Vasseur avait trente ans. C'était un grand et fort beau garçon, bien
taillé en force, au visage mâle. Au moment de notre récit, dans tout le
pays qu'il avait délivré des Chauffeurs, il excitait un engouement de
reconnaissance que bien des coeurs de femme auraient été heureux de lui
traduire en un sentiment plus doux.
Pourtant, le beau lieutenant, qui aurait pu se poser si facilement en
Lovelace, semblait être de glace, car aucune conquête amoureuse n'était
inscrite à son actif. Les plus empressées à lui faire connaître leurs
bonnes intentions en avaient été pour leurs avances et leurs regards en
coulisse.
--Il est amoureux de la lune, avait-on fini par se dire, pour
s'expliquer cette indifférence. Faute du possible, on concluait à
l'impossible.
Il est vrai que ceux qui vivaient auprès de lui auraient pu s'étonner de
certaines absences que, de temps à autre et depuis six mois, ils lui
voyaient faire. S'ils ne pointaient pas trop leur curiosité sur ces
disparitions, qui ne dépassaient jamais sept ou huit heures, c'est
qu'ils se disaient que le lieutenant, acharné à la poursuite des
derniers vauriens échappés à sa poigne, s'était lancé sur la piste de
quelque nouveau gibier à offrir à la justice, chasse à l'homme pour
laquelle il tenait à avoir, d'abord et tout seul, relevé la trace.
Néanmoins, en même temps que ces absences, il avait été impossible de ne
pas constater qu'un changement s'était opéré dans le caractère de
Vasseur. En dehors du service, où il était d'une rigidité extrême, on
l'avait toujours connu garçon de joyeuse humeur.
Subitement, il était devenu triste.
On avait, à l'origine, attribué cette tristesse au retard mis à le
récompenser de ses services vraiment exceptionnels. Mais l'épaulette de
lieutenant lui était arrivée et son front ne s'était pas déridé. Alors,
à défaut d'une liaison malheureuse, ou d'une déception d'ambition, ou
d'une maladie, ou d'une cause quelconque connue, qui aurait pu
l'attrister, ses familiers, et surtout ses soldats, ne sachant à quoi
attribuer cette mélancolie sombre, avaient fini par faire chorus avec
ceux qui répétaient:
--Il est amoureux de la lune.
Jamais, peut-être, Vasseur n'avait montré mine plus abattue que celle
qu'il avait quand, au retour de l'exécution, il arriva au _Bon-Repos_
pour commander à Fichet de lui seller son cheval.
--Bigre! il broie du noir, pensa le brigadier Bondu.
--L'exécution des Chauffeurs ne l'a pas précisément poussé à la gaieté,
se dit Lambert.
Cependant, Vasseur avait parcouru la salle d'un regard rapide qui
semblait chercher quelqu'un; puis, s'adressant à Bondu:
--Brigadier, commanda-t-il, j'attends un homme qui ne va pas tarder à
venir... un grand maigre, qui répond aux noms de Barnabé ou de
Fil-à-Beurre... La consigne n'est pas pour lui.
Le malheureux Fil-à-Beurre ne payait pas de mine. Or, comme la consigne
donnée au brigadier que tout individu à figure suspecte, qui pénétrerait
dans l'auberge, fût immédiatement ficelé et descendu dans une cave pour
y attendre l'interrogatoire du lieutenant, il était bon que ladite
consigne fût levée pour Barnabé.
Comme il allait sortir pour aller au-devant de son cheval, que lui
amenait Fichet, le lieutenant, après une courte réflexion, se tourna
vers Lambert:
--À notre départ de ce soir, j'aurai besoin d'un cheval frais, tu iras
chez moi chercher Bayard. Que je le trouve m'attendant ici,
commanda-t-il.
--Oui, mon lieutenant, dit Lambert.
Et, en lui-même, le soldat fit cette réflexion:
--C'est donc bien loin et d'un train d'enfer qu'il va aller, pour avoir
ainsi peur qu'à son retour Rolland soit incapable d'entreprendre notre
voyage... une rude bête pourtant!
En effet, Rolland, le cheval qu'allait monter le lieutenant, était un
animal remarquable par sa force et son ardeur. Pour épuiser un pareil
coursier, il aurait fallu exiger de lui presque l'impossible.
--Dans trois heures, répéta le lieutenant, lorsqu'il fut en selle.
Et il sortit de l'auberge à la plus paisible allure de Rolland, suivi
des yeux par Lambert, qui se disait:
--J'ai dans l'idée que tout à l'heure son cheval n'ira plus de ce
train-là.
Le lieutenant traversa Chartres au pas de sa monture. Quand, la porte de
la ville franchie, il se vit en rase campagne, c'est-à-dire loin des
curieux, il assembla ses rênes en murmurant d'une voix émue:
--Voilà quinze grands jours que je ne l'ai vue!
Et, enfonçant ses éperons dans les flancs de son cheval, il le lança
ventre à terre.
Trois heures après, comme il l'avait annoncé, le lieutenant était de
retour au _Bon-Repos_.
Couvert d'écume, essoufflé, frémissant de fatigue, Rolland était presque
fourbu. Ses flancs, qui haletaient douloureusement, étaient labourés de
coups d'éperon.
--Là! qu'est-ce que je disais? gronda Lambert en reconduisant le cheval
à l'écurie.
Au moment où il passait devant le brigadier Bondu, celui-ci, à la vue
des flancs ensanglantés de la bête, eut un petit tressaut de surprise et
se dit:
--Voilà, précisément, comment était arrangé le cheval de Doublet que
nous avons trouvé empoisonné dans l'écurie.
Mais si Rolland était en mauvais état, on ne pouvait soutenir que le
lieutenant, d'où qu'il arrivât, en rapportait la joie. Il était parti
triste; il reparaissait désespéré. La plus profonde angoisse se lisait
sur son visage abattu et douloureusement contracté. Cet homme, il n'y
avait pas à en douter, venait d'éprouver une de ces souffrances
terribles qui brisent le coeur.
Devant ses soldats, au prix d'un immense effort moral, il retrouva son
calme.
À peine avait-il mis pied à terre que, près de lui, se fit entendre une
voix qui disait:
--Me voici, mon lieutenant. Exact au rendez-vous.
C'était Fil-à-Beurre qui, après les six mois écoulés depuis sa dernière
entrevue avec Vasseur, arrivait encore un peu plus maigre... un vrai
squelette.
--Alors, tu consens toujours à venir avec moi, mon garçon? demanda le
lieutenant.
Fil-à-Beurre poussa un gros soupir et, d'un ton navré:
--J'ai tant besoin de distractions, lâcha-t-il.
Soupir et voix firent que Vasseur le regarda plus attentivement au
visage.
--Oh! oh! dit-il, quel chagrin t'est-il survenu, Barnabé? tu es pâle
comme un mort et il me semble que la fièvre te secoue!
Fil-à-Beurre parut chercher sa réponse.
--La fièvre, non, dit-il enfin, mais l'émotion. Vous m'aviez ordonné de
venir vous trouver après l'exécution des Chauffeurs. Alors, pour tuer le
temps et afin d'être bien fixé sur le moment voulu, la fichue idée m'est
venue d'aller là-bas, sur la place publique... et, dame! vingt-trois à
la file! quand on n'est pas habitué à ce genre de spectacle, ça n'est
pas sans vous secouer.
C'était là une raison trop plausible pour que Vasseur ne l'acceptât pas.
Il entama donc un autre sujet en demandant:
--Tu persistes toujours à refuser le cheval que je t'offre?
--Je suis si maigre, lieutenant! Avec mes os, qui me percent la peau,
j'aurais peur d'être cloué en selle par le coccyx.
--Mais tu finiras par tomber de fatigue.
--En ce cas, je prierai un de vos hommes de prendre mes souliers en
croupe... ça me soulagera.
--Allons, puisque tu le veux! consentit le lieutenant qui s'était pris
de sympathie pour cet être disgracieux qu'il devinait habile, courageux
et foncièrement honnête.
