Si quelqu'un pouvait, à bon droit, se poser en meurt-de-faim, c'était
Fil-à-Beurre, dont la maigreur aurait attendri même la statue d'un
avare.
L'échine courbée, l'oeil suppliant, la main tendue, mais sans paraître
apercevoir les trois hommes attablés, il fit les quelques pas qui le
séparaient de la vieille en répétant:
--Faites-moi la charité d'un morceau de pain, ma bonne dame.
Au lieu de répondre, la mégère le laissa s'avancer, le regardant bien
dans les yeux, semblant guetter de la part du mendiant un geste, un clin
d'oeil, un mot. Elle paraissait voir en celui qui se présentait un
messager secret dont elle attendait un signal de reconnaissance.
Devant ce silence, Fil-à-Beurre crut devoir corser son appel, et il
ajouta:
--Je n'ai pas mangé depuis deux jours que je suis en route, par le froid
et pieds nus.
Ce disant, il montrait ses pieds sans chaussures.
Tout en déjeunant et sans paraître porter la moindre attention à la
scène, le lieutenant n'en avait pas perdu un mot.
--Qu'est-ce que Barnabé peut bien avoir fait des énormes souliers qu'il
avait encore aux pieds quand il nous a quittés? se demandait-il avec
étonnement.
Mais cet étonnement tourna à la surprise immense lorsqu'il entendit
Fil-à-Beurre, après un affreux accès de toux, débiter tristement:
--Sans sabots, on s'enrhume.
Une sorte de commotion électrique secoua le lieutenant à ces mots. La
courte phrase que venait de prononcer le squelette n'était-elle pas une
de celles écrites sur ce billet, trouvé dans la veste du Beau François,
que Doublet, au pied de l'échafaud, avait refusé d'expliquer?
Vasseur se rappelait si bien le contenu de ce billet que sa mémoire
fournit aussitôt, instinctivement, l'autre courte phrase, tout aussi
énigmatique, qui faisait suite à la première.
--Sept et quatre font neuf, se souvint-il.
Cependant l'hôtelière, après les derniers mots de Barnabé, ne s'était
pas encore décidée à l'aumône. Elle secoua la tête d'un air de doute en
disant de sa voix moqueuse:
--Tu! Tu! vous m'en contez, garçon! Votre «pas mangé depuis deux jours»,
ça n'est pas plus vrai que sept et quatre font neuf.
--Tiens! tiens! pensa Vasseur en entendant la queue de phrase.
Et tout en vidant son verre de l'air le plus indifférent, il tendit
l'oreille à la vieille femme qui, rechignant à faire la charité, ajouta
sèchement:
--Vous ne me ferez pas croire que depuis deux jours, vous n'avez rien
trouvé à vous mettre sous la dent.
À cette observation Fil-à-Beurre répliqua humblement:
--La faîne est tombée... sans quoi j'en aurais mangé.
La confiance de Vasseur en Barnabé était solide, sans quoi elle aurait
été fortement ébranlée par ce «La Faîne est tombée», que le squelette
venait de prononcer.
--Encore une phrase du billet. Comment Fil-à-Beurre peut-il en connaître
ainsi toute la teneur à la file? se demanda le lieutenant.
Ensuite pendant qu'il était en train de se poser ces questions, il se
répéta celle-ci:
--Qu'a-t-il pu faire de ses souliers?
L'hôtelière parut enfin s'être laissée, sinon convaincre, tout au moins
attendrir.
Elle se dirigea vers la huche, en disant:
--Pour un morceau de pain, je n'en mourrai pas. Mieux vaut encore être
dupe d'un menteur que de repousser un vrai nécessiteux.
En s'apprêtant à couper une tranche de la miche, elle s'adressa à
Vasseur:
--Pas vrai, citoyen? fit-elle.
Le lieutenant feignit alors de porter véritablement son attention sur le
mendiant. Après un regard qui se promena tout le long du maigre
individu, il répondit:
--Le fait est, la mère, à juger par l'embonpoint de ce drôle, que votre
morceau de pain sera le bienvenu.
--Oh! oui, allez, citoyen, j'ai l'estomac qui me colle au dos! geignit
douloureusement Fil-à-Beurre.
L'accent de l'affamé avait enfin touché la vieille.
--À tant faire, dit-elle en riant, ne faisons pas les choses à demi. Va
te reposer sur la paille dans l'écurie, mon garçon, je t'y porterai pain
et fromage.
--Autant que sa fête soit complète, dit Vasseur.
Et montrant le plat où restait la carcasse de l'oie:
--Tiens, mon drôle, emporte cela aussi. Il y a encore à ronger les os.
Avec l'avidité d'un dévorant, Fil-à-Beurre se lança vers le plat offert.
Les deux mains tendues, il se courba pour le saisir et comme, dans ce
mouvement, sa bouche se trouvait à la hauteur de l'oreille du
lieutenant, il prononça vite et bas ces trois mots:
--Garde à vous!
Après quoi, pressant sur sa poitrine le plat et dévorant déjà des yeux
la carcasse de l'oie, il suivit l'hôtelière qui, depuis les mots de
passe échangés, avait hâte d'interroger son homme.
--Je vais te montrer un bon coin dans l'écurie, où tu dormiras comme un
loir; suis-moi, disait-elle en précédant le squelette.
Sur le seuil de la porte, Fil-à-Beurre se retourna vivement et adressa
au lieutenant un regard qui sembla répéter les mots: Garde à vous!
--Paraît que nous allerions avoir de la délectance! murmura Fichet qui
avait entendu l'alerte donnée par Fil-à-Beurre à son chef.
Après le plaisir de bien parler, Fichet n'en connaissait pas de plus vif
que celui d'administrer des horions.
En descendant de cheval les trois hommes s'étaient passé à la ceinture
leurs pistolets retirés des fontes.
--Pistolets au poing et attendons, commanda le lieutenant, qui comptait
voir bientôt revenir Barnabé pour compléter ses renseignements.
Par prudence, il alla pousser les verrous de la porte qui donnait accès
par la route.
Une dizaine de minutes s'écoulèrent.
Alors Vasseur, qui tendait l'oreille, crut entendre sur la route une
sorte de susurrement de voix. Une troupe nombreuse de gens, qui avaient
dû s'approcher pieds nus de l'auberge, tenait conciliabule au dehors.
Puis, doucement, on frappa à la porte, et, tout aussitôt, une voix
prudente souffla:
--Ouvre-nous, la Buchard: les _cognes_ doivent dormir. Nous allons t'en
débarrasser.
Comme la porte ne s'ouvrait pas, celui qui avait parlé, supposant que la
Buchard pouvait soupçonner une ruse, ajouta cette phrase destinée à
éteindre toute sa méfiance:
--Sans sabots, on s'enrhume.
À ce moment une autre voix modula, bien bas, un «psitt» qui fit
retourner Vasseur. C'était le squelette qui, sur l'autre porte, menant à
la cour, leur faisait signe de venir le rejoindre en silence.
Et quand ils furent près de lui, il leur souffla:
--J'ai sellé les chevaux. Détalons par la sortie de la cour avant qu'ils
n'aient cerné la maison.
Le lieutenant pensa à la mégère qu'ils allaient laisser derrière eux.
--Qu'as-tu fais de la vieille? demanda-t-il en suivant Barnabé dans la
cour où les chevaux attendaient.
--Je l'ai bâillonnée et bien ficelée. Puis j'ai cherché un endroit où la
ranger... Alors j'ai choisi le puits.
--Bigre! lâcha Vasseur en montant à cheval.
--Oh! ne craignez pas. Elle n'a dû se rien casser en tombant. Le puits a
ses douze pieds d'eau.
Ensuite, quand il eut vu Fichet et Lambert aussi en selle:
--Je vais ouvrir la porte de la cour, ajouta-t-il. Si les chenapans ont
cerné la maison, passez sur le ventre de ceux qui vont nous atteindre.
--Mais toi, tu es à pied! objecta Vasseur qui, en même temps, s'aperçut
que Barnabé, depuis un quart d'heure, s'était complété de deux
accessoires. Non seulement il avait ses souliers aux pieds, mais encore
il tenait à la main un superbe fusil.
--Moi, répondit le squelette; au passage de votre cheval, je lui
sauterai sur la croupe.
Alors, quand il eut vu les cavaliers en ligne, prêts à charger, il
ouvrit brusquement la grande porte.
Une quinzaine d'hommes, qui s'apprêtaient à faire l'escalade de ce côté
de la maison, ne purent, surpris par cette sortie, s'opposer à leur
charge.
Mais avant que les fuyards eussent franchi trente toises, une fusillade
salua leur retraite.
--Quelqu'un est-il blessé? demanda Vasseur.
Le lieutenant ne put entendre la réponse, car, au même instant,
Fil-à-Beurre, qu'il avait en croupe, s'écria derrière lui:
--Tiens, c'est le Buchard mâle, le mari de la dame au puits! Attends un
peu, mon doux ami.
Et, derrière Vasseur, retentit le coup de fusil tiré par Fil-à-Beurre
qui, tout aussitôt, poussa un juron de mécontentement.
--Tu l'as manqué? demanda le lieutenant sans se retourner.
--J'ai fait preuve de ma maladresse habituelle. Je lui visais l'oeil,
j'ai attrapé le sourcil! répondit Fil-à-Beurre.
On courut à toutes brides pendant deux heures. Après quoi, Barnabé
demanda à descendre de croupe.
--La distance entre nous et nos gredins est, maintenant, assez grande
pour modérer notre allure. Laissez-moi donc aller à pied, proposa-t-il.
--Pas le moins du monde, dit vivement Vasseur, et puisque nous sommes si
bien pour faire la causette, conte-moi donc un peu comment tu es arrivé
si à propos pour nous tirer du guêpier; où tu as appris les phrases de
reconnaissance que tu as échangées avec la hideuse hôtelière; pourquoi
tu n'avais pas tes souliers et, enfin, par quel moyen tu t'es procuré ce
fusil que tu as en main... Conte-moi tout cela dans le dos, mon brave
Barnabé.
--Oh! bien simplement, allez! dit doucement le squelette.
--Je n'en doute pas, mais conte toujours.
--J'ai étranglé un homme.
--Mazette! tu vas bien, toi. Tu noies une femme, tu étrangles un homme,
tu en fusilles un autre... Mes compliments, mon garçon... Et à quel
propos as-tu étranglé cet homme?...
--Mais pour avoir son fusil.
--Diable! tu n'y vas pas de main morte à emprunter un fusil.
--Oh! oh! vous savez? c'est l'occasion qui fait le larron... L'homme au
fusil m'a fourni l'occasion; alors je suis devenu larron... C'est lui
qui m'a tenté... Voulez-vous en juger?
--Je ne demande que cela.
--Quand Lambert est venu nous annoncer qu'un espion devait nous suivre,
derrière les taillis du bas côté de la route, vous vous souvenez que je
me suis élancé dans les fourrés?
--Oui, et à quatre pattes encore... Tu me fais même penser à te
féliciter sur ce talent.
--Il date du temps où j'étais chimpanzé chez mon patron le saltimbanque.
--Le même qui t'exhibait comme un marin resté quarante-six jours en mer,
sur un radeau, sans autre nourriture que ses larmes?
--Comme vous le dites. Mais le patron aimait à varier son affiche.
Alors, de deux jours l'un, je m'introduisais dans la peau d'un immense
singe, mort d'éthisie, et je représentais le grand chimpanzé du roi de
Suède qui l'avait vendu dans un moment de gêne.
--Bon! fit Vasseur avec un sourire. À présent, revenons aux fourrés de
la route où tu t'étais glissé à quatre pattes.
--Lambert avait raison. Nous étions suivis. Quand je pénétrai dans le
taillis, un homme passa en courant devant moi, tapi sous le feuillage...
Mais il n'alla pas loin, car, à trois pas de là, un homme se leva
brusquement de terre et lui barra le passage en disant à mi-voix: «Sans
sabots, on s'enrhume.» Le coureur répliqua: «Sept et quatre font neuf»
et, sur ce, l'autre reprit: «La faîne est tombée». Ces mots de passe
échangés, ils se mirent à causer... J'étais si près d'eux, sous mes
feuilles, que je ne perdais pas un mot de leur dialogue qui était
intéressant au possible... pour vous, surtout, car il n'était question
que de vous.
--Ah! bah! fit le lieutenant sans s'émouvoir.
--Il paraît, depuis que vous avez si malmené la bande d'Orgères, que
ceux des chenapans échappés à votre poigne ont gardé contre vous une
dent de belle longueur... Tant que vous êtes resté dans Chartres, on
vous épiait en attendant le jour où, sorti de la ville, vous vous feriez
pincer au large. Comment a-t-on su, hier soir, que vous alliez vous
rendre au Mans, je l'ignore, mais ce que la conversation de ces deux
hommes m'a appris, c'est que, tout le long de la route, vous étiez, de
distance en distance, épié par des vedettes qui, une à une, prenant le
pas de course, allait prévenir la suivante de votre approche.
--Mais, objecta Vasseur, au lieu de faire courir tant de monde, il était
bien plus simple de me descendre sur la route d'un coup de fusil.
--Ah! voilà! c'est qu'on n'avait pas prévu les deux hommes qui vous
accompagnent. À vous tuer sur la route, on a craint de manquer Fichet ou
Lambert qui, alors, détalerait et irait jeter l'alarme à Chartres. Alors
le régiment de hussards qui y tient garnison aurait sauté en selle et se
serait mis en chasse et la bande se serait trouvée prise entre deux
feux; car elle aurait trouvé devant elle la garnison du Mans que, de
Chartres, on aurait avertie avec cette grande machine à longs bras qui
vient d'être inventée par les citoyens Chappe frères.
--Oui, le télégraphe, dit Vasseur, donnant le nom, alors à peu près
inconnu, que portait la machine à signaux qui, en effet, datait de
quelques années.
