[Note 785:
_Mettendo lo Turpino, anch'io lo messo._
Il nous donne souvent cette excuse plaisante, surtout quand son
imagination l'a emporté dans des exagérations un peu trop fortes. «Le
bon Turpin, dit-il ailleurs, qui sait bien qu'il dit vrai, laisse un
chacun maître d'en croire ce qu'il voudra:»
_Il buon Turpin che sa che dice vero,
E lascia creder poi quel che all' uom piace,_ etc.
(C. XXVI, st. 23.)
Les lances de deux chevaliers se brisent dans le combat; les éclats
volent jusqu'au ciel; cette expression hyperbolique est assez ordinaire,
mais il ne s'en contente pas; il ajoute: «Turpin écrit, et dans cet
endroit il dit vrai, que deux ou trois de ces morceaux retombèrent tout
en flamme, parce qu'ils étaient allés jusqu'à la sphère du feu:»
_Scrive Turpin, verace in questo loco,
Che due o tre giù ne tornaro accessi
Ch' eran saliti alla sfera del foco._
( C. XXX, st. 49.)
Nous avons vu cette plaisanterie dans tous les poëmes précédents. Cela
était devenu une formule dont il paraît qu'aucun poëte romanesque ne
croyait pouvoir se dispenser.]
Placez-vous dans ce point de vue; asseyez-vous parmi cette cour
attentive; écoutez, admirez avec elle ce génie fécond, ce conteur
inimitable, ce courtisan adroit, ce poëte sublime; arrêtez-vous quand il
s'arrête; égayez-vous, élevez-vous, enflammez-vous avec lui; laissez là
ce goût trop sévère qui diminuerait vos plaisirs. Écoutez surtout
l'Arioste dans sa propre langue; étudiez-en les finesses; apprenez à en
sentir la grâce, la force, l'harmonie, et vous verrez alors ce que vous
devez penser des censeurs atrabilaires qui ont osé traiter si
injustement un si beau génie.
Je suis involontairement ramené aux injustices qui ont été faites à
l'Arioste, surtout en France. J'ai parlé de celle de Voltaire et de sa
réparation éclatante. Ce grand homme, dont le goût était si pur, jugeait
cependant quelquefois avec tant de précipitation et de légèreté ce qui
n'était que du ressort du goût, que dans cette rétractation même il lui
est échappé trois singulières erreurs. Elles sont d'autant plus
singulières qu'il commence par assurer que «l'Arioste (ce sont ses
termes) est si plein, si varié, si fécond en beautés de tous les genres,
qu'il lui est arrivé plus d'une fois, après l'avoir lu tout entier, de
n'avoir d'autre désir que d'en recommencer la lecture.» Plus une
pareille assertion doit inspirer de confiance, plus il paraît nécessaire
de relever ici les erreurs qui l'accompagnent. Ce sont des fautes dans
un _errata_.
«Le poëme de l'Arioste, dit l'auteur du _Dictionnaire philosophique_,
est à la fois l'_Iliade_, l'_Odyssée_ et _Don Quichotte_; car son
principal chevalier errant devient fou comme le héros espagnol, et est
infiniment plus plaisant[786].» Où Voltaire avait-il donc vu cela? Dans
toutes les descriptions de la folie de Roland il n'y a pas une seule
plaisanterie. L'Arioste se garde bien de le rendre plaisant. C'est
partout un fou terrible que l'on fuit, mais dont on ne rit pas.
Non-seulement sa démence est l'effet d'une passion profonde, elle est
encore une punition divine. Un seul rire du lecteur détruirait ce
caractère; mais ce rire, qu'un trait d'extravagance pourrait quelquefois
appeler, est toujours repoussé par un acte de violence qui frappe de
terreur. La terreur et la pitié sont les seuls sentiments que le poëte
ait voulu exciter, et qu'il excite en effet dans ce tableau sublime et
entièrement neuf en poésie. Comparer Roland à Don Quichotte, c'est
prendre, comme Don Quichotte lui-même, les objets pour ce qu'ils ne sont
pas.
[Note 786: _Ubi supr._, tom. LI, au mot _Epopée_.]
«Le fond du poëme, dit encore Voltaire, est précisément celui de notre
roman de _Cassandre_.... Ce fond du poëme est que la plupart des héros
et les princesses qui n'ont pas péri pendant la guerre, se retrouvent
dans Paris après mille aventures, comme les personnages du roman de
_Cassandre_ se retrouvent dans la maison de Polémon[787].» Peu nous
importe aujourd'hui ce qu'est le fond du roman de Cassandre; mais le
fond du poëme de Roland n'est point du tout cela. Il est tel que j'ai
tâché de le faire entendre; et il est inconcevable qu'ayant relu tant de
fois ce poëme, un tel lecteur ne l'ait pas mieux entendu.
[Note 787: _Ibid._]
Enfin Voltaire, après avoir dit que l'Arioste fut le maître du Tasse, et
il entend par-là qu'il fut son modèle, ajoute: «l'_Armide_ est d'après
l'_Alcine_; le voyage des deux chevaliers, qui vont désenchanter Renaud,
est absolument imité du voyage d'Astolphe.» Ceci est plus inconcevable
encore. Voltaire confond Roger avec Roland; c'est Roger que l'on va
chercher dans l'île d'Alcine, et c'est à Roland qu'Astolphe rend la
raison. Son voyage n'a certainement aucun rapport avec celui des deux
chevaliers du Tasse; ils vont en bateau aux îles Fortunées, et lui dans
la Lune sur l'Hippogryphe. L'île enchantée d'Armide est imitée de celle
d'Alcine, cela est très-vrai; Renaud est amolli par la volupté dans
l'une, comme Roger dans l'autre; ils en sont retirés, et sont rendus à
la gloire par deux moyens différents, et qui pourtant se ressemblent. Le
voyage des deux chevaliers qui vont désenchanter Renaud, est imité, non
du voyage aérien d'Astolphe, mais du voyage de Mélisse, qui, sous la
figure d'Atlant, va trouver Roger dans l'île d'Alcine, lui met au doigt
l'anneau merveilleux, comme les chevaliers présentent à Renaud le
bouclier magique, le fait rougir de son repos, et le désenchante.
Qu'il nous suffise d'avoir rectifié ces trois erreurs. Ne nous y
appesantissons pas, ne cherchons pas à les expliquer, et surtout n'en
faisons point un crime au vieillard illustre qui, voulant en réparer une
de sa jeunesse, les a laissé tomber de sa plume élégante, rapide et amie
de la vérité; mais faisons-en notre profit; et dans nos jugements sur la
littérature étrangère, instruits par un tel exemple, n'en devenons que
plus circonspects.
Ce serait ici le lieu de nous étendre plus particulièrement sur les
différentes beautés qui frappent à chaque instant dans la lecture du
_Roland furieux_; de citer au moins quelques-unes de ces descriptions si
poétiques, quelques-uns de ces combats trop nombreux peut-être dans le
_Roland_ comme dans l'_Iliade_, mais aussi beaux, plus variés que ceux
d'Homère, et que le poëte a peut-être plus habilement distribués dans
l'économie générale de son poëme; quelques-uns de ces charmants
épisodes, dont la diversité enchante, et dont la multitude étonne;
quelques-unes de ces comparaisons si belles, les unes prises
immédiatement dans la nature, les autres, et en plus grand nombre,
imitées des anciens, et qui sont encore alors de fidèles imitations de
la nature; quelques-uns de ces admirables prologues que Voltaire a si
justement loués, et auxquels il devait tant de reconnaissance,
puisqu'ils lui ont donné l'idée des siens. Des morceaux de tous ces
divers genres, même médiocrement traduits, ne pourraient manquer de
plaire; mais dans une telle surabondance, que choisir, et où s'arrêter?
