CHAPITRE X.

_Roland amoureux, refait par le Berni; Premières entreprises de Roland,

poëme du Dolce; Angélique amoureuse, poëme du Brusantini, suite et fin

des poëmes romanesques sur Charlemagne, Roland, Renaud et les autres

paladins de France_.

Le _Bojardo_ était tombé dans la très-grande erreur de traiter trop

sérieusement les jeux de son imagination chevaleresque, et de vouloir

presque toujours parler du ton de la raison, dans des sujets qui y sont

aussi naturellement étrangers que toutes ces fables de la chevalerie

errante et de la féerie; cette même faute fut commise par le plus grand

nombre de ses imitateurs. L'Arioste, avec une finesse de goût égale à

l'étendue de son génie, avait aperçu le premier quelle liberté de ton,

quelle variété de style y était nécessaire. Il avait donné le vrai

modèle de cette sorte de poëmes. Plusieurs poëtes tâchaient de l'imiter;

mais ce n'était pas assez, pour y réussir, de sentir que la route qu'il

avait frayée était la meilleure; il fallait avoir, pour la suivre, un

talent aussi flexible que le sien, et de plus, un esprit original qui

garantît l'imitateur de ne paraître qu'un copiste.

Il existait alors un poëte qui poussait l'originalité jusqu'à la

bizarrerie, dont le principal talent était celui de la satyre, et qui,

secondé de quelques esprits fantasques et capricieux comme lui, avait

introduit dans ce genre, essentiellement ami de la raison, le langage de

la folie et une liberté presque sans frein. C'était _Francesco Berni_.

Sa Vie appartient à la classe des poëtes satyriques, et je dois en

rejeter la notice jusqu'au moment où je m'occuperai d'eux; mais c'est

ici le lieu de parler, plus particulièrement que je ne l'ai fait, de son

travail sur le _Roland amoureux_ du _Bojardo_.

On avait beaucoup lu ce poëme avant que l'Arioste eût publié le sien.

Mais le _Roland furieux_ fit totalement oublier l'autre; on eut beau y

faire une suite, comme _degli Agostini_; on eut beau le réformer, comme

le _Domenichi_, la seule réforme à y faire était de le refondre tout

entier, de le dégager des formes trop sérieuses que le _Bojardo_ lui

avait données, et d'emprunter, pour le repeindre, des couleurs à la

palette de l'Arioste. Le _Berni_ osa l'entreprendre; et ce qu'il y a de

plus étonnant, ce n'est pas qu'il y ait réussi, c'est qu'avec un génie

si libre et si indépendant, il se soit assujéti à suivre l'auteur

original, chant par chant, et presque octave par octave. C'est donc

presque uniquement le style qu'il a refait; mais encore une fois, c'est

surtout le style qui fait vivre les poëmes; et comme le _Roland

amoureux_, refait par le _Berni_, et celui de tous les romans épiques

italiens qui s'approche le plus du _Roland furieux_, quant au style,

c'est aussi, après le _Roland furieux_, le roman épique qu'on lit le

plus.

Ce n'est pas que le _Berni_ s'élève jamais aussi haut que l'Arioste le

fait quelquefois, ni qu'il ait cette vigueur poétique que l'Homère de

Ferrare sait presque toujours mêler aux grâces habituelles de son style.

Il ne manque cependant pas, quand il le faut, d'une certaine force; mais

c'est la facilité, l'abandon qui surtout le caractérisent. Il se joue

plus souvent encore que l'Arioste _de son art_, _du lecteur_, _de

lui-même_[827]; et il descend plus bas que lui. Tiraboschi lui a

reproché d'avoir défiguré son ouvrage par les plaisanteries et les

récits trop libres, et même impies qu'il y a insérés[828]. Cependant les

circonstances sont presque toujours les mêmes, rendues le plus souvent

dans le même nombre de vers; le coloris seul est changé. Il n'est pas,

il faut le dire, beaucoup plus libre que celui de l'Arioste; et il est

plus brillant, plus poétique que celui du _Bojardo_. Les locutions

prosaïques, populaires, contraires à l'harmonie ont disparu; une

expression vive, nombreuse, singulièrement facile et qui paraît toujours

couler de source, en a pris la place. Tout est refait, mais à neuf, et

sans que l'on reconnaisse nulle part la première main.

[Note 827: M. Delille, poëme de l'_Imagination_, c. V.]

[Note 828: Tome VI, part. II, l. III, c. III. _Così non ne avessi

egli offuscati i pregi co' motti e co' racconti troppo liberi ed empi,

che vi ha inseriti._ Pag. 177.]

Cette façon de s'emparer du bien d'autrui et de se le rendre propre ne

manqua pas de censeurs. L'Arétin dans le prologue de sa comédie de

l'_Hypocrite_, le Doni dans sa _Librairie_ et dans ses _Mondes_,

blâmèrent durement le _Berni_. Il les laissa dire: les éditions de son

_Roland amoureux_ se multiplièrent. On avait cessé, dès auparavant, d'en

faire de celui du _Bojardo_, et ce qu'il y a de très-vrai, quoique cela

paraisse contradictoire, c'est qu'en l'effaçant par la manière dont il

refit son ouvrage, il lui conserva sa renommée. Elle eût péri si le

_Bojardo_ n'eût été que l'auteur d'un poëme qu'on eût cessé de lire;

mais en relisant ce poëme refait par le _Berni_, on se rappelle

toujours, on revoit même toujours au titre du livre qu'il fut d'abord

fait par le _Bojardo_, et c'est grâce au style du second de ces deux

poëtes que l'on jouit des inventions du premier.

D'autres critiques ont pensé que le _Berni_ avait voulu faire du _Roland

amoureux_ un poëme burlesque et une pure facétie. Le Gravina lui-même

est de cet avis[829]; mais le _Quadrio_ n'en est pas. Il penche plutôt à

croire qu'en refaisant ainsi ce poëme, il avait prétendu l'élever

jusqu'à pouvoir lutter avec le _Roland furieux_, qui entraînait alors

comme un torrent la faveur publique et l'applaudissement universel.

«S'il n'a pu réussir, ajoute le même critique, à procurer au _Bojardo_

une gloire égale à celle de l'Arioste, au moins lui en a-t-il acquis une

qui n'est pas beaucoup au-dessous, puisqu'aujourd'hui même on ne le lit

et on ne l'aime pas beaucoup moins que l'Arioste[830].»

[Note 829: _Il Berni, colla piacevolezza del suo stille l'ha voluto

cangiare in facezia._ (Ragion. poet., l. II, XV.)]

[Note 830: _Storia e Reg. d'ogni poesia_, vol. VI, p. 155.]

Ce que le _Berni_ a le plus heureusement imité de l'Arioste, ce sont ses

exordes ou débuts de chant. Il y en a de tous les tons et de tous les

genres. Le genre satyrique, qui était habituellement le sien, domine

souvent, il est vrai, dans ces petits prologues, et le sel en est

quelquefois assez âcre, tandis que l'Arioste dans quelques-uns des

siens, non plus que dans ses satyres, ne va jamais au-delà d'une censure

sans aigreur et d'une malignité riante. Mais il y en a dans le poëme du

_Berni_ où l'on croit entendre plaisanter l'Arioste lui-même. En voici,

je crois, un exemple, dans le début du quatrième chant: «Je ne suis ni

assez ignorant ni assez savant pour pouvoir parler de l'amour ni en bien

ni en mal; pour dire s'il est au-dessus ou au-dessous du jugement et du

langage que nous tenons de la nature; si l'homme est porté de lui-même à

être tantôt humain et tantôt féroce, ou s'il y est porté par l'amour;

s'il y a de la fatalité ou du choix, si c'est une chose que l'homme

prenne et quitte quand il veut. Quand on voit dans un pâturage deux

taureaux combattre pour une génisse, ou deux chiens pour une chienne, il

paraît alors que c'est la nature qui les force à se traiter de cette

étrange façon. Quand on voit ensuite que la vigilance, le soin,

l'occupation, l'absence nous garantissent de cette peste, ou si vous

voulez de cette galanterie, alors il semble qu'elle ne vient que de

notre choix. Tant d'hommes de bien en ont parlé, en ont écrit, en grec,

en latin, en hébreu, à Rome, à Athènes, en Égypte! L'un tient que c'est

chose excellente; un autre, chose détestable. Je ne sais qui a tort ou

raison: je ne veux prendre les armes ni pour ni contre: tant y a que

l'amour est un mal étrange et dangereux, et Dieu garde chacun de nous de

tomber en sa puissance!»

Voici qui me paraît encore aimable et gracieux comme les plaisanteries

de l'Arioste. Roland et Renaud se battaient pour Angélique; c'est

elle-même qui les sépare, et qui trompe le comte d'Angers pour

l'éloigner du champ de bataille.

«J'ai envie aussi moi, dit le _Berni_[831], d'être amoureux d'Angélique,

puisque tant d'autres le sont; car elle m'a fait un plaisir plus grand

qu'elle ne leur en fit jamais à tous tant qu'ils peuvent être: elle m'a

délivré de ce dégoût que j'éprouvais tout à l'heure à raconter cette

querelle maudite de Roland et du fils d'Aymon. Quoique ni l'un ni

l'autre n'eût besoin de secours, je suis cependant le très-humble

esclave de celle qui est ainsi venue se jeter entre eux. Je suis d'une

nature telle que je ne voudrais jamais qu'on se querellât, ni qu'on se

battît, à plus forte raison quand la querelle est entre des gens que

j'aime. Il n'y a personne qui haïsse le bruit autant que moi; mais pour

l'amour de Dieu, parlons d'autre chose.»

[Note 831: L. I, c. XXIX.]

Quelquefois, comme au cinquième chant, l'Arioste n'aurait pas mieux

philosophé sur l'amitié; quelquefois, comme au dix-huitième, ou ne

serait pas étonné que ce fût lui qui raisonnât ainsi sur les vertus et

sur les imperfections des femmes. Mais on reconnaît peut-être une pointe

satyrique plus acérée que la sienne dans ce prologue du septième chant:

«Malheur à vous qui ne dormez jamais, à vous qui désirez de devenir de

grands personnages, qui, avec tant de fatigues et tant de peines, courez

après les dignités et les honneurs! On doit avoir grande pitié de vous

puisque vous êtes toujours hors de vous-mêmes; et vous ne connaissez

pas bien ce que vous cherchez, car vous ne feriez pas les folies que

vous faites. Cette grandeur, cet empire, cet état, cette couronne, il

faut l'avoir justement ou injustement; il faut que celui qui l'obtient

en soit digne ou ne le soit pas. Dans le premier cas, c'est un vrai

métier d'homme de peine[832]; dans le second, l'on est le but, l'objet,

le point de mire de la haine, de l'envie; on est livré soi-même à la

crainte jalouse, et il n'y a point d'ennemi, de maladie, de souffrance

d'enfer comparable à la vie d'un tyran. J'ai comparé l'un de ces rois à

un homme qui est, en-dessous, dévoré de maladies honteuses, et couvert,

en-dessus, d'un beau vêtement d'or, qui empêche de voir sa misère.

Encore ont-ils de plus toutes ces galanteries que je vous ai dites, la

haine, l'envie, et les complots que l'on fait chaque jour contre eux. Ce

pauvre homme de Charlemagne[833] avait toujours quelque triste fusée à

débrouiller. Tout le monde avait les yeux sur lui, etc.»

[Note 832: _E una gran facchineria._ Pour saisir le sens de ce mot,

il ne faut pas oublier que _facchino_ en italien ne signifie point du

tout ce que nous appelons en français un _faquin_, mais un crocheteur,

un homme de peine.]

[Note 833:

_Quel povero uom di Carlo sempre aveva

Da pettinar qualche lana sardesca._

(St. 5.)]

Dans le poëme du _Bojardo_, parmi quelques débuts de chant qui

s'écartent un peu de la manière sèche, ou des formules légendaires des

premiers romanciers, et qui donnèrent sans doute à l'Arioste l'idée de

ses charmants prologues, j'ai cité celui du seizième chant, où le

_Bojardo_ fait des réflexions philosophiques sur l'inconstance de la

fortune et sur la fragilité des grandeurs et des trônes, en considérant

la chute d'Agrican, qui du sommet de la puissance est précipité en un

jour par la main de Roland, lui et tout le faste qui l'entourait, et les

sept rois qu'il avait sous ses ordres[834]. Le _Berni_ n'a pas manqué,

au même endroit, de s'emparer de ce cadre satyrique; mais il l'a rempli

d'une autre manière, et surtout il a traité plus rudement les rois et

les grands de ce monde[835].

[Note 834: Ci-dessus, p. 296.]

[Note 835: Voyez c. XVI, st. 3.]