Puis, revenant à son sujet par une nouvelle objection:
--Mais en admettant que Lambert ou Fichet eût échappé à la fusillade qui
m'aurait abattu, il serait allé tomber plus loin sous la balle d'une de
ses nombreuses vedettes restées derrière nous.
--Nenni, nenni, lâcha Fil-à-Beurre, derrière nous se faisait la boule de
neige, attendu que chaque vedette, dépassée par nous, se repliait sur la
suivante. Il se formait ainsi un noyau d'hommes qui, avançant toujours,
aurait fini par nous surprendre à l'auberge où, tôt ou tard, il aurait
fallu laisser reposer vos montures fatiguées. Alors, à trente ou
quarante coquins qu'ils auraient été, rien ne leur serait devenu plus
facile que de vous égorger ainsi que vos deux soldats.
--Plan bien imaginé! approuva le lieutenant.
--Si bien imaginé même qu'ils avaient prévu que vous deviez
infailliblement descendre à l'auberge des Buchard, sise à moitié de la
route de Chartres au Mans, et dont la position isolée favoriserait votre
désir de voyager en vous cachant.
--Ils avaient deviné juste.
--Heureusement pour nous!
--Pourquoi ton heureusement?
--Parce qu'ils étaient si certains de ne pas vous laisser dépasser la
baraque des Buchard, que leur surveillance s'arrêtait à l'auberge... De
sorte que maintenant, nous avons le chemin libre devant nous... C'est
donc une avance à garder sur les gueux que nous avons aux trousses...
Nous sommes à cheval, ils vont à pied, médiocre danger.
--À nos trousses? répéta le lieutenant, erreur de ta part, Barnabé. Par
cela même que nous sommes à cheval, ils ne persisteront pas à nous
poursuivre.
--Voilà qui vous trompe. Nous les aurons sur nos talons jusqu'au Mans et
même plus loin.
Fil-à-Beurre avait si bien pesé sur la phrase que le lieutenant, étonné,
s'écria:
--Qu'en sais-tu?
--On s'instruit toujours à écouter, et les deux hommes que j'écoutais,
immobile dans le fourré, en ont dégoisé long... surtout celui qui m'a
prêté son fusil.
--Oh! oh! prêté, répéta moqueusement Vasseur. Est-ce que tu ne m'as pas
dit l'avoir un peu étranglé?
--Je l'ai même étranglé tout à fait. C'est ce qui l'a décidé à me prêter
son fusil.
--C'est donc par ton prêteur de fusil que tu as appris que nous allons
avoir la bande derrière nous?
--Oui, attendu que nos brigands avaient projeté de faire d'une pierre
deux coups... D'abord de vous tuer.
--Et ensuite?
--L'ensuite, c'est qu'ils émigrent, les pauvres et intéressants
persécutés! La Beauce et le Gâtinais leur sont devenus trop malsains.
Alors ils vont chercher fortune dans le Bas-Maine et la Vendée où le
chef qu'ils suivent leur a promis qu'ils trouveraient largement à frire.
--Ils suivent un chef, dis-tu?
--Qui, mais de loin, par exemple.
Et, tout à coup, Fil-à-Beurre se mit à rire.
--D'où vient ta gaieté? demanda le lieutenant.
--C'est que nous aussi nous avons l'air d'être de la bande, car,
pareillement, nous suivons le chef.
Puis, reprenant le ton sérieux, Barnabé ajouta:
--Ce chef est un des deux cavaliers, escortant une voiture, qui sont
sortis, avant le jour, de l'auberge des Buchard.
Le squelette fit une pause. Ensuite, lentement, il prononça:
--Et, ce chef, vous le connaissez.
--Comment s'appelle-t-il?
--Le Beau-François.
--Tonnerre! jura Vasseur en tressautant si fort sur sa selle qu'il
faillit jeter à bas du cheval Fil-à-Beurre qui s'appuyait sur ses
épaules.
Mais il retrouva aussitôt sang-froid et gaieté, car il reprit en riant:
--Toi aussi, Barnabé, tu connais le Beau-François.
--Moi! fit le squelette gouailleusement, pour connaître le
Beau-François, il me faudrait l'avoir vu au moins une fois.
--Tu l'as vu une fois... Tu lui as même prêté quelque chose... Prêté, il
est vrai, de la même manière que l'autre, aujourd'hui t'a prêté son
fusil.
--Qu'ai-je pu lui prêter? dit le squelette abasourdi.
--Ta veste, mon garçon. Ce colosse qui, par une nuit d'hiver, t'a
dépouillé après t'avoir étourdi d'un coup de gourdin, n'était autre que
le Beau-François qui venait de s'évader de la prison de Chartres par un
trou si étroit que, pour y passer, il avait dû abandonner sa veste... La
tienne et les trois écus que contenait une de ses poches lui sont
arrivés à bon point.
Ce fut au tour de Barnabé de sursauter de surprise.
--Nom d'un gigot! s'écria-t-il.
Mais dans ce grotesque juron, il y avait un accent de haine qui
n'annonçait rien de bon pour son emprunteur.
--Ainsi donc, reprit Vasseur, tu prétends, ami Barnabé, que le
Beau-François est un des deux cavaliers qui nous précèdent en escortant
une voiture?
--C'est ce que j'ai entendu dire à mes deux causeurs.
--Quel est l'autre cavalier? Que contient cette voiture?
--Ça, je n'en sais rien. Le meilleur moyen serait d'y aller voir.
Cavaliers et voiture sortaient de l'auberge des Buchard comme nous
arrivions. Accordons-leur l'avance du temps que nous sommes restés dans
le coupe-gorge, soit une bonne heure. Cette avance, ils l'ont en grande
partie perdue, car, retardés par la voiture, ils n'ont pu aller de ce
train que nous menons depuis notre départ de l'auberge... M'est donc
avis qu'en forçant encore un peu nos chevaux, nous ne tarderons pas à
tomber sur le dos de ces gens-là.
Pour toute réponse, Vasseur donna de l'éperon à son cheval et s'écria:
--En avant!
Pendant dix minutes, on courut ventre à terre.
Tout à coup, la voix furieuse de Lambert grinça ces mots:
--Mille millions de milliasses de cornes du diable!
Vasseur savait que c'était le juron de son soldat dans les circonstances
graves. Il arrêta donc sa monture et se retourna en demandant:
--Qu'y a-t-il donc, Lambert?
--Il y a que mon cheval refuse le service, annonça le soldat.
--Que le mien, il répugne aussi à fendre l'atmosphère, ajouta Fichet.
Bayard, la bête du lieutenant, était un cheval hors de pair; mais il
n'en était pas même des montures des deux gendarmes. Après avoir voyagé
toute la nuit, au lieu de la longue journée qu'on s'était proposé de
leur accorder, ces chevaux n'étaient restés qu'une heure à l'écurie de
l'auberge des Buchard. Et après une si courte pause, on venait encore de
leur faire franchir huit lieues.
Ils étaient exténués.
Sous peine de les mettre hors d'état de continuer le voyage, il fallait
faire halte.
À ce déboire, Vasseur fut pris de rage.
--Le Beau-François va nous échapper!!! gronda-t-il.
--À l'impossible nul n'est tenu! débita Fil-à-Beurre qui, après avoir
sauté à terre, piétinait sur place pour dégourdir ses longues jambes
raidies par l'inaction sur la croupe de Bayard.
Cela dit, il montra un petit bois qui se voyait à quelque distance de la
route.
--Là-bas, conseilla-t-il, nous pouvons, cachés et tranquilles, attendre
trois ou quatre heures.
--Attendre! répéta le lieutenant, oublies-tu donc, Barnabé, ces trente
ou quarante bandits qui, comme tu l'as annoncé, nous arrivent sur les
talons?
--Oui, mais je fais une réflexion. La Buchard, au fond du puits et son
digne époux, avec la balle que je lui ai logée en tête, ne sont plus là
pour défendre les caves de l'auberge où, à cette heure, les gredins
doivent s'être installés. Tant qu'ils trouveront à boire... et il y a
largement à boire, je vous l'affirme, ils ne penseront pas à se remettre
en route. Donc nous pouvons nous reposer sans crainte.
--Soit! accorda le lieutenant.
On gagna le bois où, dans une petite clairière, les chevaux furent
dessellés. À peine libres, les bêtes harassées se couchèrent sur le sol.
--Si nous faisions comme les chevaux? proposa Barnabé au lieutenant.
Lambert et Fichet n'avaient pas attendu le conseil. Étendus sur le sol,
la tête appuyée, en guise d'oreiller, sur leur selle, les deux soldats,
fatigués par la précédente nuit passée à cheval, battaient déjà de la
paupière.
Dans les dernières phrases de Fil-à-Beurre, il en était une qui avait
frappé Vasseur. Aussi, quand il fut couché près de Barnabé, qui étalait
sur le maigre gazon son immense carcasse, s'empressa-t-il de demander:
--Comment as-tu pu savoir que, dans la cave des Buchard, il y a
largement à boire pour les bandits?
--En retirant mes souliers, dit laconiquement l'échalas.
Comme le lieutenant le regardait avec des yeux qui demandaient
l'explication de cette réponse étrange, il ajouta:
--Autant que je débute par le commencement.
Et, sur ce, il poursuivit:
--Quand les deux hommes, que j'écoutais dans mon taillis, eurent causé
de leurs petites affaires sur le Beau-François et l'égorgement qu'on
vous préparait, celui qui avait arrêté l'autre au passage, et qui était
ce cher Buchard en personne, dit à son compagnon: «Pendant que je vais à
la rencontre des camarades qui arrivent, toi, cours à mon auberge. Tu
connais les phrases convenues pour te faire reconnaître de ma femme.
Comme moi, elle s'attendait à voir arriver tout seul le Vasseur maudit.
Elle est capable, en les voyant se présenter trois, de les prendre pour
de simples voyageurs et de les renvoyer au plus vite, afin de
débarrasser la place pour la venue de notre ennemi. Dis-lui bien que
c'est Vasseur avec deux autres _cognes_, qui la sauteront par-dessus le
marché. Recommande-lui de les retenir jusqu'à ce que je revienne avec
les compagnons.
--L'avis à la Buchard était inutile, interrompit Vasseur, car elle nous
avait déjà éventés... par la faute de Lambert, qui eut la bêtise, devant
elle, de m'appeler lieutenant.
--Après ces recommandations, reprit le squelette, mon Buchard partit à
la rencontre des chenapans. Il n'était pas à cent pas et on l'entendait
encore, franchissant les halliers, que l'autre tirait une langue d'une
aune. Il était si près de moi que je n'avais eu qu'à étendre les bras
pour le cueillir par le cou, ce qui est encore le meilleur moyen
d'empêcher quelqu'un de crier... Il n'eut pas même un couic! Deux ou
trois piétinements et ce fut tout. Je puis même reconnaître qu'il y a
mis de la complaisance.
--C'est alors qu'il t'a prêté son fusil, ricana Vasseur.
--Oui, avec sa poire à poudre et son sac à balles. Alors, je pensai à
aller vous prévenir. À dix pas de la bicoque, une peur me prit. Ne se
pouvait-il pas, en plus des coquins qui allaient venir, que d'autres
sacripants fussent cachés dans l'auberge, attendant le moment favorable
pour vous tomber sur le dos? Je contournai donc la masure et j'escaladai
le mur de la cour. Dans la cave, je déposai mon fusil et retirai mes
chaussures. Ensuite, pieds nus, sans plus de bruit qu'une souris, je
visitai la cassine de fond en comble... Voilà comment, lorsque vous me
vîtes apparaître sans souliers, je savais que l'auberge était vide de
gueux et la cave pleine de tonneaux.
Si gaiement qu'il fût conté, le récit de Fil-à-Beurre n'en contenait pas
moins un immense service.
--Je te dois la vie, mon brave Barnabé, dit le lieutenant tout ému.
--Tu! tu! fit gaiement l'échalas, à quoi bon en parler?... Vous me
rendrez ça au premier jour. Nous sommes en compte, voilà tout.
Tant dur à la fatigue que fût le lieutenant, il tombait de sommeil.
--Si nous dormions, proposa-t-il avec un bâillement.
--Dormons, dit Fil-à-Beurre d'une voix qui exprimait la déconvenue d'un
homme dont la curiosité comptait sur une conversation prolongée pour
amener sur le tapis un sujet qui lui tient au coeur.
La preuve en fut que le squelette avant de s'endormir à côté de Vasseur,
murmura:
--Il ne m'a pas encore appris comment il a connu Gervaise.
Et sa dernière pensée fut toute au souvenir de l'embrassade et de
l'exclamation joyeuse du lieutenant lorsqu'il lui avait dit savoir où se
retrouverait Gervaise disparue.
Quand Fil-à-Beurre s'éveilla, Vasseur dormait toujours. À vingt pas de
là, Lambert était étendu, ronflant à pleins poumons.
Fichet, debout, bouche béante, les deux mains sur ses hanches, pointait
son regard en l'air.
--Est-ce que vous vous faites cuire le nez au soleil, citoyen Fichet?
demanda Barnabé qui s'était approché du gendarme.
--Que je pensais individuellement à vous, répondit le soldat.
--Et à propos de quoi?
--Quant à la femme que vous averiez intercalée ce matin dans un puits.
--Oh! oh! j'étais un peu pressé; alors je l'ai posée au premier endroit
venu.
--Nonobstant qu'une femme qu'on abrite dans un puits c'est des
agissements avec le beau sexe que la galanterie elle vitupère!... Moi,
que je m'aurais satisfait en lui caressant avec fermeté les omoplates.
--Omoplates! répéta Fil-à-Beurre en le regardant tout ébahi. Comment,
vous, citoyen Fichet, dont chacun vante le langage épuré, vous employez
si mal ce mot!