Comment aussi m'interdire à moi-même, et envier au lecteur, du moins un
léger aperçu de ce que lui pourrait offrir une moisson de ce genre faite
avec choix dans le _Roland furieux_, si je ne consultais que son
agrément et mon plaisir? Des épisodes cependant et des combats, il n'y
faut pas songer; ces morceaux, vus par extrait, ne sont plus les mêmes,
et leur étendue défend de les citer tout entiers. Mais les exordes de
quelques chants, mais quelques-unes de ces descriptions qui mettent sous
les yeux l'objet réel ou idéal que le poëte a voulu peindre, mais un
petit nombre de ces belles comparaisons qui décrivent, en les
rapprochant, deux objets à la fois, n'auront pas le même inconvénient,
et nous dédommageront un peu.
«Il y a dans l'_Orlando furioso_, dit Voltaire[788], un mérite inconnu à
toute l'antiquité[789], c'est celui de ses exordes. Chaque chant est
comme un palais enchanté, dont le vestibule est toujours dans un goût
différent, tantôt majestueux, tantôt simple, même grotesque. C'est de la
morale, ou de la gaîté, ou de la galanterie, et toujours du naturel et
de la vérité.» Nous trouverons facilement des exemples dans tous ces
genres. Il en cite trois; il en pouvait citer bien davantage. Mais
n'oublions pas, pour être justes, que si l'Arioste est le plus parfait
dans ce genre, il n'a pas été le premier, et que le _Bojardo_, qui lui
avait fourni le fond de sa fable, lui avait encore donné le modèle de
cet embellissement[790].
[Note 788: _Ubi supr._]
[Note 789: Il aurait pu en excepter Lucrèce.]
[Note 790: Voyez ci-dessus, p. 296 à 300.]
C'est l'événement que le poëte commence ou continue de raconter qui lui
dicte le sujet et le ton de chaque exorde. Quand le jeune Médor fut au
milieu des bois et de la nuit, chargé du corps inanimé de son roi,
«personne, dit le poëte[791], (et l'on voit que sa position, souvent
orageuse, à la cour de Ferrare, lui a fourni, autant que celle de Médor,
l'idée de ces maximes), personne ne peut savoir de qui il est aimé,
tandis qu'il est heureux et assis au haut de la roue. Il est alors
entouré de vrais et de faux amis, qui lui montrent tous une fidélité
pareille; mais si son bonheur se change en infortune, la foule
adulatrice tourne ailleurs ses pas; celui qui l'aime de coeur reste seul
avec courage; et même après la mort, il l'aime encore. Si le coeur se
montrait comme le visage, tel qui dans une cour est au nombre des grands
et opprime tous les autres, et tel qui jouit peu de la faveur du maître,
changeraient entre eux de destinée; cet homme obscur deviendrait bientôt
le premier, et ce grand seigneur serait confondu dans les derniers
rangs. Mais revenons à Médor qui fut si reconnaissant et si fidèle, que
pendant la vie et après la mort de son maître, il l'aima toujours
également.»
[Note 791: C. XIX.]
Renaud a délivré une jeune femme à qui des brigands allaient arracher la
vie[792]. Cette férocité indigne l'Arioste; et sans savoir encore
l'histoire que cette femme va raconter, il fait que nous en sommes
indignés comme lui. «Tous les autres animaux qui sont sur la terre, ou
sont d'un naturel tranquille et vivent en paix, ou s'ils prennent
querelle entre eux et s'ils se font la guerre, le mâle ne la fait point
à sa femelle; l'ourse erre avec l'ours en sûreté dans les bois; la
lionne repose auprès du lion; la louve est sans défiance avec le loup,
et la génisse n'a rien à craindre du taureau. Quelle peste abominable,
quelle Mégère est venue troubler le coeur de l'homme? On entend sans
cesse l'époux répéter contre son épouse des propos injurieux; on le voit
outrager son visage et y imprimer des marques noires et livides; on voit
l'épouse baigner de larmes le lit nuptial; et même quelquefois la colère
insensée ne le baigne pas uniquement de pleurs, mais de sang. L'homme ne
paraît pas seulement commettre un grand crime, mais un crime contre
nature, et un acte de rébellion contre Dieu, s'il va jusqu'à frapper une
belle femme au visage ou à lui rompre un seul cheveu; mais que celui qui
lui donne du poison, ou qui lui arrache la vie par le lacet ou le
poignard, que celui-là soit un homme, je ne le croirai jamais; c'est,
avec une face humaine, un esprit échappé des enfers.»
[Note 792: C. V.]
Quelquefois, il s'embarrasse lui-même dans les interruptions fréquentes
de ses récits, et il est le premier à rire avec vous de l'embarras où il
se jette. «Je me souviens[793] que je devais vous chanter l'histoire de
ce soupçon qui avait fait tant de peine à l'amante de Roger, je l'avais
promis, et ensuite cela m'est sorti de l'esprit. S'y devais ajouter
cette jalousie plus forte et plus cruelle qui, depuis le récit de
Richardet, avait dévoré son coeur. C'est ce que je voulais vous chanter,
et Renaud s'étant jeté à la traverse, j'ai commencé une autre histoire;
ensuite Guidon m'a donné bien de l'ouvrage en venant arrêter quelque
temps Renaud dans son chemin; je me suis si bien égaré d'une chose dans
l'autre, que je me suis mal souvenu de Bradamante; je m'en souviens à
présent, et je veux vous parler d'elle, avant d'en revenir à Gradasse et
à Renaud.»
[Note 793: C. XXXII.]
Quelquefois, la fantaisie poétique l'emporte loin de son sujet, et il
suffit des moindres rapports pour qu'il se permette d'aller où il veut
et de revenir comme il lui plaît. Roland qui cherche partout Angélique,
ne ressemble pas tout-à-fait à Cérès qui cherche sa fille, et cependant
écoutez ce début du douzième chant: «Lorsque Cérès, empressée de revenir
du mont Ida, où sa mère est adorée, dans la vallée solitaire où le mont
Ethna presse le corps d'Encelade écrasé par la foudre, ne retrouva plus
sa fille qu'elle y avait laissée, ayant fait, loin de tout chemin
fréquenté, sentir les effets de sa douleur à ses joues, à son sein, à sa
chevelure, à ses yeux, elle arracha deux pins, les alluma au feu de
Vulcain, leur donna la propriété de ne jamais s'éteindre, et les portant
de chaque main, montée sur un char traînée par des dragons, parcourut
les forêts, les champs, les monts, les plaines, les vallées, les
fleuves, les étangs, les torrents, la terre et la mer; et quand elle eut
cherché sur toute la surface du globe, elle alla jusqu'au fond du
Tartare. Si Roland avait eu le même pouvoir, il eût parcouru de même, en
cherchant Angélique, le ciel, la terre et les enfers; mais n'ayant ni
char ni dragons, il l'allait cherchant du mieux qu'il pouvait[794].»