Alors, se retournant vers Lambert et Fichet, qui se tenaient à quelques
pas avec les chevaux en main:
--En selle! commanda-t-il.
Monté sur Bayard, son cheval frais, le lieutenant, suivi de ses deux
hommes et précédé par Fil-à-Beurre jouant de ses longues jambes, quitta
le _Bon-Repos_ à la nuit tombante.
Une heure après, en pleine obscurité, sur la route, Fichet fit entendre
ces mots:
--Pardon, lieutenant...
--Hein! fit sévèrement Vasseur, as-tu oublié que, depuis notre départ,
je ne suis plus que le citoyen Rameau, gros commerçant en grains,
voyageant avec ses garçons fariniers?
Et, après cette leçon, il ajouta:
--À présent, lâche ce que tu avais à dire.
--Que, sans sortir de l'obédience, pourrait-on avoir la souplesse de
demander ous'que nous allerions? demanda Fichet.
--Tiens-tu bien à le savoir?
--J'en aurais l'intendance.
Sans doute que le lieutenant était au courant du langage de Fichet, car,
sans relever le mot, il répondit d'une voix qui vibrait de haine:
--Eh bien, mon brave, nous allons chercher la tête du Beau François.
Savoir qu'on allait chercher la tête du Beau François, c'était déjà
bien; mais la curiosité de Fichet n'était qu'à demi satisfaite, car il
reprit:
--Et, subséquemment à la conséquence, pouveriez-vous m'octroyer la
licence que je saverais ous qu'il est le Beau François?
--Oh! oh! fit le lieutenant, tu m'en demandes trop, vieux Fichet. Autant
que je puis croire, notre homme doit se trouver en Sarthe, en Mayenne ou
en Maine-et-Loire, c'est-à-dire du Mans à La Flèche ou de Laval à Angers
et Saumur. Tu vois que nous avons devant nous un bon bout de promenade.
--Une promenade plantée de coups de fusil! grommela Lambert après avoir
entendu cet itinéraire qui leur donnait à traverser tout le pays que
venait de désoler la terrible guerre des chouans.
Fichet, on l'a vu, n'était pas une de ces intelligences auxquelles on
confie la destinée des empires; mais c'était un intrépide soldat, allant
droit au danger sans barguigner, sabreur de première force, grand
amateur de plaies et de bosses.
À la réflexion de son camarade, il débita gravement:
--Que les coups de fusil, c'est la santé des gendarmes.
--Mazette! alors nous allons nous porter comme des charmes dans le
satané pays où nous conduit le chef... s'il est vrai que les coups de
fusil soient la santé du gendarme, riposta moqueusement Lambert.
En effet, pendant six années consécutives, les pays cités par Vasseur
avaient été le théâtre de cette lutte sanglante qu'on a appelée: «Une
guerre de géants», guerre sans pitié ni merci des chouans et des
Vendéens contre les troupes de la République, et qui, depuis quelques
mois seulement, avaient pris fin sous les derniers coups du général
Brune.
Mais, derrière les vrais chouans pacifiés, qui étaient rentrés dans
leurs foyers, le pays était resté la proie de bandes armées, nombreux
ramassis de vauriens qui, se donnant toujours pour chouans, pillaient
les campagnes, arrêtaient les diligences, incendiaient les villages.
Des renseignements guidaient-ils Vasseur? Était-ce plutôt qu'un
pressentiment lui disait que le Beau François, après sa bande détruite,
avait dû aller continuer ses exploits chez les faux chouans? Toujours
est-il que le soldat intrépide avait résolu d'aller chercher son bandit
au milieu même des hordes formidables qui le protégeaient.
Précédant de quelques pas le cheval du lieutenant, Fil-à-Beurre avait
entendu Vasseur détaillant à Fichet la marche à suivre. Aussitôt, se
portant de côté, il s'était laissé dépasser par le cheval et quand il
fut au côté du cavalier, il demanda, en observant la consigne:
--Ainsi, citoyen Rameau, nous irons jusqu'à Saumur?
--Oui, Barnabé; et, le fallût-il pour retrouver mon coquin, nous
redescendrons la rive gauche de la Loire jusqu'à Champtoceaux.
--Ah! fit Barnabé avec une intonation joyeuse qui surprit Vasseur.
Puis, après une courte hésitation, et d'une voix qu'il s'efforçait
vainement de rendre indifférente, il reprit:
--Alors nous passerons par Saint-Florent-le-Vieil?
La main du lieutenant s'abattit aussitôt sur l'épaule du squelette
ambulant, qu'elle serra entre ces doigts crispés et, en même temps,
Vasseur articula ces paroles pleines de soupçon.
--Malpeste! sais-tu, Barnabé, que tu m'as l'air de connaître ce pays-là?
--Sur mon honneur! je vous jure que je n'y ai jamais mis les pieds,
affirma Fil-à-Beurre, d'un ton de la sincérité duquel il n'y avait pas à
douter.
--Alors, comment se fait-il que tu connaisses, entre Saumur et
Champtoceaux, ce village que tu appelles Saint-Florent-le-V...
Au lieu d'achever le mot, Vasseur s'arrêta une seconde, puis,
brusquement, en homme surpris par un souvenir:
--J'y suis! s'écria-t-il.
Il venait de se rappeler le billet trouvé dans la doublure de la veste
que le Beau-François avait abandonnée en sa fuite, ce billet de
l'écriture de Doublet et que ce dernier, quand il pouvait sauver sa
tête, avait refusé de lui expliquer.
Parmi les notes énigmatiques, ne se trouvait-il pas cette mention: _S.
F. le Vieil_? L'abréviation ne désignerait-elle pas le village de
Saint-Florent-le-Vieil?
Et, persuadé qu'il avait deviné juste, Vasseur, sans penser qu'il
réfléchissait tout haut, se demanda:
--Quelle anguille sous roche nous attend dans ce village?
Ensuite, comme si la suite pouvait l'éclairer, il se répéta de mémoire
les mots suivants de l'écrit:
--S. F. le Vieil.--La saute.--Doublet.--Le Marcassin.--Sans sabots on...
Nous l'avons dit, Vasseur, sans s'en douter, réfléchissait à mi-voix.
Fil-à-Beurre, qui marchait à sa botte, n'en avait pas perdu un mot.
--Oh! oh! lâcha-t-il soudainement.
Cet éclat de voix interrompit les réflexions du lieutenant.
--Qu'as-tu, garçon? demanda-t-il.
--Vous venez de prononcer Marcassin... Je ne sais pas si c'est le mien,
mais, moi aussi, je connais un Marcassin... Au fond, je ne le connais
que pour l'avoir vu et entendu une fois, sans que, lui, il ait seulement
aperçu le bout de mon nez; car je me tenais tapi, bien immobile dans ma
cache... Ah! oui, Marcassin! en voilà un qui est bien nommé! Tout en
poil gris et rude, cet homme; trapu, râblé, l'air féroce, des mains
énormes et velues! Un terrible athlète, je vous en réponds... Il doit
rudement en découdre.
Vasseur avait laissé parler le squelette.
--Où donc as-tu rencontré ce Marcassin? demanda-t-il quand Barnabé se
tut.
Sans doute que Fil-à-Beurre s'était imprudemment laissé allé à ses
souvenirs, car, à la question, il eut l'hésitation de celui qui
s'aperçoit trop tard de sa faute. Il fit cette réponse vague:
--Dans les environs d'Orléans.
--Précise l'endroit, appuya Vasseur.
Fil-à-Beurre garda le silence.
--J'attends, dit le lieutenant d'une voix qui se montait.
Le squelette prit tout à coup son parti et d'un ton plein de repentir:
--Tenez, dit-il, j'aime mieux vous avouer que j'ai à me faire un
reproche à votre égard.
--Lequel, Barnabé? demanda Vasseur, désarmé par l'accent ému du jeune
homme.
--J'aurais dû vous avouer un gros secret qui m'étouffe depuis tantôt...
vous savez, quand je suis revenu de l'exécution?
--Lorsque tu étais si bouleversé d'avoir vu tomber vingt-trois têtes?