--Oui! omoplates!... Que c'est français, j'en ai l'imaginative, insista
le gendarme d'un ton froissé.
--_Hommo_plates, oui, quand on parle d'un homme... mais quand il s'agit
d'une femme, c'est _femmo_plates.
Fichet était un garçon sérieux qui aimait à s'instruire.
--Je n'en avais nulle doutance! confessa-t-il loyalement.
La voix de Vasseur, qui venait de s'éveiller et donnait l'ordre de
seller les chevaux, mit fin à cette leçon de bon français octroyée à
Fichet par Fil-à-Beurre.
La sieste avait duré près de cinq heures. Les chevaux reposés pouvaient,
à présent, fournir une longue course.
--Reprends-tu ta place en croupe, Barnabé? demanda le lieutenant après
avoir enfourché Bayard.
--Non, j'aime mieux marcher.
--Mais, à pied, tu ne pourras nous suivre, car nous allons presser nos
bêtes.
--Activer les chevaux, à quoi bon?
--Oublies-tu donc qu'il s'agit de rejoindre le Beau-François, ton
emprunteur de veste, appuya en riant Vasseur, qui croyait, par cette
allusion, raviver la haine de son compagnon.
Mais Fil-à-Beurre secoua la tête.
--Heu! heu! fit-il. Rejoindre le Beau-François, j'en doute. S'il a
toujours marché pendant notre repos, il doit, à cette heure, être entré
au Mans.
--Pour en sortir immédiatement, car le séjour des villes est malsain à
ce drôle, dont le signalement a été envoyé dans tous les grands
centres... J'ai même l'idée qu'au lieu d'entrer en ville le
Beau-François a dû la contourner, avança le lieutenant.
--La contourner? c'est selon, fit Barnabé.
--Selon quoi?
--Selon ce que contient la voiture qu'il accompagne. Selon aussi ce
qu'est l'autre cavalier... Peut-être, d'ici au Mans, trouverons-nous
dans une des auberges de la route quelque indice qui nous renseignera
sur ce qu'est devenu le Beau-François.
Tout en parlant, Fil-à-Beurre était en train de recharger son fusil, et
il s'acquittait de ce soin avec une attention extrême, choisissant sa
balle dans le sac, examinant le grain de sa poudre. Quand il eut fini,
il mit son fusil en joue pour en étudier le point de mire; puis,
satisfait, il prononça:
--Bonne arme! bonne charge! Avec ce joujou-ci, je connais quelqu'un qui
fera belle besogne.
Sur ce, il se passa le fusil en bandoulière et, en regardant Vasseur:
--Là, fit-il, à présent je pars.
--Comment, tu pars?... mais, avec nous, j'imagine.
--Non, non, je vous quitte ou, pour mieux dire, je pars en avant.
Puisque nous n'avons plus la chance de rejoindre le Beau-François avant
le Mans, le mieux est de ménager les chevaux. Pendant que vous irez à la
doucette, moi, en avant, j'éclairerai la route, étudiant chaque auberge
de rencontre, en quête de la piste du vilain gibier que nous chassons.
--Alors je ne te rejoindrai qu'au Mans, dit Vasseur, approuvant l'idée
du squelette.
--Au Mans ou sur la route, je ne sais... Mais là où vous me retrouverez
vous attendant, c'est qu'il y aura du neuf.
Là-dessus, Barnabé développa le compas des longs fuseaux qui lui
servaient de jambes et partit d'un pas allongé qui lui eut bientôt fait
prendre l'avance sur les cavaliers chevauchant à paisible allure.
Depuis son arrivée à la masure des Buchard, qui avait failli se
transformer, pour lui, en un coupe-gorge, les événements s'étaient
succédé si rapidement que la pensée du lieutenant avait été toute à la
situation présente. En apercevant de loin Fil-à-Beurre, qui allait
disparaître dans un pli de la route, un souvenir lui revint au coeur:
--Barnabé ne m'a pas encore appris où je retrouverai Gervaise,
murmura-t-il.
Car Vasseur, que son indifférence pour les avances des belles
Chartraines qui auraient volontiers conjugué avec lui le verbe «aimer»
avait fait surnommer l'Amant de la Lune, était amoureux fou de Gervaise.
Comment avait-il connu la jeune fille?
Le brigadier Bondu, en racontant, on s'en souvient, à ses camarades,
l'épisode du cheval de Doublet, trouvé mort sur sa litière, avait eu
grandement raison quand il avait avancé que celui qui avait fait le coup
devait être un gendarme; car, autrement, les autres chevaux, qui étaient
chevaux de gendarmes et bêtes ombrageuses, auraient fait un vacarme du
diable s'ils n'avaient connu celui qui, nuitamment, s'était glissé dans
l'écurie.
Vasseur était présent lorsque, sur l'avis de Fil-à-Beurre, il avait été
projeté que, le lendemain, on utiliserait l'instinct du cheval de
Doublet pour savoir où l'aubergiste se rendait deux ou trois jours par
mois.
--Bonne idée, s'était-il dit, mais il ne faut pas la laisser exécuter
par des maladroits qui ne sauraient en tirer suffisamment parti.
Et, sitôt la nuit venue, il avait fait sortir le cheval de l'écurie et
l'avait enfourché.
Où la bête de Doublet allait-elle le conduire? Était-ce au trésor de la
bande, dont l'aubergiste était le recéleur, ou à quelque repaire
abritant encore des Chauffeurs échappés à ses recherches? Dans l'un ou
l'autre cas, la découverte lui servirait à nuire aux misérables dont il
avait juré la perte. Le trésor fournirait une indemnité aux victimes. La
capture de ceux dont il aurait surpris le refuge donnerait de la besogne
au bourreau.
--Qui sait, se disait-il, si je ne vais pas tomber sur la cache où,
depuis cinq semaines qu'il s'est évadé, se clapit le Beau-François, que
Doublet, avant son arrestation, avait si grand intérêt à ne pas laisser
reprendre?
Le cheval, abandonné à lui-même, l'avait conduit loin de Chartres,
devant une maisonnette, un peu à l'écart du village de Mégin. Il était
dix heures du soir. La lumière, qui filtrait à travers les volets
disjoints, attestait que les habitants de cette demeure n'étaient pas
encore couchés.
Après avoir attaché à distance le cheval, que ceux qu'il comptait
surprendre auraient pu reconnaître, le lieutenant était venu frapper à
la porte, se donnant pour un voyageur égaré, voulant gagner Chartres,
tombant de fatigue et de faim.
Annette n'eût pas ouvert, mais Gervaise, que cet appel à sa pitié
rendait éloquente, avait obtenu de sa servante, pour le voyageur,
hospitalité d'une heure et souper.
Quand Vasseur se remit en route, la vue de cet intérieur paisible, la
conversation de Gervaise et quelques bavardages d'Annette lui avaient
fait tout comprendre.
Dans le coeur gangrené de Doublet, un coin était resté sain où vivait,
immense et pur, l'amour paternel. Le scélérat que, à coup sûr, le désir
d'assurer l'avenir de son enfant avait poussé au crime, tenait Gervaise
éloignée de lui, dans la plus complète ignorance de sa vie véritable.
Augé, car tel était son vrai nom, venait mensuellement passer quelques
jours près de sa fille, alléguant son état de maquignon qui, toute
l'année, le tenait par monts et par vaux. Puis, sous le faux nom de
Doublet, il retournait à Chartres, où, brave aubergiste en apparence,
profond scélérat en réalité, il demandait aux plus exécrables forfaits
cet or dont il voulait enrichir sa fille.
S'il n'avait été arrêté, Doublet, qui se voyait assez d'or, allait
quitter le pays chartrain et entraîner son enfant en un autre et
lointain coin de la France où, se disant ex-marchand de chevaux enrichi,
il aurait vécu pour sa fille, sans avoir rien à craindre des complices
qu'il avait abandonnés.
--Cette pauvre et douce créature ignore absolument de quel coquin elle
est l'enfant, s'était dit Vasseur, au bout d'une heure passée près de
Gervaise.
Et il était parti sans se sentir le courage de rien souffler qui pût
troubler la vie paisible de la jeune fille, laissant aux événements qui
allaient se produire la pénible tâche d'apprendre à Gervaise quel
horrible et sinistre misérable était son père.
Elle était bien charmante, la jeune fille, charmante surtout de grâce,
d'innocence et de bonté.
Tout en labourant de l'éperon, au retour, son cheval pour l'avoir ramené
à temps à l'écurie, Vasseur eut beau songer à ce que prédisait l'avenir,
il ne put se défendre de penser à Gervaise, à son gracieux visage, à son
doux regard si plein de bonté. Bref, dans ce coeur de soldat, qui ne
s'était encore ému pour aucune femme, se glissa, à la suite de la pitié
pour la jeune fille, un sentiment beaucoup plus doux.
Vasseur était parti gendarme.
Il revint amoureux.
Tant et si bien amoureux que, après avoir rattaché au râtelier le cheval
de Doublet, il se sentit pris d'épouvante.
Dans quelques heures, l'animal, comme il l'avait fait pour lui, allait
en conduire d'autres à la maisonnette de Gervaise. Pour ceux-là, elle ne
pouvait être qu'une complice de Doublet, indigne d'aucuns ménagements.
Vasseur prévit l'effroyable coup de foudre prêt à fondre sur l'enfant
qu'il revoyait heureuse et souriante.
--Mieux vaut qu'elle ignore à jamais la vérité. Je dois empêcher que ces
gens la lui apprennent.
Et il vida dans le seau de l'animal tout un paquet de poison trouvé sur
un Chauffeur qu'il avait arrêté la veille.
Dès ce moment, il n'avait plus mérité son surnom d'Amant de la Lune, car
il adorait Gervaise.
Vasseur avait d'abord voulu lutter contre sa passion pour la fille d'un
homme que l'échafaud réclamait; mais, bientôt, il n'avait pu résister au
violent désir de revoir Gervaise.
Doux et timide comme les vrais amoureux, il avait su désarmer la
sévérité du cerbère qui s'appelait Annette. Son prétexte pour entrer
dans la place était, du reste, des meilleurs. Se donnant pour un
commerçant de Chateldun que ses affaires appelaient souvent à Orléans,
il venait, à tous ses passages à Mégin, s'informer si des nouvelles de
ce père disparu étaient enfin parvenues à la jeune fille que, lors de sa
première visite, il avait trouvée si alarmée par cette absence
prolongée.
Sur ce thème, il avait beau jeu à entretenir Gervaise, trouvant des
excuses pour expliquer le silence du père, inventant des motifs qui
devaient retenir au loin le maquignon Augé, affirmant qu'après avoir été
entraîné au diable par ses achats de chevaux, on le verrait bientôt
reparaître avec la sacoche garnie. N'avait-il pas promis que ce voyage
serait le dernier et qu'à son retour il resterait près de sa fille? À
tant faire, puisque c'était sa dernière excursion, il avait tenu à ce
qu'elle fût lucrative. De là son retard.
Et en affirmant ainsi que le père rentrerait à la maisonnette, Vasseur
était de bonne foi. Dans le commencement il avait cru Doublet des moins
coupables ou, pour mieux dire, son amour pour Gervaise lui avait, sinon
blanchi l'aubergiste à ses yeux, tout au moins fait trouver digne
d'indulgence.
Par malheur, à mesure que le procès s'était déroulé, les charges sur
Doublet s'étaient accumulées si monstrueuses, que Vasseur avait dû
s'avouer que la peine de mort attendait infailliblement l'aubergiste.
Alors il avait songé à lui sauver la vie. Le faire descendre de
l'échafaud, c'était, en somme l'envoyer au bagne... Mais, du bagne, on
s'évade... Et, plus tard, bien loin, à l'étranger, la fille retrouverait
son père.
C'était dans ce but que Vasseur avait obtenu l'ordre de surseoir à
l'exécution de Doublet, si ce dernier consentait à racheter sa vie par
des révélations. On le sait, au pied de l'échafaud, l'aubergiste avait
refusé de parler et avait répondu, à celui qui voulait le sauver, la
cynique plaisanterie:
--Citoyen lieutenant, il faut prendre un bain de pieds bien bouillant,
ça vous fera descendre la curiosité du cerveau, avait ricané le
condamné.
C'en était fait de l'espérance de Vasseur.
Pris alors d'une de ces rages du désespoir qui ne font plus peser
l'importance des phrases, il avait répliqué:
--Merci du conseil, j'irai demander ce bain de pieds à Gervaise.
Et il était parti sans se rappeler que, sous le scélérat endurci, il y
avait le père, adorant sa fille d'un immense amour. En voyant son secret
connu, il était capable de tout pour que son enfant n'apprît pas la
sinistre vérité qui, peut-être, la ferait le maudire. Alors Doublet
avait voulu parler, mais il était trop tard: les cris de la foule
avaient couvert son appel au lieutenant et le bourreau avait saisi sa
proie.
Anéanti, brisé de douleur, Vasseur était revenu à l'auberge du
_Bon-Repos_ d'où il allait partir pour son expédition à la poursuite du
Beau-François.
Il n'avait pu soustraire Doublet à cette mort ignominieuse, et, plus
tard, la fille, si elle apprenait la vérité, se sentirait prise
d'horreur pour celui qui avait livré son père aux juges.
--Je veux la revoir encore une fois, s'était dit le pauvre amoureux.
Reculant son départ de trois heures, Vasseur, on l'a vu, était parti
pour le village de Mégin.
Le jour tombait quand il atteignit la maisonnette. Un horrible
pressentiment lui broya le coeur à la vue de cette demeure dont les
portes et volets étaient hermétiquement clos.
Le logis était désert.
Qu'était devenue Gervaise? Quelle cause avait amené sa disparition?
Avait-elle appris la vérité sinistre?
Elle n'était plus là, cette gracieuse jeune fille près de laquelle il
avait passé de si charmantes heures. Il revoyait son délicieux et
candide sourire et ses doux yeux, quand il la berçait de l'espérance que
son père reparaîtrait bientôt.
