser.
--Elle est folle de moi, pensa-t-il en y appuyant ses lèvres.
Quand madame de Méralec entra dans sa chambre à coucher, elle y trouva
Gervaise qui l'attendait.
--Eh bien, ma bellote, tu as vu, ce soir, des militaires en bourgeois.
As-tu reconnu en eux cette tenue un peu raide qui t'a frappée chez ton
amoureux? demanda-t-elle.
--Exactement la même.
--Alors, mon enfant, tu aimes un soldat.
Congédiée avec un baiser, Gervaise après l'avoir aidée à se mettre au
lit, quitta la comtesse qui annonçait avoir grande envie de dormir.
Mais le sommeil ne vint pas, car, plus de deux heures après, Madame de
Méralec veillait encore, les yeux fixés dans le vide, pendant que ses
lèvres murmuraient avec un frémissement:
--Vasseur! Vasseur!
Puis, tout à coup, la voix haletante, la face contractée:
--S'il en aimait une autre! grondait-elle avec un accent de jalousie
féroce.