NOTES AJOUTÉES.

Page 157, addition à la note[3].--Ce titre de _Lancelot de la

Charrette_, donné par Chrestien de Troyes à l'un de ses romans, n'est

fondé, ni, comme quelques auteurs l'avaient avancé, sur ce que la mère

de Lancelot était accouchée de lui dans une charrette, ni, comme l'a

plus récemment écrit M. Chénier, parce que la méchante fée Morgane

enferma plusieurs fois Lancelot dans le château de _la Charrette_. Ce

n'est pas non plus, comme il l'a cru, la seconde partie seulement,

ajoutée par Godefroy de Ligny, qui porte ce titre, c'est le roman tout

entier commencé par Chrestien, et fini par ce continuateur; et l'auteur

lui donne ce titre à cause du grand rôle qu'une charrette y joue.

Lancelot, qui cherche de tous côtés la reine Genèvre, est engagé par un

méchant nain à monter, pour la joindre plus vite, dans une charrette

qu'il conduit. Or cette voiture était alors celle où l'on ne plaçait que

les criminels condamnés à mort pour des crimes honteux.

De ce servoit charrette lors

Dont li piloris servent ors;

Et en chascune boene vile

Ou ors en a plus de trois mile,

N'en avoit à cel tens que une

Et cele estoit à ces comune.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Qui a forfeit estoit repris

S'estoit sur la charrette mis

Et menez par totes les rues;

S'avoit totes honors perdues,

Ne puiz n'estoit à Cort oïz

Ne énorez, ne conjoïz[941].

[Note 941: Manuscrit de la Bibl. imp., fonds de Cangé, Nº. 78.]

Lancelot, qui a été vu dans cet équipage, fait long-temps les exploits

les plus étonnants, sans pouvoir effacer le mauvais effet que la vue de

sa voiture a produit; ce qui fait naître, l'un après l'autre, plusieurs

incidents singuliers. Dans le grand roman de Lancelot-du-Lac, ce héros

est en effet détenu par la fée Morgane au _château de la Charrette_;

mais le romancier ne dit pas l'origine de ce nom; rien n'annonce dans ce

château ce qui le lui a fait donner, et il n'y a aucune liaison entre

cet épisode et le roman commencé par Chrestien de Troyes. Dans son

discours sur les anciens romans français, imprimé en 1809 (_Mercure_ du

14 octobre), M. Chénier, dont la perte prématurée a été si douloureuse

pour tous ceux qui préfèrent la gloire littéraire de la France à un sot

esprit de parti, a fort bien démêlé quelques erreurs des écrivains qui

ont traité avant lui cette matière; mais il est lui-même tombé dans

quelques autres. Il ne croit point que les romans en prose aient précédé

nos vieux romans en vers; il fait deux poëtes de Huistace, auteur du

_Brut_, et de Gasse auteur du _Rou_, quoique maître Gasse, Vace,

Vistace, Huistace, et comme quelques-uns l'ont appelé, Eustace ou

Eustache, ne soient très-probablement que le même poëte. Au contraire,

il veut que Chrestien de Troyes soit le même que Manessier ou Menessier,

et il affirme que ce dernier nom est le véritable (erreur, au reste,

qu'il partage avec la plupart de nos historiographes et biographes

littéraires), tandis que Manessier ne fut que le second continuateur du

roman de Perceval le Gallois, que Gaultier de Denet continua le premier

après Chrestien; il fait vivre sous Léon X le _Bojardo_, qui était mort

avant la fin du quinzième siècle, etc. Ces inexactitudes et quelques

autres semblables n'empêchent pas qu'il ne soit infiniment à regretter

que M. Chénier n'ait pas achevé l'ouvrage dont ce Discours fait partie.

En revoyant son travail, il les eût facilement reconnues et corrigées,

et nous aurions sur l'histoire de notre littérature un bon ouvrage qui

nous manque, et que personne n'est en état de faire aussi bien que lui.

Page 160, ligne 10.--«Il est certain que le succès de cette dernière

fiction (Artus et sa Table ronde) avait précédé de plus d'un siècle,

même en France, celui de l'autre (Charlemagne et ses

pairs.)»--Cependant, si l'on en croit M. de Caylus[942], la fable de

Charlemagne avait non-seulement précédé la fable d'Artus, mais lui avait

servi de modèle. Les Anglais ne voulurent pas nous céder en fictions

héroïques; ils opposèrent un de leurs héros au nôtre, et une chevalerie

britannique à notre chevalerie. Les choses allèrent même plus loin. Les

Français prétendaient descendre de Francus et d'Hector; les Anglais

voulurent descendre de Brutus, fils d'Ascagne et petit-fils d'Énée.

L'histoire prétendue de Geoffroy de Monmouth consacra cette filiation. A

l'égard de l'antiquité, les choses devenaient donc égales entre eux et

nous; et le choix qu'ils firent d'Artus pour leur héros dans le moyen

âge, leur donnait sur nous l'avantage d'environ deux siècles

d'antériorité; en sorte, comme le dit M. de Caylus[943], que le règne de

Charlemagne devenait une copie du sien.

[Note 942: _Academ. des Inscr._, t. XXIII, Histoire, p. 239.]

