_Observations générales sur l_'ORLANDO FURIOSO; _beautés de ce poëme;
fragment de l'Arioste, appelé les cinq Chants; caractères particuliers
et distinctifs de l'épopée romanesque._
Si j'ai réussi à donner une idée claire de cette triple et immense
action du _Roland furieux_, il me semble qu'on en doit également admirer
l'étendue, la hardiesse et les ressorts; qu'on doit reconnaître un art
prodigieux dans la manière dont toutes les parties en sont entrelacées
et conduites, dont les oppositions y sont ménagées et les événements
préparés. Peu d'imaginations auraient suffi à mener ensemble et presque
de front ces trois parties importantes de l'ouvrage; mais l'imagination
de l'Arioste était en quelque sorte insatiable d'inventions. A peine
semble-t-il l'avoir satisfaite par le nombre presque infini d'épisodes
répandus dans l'économie générale de son poëme, les uns qu'on pourrait
nommer principaux, les autres secondaires, selon qu'ils sont plus ou
moins inhérents aux grands fils de sa triple intrigue. A peine ai-je pu
indiquer un petit nombre des plus remarquables, tels que les histoires
intéressantes d'Ariodant et de la belle Genèvre, de la tendre Olimpie et
de l'ingrat Birène, du beau Médor et d'Angélique, si long-temps fière et
dédaigneuse, devenue sensible pour lui, et de cette constante Isabelle,
fidèle jusqu'à la mort et au martyre à la mémoire de son cher Zerbin.
J'aurais dû (mais pouvais-je tout dire, pouvais-je même tout indiquer
dans une analyse aussi rapide?) j'aurais dû surtout y ajouter celle de
l'aimable et tendre Fleur-de-Lys, dont Brandimart ne peut achever en
mourant le nom chéri[777], qu'il laisse désolée, inconsolable, qui
s'enferme dans le tombeau de son amant, et s'obstine à y finir
tristement sa vie.
[Note 777: Roland, après leur grand combat dans l'île de Lipaduse,
le trouve expirant. Brandimart, après l'avoir conjuré de prier Dieu pour
lui, ajoute:
_Ne men ti raccomando la mio Fiordi...
Ma non potè dir, ligi, e quì finìo._
(C. LXII, st. 14.)]
Il est vrai qu'à ces épisodes touchants il s'en joint d'autres d'un
différent genre, tels que la changeante Doralice, Joconde, la Coupe
enchantée, Gryphon, Martan et la coupable Origille, l'aventure de
Richardet et quelques autres encore; parmi tant de personnages nobles,
on trouve, il est vrai, la veille et hideuse Gabrine, un vilain Ogre,
imitation malheureuse du Polyphême d'Homère, un maître d'hôtellerie et
une troupe de voleurs. Mais plus il est évident que l'Arioste pouvait se
passer de les introduire dans son poëme, plus il l'est aussi qu'il ne
les y a placés que pour délasser l'esprit du lecteur et le tenir en
haleine par une plus grande variété. «Il y a, dit Voltaire, presque
autant d'événements touchants dans son poëme que d'aventures grotesques;
son lecteur s'accoutume si bien à cette bigarrure, qu'il passe de l'un à
l'autre sans en être étonné[778].» Et quand il en résulterait quelques
disparates et quelques inégalités, a-t-on droit d'exiger que dans une
mine si riche et si féconde toutes les veines soient d'un or également
pur?
[Note 778: _Diction. philos._, édit. de Kelh, t. LI, in-12, au mot
_Épopée_.]
L'allégorie charmante et profondément morale des îles d'Alcine et de
Logistille; celle de ce fleuve où le Temps jette les noms des hommes, et
de ces cignes mélodieux qui les portent au temple de l'Immortalité;
l'idée aussi originale que philosophique de ce bon Astolphe qui, tout en
cherchant dans la lune la fiole qui contient la raison de son cousin
Roland, retrouve une partie de la sienne; celle de cette arme perfide
dont se sert le barbare Cimosque, d'où une poudre qui s'enflamme chasse
une balle meurtrière, que Roland enlève à son lâche possesseur, et
qu'il précipite dans la mer en la chargeant de malédictions[779]; mille
autres fictions dans lesquelles se réunissent la raison, l'esprit, la
poésie et les grâces, ne méritent-elles pas qu'on pardonne au petit
nombre de celles qu'un goût trop sévère refuserait d'approuver? Et ce
très-petit nombre, qu'avec une connaissance parfaite de la langue, de
son génie, de celui de l'auteur, du but qu'il se propose et du genre de
poëme qu'il a choisi, on est encore très-porté à excuser, suffirait-il
pour contrebalancer tant de beautés et pour faire descendre de son rang
l'un des poëtes les plus vraiment poëtes que la nature ait jamais
produits?
