Voyez l'avant-dernière note.]

Tandis que cette flotte, pourvue de tous ses équipages, attend un bon

vent, le hasard amène au milieu des vaisseaux celui qui portait les

prisonniers français qu'on se rappelle que Rodomont avait envoyés en

Afrique[736]. Le vent l'avait écarté du port d'Alger où le pilote

voulait entrer, et il ne s'aperçut qu'il était au milieu d'une flotte

ennemie que lorsqu'il n'était plus temps. Dans ce vaisseau se trouvaient

Brandimart, Sansonnet, Olivier et plusieurs autres paladins qui se

réunirent avec joie au bon Astolphe. Il avait délivré, peu de jours

auparavant, par un échange, Dudon, fils d'Oger le Danois, depuis

long-temps prisonnier en Afrique. Tous ces braves étaient rassemblés,

lorsqu'un bruit soudain se fait entendre. Le trouble se répand parmi le

camp sur le rivage. Un homme furieux, seul et nu, cause tout ce

tumulte[737]. Armé d'un énorme bâton, il a osé attaquer l'armée. Il a

déjà tué plus de cent soldats; les autres n'osent plus le combattre que

de loin et avec des flèches.

[Note 736: Voyez ci-dessus, p. 441, et note 2.]

[Note 737: C. XXXIX, st. 26.]

Astolphe et les autres paladins accourent au bruit: ils voient cet

insensé; et à sa force prodigieuse, et à ce qu'on pouvait encore

distinguer de ses traits, ils reconnaissent le malheureux comte

d'Anglante. C'était en effet Roland qui, ayant passé, comme on l'a

vu[738], le détroit de Gibraltar, suivait la côte d'Afrique, et qui,

conservant son intrépidité au milieu de sa folie, dès qu'il avait aperçu

une armée, s'était déterminé à l'attaquer. Les chevaliers, ses frères

d'armes et ses amis, ne peuvent retenir leurs larmes en le voyant dans

un si déplorable état; mais il faut le guérir et non le pleurer.

Astolphe va chercher dans sa tente la fiole qui renferme le bon sens du

comte d'Angers. Les autres l'environnent avec adresse, et le serrent de

si près, tous à la fois, qu'ils parviennent à le saisir, à lui passer

des cordes aux bras et aux jambes, et enfin à le faire tomber. Alors ils

se jettent sur lui, attachent fortement tous ses membres, et le mettent

hors d'état de se défendre. On le porte au bord de la mer, on le lave de

toute la fange dont il est couvert. Astolphe vient à bout de placer la

fiole de manière que Roland la respire d'un trait. A l'instant il

redevient aussi raisonnable qu'il l'ait jamais été. Son amour disparaît

en même temps que sa folie[739]. On lui donne des vêtements et des

armes; il ne songe plus qu'à servir sa patrie, et à la délivrer de ses

ennemis. L'armée navale cingle vers les côtes de Provence; l'armée de

terre assiége Biserte, capitale des états d'Agramant. Astolphe la

commande, et Roland est avec lui.

[Note 738: Ci-dessus, p. 418.]

[Note 739: St. 61 à 64.]

Cependant le combat avait commencé en France entre Roger et Renaud[740].

Le premier ne pouvait s'empêcher de ménager l'autre, et se défendait

mollement. La sage Melisse vient mettre fin à cette lutte inégale. Elle

trompe Agramant par de fausses apparences, le pousse à rompre le pacte

qu'il a fait et à livrer aux chrétiens une bataille générale. Les deux

champions sont séparés par la foule des combattants. Agramant est vaincu

encore une fois. Il rentre avec peine dans Arles[741]; et, de là, ayant

fait embarquer les faibles restes de son armée, dont il a perdu plus des

trois quarts en France, il met à la voile pour retourner en Afrique.

[Note 740: C. XXXIX, ci-dessus, p. 453.]

[Note 741: St. 66 et suiv.]