Alors il comprit que ce sentiment, qu'il avait cru n'être qu'un vif
intérêt porté à une jeune fille menacée d'un malheur épouvantable, était
bel et bien un de ces amours profonds qui suffisent à remplir la vie
d'un homme.
Et comme, pour la dixième fois, après avoir fait le tour de la maison,
il revenait devant cette porte fermée, un paysan, qui passait en
regagnant le village, lui demanda:
--Est-ce à Gervaise Augé que tu en as, citoyen?
Vasseur n'osa répondre affirmativement.
--Je venais pour voir ma parente Annette, dit-il.
--Annette a suivi sa jeune maîtresse.
--Ah! elles sont parties?
--Oui, hier matin.
--Pour où? prononça l'amoureux avec une voix tremblante.
--Là-dessus, je ne saurais te renseigner, citoyen. Ce que je sais, c'est
que Gervaise allait rejoindre son père.
--Rejoindre son père! répéta Vasseur avec un frémissement.
--Oui, il paraît que le citoyen Augé, qui avait empli son sac, s'est
établi à l'autre bout de la France. Alors, comme il ne veut plus revenir
en ces pays-ci, il a envoyé chercher sa fille.
Le lieutenant avait écouté, tout secoué par la terreur. Quel autre,
connaissant le secret de Doublet, avait fait disparaître sa fille? Dans
quel but? Gervaise n'avait-elle pas été entraînée dans quelque piège
exécrable par un de ces complices de Doublet échappés à la justice?
Alors, avec un frisson d'épouvante, il pensa au Beau-François, ce
Lovelace de filles publiques.
--Ah! reprit-il, le maquignon Augé a envoyé chercher sa fille!... Je
devine par qui... Son dresseur de chevaux, n'est-ce pas? Un grand bel
homme blond?
--Oh! non! pour ça, non! répliqua le paysan en riant; celui-là est bel
homme comme je suis muet, et s'il a jamais dressé des animaux, ce ne
doit être que des ours.
Vasseur avait respiré en apprenant qu'il ne s'agissait pas du
Beau-François; mais les renseignements donnés avaient éveillé sa
curiosité.
Cependant, le renseigneur avait continué en gouaillant:
--Oui, des ours... auxquels il ressemble, du reste, par l'aspect et la
force. Un poilu de première force! Pas grand, mais avec des épaules
larges de ça... et des bras comme ma cuisse... En voilà un par qui je ne
voudrais pas, s'il était en colère, être ceinturé! Il m'aplatirait sur
sa poitrine comme une galette... Ah! et le caractère, donc! Aimable
comme un coup de trique et pas beaucoup plus bavard qu'un poisson. Trois
ou quatre grognements qui veulent dire oui ou non et il est à bout de
conversation.
Sur ce portrait donné par lui, le paysan fut pris d'un rire qu'il
termina en disant:
--Pas de chance, la petite Gervaise.
--Pas de chance en quoi? reprit le lieutenant étonné.
--Dame! il lui tombe du ciel un oncle inconnu et il lui arrive d'un
pareil calibre, ce n'est vraiment pas avoir de chance... Oui, un oncle,
par sa mère, dont elle n'avait jamais entendu parler...
--Et la citoyenne Gervaise l'a suivi sans hésitation?
--Il paraît qu'il était porteur d'une lettre du père, qui commandait à
sa fille de le suivre... à ce que nous a dit Annette, quand elle est
venue faire ses adieux à ma femme... Elle était même bien intriguée de
savoir où l'ours allait les mener, la pauvre vieille; car il n'en
soufflait mot.
C'était sur ces renseignements qui, loin de le rassurer, lui avaient
inspiré une inquiétude profonde, que le lieutenant était revenu au
_Bon-Repos_, d'où, immédiatement, il était parti pour son expédition en
compagnie de ses deux soldats et de Fil-à-Beurre.
Et, à cette heure que, suivi de Fichet et Lambert, il chevauchait sur la
route, après avoir été quitté par Fil-à-Beurre, parti en avant pour
éclairer le chemin, le lieutenant, tête baissée, se rappelait le passé
en murmurant avec joie:
--Barnabé m'a dit qu'il sait où se trouve Gervaise.
Ce pensant, il avait relevé la tête.
À distance, sur la route, se dressait une maison devant laquelle il
aperçut Fil-à-Beurre qui, en le quittant, lui avait dit:
--Là où vous me trouverez vous attendant sur la route, il y aura du
neuf.
Donc, il y avait du neuf.
--Un temps de galop! commanda-t-il à ses hommes, impatient de connaître
ce neuf.
Quand les cavaliers atteignirent la maison, Fil-à-Beurre, qui les avait
attendus sans bouger de place, alla tout droit à Fichet et lui demanda
sérieusement:
--Vous qui savez tant de choses, citoyen Fichet, sauriez-vous, par
bonheur, accoucher une dame?
Le gendarme, d'abord interloqué par cette question, regarda Barnabé en
dogue; mais tant de bonhomie se lisait sur la mine anguleuse de
l'échalas, qu'il répondit de la meilleure foi du monde:
--La fatalité elle veut que l'accouchement il n'est pas dans ma
constitution.
V
Le lieutenant avait eu grand'peine à retenir son rire en entendant
Barnabé adresser une demande aussi étrange à son soldat.
--Pourquoi cette question? souffla-t-il à Fil-à-Beurre, qui s'était
rapproché.
Ce dernier n'eut pas le temps de répondre, car, soudainement, sortit de
la maison un petit homme rond comme un muid et à jambes et bras
tellement courts qu'il avait l'air d'un saucisson à pattes, qui se jeta
sur la poitrine de Barnabé en glapissant d'une voix joyeuse:
--Un fils! c'est un fils.
Et le Saucisson-à-Pattes se redressa plus fier qu'un coq sur ses ergots
pour ajouter:
--Un fils... au bout de six mois de mariage... Hein! quelle femme j'ai
là!
--Et dire que si une forte émotion n'avait pas fait à votre épouse
devancer le terme habituel, vous auriez eu peut-être deux fils, avança
Barnabé imperturbable.
--Je le crois, dit gravement le mari.
Puis, en branlant la tête:
--Le fait est que ma Léocadie a éprouvé là une forte émotion... Prou!
Prou! j'en frémis encore quand j'y pense!
Ensuite, tout prévenant, il alla au-devant des gendarmes descendus de
cheval, en leur débitant:
--Suivez-moi, citoyens, je vais vous conduire à l'écurie.
Les soldats, sur les pas du Saucisson-à-Pattes, disparaissaient en
emmenant les montures, quand Vasseur demanda curieusement à l'échalas:
--Le Mans n'est tout au plus qu'à une lieue. Plutôt que de nous laisser
gagner la ville, pour que tu nous aies fait mettre pied à terre ici, tu
as donc découvert ce que tu appelles du neuf?
--Tout ce qu'il y a de plus neuf, lâcha Barnabé.
--De quel genre?... Car je ne pense pas que ledit neuf consiste en cet
accouchement pour lequel tu requérais l'aide de Fichet? continua Vasseur
en riant.
--Eh! eh! vous brûlez, dit Barnabé.
--Quoi! fit le lieutenant étonné, c'est au sujet de cet accouchement à
six mois?
--Tu, tu, tu... à six mois... mettons-en neuf et nous serons dans le
vrai. Car l'imbécile que vous venez de voir a épousé la maîtresse d'un
autre. Il a eu à la fois la poule et l'oeuf.
Regardant Vasseur en homme qui sait qu'il va porter un coup,
Fil-à-Beurre continua en traînant la voix:
--Et connaissez-vous l'homme qui a été l'amant de la femme de ce
grotesque?
--Non. Dis!
--C'est le Beau-François.
Vasseur regarda tout ébahi le squelette et finit par demander:
--Comment sais-tu cela?
Mais, subitement, sans attendre la réponse, il passa d'une question à
une autre en s'écriant:
--Que fais-tu donc là, Barnabé?
--Vous le voyez, je charge mon fusil.
--Pourtant, tantôt, quand tu m'as quitté, tu venais déjà de le charger.
Tu as donc fait feu, depuis que nous nous sommes vus?
--Oh! un tout petit coup de fusil de rien du tout... Histoire de rire.
--Et avec qui as-tu ri?
La réponse fut empêchée par le retour du Saucisson-à-Pattes, qui
s'avança en disant à voix basse:
--Ma Léocadie dort... Après une telle secousse, elle a besoin de repos,
la chère âme... Je l'ai laissée sous la garde de la bonne dame et de ma
servante...
Il poussa un soupir de satisfaction, qu'il fit suivre de ses mots:
--N'empêche qu'elle s'est trouvée là bien à propos, la bonne dame, pour
tirer ma Léocadie de peine.
Après quoi, s'adressant directement à Fil-à-Beurre:
--Vous savez, ajouta-t-il, qu'elle ne se doute de rien?
Vasseur avait écouté sans mot dire, regardant Barnabé, dont l'oeil
semblait lui conseiller de laisser parler le Saucisson-à-Pattes, comme
si les paroles de ce personnage saugrenu devaient tout lui expliquer.
Le lieutenant allait perdre patience quand un nom lui fit soudainement
dresser l'oreille aux divagations du pantin, qui venait de reprendre:
--Non, elle ne se doute de rien, la bonne dame Annette. Elle croit la
jeune fille toujours endormie dans sa chambre.
--Annette! la jeune fille! répéta vivement Vasseur dont, sans qu'il pût
se dire pourquoi, le coeur était serré.
Sa voix avait attiré l'attention du gros homme qui, de Barnabé, revint à
lui.
--C'est vrai! fit-il, vous ne savez rien. Je vais alors vous expliquer
la chose. Sachez donc que la bataille venait d'avoir lieu quand Léocadie
a été prise des premières douleurs...
Le bonhomme avait le récit quelque peu haché, car, au lieu de suivre le
courant de sa narration, il s'interrompit pour venir serrer la main de
Fil-à-Beurre en s'écriant:
--Ah! à propos, je ne vous ai pas remercié.
--Expliquez d'abord votre «à propos», dit Barnabé qui, à son tour,
semblait ne pas comprendre.
--À propos des douleurs de Léocadie.
--Bon!... et remercié pourquoi?
--Pour votre coup de fusil. L'explosion lui a causé une peur qui, dans
sa situation, lui est venue bien en aide... Vous savez l'effet d'une
peur subite?
--Oui, ça fait passer le hoquet.
--Et les enfants aussi, paraît-il; car, au bruit de votre coup de fusil,
Léocadie a poussé un énorme cri douloureux... et, une seconde après,
j'étais père!!!
Après cette interprétation de l'effet d'un coup de fusil, le
Saucisson-à-Pattes se remit à secouer la main de Fil-à-Beurre en
répétant:
--Merci! cent fois merci!
Sur quoi, repris à nouveau et plus fort par l'orgueil de la paternité,
il releva fièrement la tête et accentua d'un ton vainqueur:
--Je déteste me vanter, mais être père au bout de six mois de mariage...
Hein! c'est être assez adoré par sa femme!
Vasseur piétinait d'impatience. Il arrêta net ce nouveau genre de
lyrisme conjugal en disant d'un ton sec:
--Si vous reveniez à votre récit, citoyen? Vous étiez en train de parler
d'une dame Annette...
Mais il était écrit dans le livre du destin que la curiosité du
lieutenant ne serait pas encore satisfaite, car apparut une grosse fille
de basse-cour effarée, larmoyant, qui hurla:
--Le petit! Qui qu'a pris le petit? J'ai perdu le petit!
Et elle courut au Saucisson-à-Pattes, qu'elle secoua en beuglant:
--C'est-y vous qui m'avez fait la farce de me cacher le petit?
Un immense frissonnement, qui donnait à sa masse l'apparence d'une
montagne de gélatine secouée, ébranla l'époux de Léocadie. Telle était
l'émotion qui lui serrait la gorge, qu'on eût dit qu'il soufflait dans
un mirliton cette exclamation désespérée:
--Tu as perdu mon fils, misérable!
«Misérable!» était trop. La fille, qui avait bec et ongles, se redressa
sous l'injure, et d'un ton gouailleur:
--Votre fils! oh! votre fils!... Voyez-vous cet amateur de besogne
faite! lâcha-t-elle.
Le Saucisson-à-Pattes n'en crut pas ses oreilles.
--Qu'a-t-elle dit? demanda-t-il à Barnabé.
--Qu'elle donnerait son âme pour retrouver votre fils, répondit
sérieusement Fil-à-Beurre.
--Alors j'avais mal entendu, avoua le grotesque.
La servante avait vite rentré sa colère imprudente. Elle reprit son ton
pleurard pour continuer.
--C'était l'heure de nettoyer la sue aux cochons... J'avais emporté le
petit... Alors je l'ai posé je ne sais plus où...
--Pourvu que ça ne soit pas dans l'auge aux cochons, avança
Fil-à-Beurre.
Et, d'une voix lugubre:
--Je les ai vus, vos porcs, continua-t-il; des bêtes maigres, qui m'ont
paru habituées à rester sur leur faim... Il y a eu grande imprudence à
les tenter...
--Mon fils mangé par les cochons! bégaya douloureusement l'époux de
Léocadie.
Si Barnabé avait lâché son atroce plaisanterie, c'était que, de loin, il
avait vu arriver Fichet.
Le brave gendarme s'approchait, tenant entre ses mains son chapeau,
coiffe en l'air, qu'il portait avec autant de précautions que s'il eût
eu à promener un plat trop plein de sauce.
Et quand il fut près du lieutenant, il lui montra son chapeau en disant,
d'une voix qui n'entendait pas raillerie:
--Que je serais cupide de connaître le pierrot qu'il a eu l'hilarité
d'infuser un singe dans mon chapeau.