Il paraît même qu'il ne craignait pas de se faire des querelles dans

l'autre, et qu'il en traitait fort cavalièrement les puissances. On le

voit par ce début d'un de ses chants, dont le premier vers rappelle

qu'il était ecclésiastique et chanoine[836]: «Si l'on ne risquait pas de

devenir _irrégulier_, (c'est-à-dire, en termes du métier, d'être déclaré

incapable de remplir toutes fonctions), je dirais que je désirerais

ardemment d'avoir vu ce combat magique dans lequel Maugis fut vaincu,

pour savoir si le diable est réellement tel qu'on le dit, s'il est aussi

laid qu'on le représente; car je ne vois pas qu'il soit partout le même;

là, il a plus de cornes, et ici un peu plus de queue. Mais qu'il soit ce

qu'il voudra, je ne le crains guère; il ne peut faire de mal qu'aux

méchants et aux désespérés; et j'ai d'ailleurs un remède qui me rassure,

car je sais faire le signe de la croix[837].» Peut-être est ce là un de

ces traits que le sévère Gravina regardait comme impies; mais les juges

les plus compétents dans cette matière, n'en jugèrent apparemment pas

ainsi, puisqu'ils ne mirent jamais à l'_index_ le _Roland amoureux_ du

_Berni_.

[Note 836:

_Se non si diventasse irregolare_, etc.

(L. II, c. XXIII.)]

[Note 837:

_Ed un remedio anc' ho che m'assicura,

Che mi so fare il segno della croce._

(St. 2.)]

Je n'en dirai pas davantage sur cette production, heureuse sous plus

d'un rapport, puisqu'elle dut, au fond, coûter peu de peine à l'auteur,

qu'elle est pourtant le fondement le plus solide de sa réputation,

qu'elle a mis au nombre des lectures les plus agréables un roman épique

plein d'invention, mais qui, privé de style, serait peut-être depuis

long-temps dans l'oubli, et qu'elle a ainsi, comme je l'ai dit, conservé

la renommée du premier auteur au lieu de l'éteindre.

Une renommée moins brillante que celle du _Bojardo_ et du _Berni_ est

celle de Louis _Dolce_; et cependant il fut loin d'être un écrivain et

un poëte sans mérite; ce fut surtout un des auteurs les plus laborieux

et les plus féconds qui aient jamais écrit. Grammairien, rhéteur,

orateur, historien, philosophe, poëte tragique, comique, épique,

lyrique, satyrique, éditeur, traducteur, commentateur infatigable, il

s'essaya dans tous les genres, mais il n'excella dans aucun[838]. Il

naquit à Venise vers l'an 1508. Sa famille était une des plus anciennes

de cette république[839], mais à ce qu'il paraît, peu favorisé de la

fortune. Il passa toute sa vie dans sa ville natale, enseveli dans des

travaux littéraires qui lui procurèrent quelque estime, peu de

réputation et encore moins de richesses. Il présida pendant plusieurs

années à la correction des éditions du célèbre imprimeur Gabriel

_Giolito_, éditions justement recherchées pour la beauté des caractères

et du papier, mais qui, en dépit d'un si habile correcteur, sont le plus

souvent incorrectes[840]. Cette vie si occupée du _Dolce_ ne fut

troublée que par quelques querelles littéraires, surtout avec le

_Ruscelli_, qui corrigeait comme lui les éditions de _Giolito_[841]. On

n'en connaît point d'autres circonstances. Il mourut d'hydropisie en

1569, selon _Apostolo Zeno_[842], et selon Tiraboschi[843], dès 1566.

[Note 838: Tiraboschi, t. VII, part. II, p. 343.]

[Note 839: _Apostolo Zeno_, notes sur _Fontanini_, l. I, p. 147.]

[Note 840: _Ibid._, t. II, p. 461.]

[Note 841: _Ibid._, p. 65.]

[Note 842: _Ibid._, p. 286.]

[Note 843: _Ub. supr._]

Parmi ses nombreux ouvrages, on ne compte pas moins de six romans

épiques, plus remarquables par leur nombre et par leur longueur, que par

leur mérite. Le premier fut une production de sa jeunesse. Un des rois

sarrazins, amants d'Angélique, qui figurent dans les romans du _Bojardo_

et de l'Arioste, Sacripant, roi de Circassie, en est le héros[844]. Ses

entreprises et ses aventures sont extravagantes. Le _Dolce_, dont

l'esprit était naturellement sage, se dégoûta lui-même de ses folies; il

n'eut pas le courage d'aller jusqu'à la fin; mais il n'eut pas non plus

celui de supprimer le commencement, et il publia en 1536 les dix chants

qu'il en avait faits. Ce ne fut que vingt-cinq ans après qu'il revint à

la poésie romanesque; et l'on dirait que, depuis ce temps, il ne fit

plus rien que conter. Quatre des cinq longs poëmes qu'il écrivit alors

sont étrangers à cette famille de Charlemagne et de ses preux; nous

verrons dans le chapitre suivant le peu qu'il est bon d'en savoir.

L'auteur fut plus heureux dans le cinquième. Il prit pour son héros ce

même Roland qui avait été celui de tant d'autres; mais il choisit une

époque qui était encore, à peu de chose près, reléguée dans les romans

en prose, et que la poésie burlesque, comme nous le verrons dans la

suite, avait seule jusqu'alors essayé de traiter; c'est l'époque de la

naissance, de l'enfance de Roland et de ses premiers exploits. _Le Prime

imprese d'Orlando_[845], tel est son titre; mais il prend les choses de

haut, et commence les premières entreprises, ou les premiers exploits de

Roland par les amours de Milon son père avec Berthe, soeur de

Charlemagne.

[Note 844: _Sacripante Paladino, Venezia_, 1536, in-4º., _canti_ X,

_ibidem_, 1604.]

[Note 845: _Canti_ XXV, _Venezia_, 1572, in-4º.]

Il faut nous rappeler ici des faits déjà séparés de nous par bien des

fictions poétiques et des aventures romanesques[846]; le brave chevalier

Milon d'Anglante, aimé de la jeune Berthe, l'enlevant d'une tour où

l'empereur son frère l'avait enfermée, fuyant avec elle en Italie

jusqu'à Sutri; les deux époux réfugiés dans une caverne, où Berthe

accouche de Roland; cet enfant, destiné à tant de gloire, donnant au

sein de la misère où il est plongé, des preuves d'un courage et d'une

force extraordinaires, osant, quand la faim le presse, enlever de quoi

la satisfaire à la table même de l'empereur, reconnu enfin par

Charlemagne, qui se réconcilie avec Berthe sa soeur, et ramène en France

la mère et le fils. Cette action qui est le sujet du dernier livre des

_Reali di Francia_[847], forme en quelque sorte l'avant-scène de celle

du poëme de Louis _Dolce_. Il est en vingt-cinq chants, et elle en

remplit les quatre premiers.

[Note 846: Voyez ci dessus, chap. IV, p. 169 et suiv.]

[Note 847: _Ub supr._]

Dans les suivants, l'auteur a réuni avec assez d'adresse aux aventures

de Milon, père de Roland, celles de Roger, père de ce jeune héros qui

paraît avec tant d'éclat dans le poëme de l'Arioste. Garnier, frère

d'Agolant roi d'Afrique, dont Charlemagne a tué le père dans une de ses

guerres d'Espagne, vient attaquer l'Italie. Charles envoie contre lui

des troupes commandées par Milon, qu'il a rappelé de son exil. Garnier

est vaincu et tué. Agolant rassemble une armée formidable pour venger à

la fois son frère et son père. Il se fait précéder par son fils Almont,

qui vient assiéger dans Risa le brave Roger. Il le défie en combat

singulier. Roger l'abat, dédaigne de le tuer, et refuse même de le faire

prisonnier. Galacielle, soeur guerrière d'Almont, veut prendre la

revanche de son frère. Roger l'abat de même; et comme elle était aussi

belle que brave, au lieu de la refuser pour prisonnière, il l'emmène

dans sa ville, en devient amoureux; elle de lui; elle se fait

chrétienne, il l'épouse.

Cependant le siége continue. Roger avait un frère nommé Bertrand, aussi

lâche et aussi traître qu'il était brave et loyal. Ce Bertrand devient

éperduement épris de Galacielle sa belle-soeur. Il cherche à la séduire,

tandis que Roger est sorti de Risa pour une partie de chasse. Repoussé

par elle, il livre, pour se venger, la ville aux assiégants. Roger et

Galacielle surpris pendant la nuit, tentent vainement de se défendre.

Roger est tué par Almont, et Galacielle enceinte est mise dans les fers.

Almont veut renvoyer sa soeur en Afrique: il la fait embarquer; mais

lorsqu'elle est en pleine mer, elle saisit des armes, attaque à

l'improviste les matelots, tue les uns, jette les autres à la mer, et

restée seule, aborde sur une plage inconnue: elle y est à peine qu'elle

met au jour un garçon et une fille, et meurt dans les douleurs de

l'enfantement. C'est là que le magicien Atlan trouva et recueillit le

frère et la soeur, qui furent Roger et Marfise, comme on l'a vu dans le

_Roland furieux_[848].

[Note 848: Ci-dessus, p. 444.]

Agolant passe enfin en Italie avec son armée. Charlemagne y envoie

contre lui de nouvelles troupes. Milon rétablit les affaires, et

remporte plusieurs victoires sur les Africains. L'empereur se rend

lui-même à Rome. La guerre devient plus terrible. Almont tue dans un

combat le brave Milon.

Charlemagne en veut tirer vengeance; il cherche Almont, le rencontre,

l'attaque. Le jeune Roland survient sans armes. Il avait quitté la

France, où Charles le croyait encore. Il cherchait partout son père: il

apprend sa mort, il trouve l'empereur aux mains avec son meurtrier;

c'est à lui de venger un père; il saisit une moitié de lance armée de

fer, et avec cette arme seule attaque intrépidement Almont et le tue.

Charlemagne, enchanté de cet exploit, arme Roland chevalier, et lui

donne l'épée Durandal, le casque magique et les autres armes que portait

Almont. Roland ainsi armé continue de faire des choses admirables.

Agolant est tué dans une bataille, mais par un autre guerrier que

Roland. Trojan, fils d'Agolant, part d'Afrique avec une nouvelle armée,

pour venger son père, comme Agolant en était parti pour venger le sien;

et il a le même succès. Roland est envoyé contre lui et le tue de sa

main.

Ce coup finit la guerre. Dans les fêtes qui se donnent alors à la cour

de Charlemagne, Roland devient amoureux d'Alde-la-Belle, soeur du marquis

Olivier. Les exploits qu'il fait pour lui plaire, les obstacles qui

traversent son amour, les victoires qu'il remporte sur ses rivaux,

remplissent les derniers chants du poëme, et l'union des deux amants le

termine[849].

[Note 849: Aux dix dernières octaves près, qui sont remplies par un

complot des Mayençais contre Renaud. Ils se mettent en embuscade sur son

chemin; il les combat, malgré leur nombre, et les tue tous jusqu'au

dernier.]

L'action, comme on voit, en est triple, ou plutôt divisée en trois

parties qui se succèdent, et qui embrassent au moins l'espace de

vingt-cinq ans. Mais un des priviléges du roman épique est de n'être

soumis à aucune limite, ni de temps, ni de lieu; et ici le poëte en a

usé librement. Du reste, le bonheur de cette fable de Charlemagne et de

Roland ne s'est point démenti entre ses mains. Sa narration est claire

et assez vive, son style médiocre mais naturel, ses caractères

passablement soutenus. Les formes sont à peu près les mêmes que dans les

autres romans épiques. A la fin de tous les chants, le poëte renvoie le

lecteur au chant suivant pour la suite de l'aventure; il les commence

tous par une maxime, qu'il tire le mieux qu'il peut de son sujet; mais

on voit qu'il manque d'essor et d'haleine pour se livrer à des

digressions aimables, il est pressé de reprendre son récit, et une

demi-octave, ou tout au plus une octave entière lui suffit pour y

revenir. De temps en temps, selon la coutume constante de ses

devanciers, il invoque l'autorité plus que suspecte du bon archevêque

Turpin, qui est à la fois un de ses personnages et le prétendu auteur de

son histoire[850]; mais tout cela comme pour obéir à un usage établi, et

d'un ton si peu plaisant qu'il vaudrait peut-être mieux qu'il y eût été

moins docile. Quelques épisodes répandus dans l'action du poëme ne

manquent pas d'intérêt et y mettent de la variété; il y en a dans les

événements; et la lecture de cet ouvrage, nécessaire pour compléter les

aventures et la vie du fameux comte d'Angers, n'est pas dépourvue

d'agrément. Peut-être le _Dolce_ l'écrivit-il moins précipitamment que

ses autres poëmes et le soigna-t-il davantage. Ce fut l'occupation de

ses dernières années, peut-être la consolation de ses souffrances; et

les _Prime imprese d'Orlando_ ne furent publiées que quelques années

après sa mort[851].

[Note 850: Il dit dans son dixième chant, st. 48:

_Il buon e saggio vescovo Turpino

quale è autor de l'Istoria presente;_

et ailleurs, en parlant des armes du roi sarrazin Almont:

_Ch'erano fatte per industria ed opra,

Come scrive Turpin, già di Vulcano._

(C. IX, st. 63.)]

