CHAPITRE IX.

_Observations générales sur l_'ORLANDO FURIOSO; _beautés de ce poëme;

fragment de l'Arioste, appelé les cinq Chants; caractères particuliers

et distinctifs de l'épopée romanesque._

Si j'ai réussi à donner une idée claire de cette triple et immense

action du _Roland furieux_, il me semble qu'on en doit également admirer

l'étendue, la hardiesse et les ressorts; qu'on doit reconnaître un art

prodigieux dans la manière dont toutes les parties en sont entrelacées

et conduites, dont les oppositions y sont ménagées et les événements

préparés. Peu d'imaginations auraient suffi à mener ensemble et presque

de front ces trois parties importantes de l'ouvrage; mais l'imagination

de l'Arioste était en quelque sorte insatiable d'inventions. A peine

semble-t-il l'avoir satisfaite par le nombre presque infini d'épisodes

répandus dans l'économie générale de son poëme, les uns qu'on pourrait

nommer principaux, les autres secondaires, selon qu'ils sont plus ou

moins inhérents aux grands fils de sa triple intrigue. A peine ai-je pu

indiquer un petit nombre des plus remarquables, tels que les histoires

intéressantes d'Ariodant et de la belle Genèvre, de la tendre Olimpie et

de l'ingrat Birène, du beau Médor et d'Angélique, si long-temps fière et

dédaigneuse, devenue sensible pour lui, et de cette constante Isabelle,

fidèle jusqu'à la mort et au martyre à la mémoire de son cher Zerbin.

J'aurais dû (mais pouvais-je tout dire, pouvais-je même tout indiquer

dans une analyse aussi rapide?) j'aurais dû surtout y ajouter celle de

l'aimable et tendre Fleur-de-Lys, dont Brandimart ne peut achever en

mourant le nom chéri[777], qu'il laisse désolée, inconsolable, qui

s'enferme dans le tombeau de son amant, et s'obstine à y finir

tristement sa vie.

[Note 777: Roland, après leur grand combat dans l'île de Lipaduse,

le trouve expirant. Brandimart, après l'avoir conjuré de prier Dieu pour

lui, ajoute:

_Ne men ti raccomando la mio Fiordi...

Ma non potè dir, ligi, e quì finìo._

(C. LXII, st. 14.)]

Il est vrai qu'à ces épisodes touchants il s'en joint d'autres d'un

différent genre, tels que la changeante Doralice, Joconde, la Coupe

enchantée, Gryphon, Martan et la coupable Origille, l'aventure de

Richardet et quelques autres encore; parmi tant de personnages nobles,

on trouve, il est vrai, la veille et hideuse Gabrine, un vilain Ogre,

imitation malheureuse du Polyphême d'Homère, un maître d'hôtellerie et

une troupe de voleurs. Mais plus il est évident que l'Arioste pouvait se

passer de les introduire dans son poëme, plus il l'est aussi qu'il ne

les y a placés que pour délasser l'esprit du lecteur et le tenir en

haleine par une plus grande variété. «Il y a, dit Voltaire, presque

autant d'événements touchants dans son poëme que d'aventures grotesques;

son lecteur s'accoutume si bien à cette bigarrure, qu'il passe de l'un à

l'autre sans en être étonné[778].» Et quand il en résulterait quelques

disparates et quelques inégalités, a-t-on droit d'exiger que dans une

mine si riche et si féconde toutes les veines soient d'un or également

pur?

[Note 778: _Diction. philos._, édit. de Kelh, t. LI, in-12, au mot

_Épopée_.]

L'allégorie charmante et profondément morale des îles d'Alcine et de

Logistille; celle de ce fleuve où le Temps jette les noms des hommes, et

de ces cignes mélodieux qui les portent au temple de l'Immortalité;

l'idée aussi originale que philosophique de ce bon Astolphe qui, tout en

cherchant dans la lune la fiole qui contient la raison de son cousin

Roland, retrouve une partie de la sienne; celle de cette arme perfide

dont se sert le barbare Cimosque, d'où une poudre qui s'enflamme chasse

une balle meurtrière, que Roland enlève à son lâche possesseur, et

qu'il précipite dans la mer en la chargeant de malédictions[779]; mille

autres fictions dans lesquelles se réunissent la raison, l'esprit, la

poésie et les grâces, ne méritent-elles pas qu'on pardonne au petit

nombre de celles qu'un goût trop sévère refuserait d'approuver? Et ce

très-petit nombre, qu'avec une connaissance parfaite de la langue, de

son génie, de celui de l'auteur, du but qu'il se propose et du genre de

poëme qu'il a choisi, on est encore très-porté à excuser, suffirait-il

pour contrebalancer tant de beautés et pour faire descendre de son rang

l'un des poëtes les plus vraiment poëtes que la nature ait jamais

produits?