Ce singe n'était autre que l'enfant perdu! le citoyen Saucisson-à-Pattes
fils.
Dans son délire de joie, le père plongea la tête dans la coiffe de
chapeau pour embrasser son fils, mouvement que Fichet mit sans doute sur
le compte de la voracité, car il ajouta:
--Que je vous préviens qu'il n'est pas cuit.
Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous abandonnerons
momentanément nos personnages, afin de donner quelques explications
utiles.
En l'année 1800, époque de notre récit, les voyages étaient longs,
pénibles et trop souvent dangereux. Les moyens de locomotion étaient la
diligence, le bateau et le cheval. De tous, le moins fatigant était le
bateau qui, par rivières, fleuves et canaux, finissait par vous amener à
destination, mais au prix d'une énorme perte de temps, car la distance
de la moyenne franchie en vingt-quatre heures n'excédait pas sept
lieues,--espace que la vapeur met aujourd'hui quarante minutes à
parcourir.--Encore le voyage en bateau était-il soumis aux caprices du
froid ou de la chaleur, qui desséchait les cours d'eau ou les obstruait
de glace.
La diligence, sous le rapport de la vitesse, était préférable; mais
c'était le mode le plus coûteux et surtout le plus dangereux. Malgré
l'ordre et la tranquillité un peu revenus, les routes étaient encore si
peu sûres, en certains départements, que les diligences ne se mettaient
en voyage que protégées par une escorte de cinq soldats qu'on installait
sur le haut de la voiture. De là le nom de «patrouille ambulante» donnée
à ces cinq soldats qui, dans toutes les attaques de voitures publiques,
tombaient frappés par les cinq premières balles.
Il y avait aussi le roulage qui transportait les marchandises. Pour leur
sécurité, les rouliers s'attendaient au départ ou à des rendez-vous,
afin de marcher en compagnie. Eux et leurs chiens, animaux de rude
défense, faisaient un noyau assez redoutable auquel se joignaient les
pauvres diables que leur bourse plate contraignait à voyager à pied. Un
convoi de roulage se montait quelquefois à trente ou quarante individus,
tous armés. Ce nombre respectable écartait les assaillants qui alors se
contentaient de suivre à la piste. Tout allait bien tant que la troupe
se tenait serrée; mais à mesure qu'elle avançait sur la route, elle
finissait par s'égrener en des destinations diverses et alors, de tous
ces tronçons du convoi rompu, il était rare qu'un seul parvînt à
destination. Aux portes mêmes de Paris où, naturellement, affluaient les
bons coups à faire, les bandes à main armée infestaient la grande
banlieue.
Restait donc le voyage à cheval, qui n'était pas possible à tout le
monde, aux femmes surtout. Outre que chacun n'était pas écuyer, le
voyage à cheval astreignait le voyageur à la préoccupation constante de
veiller au meilleur état de sa monture. De là cette nécessité pour lui
de faire halte à l'auberge devant laquelle la nuit le surprenait, pour y
laisser manger et reposer sa bête.
Or, de toutes ces auberges, qui l'attendaient sur la route, il en était
dont le voyageur ignorait la réputation sinistre. L'homme pénétrait de
confiance... et il n'en sortait plus.--Plus tard et bien lentement, la
justice a fini par entrer dans ces repaires de crimes dont le plus
célèbre fut celui que le procès fit connaître par son épouvantable
surnom de l'_Auberge-aux-Tueurs_.
À l'époque de ce récit, nous le répétons, ces lieux maudits jouissaient
encore de la plus complète impunité, principalement dans les parties de
la France qui n'étaient pas encore remises tout à fait des récentes et
horribles secousses de la guerre civile.
Le ministère de la police, que dirigeait Fouché, avait entrepris la
destruction de ces assassins de grand'route, pillards des campagnes et
détrousseurs de diligences; mais c'était là une tâche ardue et difficile
à laquelle, pour procéder à bon escient, il fallait du temps et,
surtout, un espionnage habile et occulte qui, avant d'agir, étudiât bien
les localités.
Aussi les autorités des pays ainsi infestés par les bandes de malandrins
se gardaient-elles bien de dire que le ministère de la police avait
expédié une dizaine de ses limiers les plus fins qui, semblables à des
furets en chasse, s'étaient éparpillés dans toutes les contrées à
surveiller.
Cela dit, nous reviendrons à l'auberge de _la Biche-Blanche_, tenue par
le citoyen Doulan, que sa conformation physique avait fait surnommer, à
dix lieues à la ronde, le Saucisson-à-Pattes.
Située à une petite lieue du Mans, l'auberge de la _Biche-Blanche_, par
sa position, était en pleine prospérité. En plus de la population
ouvrière qui, chaque décade, venait s'y régaler d'un certain petit vin
blanc remarquable, la _Biche-Blanche_ était le lieu de rendez-vous des
rouliers et des conducteurs d'eau, car, à vingt pas de ses
constructions, coulait la Sarthe.
Tous les rouliers sortis du Mans ou venus de plus loin, allaient
s'attendre à la _Biche-Blanche_ et y festoyaient jusqu'à ce qu'ils se
fussent réunis en assez grand nombre pour former un convoi capable
d'affronter les dangers de la route.
D'un autre côté, les bateliers qui, par la Sarthe et la Mayenne,
gagnaient la Loire, en conduisant jusqu'à Nantes les envois des pays
traversés, se seraient fait scrupule de passer devant l'établissement du
Saucisson-à-Pattes sans savourer son vin blanc, et comme ce liquide en
valait la peine, ils le savouraient à longue haleine.
Et puis, tous, y faisaient aussi des pintes de bon sang à se gausser du
Saucisson-à-Pattes dont la stupidité profonde était une source
intarissable de rire. On se complaisait surtout à lui faire raconter
l'histoire de son mariage, que l'imbécile narrait ainsi:
--J'étais allé au Mans pour y faire mes provisions d'andouilles. Dans la
rue, j'ai rencontré Léocadie qui pleurait. Aussitôt, à sa vue, ça m'a
fait pouf dans le coeur et, en même temps, le ciel, qui était couvert,
s'est immédiatement éclairci... Alors je me suis dit: «Tout t'annonce
que cette femme-là fera ton bonheur...» J'ai aussitôt oublié mes
andouillettes et je suis allé à elle.
Malgré moi, une sorte de mélodie persuasive m'était venue sur les lèvres
quand je lui débitai: «Je lis dans vos yeux que ce qui manque à votre
âme c'est une âme jumelle qui lui déverse ses trésors de tendresse. Je
vous apporte cette âme; prenez-la et allons devant l'officier municipal
de la section la plus proche, qui nous passera les liens de l'hymen.»
Alors elle a promené tout le long de ma personne un regard de
reconnaissance, puis un sourire a séché ses larmes.
--Mais pourquoi pleurait-elle? ne manquait jamais de s'informer un des
écouteurs du récit.
--Quand je le lui ai demandé, elle m'a répondu: «C'était de joie. Un
pressentiment venait de m'annoncer que j'allais rencontrer l'homme de
mes rêves. Alors les larmes de bonheur m'ont jailli si abondantes que,
pour les cacher aux passants, j'ai été obligée de me tourner vers un
mur.» Et, de fait, quand je l'ai abordée, elle faisait semblant de lire
une affiche, collée sur la muraille, qui annonçait qu'à Chartres on
venait de pincer une partie de la bande d'Orgères avec son chef, le
Beau-François... mais vous comprenez qu'elle n'en lisait pas un seul
mot, la chère créature. À son pressentiment, qui lui annonçait l'homme
de ses rêves, joignez mon pouf dans le coeur à sa vue et le ciel qui
s'était éclairci, n'était-ce pas assez pour nous prouver que nous étions
nés l'un pour l'autre? Dix minutes après, l'officier municipal, au nom
de l'amour et de la République, nous avait enlacés dans les doux liens
du mariage.
Parmi les auditeurs de l'idiot, il s'en trouvait toujours un qui,
sceptique à l'endroit de la sagesse de l'épousée qu'on voyait trop se
presser en sa grossesse, ce qui donnait à supposer que l'aubergiste
n'avait été qu'un enfonceur de portes ouvertes, demandait sans rire:
--Est-ce que vous ne lui aviez pas trouvé la taille un peu épaisse, à
votre chère créature?
Là-dessus, le Saucisson-à-Pattes se redressait, et, avec une voix grave
qui prêchait:
--Dans notre ex-religion, l'Écriture ne disait-elle pas: «Choisis-toi
une compagne aux mamelles puissantes et aux reins solides?» Je me suis
donc conformé aux ex-textes saints.
Sur cette réponse, le grotesque ne manquait pas d'ajouter:
--C'est ainsi que j'ai ramené du Mans ma Léocadie, l'ange qui a
transformé mon existence en un torrent de félicité conjugale.
--Elle vous aime à ce point? gouaillait encore le sceptique.
À ce doute, l'époux de Léocadie souriait en vainqueur, et, baissant la
voix, répliquait sur le ton de la confidence:
--Elle m'adore à ce point que, vingt fois déjà, elle m'a dit: «Mon amour
pour toi est si ardent qu'il me semble que sa chaleur mûrit le fruit de
mes entrailles. Je ne serais pas surprise si je te rendais père avant
terme...» Hein! est-ce être aimé cela?
Alors un farceur demandait:
--Et vos andouilles que vous étiez aller chercher au Mans?
--J'avoue les avoir oubliées.
--Oh! m'est avis que vous en avez ramené au moins une... et une fameuse
encore! lâchait le farceur au nez de l'époux de Léocadie, lourde
plaisanterie qui faisait éclater de rire tout l'auditoire.
La bêtise profonde du Saucisson-à-Pattes était donc connue au grand loin
et, au lieu de nuire à la _Biche-Blanche_, elle contribuait à sa
prospérité, puisqu'elle offrait aux consommateurs le double avantage de
lamper un excellent picton en se pâmant de rire aux conversations
ineptes du cocasse aubergiste.
Que la femme du comique hôtelier eût déjà vu le loup avant d'aller au
bois avec son époux, là n'était pas la question. La vérité était que
c'était une commère active, forte en gueule, très travailleuse. Une fois
introduite au logis, elle mena rondement rouliers et bateliers, ses
clients, qui, avant elle, en prenaient trop à l'aise sous le rapport du
crédit. L'argent entra en caisse et ce n'était que justice, car on n'eût
pas trouvé à la ronde plus doux lits, meilleur fricot et aussi bon vin.
Mais de ces écus qui affluaient, l'époux n'en voyait pas lourd, car sa
femme avait accaparé la clef de la caisse. Le Saucisson-à-Pattes, qui
s'y entendait à ravir, continuait, comme par le passé, à faire tous les
achats utiles pour la maison. Quant au payement, les vendeurs devaient
passer à la caisse de la femme qui, il faut le dire, payait rubis sur
l'ongle et sans conteste.
Grande et belle femme, un peu plantureuse, la citoyenne Léocadie, qui
avait, pour ainsi dire, happé un mari au vol, avait passé, depuis six
mois qu'elle était mariée, par deux phases distinctes d'humeur.
Elle s'était mariée la larme à l'oeil, ainsi que l'apprenait le récit de
son époux lorsqu'il disait l'avoir rencontrée ruisselante de larmes, le
nez collé sur une affiche. Dès le lendemain de son union, soit qu'elle
eût trouvé une âme à son âme, soit qu'elle fût heureuse de se voir aussi
subitement à la tête d'un établissement florissant, son humeur avait été
joyeuse et même des plus aimables pour son mari, qu'elle ne pouvait
guère regarder sans rire, mais auquel, à satiété, elle prodiguait les
épithètes flatteuses d'ange, de chérubin, de chéri et même celle de «mon
beau vainqueur», qui faisait se rengorger l'époux avec de petits
ronronnements de fatuité.
Pendant cette phase d'heureux caractère, le Saucisson-à-Pattes avait
tenté... un peu tard, il faut en convenir... de connaître le passé de
celle qu'il avait cueillie sous l'influence d'un pouf au coeur.
À ces tentatives d'interrogatoire, Léocadie exhibait son plus aimable
sourire et demandait:
--Comment, mon bel ange, as-tu trouvé le melon que tu as mangé ce matin?
--Délicieux. Je l'ai savouré avec un plaisir extrême.
--Et sais-tu de quel potager il venait?
--J'avoue que je ne m'en suis pas inquiété.
--Ce qui ne t'a pas empêché de le trouver délicieux, n'est-ce pas, mon
doux chérubin?
--Puisque je te dis l'avoir savouré.
--Eh bien, mon beau vainqueur, traite ta Léocadie comme le melon de ce
matin. Savoure-la sans t'inquiéter de quel potager elle t'est venue.
Elle s'en tenait à cette comparaison, ce qui, en somme, ne pouvait point
passer pour une confidence.
Et, chose plus extraordinaire, le Saucisson-à-Pattes s'en contentait. Sa
sottise avait trouvé l'explication de la réserve de sa femme sur son
passé.
Quand il racontait la scène à ses clients, car le bavard imbécile ne
savait rien cacher à qui voulait lui tirer les vers du nez, il ne
manquait pas d'ajouter en se pavanant:
--Je sais le motif qui fait taire ma belle Léocadie sur ce sujet
délicat.
--Quel motif?
--Son immense amour pour moi.
--Vraiment! s'écriait l'auditoire en retenant son rire.
--Oui. À n'en pas douter, Léocadie doit être,--ses manières distinguées
la trahissent assez,--une ci-devant princesse que la révolution a privé
de son titre. Son adoration pour moi veut, pour ne pas m'humilier, me
laisser ignorer qu'elle m'a sacrifié ses illustres aïeux... Elle avait
droit à habiter plus tard des palais dorés, mais, après m'avoir vu, elle
a préféré l'humble toit de la _Biche-Blanche_.