[Note 943: _Ibidem._]

Les rapports entre Charlemagne et Artus sont sensibles, et en accordant,

avec M. de Caylus, la priorité aux fables qui portent le nom de Turpin,

l'imitation dans les autres est mal voilée. «Artus et Charlemagne,

dit-il, ont chacun un neveu très-brave, qu'ils ont aimé uniquement;

Roland et Gauvain ont joué le même rôle. Personne n'ignore la quantité

de guerres que Charlemagne eut à soutenir; Artus, aussi grand

guerroyeur, en a soutenu douze. Ils ont tous deux combattu les païens;

tous deux ont eu affaire aux Saxons; tous deux ont fait grand nombre de

voyages; la générosité à donner le butin à leurs capitaines est la même

dans l'un et dans l'autre. Charlemagne était sobre, sa table était

frugale; il n'y admettait ses amis et les grands de son royaume qu'aux

jours de fêtes solennelles. Artus a tenu exactement la même conduite.

Les douze pairs de l'un répondent aux douze chevaliers de la Table ronde

de l'autre....» S'il n'est parlé des douze pairs dans notre histoire que

long-temps après Charlemagne, l'établissement de la Table ronde ne se

trouve nulle part; l'auteur du _Brut_ convient lui-même que toute cette

histoire est pleine de fables[944]; il dit aussi que ce qu'on rapporte

du roi Artus n'est ni tout-à-fait vrai, ni tout-à-fait faux[945], mais

qu'on a fait beaucoup de contes auxquels son courage et ses grandes

qualités ont donné lieu, etc. «Il est donc très-vraisemblable, conclut

M. de Caylus, que toute l'histoire d'Artus s'est formée sur celle de

Charlemagne; que le règne de ce dernier prince a été la source de toutes

les idées romanesques qui ont germé dans les siècles suivants; et

qu'avant les romans qui nous restent, il y en avait de plus abrégés qui

ont servi de canevas à tant d'imaginations bizarres[946].»

[Note 944:

Fist Artus la réonde table

Dont Bretons dient mainte fable.]

[Note 945:

Ne tot mensonge ne tot voir,

Ne tot folie ne tot savoir.]

[Note 946: _Ub. supr._, p. 243.]

Cela est très-bien s'il ne s'agit de décider qu'entre la Chronique de

Turpin et celle de Geoffroy de Montmouth; mais si Thélésin et Melkin ont

existé dès le sixième siècle; si l'un, contemporain d'Artus, a fait un

livre des exploits de ce roi[947]; si l'autre a écrit peu de temps après

sur Artus et sa Table ronde[948], l'imitation restant sensible, c'est

nous, et non plus les Anglais qui sommes les imitateurs. Il resterait à

examiner si ces deux auteurs, dont deux bibliographes ont parlé, mais

dont M. Warton, dernier historien de la poésie anglaise, ne parle

pas[949], ont en effet existé, et s'ils ont écrit les histoires qu'on

leur attribue, mais dont il n'existe aucune édition, et dont on ne cite

aucun manuscrit: c'est une question que je crois n'avoir point été

encore examinée, et que je renvoie, comme digne de l'être, aux

archéologues britanniques.

[Note 947: _Acta regis Arthuri_, l. I. Voyez ci-dessus, p. 123, note

1.]

[Note 948: _De regis Arthuri mensâ rotundâ_, l. I. _Ibid._, note 2.]

[Note 949: Il ne parle du moins de Thélésin que comme d'un barde, et

ne dit mot de Melkin. Voyez ci-dessus, p. 132, note 1.]

Page 342, ligne 1.--«Il (le _Bojardo_) était certainement poëte par

l'imagination; mais on risque peu de se tromper en disant qu'il l'était

beaucoup moins par le style.»--La preuve en est dans la réforme que le

poëme entier a subie, et qui rend très-difficile, en Italie même, à plus

forte raison en France, de se le procurer dans l'état où le _Bojardo_

l'avait laissé. Après quatre ou cinq éditions du texte seul, après les

deux ou trois qui avaient paru avec la continuation d'_Agostini_, le

_Domenichi_ en voulut donner une qui fût purgée de tous les défauts que

l'auteur y eût corrigés lui-même, si la mort ne l'eût prévenu, et de

ceux que l'état de corruption où la langue était retombée de son temps,

ne lui avait pas permis d'apercevoir. Son édition a pour titre: _Orlando

innamorato del sig. Matteo Maria Bojardo, conte di Scandiano, insieme

co i tre libri di Niccolo degli Agostini, nuovamente riformato per M.

Lodovico Domenichi_, etc., _Vinegia, appresso Girolamo Scotto_, 1745,

in-4º. Il dit dans sa dédicace, adressée à _Giberto Pio di Sassuolo: «V.

S. illma. havrà da me l'Orlando innamorato del Bojardo..... e l'havrà

riformato in meglio in quei luoghi, dove l'autore prevenuto dalla morte

e impedito dalla rozzezza del suo tempo, nel quale questa lingua

italiana desiderava la pulitezza de i nostri giorni, non gli puote dar

quello ornamento, ch' era dell' animo suo._» Cette édition est celle

dont j'ai tiré les citations répandues dans les notes de ce chapitre VI.

J'ai pensé qu'étant plus rapprochées du style moderne, elles

conviendraient à plus de lecteurs. J'avais cependant sous les yeux la

dernière édition antérieure à la réformation du _Domenichi_, _Vinegia_,

1539, in-4º.; et, pour satisfaire ceux qui peuvent être curieux de ces

détails, je finirai ce qui regarde l'_Orlando innamorato_, en

rapprochant ici les trois premières stances originales du _Bojardo_ de

celles de son réformateur.

Histoire littéraire d'Italie (4/9) · 第 22 / 26 题