Cette chute naïve, après le luxe poétique étalé dans ce qui précède, est
un de ces contrastes qui sont toujours sûrs de leur effet.
[Note 794:
_Ma poi che'l carro e i draghi non avea,
La gìa cercando al meglio che potea._]
Il paraît ne pas prendre un ton moins élevé lorsqu'il veut terminer le
voyage d'Astolphe dans la lune, où il a retrouvé dans une fiole le bon
sens de son cousin Roland[795]; mais tout à coup son vol s'abaisse; il
continue et finit dans le goût d'Anacréon ce qu'il avait commencé du
style de Pindare. «Qui montera au ciel pour moi, madame, et m'en
rapportera ma raison que j'ai perdue? Depuis qu'est sorti de vos yeux le
trait qui m'a percé le coeur, je vais la perdant de plus en plus. Je ne
me plains pas de cette perte, pourvu qu'elle ne s'accroisse pas, et
qu'elle en reste à ce point-là; mais si cela continue, je crains bien de
devenir moi-même tel que j'ai peint Roland. Pour retrouver mon esprit,
il me semble que je n'ai pas besoin de m'élever jusqu'au cercle de la
lune ou dans le paradis; je ne crois pas qu'il se soit logé si haut;
c'est dans vos beaux yeux qu'il va errant; c'est sur votre charmant
visage, sur votre sein d'ivoire et sur ses deux monts d'albâtre; c'est
là que mes lèvres l'iront cueillir quand il vous plaira de me le
rendre.» C'est ce que Voltaire a traduit, non pas exactement, mais on
pourrait dire fidèlement, puisqu'il en a conservé l'aisance et la grâce,
dans ces vers bien étonnants pour un vieillard plus que septuagénaire:
Oh! si quelqu'un voulait monter pour moi
Au paradis! s'il pouvait reprendre
Mon sens commun! s'il daignait me le rendre!
Belle Aglaé, je l'ai perdu pour toi;
Tu m'as rendu plus fou que Roland même;
C'est ton ouvrage: on est fou quand on aime.
Pour retrouver mon esprit égaré,
Il ne faut pas faire un si long voyage.
Tes yeux l'ont pris, il en est éclairé;
Il est errant sur ton charmant visage,
Sur ton beau sein, ce trône des amours.
Il m'abandonne. Un seul regard peut-être,
Un seul baiser peut le rendre à son maître;
Mais sous tes lois il restera toujours[796].
[Note 795: C. XXXV.]
[Note 796: _Ub. supr._, p. 82.]
L'idée du début du dernier chant est originale et très-heureuse[797].
Après une si longue et si pénible route, le poëte se voit enfin près du
port, et prenant tout à coup dans le sens propre cette expression
figurée: «Oui, dit-il, je vois la terre, je vois le rivage se déployer
devant moi; j'entends un cri d'allégresse, dont l'air frémit et dont les
ondes retentissent; j'entends le son des cloches et des trompettes qui
se mêle à ce cri de la joie publique; je commence à distinguer quels
sont ceux qui couvrent les deux rives du port. Ils paraissent tous se
réjouir de me voir venu à bout d'un si long voyage. Oh! combien de
belles et vertueuses dames; oh! combien de braves chevaliers; oh!
combien d'amis à qui je suis éternellement obligé pour la joie qu'ils
témoignent de mon retour!» Et là-dessus, il nomme d'abord les dames et
les chevaliers, puis les amis, les compagnons d'études, les poëtes;
seize octaves lui suffisent à peine pour cette revue vive et animée,
semée d'éloges délicats, qui auraient dû flatter toutes celles et tous
ceux qu'il y a placés, mais qui parut, dit-on, trop familière à quelques
grandes dames et à de hauts et puissants seigneurs. C'est un art
difficile que celui de flatter les grands; leur orgueil est quelquefois
blessé, même de ce qu'on fait pour lui. Ce devrait être le sujet d'un
chapitre à part dans les poétiques modernes; mais on n'en trouverait ni
les principes dans Aristote, ni les exemples dans Homère.
[Note 797: C. XLVI.]
L'Arioste, qui tenait à la fois d'Homère et d'Ovide par son génie,
ressemble surtout à ce dernier dans ses descriptions; c'est, pour ainsi
dire, un long tissu de descriptions que le _Roland furieux_ tout entier,
comme les _Métamorphoses_ tout entières; mais Ovide paraît lui avoir
plus particulièrement servi de modèle quand il décrit des êtres
métaphysiques auxquels il donne, non-seulement un corps et des
attributs, mais un séjour assorti à leur nature idéale. La grotte du
Sommeil, si bien décrite dans le onzième livre des _Métamorphoses_,
était sans doute présente à son souvenir quand il la décrivit de nouveau
dans le quatorzième chant de son poëme; mais quoique la peinture en soit
plus longue et plus détaillée dans Ovide, peut-on mettre au-dessous de
l'original une imitation si belle? Ovide n'a peint que le Sommeil, et
c'est un Songe qu'Iris va chercher auprès de lui; l'archange Michel,
dans l'Arioste, y va prendre le Silence, dont il a besoin pour exécuter
les ordres de l'Éternel. C'est le Silence surtout que le poëte a voulu
représenter; aussi ne s'arrête-t-il point à peindre le Sommeil lui-même;
dès qu'il a trouvé le Silence, il ne le quitte plus. «Dans
l'Arabie[798], s'étend, loin des cités et des villages, une petite et
agréable vallée, ombragée par deux montagnes, et toute plantée
d'antiques sapins et de robustes ormeaux. Le soleil y ramène en vain la
clarté du jour; l'ombre épaisse des rameaux en défend si bien l'entrée à
ses rayons qu'ils n'y pénètrent jamais[799]. Cette noire forêt couvre
une grotte profonde et spacieuse qui pénètre dans le sein du rocher. Le
souple lierre en parcourt à pas tortueux toute l'entrée. C'est dans ce
séjour que gît le pesant Sommeil. D'un côté l'Oisiveté au corps épais et
chargé d'embonpoint, de l'autre la Paresse qui ne peut marcher et se
tient mal sur ses pieds, sont assis près de lui sur la terre. L'Oubli
distrait est à la porte; il ne laisse entrer, ne reconnaît personne,
n'écoute aucun message, n'en reporte aucun, et repousse également tout
le monde. Le Silence rôde alentour et fait sentinelle. Sa chaussure est
de feutre; il est couvert d'un manteau noir. Tous ceux qu'il aperçoit de
loin, il leur fait, avec la main, signe de ne pas avancer. L'Ange de
Dieu s'approche de son oreille, et lui donne tout bas l'ordre dont il
est chargé pour lui. Le Silence, par un seul signe de tête, répond qu'il
obéira; et aussitôt, sans rien dire, il marche sur les pas de Michel.»
On compare souvent la peinture à la poésie, mais quel tableau pourrait
représenter aussi bien le Silence?
[Note 798: C. XIV, st. 92.]
[Note 799:
_Est prope Cimmerios lungo spelunca recessus,
Mons cavus, ignavi domus et penetralia somni,_ etc.
(Métam., l. II, v. 592.)