[Note 851: La première édition parut en 1572, et il était mort

trois, ou même six ans auparavant. Voyez ci-dessus, p. 532.]

Il avait voulu donner, en quelque sorte, un commencement aux deux

_Roland_ du _Bojardo_ et de l'Arioste; un autre poëte osa vouloir donner

une suite au _Roland furieux_ et faire pour ce poëme ce que l'Arioste

avait fait pour celui du _Bojardo_. L'entreprise était hardie, et le

poëte, quoiqu'il ne fût pas sans talent, n'était pas de force à pouvoir

la soutenir. _Vincenzo Brusantini_ ou _Brugiantini_ était un gentilhomme

de Ferrare, d'un esprit bizarre et capricieux. Après avoir inutilement

tenté fortune à Rome, il y parla plus indiscrètement et plus haut qu'il

n'était permis sur certaines matières, fut mis en prison, en sortit plus

pauvre qu'auparavant, et parcourut ensuite l'Italie, réussissant auprès

de tous les princes, mais perdant toujours, par son humeur fantasque et

par ses imprudences, les occasions de corriger son sort, que lui

procuraient sa vivacité d'esprit et ses talents. Il se retira enfin dans

sa patrie, sous la protection du duc Hercule II, à qui il dédia son

poëme; et il y mourut d'une maladie pestilentielle, vers l'an 1570[852].

Le titre de ce poëme est _Angelica innamorata_[853]; le sujet est la

mort de Roger, tramée par les intrigues de la coupable maison de

Mayence, et la vengeance que sa fidèle Bradamante et Marfise sa soeur,

tirent de Ganelon son meurtrier[854]. La continuation de la guerre entre

Marfise et les Sarrasins d'Espagne d'une part, Charlemagne et ses

paladins de l'autre, est toujours le grand fond sur lequel cette action

particulière est placée. _Angélique amoureuse_ n'est pas seulement ici

le principal épisode, comme _Roland furieux_ dans le poëme de l'Arioste;

même après la mort de Roger, ses aventures continuent et ne se terminent

qu'avec le poëme. On ne peut dire pourtant qu'elle en soit l'héroïne; ce

noble titre lui conviendrait mal, pour des causes que l'on va voir.

[Note 852: _Mazzuchelli, Script. d'Ital._, tom. II, part. IV, p.

2235. On a du même poëte un autre ouvrage encore moins heureux que son

_Angélique_; c'est le _Décaméron_ de Boccace mis tout entier en vers:

_Le cento Novelle di Vincenzo Brusantini dette in ottava rima_, Venezia,

1554, in-4º.]

[Note 853: _Venezia_, 1550, 1553, in-4º.]

[Note 854:

_Voi qui l'acerba morte empia e crudele

Vedrete di Ruggier saggio e cortese,

E che di ciò cagion fu la infedele

E scelerata stirpe maganzese;

Poi come la consorte sua fedele

Cercollo con Marphisa in stran paese,

E la vendetta che da giusta mano

Fatta nel sangue fu de l'empio Gano._ (C. I, st. 3.)

Dans les deux premières stances, l'auteur annonce des guerres, de

glorieuses entreprises, des enchantements, des joutes, des querelles, de

terribles accidents et de nouvelles histoires; puis des actes de

courtoisie, d'ardentes amours, la foi, la vertu, la valeur, et des

triomphes et des honneurs immortels; il n'oublie dans tout cela que de

parler d'Angélique; l'exposition et l'invocation remplissent six

octaves, et le nom d'Angélique ne s'y trouve pas, elle entre tout de

suite en action à la huitième.]

De qui est-elle donc _amoureuse_, cette superbe reine du Cathay? Hélas!

de tout le monde; par enchantement, il est vrai, et par l'effet des

vengeances de la méchante fée Alcine, qui croit que c'est elle qui lui a

enlevé Roger; mais cet abandon général qu'elle fait de sa personne,

quoiqu'involontaire et forcé, imprime au caractère de cet objet de la

passion de tant de héros un avilissement, qui détruit tout l'intérêt

qu'avait inspiré son amour pour Médor. Dans le palais enchanté où son

ennemi la retient, la malheureuse Angélique s'enflamme pour le premier

venu, se livre, est prise et quittée chaque jour, et passe de plaisirs

imparfaits à la honte et à des regrets amers. Elle est si peu maîtresse

d'elle-même, qu'elle se donne au vil _Martano_, à cet ancien amant de la

coupable Origille, fouetté par la main du bourreau dans le poëme de

l'Arioste[855]. Origille aussi, vêtue en chevalier et couverte d'armes

qu'elle a dérobées, arrive à ce palais; Angélique prend feu pour elle;

et quand, pendant la nuit, elle s'est aperçue qu'elle aime en vain, elle

n'en aime pas moins; et c'est un nouveau genre de peine qu'Alcine lui

réservait encore.

[Note 855: _Orlando fur._, c. XVIII, st. 92.]

Alcine de son côté s'est remparée de Roger, qu'elle a réussi à séparer

de Bradamante, comme Angélique de Médor. Roger, à qui le sage Logistille

l'avait fait voir auparavant[856] ridée, chauve, décrépite, en un mot un

objet d'horreur, la revoit, par de nouveaux enchantements, brillante de

tous les attraits de la jeunesse, et s'oublie de nouveau dans ses bras.

La fée Ungande, n'importe par quel moyen, délivre à la fois Roger et

Angélique, rompt le charme, détruit le palais et rend à la vieille

Alcine sa hideuse décrépitude. Roger à peine réuni à sa fidèle

Bradamante et à sa soeur Marfise, en est de nouveau séparé par une ruse

des Mayençais, leurs implacables ennemis. Ganelon et les siens ont enfin

ourdi un piége où ils l'attirent. Roger entre dans le château de

Ponthieu, et y est massacré pendant la nuit.

[Note 856: _Ibid._, c. VII, st. 72 et 73.]

Sa femme et sa soeur le cherchent inutilement en France et en Italie.

Bradamante était enceinte et près de son terme; forcée de s'arrêter

entre l'Adige et la Brenta, dans un lieu qui devient le berceau de la

maison d'Este, elle y met au monde un fils dont les princes de cette

maison doivent descendre. Après avoir confié son enfant aux bons

habitants de ce lieu, elle rentre en France avec Marfise cherchant

toujours son cher Roger. Arrivée jusqu'à Montauban sans en avoir eu de

nouvelles, Roger lui apparaît en songe, lui révèle le crime des

Mayençais, et l'endroit même où son corps est enterré, à la porte du

château. Bradamante et Marfise y vont, creusent la terre et trouvent les

restes inanimés de Roger. Elles les envoient à Paris dans une caisse

construite au village voisin, et quand elles ont rempli ce devoir pieux,

elles entrent dans le château, le fer et le feu à la main, tuent tout ce

qu'elles rencontrent de Mayençais, le perfide Ganelon le premier, Cino,

Ginami, Laran, Emeril, enfin toute la race; mettent le feu au château de

Ponthieu, à celui de Hanterive, et détruisent de fond en comble tout ce

qui avait appartenu à ces perfides.

Angélique, depuis sa délivrance, allait partout cherchant Médor. Elle le

retrouve enfin, et se garde bien de lui dire la conduite qu'elle a

tenue, malgré elle à la vérité, dans le château d'Alcine. Malgré elle

tant qu'on voudra; le bon Médor ne s'en trouve pas moins dans une

position ridicule; et ni son Angélique, ni lui ne sauraient plus

inspirer d'intérêt. Ils sont près de la mer; ils cherchent un vaisseau,

y montent, s'arrangent avec le patron, et cinglent vers le Cathay. Le

poëte, qui ne veut pas qu'Angélique ait rien de caché pour nous, nous

apprend ici son âge. Elle avait alors quarante ans, et paraissait plus

belle que jamais[857]. De retour dans ses états, après une nouvelle

suite d'aventures, elle trouve enfin l'occasion de se venger d'Alcine.

L'Hippogryphe lui sert pour cette dernière expédition. A l'aide de cette

monture et de son anneau qu'elle a recouvré, elle arrive au nouveau

séjour d'Alcine, détruit tous ses enchantements, la fait elle-même

prisonnière, et lui pardonne avec tant de générosité qu'elle ôte à cette

méchante fée jusqu'à la volonté de lui nuire. La guerre des chrétiens

contre les Sarrazins est terminée. Charlemagne reste paisible possesseur

de ses états et de ses conquêtes, et le poëme finit au trente-septième

chant.

[Note 857:

_Era ella giunta al quadragesimo anno,

Ed era quasi alhor più che mai bella._

(C XXIV, st. 27.)]

On sent facilement le vice radical de ce poëme, écrit d'ailleurs d'un

style froid, lourd, et totalement dépourvu d'enjouement et de grâces.

L'auteur a beau y semer les épisodes, les descriptions, les

comparaisons, les combats; il a beau, à l'imitation de l'Arioste,

commencer tous ses chants par des maximes sur la valeur des chevaliers,

sur les vices et les vertus, sur la jalousie, sur l'amour; il a beau

remettre en scène presque tous les personnages du _Roland furieux_,

employer les mêmes machines, faire jouer les mêmes ressorts; les

enchantements ont beau y être encore, les illusions n'y sont plus.

Depuis que le signal fut donné de chanter les hauts faits de

Charlemagne, de Roland et des autres paladins, un nombre presque infini

de poëtes, attirés par cette facilité que semblait offrir l'épopée

romanesque, se jetèrent sur ce sujet fertile, et le traitèrent selon les

caprices de leur imagination et la mesure de leur talent. Les uns, même

après la publication du _Roland furieux_, continuèrent de traiter ces

sujets à leur fantaisie, comme s'ils avaient écrit un siècle auparavant,

et comme s'il n'y avait eu dans le monde ni un Arioste, ni un

_Bojardo_; les autres voulurent marcher sur les traces de l'Arioste et

se proposèrent de l'imiter. Ils forment comme une école, où l'on

reconnaît quelquefois, dans les élèves, la manière et les couleurs du

maître, mais dont aucun n'a pu ni le suivre de près, ni à plus forte

raison l'égaler.

Si l'on veut remonter jusqu'à la fin du quinzième siècle, et même avant

le temps où parut le poëme du _Bojardo_, on en trouve un autre dont

l'action est antérieure à celle au _Roland amoureux_. Le sujet de ce

dernier est la guerre que le jeune roi Agramant fit à Charlemagne pour

venger son père Trojan; les deux héros de cet autre roman, imprimé près

de vingt ans avant le _Roland amoureux_, sont ce même Trojan et son

frère _Altobello_[858]. Ces deux princes africains viennent en France

attaquer Charlemagne; ils sont vaincus, et perdent tous les deux la vie.

Les hauts faits de Roland, de Renaud et des autres paladins, remplissent

les trente-cinq chants de ce poëme, dont il n'y a rien de plus à dire,

sinon qu'il en produisit un autre quelques années après; que ce second

poëme, qui fait suite au premier, a pour héros _Persiano_, fils

d'_Altobello_[859]; que ce _Persiano_, au lieu de venger son père,

éprouve le même sort dans sa guerre contre la France, et qu'il paraît

n'en avoir pas eu un aussi heureux auprès des lecteurs, puisque le poëme

où il figure n'a jamais eu que deux tristes éditions, tandis que celui

d'_Altobello_, tout mauvais qu'il est, en a eu six ou sept assez

soignées. Les auteurs de ces deux romans épiques sont inconnus; et ce

qu'ils pouvaient faire de mieux pour leur honneur était en effet de

garder l'anonyme.

[Note 858: Le poëme est intitulé: _Altobello e Rè Trojano suo

fratello, historia, nella quale se leze_ (_si legge_) _li gran facti di

Carlo Magno e di Orlando suo nipote_, Venezia, 1476, in-fol., 1553,

in-8º., et réimprimé plusieurs fois.]

[Note 859: _Persiano figliuolo d'Altobello_, Venezia, 1493, 1506,

in-4º.]

On ignore aussi l'auteur d'un poëme en soixante-quatorze chants, dont

Charlemagne lui-même est le héros. C'est du moins à son sujet, et pour

une fantaisie d'amour qui lui prend dans sa vieillesse, que sont

entreprises toutes les guerres qui font la matière de ce très-ennuyeux

roman. Lorsqu'on en lit le titre: _Innamoramento di Re Carlo_[860], on

s'attend à voir les aventures fabuleuses de la jeunesse de Charles, et

ses amours avec Galerane, fille du roi sarrazin, chez lequel il s'était

réfugié; mais ce n'est point du tout cela. C'est le vieil empereur

Charlemagne à qui Lottier son bouffon de cour fait un si beau portrait

de Bélisandre, fille du roi païen Trafumier que l'empereur en devient

amoureux fou; il veut l'avoir absolument, et conjure le brave Renaud de

lui rendre ce petit service. Renaud prend pour second son cousin Roland.