Fil-à-Beurre haussa les épaules.
--Oh! après tout, c'étaient de si cruels coquins, qui avaient tant
commis d'atrocités, que je les ai vus mourir sans grande pitié...
Le squelette s'interrompit pour pousser un gros soupir, puis, tout
frémissant, il ajouta:
--Sauf un pourtant!
--Quel était ce condamné?
--Je vous conterai cela à la couchée.
--Mais, mon garçon, tu dois comprendre que je ne me soucie pas d'être vu
en plein jour sur la grand'route. Jusqu'à la bonne moitié du voyage, mon
intention est de chevaucher la nuit et, durant le jour, de rester coi en
quelque gîte sûr. Si donc, comme tu le dis, ton secret t'étouffe, tu vas
le garder sur la conscience jusqu'au point du jour, moment de notre
couchée... Mieux vaudrait te soulager tout de suite.
Et Vasseur, d'une voix rieuse, insista en disant:
--Allons! lâche ton secret.
--Mais, fit Barnabé, c'est que ce secret n'est pas le mien. D'autres
oreilles que les vôtres ne peuvent l'écouter.
--Tu dis cela pour Lambert et Fichet?
--Précisément.
La curiosité talonnait trop le lieutenant pour qu'il ne lui sacrifiât
pas ses hommes. Il se retourna en selle et commanda:
--Fichet, à cent pas en avant, pour éclairer la route. Toi, Lambert,
même distance en arrière pour t'assurer si nous ne sommes pas suivis.
Et quand ils furent seuls:
--Là! fit Vasseur, à présent tu peux parler.
--Le jour où vous m'avez engagé pour vous suivre, vous rappelez-vous
qu'après vous avoir demandé à quelle date il faudrait partir, je me suis
réjoui en apprenant que j'avais tout le temps devant moi pour faire mes
adieux?
--Oui, et il me souvient que, comme je te plaisantais en supposant que
ces adieux s'adresseraient à tes amours, tu m'as parlé d'un être bon,
doux, auquel tu avais voué le dévouement... du chien pour celui qui lui
a donné la pâtée, alors qu'il crevait de faim... Ce sont là tes
expressions.
Il y eut un accent indicible de reconnaissance dans la voix de
Fil-à-Beurre quand il répondit:
--Oui, c'est ainsi que je suis dévoué à ma bonne Gervaise.
À ce nom, une convulsion violente fit frissonner le lieutenant des pieds
à la tête. Et tant était grande son émotion qu'il lui fallut se retenir
au pommeau de la selle pour ne pas tomber de cheval lorsqu'il entendit
le squelette ajouter:
--Gervaise qui, il y a deux jours encore habitait le village de Mégin.
Dans l'ombre de la nuit, Fil-à-Beurre n'avait pu s'apercevoir de la
pâleur livide du lieutenant ni de la violente émotion produite par le
nom de Gervaise.
Sans se douter de rien, il commença son récit:
--Comme je vous l'ai dit, j'ai toujours demandé mon pain de chaque jour
un peu à tous les métiers. Cette fois-là, j'avais eu la main heureuse.
Ma maigreur avait été exploitée dans une baraque de saltimbanques. De
foire en foire, on m'avait exhibé à l'admiration des populations en me
donnant pour un malheureux marin, resté seul sur un radeau en pleine
mer, pendant quarante-six jours, sans autre nourriture que ses larmes.
Par malheur, arriva l'hiver qui interrompit les fêtes foraines. Plus de
recettes. Le patron aurait bien voulu me garder jusqu'au retour du
printemps. Mais pour me garder, il eût fallu me nourrir. Alors j'aurais
engraissé... et j'aurais perdu de ma valeur.
--Va crever de faim jusqu'au printemps, me dit-il; tu auras ainsi
conservé ton prix et je te reprendrai.
Et il me congédia après m'avoir réglé mon compte. Des plus maigres!
Trois écus! Il y ajouta une bonne grosse veste de ratine qui lui était
devenue trop courte et qui arriva, pour moi, comme marée en carême, vu
qu'elle était chaude et, ce jour-là, il faisait grand froid.
Il était environ dix heures du soir; car c'était après avoir eu la
prévenance de me garnir d'un solide souper que le patron m'avait
congédié. J'aurais pu coucher là, mais je me souvins que, le lendemain,
c'était grand marché à Chartres. Peut-être y trouverais-je à m'employer.
Quinze lieues me séparaient de la ville, mais c'était un jeu pour mes
longues jambes et la nuit, dont les étoiles scintillaient de froid,
était des plus claires.
Je marchais bon pas, tout chaudement heureux sous ma veste de ratine...
Et trois écus en poche!... Le premier consul n'était pas mon cousin!
Je venais de dépasser un village dont, à mon passage, l'horloge avait
tinté minuit et j'allais longer une meule de foin quand, soudainement,
je vis se dresser devant moi un colosse qui, par cette température
glaciale, était en manches de chemise.
--Donne-moi ta veste, m'ordonna-t-il.
--Moi, dans de pareilles occasions, je ne suis pas causeur et, grâce à
mes jambes, j'ai bien mis vite une distance entre moi et l'autre que je
laisse attendant toujours une réponse. Quant à résister, j'en aurais eu
l'envie qu'elle me serait aussitôt passée, rien qu'à la vue de la solide
carrure de mon emprunteur de veste.
Sans doute qu'il devina mon projet de lui brûler la politesse en
détalant, car, sans autre phrase, il m'asséna sur la tête un coup d'un
gourdin énorme, qui me renversa sans connaissance.
Fil-à-Beurre fut interrompu dans son récit par le lieutenant, qui
demanda vivement:
--Tu ne saurais reconnaître cet homme?
--Oh! que si! que si! Je n'ai vu mon gaillard qu'une demi-minute, mais
ça m'a suffi pour le reluquer... Que jamais je le rencontre et je jure
bien qu'il me rendra compte du coup de gourdin qu'il m'a administré, de
ma veste qu'il m'a volée ainsi que mes pauvres trois écus qui étaient
dans ma poche... Que je le trouve face à face, si je ne lui bondis pas
sur le casaquin, c'est que, ce jour-là, j'aurai un ventre qui traînera
par terre.
Malgré tous ses efforts pour la contraindre, une impatiente curiosité se
trahissait dans la voix de Vasseur, quand il demanda:
--Mais, Barnabé, je ne vois pas encore apparaître dans ton récit cette
personne que tu appelles Gervaise?
--Attendez donc, attendez donc... Quand je revins à moi, j'étais étendu
sur des bottes de paille et j'avais la tête entourée de bandes de linge
qui m'aveuglaient. À ce moment, une douce petite voix disait:
--Mais, ma bonne Annette, nous ne pouvons pourtant pas mettre dehors ce
pauvre garçon.
--Bah! bah! répondit l'organe grognon de celle qui venait d'être nommée
Annette, quand ils ne tuent point, les coups à la tête ne sont pas
dangereux. Après qu'il aura dormi jusqu'à ce soir, notre grand diable,
avec une bonne soupe dans le ventre, s'en ira trottant comme un cerf.
--Non, il faut le garder quelques jours. Il a besoin de se remettre.
Regarde donc comme il est délabré, insista la voix jeune et douce.
À ces derniers mots, Annette répliqua en riant:
--Oh! oh! si, pour le renvoyer, vous attendez qu'il se soit remplumé, il
sera encore ici au jugement dernier.
--Rien que deux jours.
--Oui, mais si votre père arrivait? Vous savez combien de fois il m'a
sévèrement recommandé de ne jamais laisser pénétrer personne dans la
maison.
--Papa est parti il y a huit jours, et il s'écoule un mois entre chacune
de ses visites.
Après son excuse donnée, la petite voix revint à l'assaut en disant:
--C'est convenu, n'est-ce pas; nous garderons deux jours notre blessé?
--Gervaise! Gervaise! vous me faites commettre une imprudence, prononça
Annette d'un ton qui cédait.
Il y eut un petit cri joyeux de Gervaise triomphante; puis, vivement,
elle reprit:
--Renouvelle-lui son pansement. Moi, je descends pour surveiller la
soupe qui lui rendra ses forces.