L'imitation s'arrête au cinquième vers d'Ovide, et au mot français sur
lequel porte cette note.]
Les descriptions de lieux champêtres, de jardins, et de paysages
charmants, offrent dans presque tous les chants au lecteur des repos qui
le délassent et l'enchantent. Ceci nous rappelle aussitôt les jardins
d'Alcine; mais ils sont destinés à nous fournir un parallèle
intéressant, et nous devons les tenir en réserve pour cet usage. Sans
chercher loin dans le poëme, arrêtons-nous dès le premier chant dans ce
bosquet où se réfugie Angélique effrayée et poursuivie par Renaud.
«Elle fuit parmi des forêts effroyables et sombres[800], dans des lieux
inhabités, déserts et sauvages; le moindre mouvement des feuilles et de
la verdure qu'elle entend sur les chênes, les hêtres et les ormeaux, lui
cause des terreurs subites, et la fait errer, ça et là, dans les
sentiers écartés. A chaque ombre qu'elle aperçoit sur la montagne ou
dans la vallée, elle craint toujours d'avoir Renaud sur ses traces.
Telle qu'un jeune daim, ou un chevreau timide, qui a vu, sous le
feuillage du bosquet où il a reçu le jour, un léopard étrangler sa mère
et lui ouvrir la poitrine et les flancs, fuit de forêts en forêts loin
du barbare; il tremble de peur et de crainte[801]; à chaque tige qu'il
heurte en passant, il se croit sous la dent de la bête cruelle.
[Note 800: C. I, st. 38 et suiv.]
[Note 801:
_E di paura trema e di sospetto._
Je crois pouvoir mettre la même nuance en français entre peur et
crainte, qu'il y en a en italien entre _paura_ et _sospetto_. La peur
est l'effet d'une explosion ou d'une apparition subite, ou d'un danger
présent et réel; la crainte est causée par l'apparence du mal; c'est une
sorte de prévoyance du danger à venir, ou, comme le dît l'abbé Roubaud
dans ses _Synonymes_, un calcul de probabilité. On a peur de ce qu'on
voit, on craint ce qu'on imagine.]
»Tout ce jour, et toute la nuit, et la moitié du lendemain, elle s'égara
dans mille détours et marcha sans savoir où. Elle se trouve enfin dans
un bosquet agréable, que le frais zéphir agite légèrement; deux clairs
ruisseaux l'entourent en murmurant, y entretiennent une herbe tendre et
toujours nouvelle, et rendent un son qui charme l'oreille, en brisant
entre de petits cailloux leur cours paisible. Angélique s'y croit en
sûreté s'arrête, descend parmi les fleurs, et laisse son cheval errer
sur l'herbe fraîche qui borde ce claires eaux. Elle aperçoit, tout
auprès, un buisson d'épines fleuries et de roses vermeilles, qui semble
se mirer dans l'onde limpide, garanti du soleil par des chênes au vaste
ombrage. Au milieu, un espace vide offre sous l'ombre la plus épaisse un
frais asyle; et le feuillage et les rameaux y sont si bien entrelacés
que le soleil même et à plus forte raison une vue moins perçante n'y
peuvent pénétrer. L'herbe tendre y forme un lit qui invite à s'y
reposer. La belle fugitive se place au milieu; elle s'y couche et
s'endort. Elle est bientôt réveillée par le bruit que fait un guerrier
qui descend de cheval auprès de l'un des ruisseaux, se couche sur le
bord, et la tête appuyée sur sa main, se met à rêver profondément. Il
s'y répand en plaintes amères contre la dame à qui il avait donné son
coeur et qui a donné le sien à un autre; et cette dame est Angélique
elle-même; et ce guerrier est un de ses amants; et dans ses plaintes
amoureuses il mêle cette charmante imitation de Catulle, que tout le
monde sait par coeur:
La jeune fille est semblable à la rose,
Au beau matin sur l'épine naïve, etc.[802]
[Note 802:
_La verginella è simile alla rosa
Che in bel giardin su la nativa spina,_ etc.
(St. 43.)
_Ut flos in septis secretis nascitur hortis._
(Catul. _Epithat. Jul. et Manl._)]
Il faut avouer qu'un poëme qui, dès le début, offre de telles peintures,
où ces peintures sont presque innombrables, et qui, lorsque le sujet
l'exige, en présente d'aussi fortes et d'aussi terribles que celles-ci
est douce et gracieuse, n'a, quant aux descriptions, aucune rivalité, ni
aucun parallèle à craindre.
C'est surtout dans les fréquentes descriptions de combats que sont
employées ces fortes et terribles couleurs. L'un des moyens dont le
poëte se sert pour ajouter encore à la représentation effrayante de ces
grandes scènes de destruction, ce sont les comparaisons; et il en prend
alors le plus souvent les objets parmi les animaux féroces, dont l'homme
semble vouloir imiter les fureurs. Quelquefois, à l'exemple d'Homère, il
accumule ces comparaisons pour augmenter la terreur, et paraît encore
moins occupé de frapper l'imagination du lecteur que de soulager la
sienne.
Voyez Rodomont dans Paris, lorsqu'à la voix de l'empereur marchant
contre lui en personne, le peuple qui fuyait se rassure, lorsque de tous
les remparts, de toutes les rues, accourant sur la place où le
redoutable Sarrazin est entouré de morts, on reprend à la fois, et les
armes, et le courage. «De même que, pour les plaisirs du peuple, si l'on
a renfermé dans sa loge, loin du taureau indompté, une vieille lionne
exercée aux combats[803], ses lionceaux qui voient comment le fier et
courageux animal erre en mugissant dans l'arène, et qui n'ont jamais vu
de cornes si hautes[804], se tiennent à part, timides et confus; mais si
leur intrépide mère s'élance sur lui, si elle lui enfonce dans l'oreille
sa dent cruelle, ils veulent aussi se baigner dans le sang, et
s'avancent hardiment à son secours: l'un mord le dos du taureau, l'autre
son ventre; autant en fait tout ce peuple contre la fier Sarrazin; des
toits, des fenêtres et de plus près, une nuée épaisse de traits pleut
sur lui de toutes parts.».... Il est enfin accablé par le nombre. Il se
lasse de tuer des ennemis qui semblent renaître; son haleine devient
fréquente et pénible; il sent que s'il ne sort pas tandis qu'il a encore
toute sa force, il le voudra trop tard. Il se voit entouré, resserré,
pressé par la foule, mais il saura se faire jour avec son épée. «Celui
qui a vu sur la place rompre des barrières entourées des flots d'un
peuple immense, un taureau sauvage poursuivi par les chiens, excité,
blessé pendant tout le jour[805]; le peuple fuir épouvanté devant lui;
l'animal furieux les atteindre tour à tour et les enlever avec ses
cornes; celui-là doit penser que tel et plus terrible encore parut le
cruel Africain quand il commença sa retraite.» Chaque fois qu'il se
retourne, il jonche la terre de morts. Il sort enfin sans donner aucun
signe de crainte, et marche vers la pointe de l'île d'où il veut se
jeter dans la Seine. «Tel que dans les forêts des Massyliens ou des
Numides, l'animal généreux, poursuivi par des chasseurs[806], montre
encore, même en fuyant, son noble courage; c'est en menaçant et à pas
lents qu'il se renfonce dans les bois; tel Rodomont environné d'une
épaisse forêt de lances, d'épées et de traits lancés dans les airs, sans
se laisser avilir par la crainte, se retire vers le fleuve, lentement et
à grands pas.»
