VI

Oui, elle était rêveuse, cette bonne Léocadie, autrement dite la Saute!

Et elle avait grave motif de rêver, car elle croyait encore entendre

retentir la voix furieuse et menaçante du Beau-François, il y avait

trois jours, quand il était parti. Un petit frisson lui courait dans le

dos au souvenir de son ex-amant, qu'elle revoyait s'avançant vers elle

pour l'étrangler. Sans l'autre, le Marcassin, qui avait entraîné le

furibond, elle allait y passer!

--Il n'a pas voulu croire que j'ai été volée de mon argent, se

disait-elle.

Et pourtant, c'était la vérité. Douze cents beaux écus, qu'elle avait

cachés en un creux ménagé dans une des pannes de la charpente de toiture

du grenier, lui avaient été dérobés.

Par qui?--Avec son mari et elle, le personnel de la maison consistait en

une servante et un valet d'écurie.

Pas un instant, Léocadie n'avait pu soupçonner son mari, trop stupide

d'abord et, ensuite, beaucoup trop gêné et alourdi par son énorme

embonpoint pour avoir pu, avec sa légèreté d'hippopotame, se risquer sur

la mince échelle qui conduisait au grenier.

Le valet d'écurie, qu'elle avait trouvé déjà en place à l'auberge, quand

elle y était venue après son mariage, et qui répondait au nom de

Pancrace, était un homme d'une quarantaine d'années, solide et souple,

mais une sorte d'abruti qui, en dehors des chevaux qu'il aimait, n'avait

d'autre goût que celui de la pêche. Chargé d'alimenter la

_Biche-Blanche_ de poissons, Pancrace, monté sur le bateau de l'auberge

et son filet en main, passait sur la Sarthe le temps que lui laissait

les chevaux des voyageurs. Pas buveur, d'une taciturnité remarquable,

d'une patience extraordinaire, Pancrace était la bête noire du

Saucisson-à-Pattes qui, par cela même que le valet ne lui répondait pas,

était heureux de faire acte d'autorité avec cet être aussi inoffensif

que muet.

Donc Pancrace n'était pas le voleur. Restait encore à accuser la

servante ou, pour mieux dire, l'ancienne servante, la Perpétue, celle

que, après son départ de la maison, le Saucisson-à-Pattes avait

rencontrée si bien nippée dans les rues du Mans.

--C'est cette fripouille qui a fait le coup. Ce qu'elle avait sur le dos

a été acheté avec mes écus volés, pensait Léocadie.

En plus que la servante partie était jeune, gentille et gracieuse,

qualités qui avaient rendu la maîtresse hargneuse à son égard pendant

qu'elle avait servi à la _Biche-Blanche_, elle était devenue, depuis

trois jours que le vol avait été découvert, l'objet de la rancune

haineuse de la Saute.

--Son vol a failli me faire tuer par François quand il a vu qu'il

fallait se brosser le ventre de mes écus... Oh! que je la rencontre

jamais, la Tarpiaude; elle me paiera la peur que, grâce à elle, m'a

donnée cette brute furieuse, grinçait-elle avec une rage sourde qui

concernait à la fois Perpétue et le Beau-François.

Et, de fait, cette peur de Léocadie durait encore. Le mouvement et le

train qui s'étaient faits pendant les trois jours que l'auberge avait

été pleine ne l'avaient pas, par moments, empêché de frémir à la pensée

que le Beau-François avait promis de revenir bientôt.

Telles étaient donc les méditations sombres de la Saute, restée dans la

grande salle, pendant que son mari était allé demander au patron du

bateau _la Juliette_ de le prendre à son bord pour lui faire descendre

la Sarthe jusqu'aux environs du fameux pèlerinage de Cormières.

Un bruit sur la route tira Léocadie de sa rêverie noire et la fit courir

sur le seuil de la porte pour recevoir les voyageurs qu'elle supposait

lui arriver.

--Oh! le Beau-François! murmura-t-elle en reculant épouvantée.