Et je l'entendis qui s'éloignait.
Alors je crus bon de donner signe de vie. Comme Annette avait fini de me
retirer la bande de toile, je poussai un soupir et j'ouvris les yeux.
--Ah! ah! fit-elle, voilà donc que vous revenez à vous, mon beau
merle?... Pardieu, je puis me vanter d'avoir fait ce matin une jolie
trouvaille.
C'était une brave et digne femme, cette Annette, malgré son air bourru.
Elle m'apprit qu'au point du du jour, en allant chercher son beurre et
son lait à une ferme un peu distante du village, elle m'avait trouvé
étendu raide, dépouillé, à demi gelé, la tête ensanglantée. Par bonheur,
le froid, en saisissant ma plaie, avait empêché la perte de sang.
Aussitôt, elle était venue pour donner la nouvelle à Gervaise, et les
deux femmes, dans leur premier élan de pitié, m'avaient, en réunissant
leurs efforts, emporté dans la maison qui les abritait.
Après avoir achevé de me panser, elle reprit:
--Moi, j'étais d'avis de vous renvoyer tout de suite; mais on a obtenu
de ma faiblesse que vous resteriez ici deux jours à vous reposer et à
vous rabibocher un peu le torse. Vous allez commencer par m'avaler une
soupe. Attendez, je reviens.
Trois minutes après, elle reparut avec une énorme écuelle de soupe
fumante.
--On ne perd pas son temps à vous nourrir! dit-elle en riant, après
avoir constaté la voracité avec laquelle j'avais engouffré la soupe.
Puis, comme je la remerciais, elle reprit:
--Le meilleur moyen, mon garçon, de me prouver votre reconnaissance,
c'est de rester bien tranquillement enfermé dans ce commun à fourrages,
sans vous montrer, sans sortir.
Ensuite, avec une intonation qui pesait sur les mots pour bien appeler
mon attention, elle articula lentement:
--Il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent que ça ne se présentera
pas; mais si, par hasard, quelqu'un arrivait dans la maison, ne bougez
pas plus qu'une souche, car vous feriez avoir bien de la peine à deux
pauvres femmes qui ont eu pitié de vous.
Là-dessus, elle partit après avoir ajouté:
--Faites un bon somme, ça vous tuera le temps jusqu'à l'heure de vous
regarnir la panse.
J'avais l'estomac plein. J'étais mollement étendu dans un creux de
bottes de paille qui me tenaient chaud; j'obéis au conseil d'Annette en
m'endormant profondément.
Quand je me réveillai, la nuit était venue et l'obscurité régnait dans
mon réduit.
Seulement, au milieu de l'ombre, se détachait devant moi une raie
lumineuse dont je m'expliquai bien vite la cause. La chambre voisine
était éclairée et, par une lézarde de la cloison en pisé, filtrait la
lueur que je voyais. La curiosité me poussa à connaître cette Gervaise
dont j'avais seulement entendu la voix. Bien doucement, je m'approchai
de la fente et j'y appliquai un oeil.
Ah! la belle et ravissante jeune fille que j'aperçus! Un ange à adorer à
genoux!
Elle était en train de filer devant une vaste cheminée où, pendue à la
crémaillère, chantait une marmite dont, en ce moment, Annette remuait le
contenu avec une cuillère en bois.
--Ça embaume! disait la vieille servante. Je crois, Gervaise, que votre
protégé s'en lèchera les babines jusqu'aux oreilles! Ah! si vous l'aviez
vu, ce matin, absorber sa soupe! Ce n'est pas un homme, c'est un puits!
Tout à coup, le roulement d'une voiture se fit entendre au loin. À ce
bruit, les deux femmes se relevèrent effarées.
--C'est votre père!... Pourvu qu'il ne découvre pas cette grande asperge
de malheur! bégaya Annette avec terreur.
Sans être grand clerc, je devinai que la grande asperge c'était moi.
Le roulement de la voiture, qui s'était rapidement rapproché, cessa
devant la porte.
Sans doute que les deux femmes, afin d'éviter une surprise, avaient la
consigne de n'ouvrir à aucun bruit du dehors, car elles restèrent
immobiles, attendant que celui qui arrivait eût ouvert, du dehors, avec
une clef dont il était porteur.
Alors entra un homme dont la figure, à la vue de Gervaise, s'éclaira de
la plus pure joie. La jeune fille se jeta dans ses bras et, pendant deux
grosses minutes, il l'embrassa avec de petits frémissements de
bonheur... Ah! il aimait rudement sa fille, ce bonhomme-là!
Quand Fil-à-Beurre avait prononcé ses derniers mots, sa voix s'était si
douloureusement altérée, que Vasseur lui demanda aussitôt:
--Qu'as-tu donc, Barnabé?
--C'est que je compare toujours cette scène, toute pleine de tendresse,
avec celle où, pour la seconde fois, j'ai revu cet homme.
--Ah! tu l'as revu?
--Oui, aujourd'hui même, quand je suis allé à l'exécution.
--Tu l'as rencontré dans la foule?
--Non! fit le squelette d'un ton navré.
--Où donc alors?
--Je l'ai revu sur l'échafaud, se débattant sous la main du bourreau,
alors que, le dernier de tous, il allait être exécuté.
Vasseur eut sans doute besoin de veiller sur son intonation, car il prit
un temps avant de lâcher un «Ah! vraiment!» dont l'accent de surprise,
malgré son effort, sonna des plus faux.
Fil-à-Beurre avait continué:
--Oui. Quand tous les autres étaient morts avec une intrépidité
farouche, lui résista, criant, pleurant, prononçant des paroles
désespérées, une sorte d'appel qui demandait la vie.
Et, après une hésitation:
--Je crois même, reprit le squelette, qu'il prononçait votre nom.
--Mon nom? répéta le lieutenant qui, comme précédemment, simulait
l'étonnement.
--Oui, il parlait de sa vie sauve promise par vous s'il avouait... C'est
là, du moins, ce que j'ai cru comprendre, car sa voix était en partie
couverte par les cris de la foule qui, furieuse de sa lâcheté, hurlait:
Mort à Doublet!
--C'était donc l'aubergiste de Chartres?
--Lui-même.
Pendant cinq minutes, les deux hommes cheminèrent en silence. Était-ce
que chacun d'eux avait besoin de se remettre de son émotion? S'il en
était ainsi du lieutenant, son compagnon n'aurait pu s'en douter, car
Vasseur reprit d'une voix sèche et railleuse:
--Alors ta Gervaise était donc la fille d'un des principaux
Chauffeurs?... Qui sait même si elle ne faisait pas partie de la bande?
--Oh! lieutenant, ne dites pas cela, s'écria Fil-à-Beurre avec un
sanglot douloureux.
--Qui me prouvera le contraire?
--Écoutez la fin de mon récit, je vous en prie.
--Soit! je le veux bien, dit Vasseur trop vivement pour qu'un autre,
plus observateur ou moins ému que le squelette, n'eût pas deviné que ce
n'était point par unique complaisance que le lieutenant allait prêter
l'oreille.
Fil-à-Beurre poursuivit:
--Le père s'arrêta d'embrasser sa fille en entendant dire par Annette,
qui s'apprêtait à sortir:
--Je vais mettre le cheval à l'écurie, n'est-ce pas, notre maître?
--Non, non, fit-il vivement, je ne coucherai pas au logis ce soir. Je
passais à deux lieues d'ici. Je n'ai pu résister au désir de venir
embrasser Gervaise. Le temps de manger un morceau et je repars. Veille
plutôt sur la marmite, ma brave Annette.
--Et moi, je vais mettre le couvert, dit Gervaise.
Tout en s'occupant de cette tâche, la jeune fille causait avec son père,
qui se chauffait, assis devant la cheminée. Par la crevasse de la
muraille, ses paroles m'arrivaient bien distinctes.
--Quand donc, disait-elle, aurai-je un père qui ne sera plus toujours
par monts et par vaux?