[Note 803: C. XVIII, st. 14.]
[Note 804: Il ne faut point dissimuler dans une traduction ces
traits naïfs qui appartiennent au génie de l'auteur, et qui sont le
cachet du maître.]
[Note 805: St. 19.]
[Note 806: St. 22.]
Non-seulement cette comparaison, mais cette grande scène tout entière
est imitée de Virgile[807]; et si dans quelques parties la supériorité
appartient au chantre d'Enée, dans d'autres aussi, et surtout dans les
vastes proportions de ce tableau terrible, on oserait dire que
l'avantage paraît rester au chantre de Roland.
[Note 807: Elle l'est en partie de l'assaut de Pyrrhus au palais de
Priam (_Énéid._, l. II), et en partie de l'irruption de Turnus dans le
camp des Troyens (_ibid._, l. IX). C'est de là qu'est prise cette
dernière comparaison:
_Seu soevum turba leonem
Cùm telis premit infensis,_ etc. (V. 757.)]
Dans les comparaisons en général, soit que l'Arioste invente, soit qu'il
imite, il va de pair avec les plus grands poëtes. Voyez encore dans
l'assaut de Biserte, cet autre tableau si fortement conçu et si
vigoureusement tracé[808], lorsque Brandimart s'étant élancé de
l'échelle sur le rempart, l'échelle se rompt, les guerriers qui le
suivaient retombent, et il se trouve exposé seul, comme Turnus et comme
Rodomont, à une foule d'ennemis. Roland, Olivier, Astolphe, d'autres
encore dressent d'autres échelles et montent pour le secourir. Alors la
ville assiégée perd tout espoir de se défendre. «Comme sur la mer où
frémit la tempête[809], un vaisseau téméraire est assailli par les
flots. A la proue, à la poupe, ils y cherchent une entrée, et
l'attaquent avec rage et avec fureur. Le pâle nocher soupire et gémit;
c'est de lui qu'on attend du secours, et il n'a plus ni coeur ni génie;
une vague survient enfin qui couvre tout le navire, et dès qu'elle
entre, elle est suivie de tous les flots; ainsi, dès que ces trois
paladins se sont emparés des murs, ils y font un si large passage, que
tous les autres peuvent les suivre en sûreté: mille échelles sont
dressées, et l'on s'avance à la fois par toutes les brèches au secours
de l'intrépide Brandimart. Avec la même fureur que le superbe roi des
fleuves[810], quand il renverse quelquefois ses digues et ses rivages,
s'ouvre un chemin dans les champs de Mantoue[811], emporte avec ses
ondes, et les sillons fertiles, et les abondantes moissons, et les
troupeaux entiers avec les cabanes, et les chiens avec les bergers[812];
avec la même fureur la troupe impétueuse entre par tous les endroits où
la muraille est ouverte, le fer et la torche à la main, pour détruire ce
peuple réduit aux derniers abois.»
[Note 808: C. XL.]
[Note 809: St. 29.]
[Note 810: St. 31. Imité de Virgile (_Géorg._, l, I, v. 446); mais
l'imitation se réduit à ces trois vers:
_Produit insano contorquens vertice sylvas
Fluviorum rex Eridanus, camposque per omnes
Cum stabulis armenta tulit._]
[Note 811: _Ne i campi Ocnei._ Ocnus fut le fondateur de Mantoue, et
donna à cette ville le nom de sa mère _Manto_.]
[Note 812: Je passe à dessein les deux derniers vers, où l'Arioste,
après s'être si heureusement rappelé Virgile, s'est moins heureusement
souvenu d'Horace:
_Guizzano i pesci a gli olmi in su la cima,
Ove solean volar qli augelli in prima;_
ces deux vers rendent librement et poétiquement les deux vers latins:
_Piscium et summa genus hoesit ulmo
Nota quoe sedes fuerat columbis._
Mais cette petite image ôte à sa comparaison une partie de son effet, et
ralentit pour ainsi dire le mouvement de la terreur.]
Mais de toutes les belles comparaisons qui s'offrent presque à chaque
page dans le _Roland furieux_, la plus sublime peut-être est celle dans
laquelle l'Arioste compare Médor entouré d'ennemis auprès du corps de
son roi, et ne pouvant ni l'abandonner ni le défendre, à l'ourse
surprise par des chasseurs dans son antre avec ses petits. C'est ainsi
que le génie poétique rapproche les objets les plus éloignés, et trouve
des rapports là où la nature n'avait mis que des différences. «Comme une
ourse que le chasseur des montagnes vient attaquer dans sa tanière
rocailleuse[813], se tient debout sur ses petits, le coeur incertain, et
frémit avec l'accent de la tendresse et de la rage, la colère et sa
cruauté naturelle la poussent à étendre ses griffes, à baigner ses
lèvres dans le sang; l'amour l'attendrit et la ramène vers ses petits,
qu'elle regarde encore au milieu de sa fureur.» Cette admirable octave,
que je suis loin d'avoir pu rendre, avec la triple infériorité de la
langue, de la prose et du talent, est imitée et même presque
littéralement traduite de Stace; mais traduire aussi poétiquement un
poëte, c'est l'égaler et presque le vaincre; copier ainsi, c'est
créer[814].
[Note 813: C. XIX, st. 7.]
[Note 814: Voici la comparaison de Stace (_Théb._, l, X):
_Ut Lea quam sævo foetam pressere cubili
Venantes numidæ, natos erecta superstat
Mente sub incertâ, torvum ac miserabile frendens,
Illa quidem turbare globos et frangere morsu
Tela queat, sed prolis amor crudelia vincit
Pectora, et in mediâ catulos circumspicit irâ._
Et voici la traduction de l'Arioste:
_Come Orsa che l'alpestre cacciatore
Ne la pietrosa tana assalita abbia,
Sta sopra i figli con incerto core
E freme in suono di pietà e di rabbia;
Ira la invita e natural furore
A spiegar l'ugne e a insanguinar le labbia;
Amor la intenerisce, e la ritira
A riguardare ai figli in mezzo all'ira._
Cette traduction est si exacte, que le traducteur de la _Thébaïde_,
_Cornelio Bentivoglio_, cardinal, sous le nom de _Selvaggio Forpora_, en
a conservé trois vers, qu'il ne pouvait rendre autrement:
_Qual Leonessa in cavernoso monte
Cui cinse intorno il cacciator numida,
«Stà sopra i figli con incerto cors
E freme in suono di pietà e di rabbia._»
_A saltar nello stuolo, a franger dardi
Furor la spinge; amor l'arresta e sforza_
«_A riguardare i figli in mezzo all'ira._»
J'ai rapproché précédemment (t. III, p. 523) cette belle comparaison de
l'Arioste d'une comparaison semblable, tirée des _Stances_ du Polotien,
et qui sans doute fut puisée à la même source.]