Ils passent en Espagne, où ils s'embarquent pour Brimeste, capitale des

états de Trafumier, située sur la côte d'Afrique, dans l'atlas

particulier que se sont fait les poëtes romanciers. Les deux paladins se

déguisent en marchands. Ils ont l'adresse d'attirer sur leur vaisseau ce

pauvre Trafumier et sa fille qui les ont très-bien reçus. Renaud tue le

roi, enlève la fille, revient en France, et l'emmène avec lui à

Montauban. Il ne la remet entre les mains de Charles que quand

l'empereur lui a fait payer comptant dix bonnes sommes ou charges

d'argent qu'il lui avait promises; car ce n'est jamais pour rien qu'on

fait ce joli métier.

[Note 860: Après ce titre on lit: _Incomincia et primo libro de re

Carlo Magno, e de li suoi paladini Orlando e Rinaldo_, Venezia, _canti_

LXXII, 1514, 1523, in-4º., etc.]

Telle est la cause peu édifiante et tout aussi peu noble de la guerre

que _Fondano_, frère de Trafumier et oncle de Bélisandre, déclare à la

France pour venger son frère et ravoir sa nièce. Roland, Renaud,

Olivier, y font, comme à leur ordinaire, de grandes prouesses, et

Ganelon des trahisons viles et odieuses. Renaud se brouille avec

l'empereur, et se révolte contre lui. Il devient roi de Russie; mais

enfin il se réconcilie avec Charlemagne, délivre ses paladins, qui

étaient presque tous prisonniers, chasse avec eux les Africains, laisse

là ses Russes, et revient à Montauban.

Ce poëme, quoique imprimé seulement au seizième siècle, paraît être au

moins du quinzième. C'est bien la même platitude, la même incorrection,

les mêmes impropriétés, en un mot le même style que celui des romans de

cette première époque; et l'auteur ne manque pas de commencer tous ses

chants, comme on le faisait alors, par une prière à Dieu le père, à Dieu

le fils, au S.-Esprit, à la Vierge, à S.-Pierre, à S.-Marc, à

Ste.-Madeleine, à tous les Saints. Mais il y a dans le _Beuve d'Antone_

et dans la _Spagna_ une sorte d'intérêt qui n'est point dans celui-ci,

où l'on ne voit que des guerres extravagantes, qui n'ont, dans

l'origine, d'autre cause que la fantaisie libertine d'un vieux débauché

d'empereur.

On n'imprima non plus qu'au seizième siècle un long poëme qui reprend

les choses de plus haut, et qui dut être rimé vers la fin du siècle

précédent, puisque c'était alors que florissait l'_Altissimo_ son

auteur[861]. Ce poëte, qui annonçait tant de prétentions par le nom

qu'il s'était donné, et qui les soutenait si mal par son style, mit tout

simplement en vers et en quatre-vingt-dix-huit chants les _Reali di

Francia_[862]. Ce sont bien des rimes perdues; car lorsqu'on a la

fantaisie de lire ce vieux roman, on préfère toujours le lire en prose.

[Note 861: J'ai parlé de lui comme poëte lyrique, ci-dessus, t. III,

p. 546.]

[Note 862: _I Reali di Francia di Cristofano Altissimo_, Venezia,

1534, in-8º.]

L'_Aspramonte_[863] est un autre roman épique dont l'auteur est inconnu,

et mériterait de ne pas l'être. Il montre parfois de l'esprit; son style

est beaucoup meilleur, et quelques-uns des vingt-trois chants qui

composent son poëme ne sont pas sans intérêt et sans agrément[864]. Le

sujet est tout guerrier. Ce sont principalement les exploits que firent,

dans Aspremont, Charlemagne, Milon d'Anglante, Aymon de Dordogne,

Gautier de Montléon, Salomon de Bretagne, et les autres paladins

français contre les Sarrazins d'Afrique, quand Garnier, roi de Carthage,

Agolant, Almont, Trojan et plusieurs autres vinrent attaquer Rome et

ensuite la France, à la tête d'une innombrable armée, pour venger la

mort de Braïbant leur roi. L'action commence par leur débarquement en

Sicile; ils passent en Calabre, pour ravager Rome, traversent l'Italie,

viennent en France, et trouvent enfin dans Aspremont un terme à leurs

victoires. La mort du roi Trojan, la défaite entière des Sarrazins et le

mariage du jeune Roland avec Alde-la-Belle forment le dénoûment. Ce

poëme parut environ un an après le _Roland furieux_. On n'y voit point

de traces d'imitation; mais le style, quoique beaucoup inférieur, porte

l'empreinte du même temps.

[Note 863: _Libro chiamato Aspramonte, nel qual si contiene molte

battaglie, massimamente dello advenimento d'Orlando, e de molti altri

Reali di Francia_, etc., Milano, 1516, Venezia, 1523, 1594, in-4°.]

[Note 864: Le _Quadrio_, t. VI, p. 551.]

Je n'en dirais pas autant du poëme intitulé Trébisonde[865], qui ne fut

cependant publié que deux ans après. Il est tiré d'un roman espagnol

dans lequel Renaud devient empereur de cette ancienne cité grecque.

L'auteur s'est fait connaître; il se nomme _Francesco Tromba da Gualdo

di Nocera_. J'ai tort de dire qu'il s'est fait connaître, car on n'a de

lui que sa _Trébisonde_; et quoique ce poëme ait eu, comme la plupart de

ces anciens romans, quatre ou cinq éditions, il est enseveli aujourd'hui

avec son auteur dans une obscurité méritée. Le même poëte ne fut pas

plus heureux vingt-quatre ans après, lorsqu'il fit sur le même héros un

_Rinaldo furioso_[866], titre qu'il copia de l'Arioste sans pouvoir lui

rien emprunter de son talent ni de son génie.

[Note 865: _Trebisonda..... nella quale se contiene molte battaglie

con la vita e morte di Rinaldo_, etc., Venezia, 1518, in-4°., 1554,

1568, 1616, in-8°.]

[Note 866: Venezia, 1542, in-4°.]

_Dragoncino_ se nomma de même en tête d'un poëme sur les amours de

Guidon le Sauvage[867], fils naturel de Renaud de Montauban; et il est

aussi profondément ignoré. Ce roman, que personne ne lit, quoiqu'il

n'ait que sept chants, n'est pas son seul ouvrage. Il a fait de plus la

_Marfise bizarre_ en quatorze chants[868], et c'est à peu près la même

chose que s'il n'en avait fait aucun.

[Note 867: _Innamoramento di Guidon Selvaggio_, etc., _di Giamb.

Dragoncino da Fano_, Milano, 1516, in-4°.; Bologna, 1678, in-16.]

[Note 868: _Marfisa bizarra_, in-8º., sans date; Vinegia, 1532,

in-4º.; Verona, 1622, in-8º.]

Il y a au moins de l'originalité dans _la Mort d'Oger le Danois_, d'un

certain _Casio da Narni_[869]. Ce poëme singulier est divisé en trois

livres; le premier contient neuf chants, le second seize, le troisième

sept. Les exploits de Roland, de Renaud et des autres paladins, et la

mort de ce brave Danois, en sont le sujet; mais l'auteur a mêlé tout

cela de facéties, et tantôt employé le style narratif, tantôt le

dramatique, selon que sa tête l'a voulu. Il a mêlé dans son récit des

sonnets, des églogues, des épitaphes, un _capitolo_ à la louange des

dames, un autre à la louange de la Vertu; enfin une assez longue

dissertation de Renaud sur la question de savoir lequel des deux sexes

jouit le plus dans les plaisirs de l'amour; le tout en un style souvent

trivial, et qui est loin de se sentir de l'admiration dont l'auteur fait

profession pour l'Arioste, qu'il appelle quelque part son précepteur et

son père. Il commence, comme son maître, tous ses chants par des exordes

ou des prologues, dont quelques-uns, sans approcher d'un si parfait

modèle, ne sont cependant pas sans agrément. Il écrivait à Ferrare, et

il rend de fréquents hommages aux jeunes princes de la maison

d'Este[870], quoiqu'il ne leur ait pas dédié son poëme. On ne sait rien

de la vie de ce _Casio da Narni_, et l'on ignore si la protection

d'Hercule et d'Hippolyte d'Este lui fut plus utile que celle du duc leur

père ne le fut à l'auteur du _Roland furieux_. La bizarrerie de son

esprit se fait voir jusque dans une note qui est à la fin de son poëme.

Il s'aperçoit qu'il a laissé Roland dans le ventre d'une baleine, et il

promet de l'en retirer dans un autre ouvrage, qu'il fera sans doute tout

exprès[871].

[Note 869: _La Morte del Danese, poema di Casio da Narni_, Ferrara,

1521, in-4º.; Venezia, 1534, _idem_ (avec un titre beaucoup plus

étendu). Il ne faut pas confondre ce poëme avec le _Danese Uggieri_ d'un

certain _Girolamo Tromba da Nocera_, sans doute parent, peut-être fils

de l'auteur de _Trébisonde_, et qui s'en montre digne par la platitude

de son style. Son poëme n'en est pas moins intitulé _Opera bella, e

piacevale d'armi e d'amore_. Il fut imprimé à Venise en 1599 seulement,

et réimprimé en 1611 et 1638. Quoique né vers la fin du seizième siècle,

il mérite d'être assimilé aux premiers essais du quinzième.]

[Note 870: Hercule et Hippolyte, fils d'Alphonse Ier.]

[Note 871: _E perche ha lassato Orlando ne la balena, te promette in

l'altra opera de cavarlo._]

On ne cessa point, pendant tout le seizième siècle, de retourner de cent

manières les aventures fabuleuses de Charlemagne et de ses pairs. Il

serait aussi ennuyeux qu'inutile de s'arrêter sur tous les romans

épiques plus ou moins volumineux, et presque tous aussi mauvais les uns

que les autres, dont ils furent l'inépuisable sujet. Que nous importe

qu'un _Anthée le Géant_, roi de Lybie, descendant de ce fils de la terre

qu'étouffa jadis Hercule, soit venu attaquer la France et Charlemagne,

lorsque cet empereur était encore dans la fleur de l'âge; que Charles,

après l'avoir vaincu, le poursuive jusqu'en Lybie, lui livre une grande

bataille, le fasse prisonnier, lui et tous ses géants, les ramène

enchaînés en France, et rentre à Paris en triomphe en les traînant après

son char[872]? Que nous importe que Roland et Renaud, jaloux l'un de

l'autre, soient tous deux sortis de France, soient allés commander, le

premier une armée de Scythes, le second une armée de Persans qui étaient

en guerre l'une contre l'autre, que le géant _Oronte_ profite de ce

moment pour attaquer la France, et qu'à la fin il soit vaincu et tué de

la main du comte d'Angers[873]; qu'un _Falconet des batailles_, fils du

roi de Dardanie, vienne en Italie venger un roi de Perse qui s'y était

fait tuer, et dont il avait épousé la fille; qu'il y vienne avec deux

innombrables armées, dont l'une est commandée par sa femme; que ce

Falconet soit encore tué par l'invincible Roland, et que sa femme

Duseline en meure de douleur[874]; qu'un _Antifior_ ou _Antifor de

Barosie_ fasse d'aussi folles entreprises, et qu'elles aient le même

succès[875]; qu'une madame _Rovence_, reine et géante africaine, armée

d'une massue de fer, sème l'effroi parmi les paladins de Charlemagne, et

tombe enfin sous les coups de Renaud[876]; que le sarrazin

_Scapigliato_, l'Echevelé, pour plaire à une princesse russe, se vante

de venir en France faire prisonniers Roland et Renaud, et de les

conduire enchaînés aux pieds de sa princesse et qu'il reçoive de Renaud

le prix ordinaire de toutes ces belles expéditions[877]? Qu'importe même

que parmi de grands faits d'armes, et de Roland, et de Renaud, et de

tous les paladins de France, une belle princesse, _Leandra_, fille du

soudan de Babylone, amoureuse de Renaud, et ne pouvant s'en faire aimer,

se précipite du haut d'une tour[878], puisqu'on ne peut s'intéresser

même à une princesse qui se rompt le cou par amour, dans un long roman,

qu'on ne peut lire? Qu'importe enfin que le terrible sarrazin Rodomont

ait laissé après lui un fils et un neveu; qu'un poëte ait chanté les

_prouesses_ de ce fils[879], un autre les _folies amoureuses_ de ce

neveu[880]; et que gagnerions-nous à savoir quelles folies un Rodomont

II, fils d'une soeur de Rodomont Ier., peut faire pour une belle

_Lucefiamma_, fille de _Meandro_, riche seigneur d'un beau château situé

sur la rivière de Gênes, les exploits et les prodiges de valeur qu'il

fait pour elle, et qui lui réussissent si mal qu'il est tué par

_Fedelcaro_, l'un de ses rivaux? Cela ne pouvait intéresser qu'Octave

Farnèse, prince de Parme et de Plaisance, à qui ce poëme est dédié, et

dont la gloire est encadrée, avec celle de toute sa race, dans une

vision ou dans une prophétie, selon le noble et uniforme usage de tous

ces romans.