[Note 779: C. IX, st. 90 et 91.]
Chez lui, la variété, l'abondance, la vérité des caractères est égale à
la fertilité des inventions. Charlemagne, Roland, Renaud, Roger,
Brandimart, Olivier, Astolphe, pour ne parler que des principaux, ont
chacun leur manière de parler et d'agir. La valeur de Bradamante ne
ressemble point à celle de Marfise, comme sa tendresse n'est point celle
d'Olimpie ou d'Isabelle. Entre Sacripant et Ferragus, entre l'imprudent
et jeune Agramant et le vieux et sage Sobrin, entre le présomptueux
Gradasse et le querelleur Mandricard, entre tous ces guerriers et
l'indomptable Rodomont, il y a des nuances infinies. Il y a dans tous
une peinture vive et fidèle des caractères et des passions, des vertus
et des vices. Le talent d'imaginer est partout joint à l'art de peindre,
et surtout à l'art important d'annoncer et de mettre en scène tous ces
personnages si différents.
Si l'on veut par un seul exemple juger de la supériorité de cet art sur
le talent des portraits, qui fait l'un des plus grands mérites de
quelques poëmes modernes, on n'a qu'à se rappeler comment paraît pour la
première fois la principale héroïne de ce poëme, l'intrépide Bradamante;
comment, passant dans une forêt, défiée au combat par Sacripant qui la
prend pour un chevalier, sans daigner lui répondre, presque sans
s'arrêter, elle le renverse sur la poussière, continue dédaigneusement
sa route, et comment ce n'est que d'un courrier qui la suit, que
Sacripant, et le lecteur avec lui, apprennent que ce redoutable
chevalier est une fille jeune et charmante[780]. Quel portrait pourrait
égaler cette peinture vive et animée? L'Arioste a presque toujours le
même art, en le variant sans cesse. Il est, pour les caractères, pour le
moins égal au Tasse, inférieur au seul Homère, et supérieur à tous les
autres poëtes connus.
[Note 780: Voyez ci-dessus, p. 394.]
Ce qu'il décrit, on croit le voir. Je ne parle pas seulement des
descriptions innombrables de palais, de jardins, de fleuves, d'îles, de
campagnes, qui, toujours entremêlées à celles des armées et des
combats, font de cette suite de tableaux, la galerie la plus riche et la
plus variée; je parle de ce talent admirable de faire mouvoir tous ses
acteurs de manière qu'on voit leurs gestes, leur démarche, leur
attitude, qu'on les reconnaît, qu'on les distingue, qu'on a devant les
yeux, non un mélange informe d'objets qui se croisent et se confondent,
mais des images claires et ressemblantes, ou plutôt des êtres vivants et
de véritables actions. L'histoire, la fable, la féerie sont trois
sources fécondes où il puise tour à tour, sans apprêt, sans effort et
comme sans projet. Il ne cherche rien, tout vient à lui, tout est sous
sa main. Tous les genres de merveilleux sont bons pour lui, sont à ses
ordres; on le voit employer tour à tour, non-seulement la féerie moderne
et l'ancienne mythologie, mais les personnages allégoriques, mais nos
saints, nos anges et même
De la foi des chrétiens les mystères terribles.
Je ne dis pas qu'en cela il soit à imiter, mais enfin c'est par tous ces
moyens réunis qu'il arrive, et qu'il vous fait arriver avec lui, sans
fatigue, jusqu'à la fin d'un si long poëme.
La connaissance parfaite qu'il avait de la géographie brille dans toutes
les parties de son ouvrage. A l'exemple d'Homère, il ne fait voyager
aucun de ses héros, sans nommer, sans indiquer clairement les pays
qu'ils parcourt. Lors même qu'Astolphe ou Roger voyagent en l'air sur
l'Hippogryphe, on passe avec eux en revue tous les lieux sur lesquels
ils sont emportés. Chaque région, chaque ville, ne fut-elle que nommée,
est le plus souvent accompagnée d'une expression courte, mais
pittoresque, quelquefois d'une seule épithète qui suffit pour la
désigner. Si le poëte s'étend davantage, c'est avec une exactitude qui
n'est jamais en défaut. On reconnaît encore Paris dans la description
qu'il en a faite. On y suit Rodomont dans les rues qu'il ravage, sur les
ponts où ces rues aboutissent, devant le palais qu'il assiége, à la
pointe de l'île d'où il se précipite dans la Seine.