--Ah! dame! fillette, c'est mon commerce qui veut cela. Les chevaux que
je vends à la République, pour ses armées, ne sont pas tous parqués dans
une lieue carrée. Il me faut aller les acheter à droite, à gauche, à
l'autre bout de la France, au diable.
Puis en se frottant les mains:
--Mais, sois tranquille, mignonne, aux grandes fatigues les gros
profits. Avant peu, mon sac sera assez rond pour que je me repose. Alors
nous irons nous établir dans un autre pays.
--Pourquoi ne resterions-nous pas dans celui-ci?
--Heu! heu! lâcha le père, qui me sembla un peu troublé par la question.
D'abord, il y a plus beau pays que le Beauce; et puis, ailleurs, nous
n'aurons rien à craindre de ces bandes de gredins qui pillent la
contrée. Quand je suis en route je ne vis pas, tant j'ai peur que les
misérables ne s'attaquent à cette maison.
Alors s'adressant à Annette:
--Aussi, ma vieille, défense absolue d'ouvrir à tout vagabond qui
viendrait te demander l'hospitalité d'une nuit. C'est la manière dont
les espions des misérables procèdent pour étudier les lieux avant de les
piller.
--Oh! n'ayez pas peur, notre maître. Aucun d'eux n'est entré et
n'entrera ici, répliqua la servante.
Et, pour détourner la conversation de ce sujet, elle s'empressa de
décrocher la marmite en s'écriant:
--Là! c'est prêt. Vite à table.
Le père quitta le devant de l'âtre en disant:
--Bon! Pendant que tu empliras les assiettes, je vais aller chercher une
botte de foin pour mon cheval.
--Restez donc. J'irai tout à l'heure, proposa Annette, prise de peur à
la pensée que, si je dormais, il allait me découvrir.
--Non, non, dit-il, fais les portions. Je serai revenu avant que tu aies
fini.
Je l'entendis qui arrivait par le couloir séparant la maison en deux.
En une seconde je fus enseveli sous dix bottes promptement rejetées sur
moi. Je me tins plus immobile qu'un mort, retenant ma respiration.
Annette avait eu tort de s'alarmer, car le danger... si danger il y
avait... était des plus minimes, puisque le père venait sans avoir pris
de lumière.
Bientôt il entra. En pleine obscurité, il n'avait qu'à étendre la main
pour prendre une botte à tâtons, puis à s'en aller.
Au lieu de cela, il demeura immobile dans un coin, où je me rappelais
avoir vu, dans la journée, un tonneau d'avoine. En même temps qu'il
poussait un «hem!» étouffé, qui trahissait un effort de sa part, je crus
ouïr un roulement sourd. Ensuite résonna, bien faiblement pourtant,
comme un bruit de monnaie; puis un autre «hem!» et un nouveau roulement,
auquel succéda un frôlement de souliers sur le sol, comme si le père
s'occupait à faire disparaître une trace. Après quoi, il prit la botte
de fourrage la plus proche et s'en alla.
Tout cela n'avait pas duré la dixième partie du temps que j'ai mis à
vous le conter.
Sitôt qu'il avait été parti, j'avais replacé l'oeil à la lézarde de la
cloison. Je le vis reparaître et se mettre à table en disant:
--Ma botte est dans la voiture. C'est un en-cas. Il m'arrive souvent
d'être obligé de m'arrêter, la nuit, dans de si pauvres endroits que mon
cheval se voit devant un râtelier vide.
Pour moi, la botte de fourrage n'était qu'un prétexte dont il s'était
servi afin de venir se livrer à la mystérieuse occupation que j'avais
entendue.
Une demi-heure plus tard, il partit après avoir soupé.
Quand Annette m'apporta ma part du repas, elle me trouva étendu tout de
mon long.
--Est-ce que vous avez toujours dormi? me demanda-t-elle.
--C'est le bruit de vos pas qui vient de m'éveiller.
Je vis ses lèvres se remuer. À coup sûr, elle se réjouissait du danger
évité, heureuse chance qu'elle devait attribuer à ce que le maître
n'avait pas pris de lumière.
Je dormis toute la nuit, mais la curiosité me fit ouvrir l'oeil au point
du jour.
--Qu'est-il venu faire? me demandais-je, debout devant le tonneau
d'avoine, examinant sur le sol des traces, imparfaitement effacées, qui
prouvaient qu'on l'avait déplacé.
À mon tour, je changeai le tonneau de place.
À l'endroit qu'il recouvrait m'apparut, enfoui dans la terre, l'orifice
d'un de ces énormes pots de grès dont il est fait usage pour conserver
les salaisons.
Et ce monstrueux pot était à peu près plein de beaux louis d'or.
Le père de Gervaise avait grandement raison quand il avait dit à sa
fille que son sac commençait à s'arrondir, car il y avait dans ce pot
une bien grosse somme. Elle était fort simple, sa cachette, et même si
facile à trouver, qu'elle était introuvable. On aurait bouleversé la
maison sans avoir l'idée de changer de place ce tonneau d'avoine.
Je le replaçai sur le pot d'or et tout fut dit.
Deux jours après, mon crâne était guéri et je me sentais valide.
Gervaise me congédia avec une bonne grosse miche de pain et une gentille
pièce de quinze sols.
Quand j'arrivai à Chartres, où je n'avais pas mis le pied depuis six
mois, les habitants, tout joyeux, n'y parlaient que de vous, mon
lieutenant. Vous veniez de vous attaquer aux Chauffeurs dont une bonne
partie était sous les verrous. Le reste allait suivre. Enfin, le pays
était à la veille d'être délivré des brigands dont la frayeur générale
avait assuré trop longtemps l'impunité.
Aussitôt l'envie me vint d'aller bien vite porter ces bonnes nouvelles à
Gervaise et Annette, que la crainte tenait, pour ainsi dire,
prisonnières en leur maisonnette. Je repris donc à la hâte la route du
village de Mégin.
Que vous dirai-je? Un minime emploi que je trouvai dans une ferme de
Mégin me permit de rester dans le voisinage des deux femmes, auxquelles
je rendais tous les petits services en mon pouvoir. Ah! les bonnes
heures que j'ai passées près de Gervaise, qui, le soir, avait entrepris
de m'apprendre à lire!
Deux mois s'écoulèrent ainsi. Alors, Gervaise devint inquiète. Les plus
longues absences de son père n'avaient jamais duré plus de quatre
semaines. Pas de nouvelles! Qu'était-il devenu?
Une quinzaine se passa encore, et Gervaise ne vécut plus que dans
l'angoisse.
Quand le père était parti, il tenait la direction d'Orléans. Il
s'agissait de retrouver sa piste. Je partis donc pour Orléans où je
m'inquiétai dans toutes les auberges du citoyen Grangé, le gros
maquignon, voyageant dans sa carriole attelée d'un cheval blanc.
À ma grande surprise, partout, dans Orléans où, suivant Gervaise, son
père avait dû aller maintes et maintes fois, le maquignon Grangé était
inconnu.
Après Orléans, je visitai Chateldun, dont le père avait souvent aussi
parlé à sa fille. Même résultat. Jamais un hôtelier n'avait reçu de
citoyen Grangé.
Je continuai ma tournée par Chartres où je repris ma recherche d'auberge
en auberge. Ce fut ainsi que je me présentai au _Bon-Repos_, le jour où
vous vous y trouviez. L'aubergiste Doublet était arrêté depuis six
semaines et, pour la vingtième fois, on fouillait sa maison à la
recherche de la cachette où ce gueux, qui était le principal recéleur et
le banquier de la bande d'Orgères, pouvait avoir renfermé ses écus. À ce
moment, les chercheurs, en se rappelant que Doublet, chaque mois,
faisait une absence de quelques jours, étaient d'avis que l'aubergiste
devait aller à Paris porter son argent. L'idée me vint que ce pouvait
être moins loin et que, peut-être, était-ce dans les environs de
Chartres. Ce fut pourquoi je donnai le conseil de s'en rapporter à
l'instinct du cheval en le laissant marcher bride sur cou... Le
lendemain, l'animal était mort!... C'était aussi un cheval blanc, comme
celui du maquignon Grangé... Hélas! pouvais-je me douter que Doublet et
Grangé n'étaient qu'un même individu?