Le malheur qui le poursuit veut qu'il rencontre en pleine mer la flotte

créée par Astolphe et commandée par le brave Dudon. Attaqués à

l'improviste pendant la nuit, ses vaisseaux sont tous brûlés, pris ou

coulés à fond. Après tant de combats sur terre, ce combat naval et

nocturne offre un nouveau spectacle et une riche variété. Les couleurs

n'en sont pas moins vigoureuses, moins chaudes, ni moins

terribles[742]. Agramant a beaucoup de peine à se sauver dans un esquif,

accompagné du sage Sobrin. Il passe à travers la flotte victorieuse, et

arrive à la vue de terre au moment où Biserte, sa capitale, est prise

d'assaut par l'armée d'Astolphe, et mise à feu et à sang. Agramant qui

voit de loin la flamme, ne peut que gémir et se désespérer. Il veut se

tuer; Sobrin l'arrête, et lui redonne encore quelque espoir. Tout à coup

une tempête horrible s'élève, le repousse loin du rivage, et le jette

dans une petite île déserte[743].

[Note 742: Même chant, st. 81, jusqu'à la fin. Le poëte s'interrompt

alors, et commence le chant XL, en rappelant au duc Alphonse une petite

action assez chaude que ce duc avait soutenue contre des bâtiments

vénitiens qui avaient remonté le Pô, et qu'Alphonse força de

redescendre. Il revient à son sujet, st. 6.]

[Note 743: _Ibid._, st. 45.]

Gradasse, roi de Sericane, venait d'y aborder dans une autre barque.

Après avoir agité entre eux plusieurs projets, ayant appris comment les

choses se sont passées à Biserte, et quels sont les guerriers qui l'ont

détruite, ils s'arrêtent au dessein d'envoyer défier Roland de venir,

lui et deux autres chevaliers chrétiens, se mesurer avec eux trois dans

l'île de Lipaduse, entre la côte d'Afrique et l'île où ils ont abordé.

Roland accepte avec joie. Il choisit pour second son cousin Olivier, et

le plus cher de ses amis, Brandimart. Ils montent tous trois sur une

barque, et arrivent d'un côté à Lipaduse, en même temps que leurs

adversaires y arrivent de l'autre côté[744]. Voici encore un combat,

mais plus terrible que tous les autres, et qui a un caractère

particulier. Ce n'est point un triple duel, c'est un combat mêlé et à

outrance entre ces six redoutables champions, qui font, dans une petite

île déserte et ignorée, des prodiges de valeur dignes des regards de

toute la terre. Brandimart est tué[745], Olivier grièvement blessé; mais

à la fin Roland reste vainqueur[746]. Il tue Agramant et Gradasse.

Sobrin était étendu près d'Olivier, baigné dans son sang et presque sans

vie; Roland fait panser ses blessures, et prend de lui autant de soin

que d'Olivier même. Il ne peut se réjouir de sa victoire, ni se consoler

de la mort de son cher Brandimart[747].

[Note 744: L'Arioste les y quitte encore, st. 61, et nous laisse

dans l'attente jusqu'à la st. 36 du c. XLI, où, après nous avoir

instruit de la manière dont les trois chevaliers étaient armés, il les

fait descendre à terre, et peint les préparatifs du combat; mais notre

attente est encore trompée; il s'interrompt de nouveau, pour aller

retrouver Roger, et ce n'est qu'à la st. 68 que le combat commence

enfin.]

[Note 745: St. 102.]

[Note 746: C. XLII, st. 7 et suiv.]

[Note 747: St. 18.]

Pendant que cela se passe en Afrique, Roger n'ayant pu en France

terminer son combat avec Renaud, ni empêcher la défaite totale de

l'armée d'Agramant, croit toujours qu'il est de son devoir de s'attacher

à lui jusqu'à la fin, et de le suivre, s'il n'a pu l'accompagner dans sa

fuite. Après quelques aventures, car jamais un des héros de l'Arioste ne

fait route sans en trouver, il s'embarque pour l'Afrique[748]. La même

tempête qui a repoussé Agramant attaque le vaisseau où est Roger. Elle

le pousse vers des rochers où il va se briser: point d'autre moyen de

salut que de se précipiter dans les flots, et de nager vers ces

rochers[749]. Tout en nageant, Roger se rappelle la promesse qu'il a

faite tant de fois de se faire chrétien; il le promet de nouveau, et

cette fois du fond du coeur[750]. Arrivé seul dans cette île déserte, il

y trouve un saint ermite à qui sa venue était annoncée. L'ermite lui

reproche ses trop longs délais, lui en fait voir le danger, le persuade,

le baptise, et, doué du don de prophétie, lui prédit encore une fois les

destinées qui l'attendent et la gloire de ses descendants[751].