Elle venait de voir, s'avançant vers l'auberge, cette même voiture

vendéenne dans laquelle, trois jours auparavant, était parti son

ex-amant.

Cette fois, au lieu de l'ouverture qu'elle laissait sur le devant, la

bâche, soigneusement tendue sur ses cerceaux, fermait la voiture de tous

les côtés.

Le bidet d'attelage, solide bête qui pourtant ne payait pas de mine,

marchait entre deux cavaliers qui, sur son pas, réglaient celui de leurs

montures.

Ces deux cavaliers étaient le Marcassin et le Beau-François.

Ils arrivaient, sans se douter qu'à leur sortie au point du jour, de la

maison des Buchard, ils avaient été signalés par Fichet au lieutenant

Vasseur.

Fidèle à sa parole, le Marcassin était venu reprendre François à

l'auberge des Buchard, où le chef-Chauffeur avait attendu son retour de

cette expédition secrète que le faux chouan avait à pousser plus loin

que Chartres.

Vers la fin de la nuit, le Marcassin était arrivé chez les Buchard,

donnant l'ordre qu'on éveillât le Chauffeur. Le temps bien juste de

faire manger l'avoine à son bidet, et Marcassin voulait se remettre en

route.

Pendant qu'on rentrait, sans dételer la bête, la voiture dans la cour

pour qu'elle échappât aux yeux de tout curieux que le hasard ferait

passer à cette heure nocturne sur la route, le Beau-François avait eu le

temps d'être sur pied.

Seulement, lui qui s'attendait à voyager en voiture, avait été surpris

quand le Marcassin, en lui montrant deux chevaux attachés derrière la

voiture hermétiquement couverte de sa bâche, lui avait dit:

--Nous allons à cheval, compagnon.

Et, sitôt les deux hommes en selle, on avait repris le voyage. La route

s'était poursuivie lentement, presque sans parler, car la conversation

s'était bornée à un échange de courtes phrases.

--Où arrêtons-nous? avait demandé le Beau-François.

--Là où je suis venu te trouver il y a trois jours... à la

_Biche-Blanche_.

Ce lieu faisait l'affaire du Beau-François; mais, dans le but de sonder

les projets du faux chouan, il avait objecté avec surprise:

--Pourquoi ne pas pousser jusqu'au Mans qui n'est qu'à une petite lieue

de la _Biche-Blanche_?

--Parce que, au Mans, où ton signalement doit t'avoir précédé, je ne me

soucie pas d'être trouvé en ta compagnie, avait répondu sèchement le

Marcassin.

Si terrible que fût le faux chouan, le Beau-François, outre qu'il était

un véritable hercule, était trop brave pour reculer devant une lutte.

S'il refoulait la colère que faisait naître en lui le ton de supériorité

que prenait le Marcassin à son égard, c'était qu'il savait combien ce

sauvage compagnon devait lui être utile dans les nouveaux pays qu'il

allait exploiter.

Et puis, un autre motif le rendait muet. Depuis le départ de la maison

des Buchard, sa curiosité lui avait fait vingt fois déjà se demander ce

que contenait la voiture si bien fermée. Que pouvait le Marcassin être

allé chercher plus loin que Chartres?

En sa mémoire revenait la recommandation faite par le faux chouan

lorsqu'il lui avait dit: «J'ai un avis à te donner, garçon. Tu as beau

être bien grand, bien fort, bien bravache, je ne te conseille pas, quand

je te prendrai au retour chez les Buchard, de t'occuper de ce que je

ramènerai dans ma voiture.»

Le Beau-François dédaignait la menace voilée sous ces paroles, mais à

quoi bon contenter sa curiosité de vive force, quand, avec un peu de

patience, il devait tout naturellement, et sans le moindre danger,

bientôt la satisfaire.

--Il faudra bien que je le sache quand nous arriverons à la

_Biche-Blanche_, finit-il par se dire.