Je m'aperçois, peut-être un peu tard, que je me laisse entraîner au
plaisir de citer de si beaux traits. Ils ne font que m'en rappeler
d'autres que je voudrais citer encore, et si je m'arrêtais à ces
derniers, ils me laisseraient le même désir. Au reste, le _Roland
furieux_, sans être encore véritablement traduit dans notre langue, y a
cependant plusieurs traductions que l'on peut lire, et qui sont entre
les mains de tout le monde; au lieu de multiplier les citations, je
dirai donc même à ceux qui n'entendent pas l'italien: Lisez le _Roland
furieux_; ou plutôt je leur répéterai: Apprenez l'italien pour le lire
dans sa langue originale, et ne dussiez-vous jamais y lire autre chose
que le _Roland furieux_, apprenez toujours l'italien.
Il me reste à donner une nouvelle preuve de cette avidité d'inventions
dont l'imagination de l'Arioste était tourmentée, et qui semblait
réellement aller jusqu'à l'insatiabilité. On a conservé de lui un grand
fragment épisodique si dépendant de l'action générale de son poëme,
qu'on ne lui peut assigner aucune destination différente, et si étranger
cependant à toutes les parties de cette action, comprises dans le
_Roland furieux_, que personne n'a pu deviner quelle en pouvait être la
place. Ce fragment divisé en cinq chants, que l'on trouve dans la
plupart des bonnes éditions, mis à la suite du poëme, n'est point connu
sous un autre titre que celui même des cinq chants, _I cinque canti_. Le
premier de ces cinq chants commence sans exposition et paraît lui-même
une suite de quelque autre chant. Le dernier ne va pas jusqu'à un point
de l'action qui puisse en annoncer le terme. On n'a donc pu former que
des conjectures sur le poëme, ou le projet de poëme, dont ils faisaient
partie.
On voit à la simple lecture que c'est une suite du _Roland furieux_. Les
mêmes personnages y pariassent, l'action commence où finit celle du
_Roland_; le même merveilleux y est employé; les mêmes formes y sont
suivies; les débuts de chant, les interruptions, les adieux à
l'auditoire ou aux lecteurs à la fin de chacun des chants, tout annonce,
ou une partie du _Roland_ qui en a été retranchée, ou un second roman
épique qui aurait fait suite au premier. Charlemagne et ses pairs
conduits à leur perte par les intrigues de Ganelon de Mayence en sont
visiblement le sujet. On voit du moins une grande trahison ourdie contre
eux par ce paladin perfide. Il est a remarquer que lui, qui joue un
rôle si odieux dans tous les poëmes dont Charlemagne et les chevaliers
de la maison de Clairmont sont les héros, ne paraît point dans le
_Roland furieux_. Le comte Anselme et son fils Pinabel sont les seuls de
cette odieuse race que l'on voie tendre des piéges et y tomber. Ici,
c'est Ganelon même qui revient sur la scène; mais il n'agit pas de son
propre mouvement; il est l'instrument de la vengeance des fées, et
surtout d'Alcine, furieuse de la perte de Roger. Charles, après de
premiers avantages contre les ennemis que Ganelon lui suscite, éprouve
déjà une défaite; précipité d'un pont, qu'il défendait en personne, il
tombe dans la rivière; son cheval a de la peine à le ramener au bord.
C'est là que finit le fragment, et l'Arioste n'a laissé aucune note ni
aucune esquisse du reste.
Aussi les avis ont-ils été partagés en Italie sur ce que c'était que ces
cinq chants et sur leur destination. Les uns, choqués des imperfections
et des fautes dont ils sont remplis, ont soutenu qu'ils ne sont point de
l'Arioste; les autres, que c'est le commencement d'un second poëme
romanesque qu'il avait projeté; d'autres, mais sans aucune
vraisemblance, que ce sont des fragments que l'Arioste comptait répandre
çà et là dans son poëme. Il suffit de les lire, de voir à quel moment
commence l'action, et quelle en est la nature, pour reconnaître qu'ils
ne pouvaient, comme je l'ai dit, que faire suite au _Roland furieux_. En
effet, le _Ruscelli_[815] rapporte un fait si positif, et qui donne une
explication si satisfaisante, qu'il ne semble devoir laisser dans
l'esprit aucun doute. Il tenait ce fait d'anciens amis de l'Arioste, et
entre autres de _Galasso Ariosto_, l'un de ses frères. Le premier
dessein du poëte avait été que son _Roland furieux_ eût cinquante
chants. Il voulait y faire entrer la mort de Roger et la défaite des
paladins à Roncevaux. Il avait rempli ce nombre de chants, et il s'en
fallait beaucoup qu'il fût à la fin. Il consulta le _Bembo_ et d'autres
amis qui le détournèrent de ce dessein. Outre que le poëme serait devenu
excessivement long, le dénouement en eût été triste et funeste, ce
qu'Homère et Virgile avaient soigneusement évité.
[Note 815: Voyez sa note intitulée: _de i cinque canti_, après
l'Avis aux lecteurs, dans la bonne édition de Valgrisi, 1556.]
L'Arioste se rendit judicieusement à ces raisons. Il retrancha tout ce
qui venait après la victoire de Roger sur Rodomont, et laissa le lecteur
satisfait de voir la France délivrée des Sarrazins, et Bradamante unie à
son cher Roger. Ayant ainsi réduit son action à la juste étendue qu'elle
devait avoir, il donna tous ses soins à perfectionner et à polir les
chants qu'il avait conservés, il oublia entièrement les cinq dont il
avait fait le sacrifice.
Cela explique parfaitement et leur composition et les défauts que l'on y
trouve. Ce ne sont pas seulement des lacunes et des négligences, mais
des fautes de versification et même de langue. Elles sont si graves et
en si grand nombre que le _Ruscelli_ ne semble pas trop dire quand il
assure que si l'auteur était rendu à la vie, il serait très-affligé de
voir qu'on eût publié sous son nom, après sa mort, ce qu'il n'avait
jamais eu l'intention de rendre public.
Mais quoique ce ne soient que des ébauches, on y trouve des morceaux qui
ne seraient pas déplacés dans un ouvrage complet et achevé. Telle est,
au premier chant, l'assemblée générale des fées dans le magnifique
palais de leur roi Démogorgon; telle est encore la description de
l'Envie et de l'antre où ce monstre habite; telle est surtout dans le
second chant la peinture du Soupçon personnifié, dont Alcine fait choix
pour l'envoyer troubler le coeur de Didier, roi des Lombards, et pour
exciter ce roi à se soulever contre Charlemagne. Cet ingénieux épisode
mérite d'être connu.
Dans l'exorde de ce chant, le poëte commence par faire un bel éloge des
bons rois, et par féliciter les nations qui vivent sous leur
empire[816]. Il s'élève ensuite contre les mauvais rois et les tyrans;
mais, dit-il, s'ils font horriblement souffrir les peuples, ils ont
eux-mêmes dans le coeur une peine plus horrible encore[817]. Cette peine,
c'est le Soupçon, le plus cruel des supplices et le plus grand de tous
les maux. «Heureux celui qui, loin de pareils tourments, ne nuit à
personne, et que personne ne hait! Plus malheureux encore les tyrans à
qui, ni la nuit ni le jour, cette peste cruelle ne laisse de repos! Elle
leur rappelle leurs injustices et des meurtres ou publies ou cachés;
elle leur fait sentir que tous les autres n'ont qu'un seul homme à
craindre, et qu'eux ils craignent tout le monde[818].»