Que pouvait-on répondre à une aussi épaisse bêtise? On s'en allait
colportant partout, en riant, la cocasserie de l'épouse, ci-devant
princesse, trahie par ses manières distinguées... manières qui
rappelaient fort les harengères du marché du Mans.
Telle avait été la première phase de l'humeur de la citoyenne Léocadie,
humeur enjouée, sans soucis, qui avait duré deux mois.
À cette époque où les journaux, fort rares dans les villes, étaient
chose à peu près inconnue dans les campagnes, les nouvelles étaient
colportées par les voyageurs; ce qui, tout naturellement, faisait que,
dans les auberges, on était des premiers informés. Il arriva un jour que
des rouliers qui avaient passé à Chartres racontèrent qu'il n'était
bruit, en cette ville, que de l'évasion du Beau-François, le chef de la
bande d'Orgères.
Et un de ces rouliers ajouta:
--De sorte que ceux auxquels il peut en vouloir et qui croyaient que le
couperet de la guillotine les tiendrait quittes envers lui, vont avoir
encore à compter avec ce scélérat qui, dit-on, a la dent longue.
Ce fut à dater de cette nouvelle que l'humeur charmante de Léocadie se
transforma. Elle devint inquiète, nerveuse, acariâtre. Sa parole se fit
aigre comme verjus pour son seigneur et maître qui lui répétait à
l'heure:
--Mais qu'as-tu? Épanche-toi en mon sein.
Et, là-dessus, il développait son énorme rotondité qui, vraiment,
offrait large place pour s'épancher.
Comme sa moitié haussait les épaules au lieu de se livrer aux
épanchements, il ajoutait:
--Dis-moi, sylphe adoré, en quoi je puis t'être utile.
Alors Léocadie promenait du haut en bas de la masse de viande qui
représentait son époux un regard méprisant qu'elle ramenait sur la face
niaise du poussah et, après quelques secondes d'examen, elle répondait
sèchement:
--En vérité, un joli polichinelle pour m'être utile... Un dindon ferait
mieux mon affaire... Tu es trop cruche, mon boulot.
Cruche et dindon froissaient le mari, mais il n'avait pas le temps de
protester, car sa femme lui coupait net la parole en articulant:
--Allons! ferme ton bec... Tu es incapable de tout!
--Oh! non, non, pas incapable de tout, lâchait l'époux en attachant un
regard triomphateur sur le ventre de Léocadie développé par la
grossesse.
Mais elle appuyait en répétant:
--Incapable de tout, vantard!
Cette insistance de sa femme glissait, comme eau sur marbre, sur la
fatuité du Saucisson-à-Pattes qui, suivant sa manie d'aller se confier à
tous venants, lorsqu'il racontait la scène à ses clients, trouvait cette
explication de l'humeur atrabilaire de sa moitié:
--C'est le petit qui se remue et donne des coups de pied dans le ventre
de ma Léocadie.
Plusieurs fois, pourtant, sous le coup d'une obsession trop forte, la
femme fut sur le point d'avouer l'angoisse qui la torturait; mais
toujours la vue du visage niais de son homme arrêta l'aveu sur ses
lèvres.
--Non, décidément, tu es trop cruche! finissait-elle par dire.
Mais tous ces aveux rentrés devaient étouffer Léocadie, car, la nuit,
dans l'inconscience du sommeil, elle se soulageait par des paroles sans
suite, hachées d'une voix qui frémissait d'épouvante. Alors le
Saucisson-à-Pattes, que son embonpoint condamnait au lit séparé, était
réveillé par ces cauchemars de sa femme et, quittant sa couche, venait,
pieds nus, se pencher sur celle de Léocadie, pour tâcher de découvrir la
vérité dans ces divagations d'un sommeil agité par une pensée
incessante.
Le peu qu'il comprit, mêlé au souvenir de ce qui avait été conté, un
jour, sur l'évasion du Beau-François, fit donc qu'il se mit à souffler à
ses buveurs:
--Vous savez, motus devant ma Léocadie, si vous connaissez du neuf de ce
qui se passe à Chartres. Une femme en état de grossesse se frappe
facilement. Avec toutes vos histoires de Chauffeurs et de guillotine,
vous finiriez par être cause que mon épouse mettrait au monde un enfant
sans tête.
On était tellement habitué à plaisanter le crétin qu'on lui répliquait:
--Bast! venir au monde sans tête... pourvu qu'on vive, cela ne manque
pas d'agrément. On est exempté des maux de dents et de la migraine.
--Oui, mais cela offrirait un grave inconvénient, ajoutait un autre
loustic.
--Quel inconvénient?
--Faute de tête, il serait impossible au papa de constater si son fils
lui ressemble.
--Il y aurait toujours un moyen d'établir une ressemblance, avançait un
troisième farceur.
--Comment?
--En guillotinant le papa.
--Vous entendez? C'est une idée qu'on vous donne! criait-on en choeur au
Saucisson-à-Pattes.
Néanmoins, la consigne fut observée. Léocadie, tout en feignant de ne
pas écouter, eut beau tendre l'oreille, pas un mot ne fut plus dit sur
ce qui se passait à Chartres.
Il y avait deux mois que ce silence durait quand, certain matin, un
voyageur, grand bel homme d'une trentaine d'années, se présenta à la
_Biche-Blanche_.
Beau, mais d'une beauté commune, l'arrivant était un solide gaillard à
l'oeil plein d'audace et d'énergie brutale. La fortune ne devait pas
avoir visité ses poches, car sa mise était en piteux état. Une culotte
de grosse toile, des guêtres en cuir éraillé et crevassé, et dont bien
des boucles étaient remplacées par des ficelles, des souliers usés au
possible, une mauvaise veste en ratine et un chapeau à larges bords
formaient son costume, couvert d'une épaisse poussière qui attestait une
longue marche à pied.
C'était de grand matin, après le départ d'un convoi de rouliers qui
s'étaient mis en route à la fraîche. La vaste salle de l'auberge était
vide de buveurs. Il ne s'y trouvait que l'époux de Léocadie qui, dans un
coin, s'occupait à récurer ses pots et gobelets d'étain.
Il se retourna au bruit de l'énorme gourdin que le voyageur venait de
jeter, avec son chapeau, sur une table.
--Un pot de vin, citoyen, et un morceau à manger, demanda le client
d'une voix rude.
Bien qu'il se crût le plus bel être de la création, le
Saucisson-à-Pattes était appréciateur du mérite des autres.
--Oh! oh! voici un rude gars! pensa-t-il à son premier coup d'oeil sur
l'arrivant.
Il s'empressa de sortir du buffet un énorme morceau de jambon et un
croûton de pain qu'il posa devant le consommateur.
--Je vais tirer le vin à la cave, annonça-t-il; tu l'auras plus frais,
citoyen.
Et il s'éloigna en se répétant:
--Un rude gars!
La cave s'ouvrait, par une trappe, à l'autre extrémité de la salle. Pour
y arriver, l'hôtelier avait à passer devant la porte ouverte de la
cuisine, où, en ce moment, se tenait sa femme écrivant ses comptes.
--Je descends à la cave, veille à la salle s'il arrivait du monde,
recommanda l'époux.
--Sois sans crainte, répondit la voix de Léocadie.
Puis, en insistant:
--N'oublie pas que tu dois aller ce matin au Mans pour les provisions du
dîner de baptême du bateau neuf la _Juliette_ que son équipage fait ici
tantôt.
--Dans une demi-heure, je serai en route, promit l'époux qui fit deux
pas vers la trappe de la cave.
Mais sa femme le rappela:
--Dis-donc, fit-elle, pendant que tu seras au Mans, lis bien toutes les
affiches pour me rapporter des nouvelles.
--Oh! quelles nouvelles peuvent t'importer?
--Mais quand ce ne serait que de savoir s'ils sont arrivés à remettre la
main sur le Beau-François.
--Tu t'intéresses donc à ce gueux-là?
--Comme on s'intéresse à un gredin dont on voudrait que justice fût
faite, répliqua Léocadie d'un ton rieur.
Ce dialogue entre l'aubergiste et sa femme, invisible au voyageur,
s'était tenu sur le seuil de la cuisine, à voix couverte, mais,
pourtant, assez haute pour que l'étranger pût entendre.
Au premier son de la voix de Léocadie, il avait vivement dressé la tête;
puis un sourire cruel avait paru sur ses lèvres, au voeu exprimé par
l'hôtelière, à propos du Beau-François.
--Allons! je tâcherai de rapporter des nouvelles de ce chenapan, promit
l'époux qui, cette fois, alla soulever la trappe de la cave.
Il était à peine disparu dans les profondeurs de l'escalier que le
voyageur fit entendre un petit sifflement très doux et modulé de façon
particulière.
À ce signal, on vit apparaître, dépassant la porte de la cuisine, la
tête de Léocadie, dont le visage livide était contracté par l'épouvante.
Elle se tenait immobile sur le seuil de la porte, frémissante, attachant
sur le siffleur ses yeux agrandis par la terreur.
Le voyageur tendit le doigt vers le pied de sa table et, d'une voix
basse, mais accentuée du ton d'un commandement brutal et des plus
impérieux, il prononça, comme s'il s'adressait à un chien:
--Ici, la Saute!
Semblable à l'oiseau fasciné par le serpent, Léocadie, pantelante de
peur, s'avança lentement vers l'homme qui ordonnait de la sorte et qui,
quand elle fut arrivée à la table, la regarda avec un mauvais sourire,
en disant d'une voix railleuse:
--Je te remercie, la Saute, du bon souhait que tu viens d'exprimer tout
à l'heure à mon égard.
Avec effort, car sa terrible émotion lui serrait la gorge, elle parvint
à bégayer:
--N'en crois rien, François, je disais cela pour mon mari, mais...
--Tu as donc épousé l'énorme magot que je viens de voir? interrompit le
Beau-François.
--J'étais seule... Tu venais d'être pris...
--Et tu me voyais déjà raccourci, ricana le bandit. Tu n'es pas longue à
lâcher les amis dans la peine, toi?
Sans doute que celle qui portait l'étrange sobriquet de la Saute, savait
par expérience, que l'ironie était une des formes qui cachaient les
colères sourdes du Beau-François, car sa voix se fit suppliante pour
répondre:
--Ne dis pas que je t'avais oublié, non, non, ne dis pas cela! Je te
jure que je ne t'ai jamais oublié.
À cette réponse, le Beau-François montra du doigt le ventre de la femme
enceinte et, toujours en gouaillant:
--Parbleu! lâcha-t-il, je t'avais laissé un souvenir.
La Saute, si terrifiée qu'elle fût, connaissait assez à fond son
ex-amant pour savoir en jouer. Aussi sa voix fut-elle plus raffermie
quand elle ajouta:
--Je t'ai si peu oublié que, dès que j'ai appris ton évasion, j'ai
commencé à mettre de côté pour toi tout le bénéfice de l'auberge... Et
il y a déjà une grosse somme va!...
L'effet de cette agréable révélation sur l'ancien amant fut coupé par la
voix du Saucisson-à-Pattes qui revenait gagner l'escalier de la cave.
Sur l'air du «Menuet d'Exaudet», le mari chantait cette chanson, déjà
vieille de douze années à Paris, mais qui, au fond de la province,
pouvait encore passer presque pour une nouveauté:
Guillotin,
Médecin
Politique,
Imagine un beau matin,
Que pendre est inhumain
Et peu patriotique.
Aussitôt
Il lui faut
Un supplice
Qui, sans corde ni poteau,
Supprime du bourreau,
L'office.
La voix du chanteur, en se rapprochant, indiquait qu'il venait
d'atteindre le pied de l'escalier.
--Détale. Tu reviendras quand tu auras éloigné d'ici ton marsouin,
commanda vivement le Beau-François.
--Ce ne sera pas long, promit la Saute.
Et elle rentra dans la cuisine pendant que son mari remontait en
achevant sa chanson:
Et sa main
Fait soudain
La machine
Qui gentiment occira
Et que l'on nommera
Guillotine.
Avec le dernier mot, reparut l'aubergiste portant un pot plein, qu'il
posa sur la table du Beau-François, en disant:
--J'ai été un peu longtemps, citoyen, mais je tenais à te tirer cela du
meilleur tonneau.
Et pendant que son client, qui avait grand'soif, buvait à même le pot,
il le contempla en se répétant encore:
--Un rude gars tout de même!
À ce moment, du fond de la cuisine, s'éleva la voix de Léocadie, qui
disait:
--Tu sais, cher ange, que tu dois aller au Mans pour les provisions?
--Et pour te rapporter des nouvelles du Beau-François, ajouta le bel
ange.
Ce rappel n'était plus du goût de Léocadie. Sa voix résonna cassante et
impérieuse.
--Pars donc, pie bavarde! disait-elle.
--Le temps d'atteler et je serai en route, répondit humblement le bel
ange devenu pie.
Dix minutes après, le Saucisson-à-Pattes, qui s'était hissé péniblement
dans sa carriole, s'en allait au Mans.
Léocadie était revenue à la table de son ancien amant.
--Écoute bien, ma fille, commença le Beau-François.
Mais avant qu'il pût continuer, une voiture basse et couverte, en usage
au pays vendéen, qui venait en sens inverse de la carriole emportant
l'aubergiste, s'arrêta devant la _Biche-Blanche_.
De cette voiture descendit un homme qui, après avoir pénétré dans la
salle, demanda:
--Une potée de blanc, citoyenne.
À son tour, Léocadie dut descendre à la cave.
Pendant cette absence, le nouveau venu, sans même regarder François, car
son regard était tourné vers la route, prononça à mi-voix, comme s'il
réfléchissait:
--Sans sabots, on s'enrhume.
--Sept et quatre font neuf, riposta l'autre.
--La faîne est tombée, ajouta l'homme de la voiture qui, alors, se
tournant vers le grand gars demanda:
--Donc, tu es le Beau-François?