Léocadie avait donc tort de s'épouvanter du retour du Beau-François,

lorsque, du seuil de son auberge, elle voyait s'avancer voitures et

cavaliers. Momentanément du moins, elle n'avait rien à craindre des

rancunes de son ancien amant, car le beau gars avait autre martel en

tête.

La preuve en fut que l'ex-Chauffeur, quand il eut mis pied à terre et

donné la bride de son cheval à Pancrace, le valet d'écurie, accouru pour

prendre les montures, marcha droit à Léocadie. En le voyant arriver,

elle recula de quelques pas dans la grande salle pour que Pancrace ne

pût entendre ce que François allait lui dire.

--Eh bien, la Saute, as-tu retrouvé ton argent? demanda-t-il en souriant

et d'une voix qui n'avait aucune intonation hostile.

Avant que la Saute fût revenue de la surprise causée par ce changement

d'humeur, le Beau-François reprit du même ton bon enfant:

--Allons, ma fille, n'aie plus peur. Je te tiens quitte de ces écus,

mais à la condition que voici...

Il allait continuer quand, soudain, il se retourna au contact d'une main

qui se posait lourdement sur son épaule. C'était celle du Marcassin qui,

tout tranquille, débita de sa voix rauque:

--Veux-tu me faire un vrai plaisir, mon brave garçon?

Puis, immédiatement, avant toute réponse, il s'adressa à la Saute:

--D'abord, toi, la belle, va ouvrir la trappe de la cave, commanda-t-il.

Et quand Léocadie eut obéi, le Marcassin, en montrant l'ouverture

béante, dit à François:

--Pendant dix minutes, va donc chercher dans la cave si j'y suis.

C'était net, clair, précis. Le Marcassin avait besoin de se débarrasser

de la présence du Beau-François pour pouvoir faire sortir de la voiture

son mystérieux contenu. Avec un adversaire tel que l'était le chef

redoutable de l'ancienne bande d'Orgères, un autre y eût regardé à deux

fois avant de lâcher son audacieuse injonction aux gens d'aller voir

dans la cave s'il y était. Lui, le faux chouan, s'y prenait carrément,

sans la plus mince hésitation, presque en bonhomme persuadé qu'on sera

tout heureux de lui obéir.

À cette sorte d'ordre, le Beau-François s'était dressé de toute la

hauteur de sa taille gigantesque, la raillerie aux lèvres, toisant d'un

regard de mépris cet imprudent qui lui allait tout au plus au menton.

--Au nom de quoi parles-tu ainsi, compère? demanda-t-il en gouaillant.

--Au nom d'une de tes pattes que tu pourrais bien te faire casser, si tu

ne te décides pas à descendre dans la cave de bonne volonté, répondit

simplement le Marcassin, sans que sa voix montât d'un ton.

--Vas-en chercher encore deux comme toi, lâcha le colosse en éclatant de

rire.

Mais ce rire ne s'était pas éteint que le Beau-François se sentait

enserré comme dans un cercle de fer qui lui plaquait les bras au corps,

et soulevé de terre en même temps que, d'une voix bien calme, le

Marcassin lui disait:

--Gare à tes pattes en tombant, mon garçon.

Et, emportant son fardeau au-dessus de la trappe ouverte, le faux chouan

laissa tomber François dans le trou béant.

Après avoir rabaissé et verrouillé la trappe, il se retourna vers la

Saute abasourdie par cette preuve de vigueur extraordinaire:

--Ta cave n'a pas d'autre sortie? demanda-t-il.

Répondre que oui, c'était, pour Léocadie, donner à soupçonner au

Marcassin que, trois jours auparavant, lorsqu'elle avait été enfermée

aussi dans la cave, elle s'en était échappée pour venir écouter.

--Non, dit-elle sans hésiter.

Le Marcassin n'était pas de ceux qui s'épuisent en mièvreries de langage

avec le beau sexe. Il parlait peu, mais il savait se faire comprendre

des dames. La Saute n'eut pas besoin de le faire répéter quand il lui

eut dit:

--Je te préviens, la gueuse, que je te tordrai le cou si tu ouvres la

trappe à François sans ma permission.