Enfin, voici une chose plus singulière et qui prouve mieux encore avec
quelle exactitude l'Arioste s'attachait aux plus petits détails
géographiques. Dans une course qu'il fait faire à Roland le long des
côtes de Bretagne pour passer à l'île d'Ebude, il va jusqu'à donner à
une ville de cette côte son nom Bas-Breton, auquel tous les traducteurs
français sont trompés.
_Breaco e Landriglier lascia a man manca_[781].
[Note 781: C. IX, st. 16.]
_Breaco_ est Saint-Briene, et _Landriglier_ Treguier, dont le nom breton
est _Landriguer_. Les traducteurs disent Bréac et Landrillier, qu'ils
chercheraient inutilement sur la carte.
La beauté de ses récits, la vivacité de ses peintures sont encore
relevées par des comparaisons fréquentes, dans lesquelles on ne sait ce
qu'on doit le plus admirer, de l'abondance ou de la perfection; du génie
qui invente sans cesse des traits, des circonstances et des détails
nouveaux, ou du talent qui exprime et qui peint. Le Tasse, quoiqu'il en
ait d'admirables, est tellement inférieur dans cette partie, que ceux
mêmes qui le préfèrent d'ailleurs au chantre de Roland, donnent pour une
des causes de cette infériorité que l'Arioste étant venu le premier,
avait transporté dans son poëme les plus belles comparaisons employées
par les poëtes grecs et latins[782].
[Note 782: _Perche l' Ariosto fu primo e trasportó nel suo poema le
più belle e vaghe comparationi usate da' greci e latini poeti...... in
questa parte si può dire che avanzó il Tasso._ (_Camillo Pellegrino,
Dial. della Poesia epica._)]
Il n'en est pas tout-à-fait ainsi de la partie dramatique. On croit
généralement que le Tasse y a tout l'avantage; que ses héros et ses
héroïnes parlent plus convenablement à leur situation et à leur
caractère. Cela est plutôt vrai de la partie oratoire; on trouverait
difficilement dans l'Arioste rien qui fût comparable à la première
harangue de Godefroi, à celle de l'ambassadeur égyptien et à quelques
autres de cette espèce. Dans les dialogues, ou les discours alternatifs
que se tiennent l'un à l'autre les différents personnages diversement
placés, on peut encore regarder les deux poëtes comme égaux,
c'est-à-dire comme également parfaits. Mais dans la plupart des discours
passionnés et des plaintes amoureuses, comme dans celles de Tancrède,
d'Armide et même d'Herminie, la _Jérusalem délivrée_ offre trop souvent,
comme nous le verrons dans la suite, aussi peu de vérité, ou même
beaucoup moins que le _Roland furieux_, avec cette différence encore
entre les deux poëtes, que le Tasse ayant écrit tout son poëme dans un
style grave et pompeux, les jeux d'esprit et les écarts qu'il se permet
en blessent davantage, au lieu que l'Arioste, qui paraît toujours se
jouer de sa matière et converser avec ses lecteurs, peut, sans les
choquer, se donner beaucoup plus de licences.
Cette correspondance continuelle entre les lecteurs et le poëte est
encore un caractère particulier aux poëmes romanesques, que l'Arioste
adopta et dont on lui a fait un reproche: on a même critiqué ces
charmants prologues, qui commencent presque tous ses chants: on a
prétendu que cela détruit l'illusion, que l'action est interrompue, et
que les acteurs disparaissent dès que le poëte se montre. D'abord, quand
ce serait une faute, il faudrait avouer du moins qu'elle est heureuse
et que la plupart de ces exordes ont un charme dont il serait à
regretter que la sévérité de l'art nous eût privés; mais soyons de bonne
foi; quel est le lecteur infatigable qui parcourt d'une haleine la
carrière immense qui lui est ouverte dans l'_Iliade_, dans l'_Odyssée_,
dans l'_Énéide_, à plus forte raison dans la _Pharsale_, dans la
_Thébaïde_, ou dans la _Guerre punique_ de Silius[783]? Si les auteurs
de ces poëmes ont pensé que le lecteur ne se reposerait pas, pourquoi
lui ont-ils marqué des lieux de repos, et pourquoi paraissent-ils se
reposer eux-mêmes, en divisant leurs poëmes par livres, comme les
Italiens les ont divisés par chants?