Si l'ancien chef de la bande d'Orgères était un magnifique athlète aux
formes superbes, il n'en était pas de même du nouveau venu. Et,
pourtant, dans une lutte entre ces deux hommes, il n'aurait pas trop
fallu gager pour le premier. L'autre devait posséder la vigueur
formidable de l'ours dont, pour ainsi dire, il avait la structure et
l'aspect.
De petite taille, il se rattrapait de sa hauteur en largeur; car ses
épaules étaient si démesurément larges qu'il en paraissait, en quelque
sorte, carré sur sa base. À ses énormes bras, dont les biceps
s'accusaient monstrueux sous les manches de sa veste, étaient emmanchées
des mains gigantesques et velues.
Son visage, au front bas, que recouvrait une épaisse crinière,
disparaissait sous une barbe inculte et touffue, qui ne laissait voir
que deux yeux gris, au regard aigu et à l'expression féroce.
En voyant le Beau-François, on pouvait douter de sa cruauté. Rien qu'à
première vue, l'autre se devinait implacable.
Quand, de sa voix rauque et lente, qui ressemblait à un grognement, il
eut demandé:
--Donc, tu es le Beau-François?
Ce dernier, s'empressa de dire:
--Et toi, le Marcassin?
--Oui, fit l'homme, et j'ai reçu ta lettre.
Alors, s'asseyant devant le chef des Chauffeurs d'Orgères, il s'accouda
sur la table et demanda:
--La vérité sur Doublet?
--Les _parrains_ (dénonciateurs) et _marraines_ ont trop bavardé sur son
compte; il aura le cou fauché.
--Quand?
--Il paraît que tous les pourvois sont rejetés; ce sera donc dans deux
ou trois jours.
Une lueur de rage froide éclaira l'oeil du Marcassin, qui poursuivit:
--Pourquoi Doublet ne s'est-il pas évadé avec toi?
--Parce qu'il était trop gros. Comme moi, il s'était fait admettre à
l'infirmerie. Au dernier moment, il n'a pu passer par le trou qui a
facilité ma fuite... trou tellement étroit que, pour m'y glisser, j'ai
dû abandonner ma veste.
Cela dit, François sourit et ajouta:
--Heureusement que j'ai de la mémoire.
Le Marcassin le regarda sans comprendre.
--Ce qui veut dire, reprit le Chauffeur, qu'il ne m'en a pas cuit pour
avoir laissé ma veste. Alors que nous nous promettions de fuir ensemble,
Doublet me parlait des bons coups que nous trouverions encore à faire en
pays des chouans et des Vendéens, où nous irions organiser une nouvelle
bande et il me parlait de toi qui nous donnerais un coup de main.
--Mauvais depuis la guerre finie, tous ces pays-là! Doublet aurait dû le
savoir, débita Marcassin.
Sans s'arrêter à cet avis décourageant, le Beau-François continua:
--Seulement, Doublet était un homme prudent. Il prévit le cas où les
événements nous sépareraient... ce qui est arrivé puisqu'il n'a pu fuir.
Alors, par écrit, en quelques mots, il me donna tous les renseignements
utiles pour me faire reconnaître par toi... Au besoin, son écriture, que
tu connais, me servirait de témoignage... Or, ce billet était caché dans
le collet de la veste que j'ai dû laisser là-bas... C'est ce qui me fait
me réjouir d'avoir de la mémoire; car, sans elle, je n'aurais pu rien me
rappeler, et, par conséquent, ne savoir où aller te trouver pour
exécuter la mission que j'avais à accomplir de vive voix.
Et, en répétant de mémoire, le Beau-François débita à voix posée:
«Si la mauvaise chance nous sépare, m'a dit Doublet, tu iras en Loire,
au village de Saint-Florent-le-Vieil, trouver Marcassin et tu lui diras
qu'il sait ce qu'il sait et que je le prie d'exécuter ce que je lui ai
demandé pour le cas où je viendrais à mourir.»
Là-dessus, le Beau-François éclata d'un gros rire, en s'écriant:
--Voici la commission faite, et du diable si j'en comprends un traître
mot.
Était-ce pour provoquer une explication? En ce cas, le Chauffeur manqua
son but, car le Marcassin demanda:
--Puisque ta commission devait se faire de vive voix, pourquoi m'as-tu
écrit au lieu de venir me trouver?
--Eh! eh! ricana François, parce que, après mon évasion, il faisait trop
malsain pour moi sur les grandes routes, où mon signalement était donné.
Mieux valait attendre que la surveillance s'endormît, et je suis resté
six mois bien en sûreté, dans la cachette de l'auberge des Buchard...
Quand j'ai pensé que je pouvais mettre le nez dehors, je t'ai écrit pour
te donner rendez-vous à la _Biche-Blanche_, où je m'acquitterais de la
commission de Doublet.
En dialoguant ainsi, tous deux ne se rendaient pas compte que Léocadie
aurait dû être remontée de la cave. Sans chanter comme son mari et plus
légère que lui, elle était revenue, mais elle s'était arrêtée sur
l'escalier. Le pot de vin à la main et sa tête ne dépassant pas la
trappe, elle écoutait, prête à sortir à la moindre alerte.
--Quel est cet animal attablé maintenant avec François que, tout à
l'heure, à son arrivée, il semblait ne pas connaître? se demandait-elle.
Et, du Marcassin, sa pensée se reportant, haineuse, sur son ex-amant,
elle murmura:
--Oh! toi, si mon homme n'était pas un tel crétin, comme je te ferais
payer toutes les suées que tu m'as données!
À ce moment, le Marcassin fit claquer sa langue sur son palais et
grogna:
--Tonnerre! j'ai soif!
En une seconde, Léocadie fut sortie de la trappe et, son pot de vin à la
main, s'avança souriante.
Le Beau-François, nous le répétons, absorbé qu'il avait été par sa
conversation avec Marcassin, ne s'était pas aperçu de l'absence trop
longue de la femme; mais, à sa vue, une idée de méfiance s'éveilla en
lui.
--Encore un autre pot pour moi, la Saute, commanda-t-il.
--Tout de suite, dit-elle.
Et avec un joyeux empressement, elle regagna la trappe.
Elle venait à peine de disparaître sur l'escalier que François,
bondissant vers la trappe, la refermait sur elle et, après avoir poussé
le verrou, criait à la prisonnière:
--Fais-moi le plaisir, ma fille, d'attendre au frais que je t'appelle.
--Oh! François, la mauvaise farce! cria la voix rieuse de la Saute, qui
semblait avoir pris la chose au plaisant.
Mais, avec une colère blanche, entre ses dents serrées, elle siffla tout
bas ce mot:
--Imbécile!
Car la cave avait une seconde entrée ouvrant sur un cellier, par lequel
on introduisait les futailles.
--Là! nous pouvons, à présent, causer à l'aise, dit en riant le
Beau-François quand il fut revenu s'asseoir.
Le Marcassin était devenu songeur. Il balançait de droite et de gauche,
à la façon de l'ours, son énorme tête. Enfin, il prit son pot de vin, le
vida lentement, toujours pensif, puis, quand il l'eut reposé sur la
table, il demanda de sa voix rauque:
--Tu connais le _cogne_ Vasseur, qui a fait avoir de la peine à Doublet?
--Je l'ai vu comme je te vois.
À cette réponse, Marcassin poussa un sourd rugissement de joie; ses deux
poings monstrueux se crispèrent et il articula avec un accent de
férocité indicible:
--Je lui règlerai son compte.
--Bast! bast! là où nous devons aller, nous ne le retrouverons plus. Au
pays des chouans, le champ nous sera libre, à moi et aux compagnons qui
vont me suivre... car, du fond de ma cachette chez Buchard, j'ai reformé
une bande avec ceux des miens qui ont échappé à ce Vasseur maudit...
Là-bas, nous opérerons à l'aise.
À cet avenir heureux que se promettait le Beau-François, le Marcassin
haussa les épaules et répéta encore:
--Mauvais depuis la guerre finie, tous ces pays-là.
Mais le Beau-François n'avait pas le découragement facile.
--N'ayant plus Vasseur aux trousses, on saura encore y trouver à frire,
dit-il en riant.
Le Chauffeur chantait si bien d'avance victoire, il voyait tant en beau
ces nouvelles contrées qu'il allait exploiter, que le Marcassin, qui
avait pourtant le rire solidement attaché, fit entendre une sorte de
gargouillarde railleuse. Puis, tout sèchement:
--Nigaud! lâcha-t-il.
--Parce que? fit François prenant la mouche.
--Parce que tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez.
--Et qu'y a-t-il donc plus loin que le bout de mon nez?
--Il y a mieux que Vasseur et ses gendarmes.
--Quoi donc?
--Il y a le ministre de la police Fouché et ses agents... Des gendarmes,
ça se reconnaît... mais des espions, il faut plus malin que toi pour les
deviner.
Nier au Beau-François sa supériorité, c'était le piquer au vif.
--Un malin comme toi peut-être? gouailla-t-il d'un ton qui trahissait
une colère naissante.
--Oh! moi, fit tranquillement le Marcassin, je n'y mets pas tant de
prétention... Un individu vient regarder d'un peu trop près dans ma
marmite; je ne me demande point si c'est un mouchard ou non... je lui
plante mon couteau dans le dos.
Cependant Léocadie, autrement la Saute, que le Beau-François croyait
avoir claquemurée dans la cave dont il ignorait les aîtres, en était
sortie par l'issue du cellier et, du côté de la cour, elle était
rentrée, ses chaussures à la main, dans la cuisine.
Immobile, l'oreille tendue, prête à s'enfuir au premier mouvement des
causeurs, elle écoutait, près de la porte de la cuisine sur la salle,
restée ouverte.
En entendant le Marcassin parler de son couteau planté dans le dos de
ceux qui avaient allongé vers lui un nez trop curieux, le Beau-François,
comme s'il se fût agi d'une bonne farce, avait éclaté d'un lourd rire
grossier. Quand sa gaieté se fut apaisée, il prononça moqueusement:
--Ça en revient à ce que je disais.
--Qu'est-ce que tu disais?
--Qu'il n'y a pas à s'inquiéter de ces mouchards que nous a expédiés le
ministre de la police. Tout finauds qu'on les vante, ils sont trop
bêtes... Témoin ceux qui sont venus te tendre stupidement le dos.
Le Marcassin ne possédait pas l'assurance de son compagnon, car il
secoua la tête en disant:
--Ceux-là étaient des trop pressés qui ont voulu faire du zèle...
Restent les autres.
--L'exemple a effrayé les autres.
--Non. Dis plutôt qu'il les a rendus prudents; voilà tout. Dans les cinq
départements où le ministre de la police a semé sa mauvaise graine, les
espions, crois-moi... je le sens... nous préparent lentement un coup de
filet. Où sont-ils? Quel métier apparent exercent-ils? Quelle peau
ont-ils prise? Je l'ignore. Ce roulier que tu rencontres en est
peut-être un. Ce berger, ce valet de ferme, ce mendiant, que tu vois en
plaine, peuvent être des mouches... Tiens! qui sait si le maître de
l'auberge où nous sommes n'est pas de ces gens-là?
À cette supposition que le Saucisson-à-Pattes était un des habiles
policiers, le Beau-François se tordit d'un fou rire qui le fit bégayer:
--Lui! On voit bien que tu n'as pas vu ce monstrueux animal dont la
bêtise est devenue proverbiale.
La Saute, aux écoutes, dut se confesser cette vérité sur son mari.
--Le fait est qu'il est par trop idiot, mon homme, pensa-t-elle. Puis,
cela reconnu, elle ajouta comme corollaire à sa pensée que, s'il eût été
moins idiot, il ne l'eût pas épousée, qu'elle ne le mènerait pas par le
bout du nez, qu'elle n'aurait pas, seule, la clef de la caisse, etc.,
etc.
Cependant, François avait poursuivi:
--Non seulement nous n'avons rien à craindre de cet imbécile, mais son
auberge est à nous, car il a épousé la Saute, une ancienne de ma bande,
qui a tout intérêt à me ménager. Son passé est si chargé qu'elle sait
qu'à la moindre trahison à mon égard, je lui ferais couper le cou en ma
compagnie.
En entendant ces paroles, Léocadie se passa instinctivement une main
autour du cou.
--C'est vrai! s'avoua-t-elle, secouée par un frissonnement de peur.
Tout à sa pensée sur les émissaires de la police, le Marcassin reprit de
sa voix caverneuse:
--Ils sont invisibles, ces mouchards de malheur! mais ils agissent. La
décade dernière, il est parti de Nantes une diligence qui portait, en
groups d'argent, la recette de cette ville, qu'on dirigeait sur Paris
par Châteaubriant et Laval. Nos gars, prévenus de l'aubaine, ont été
l'attendre dans les environs de Cossé.
--Et ils ont récolté les écus du gouvernement? interrompit le
Beau-François.
Marcassin haussa les épaules et en émiettant ses mots:
--Ils ont récolté des balles de plomb qui en ont laissé une dizaine sur
la route, dit-il.
Alors, frappant de son énorme poing sur la table, il gronda
furieusement:
--Tous les voyageurs étaient des gendarmes déguisés! À six lieues de
l'embuscade, ils avaient fait descendre les vrais voyageurs pour prendre
leurs places... Qui donc avait pu les prévenir de l'endroit précis de
l'attaque, si ce n'est un de ces damnés policiers inconnus qui nous
glissent entre les doigts?
Et le faux chouan répéta son antienne:
--Mauvais depuis la guerre finie, ces pays-là!
Après quoi, branlant la tête, et d'un ton plus lugubre encore:
--Ça finira mal! ça finira mal! annonça-t-il.
Ensuite, sa férocité s'éveillant à cette perspective d'avenir, il grogna
avec une sorte de satisfaction cruelle:
--Oui, mais jusque-là, je connais un marcassin qui aura décousu pas mal
de gendarmes, mouchards et autres trouble-fêtes!