[Note 872: _Antheo Gigante di Francesco de' Ludovici da Venezia_,

etc., _canti_ XXX, _in ottava rima_, Vinegia, 1524, in-4º.]

[Note 873: _Oronte Gigante de l'eximio poeta Antonino Lenio

Salentino; continente le battaglie del re di Persia e del re di Scithia,

fatte per amore della figliuola del re di Troja_, etc., Vinegia, 1532,

in-4º. Le poëme est divisé en trois livres; le premier livre en seize

chants, le second en douze, et le troisième en six, _in ottava rima_.]

[Note 874: _Libro chiamato Falconetto delle battaglie, che lui fece

con gli paladini in Francia, et de la sua morte_, Bressa, 1546, in-8º.,

en quatre chants seulement.]

[Note 875: _Libro chiamato Antifor_, d'autres éditions portent

_Antifior di Barosia, el qual tratta de le gran battaglie d'Orlando e di

Rinaldo_, etc., Venezia, 1583, in-8º., _canti_ XLII.]

[Note 876: _Libro chiamato dama Rovenza dal Martello, nel quale si

può vedere molte sue prodezze_, etc., Brescia, 1566, Venezia, 1671,

in-8º., etc., _canti_ XIV.]

[Note 877: _La gran guerra e rotta della Scapigliato_. Firenze,

_senta anno_ (vers 1550), in-4º.]

[Note 878: _Libro d'arme e d'amore chiamato Leandra nel quale tratta

delle battaglie e grand facti delli baroni di Francia e principalmente

di Orlando e di Rinaldo_, etc., _composta per maestro Pier. Durante da

Gualdo_ (_in sesta rima_), in-8º., sans date et sans nom de lieu; et

ensuite à Venise, 1563, in-8º.]

[Note 879: _Le prodezze di Rodomontino, figliuolo di Rodomonte,

libro d'arme e d'more_, etc., _canti_ IV; _per Antonio Legname

Padovano_, Padova, 15.., Piacenza, 1612, in-8º.]

[Note 880: _Le pazzie amorose di Rodomonte seconde; poema di Mario

Teluccini soprannominato il Bernia_, Parma, 1568, _canti_ XX, in-4º.]

Il faudrait au moins qu'au milieu de ces contes prolixes de géants et de

magiciens, de coups de lance, d'épée et de massue, au milieu de ces

éternels combats et de ces tristes enchantements, il se trouvât quelque

idée moins rebattue, quelque invention moins triviale qui prouvât que

l'auteur, sans savoir, si l'on veut, ni bien penser, ni bien écrire, ni

conduire avec un peu d'art une fable susceptible de quelque intérêt, ne

se traînât pas toujours dans des routes tant de fois battues, essayât de

s'en frayer d'autres, et fît quelque tentative nouvelle, dût-elle n'être

pas plus heureusement imaginée, ni plus habilement conduite que les

autres.

C'est ce qu'on entrevoit dans un seul peut-être de tous ces poëmes

romanesques, et ce qui peut engager à s'y arrêter un peu plus que sur

les autres. Il est d'un certain _de' Lodovici_[881], poëte vénitien, qui

était en quelque faveur à la cour de Ferrare[882], et qui s'était déjà

essayé dans ce genre par un autre roman épique, par cet _Anthée_ le

géant, dont j'ai cru, plus haut, pouvoir me dispenser de citer autre

chose que le titre. Ce second poëme est intitulé _les Triomphes de

Charlemagne_[883], titre qui est accompagné d'une longue énumération de

choses grandes, belles, nouvelles et totalement différentes de ce qu'on

avait vu jusqu'alors. La première nouveauté que présente l'ouvrage,

c'est qu'au lieu d'être écrit en octaves, ou _ottava rima_, comme le

sont presque sans exception tous les autres, il est en _terza rima_, ou

en tercets. L'auteur l'a divisé en deux parties, chacune de deux parties

en cent chants, et chacun des deux cents chants en cinquante tercets, ou

cent cinquante vers, ni plus ni moins; ce qui, en ajoutant le vers de

surplus qui dans les _terze rime_ suit le dernier tercet de chaque

chant, fait juste trente mille deux cents vers.

[Note 881: _Francesco de' Lodovici_ voyagea en France lors même

qu'il composait ce poëme, comme on le voit par un vers du

trente-huitième chant de la deuxième partie. Renaud demande à la Fortune

le nom d'une belle dame que la Nature s'est plu à former, et qu'elle

doit à son tour combler de ses dons. La Fortune lui répond:

_Questa haverà il nome il quale ha questa

C' hora vien teco in Francia a tuo contento._]

[Note 882: Ce qui le prouve, c'est que son _Anteo gigante_ est dédié

à Lucrèce Borgia, femme du duc Alphonse Ier.; que c'est par ordre de

cette princesse que _de' Ludovici_ fit ce poëme, et que ce fut elle-même

qui en fut en quelque sorte l'éditeur, comme nous l'apprend l'Avis du

lecteur qui précède le poëme.]

[Note 883: _Triomphi di Carlo, libro novo di romanzo...... a modo

novo da tutti gli altri diverso_, etc., Vinegia, 1535, in-4º.]

Presque tous les chants ont un exorde, ou un prologue sur différents

sujets, selon la fantaisie de l'auteur. La plupart de ces digressions

sont assez étendues, et l'agrément n'en est pas, à beaucoup près, en

proportion de la longueur. Quoique les chants soient très-courts,

souvent l'auteur s'arrête au milieu d'un chant, pour parler de ce qui

lui plaît. L'action du poëme est donc à tout moment interrompue; et à

peu près un quart des vers y est tout-à-fait étranger. Ce n'est pas dans

la partie de cette action qui regarde personnellement Charlemagne qu'il

faut chercher de la nouveauté; ce sont toujours de grandes guerres

contre des soudans d'Égypte et de Babylone, et des trahisons de Ganelon

de Mayence, et toujours des victoires, des conquêtes et des triomphes

magnifiques, et des fêtes et des tournois. Mais dans ce roman, comme

dans beaucoup d'autres, Renaud se brouille avec Charlemagne et avec son

cousin Roland: exilé de France, il va courir le monde, et c'est dans ses

voyages que le poëte a fait l'essai d'un merveilleux différent de celui

des enchantements et des fées. Des êtres moraux personnifiés, la Nature,

l'Amour, le Vice, la Vertu, la Fortune, et même un dieu de l'ancien

paganisme[884], sont des personnages qu'il emploie, et dont il tire ou

des leçons morales, ou des satires contre les moeurs de son temps, ou des

prédictions en faveur de Renaud et surtout en faveur d'André _Gritti_,

alors doge de Venise, à qui le poëme est dédié.

[Note 884: Vulcain.]

Le dessein de Renaud est de passer la mer, de voyager en Syrie, en

Palestine; enfin de parcourir la terre jusqu'à la fin de son exil. Je

laisse là tout ce qu'il fait avant de s'embarquer; le voilà sur mer,

traversant la Méditerranée et parvenu jusqu'auprès de la Sicile. Il

n'avait jamais vu de volcans; il en voit un tout en feu dans l'une des

îles de Lipari; il demande ce que c'est: son pilote lui répond, comme

aurait pu faire celui d'Ulysse ou d'Énée, que c'est là que Vulcain

habite et qu'il forge les foudres de Jupiter. Renaud veut aller voir

Vulcain dans sa fournaise; il se fait mettre à terre, trouve au pied de

la montagne volcanique un petit sentier qui conduit jusqu'au fond du

gouffre, y descend l'épée à la main, et arrive enfin à la porte de

l'atelier où Vulcain travaillait à grand bruit avec ses cyclopes; il

enfonce cette porte d'un coup de pied, dit des injures au dieu boiteux,

et n'oublie de lui reprocher ni les difformités de sa taille, ni la

parure de son front[885]. Vulcain se met en colère, et veut le frapper

de son marteau. Renaud, d'un second coup de pied, le jette en l'air

jusqu'au haut du soupirail, d'où le pauvre dieu retombe au beau milieu

de la fournaise. Il en sort la barbe et les cheveux grillés. Tapi dans

un coin, et tremblant de frayeur, il reconnaît de loin dans la main de

Renaud l'épée Frusberte qu'il avait forgée autrefois: alors il reconnaît

aussi Renaud, se jette à ses pieds, se réconcilie avec lui, et lui fait

présent d'un bouclier et d'un casque, fabriqués jadis pour le dieu Mars;

ils se quittent enfin les meilleurs amis du monde. Renaud remonte sur la

terre, et de là sur son vaisseau qui reprend aussitôt sa route.

[Note 885:

_Dunque tu se' colui di cui si spande,

Disse Rinaldo, che le corna porti

Là dove portan gli altri le ghirlande?_

(Part. I, c. XL.)]

Le vaisseau fait naufrage: une baleine engloutit Renaud, mais c'est pour

son bien[886]; car cette baleine va plus vite qu'un trait vers les côtes

de Barbarie; et comme il lui cause de grandes douleurs d'entrailles, en

s'escrimant de son épée pour tâcher de sortir de prison, elle le vomit

en l'air avec une énorme quantité d'eau; il va tomber au loin sur le

sable, entre la mer et le mont Atlas: il se trouve sur ses pieds comme

un chat, qui, de quelque hauteur qu'on le jette, s'y retrouve toujours.

Ce n'est pas de moi qu'est cette comparaison; elle est littéralement du

poëte[887]. Dès que le paladin peut se reconnaître, il s'achemine assez

tristement vers le mont Atlas; il aperçoit au pied de la montagne un

trou creusé dans le roc: par ce trou sort continuellement une foule

innombrable d'animaux, de créatures et de figures de toute espèce;

toujours curieux d'objets nouveaux, il se décide à y descendre: il

s'engage dans un long et obscur défilé, où la foule est si pressée,

qu'il a mille peines à la percer; il parvient enfin dans un vaste

souterrain tout resplendissant de lumière. Au milieu s'élevait un

monticule de terre fine qui n'était mêlée d'aucune matière dure; une

femme était auprès, vêtue légèrement, et sans cesse occupée à tirer de

ce monticule de la terre, dont elle formait rapidement tous ces êtres

que Renaud avait vus sortir des flancs de la montagne. Cette femme,

c'est la Nature: c'est dans ce grand atelier qu'elle forme tous les

animaux, bipèdes, quadrupèdes, oiseaux, poissons, reptiles, etc.; à

mesure qu'elle les crée, ils s'échappent en foule par l'issue qui a

servi d'entrée à Renaud, et ils vont remplir le monde. La terre

amoncelée dont ils sont formés, se régénère à chaque instant; et la

masse est toujours la même[888].

[Note 886:

_Che forse 'l tranguggiò pel suo men male._

(C. XLV.)]

[Note 887:

_E come gatto ben sempre si serra

D'alto cadendo, si che nel terreno

A dar de' propri piedi unqua non erra,

Cosi Rinaldo,_ etc.]

[Note 888: C. L.]

Après la première surprise de part et d'autre, Renaud interroge la

Nature, qui lui répond et l'instruit sans quitter un instant son

ouvrage. Il avait cru que l'esprit de Dieu, l'intelligence divine, était

la Nature; que c'était là que tout était créé, et que nul autre que Dieu

même ne pouvait rien tirer du néant. Il avait cru de même que la Fortune

n'était que la volonté de Dieu; mais puisque la Nature est un être

existant par soi-même, il est possible qu'il en soit ainsi de la

Fortune. Cela est vrai, lui dit la Nature; la Fortune est ma soeur: Dieu

nous créa le même jour; il lui donna l'empire universel sur toutes les

choses que je produis. Tu m'as trouvée sous terre en Afrique: tu la

trouveras en Asie dans une plaine magnifique et riante; mais il existe

une autre femme plus grande que nous deux, que je ne puis te nommer, et

que tu trouveras en Europe sur une haute montagne. Renaud jure d'aller

chercher cette troisième femme dès qu'il aura trouvé la seconde.

Il propose ensuite des doutes, que la Nature s'empresse de résoudre. De

questions en questions, il en fait une dont la solution est

remarquable: «Si vous ne créez, dit-il, que le même esprit dans tous

les animaux à qui vous donnez la vie, d'où vient que ceux qui sont

privés de raison meurent tout entiers, et que de nous autres hommes il

reste un autre esprit qui nous rend immortels? D'où vient que la raison

se manifeste à l'homme, qu'il a un entendement, et que dans tous les

autres animaux, ni la raison, ni l'entendement, ne s'éveillent

jamais?--Elle lui répond: Je distribue également les esprits vitaux dans

les animaux brutes et dans les hommes; mais j'y place des degrés

très-différents d'intelligence: le chien en a plus que le mouton, le

serpent plus que la belette, et le dauphin plus que tous les autres

poissons. J'en mets encore beaucoup plus dans l'homme, et c'est pourquoi

votre savoir surpasse de si loin celui des autres animaux. Quant à cet

autre esprit que tu dis être immortel en vous, il n'est point mon

ouvrage: si Dieu le fait, qu'il le fasse; je ne sais ce que c'est. Il

est très-possible qu'il lui plaise, quand je forme les corps, de mettre

quelque chose en vous qui retourne dans ses bras à votre dernier moment;

et cela, si tu veux, tu peux le croire[889].» Cette traduction est

littérale; le texte prouve de plus en plus ce que j'ai répété plusieurs

fois, que les opinions philosophiques les plus hardies étaient communes

en Italie au seizième siècle, et que pourvu qu'on n'élevât point de

doute sur la discipline, la hiérarchie, et l'autorité du pape, on en

pouvait former publiquement sur tout le reste.