C'est alors que vous m'avez proposé d'être de l'expédition qui vient de
nous mettre en route. Je ne devais pas être toujours à la charge des
deux femmes. J'acceptai donc d'autant plus volontiers que ce jour de
l'exécution, que vous me fixiez pour le départ, était, vu les lenteurs
du procès, à une longue date. J'avais l'espoir qu'à cette époque le père
de Gervaise serait de retour.
Je retournai donc près de la jeune fille...
Cette nouvelle partie du récit de Fil-à-Beurre avait été écoutée par
Vasseur sans mot dire. À ce moment, il interrompit en disant d'une voix
moqueuse:
--Tu as beau t'en défendre, Barnabé, tu étais et tu es amoureux de
Gervaise.
Et dans ces mots, sous la moquerie du lieutenant, perçait une sorte
d'aigreur.
Mais Fil-à-Beurre secoua la tête:
--Non, non, fit-il gravement, n'en croyez rien. Je vous l'ai dit et je
vous le jure, rien que le dévouement du chien!... Est-ce que je ne me
rends pas compte de mon individu ridicule?... Non, non, les belles
filles comme Gervaise ne sont pas pour des grotesques de ma sorte... Et
puis, s'il faut tout vous dire...
Au lieu d'achever sa phrase, Fil-à-Beurre s'arrêta tout net.
--Et puis? répéta vivement Vasseur en le voyant hésiter.
--Et puis, reprit Barnabé lentement, je crois bien que Gervaise a un
amoureux.
Il y eut presque une explosion de joie dans la façon dont le lieutenant
s'écria:
--Ah! tu crois qu'elle aime quelqu'un!!!
--Non, non, permettez, je ne dis pas cela. Je n'affirme pas que Gervaise
aime quelqu'un. Je dis qu'elle est aimée par quelqu'un... ce qui n'est
pas exactement la même chose.
--Et tu le connais? appuya Vasseur, dont l'accent, de joyeux, était
brusquement devenu inquiet.
--Non, mais je pourrais dire comment il vient rendre visite à la jeune
fille.
--Bah! et comment cela?
--À cheval.
Et, en riant, Fil-à-Beurre ajouta:
--Je vous garantis même que cet amoureux a le coeur fièrement pincé.
--Qui te le fait croire?
--L'ardente impatience qu'il met à accourir au village de Mégin.
Plusieurs fois, j'ai découvert derrière la maison, où il l'attache, les
piétinements de son cheval et, toujours, sur le sol foulé, j'ai aperçu
des gouttelettes de sang. J'en ai conclu que la monture était surmenée à
grands coups d'éperon.
--Et c'est à ces traces d'un cheval derrière la maison que tu t'es mis
en tête que Gervaise avait un amoureux? ricana Vasseur.
--Oh! oh! fit le squelette, il n'y a pas que cela!
--Quoi donc encore?
--À mesure que le temps s'écoulait, sans que son père revînt, Gervaise
aurait dû être de plus en plus inquiète, n'est-ce pas? Eh bien, pas du
tout! À l'angoisse du premier mois avait succédé chez la jeune fille une
sorte de calme. Elle parlait souvent encore de son père, mais sans cette
terrible appréhension du début.
--D'où tu as conclu?
--Que le cavalier devait avoir rassuré la jeune fille, qu'il lui avait
donné un motif de cette absence prolongée, qu'il lui avait fait
entrevoir un prochain retour et même qu'il s'était fait fort de lui
ramener bientôt son père.
Pris d'un frisson au souvenir de ce père qu'il avait vu dans la journée
se débattant sur l'échafaud, Fil-à-Beurre ajouta:
--Lui ramener son père! À coup sûr, cet amoureux devait se leurrer
d'espérance et ignorer la vérité sinistre... Car nul homme ne pouvait
arracher le père au bourreau.
Muet, pâle, frissonnant aussi sur sa selle, le lieutenant se souvenait
de la scène où, sur le chemin de l'échafaud, il avait offert la vie à
Doublet contre des révélations. Ce rôle de l'homme arrachant sa proie au
bourreau, il avait inutilement tenté de le jouer.
Pendant quelques minutes, un silence se fit entre les deux hommes,
absorbés en leurs tristes pensées.
Puis, d'un ton de pitié, le squelette soupira:
--Pauvre garçon!
--Est-ce que tu plains Doublet? demanda Vasseur.
--Oh! ce n'est pas à lui que je pense.
--À qui donc?
--À l'amoureux.
D'une voix attendrie, Fil-à-Beurre continua lentement:
--Oui, pauvre garçon! car il a dû éprouver un rude crève-coeur.
--En apprenant qu'il aimait la fille d'un coquin? avança le lieutenant
d'un ton trop brutal pour être sincère.
--Non, fit le squelette avec enthousiasme. Gervaise est de ces femmes
inspirant un amour qui résiste à tout... Le désespoir dont je parle a un
tout autre motif.
--Dis-le.
--Je songe à l'horrible douleur qu'il a ressentie, le malheureux, si,
hier ou aujourd'hui, il est allé pour voir Gervaise, en trouvant la
maison déserte.
Le squelette fit encore quelques pas, puis prononça lentement:
--Je voudrais bien le connaître.
--Pourquoi?
--Pour lui apprendre où il pourrait retrouver Gervaise.
Un cri d'une immense joie s'échappa de la poitrine de Vasseur qui, tout
pantelant de bonheur, s'écria:
--Tu sais où est Gervaise!!!
Et, se penchant sur sa selle, il saisit la tête de Barnabé, qu'il se mit
à embrasser frénétiquement.
Fil-à-Beurre n'était pas encore revenu de la surprise causée par
l'embrassade et les paroles de Vasseur, quand celui-ci se redressa
vivement sur sa selle.
--Chut! chut! fit-il, on vient à nous.
En effet, devant eux, sur la route, s'entendait le trot d'un cheval qui
s'approchait.
À cette époque où, dans bon nombre de départements, le peu de sûreté des
communications exposait les voyageurs à se faire assassiner ou, tout au
moins, à se faire détrousser, chacun pourvoyait à sa sûreté en se
munissant d'armes.
Il n'y avait donc rien d'extraordinaire à ce que, tout déguisés en
campagnards qu'ils étaient, Vasseur et ses hommes fussent armés. Chacun
avait une carabine accrochée à l'arçon de sa selle dont les fontes
étaient garnies de pistolets. Ce luxe d'armes à feu avait, au départ,
fait faire la grimace à Fichet qui, grand sabreur devant l'Éternel,
aurait vingt fois mieux aimé sentir sa lame lui pendre au côté. Bon
tireur pourtant, il n'en méprisait pas moins la poudre et les balles.
--Que les armes à feu, disait-il, c'est de la superfluité incombante,
qu'elle peut rater son homme. Tandis que le sabre, votre émule qu'il a
beau dire non, il faut qu'il l'accepte dans le corps.
Donc, au bruit du cheval, le lieutenant avait mis le pistolet au poing.
Pendant l'attente de celui qui arrivait dans l'ombre, une pensée lui
vint.
--À propos, j'y songe! Tu n'es pas armé, mon brave Barnabé. Sais-tu
jouer des armes à feu? demanda-t-il.
--Couci, couça? À soixante pas, si je vise mon homme à l'oeil, j'attrape
le sourcil, avoua Barnabé.
--Bigre! Alors tu es modeste avec ton couci, couça! dit gaiement
Vasseur.
Puis, tout aussitôt il cria:
--Qui vive!
Le bruit du cheval cessa brusquement et, dans l'obscurité, une voix
annonça:
--Fichet, pour votre délectance.
--Bon! fit le lieutenant, que le langage de son soldat trouvait toujours
impassible. Approche, mon brave, et dis-nous ce qui te fait revenir.
--Que le jour il ne va pas tarder à nous éclaircir. Alors que nous
devrons nous hospitaliser en nous tenant motus jusqu'à la nuit
subséquente; j'ai entrepercé, à mille pas de céans, une auberge qu'elle
ferait notre commodité, annonça Fichet.