[Note 748: C. XLI, st. 7.]

[Note 749: St. 22.]

[Note 750: Il craint, dit le poëte, que J.-C. ne se venge de lui, et

que pour s'être si peu soucié d'être baptisé dans l'eau épurée, quand il

en avait le temps, il ne le soit dans l'onde amère et salée:

_Teme che Christo ora vendetta faccia,

Che poi che battezar nell'acque mondo,

Quando ebbe tempo, si paco gli calse,

Or si battezzi in queste amore e salse._

(St. 47.)]

[Note 751: St. 61 et suiv.]

Renaud de son côté, tout-à-fait guéri de son amour pour Angélique, et

ayant trouvé, par une rencontre heureuse et imprévue, dans la fontaine

de la Haine, le remède contre les effets de celle de l'Amour[752], ne

songeait plus qu'à retrouver Roland, dont il avait appris la maladie et

la guérison. Le bruit de son combat à Lipaduse avait passé la mer;

Renaud l'y veut aller trouver. Il traverse une partie de l'Italie. S'il

ne court pas beaucoup d'aventures, il en entend raconter tantôt dans une

hôtellerie, et tantôt dans une barque. L'histoire de la Coupe

enchantée[753], celle du petit Chien qui secoue de l'or et des

pierreries[754] amusent le paladin voyageur; et imitées par notre bon La

Fontaine, elles ont amusé plus d'une fois parmi nous ceux mêmes qui les

connaissaient dans l'Arioste. Enfin Renaud fait voile vers l'île de

Lipaduse, où il trouve Roland occupé, au milieu de sa victoire, à

pleurer son cher Brandimart[755]. Ils passent ensemble en Sicile pour

lui faire des funérailles dignes de lui[756]. Olivier était avec eux,

encore languissant de ses blessures. Ils cherchaient pour lui un médecin

habile; on leur indique le saint ermite qui avait recueilli Roger[757].

Ils se font conduire sur son rocher dans une barque. L'ermite se met en

prières, bénit le malade et le guérit. Sobrin qui les accompagnait, et

qui était encore plus malade qu'Olivier, témoin de ce miracle, est

touché de la Grâce, demande le baptême, le reçoit, et recouvre au même

instant toute sa première vigueur.

[Note 752: C. XLII, st. 63.]

[Note 753: C. XLIII, st. 11 à 46.]

[Note 754: St. 72 à 143.]

[Note 755: St. 151 et suiv.]

[Note 756: Elles sont simples et touchantes; les regrets de Roland

sont exprimés avec une éloquence naturelle, très convenable à son

caractère, qu'il a retrouvé tout entier depuis qu'il est guéri de son

amour.]

[Note 757: St. 187 et suiv.]

Roger était encore dans l'ermitage. L'ermite le fait connaître pour ce

qu'il est aux paladins de France, qui, sachant qu'il s'est fait

chrétien, lui font le meilleur accueil[758]. Renaud surtout conçoit pour

lui une véritable amitié. Il avait eu, les armes à la main, des preuves

de sa valeur; il savait d'ailleurs que son jeune frère Richardet lui

devait la vie; instruit par l'officieux ermite de son amour pour

Bradamante, il lui donne, devant tous, sa parole que sa soeur n'aura

jamais d'autre époux[759]. Ils s'embarquent enfin pour la France et

arrivent à Marseille. Ils y sont joints par Astolphe, qui, ayant terminé

tout ce qu'il avait à faire en Afrique, était remonté sur l'Hippogryphe,

et s'était abattu sur les côtes de France, à Marseille même, où il met

définitivement en liberté sa monture aérienne[760].

[Note 758: St. 199.]

[Note 759: C. XLIV, st. 11.]

[Note 760: St. 25 et 26.]