[Note 889:

_Quell'altro poi ch'in voi dici immortale

Io non lo fa, se Dio lo fa, se'l faccia;

Che cosa ella si sia non so, ne quale._

_Puote esser molto ben ch' a lui ne piaccia

Far, quando i corpi io so, qual cosa in voi

Che torni al vostro fin ne le sue braccia;

E questo, s' a te par, creder lo puoi._

(C. LV, à la fin.)]

Renaud demande ensuite comment il se peut que la Nature faisant tous les

hommes égaux, les uns soient nobles dans le monde et les autres ne le

soient pas; pourquoi les uns portent des ornements que n'ont point les

autres, etc. La Nature le renvoie à sa soeur la Fortune pour la solution

de ce doute. «Je ne donne, dit-elle, à qui que ce soit plus de noblesse

qu'aux autres hommes; c'est la Fortune qui distribue à son gré la

noblesse, puisque vous appelez ainsi sur la terre ce que le vulgaire

entend par ce mot; mais si tu veux parler de cette illustration, de

cette noblesse qui est la véritable, alors je répondrai autrement. Je

donne à un petit nombre d'hommes des dispositions particulières à cette

noblesse réelle; mais si l'orgueilleuse Fortune ne favorise ceux que

j'ai ainsi doués, ils obtiennent rarement et fort tard la noblesse qui

dépend d'elle. Elle a sa volonté, moi la mienne. Interroge-la sur ce

point quand tu pourras l'entretenir; mais il arrive peu qu'elle donne la

raison de ce qu'elle fait; sa réponse ordinaire est: Je le veux[890].»

[Note 890: C. LVI.]

Toutes ces explications n'interrompent pas un instant le travail dont

s'occupe la Nature. Elle continue de fabriquer une foule d'êtres divers

qui s'échappent aussitôt du souterrain; elle donne à Renaud un singulier

spectacle. Elle forme un très-joli enfant, lui imprime une petite croix

sur l'épaule gauche, et dit au paladin: Cet enfant que tu vois naît en

cet instant même à Montauban. Aussitôt l'enfant disparaît, comme tous

les autres êtres à mesure qu'ils sont créés. «Ta femme Clarice, reprend

la Nature, vient de mettre au monde ce bel enfant, ou plutôt c'est moi

qui l'ai produit par ses organes douloureux. Quand tu seras retourné

paisiblement auprès d'elle, tu verras qu'il n'y a dans ce fait aucune

erreur. Chose admirable! s'écrie le poëte, quand le paladin fut de

retour dans sa patrie, après de longs voyages, il y trouva l'enfant que

sa femme lui avait donné. Calculant l'année, le mois et le jour, il vit

que cet enfant était précisément celui que la Nature avait formé devant

lui, et il le reconnut à la petite croix qu'elle lui avait empreinte

sur l'épaule[891].»--Si la réputation de Clarice n'était pas aussi bonne

qu'elle l'est, on pourrait soupçonner qu'il y a ici quelque allégorie,

et que ce petit croisé, fils de la Nature, désignait peut-être un enfant

naturel né pendant l'absence de Renaud; mais la dame de Montauban est

au-dessus du soupçon, et nous avons ici la preuve que quoique Renaud eût

déjà bien fait du chemin depuis qu'il avait quitté la France, il y avait

tout au plus neuf mois qu'il en était sorti.

[Note 891: _Ibid._]

Il soumet encore une question à la Nature. A-t-elle jamais fait quelque

chose qu'elle regarde elle-même comme au-dessus de toutes les autres?

Elle lui avoue que dans tous les temps elle a fait de fort belles

choses, qu'elle ne s'est pourtant pas entièrement satisfaite, qu'elle

prépare de loin deux ouvrages plus parfaits, dont elle n'a fait encore

que concevoir l'idée, et qu'elle mettra plusieurs siècles à mûrir. L'un

est un homme et l'autre une femme. La Nature fait voir à Renaud

quelques-uns des éléments qui doivent entrer dans leur composition. Par

exemple, elle conserve, dans un vase de l'albâtre le plus précieux, et

dans une liqueur odorante au-dessus de tous les parfums, le coeur du

grand César. Renaud est curieux de savoir à quel héros elle le destine,

et dans quel temps ce héros vivra. La Nature désigne dans sa réponse le

temps même où vivait l'auteur; quant au nom du héros, c'est le doge

André _Gritti_[892], homme en effet d'un grand caractère, et dont le

gouvernement eut beaucoup d'éclat, et dans la guerre, et dans la paix;

mais quoique la république vénitienne fût alors très-puissante, il y

avait encore loin d'un doge de Venise à César.

[Note 892: C. LVIII.]

Pour la créature de l'autre sexe que la Nature projette de former, elle

a réuni dans une salle parfumée des plus douces odeurs des objets d'une

richesse et d'une beauté qui n'ont rien d'égal sur la terre. Il faudra

bien des siècles pour fondre ensemble et amalgamer ces riches matériaux,

et pour en faire une femme au-dessus de tout ce que son sexe a jamais eu

de plus parfait. La nature indique le temps et le lieu de sa naissance.

Elle refuse de dire son nom; mais le poëte l'a reconnue à tant de

merveilles. Une seule femme existe en qui on les admire toutes. Là

dessus, il désigne si bien la dame de ses pensées, qui était à ce qu'il

paraît une très-grande dame, que ses contemporains et surtout elle-même

durent facilement l'entendre. Il serait difficile aujourd'hui de le

deviner; mais on a peu d'intérêt à le savoir.

Il est temps enfin que Renaud sorte du grand atelier de la Nature. Il

avait été jeté par une baleine sur les sables qui conduisent au mont

Atlas; la Nature crée un autre gros poisson, à qui elle ordonne de

l'engloutir, et qui s'échappe aussitôt par un canal vers la mer

Atlantique[893]. Il nage rapidement pendant une demi-journée, et vomit

aussi Renaud sur une côte éloignée et déserte[894], où il rencontre

d'abord une femme presque nue, dans le plus misérable accoutrement. Sa

figure est pâle et hâve, mais son attitude et son langage ont encore de

la dignité. A ses pieds sont des balances brisées et un glaive; en un

mot, c'est la Justice, autrefois triomphante dans le monde, mais bannie

depuis long-temps, et réduite à ce triste état. Elle doit pourtant un

jour régner encore sur la terre; et c'est, comme on le prévoit sans

doute, au grand André _Gritti_ qu'il appartient de l'y rappeler.

[Note 893: C. LXI.]

[Note 894: C. LXXI. Les dix chants intermédiaires sont remplis par

Charlemagne, Roland, Olivier et les autres paladins.]

Renaud s'enfonce dans l'Afrique. Ayant pénétré jusqu'en Éthiopie, il

trouve dans un bois charmant un enfant ailé, qui voltige sur les

branches et le menace de ses flèches[895]. C'est l'Amour, dont le règne

est passé comme celui de la Justice, mais qui espère comme elle un

nouveau règne, quand la Nature aura produit le second chef-d'oeuvre

qu'elle prépare. En attendant, il blesse Renaud d'un de ses traits.

C'est dans l'Inde qu'il doit trouver la Beauté qui peut le guérir. Il y

a loin; et cette fois ce n'est plus par eau qu'il fait le voyage, c'est

dans l'air. Un dragon fond sur lui, le prend dans ses griffes, s'envole,

et arrive en douze heures au-delà du Gange avec sa proie[896]. Il

l'enlevait ainsi pour le dévorer; mais Renaud une fois à terre, combat

le dragon et le tue. Il se met à chercher une belle Juive, dont la

renommée lui a fait le portrait. Chemin faisant, il trouve l'Espérance,

qui le prend d'abord par la main et pénètre ensuite dans son coeur.

Quoiqu'il marchât très-vite, il trouvait encore le chemin long et

pénible; mais il rencontre aussi le Temps, qui le prend sur ses épaules,

et l'emporte dans son vol rapide. Avec l'Amour, l'Espérance et le Temps,

il arrive enfin chez le père de sa belle Juive[897].

[Note 895: C. LXXX.]

[Note 896: C. XCV.]

[Note 897: C. XCVI.]

Je ne dis rien de ses amours, ni de ses guerres contre le roi de Cathay,

son rival, ni de toutes les autres aventures qui lui arrivent dans ce

pays. La meilleure est qu'il parvient à plaire à sa maîtresse, et qu'il

l'engage à prendre avec lui le chemin de la France; mais elle n'y

consent qu'à une condition un peu dure. Jusqu'alors elle a été chaste,

et veut l'être sept ans encore[898]. Renaud est donc obligé de jurer

qu'il ne la troublera point dans ce projet; il le jure, elle le croit,

et ils se mettent en route. Je passe encore leurs aventures et leurs

rencontres en chemin. La plus singulière est ce qui leur arrive dans une

certaine ville de Scythie, dont tous les habitants étaient aveugles. Ils

avaient pour roi un maudit borgne, qui abusait tyranniquement de la

supériorité que son oeil lui donnait sur eux. Renaud le lui crève, et

rétablit ainsi l'égalité[899].

[Note 898: Part. II, c. IV.]

[Note 899: C. XX et XXI.]

Entre le mont Immaüs et la mer, les deux amants trouvent un homme tout

défiguré, difforme, sale et dégoûtant. Sa conversation avec eux est

curieuse. Jusqu'alors il a mené, leur dit-il, une vie errante et

vagabonde: il veut faire une fin et se fixer. Le lieu qui lui paraît le

plus propre à son but, c'est Rome; et il va s'y rendre, dans le dessein

de n'en plus sortir. Il est sûr de réussir si bien auprès des habitants

de ce pays, qu'il y portera toujours la couronne[900]. Le poëte

s'adresse alors à cette Rome si sainte, si inviolable dans sa foi et

dans l'exercice de toutes les vertus. «Prends garde, lui dit-il,

d'admettre jamais cet être hideux dans ton sein. S'il y pénètre une

fois, il te rendra, de glorieuse que tu es, infâme, sale et infecte

comme lui; le monde te nommera source de maux et de colère, mère des

Erreurs et de la Fraude. On ne verra plus en toi cette Rome chaste,

humble et pieuse; mais une courtisane effrontée. Tu ne seras plus Rome

enfin, mais la coupable Babylone, et les hommes appelleront sur ta tête

le feu du ciel.» Renaud est indigné de ce projet, et promet à celui qui

l'annonce qu'il n'y réussira pas. «Je connais le monde mieux que toi,

reprend le monstre, et je te réponds que je vais à Rome, que j'y serai

bien accueilli, que tant qu'elle existera, j'y existerai aussi

très-agréablement. Plus je vieillis, plus j'acquiers de forces. On m'y

traitera bien, te dis-je, et je suis certain de mon fait puisque l'on

m'appelle LE VICE. On ne m'y nourrira point comme la Vertu, d'eau et de

gland, mais de mets succulents, que les Dieux mêmes préféreraient à

l'ambroisie. On ne vêtira point mon corps de bure ou d'étoffes

grossières, mais de pourpre, de soie et d'or. J'y logerai dans des

appartements vastes et magnifiques, dans les palais des plus grands

seigneurs; et plus ils seront grands, plus ils s'empresseront de me

loger; et j'habiterai, si je ne me trompe, dans le plus grand de tous

les palais, avec ceux qui seront les premiers.» Renaud est outré de tant

d'impudence; il repousse le monstre et le chasse en le couvrant de

malédictions. Mais quel malheur que ces malédictions aient été vaines!

Car enfin le Vice a tenu parole: avec le temps, il est parvenu jusqu'à

Rome. Il s'y est fixé: il y habite avec les plus grands personnages.

Alors le poëte se donne carrière; et il invoque les puissances de la

terre et du ciel pour qu'elles viennent mettre fin à tant de désordres

et de scandales[901].

[Note 900:

_. . . . . . . . . La mia persona

Sarà da quelle genti si gradita

Ch'io portarò fra lor sempre corona._

(C. XXVIII, à la fin.)]

[Note 901: C. XXIX.]

On voit par ce morceau satyrique, qui, s'il était écrit avec plus de

force, ne serait pas indigne du Dante, que depuis la Ligue de Cambrai,

Venise, quoique réconciliée en apparence avec les papes, conservait

d'amers souvenirs, et que le doge _Gritti_ n'était point du tout ami de

Rome; mais il faut se rappeler aussi quelle était l'existence politique

et morale de Rome lorsque ce poëme fut écrit, c'est-à-dire sous Léon X

et Clément VII.