Sur cette recommandation, il partit, se dirigeant vers la voiture de son

pas lourd et calme, suivi par le regard, presque reconnaissant, de

Léocadie qui murmurait:

--Il a du bon, cet ours-là... surtout s'il a la main assez heureuse pour

tuer son homme du coup.

Cette supposition était d'autant plus admissible que le grand gars,

après sa chute dans la cave, n'avait poussé ni cri ni gémissement.

Le Beau-François avait eu une excellente raison pour n'avoir ni crié ni

gémi, car il avait été étourdi sur le coup. Mais, bientôt, il avait

repris connaissance et, au souvenir de l'affront reçu, sa première

pensée avait été de se venger de celui dont la force le faisait son

maître.

--C'est du bien de sa grand'mère, ça lui reviendra! avait-il grondé

furieusement.

Alors, il avait voulu sortir de la cave, en soulevant la trappe, dont la

résistance lui avait appris que les verrous étaient poussés.

--Si le Marcassin allait filer pendant que je suis enfermé! se dit-il,

pris d'un redoublement de rage, en songeant que son ennemi pouvait lui

échapper.

À nouveau, il tenta de soulever la trappe.

Comme il s'épuisait en efforts inutiles, un faible bruit se fit entendre

dans l'obscurité de la cave.

--Quelqu'un était-il descendu ici avant moi? se demanda-t-il en prêtant

l'oreille.

Une voix prudente prononça bien bas:

--C'est moi, la Saute. Je viens te délivrer... Donne-moi la main,

laisse-toi guider.

C'était, en effet, Léocadie. En forte ménageuse de la chèvre et du chou,

la digne créature s'était dit que, par cela même qu'un dogue a été rossé

par un puissant molosse, il n'en est que plus ardent à mordre les autres

chiens moins vigoureux que lui. Donc, elle avait à craindre que, tôt ou

tard, le Beau-François la rendît responsable d'une défaite dont elle

avait eu le tort d'être témoin. En vertu de ce raisonnement, qui ne

manquait pas de justesse, elle avait pénétré dans la cave par la porte

du cellier et, dans l'ombre, elle était arrivée au pied de l'escalier en

haut duquel son ancien amant tentait de soulever la trappe.

Elle savait le colosse difficile à contenter. Il était homme à ne pas

lui tenir compte de l'avoir délivré, en arguant qu'elle l'avait fait

bien tard. Aussi s'empressa-t-elle de prévenir cette ingratitude en

ajoutant:

--Il m'a été impossible de venir plus tôt. L'ours me surveillait tout en

s'occupant de sa voiture.

--Oh! oh! fit joyeusement le Beau-François, qui descendit à la hâte

l'escalier pour venir prendre la main de la Saute, qu'il serra fortement

dans la sienne comme s'il craignait de laisser s'enfuir celle qui allait

enfin satisfaire sa curiosité.

--Tu l'as vu s'occuper de sa voiture? répéta-t-il.

--Je l'ai vu, tant et si bien, que je sais ce qu'elle contenait, cette

voiture soigneusement bâchée, appuya Léocadie en riant.

--Quoi donc?

--D'abord une vieille femme, à tournure de servante.

--Que faisait-elle là dedans? Du diable si je me serais douté que

c'était une vieille femme que le Marcassin cachait si soigneusement.

--Attends donc la suite; la duègne n'était pas seule. Après elle, est

venue une jeune fille.

--Jolie? demanda vivement François.

--Jolie, gracieuse, charmante.

Et, en traînant ses mots, la Saute, qui savait faire vibrer une des

cordes sensibles du beau gars, débita un peu railleusement:

--Oh! oui, jolie! un de ces morceaux de roi qui ne sont pas pour ton

bec.

La piqûre fut sensible à l'amour-propre du Beau-François qui se posait

en bourreau des coeurs.

--Pas pour mon bec, pas pour mon bec, répéta-t-il avec un rire de

fatuité. Pourtant, si je le voulais bien.

--Alors je te conseille de ne pas vouloir, débita Léocadie avec

intention.