Charlemagne était à Arles depuis l'entière défaite des Sarrazins et la

fuite d'Agramant. Il fait la réception la plus honorable aux

destructeurs de Biserte. Roger lui est présenté; sa soeur Marfise,

Bradamante et lui sont enchantés de se voir réunis. On croit le roman et

le poëme près de finir, quand un nouvel incident en renoue avec plus de

force l'intrigue principale. On a déjà vu la preuve de ce que je crois

avoir fait observer le premier, qu'en dépit du titre, ce n'est point la

folie ou la fureur de Roland qui est le sujet du poëme, que ce n'est

point lui qui en est le héros. Maintenant que les deux autres

principales actions sont terminées, que Roland a recouvré sa raison, que

les Sarrazins sont chassés de France et que leurs rois ont porté la

peine de leur folle entreprise, on va voir plus clairement qu'on ne l'a

fait encore que le vrai héros du poëme est Roger, et que son union avec

Bradamante en est le véritable sujet.

Renaud fait part au duc Aymon son père des engagements qu'il a pris

pour sa soeur avec Roger[761]. Le vieux duc est fort en colère: il l'a

engagée de son côté avec Léon, fils de l'empereur Constantin Copronyme.

Sa femme Béatrice et lui veulent absolument que leur fille soit

impératrice. La sensible Bradamante se désespère. Roger forme le dessein

d'aller défier au combat ce Léon, cet Auguste, ce fils d'un empereur

grec, de les détrôner son père et lui, et de se rendre ainsi, aux yeux

mêmes des parents de sa maîtresse, digne d'être son époux. Bradamante

n'ose opposer à ses parents aucune résistance, mais elle va trouver

Charlemagne, et obtient de lui qu'il ordonne qu'aucun chevalier ne

puisse obtenir sa main, à moins qu'il ne l'ait vaincue en combat

singulier. Aymon et Béatrice, mécontents de cet ordre sollicité par leur

fille, la renferment dans un château fort, entre Perpignan et

Carcassonne. Bradamante se soumet à ses parents avec autant de respect

et de modestie qu'une jeune fille qui ne les aurait jamais perdus de

vue[762]. Cette peinture de moeurs est admirable. Quoiqu'elle soit

idéale, on sent qu'elle est de la plus grande vérité, tant il y a de

différence en poésie, de l'idéal à ce qui n'est que fantastique.

Bradamante devient plus intéressante que jamais au moment où elle et

Roger occupent presque seuls la scène. L'Arioste a fort bien senti que

la destinant à servir de tige à l'illustre maison d'Este, il devait

réunir en elle, dans la vie domestique, toutes les vertus et toute la

sensibilité de son sexe à l'éclatante valeur qu'elle fait briller dans

les combats. Intrépide et chaste comme Marfise, elle est aussi tendre

amante, fille aussi obéissante et aussi timide que si jamais elle n'eût

quitté le toit paternel.

[Note 761: St. 35.]

[Note 762: _Ibid._, st. 39 à 74.]

Roger part pour exécuter son entreprise. Il trouve auprès de Belgrade

l'empereur Constantin à la tête d'une armée, qui veut reprendre cette

ville sur les Bulgares[763]. Les deux armées sont aux mains, et si peu

égales en nombre que les Grecs sont quatre contre un. Léon, fils de

l'empereur, tue de sa main le roi des Bulgares, qui sont mis en déroute

et fuient de toutes parts. Roger se met à leur tête, les ramène au

combat, et parvient, malgré la supériorité du nombre, à repousser les

Grecs. Léon qui lui voit faire de tels prodiges, l'admire sans le

connaître et se prend d'une forte amitié pour lui. Les Bulgares, après

la bataille, veulent pour chef et pour roi celui qui la leur a fait

gagner; mais il refuse toute espèce de titre jusqu'à ce qu'il ait

arraché la vie au fils de Constantin. Il se met à sa poursuite, non plus

à la tête d'une armée, mais seul, en simple chevalier[764].

[Note 763: St. 78.]

[Note 764: St. 99.]