Une autre rencontre était prédite depuis long-temps au paladin français.

La Nature lui avait annoncé qu'il trouverait la Fortune sa soeur dans les

plaines d'Asie. Il la trouve en effet au-delà de l'Euphrate[902]. Le

poëte emploie six chants entiers à décrire sa parure, ses attributs, son

char brillant et mobile, la foule innombrable qui la suit, les efforts

que font pour monter sur le char tous ceux qui peuvent en approcher, les

vicissitudes rapides qui les y élèvent et les en précipitent, enfin tout

ce qui peut entrer dans cette grande allégorie. Renaud interroge la

Fortune; elle dévoile dans ses réponses l'inconséquence qui la dirige et

le caprice de ses choix. Ce qu'elle dit sur le genre de noblesse qu'elle

distribue n'est pas propre à en inspirer l'estime[903]. Renaud finit par

lui demander quand elle fixera l'inconstance de sa roue; et la Fortune

ne manque pas d'indiquer le temps où vivront André _Gritti_ et la grande

et belle dame qu'elle désigne encore, mais qu'elle ne nomme pas.

[Note 902: C. XXXIII.]

[Note 903: C. XXXVI.]

Le héros voyageur se préparait à revenir en Europe, lorsqu'il apprend

que Charlemagne approche de l'Euphrate avec ses paladins pour aller

conquérir la Terre-Sainte. Il va au-devant des chrétiens avec sa belle

Juive, arrive au moment où ils sont aux mains avec l'innombrable armée

du soudan d'Égypte, et contribue puissamment à la victoire. Elle avait

été long-temps disputée; aussi les Sarrazins perdirent-ils dans cette

journée un million d'hommes, moins 44,000, tandis que la perte des

Francs ne fut que de vingt-trois personnes[904]. Renaud rentre en grâce,

par cet exploit, auprès de Charlemagne; mais il lui reste un voyage à

faire, et malgré tout ce que l'empereur emploie pour le retenir, sa

belle Juive et lui vont chercher la montagne au haut de laquelle habite

la Vertu[905]. Le pays où elle est située est la Grèce, et cette

montagne n'est autre que le Parnasse[906]. Les deux amants y gravissent

ensemble, et après avoir traversé le séjour harmonieux d'Apollon et des

Muses dont ils entendent les concerts, ils arrivent sur le sommet, au

temple que la Vertu habite. Ce temple est rempli de siéges, brillants

d'or et de pierreries, placés à différents degrés d'élévation, et plus

ou moins près du trône de la déesse[907]. Les deux siéges qui en sont le

plus voisins sont vides. Sur les autres, ou vides ou occupés par des

personnages vénérables, on voit inscrits les noms de ceux qui les

remplissent ou qui doivent un jour les remplir. Dans les premiers, sont

assis tous les anciens sages, les philosophes, les héros, les femmes

célèbres par leurs vertus, les poëtes. Sur les siéges destinés à ces

derniers, mais encore vacants, on lit d'abord les noms de Dante, de

Pétrarque et de Boccace; puis un grand nombre de noms plus ou moins

illustres dans la poésie et dans les lettres aux quatorzième et

quinzième siècles, ensuite une seconde liste de noms fameux dans la

seizième. L'auteur y fait entrer ceux de ses plus illustres

contemporains et de ses meilleurs amis. Il croit même que Renaud y a lu

le nom de _Lodovici_, qui est le sien[908]. La déesse trace tout à coup

sur les deux siéges qui étaient le plus près d'elle les deux noms qui y

manquaient encore; et ce sont toujours ceux du doge _Gritti_ et de cette

grande et belle dame, pour qui l'auteur se consume inutilement depuis

dix années. Nouveaux éloges et de _Gritti_ et de la dame. Renaud descend

enfin de la montagne, l'ame remplie des grandes leçons qu'il a reçues:

il s'embarque, prend le chemin de France, et trouve en mer, non la

flotte, mais l'immense vaisseau impérial, orné de tous les attributs du

triomphe, que Charlemagne, après avoir conquis Jérusalem et toute la

Terre-Sainte, avait fait construire pour revenir, avec ses paladins,

dans ses états. Renaud est reçu à bord avec la plus grande joie; et

Charles arrive enfin triomphant en Provence, non sans avoir encore

remporté, avec son seul vaisseau, sur la grande flotte des infidèles,

une brillante victoire.

[Note 904:

_Moriro alhor di men d'un millione_

_Quaranta quattro millia Sarracini;

E'n quei di Francia venti tre personne._

(C. LXVII.)

Roland seul avait tué de sa main quatre-vingt mille quarante-huit hommes

et six géants; les autres paladins autant à proportion.]

[Note 905: Il est singulier que l'auteur, qui en général est fort

grave, ait gardé pour ce moment la rencontre de deux pélerins et de

_Rosanella_ leur maîtresse à frais communs, qui s'arrêtent la nuit dans

un ermitage, où frère Antenor fait avec _Rosanella_ ce que font en

pareil cas tous les moines du _Décaméron_, et qu'il ait conté cette

aventure plus librement que Boccace lui-même (c. LXXII et LXXIII). Un

peu plus loin, Renaud et sa compagne trouvent dans les bois un homme nu,

qui a quatre grandes cornes, et qui va se cachant et pleurant à chaudes

larmes. Ils apprennent de lui qu'il avait cru posséder la jeune femme la

plus vertueuse et la plus chaste; pour preuve de sa confiance, il avait

conjuré le ciel de manifester par des signes visibles si elle lui était

fidèle ou si elle ne l'était pas; et aussitôt ce quadruple ornement

s'était montré sur sa tête. Renaud, d'un seul coup de son épée

Frusberte, lui abat cette incommode parure, veut l'engager à se consoler

et à quitter les bois; mais le sauvage y veut rester, et continue de se

désoler, quoique Renaud lui assure que ce qui lui est arrivé arrive à

tout le monde, et que tout le monde s'en fait un jeu:

_C'haver le corna in testa adesso è un gioco._

(C. LXXXVII.)

On ne conçoit pas comment le poëte a réservé ces deux traits d'un moine

libertin et de deux paires de cornes, pour les placer entre la conquête

de la Terre-Sainte et le voyage au temple de la Vertu.]

[Note 906: C. LXXX et suiv.]

[Note 907: C. LXXXVI.]

[Note 908: C. LXXXVIII.]

Il est trop aisé de sentir les vices d'une pareille fable, interrompue à

tout moment par les expéditions de Charlemagne et par les digressions de

l'auteur. Les visions allégoriques de Renaud, amenées et présentées

sans art et sans vraisemblance, ont néanmoins un but philosophique

très-remarquable et qui peut-être les ferait lire, s'il ne manquait au

poëme entier ce qui seul fait lire les ouvrages, le style. C'est un

défaut commun au plus grand nombre des poëmes de cette époque et de ce

genre. La tentative que fit _Lodovici_ d'employer la _terza rima_, dans

l'épopée ne réussit pas; et personne n'osa la renouveler après lui.

Les noms de Charlemagne, de Roland et de Renaud ne décorèrent pas seuls

les titres de ces poëmes: Roger fut le sujet de quatre ou cinq, dans

lesquels des poëtes peu connus célébrèrent ses exploits[909], ses

regrets[910], sa mort[911], sa vengeance[912], et même _Ruggieretto_ son

fils[913].

[Note 909: _Di Ruggiero, canti_ IV _di battaglia_, par un certain

_Bartolommeo Horiuolo_, Venezia, 1543, in-4º.]

[Note 910: _Il pianto di Ruggiero, di Tommaso Costo, da lui medesimo

correcto, ampliato_, etc., Napoli, 1582, in-4º.]

[Note 911: _La morte di Ruggiero continuata alla meteria

dell'Ariosto, di Giamb. Pescatore, canti_ XXX, Vinegia, 1549, petit

in-4º, 1551, 1557, in-8º.]

[Note 912: _Le vendetta di Ruggiero continuata alla materia

dell'Ariosto, di Giamb. Pescatore, canti_ XXV, Vinegia 1556, in-4º. On a

encore sur ce sujet, outre l'_Angelica innamorata_ dont nous avons parlé

ci-dessus, _la continuazione di Orlando furioso colla morte di Ruggiero,

di Sigismondo Paoluccio delle il Filogenio_, Venezia, 1543, in-4º.

_canti_ LXIII.]

[Note 913: _Ruggieretto figliuolo di Ruggiero, re di Bulgaria con

ogni riuscimento di tutte le magnanime sue imprese_, etc., _per M.

Panfilo de' Rinaldi da Siruolo, Anconitano_, Vinegia, 1555, in-4º.,

_canti_ XLVI.]

D'autres chantèrent les amours de Marfise, sa soeur[914], et ses

bizarreries[915]; elle fut aussi chantée par cet effronté de Pierre

Aretin, dont l'esprit inconstant se portait sur tous les genres et ne

réussit véritablement que dans celui qui l'a rendu le chef des écrivains

sans retenue et sans pudeur: il entreprit un poëme de Marfise[916], et

n'alla pas plus loin que le second chant: il en entreprit un autre _des

larmes d'Angélique_[917], et son essor poétique s'arrêta de même au

second pas. Une _Bradamante jalouse_[918] ne put aller au-delà de cinq

chants; un _Richardet amoureux_ resta imparfait au quatrième[919].

Astolphe parut aussi deux fois dans le monde poétique, sous deux titres

différents[920]. On y vit paraître un _Artemidoro_, fils prétendu de

Charlemagne[921], et un _Argentino_, qui, dans trois différentes

parties, ne comprend pas moins que la délivrance de la Terre-Sainte, de

Trébisonde, de Paris et de Rome[922]. On vit enfin un Belisard, frère de

Roland[923]; et pour finir cette liste par le nom du paladin, principal

acteur dans tous ces poëmes chevaleresques, la vie et la mort de

Saint-Roland furent la matière d'un poëme[924] qui promet de

l'édification, mais où l'on ne trouve que de l'ennui.

[Note 914: _Amor di Marfisa del Danese Cataneo_, Venezia, 1561,

in-4º. Ce poëme n'est qu'en vingt-quatre chants; il en avait quarante,

mais l'auteur, qui était Vénitien, s'étant trouvé à Rome lorsqu'elle fut

saccagée par l'armée du connétable de Bourbon, y perdit les seize autres

chants. Il mourut à Padoue en 1573. Le Tasse a fait l'éloge du poëme de

_Cataneo_ dans l'Avis aux lecteurs qui précède son _Rinaldo_; il le loue

surtout d'avoir observé les préceptes d'Aristote. (Voyez _Opere di T.

Tasso_, Florence, 6 vol. in-fol., 1724, t. II.) Maïs, comme l'observe le

_Quadrio_ (t. VI, p. 575), peut-être le Tasse, dans un âge plus mûr, en

eût-il jugé autrement.]

[Note 915: Voyez ci-dessus, p. 552, note 2.]

[Note 916: _Due primi canti di Marfisa del divino Pietro Aretino_,

in-4º., sans date.]

[Note 917: _Delle lagrime d'Angelica di M. Pietro Aretino, due primi

canti_, 1538, in 8º. Ces deux essais de poëmes ont été réimprimés

ensemble, et ensuite réunis à un autre petit poëme du même auteur,

intitulé _la Sirena_, en soixante octaves, à Venise, 1630, in-24.]

[Note 918: _Bradamante gelosa, di M. Seconda Tarentino_, première

édition inconnue; la deuxième corrigée et ornée de figures, Venise,

1619, in-8º.]

[Note 919: _Quattro canti di Ricciardetto innamorato, di M. Giovan

Pietro Civeri, colle figure di messer Cipriano Fortebraccio_, Venezia,

1595, in-8º.; Piacenza, 1602, in-8º.]

[Note 920: _Astolfo borioso di Marco Guazzo, Mantovano_, Venezia,

1523, in-4º.; _tutto riformato ed accresciuto dall' autore_, Venezia,

1532, in-4º.--_Astolfo innamorato di Antonio Legname, Padovano, libro

d'arme e d'amore_, Vinegia, 1532; _canti_ XI, in-4º.]

[Note 921: _Artemidoro di Mario Teluccini soprannomia ato il Bernia,

dove si contengono le prodezze degli antipodi_, Venezia, 1566, in-4º.,

_canti_ XLIII.]

[Note 922: _Libro nuovo di battaglie, chiamato Argentino nel quale

si tratta della liberazione di Terra-Santa_, etc., _di Michele

Bonsignori Perugino_. Peruzia, 1521, in-4º.]

[Note 923: _Belisardo fratello del conte Orlando, dal strenuo

milite_ _Marco di Guazzi, Mantovano_, Venezia, 1525, 1533 et 1534,

in-4º., divisé en trois livres, contenant vingt-neuf chants, et laissé

imparfait par l'auteur. Il avait donné auparavant l'_Astolfo boioso_,

voyez page précédente, note 3; il était né à Padoue, mais d'une famille

originaire de Mantoue, et prit dans tous ses ouvrages le titre de

_Mantavano_. Il s'y nomme tantôt _di Guazzi_, et tantôt simplement

_Guazzo_.]