--Parce que? fit François sèchement.

--D'abord parce qu'il y a gros à parier que la fille ne voudrait pas de

toi... et ensuite...

Elle mit une petite pause avant d'achever sa phrase, puis avec

hésitation:

--Et, ensuite... tu devines bien pourquoi?

--Non. Dis.

--Parce que la jeune fille est sous la protection de l'ours et, tu le

sais, il en cuit d'avoir affaire à cet animal féroce.

Le «tu le sais» n'avait l'air de rien, mais il heurta douloureusement la

vanité du Chauffeur qui gronda:

--Sois tranquille. Je me vengerai de lui avant peu.

Il faut rendre justice à la Saute. Elle savait jouer à ravir du

Beau-François. En descendant dans la cave, elle s'était dit:

--Puisque la guillotine ne m'a pas débarrassée de cette grande brute, il

faut le mettre sérieusement aux prises avec le Marcassin qui m'en

délivrera.

On le voit, elle agissait en conséquence.

Sans doute qu'en pensant à sa vengeance, le Beau-François avait trouvé

le moyen de la rendre plus complète, car il reprit:

--Tu dis que le Marcassin paraît tenir à cette jeune fille?

--Comme à la prunelle de ses yeux; il la choie au possible. Pour elle,

l'ours se fait mouton.

--Bien! bien! lâcha le Chauffeur en riant.

Jugeant que le Beau-François n'était pas encore assez monté, la Saute

pesa sur la chantrelle en s'écriant d'une voix effrayée:

--François! François! je devine ton projet à l'égard de cette jeune

fille. Je t'en supplie, renonces-y. Songe au Marcassin qui te tuerait.

--Ah çà! ma fille, tu oublies donc que je suis le Beau-François? débita

le Chauffeur d'une voix vibrant de tout l'orgueil de sa réputation

sinistre.

Certes, il était bien amorcé. La Saute pouvait le lâcher contre le

Marcassin. Néanmoins, elle pensa que deux motifs vaudraient mieux qu'un

pour le mettre aux prises avec l'ennemi.

Aussi, d'un ton qui prêchait la prudence:

--Je sais bien que tu es brave, dit-elle. N'empêche que moi, à ta place,

il est une chose que je préférerais de beaucoup à la jeune fille.

--Quoi donc?

--Ce que le Marcassin a retiré de la voiture après que les femmes en ont

été descendues.

--Qu'était-ce? fit le colosse étonné.

--Un énorme pot en grès... un de ces pots où se conservent les

salaisons.

À ce «pot de salaisons», que la Saute lui proposait comme compensation,

le Beau-François partit d'un franc éclat de rire et riposta:

--Non. Grand merci! je n'aime pas la viande salée.

Ensuite, reparlant de la jeune fille:

--Je lui préfère la chair fraîche.

--Heu! heu! il y a pot et pot, avança gouailleusement la Saute.

--Ce qui veut dire?

--Que le pot du Marcassin, à défaut de salaison, contient quelque chose

qui est du goût de pas mal de monde.

--Quoi donc?

--De l'or. Quand le sauvage le portait, le pied lui a buté sur le seuil

de la maison; alors j'ai entendu certain bruissement qui a trahi le

contenu.

--Oh! oh! lâcha François, devenu subitement moins dédaigneux.

--Et il doit y avoir une jolie somme si le pot est plein, car il est

d'une belle taille, insista Léocadie.

Le Chauffeur aimait l'or. Depuis son évasion, le besoin de se cacher

l'avait amené à une profonde détresse. Tous ses appétits se réveillèrent

ardents à la pensée de cet or, qui lui permettrait de leur donner

satisfaction.

--Où le Marcassin a-t-il déposé son fardeau? demanda-t-il.

--Il l'a laissé dans la chambre où s'est enfermée la jeune fille pour y

reposer quelques heures, chambre qui communique avec celle de la vieille

femme qui l'accompagne.