[Note 779: C. IX, st. 90 et 91.]

Chez lui, la variété, l'abondance, la vérité des caractères est égale à

la fertilité des inventions. Charlemagne, Roland, Renaud, Roger,

Brandimart, Olivier, Astolphe, pour ne parler que des principaux, ont

chacun leur manière de parler et d'agir. La valeur de Bradamante ne

ressemble point à celle de Marfise, comme sa tendresse n'est point celle

d'Olimpie ou d'Isabelle. Entre Sacripant et Ferragus, entre l'imprudent

et jeune Agramant et le vieux et sage Sobrin, entre le présomptueux

Gradasse et le querelleur Mandricard, entre tous ces guerriers et

l'indomptable Rodomont, il y a des nuances infinies. Il y a dans tous

une peinture vive et fidèle des caractères et des passions, des vertus

et des vices. Le talent d'imaginer est partout joint à l'art de peindre,

et surtout à l'art important d'annoncer et de mettre en scène tous ces

personnages si différents.

Si l'on veut par un seul exemple juger de la supériorité de cet art sur

le talent des portraits, qui fait l'un des plus grands mérites de

quelques poëmes modernes, on n'a qu'à se rappeler comment paraît pour la

première fois la principale héroïne de ce poëme, l'intrépide Bradamante;

comment, passant dans une forêt, défiée au combat par Sacripant qui la

prend pour un chevalier, sans daigner lui répondre, presque sans

s'arrêter, elle le renverse sur la poussière, continue dédaigneusement

sa route, et comment ce n'est que d'un courrier qui la suit, que

Sacripant, et le lecteur avec lui, apprennent que ce redoutable

chevalier est une fille jeune et charmante[780]. Quel portrait pourrait

égaler cette peinture vive et animée? L'Arioste a presque toujours le

même art, en le variant sans cesse. Il est, pour les caractères, pour le

moins égal au Tasse, inférieur au seul Homère, et supérieur à tous les

autres poëtes connus.

[Note 780: Voyez ci-dessus, p. 394.]

Ce qu'il décrit, on croit le voir. Je ne parle pas seulement des

descriptions innombrables de palais, de jardins, de fleuves, d'îles, de

campagnes, qui, toujours entremêlées à celles des armées et des

combats, font de cette suite de tableaux, la galerie la plus riche et la

plus variée; je parle de ce talent admirable de faire mouvoir tous ses

acteurs de manière qu'on voit leurs gestes, leur démarche, leur

attitude, qu'on les reconnaît, qu'on les distingue, qu'on a devant les

yeux, non un mélange informe d'objets qui se croisent et se confondent,

mais des images claires et ressemblantes, ou plutôt des êtres vivants et

de véritables actions. L'histoire, la fable, la féerie sont trois

sources fécondes où il puise tour à tour, sans apprêt, sans effort et

comme sans projet. Il ne cherche rien, tout vient à lui, tout est sous

sa main. Tous les genres de merveilleux sont bons pour lui, sont à ses

ordres; on le voit employer tour à tour, non-seulement la féerie moderne

et l'ancienne mythologie, mais les personnages allégoriques, mais nos

saints, nos anges et même

De la foi des chrétiens les mystères terribles.

Je ne dis pas qu'en cela il soit à imiter, mais enfin c'est par tous ces

moyens réunis qu'il arrive, et qu'il vous fait arriver avec lui, sans

fatigue, jusqu'à la fin d'un si long poëme.

La connaissance parfaite qu'il avait de la géographie brille dans toutes

les parties de son ouvrage. A l'exemple d'Homère, il ne fait voyager

aucun de ses héros, sans nommer, sans indiquer clairement les pays

qu'ils parcourt. Lors même qu'Astolphe ou Roger voyagent en l'air sur

l'Hippogryphe, on passe avec eux en revue tous les lieux sur lesquels

ils sont emportés. Chaque région, chaque ville, ne fut-elle que nommée,

est le plus souvent accompagnée d'une expression courte, mais

pittoresque, quelquefois d'une seule épithète qui suffit pour la

désigner. Si le poëte s'étend davantage, c'est avec une exactitude qui

n'est jamais en défaut. On reconnaît encore Paris dans la description

qu'il en a faite. On y suit Rodomont dans les rues qu'il ravage, sur les

ponts où ces rues aboutissent, devant le palais qu'il assiége, à la

pointe de l'île d'où il se précipite dans la Seine.