Alors il se leva brusquement de table.
--Adieu! dit-il d'un ton bref.
--Déjà! fit le Beau-François, abasourdi par cette séparation brusque et
inattendue.
--Je suis venu à ton rendez-vous pour entendre la commission que Doublet
t'avait donnée pour moi. À présent que je la connais, je vais
l'exécuter.
--Mais, objecta François, je comptais sur toi pour me guider en basse
Loire.
--Impossible! il me faut remonter vers Chartres. Affaire de trois jours,
après quoi je reviendrai sur mes pas... Viens avec moi.
--À Chartres! répéta vivement le Chauffeur. Oh! que nenni! la nuque me
démange trop dans cet endroit-là.
--Alors, attends mon retour, je te reprendrai au passage. Reste ici.
Dans trois jours, tu me verras arriver.
Le Beau-François parut d'abord se décider à demeurer à la
_Biche-Blanche_. Puis, après réflexion:
--Non, dit-il, j'aime mieux attendre dans ma cachette de l'auberge de
Buchard... J'ai à lui donner encore des ordres pour le reste de ma
bande, qui doit venir me rejoindre en Loire.
À son tour, il se leva.
--C'est dit, fit-il, je vais retourner avec toi à l'auberge de Buchard
où tu me déposeras jusqu'à ton retour.
--Convenu! dit le Marcassin.
Un peu avant ces dernières paroles, Léocadie avait vivement quitté son
poste.
--Je n'ai que juste le temps de regagner la cave, se dit-elle.
Après avoir consenti, le Marcassin était devenu songeur.
--À quoi penses-tu? demanda François en le voyant fixé sur place.
--À un avis que j'ai à te donner, garçon, débita lentement le Marcassin
en regardant le Chauffeur de ses yeux durs. Tu as beau être grand, bien
fort, bien bravache, je ne te conseille pas, quand je te reprendrai au
retour, chez Buchard, de t'occuper de ce que je ramènerai dans ma
voiture.
--Es-tu bête de me menacer, railla le Beau-François avec un sourire de
bravade.
--Je ne menace pas, je conseille, répliqua le faux chouan.
Puis, de son pas lourd, il gagna la sortie sur la route en disant:
--En route!
--Laisse-moi au moins le temps de faire mes adieux, riposta le
Chauffeur.
Il alla soulever la trappe de la cave. Tout au bas de l'escalier, assise
sur la dernière marche, se tenait Léocadie qui, sitôt la trappe ouverte,
geignit de sa voix pleureuse:
--Ah! que c'est vilain, François, de me laisser mourir de peur dans ce
trou noir.
--Viens ici, la Saute! commanda l'ex-amant de sa voix brève.
Et quand elle fut remontée dans la salle:
--Tu m'as dit, reprit-il, que tu pensais si bien à moi qu'en apprenant
mon évasion, tu avais commencé à mettre de l'argent de côté pour me
venir en aide, si je m'adressais à toi.
--Je l'ai dit et je le répète, affirma la Saute avec un sourire sur les
lèvres qui, s'il n'était pas sincère, n'en était pas moins charmant.
--Eh bien! ma fille, voici l'heure de joindre le geste aux paroles. Va
me chercher cet argent.
Elle devait avoir un passé sinistre, cette chère Léocadie, passé qui,
comme l'avait dit le Chauffeur, lui donnait tous droits à la guillotine
s'il lui plaisait à lui, en parlant, qu'elle eût le cou coupé en sa
compagnie. Elle avait donc pleinement raison de filer doux avec celui
qui pouvait lui procurer un passe-temps aussi désagréable. De là vint
l'empressement joyeux qu'elle mit à s'écrier:
--Je cours le prendre.
Et elle gravit rapidement l'escalier qui conduisait au premier étage.
À ce moment, au dehors, se fit entendre la voix du Marcassin qui disait:
--Arrive donc! Voici, là-bas, sur la route, une voiture qui se dirige de
ce côté. Mieux vaut ne pas l'attendre.
En même temps reparaissait la Saute qui, pâle, tremblante, effarée,
redescendit en bégayant:
--Rien! plus rien! mon argent a disparu!
Croyant à une ruse, le Beau-François fut pris de rage bleue.
--Ton argent, ou je t'étrangle! grinça-t-il s'avançant vers elle les
deux mains tendues.
Mais, à mi-chemin, il fut ceinturé par le Marcassin qui, avec sa force
extraordinaire, l'entraîna en répétant:
--Viens! viens donc! L'autre voiture approche. Il est inutile qu'on nous
voie partir ensemble.
--Au revoir, la Saute! cria la voix menaçante de François, monté en
voiture.
Comme le chariot recouvert du faux chouan disparaissait au loin, l'autre
voiture s'arrêtait devant la _Biche-Blanche_.
C'était le Saucisson-à-Pattes qui revenait du marché du Mans.
Entre le départ d'une voiture et l'arrivée de l'autre, quelques minutes
s'étaient écoulées qui avaient permis à Léocadie de se remettre de la
double émotion causée par la disparition de son argent et les menaces du
Beau-François.
--Est-ce lui qui m'a volé mon magot? se demanda-t-elle en regardant son
époux qui, avec des Hein! et des Ouf! descendait péniblement sa massive
personne de la carriole.
Quand, enfin, il sentit le sol ferme sous ses pieds, le
Saucisson-à-Pattes, avec un sourire niais, geignit d'un ton désolé:
--Ah! mon doux ange, si tu savais comme je tombe de soif! J'ai la langue
en bois depuis deux heures.
--Tu n'as donc pas bu au Mans?
À cette question, le gros homme ouvrit des yeux étonnés.
--Bu? répéta-t-il, et avec quoi?... puisque tu ne me laisses jamais un
sol... Pas même pour payer les fournisseurs.
Ensuite, faisant sa bouche en coeur, il lâcha de sa voix mignarde:
--Oui, pas un sol. Grosse jalouse!!!... qui crains que j'offre quelques
fleurs aux dames.
Paroles, ton, visage, sourire, tout trahissait une si profonde
stupidité, que Léocadie murmura:
--Non, ce n'est pas ce coco-là qui m'a chipé mes économies... La preuve
en plus est qu'il n'a pas même eu de quoi se payer à boire en ville.
Cependant, le mari s'était tourné vers sa carriole, fermée de rideaux en
cuir, et avait crié.
--Eh! la Victoire, est-ce que tu dors là dedans?... Allons, descends, ma
fille.
Et il revint à sa femme en disant:
--Je te ramène une nouvelle servante en remplacement de Perpétue, qui
nous a quittés si brusquement hier.
Comme sa femme examinait la servante à sa descente de voiture, le
Saucisson-à-Pattes se rengorgea d'un air fat avec un sourire railleur.
--Tenez! tenez! fit-il, voyez un peu de quelle façon elle la reluque
avec ses yeux inquiets. Ne crains rien. Je l'ai choisie laide au
possible, vilaine jalouse!
--Dame! quand on a un bel homme, on tient à le garder pour soi! modula
gentiment Léocadie avec un regard languissamment amoureux.
--Ah! à propos de Perpétue! fit tout à coup le mari. Je sais pourquoi
elle a quitté notre service sans crier gare... Il y avait de l'amour
sous jeu... Je l'ai aperçue au Mans, comme elle traversait la place.
Elle était mise! oh! mais mise!... Faut croire qu'elle a eu affaire à un
amant généreux.
--C'est cette gueuse qui m'a volée, pensa aussitôt Léocadie.
Laissant la nouvelle servante retirer les provisions de la voiture, le
Saucisson-à-Pattes était entré dans l'auberge.
--Ouf! dit-il, je vais lamper avec plaisir un joli pot de vin! Ma langue
se fend de sécheresse.
Ce disant, il avait parcouru du regard la grande salle.
--Il n'est donc plus là, le beau gars auquel j'ai servi à boire avant
mon départ? demanda-t-il à sa femme, entrée derrière lui. J'aurais
volontiers trinqué avec ce superbe garçon.
Et, faisant la roue, l'énorme idiot ajouta d'un ton convaincu:
--Qui se ressemble s'assemble!
Léocadie, à cette absurdité, eut un sourire que le mari interpréta à sa
façon:
--Oh! fit-il, je sais pourquoi tu ris... et je suis complètement de ton
avis... À choisir entre le beau gars et moi, je me préférerais de
beaucoup.
--Va donc mettre tes fourneaux en train, tu te gratteras plus tard,
ordonna moqueusement Léocadie, en songeant au dîner commandé par les
bateliers qui allaient baptiser leur bateau neuf.
Deux heures plus tard la _Biche-Blanche_ résonnait des cris et des
chants des cinq hommes de l'équipage du bateau, qu'on voyait de l'autre
façade de l'auberge, amarré au bord de la Sarthe. Construit en amont de
la rivière, ce bateau allait, par la Sarthe et la Mayenne, faire son
premier voyage en Loire, jusqu'à Nantes.
Les cinq bateliers étaient gens consciencieux qui voulaient, quittes à y
mettre le temps nécessaire, que leur bateau fût sérieusement baptisé.
Ils y employèrent deux jours, pendant lesquels se forma en même temps, à
la _Biche-Blanche_, un convoi de rouliers qui gagnaient Saint-Malo, par
Laval et Fougères. Ce fut une ripaille monstre qui tint le
Saucisson-à-Pattes presque perpétuellement devant ses casseroles.
À ces intrépides fricoteurs arrivèrent, le second jour, se mêler deux
rouliers qui, eux, descendaient de Chartres.
--Il va y avoir, aujourd'hui, à Chartres, vingt-trois personnes qui
passeront un fichu quart d'heure, annonça un de ces deux derniers
arrivés.
Alors, il conta qu'à son passage par la ville, on parlait, pour le
jeudi, à midi, de l'exécution des vingt-trois condamnés de la bande
d'Orgères.
Sur ce, chacun dit son mot, tant et si haut, que le Saucisson-à-Pattes,
qui entendait au fond de sa cuisine, abandonna ses fourneaux pour venir
souffler à l'oreille de chacun, d'une voix effrayée, sa fameuse
recommandation:
--Mais taisez-vous donc, devant ma femme! Si elle allait me donner un
enfant sans tête!!!
Comme, inévitablement, il devait se trouver là un farceur qui, déjà,
avait fait poser le grotesque crétin, il ne manquait pas de demander:
--Tu n'as donc pas été à Cormières, citoyen?
--Non... quoi faire?
--En pèlerinage... Il y a une pierre où vont s'asseoir tous les papas,
après avoir donné leur offrande au capucin.
--Et quand on s'est assis?
--On obtient des fils, non seulement exemptés des moindres difformités,
mais si solidement bâtis que, pendant toute leur existence, ils pissent
à plus de six pieds devant eux!
Car ce pèlerinage, aujourd'hui oublié, existait encore en 1800, époque
de notre récit. Pendant plus d'un demi-siècle, les pères crédules
allèrent s'asseoir sur la pierre pour assurer à leurs rejetons la santé
qui devait s'affirmer par une telle puissance de jet.
Pendant qu'il est question de ce pèlerinage, autant dire tout de suite
ce qui le discrédita. Une belle nuit, un plaisant sceptique alla, non
pas s'asseoir, mais s'accroupir sur la pierre. Bien que le genre de
dépôt qu'il y laissa passe pour porter bonheur, aucun évêque n'ayant
voulu venir, en grande pompe, purifier, par ses prières au Très-Haut, la
pierre profanée, elle passa pour avoir perdu toute sa vertu
(_historique_).
On comprend que sur la bêtise profonde de l'aubergiste de la
_Biche-Blanche_, le pèlerinage de Cormières devait faire une impression
sérieuse.
--Tu en es certain? demanda-t-il au conseilleur.
--J'ai connu Gorget, dont le père avait été, jadis, s'asseoir. Non
seulement il avait sa tête, mais encore, à soixante ans passés, il
arrosait ses fleurs à plus de huit pieds de distance.
--Huit?... Tu disais d'abord six, citoyen.
--Oui, mais le père de Gorget était resté assis plus d'une heure.
--Moi, je resterai assis toute une nuit... Je tiens trop à ce que mon
fils ait une tête.
--Et le reste?
--Oh! le reste! dit dédaigneusement le Saucisson-à-Pattes avec une moue
témoignant qu'il faisait bon marché de l'autre particularité.
--Alors, citoyen, si tu n'as pas la foi complète, il est inutile d'aller
à Cormières, débita sévèrement le conseilleur.
--Va donc pour le reste! s'écria l'aubergiste avec empressement.
Le lendemain, sur les midi, l'auberge était vide de tous buveurs. Le
convoi de rouliers était parti à l'aube. Les bateliers étaient remontés
à bord et devaient démarrer dans quelques heures.
Alors le Saucisson-à-Pattes s'approcha de la Saute, que la menace
d'adieu du Beau-François rendait rêveuse.
--Sais-tu, poule chérie, ce que tu devrais faire, si tu étais gentille
pour ton adoré mignon d'époux?
--Quoi?
--Me permettre d'aller à Cormières.
--Pour?
Le gros homme prit un air mystérieux.
--Je te le dirai plus tard, dit-il.
Accorder la permission, c'était, en somme pour Léocadie, être
débarrassée de son abruti pendant deux ou trois jours.
--Va donc à Cormières, accorda-t-elle. Pourquoi ne partirais-tu pas par
le bateau qui va descendre la Sarthe? On te débarquerait pas loin de ce
village.
--Tiens! c'est une idée!
Et, aussitôt, pour prévenir le patron du bateau qu'il monterait à bord
au départ, le Saucisson-à-Pattes se dirigea vers la rivière en murmurant
avec un frisson de joie:
--Il aura une tête!!! Et il arrosera une fleur à huit pieds de distance!