Sans l'obscurité de la cave, la Saute aurait pu voir le sourire de

François qui murmura:

--Or et jeune fille, double moyen de me venger du Marcassin.

Si faiblement qu'elles eussent été dites, ces paroles avaient été

entendues par Léocadie qui, elle, sans commettre l'imprudence de

réfléchir à mi-voix, eut cette joyeuse pensée:

--Double moyen de te faire casser les reins, grand butor!... Ouf! je

vais donc en être délivrée!!!

Tout aussitôt, le Chauffeur reprit:

--Lui? Qu'est-il devenu?

--Qui? le Marcassin?

--Oui. A-t-il aussi pris une chambre?

--Je n'en sais rien. J'ai laissé à ma servante le soin de s'occuper de

lui, car j'étais pressée de venir te délivrer... Vrai! j'ignore ce que

l'ours est devenu.

Elle achevait de parler, quand, au-dessus de leurs têtes, sur la trappe,

on entendit un bruit sourd, semblant résulter d'une forte secousse.

Puis le silence se fit.

--Qu'est-ce? demanda Léocadie baissant la voix.

--Conduis-moi plus loin dans la cave, je te le dirai, lui souffla le

Beau-François à l'oreille.

En le guidant à travers la cave obscure, la Saute sentit la main du

Chauffeur, qu'elle tenait dans la sienne, secouée par un tressaillement

qui devait agiter tout le corps.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle, quand elle l'eut amené dans un second

caveau.

--Laisse-moi, ma fille, rire à mon aise, répondit la voix joyeuse du

grand gars.

--Rire de quoi?

--De ce bruit que nous venons d'entendre sur la trappe et dont j'ai

deviné la cause.

À mots hachés, car il étouffait à contenir son rire, le Chauffeur

parvint à dire:

--C'est notre imbécile de Marcassin qui, pour me garder prisonnier dans

cette cave, dont il ignore l'autre issue, vient de se coucher sur la

trappe.

Et d'une voix qui, soudainement, avait repris le ton du commandement, il

ajouta:

--Conduis-moi vite dehors, la Saute, le temps presse.

Sans doute que les dix pas qu'ils venaient de faire avaient donné à

François le temps de combiner son plan, car, lorsque Léocadie l'eut

introduit dans le cellier sur lequel débouchait la cave, il demanda:

--Où est l'écurie?

--Là, en sortant, à gauche dans la cour.

--Je n'y trouverai personne? Nul valet d'écurie, n'est-ce pas?

À cette question, le regard de Léocadie, passant par l'étroite fenêtre

du cellier, alla chercher sur la Sarthe, qui coulait à vingt pas, de ce

côté de l'auberge.

--Non, répondit-elle, car je vois là-bas Pancrace, sur son bateau,

jetant ses filets.

Et, en même temps, ses yeux remontant le cours de la rivière, aperçurent

_la Juliette_ s'apprêtant au départ. Sur le pont se voyait le

Saucisson-à-Pattes causant avec le maître marinier auquel, sans doute,

il demandait son passage jusqu'au pèlerinage de Cormières. Suivant son

habitude, il est probable que l'énorme grotesque devait lâcher

quelques-unes de ses stupidités, car, derrière lui, deux bateliers, qui

écoutaient son dialogue avec le patron, se tenaient les côtes de rire.

Ainsi tourné dans cette direction, le regard de la Saute fut attiré plus

en amont de la rivière par un individu qui arrivait en suivant le

rivage.

C'était un long personnage, tellement maigre qu'à cette distance il se

dessinait comme une perche sur l'horizon.

--Quel est cet efflanqué? se demanda-t-elle en examinant l'arrivant dont

les jambes démesurées arpentaient le chemin avec la vitesse d'un cheval

au petit trot.

Une seconde avait suffi à la Saute pour que son rapide coup d'oeil eût

successivement aperçu Pancrace, le Saucisson-à-Pattes et celui qu'elle

traitait d'efflanqué. Il n'y eut donc pas d'intervalle entre sa réponse

sur le valet d'écurie et cette nouvelle question du Beau-François.