[Note 816:
_Pensar cosa miglior non si può al mondo,
D'un signor giusto e in ogni parte buono,_ etc.]
[Note 817:
_Ma nè senza martir sono essi ancora,
Ch' al cor lo sta non minor pena ogn'ora._
(St. 6.)]
[Note 818:
_Quinci dimostra che timor sol d'uno
Han tutti gli altri, ed essi n' han d'og'uno._
(St. 9.)]
«Ne vous ennuyez pas de m'entendre, ajoute-t-il à sa manière accoutumée;
je ne suis pas si loin de mon sujet que vous pensez. J'ai même à vous
raconter quelque chose qui vous fera voir que tout ceci vient fort à
propos. Un de ceux dont je vous parlais, celui qui le premier se laissa
croître la barbe pour écarter de lui des gens qui pouvaient d'un seul
coup lui ôter la vie, fit bâtir dans son palais une tour environnée de
fossés profonds et de gros murs; elle n'avait qu'un pont-levis; point
d'autre ouverture qu'on balcon étroit par où le jour et l'air pouvaient
à peine entrer. C'était là qu'il dormait la nuit. Sa femme, qu'il y
tenait renfermée, lui jetait une échelle par laquelle il montait. Un
dogue énorme gardait cette entrée.... Mais tant de précautions furent
inutiles; sa femme finit par l'assassiner avec sa propre épée. Son ame
alla droit aux enfers, et Rhadamante l'envoya dans les lieux où sont les
plus cruels supplices. Au grand étonnement de son juge, il s'y trouva
fort à son aise. Le Soupçon, disait-il, lui avait fait souffrir dans sa
vie de si cruelles tortures, que la seule pensée d'en être délivré le
rendait insensible à toutes les douleurs.
Les sages des enfers s'assemblèrent. Ils ne voulurent pas qu'un tel
scélérat pût rester impuni; ils décrétèrent donc qu'il retournerait sur
la terre; que le Soupçon rentrerait en lui pour ne le plus quitter.
Alors le Soupçon s'en empara si bien qu'il se changea en sa propre
substance. De soupçonneux que ce tyran était d'abord, dit énergiquement
le poëte, il était devenu le Soupçon même[819]. Sa demeure est sur un
rocher élevé de cent brasses au-dessus de la mer, ceint tout alentour de
précipices escarpés. On n'y monte que par un sentier tortueux, étroit et
presque imperceptible. Avant de parvenir au sommet, on trouve sept ponts
et sept portes. Chaque porte a sa forteresse et ses gardes; la septième
est la plus forte de toutes. C'est là que, dans de grandes souffrances
et dans une profonde tristesse, habite le malheureux. Il croit toujours
avoir la mort à ses côtés; il ne veut personne auprès de lui, et ne se
fie à personne. Il crie du haut de ses créneaux, et tient ses gardes
toujours éveillées. Jamais il ne repose, ni le jour ni la nuit. Il est
vêtu de fer mis par dessus du fer, et par dessus du fer encore; et plus
il s'arme, moins il est en sûreté[820]. Il change et ajoute sans cesse
quelque chose aux portes, aux serrures, aux fossés, aux murs. Il a des
munitions plus qu'il n'en faudrait pour en céder à plusieurs autres, et
ne croit jamais en avoir assez.» Certainement cette peinture est aussi
énergique et aussi vive qu'ingénieuse; et il n'y a point, à la
perfection du style près, dans tout le _Roland furieux_, de fiction plus
poétique et plus philosophique à la fois.
[Note 819:
_Di sospettoso ch'era stato in prima
Hor divenuto era il sospetto stesso._
(St. 17.)]
[Note 820:
_E ferro sopra ferro e ferro veste,
Quanto più s'arma è tanto men sicuro._
(St. 20.)]
Le quatrième chant en contient une moins heureuse. Son extravagance
paraît passer toutes les bornes de ce merveilleux même de la féerie,
dont cependant la latitude semble presque impossible à fixer. Roger
embarqué sur un vaisseau qui prend feu, se jette dans la mer tout armé.
Il est englouti par une énorme baleine qui suivait le vaisseau depuis
long-temps[821]. Le ventre du monstre est un abîme où il descend comme
dans une grotte obscure. A peine y est-il arrivé qu'il voit paraître de
loin, à l'extrémité de cette caverne, un vieillard vénérable qui tient à
la main une lumière. Ce vieillard vient à lui, et lui apprend qu'il est
retombé dans les fers d'Alcine.
[Note 821: St. 32 et suiv.]
C'est ainsi que cette détestable fée reprend et punit le peu de ses
anciens amants qui ont pu s'enfuir de son île. Elle fait si bien qu'elle
leur inspire le désir de voyager sur mer; elle envoie à la suite de leur
vaisseau sa baleine, qui tôt ou tard parvient à les engloutir. Ils y
vieillissent, et ils y meurent. Leurs tombeaux remplissent les lieux les
plus bas de ce séjour. A mesure qu'ils se succèdent, ils se rendent les
uns aux autres les derniers devoirs. Lui qui parle, et qui est parvenu à
la plus extrême vieillesse, y arriva très-jeune; il y trouva deux
vieillards qui étaient là depuis le temps de leur adolescence, et y
avaient rencontré d'autres vieillards, descendus dès leur premier
printemps dans ce gouffre, d'où l'on ne peut jamais sortir. Deux
chevaliers y sont arrivés depuis peu; ils étaient trois; Roger fera le
quatrième. Le vieillard l'exhorte à prendre son parti sur un mal sans
remède, et à jouir, en attendant, du peu de douceurs qu'ils peuvent
encore se procurer.
Ils vivent de poisson, qu'ils pèchent dans un réservoir formé par les
eaux que la baleine absorbe en respirant. Il y a au bord de cette espèce
d'étang un petit temple en façon de mosquée, un appartement tout auprès,
où l'on se repose sur des lits commodes; une cuisine[822], un moulin
pour moudre du blé; enfin tant de folies qu'on en reste comme étourdi.
Roger, en entrant dans ce lieu, trouve que l'un des deux nouveaux venus
est Astolphe, qui lui raconte par quelle suite d'aventures il a été
repris comme lui[823]. Les quatre reclus se mettent à table, et le poëte
les laisse là, sans que l'on devine comment il comptait les en
tirer[824]. Quelque folle que soit cette imagination, nous verrons dans
la suite que l'auteur de _Richardet_ ne l'a pas trouvée indigne de
figurer dans son poëme, et l'y a transportée tout entière, avec un
couvent de plus, des cloches, des moines et un réfectoire[825].
[Note 822: Qu'on ne soit pas inquiet de la fumée:
_Che per lungo condotto di fuor esce
Il fumo a i luoghi onde sospira il pesce._
(St. 51.)]
[Note 823: St. 52 à 74.]
[Note 824: St. 89.]
[Note 825: Voyez _il Ricciardetto_, c. V.]