Il arrive dans une ville et descend dans une auberge où, à ses armes et

à son bouclier sur lequel était peinte une licorne, il est reconnu pour

le guerrier qui avait arraché la victoire des mains de l'empereur, et

détruit une partie de son armée. Le commandant de la ville le fait

arrêter dans son lit pendant son sommeil, le fait mettre en prison, et

en donne avis à l'empereur[765]. Léon, ferme dans les sentiments qu'il a

conçus pour Roger, espère tirer parti de la position critique où il se

trouve pour obtenir son amitié. Mais Roger avait tué dans le combat le

fils de Théodora, soeur de Constantin; elle sollicite sa mort, et la

demande avec tant d'instance que l'empereur ne peut la refuser. Roger

est livré à cette mère vindicative. Il est jeté dans un cachot

souterrain, chargé de fers, et menacé du plus honteux et du plus cruel

supplice.

[Note 765: C. XLV, st. 10 et suiv.]

Cependant Charlemagne avait, suivant sa promesse, fait publier dans tout

son empire que celui qui voudrait obtenir Bradamante devait se présenter

les armes à la main pour la combattre[766]. Aymon et Béatrice sont

forcés de céder à l'autorité de l'empereur et de ramener leur fille à la

cour. Roger n'y était plus: elle ne sait à quoi attribuer son absence,

et tombe dans de nouvelles perplexités. Elle était loin de soupçonner le

péril qu'il courait alors. La cruelle Théodora pressait son supplice:

mais le généreux Léon ne peut se résoudre à voir périr honteusement un

si brave guerrier[767]. Il corrompt les gardes de Roger, pénètre dans la

prison, l'en retire et le cache dans sa propre maison, en attendant

qu'il puisse lui rendre ses armes et le renvoyer en sûreté. La haine de

Roger ne peut tenir à de si grands et de si généreux services: il ne

sait comment témoigner sa reconnaissance à celui à qui il doit la vie.

[Note 766: St. 22.]

[Note 767: St. 42.]

Il s'en présente un moyen auquel il ne s'attendait pas. Le cartel publié

par ordre de Charlemagne parvient à la connaissance de Léon[768]. Il

s'avoue à lui-même son infériorité dans les armes, et il imagine

d'engager le chevalier inconnu à se présenter au combat en son nom et

couvert de son armure. Il met tant d'instances à lui demander ce

service, que Roger, qui lui doit tout et qui ne veut pas se faire

connaître, ne peut le refuser. On conçoit quelle agitation s'élève dans

son coeur, et combien est neuve et intéressante la situation où il se

trouve. Il part avec Léon: le jour du combat est fixé; les armes, dont

il a eu le choix, sont l'épée seule et à pied, parce qu'il ne veut pas

être reconnu à son cheval Frontin; du reste, il est couvert de la

soubreveste de Léon et armé du bouclier où est la devise de ce prince.

Le combat dure tout le jour, et d'après la convention faite, Bradamante

n'ayant pu vaincre, est déclarée vaincue. Roger, de retour dans la tente

de Léon, reçoit de lui les caresses les plus tendres et les plus vifs

remercîments; il n'y répond que par un silence morne et glacé. Dès qu'il

peut s'y soustraire, il se fait rendre ses armes, monte sur Frontin, et

part au milieu de la nuit. Il entre dans une forêt solitaire, où il veut

se laisser mourir[769].

[Note 768: St. 53.]

[Note 769: St. 86.]

Bradamante n'est pas moins désespérée que lui. Marfise vient à son

secours. Elle se présente devant l'empereur, et affirme que Bradamante

n'est plus libre; que devant elle, devant Roland, Renaud et Olivier,

elle a donné sa foi à Roger, qu'elle ne peut donc plus recevoir la main

d'un autre, et qu'elle Marfise le soutiendra contre tout chevalier qui

osera dire le contraire[770]. Bradamante interrogée est moins

affirmative que Marfise, mais ne la contredit pas. Roland et Olivier

déposent pour elle; toute la cour se partage entre Roger, que l'on croit

absent, et Léon à qui l'on attribue le combat contre Bradamante. Marfise

fait une nouvelle proposition. Puisque son frère est vraiment l'époux de

Bradamante, nul autre ne le peut être de son vivant; que Léon et lui se

battent donc l'un contre l'autre, et que Bradamante soit le prix du

vainqueur. Léon, qui croit toujours avoir auprès de lui le chevalier de

la Licorne, ne craint pas plus Roger qu'il n'avait craint Bradamante: il

accepte le défi; mais il apprend bientôt la fuite de son chevalier; il

tombe alors dans de grandes inquiétudes, et fait chercher de tous côtés

si l'on n'en a point de nouvelles.