Ce qu'il fallait à Vasseur, c'était quelque refuge modeste, par cela peu
fréquenté, où il pût faire sa pause du jour sans trop de regards
curieux.
--Ton auberge est-elle vaste? appuya-t-il.
--Un trou qu'il crèverait avec plus de quatre voyageurs... Juste de quoi
que nous y logerions.
--Alors, s'il a déjà du monde, l'aubergiste va nous refuser sa porte,
faute de place.
--Je n'en ai pas la suspicion.
--Parce que?
--Vu l'occurrence que la cassine elle a la certitude d'être vide. Tout à
l'heure, quand je la remarquais lointainement, j'en ai vu se retirer
deux hommes à cheval et une voiture couverte qu'ils s'en allaient.
--Voici des voyageurs bien pressés d'arriver à leur destination pour
partir ainsi avant le jour, pensa Vasseur.
--Que nous serons là en salubrité, insista Fichet qui, à coup sûr,
voulait dire que l'auberge en question leur offrirait toute sécurité.
Cet arrêt dans la marche avait permis à Lambert, qui chevauchait en
arrière-garde, de rejoindre le groupe.
--Eh bien, vieux, tu n'as pas remarqué que nous soyons suivis? demanda
Vasseur à l'arrivant.
Lambert haussa les épaules en homme indécis et, avec une moue, répondit:
--Je ne saurais dire ni oui ni non.
--Explique-toi.
--C'est-à-dire que, depuis une heure, sans voir personne sur la route,
je n'ai cessé d'entendre un bruit sur ma droite, comme si quelqu'un me
suivait derrière les taillis qui bordent les revers de la chaussée.
Sans mot dire, Fil-à-Beurre avait écouté l'un et l'autre rapport des
soldats. À la dernière phrase de Lambert, il souffla vite au lieutenant:
--Ne m'attendez pas. Je vous rejoindrai à l'auberge.
Aussitôt, pliant sa longue taille jusqu'à ce que ses mains touchassent
terre, il disparut avec l'agilité d'un chat, dans le fourré qu'avait
désigné Lambert.
--Voilà un talent que je ne lui connaissais pas encore, pensa le
lieutenant, émerveillé par cette véritable course à quatre pattes.
Puis il regarda le ciel dont les étoiles, en devenant moins
scintillantes, annonçaient la prochaine arrivée du jour.
--Allons! Fichet, conduis-nous à ton auberge, dit-il.
En mettant pied à terre devant l'auberge, véritable cassine, comme
l'avait annoncé Fichet, Vasseur dut frapper longtemps à la porte. Enfin,
au premier étage, par l'entre-bâillement d'un volet, se fit entendre
l'organe rêche d'une femme qui débita:
--Est-il possible de faire quitter le lit au pauvre monde d'aussi bonne
heure!
Le principal pour le lieutenant était, d'abord, de se faire ouvrir. Il
parlementa en avançant un mensonge.
--Histoire d'avaler un morceau sur le pouce et nous repartons, ma bonne
citoyenne.
--Bien vrai? fit la femme.
--Juste le temps de dépenser deux écus, promit le lieutenant avec
l'espoir que la cupidité de l'hôtesse triompherait de son mauvais
vouloir.
La ruse était bonne. On entendit un pas lourd descendre l'escalier et,
bientôt, la porte fut ouverte par une horrible harpie, tenant une
chandelle à la main. Elle accueillit les arrivants par un long
bâillement, et grogna:
--Que le diable vous emporte, je dormais si bien!
Le premier regard de Vasseur fut pour le costume de cette femme.
--Si elle était vraiment au lit, elle n'a pas eu le temps de s'habiller
aussi complètement... Donc elle ment, pensa-t-il.
Puis, des vêtements, son regard se reporta au visage de la harpie et, en
pensant à ce quart d'heure qu'elle leur accordait, il se dit encore:
--Loin de s'éveiller, cette créature tombe de sommeil, et elle a hâte
d'aller dormir... À quoi a-t-elle employé sa nuit?
Pendant que les hommes attachaient les chevaux aux anneaux scellés dans
la façade de l'auberge, le lieutenant avait pénétré dans la
salle-cuisine, en demandant:
--Qu'avez-vous à nous servir, la mère?
--Pas grand'chose. Du pain et un reste de fromage.
--Peste! Il paraît que les voyageurs qui ont passé avant nous ont vidé
le garde-manger!
--Les voyageurs! répéta la vieille en geignant, voilà plus de quinze
jours que je n'ai vu entrer ici un voyageur.
Cette réponse rimait mal avec le rapport de Fichet qui, un quart d'heure
auparavant, avait vu deux cavaliers et une voiture sortir de la maison.
--Ah! il va mal, le commerce, allez, citoyen, continua la sorcière. Pas
de voyageurs. Aussi a-t-on grassement le temps de dormir, comme je le
faisais depuis hier soir.
--Le fait est que nous avons eu de la peine à vous faire ouvrir,
répliqua Vasseur, laissant la vieille s'enferrer dans son mensonge.
--Ouais! fit-elle aigrement; avec ça qu'on ne regarde pas à deux fois
avant d'ouvrir en pleine nuit quand on est une pauvre femme seule à la
maison.
--Vous habitez seule votre auberge?
--Oui. Pas un homme pour me défendre.
Vasseur tendit le doigt vers le manteau de la cheminée, en disant:
--Alors à qui donc appartient ce fusil que je vois accroché là-bas?
La vieille eut un petit mordillement des lèvres, puis, sa voix se
faisant doucereuse:
--Mais, dit-elle, c'est le fusil de mon mari, citoyen.
Ce disant, la mégère, dont le visage se fit méfiant, toisa Vasseur des
pieds à la tête d'un regard rapide, qui semblait se demander si ce
costume de campagnard était bien le vêtement habituel de ce voyageur
tant questionneur.
Cependant, le lieutenant avait continué:
--À la propreté et au luisant de l'arme, il est facile de reconnaître
qu'elle reçoit les soins journaliers de votre mari.
Puis, brusquement:
--Mais, alors, reprit-il, puisque vous avez un mari, vous n'habitez pas
seule ici; pourquoi n'est-il pas descendu nous ouvrir? Vous laisser
sortir du lit à sa place, ce n'est vraiment pas galant de sa part...
--Si je vous ai dit que j'étais seule, c'est parce que, depuis deux
jours, mon homme est parti au Mans pour vendre notre dernière vache...
L'auberge va si mal! répondit la vieille sans se démonter.
À ce moment entra Lambert qui, sans plus de mémoire qu'un sansonnet,
demanda:
--Est-ce que nous allons laisser les chevaux dehors, mon lieutenant?
Si promptement qu'elle l'eût maîtrisée, Vasseur surprit l'expression de
crainte que le mot «lieutenant» avait fait passer sur le visage de la
femme.
Après la bévue imprudente commise par Lambert, dont la mine penaude
implorait son pardon, le lieutenant comprit que mieux valait laisser
aller les choses. Aussi, feignant de n'avoir pas entendu le mot
malencontreux qui avait donné l'éveil à la vieille, il répondit:
--Sans doute qu'il faut laisser les chevaux dehors. Pour un quart
d'heure que nous avons à rester ici, ne veux-tu pas les mettre à
l'écurie?
Mais un changement s'était subitement opéré dans l'humeur de la femme.
D'acariâtre qu'elle était, elle était devenue tout miel.
--Pour un quart d'heure? répéta-t-elle en souriant. Pourquoi, citoyen,
resteriez-vous si peu de temps? Mon auberge en vaut bien une autre.
--Dame! ma brave femme, fit Vasseur, nous voulons vous laisser reprendre
votre somme que nous avons interrompu.
--Bah! bah! lâcha-t-elle gaiement, qu'aurait-il encore duré, mon somme
repris? Tout au plus une heure, car voici le jour qui se lève. Pour être
sortie du lit un peu plus tôt, je n'en mourrai pas. J'en serai quitte
pour me rattraper la nuit prochaine. Restez donc, citoyens. Les clients
ne sont pas assez nombreux pour qu'on les renvoie.