Nous avons vu éclore et croître par degrés en Italie le roman épique
proprement dit. Quand l'Arioste préféra ce genre à celui de l'épopée
héroïque, il s'en était formé dans son esprit un modèle idéal, supérieur
à ce qu'on avait fait jusqu'alors; et ce modèle, il l'exécuta si bien
que l'on a pu tracer, d'après son poëme, les règles de l'épopée
romanesque, de même qu'on a tracé, d'après l'_Iliade_, l'_Odyssée_ et
l'_Énéide_, les règles du poëme héroïque. Plusieurs auteurs italiens,
tels que le _Pigna_, le _Giraldi_ et d'autres encore ont fait des livres
sur cette matière. Il serait facile, mais superflu de tirer de ces
livres la poétique particulière à ce genre d'épopée. Ce qui précède
suffit pour faire voir qu'avec plusieurs règles communes, le poëme
romanesque et le poëme héroïque ont entre eux des différence
constitutives.
De toutes ces différences, il est vrai, aux yeux de critiques austères,
tels que le _Muzio_ dans son Art poétique en vers, le _Minturno_ dans sa
Poétique en prose, le _Castelvetro_ dans son commentaire sur la Poétique
d'Aristote, et le _Quadrio_ lui-même, il ne résulte dans l'épopée
romanesque que des vices, qui en font un genre inférieur au poëme
héroïque; ces vices sont même si graves que le poëme romanesque le plus
parfait est encore nécessairement un mauvais poëme. Quand même cet arrêt
serait rigoureusement juste, ce serait peut-être l'un de ces cas où la
justice excessive est une excessive injustice. Et que peut-on opposer au
plaisir et à l'approbation de toute une nation éclairée et sensible, à
la constance et à l'universalité de son admiration depuis trois siècles?
La multiplicité d'actions et de personnages principaux, l'étendue
illimitée des lieux, les effets prodigieux des puissances magiques, tout
cela dirigé par le goût, comme il faut sans doute qu'il le soit,
n'ouvre-t-il pas un champ plus vaste aux créations du génie et aux
jouissances du lecteur?
La nature entière est à la disposition du poëte romancier: il se crée
une seconde nature, où il puise de nouveaux trésors. Il les dispose, les
ordonne et les met en oeuvre à son gré. Tout ce que la raison la plus
saine et l'imagination la plus libre ont jamais dicté aux hommes lui
appartient. Il en use comme de son bien propre; et s'il est
véritablement poëte, s'il l'est surtout par le style, lors même qu'il ne
fera qu'employer les inventions des autres, il passera pour inventeur.
Singulier et bien remarquable privilége du génie de style, ou du talent
d'exécution! Nous ignorons ce qu'inventa réellement Homère; des faits
héroïques dont la mémoire était récente, des fictions mythologiques qui
formaient la croyance commune; en un mot des traditions de toute espèce,
qu'il employa comme il les avait reçues, mais mieux sans doute que
d'autres poëtes ne les avaient employées jusqu'alors, forment évidemment
la plus grande partie de ses deux poëmes. Des traditions historiques,
des fables déjà surannées, mais encore en quelque crédit, et les
fictions mêmes d'Homère, font presque toute la matière du poëme de
Virgile. Enfin l'Arioste, celui de tous les poëtes qui ont existé depuis
Homère, qui ait eu peut-être plus de rapports avec lui, n'a fait que
continuer une action commencée par un autre poëte, faire mouvoir des
caractères déjà créés et déterminés, employer un merveilleux
universellement convenu, se servir de formes inventées avant lui,
prendre presque à toutes mains des événements, des aventures, des contes
même de toute espèce, et les encadrer dans son plan; et cependant il
passe pour celui de tous les poêles modernes dont l'imagination a été la
plus féconde et le génie le plus inventif. C'est qu'il invente beaucoup
dans les détails, beaucoup dans le style, et que toutes ses imitations
sont parfaites; en un mot, pour ne pas répéter ce que j'ai dit de lui,
c'est qu'il possède au degré le plus éminent deux talents, qui sont
peut-être les premiers de tous dans un poëte, le talent d'écrire et
celui de peindre, ou si l'on veut, le dessin et le coloris.
Au reste, quelque jugement définitif que l'on porte, ce genre d'épopée
est un genre à part; il a ses chefs-d'oeuvre et ses modèles, comme
l'épopée des anciens. Il appartient en propre à l'Italie moderne. Il se
vante d'avoir produit un de ces grands poëmes qui font époque dans
l'histoire de l'esprit humain, qui éternellement critiqués peut-être,
mais aussi éternellement loués, ne risquent jamais de tomber dans ce
gouffre de l'oubli qui en engloutit tant d'autres, et seront à jamais un
objet d'intérêt et de discussion parmi les hommes; où tous les arts
puisent, toutes les imaginations s'alimentent, tous les esprits des
générations qui se succèdent vont chercher d'agréables délassements.
Voilà ce qui est certain, ce qui suffit pour autoriser l'admiration,
même l'enthousiasme, ce qui doit porter les étrangers à faire de
l'Arioste, non pas une lecture superficielle, mais une étude attentive,
je dirais même approfondie, si cette idée d'une étude profonde n'était
pas propre à effrayer; si elle ne faisait pas craindre quelque chose de
fatigant et de pénible qu'on ne risque jamais de trouver dans le _Roland
furieux_, de quelque façon qu'on l'étudie.
Ce n'est pas qu'on ne pût aussi relever dans cet admirable ouvrage
quelques défauts, dont aucune production humaine n'est exempte; mais ces
sortes de défauts, et le _Roland furieux_ en est la preuve, n'empêchent
point de vivre un grand poëme, quand le nombre des beautés les surpasse
et demande grâce pour eux. Gravina, critique philosophe, dont j'aime
toujours à citer les décisions, quoique j'aie quelquefois pris la
liberté de les combattre, attribue la plus grande partie de ces défauts
de l'Arioste à l'imitation de _Bojardo_. «Telles sont, dit-il,
l'interruption ennuyeuse et importune des narrations, les bouffonneries
répandues quelquefois au milieu des choses les plus sérieuses,
l'inconvenance des paroles, et de temps en temps même celle des
sentiments, les exagérations trop excessives et trop fréquentes, les
formes populaires et abjectes, les digressions oiseuses, ajoutées pour
complaire aux nobles assemblées de la cour de Ferrare, où l'Arioste
chercha plutôt à se rendre agréable aux dames qu'il ne songea aux
jugements sévères de la poésie et du goût. Et pourtant, ajoute cet
austère critique, et pourtant, à mon avis, avec tous ces défauts, il est
infiniment supérieur à ceux qui n'ont pas, il est vrai, les mêmes vices,
mais à qui manquent aussi ses grandes qualités. Ils ne ravissent point
le lecteur par cette grâce native, dont l'Arioste sait assaisonner même
ses fautes, qui obtiennent ainsi le pardon avant d'avoir pu offenser.
Ses négligences plaisent mieux que tous les artifices des autres. Il a
enfin un génie si libre et un style si agréable, que le critiquer
paraîtrait une sévérité pédantesque et une incivilité.»[826]
[Note 826: _Della ragione poetica_, l. II, Nº. XVI, p. 104.]
Ne le critiquons donc pas, et arrêtons-nous ici, non dans la crainte de
paraître incivils, car on peut bien reprendre ce qu'il y a de
répréhensible dans un grand poëte, sans cesser d'être poli, mais dans la
crainte d'être ennuyeux, accident plus fâcheux, et qui, dans l'exercice
de la critique, est peut-être, et c'est beaucoup dire, encore plus
commun que l'impolitesse.