Enfin, voici une chose plus singulière et qui prouve mieux encore avec

quelle exactitude l'Arioste s'attachait aux plus petits détails

géographiques. Dans une course qu'il fait faire à Roland le long des

côtes de Bretagne pour passer à l'île d'Ebude, il va jusqu'à donner à

une ville de cette côte son nom Bas-Breton, auquel tous les traducteurs

français sont trompés.

_Breaco e Landriglier lascia a man manca_[781].

[Note 781: C. IX, st. 16.]

_Breaco_ est Saint-Briene, et _Landriglier_ Treguier, dont le nom breton

est _Landriguer_. Les traducteurs disent Bréac et Landrillier, qu'ils

chercheraient inutilement sur la carte.

La beauté de ses récits, la vivacité de ses peintures sont encore

relevées par des comparaisons fréquentes, dans lesquelles on ne sait ce

qu'on doit le plus admirer, de l'abondance ou de la perfection; du génie

qui invente sans cesse des traits, des circonstances et des détails

nouveaux, ou du talent qui exprime et qui peint. Le Tasse, quoiqu'il en

ait d'admirables, est tellement inférieur dans cette partie, que ceux

mêmes qui le préfèrent d'ailleurs au chantre de Roland, donnent pour une

des causes de cette infériorité que l'Arioste étant venu le premier,

avait transporté dans son poëme les plus belles comparaisons employées

par les poëtes grecs et latins[782].

[Note 782: _Perche l' Ariosto fu primo e trasportó nel suo poema le

più belle e vaghe comparationi usate da' greci e latini poeti...... in

questa parte si può dire che avanzó il Tasso._ (_Camillo Pellegrino,

Dial. della Poesia epica._)]

Il n'en est pas tout-à-fait ainsi de la partie dramatique. On croit

généralement que le Tasse y a tout l'avantage; que ses héros et ses

héroïnes parlent plus convenablement à leur situation et à leur

caractère. Cela est plutôt vrai de la partie oratoire; on trouverait

difficilement dans l'Arioste rien qui fût comparable à la première

harangue de Godefroi, à celle de l'ambassadeur égyptien et à quelques

autres de cette espèce. Dans les dialogues, ou les discours alternatifs

que se tiennent l'un à l'autre les différents personnages diversement

placés, on peut encore regarder les deux poëtes comme égaux,

c'est-à-dire comme également parfaits. Mais dans la plupart des discours

passionnés et des plaintes amoureuses, comme dans celles de Tancrède,

d'Armide et même d'Herminie, la _Jérusalem délivrée_ offre trop souvent,

comme nous le verrons dans la suite, aussi peu de vérité, ou même

beaucoup moins que le _Roland furieux_, avec cette différence encore

entre les deux poëtes, que le Tasse ayant écrit tout son poëme dans un

style grave et pompeux, les jeux d'esprit et les écarts qu'il se permet

en blessent davantage, au lieu que l'Arioste, qui paraît toujours se

jouer de sa matière et converser avec ses lecteurs, peut, sans les

choquer, se donner beaucoup plus de licences.

Cette correspondance continuelle entre les lecteurs et le poëte est

encore un caractère particulier aux poëmes romanesques, que l'Arioste

adopta et dont on lui a fait un reproche: on a même critiqué ces

charmants prologues, qui commencent presque tous ses chants: on a

prétendu que cela détruit l'illusion, que l'action est interrompue, et

que les acteurs disparaissent dès que le poëte se montre. D'abord, quand

ce serait une faute, il faudrait avouer du moins qu'elle est heureuse

et que la plupart de ces exordes ont un charme dont il serait à

regretter que la sévérité de l'art nous eût privés; mais soyons de bonne

foi; quel est le lecteur infatigable qui parcourt d'une haleine la

carrière immense qui lui est ouverte dans l'_Iliade_, dans l'_Odyssée_,

dans l'_Énéide_, à plus forte raison dans la _Pharsale_, dans la

_Thébaïde_, ou dans la _Guerre punique_ de Silius[783]? Si les auteurs

de ces poëmes ont pensé que le lecteur ne se reposerait pas, pourquoi

lui ont-ils marqué des lieux de repos, et pourquoi paraissent-ils se

reposer eux-mêmes, en divisant leurs poëmes par livres, comme les

Italiens les ont divisés par chants?