--Où sont les chambres des deux femmes?

--En haut. Les deux portes en face de l'escalier.

--Celle de la jeune fille?

--À gauche.

--Ces deux chambres, malgré leur entrée séparée, communiquent entre

elles, m'as-tu dit?

--Oui, par une porte que la vieille, quand la jeune femme fut entrée

dans sa chambre, a refermée devant moi en disant: «Tâchez de reposer un

peu, ma bonne Gervaise.»

--Et la voiture qui nous a amenés, le Marcassin et moi? continua

François qui, tout en interrogeant, échafaudait son plan de vengeance,

car, le regard dans le vide, il ne s'apercevait pas que la Saute lui

tournait le dos.

--Votre voiture est sous le porche, avec son bidet toujours dans les

brancards. Tout en laissant Pancrace conduire vos chevaux à l'écurie, le

Marcassin s'est opposé à ce que le bidet fût dételé: il s'est contenté

de lui mettre sa musette d'avoine.

En répondant ainsi, Léocadie, les yeux toujours tournés vers la fenêtre,

était distraite par la vue du grand échalas ambulant qui se rapprochait

de plus en plus.

--Tiens! il a un fusil en bandoulière, se dit-elle en relevant ce détail

que la distance raccourcie lui permettait maintenant de constater.

L'homme maigre s'était brusquement arrêté et, se faisant de la main une

visière sur les yeux, car il recevait le soleil en pleine figure, il

s'était mis à examiner les lieux qu'il allait atteindre. Au mouvement de

sa tête, il était facile de deviner que son attention allait du bateau

_la Juliette_ à l'auberge de la _Biche-Blanche_.

Puis, sans doute pour se rendre compte du chemin parcouru, il exécuta un

demi-tour sur place et se mit à regarder au loin.

La Saute eût peut-être observé encore longtemps cet individu décharné,

si, tout à coup, un craquement sec, qui se fit entendre derrière elle,

ne l'eût fait brusquement se retourner.

Le bruit était causé par la détente d'un long couteau que le

Beau-François venait d'ouvrir après l'avoir tiré de sa poche. Ce

couteau, la Saute le connaissait. Deux fois elle avait vu le Chauffeur,

impitoyable, en frapper ses victimes.

La lueur de la lame qui brillait dans la demi-obscurité du cellier la

fit frissonner. Allait-il la tuer pour qu'elle ne mît pas obstacle à ses

projets?

Elle se trompait. Le Beau-François, lui mettant la main sur l'épaule,

accentua d'une voix qui sonnait la menace:

--Écoute-moi bien, la Saute: si tu tiens à ta peau, tu vas rester ici

sans t'occuper de ce qui se passera là-haut dans un instant. Ne sois ni

pour ni contre moi dans ce que je vais tenter; c'est tout ce je demande.

À cette condition, je te jure que si je ne suis pas tué par le

Marcassin, je ne troublerai plus jamais ta vie.

Et le colosse, sortant du cellier, disparut dans la direction des

écuries.

L'épouvante de la mort avait été terrible pour la Saute, qu'un violent

tressaillement avait secouée dans tout son être. Au frisson de peur

succéda un élancement aigu qui lui traversa les flancs. Sous l'effet de

l'émotion effroyable qu'elle avait éprouvée, la crise d'une maternité

prochaine venait de se déclarer.

Affolée par les douleurs lancinantes qui lui déchiraient les entrailles,

elle oublia la défense faite par François de quitter le cellier, et,

sortant, elle voulut gagner sa chambre. S'accrochant à tout ce qui

pouvait soutenir sa marche, étouffant ses cris, elle parvint, au prix de

tortures inouïes, à monter l'escalier.

Arrivée devant sa chambre, qui s'ouvrait en face de celles des deux

femmes, la force lui manqua, et, pantelante de souffrance, elle

s'affaissa sur le sol près d'une des deux portes.

--Madame! madame! gémit-elle désespérément en frappant à cette porte.

Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre · 第 16 / 27 题