Cet empressement était suspect à Vasseur qui, pour mieux laisser
s'embourber l'hôtelière, eut l'air d'hésiter à prolonger son séjour.
--Non, non, reprit-elle promptement, les voyageurs sont trop rares pour
que ceux qu'on tient on les laisse aller... Je ne veux pas que vous
partiez avant ce soir.
Elle venait d'elle-même au piège que lui tendait le lieutenant qui,
semblant prêt à céder, prononça:
--Le fait est que nos chevaux ont besoin de repos. À rester ici jusqu'à
ce soir, ils retrouveront des forces pour nous conduire au Mans.
--Ah! vous suivez la route du Mans? dit précipitamment la harpie dont
l'oeil, au nom du Mans, s'était rempli d'une expression d'inquiétude.
Et, avec empressement, elle s'approcha de Lambert en s'écriant:
--Allons, c'est convenu, vous restez jusqu'à ce soir... Venez avec moi,
mon bel homme, je vais vous montrer l'écurie.
Derrière eux, qui sortaient par une porte ouvrant sur la cour, entra
Fichet arrivant du côté de la route.
--Viens ici, toi, et réponds sans phrase, commanda Vasseur.
--Tout à votre servitude, lâcha respectueusement le soldat.
--Tu es bien certain, n'est-ce pas, quand, de loin, tu surveillais cette
auberge, d'en avoir vu sortir deux cavaliers et une voiture de paysan?
--J'en ai l'infaillibilité.
--Bien! fit Vasseur qui, sur ce, congédia son homme en ajoutant: Va
aider Lambert à mettre nos chevaux à l'écurie.
Il n'y avait pas à en douter. Au mot de «lieutenant», la mégère les
avait éventés et, aussitôt, elle avait changé ses batteries. Au lieu de
les congédier au plus vite, elle cherchait à les retenir, surtout depuis
qu'elle savait qu'ils se rendaient au Mans.
Pourquoi?
C'était sans doute pour qu'ils ne pussent rejoindre ces cavaliers et
cette voiture partis avant le jour de l'auberge où, un quart d'heure
plus tard, la vieille jurait n'avoir vu aucun voyageur depuis quinze
jours.
Il n'en fallait pas plus pour activer le zèle du lieutenant. Sa méfiance
éveillée l'aurait fait partir sur-le-champ, si les chevaux n'avaient eu
besoin de repos.
--Même, en leur laissant deux ou trois heures d'avance, il me sera
facile de rattraper ces cavaliers, retardés par la marche plus lente de
la voiture qu'ils escortent, se dit-il.
Alors, un souvenir lui revint:
--Et puis, pensa-t-il encore, ne me faut-il pas attendre le retour de
Fil-à-Beurre qui doit me rejoindre ici?
Au milieu de ses réflexions, quelque chose avait tiré l'oeil du
lieutenant. C'était ce fusil, tout étincelant de propreté, qu'il voyait
accroché au-dessus du manteau de la cheminée.
--Examinons-le un peu, se dit-il en marchant à l'arme, qu'il décrocha.
Un très court examen lui suffit pour se rendre compte de la valeur du
fusil.
--Arme hors de service, qui éclaterait en pleine figure de celui qui
tenterait de s'en servir. Si bien nettoyé qu'il soit, ce fusil n'a pas
dû faire feu depuis des années, se dit-il.
Et il le replaça sur les crochets en ajoutant:
--Le mari de cette sorcière n'est pas braconnier, sans quoi il aurait
meilleur arme que celle-ci.
Mais Vasseur était homme qui avait le soupçon facile. À la précédente
réflexion en succéda promptement une autre, moins à l'éloge du mari
absent.
--Eh! eh! Est-ce que, par hasard, ce fusil, ainsi bien exposé aux
regards, ne serait là que pour la frime.
Car le lieutenant était au courant de bien des ruses. Il avait fait ses
débuts militaires dans ce même pays des chouans pour lequel il était en
route. Il se souvenait des nombreuses fois où les soldats républicains,
en pénétrant chez les paysans chouans pour y découvrir des armes,
n'avaient jamais mis la main que sur des fusils pareils à celui de
l'aubergiste, armes en si mauvais état, à tel point inoffensives, qu'ils
les laissaient à leurs propriétaires. Et pourtant, à la nuit venue,
lorsque le paysan, de si tranquille apparence pendant le jour, avait été
s'embusquer derrière les haies des sentiers, les soldats républicains
tombaient sous les balles de fusils qui tonnaient sec et portaient
juste... Donc, chaque chouan, en plus du fusil hors de service qu'il
offrait aux perquisitions, en possédait un second, bien caché en un coin
jusqu'à l'heure où il servait à descendre un ennemi.
Ces souvenirs firent que Vasseur, devant le fusil qui lui était devenu
suspect, se demanda encore:
--N'est-il pas là pour la frime?
Ensuite, sa pensée se reportant, de l'arme à celui qui en était le
propriétaire, il se posa cette autre question:
--Cet aubergiste, comme me l'a dit sa femme, est-il bien allé au Mans
vendre sa dernière vache?
Cependant, Lambert et Fichet avaient fini de mettre les chevaux à
l'écurie. Ils rentrèrent accompagnés de la vieille qui portait une
moitié d'oie grasse sur un plat.
Souriante, empressée, elle ne rappelait en rien la goule hargneuse
qu'elle s'était montrée une heure auparavant.
--Là! fit-elle gaiement, à table, citoyens.
Et elle s'activa à dresser le couvert, allant du buffet à la table, tout
en bavardant.
--Votre appétit satisfait, vous irez faire un bon somme. Après avoir
voyagé de nuit, vous devez avoir besoin de sommeil. Quand vous vous
réveillerez, votre souper vous attendra. Alors, bien lestés, vous vous
remettrez en route... car il est bien convenu, n'est-ce pas, que vous
restez ici jusqu'à ce soir?...
Décidément, elle tenait à garder ses voyageurs pendant toute la journée.
Était-ce pour laisser le temps de prendre l'avance à ceux que Fichet
avait vus sortir de l'auberge?
Devant cette table servie, où Lambert et Fichet fonctionnaient à pleines
mâchoires, le lieutenant eut le souvenir de l'absent:
--Que diable peut faire Barnabé? se demanda-t-il, fort inquiet de ne pas
voir revenir Fil-à-Beurre.
Le jour s'était fait plein. C'était une matinée d'automne claire, égayée
par le soleil levant, mais refroidie par une de ces brises qui amènent
les premières gelées blanches, et qui font clore les portes et fenêtres.
Néanmoins, peu soucieuse du bien-être de ses hôtes, la vieille avait
laissé grande ouverte la porte donnant sur la route. À coup sûr, ce
n'était pas qu'elle eût trop chaud, car, plusieurs fois, elle était
allée sur le seuil de la salle où elle s'était vigoureusement frotté les
mains en disant, pour expliquer son geste:
--Ça pique, ce matin.
Ce qui fit que Vasseur, dont la défiance était en éveil, ne tarda pas à
se demander:
--Ne donne-t-elle pas un signal à quelqu'un, posté aux environs, pour le
prévenir de notre présence ici et l'empêcher d'entrer?
Et comme la vieille rentrait pour la troisième fois en répétant son: «Ça
pique, ce matin», il lui montra la porte en disant:
--Raison de plus, la mère, pour ne pas laisser cette porte ouverte.
À cette invitation de fermer, la femme eut un mouvement d'hésitation.
Puis, elle marcha avec empressement vers le seuil de la salle.
--C'est pourtant vrai, fit-elle d'un ton rieur.
Elle étendait la main vers la porte pour la fermer quand, devant elle, à
l'entrée de la salle, se dressa un grand corps en même temps qu'une voix
humble marmottait:
--Faites-moi la charité d'un morceau de pain sec, ma bonne dame. Le ciel
vous le rendra avec du miel dessus.
C'était Fil-à-Beurre qui se présentait.