[Note 783: J'ai dit _à plus forte raison_, quoique ces trois poëmes

soient plus courts que ceux d'Homère, et ne crois pas avoir besoin

d'expliquer pourquoi je l'ai dit.]

Avouons encore que la lecture des poëtes est, généralement parlant, un

délassement, non une occupation; que pour bien goûter les vers, il ne

faut pas les lire trop vite, et qu'on peut en effet se reposer quand on

a lu tout un livre d'Homère de Virgile ou du Tasse. Le lendemain, en

reprenant votre lecture, que vous importe si le poëte s'interrompt,

puisque vous vous êtes interrompu? Il vous parle en son nom ce jour-là,

comme il faisait la veille dans sa proposition, dans son invocation; où

est pour le second, pour le troisième, pour le vingtième chant

l'inconvénient qui n'existait pas pour le premier? Allons plus loin.

S'il reprend crûment son récit au même endroit où il l'avait laissé, ne

risque-t-il pas de vous trouver froid et distrait dans le plus chaud de

son action? Ne fera-t-il pas mieux de fixer de nouveau votre attention

par quelques réflexions qui lient ce qui précède à ce qui suit, et de ne

se remettre au courant que lorsque vous y serez vous-mêmes?

Pour bien juger de l'Arioste, figurez-vous la cour de Ferrare, l'une des

plus polies, des plus nombreuses qui fussent au seizième siècle en

Italie, formant tous les soirs un cercle brillant, dont Alphonse d'Este

et le cardinal Hippolyte étaient le centre; oubliez les torts qu'eut

bientôt après ce prince de l'Église; ne songez qu'à l'éclat qui

l'environnait, à l'amour des lettres et à la bienveillance pour

l'Arioste qu'on lui supposait alors. Dans cette assemblée aussi

imposante qu'aimable, représentez-vous le poëte fixant pendant

quarante-six soirées, une heure entière et souvent plus, tous les yeux

et tous les esprits. Le premier jour, il propose son sujet; il s'adresse

au cardinal son patron; il promet de célébrer l'origine de son illustre

race; il s'engage dans son récit; mais dès qu'il peut craindre que

l'attention ne se fatigue, il s'arrête, en disant: Ce qui arrive

ensuite, je vous le réserve pour un autre chant.

Le lendemain, on se rassemble, on attend avec impatience; le poëte

paraît, et de courtes réflexions sur les injustes caprices de l'amour

ramènent ses auditeurs au point d'où il était parti la veille. Le

troisième jour, il change de ton et de méthode; il va consacrer toute

cette séance à prédire la gloire de la maison d'Este. «Qui me donnera,

dit-il, une voix et des expressions propres à un si noble sujet[784]?

qui prêtera des ailes à mes vers pour les élever à la hauteur de mes

pensées?» Quand il a fourni cette carrière, il fait encore une pause; il

en fait tous les jours autant, et jamais il ne manque de congédier son

auditoire en promettant pour l'autre chant la suite de son récit. Il

ajoute quelquefois: Pourvu qu'il vous soit agréable d'entendre cette

histoire; quelquefois même: Vous entendrez le reste dans l'autre chant,

si vous revenez m'écouter. Il avait trouvé toutes ces formes établies

par les premiers poëtes romanciers; il les jugea naturelles et commodes,

et il les emprunta d'eux. Comme eux encore, dans le cours même de ses

chants, il ne perd point de vue l'assemblée; il s'adresse aux princes

qui la président, aux dames qui l'embellissent; comme eux enfin, s'il

hasarde un fait incroyable, et qui passe les bornes de la vraisemblance

poétique: Cela est fort extraordinaire, dit-il, vous ne le croirez pas,

et je n'en suis pas sûr moi-même; mais Turpin l'ayant mis dans cette

histoire, je l'y mets aussi[785].

[Note 784: L'Arioste, qui a pris en général dans le _Bojordo_ l'idée

de ces débuts, y a pris même ici le premier vers de son vingt-septième

chant (liv. I), qui est ainsi mot pour mot:

_Chi mi dara la voce e le parole,_ etc.

Histoire littéraire d'Italie (4/9) · 第 19 / 26 题