[Note 783: J'ai dit _à plus forte raison_, quoique ces trois poëmes
soient plus courts que ceux d'Homère, et ne crois pas avoir besoin
d'expliquer pourquoi je l'ai dit.]
Avouons encore que la lecture des poëtes est, généralement parlant, un
délassement, non une occupation; que pour bien goûter les vers, il ne
faut pas les lire trop vite, et qu'on peut en effet se reposer quand on
a lu tout un livre d'Homère de Virgile ou du Tasse. Le lendemain, en
reprenant votre lecture, que vous importe si le poëte s'interrompt,
puisque vous vous êtes interrompu? Il vous parle en son nom ce jour-là,
comme il faisait la veille dans sa proposition, dans son invocation; où
est pour le second, pour le troisième, pour le vingtième chant
l'inconvénient qui n'existait pas pour le premier? Allons plus loin.
S'il reprend crûment son récit au même endroit où il l'avait laissé, ne
risque-t-il pas de vous trouver froid et distrait dans le plus chaud de
son action? Ne fera-t-il pas mieux de fixer de nouveau votre attention
par quelques réflexions qui lient ce qui précède à ce qui suit, et de ne
se remettre au courant que lorsque vous y serez vous-mêmes?
Pour bien juger de l'Arioste, figurez-vous la cour de Ferrare, l'une des
plus polies, des plus nombreuses qui fussent au seizième siècle en
Italie, formant tous les soirs un cercle brillant, dont Alphonse d'Este
et le cardinal Hippolyte étaient le centre; oubliez les torts qu'eut
bientôt après ce prince de l'Église; ne songez qu'à l'éclat qui
l'environnait, à l'amour des lettres et à la bienveillance pour
l'Arioste qu'on lui supposait alors. Dans cette assemblée aussi
imposante qu'aimable, représentez-vous le poëte fixant pendant
quarante-six soirées, une heure entière et souvent plus, tous les yeux
et tous les esprits. Le premier jour, il propose son sujet; il s'adresse
au cardinal son patron; il promet de célébrer l'origine de son illustre
race; il s'engage dans son récit; mais dès qu'il peut craindre que
l'attention ne se fatigue, il s'arrête, en disant: Ce qui arrive
ensuite, je vous le réserve pour un autre chant.
Le lendemain, on se rassemble, on attend avec impatience; le poëte
paraît, et de courtes réflexions sur les injustes caprices de l'amour
ramènent ses auditeurs au point d'où il était parti la veille. Le
troisième jour, il change de ton et de méthode; il va consacrer toute
cette séance à prédire la gloire de la maison d'Este. «Qui me donnera,
dit-il, une voix et des expressions propres à un si noble sujet[784]?
qui prêtera des ailes à mes vers pour les élever à la hauteur de mes
pensées?» Quand il a fourni cette carrière, il fait encore une pause; il
en fait tous les jours autant, et jamais il ne manque de congédier son
auditoire en promettant pour l'autre chant la suite de son récit. Il
ajoute quelquefois: Pourvu qu'il vous soit agréable d'entendre cette
histoire; quelquefois même: Vous entendrez le reste dans l'autre chant,
si vous revenez m'écouter. Il avait trouvé toutes ces formes établies
par les premiers poëtes romanciers; il les jugea naturelles et commodes,
et il les emprunta d'eux. Comme eux encore, dans le cours même de ses
chants, il ne perd point de vue l'assemblée; il s'adresse aux princes
qui la président, aux dames qui l'embellissent; comme eux enfin, s'il
hasarde un fait incroyable, et qui passe les bornes de la vraisemblance
poétique: Cela est fort extraordinaire, dit-il, vous ne le croirez pas,
et je n'en suis pas sûr moi-même; mais Turpin l'ayant mis dans cette
histoire, je l'y mets aussi[785].
[Note 784: L'Arioste, qui a pris en général dans le _Bojordo_ l'idée
de ces débuts, y a pris même ici le premier vers de son vingt-septième
chant (liv. I), qui est ainsi mot pour mot:
_Chi mi dara la voce e le parole,_ etc.