[Note 924: _Di Orlando santo, vita e morte con venti mila cristiani

uccisi in Roncisvalle, cavata dal Catalogo de' santi, di Giulio Cornelio

Gratiano, libri_ (_cioè canti_) VIII, Trivigi, 1597, in-12; Venezia,

1639, in-12.]

Dans la généalogie fabuleuse de Charlemagne, on a vu que Beuve d'Antone

descendait de Constantin au même degré que Pepin, père de Charles[925].

Beuve eut trois fils, dont le second fut Sinibalde; et l'un des

descendants de ce Sinibalde fut un certain Guérin de _Durazzo_, prince

de Tarente, surnommé _il Meschino_ (le malheureux ou le misérable), soit

à cause des aventures de sa jeunesse, soit parce que _Fioravante_, l'un

de ses aïeux, avait porté le même surnom. Ce Guérin fut le héros d'un

ancien roman, soit français très-anciennement traduit en italien, soit

italien traduit en très-vieux français. Le succès qu'il avait eu en

prose italienne, où il avait été réimprimé plusieurs fois, engagea

Tullie d'Aragon, femme poëte, alors très-célèbre, à le mettre en

vers[926]. J'ai dit précédemment ce qui m'a paru de plus vraisemblable

sur le roman, où l'on a prétendu que le Dante avait pu prendre en partie

l'idée de son Enfer[927]; j'ajouterai ici quelque chose sur le poëme et

sur son auteur; et c'est par-là que je terminerai cette longue série de

poëmes relatifs à Charlemagne, à ses paladins, à leurs familles, et aux

Sarrazins ses ennemis.

[Note 925: Voyez ci-dessus, p. 167.]

[Note 926: Elle assure dans son Avis aux lecteurs qu'elle l'a

versifié d'après un livre écrit en langue espagnole; mais il serait

singulier qu'elle ne connût que cette traduction, tandis que le roman

italien, imprimé dès 1473, réimprimé trois fois avant la fin du

quinzième siècle, et plusieurs fois encore dans le seizième, devait être

moins rare en Italie qu'une traduction espagnole.]

[Note 927: Voyez t. II de cette _Hist. littér._, p. 24, 25 et 26.]

Tullie d'Aragon porta toute sa vie avec orgueil ce nom illustre,

quoiqu'il lui rappelât une naissance illégitime, dont on ne croirait pas

que l'orgueil pût tirer parti. La fille naturelle d'un archevêque, d'un

cardinal avait sans doute des préjugés contre elle dans le monde, mais

ce cardinal était d'une maison qui avait régné à Naples, qui régnait

encore en Espagne, et dès-lors d'autres préjugés combattaient et

faisaient taire les premiers. Le cardinal _Tagliavia_ d'Aragon,

archevêque de Palerme, père de Tullie[928], lui assura deux grands

biens, une éducation très-cultivée et une fortune indépendante. La

nature avait plus fait encore en lui donnant tout ce que l'esprit, la

grâce et la beauté réunis ont d'attrait et de puissance. Elle paraissait

toujours avec un éclat de parure qui relevait encore ses dons naturels;

sa voix, son chant, son entretien, ses poésies achevaient le charme; et

l'historien le plus sage[929] ne nie pas que si cette fille de l'amour

en alluma souvent la flamme dans les autres, il n'y ait eu, pour son

propre compte, quelque chose à lui reprocher. A Rome, où elle habita

plusieurs années, elle tenait une espèce de cour; on y voyait des

littérateurs, des poëtes, des prélats, des cardinaux; et ses galanteries

furent si publiques, qu'à son départ pour Bologne, le mordant Pasquin

lança contre elle les traits les plus piquants[930]. Son ami le plus

intime et le plus favorisé paraît avoir été le poëte _Muzio_, dont nous

aurons plus d'une occasion de parler. A Bologne, à Ferrare, à Venise, sa

vie fut à peu près la même[931]; l'âge l'avertit enfin d'en changer.

Elle se retira de bonne grâce, alla se fixer à Florence, sous la

protection de la duchesse Éléonore de Tolède, femme de Cosme Ier., qui

n'était encore que duc de Florence. Elle y vécut avec dignité, atteignit

la vieillesse, et pour dernière faveur de la fortune, fut dispensée par

la mort du malheur de la décrépitude.

[Note 928: Sa mère, que le cardinal connut à Rome, était une jolie

femme de Ferrare, qu'on ne connaît que sous le nom de _Giulia_.]

[Note 929: Tiraboschi, t. VII, part. III, p. 45, dit en parlant

d'elle: _Questa celebre rimatrice che fu frutto d'amore e ne accese, non

senza qualche sua taccia, le fiamme in molti._]

[Note 930: Dans un _capitolo_ satyrique, intitulé; _Pasione d'amor

di maestro Pasquino per la partita della signora Tullia, e martello

grande delle pavere cartigiane di Roma con le allegrezze delle

Bolognese._ (Tirab., _ub. sup._)]

[Note 931: Nous verrons bientôt (chap. XII) des preuves de la

manière dont elle vécut à Venise.]

Ses _Rime_ ou poésies diverses[932] lui donnent un rang parmi les

lyriques italiens de ce siècle. Elle n'a écrit en prose qu'un dialogue

sur l'amour[933], où elle examine très-sérieusement avec deux

philosophes de ses amis[934], si l'amour et l'action d'aimer sont ou ne

sont pas la même chose; si l'amour doit ou ne doit pas avoir un terme ou

une fin, et autres questions pareilles. Ce fut depuis sa réforme qu'elle

écrivit son poëme, dont le héros est un modèle de piété autant que de

courage, et n'est pas moins bon chrétien que brave guerrier[935]. Elle

souffrait de voir que tous les livres qui servaient à l'amusement des

femmes fussent remplis de choses lascives et déshonnêtes[936]. Boccace

surtout lui donnait un terrible scandale; elle lui reprochait sévèrement

de n'avoir épargné l'honneur ni des femmes mariées, ni des veuves, ni

des religieuses, ni des vierges vivant dans le monde, ni enfin quelque

honneur que ce soit[937]. Elle reprochait de même à tous les poëmes

romanesques, depuis le _Morgante_ jusqu'au _Roland furieux_, de contenir

de ces détails si licencieux et si lascifs que non-seulement les

religieuses, les demoiselles, les veuves, les femmes mariées, mais les

filles publiques mêmes prenaient bien garde que l'on ne vit ces poëmes

dans leurs maisons; «car ce n'est pas chose nouvelle, ajoute la bonne

Tullie, de voir qu'il arrive à une femme, soit par nécessité, soit par

quelque autre mésaventure, de faire folie de son corps[938], et qu'il ne

lui convienne peut-être pas plus qu'aux autres femmes d'être malhonnête

et dissolue dans son langage et dans le reste de sa conduite.» Elle se

mit donc à chercher quelque histoire honnête et récréative qu'elle pût

mettre en vers et qui ne procurât aux personnes de son sexe que

d'innocents plaisirs. Elle s'arrêta enfin à celle de Guérin _Durazzo_,

histoire toute chaste, toute pure, toute chrétienne, que la vierge la

plus intacte peut lire sans scrupule et sans danger.

[Note 932: Venise, 1547, in-8º., réimprimées plusieurs fois.]

[Note 933: _Dialogo dell' infinita d'amore_, Venise, 1547, in-8º.]

[Note 934: L'un est le célèbre _Benedetto Varchi_, l'autre Lactance

_Benucci_, beaucoup moins connu.]

[Note 935: _Il Meschino altramente detto il Guerrino fatto in ottava

rima dalla signora Tullia d'Aragona_, etc., Venetia, 1560, in-4º.]

[Note 936: C'est elle-même qui le dit dans l'Avis aux lecteurs qui

précède son poëme.]

[Note 937: _Non perdonando ad onor di donne maritate, non di vedove,

non di monache, non di vergini secolari, non di commari, non di compari,

non d'amici fra loro, non di preti, non di frati, e finalmente non di

prelati, ne di Cristo et di Dio stesso,_ etc. (_Loc. cit._)]

[Note 938: Vieille expression proverbiale qui me paraît rendre le

mieux celle dont Tullie se sert ici: _Non essendo però cosa nuova che ad

una donna per necessità, o per altra malaventura sua, sia avenuto di

cader_ in errore del corpo suo, _e tutta via si disconvenga, non men

forse a lei che all'altre, l'esser disonesta e sconcia nel parlare e

nell'altre case._ (_Ibid._)]

En effet, cet intrépide chevalier qui ignore sa naissance, qui va

partout cherchant son père, se recommandant à Dieu, redressant les

torts, replaçant les rois sur leurs trônes, pourfendant les géants et

les oppresseurs, arrivant, comme Énée, chez la Sibylle de Cumes,

apprenant d'elle, et de quel sang il est né, et ce qu'il doit faire pour

pénétrer jusqu'au centre de la terre, par le puits de St.-Patrice;

allant en Irlande chercher ce puits, y descendant instruit par de bons

ermites à conjurer par le nom de Jésus tous les dangers qui vont le

menacer, toutes les diableries dont il va être témoin, se faisant, dans

toutes ces longues épreuves, un rempart de ce nom et du signe révéré des

chrétiens, n'a rien qui puisse effaroucher la pudeur. Et pourtant une de

ces épreuves se sent beaucoup trop encore des anciens penchants de

Tullie; c'est celle que l'antique Sibylle lui fait subir dans sa demeure

souterraine. Elle s'y est conservée toute jeune et toute fraîche, au

moyen d'un changement de peau qu'elle éprouve toutes les semaines,

lorsqu'elle est transformée en couleuvre, car l'imagination moderne du

vieux romancier n'a pas manqué de faire de cette Sibylle une fée. Elle

reçoit donc le chevalier comme l'aurait reçu Alcine. Le soir enfin,

après un souper délicat et splendide, voulant prendre sa revanche d'une

première tentative qui lui avait mal réussi, elle conduit Guérin dans

une chambre éclairée par deux grosses escarboucles; elle le fait mettre

au lit, s'y met sans façon près de lui, et nul détail n'est épargné

pour nous faire comprendre à quel péril le _Meschino_ était exposé, s'il

n'eût employé la recette du saint nom, qui le tire de tous les mauvais

pas[939].

[Note 939:

_Fe por nel letto il cavaliero intanto,

Ed ella ignuda gli si pose a canto.

Se sarai buon guerrier, se sarai forte,

Contr' a i colpi mortali, or fia mestiero

Guerrin, se vuoi scampar l'eterna morte._

_Pur sei di carne e d' ossa, cavaliero;

Eccoti le belleze accanto scorte,

Rimira il viso bello e non altiero.

La luce quel bel petto ti dimostra

Dove di pari amor con gli occhi giostra,

Ecco le svelte e pure braccia, dove

Vena non macchia il terso avario puro;

Nessuna delle tonde peppe move

Ordin dal luogo suo; come si duro

Quivi ti tien_? etc. . . . . . . . .

_Ella, ch' a gli occhi il debita tributo

Ha dato di Guerrin, per fare a pieno

Che'l piacer sia d'apresso conosciuto,

Accosta il petto del Meschino al seno,

E comincia il carnal dolce saluto.

Il cavalier si strugge e si vien meno,

Com' à uno a chi bevanda avelanata

In una sete estrema gli sia data._

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Tornagli a mente il dir di quei romiti

E disse al fin, per no restar cattivo:

Tu via e veritade e somma vita,

Tu Cristo Nazareno, ora m'aita.

Tre volte nel suo cor tacito disse

Queste di sacro pien sante parole

Ch' ebbero forza far ch' ella partisse,

Del letto, se ben vuole ò se non vuole,_ etc.

(C. XXV.)]

Je dois ajouter, en conscience, que les plus vifs de ces détails ne sont

point dans le vieux roman italien en prose[940], et ne sont dus qu'à la

muse dévote qui s'était emparée de ce sujet, tant les premières

habitudes ont d'empire! Au reste ce chant comme tous les autres,

commence par une prière ou invocation adressée au Très-Haut, et ensuite

à la Sainte-Trinité, pour qu'ils soient toujours en aide au bon

chevalier. Tous ces débuts de chants sont des prières à peu près

semblables. Enfin, à ce seul endroit près, que l'on peut passer si l'on

veut, comme on est averti dans l'Arioste de passer la Nouvelle de

Joconde, tout respire dans ce poëme l'édification la plus parfaite. Si

l'on en excepte ce seul chant, ni femme, ni veuve, ni vierge ne se

durent croire obligées de cacher un si chaste ouvrage. Mais

éprouvèrent-elles le même attrait à le lire; et ce dangereux _Orlando_

ne se glissa-t-il pas souvent sous le pupître, sur lequel l'édifiant

_Meschino_ était ouvert?

[Note 940: Voyez le chap. CXLVI de la première édition, 1473,

in-fol. _Come la Sibilla molto instava Guerrino di Luxuria_, etc.]

Histoire littéraire d'Italie (4/9) · 第 21 / 26 题