[Note 770: St. 103, jusqu'à la fin du chant.]

Le noeud va toujours se serrant et se brouillant de plus en plus. C'est

la bonne et sage Mélisse qui vient enfin le dénouer[771]. Elle va

trouver Léon, lui apprend que ce guerrier qu'il cherche est prêt à

perdre la vie, et qu'il dépend de lui de la lui conserver. Sans lui en

dire davantage, elle le conduit dans la forêt, où ils trouvent Roger,

couché sur la terre depuis trois jours, et décidé à y mourir. Léon

l'interroge avec tant de chaleur et d'amitié, qu'il arrache enfin à

Roger le secret de son nom et celui de son amour. On prévoit alors le

dénoûment. Léon ne veut pas se laisser vaincre en générosité; il

embrasse son rival et renonce à toutes prétentions sur sa maîtresse.

C'est lui-même qui va présenter Roger à Charlemagne, qui lui déclare

hautement tout ce qui s'est passé, et qui demande pour son ami la main

de Bradamante.

[Note 771: C. XLVI, st. 21.]

Pour que rien ne manque au bonheur de Roger, des ambassadeurs arrivent

de la part des Bulgares. Ces peuples ont persisté à vouloir pour leur

roi le chevalier de la Licorne, à qui ils ont dû leur salut et une si

grande victoire. Leurs députés sont venus le chercher à la cour de

Charlemagne; et trouvant en lui ce même Roger que tout le monde admire,

ils font auprès de lui leur ambassade. Le sceptre et la couronne

l'attendent à Andrinople, capitale de ses nouveaux états. Alors,

l'ambitieuse Béatrice elle-même n'a plus rien à dire. Bradamante, sa

fille, sera reine, si elle n'est pas impératrice. Le mariage est donc

conclu et célébré à la cour par les fêtes les plus splendides.

L'Arioste, pour rappeler aux lecteurs son but principal, charge Mélisse

de préparer aux deux époux un logement magnifique[772]. La bonne

magicienne, enfin venue à bout de ses projets, met au nombre des objets

rares et somptueux qu'elle rassemble un pavillon prophétique, sur lequel

est brodée en relief une partie de l'histoire de la maison d'Este, et

surtout dans un long détail celle du cardinal Hippolyte.

[Note 772: _Ibid._, st. 76.]

Ces fêtes, où la joie éclate, ne sont troublées que par l'apparition

subite et inattendue du seul ennemi qui restât, en France, à Roger et à

l'empereur. Seul de tous les rois africains, Rodomont n'était point

reparti pour ses états. Retiré dans une caverne[773], il s'était imposé

à lui-même un an de pénitence, c'est-à-dire de suspension de faits

d'armes. Ce terme étant expiré, il se présente, couvert d'armes toutes

noires et de l'air le plus menaçant, devant la table de Charlemagne où

les jeunes époux sont assis, dans un festin solennel, l'un à droite,

l'autre à gauche de l'empereur[774]. Il interpelle Roger à haute voix,

lui soutient qu'il est traître à sa religion et à son roi, et le défie

au combat. La cour entière, et surtout la tendre Bradamante tremblent à

ce terrible défi. Roger, incapable de crainte, se lève, prend ses armes,

entre en lice, et après le combat le plus effrayant et peut-être le plus

poétique et le plus chaudement écrit de tout le poëme, il renverse

Rodomont et le tue. Sa mort termine le _Roland furieux_, comme celle de

Turnus termine l'_Énéide_; mais ce n'est point en gémissant[775], c'est

en blasphêmant que s'enfuit cette ame indignée, qui avait été, dans le

monde, si orgueilleuse et si hautaine[776].

[Note 773: Ci-dessus, p. 441.]

[Note 774: St. 101.]

[Note 775:

_Vitaque cum gemitu fugit indignata sub umbras._

(Énéide.)]

[Note 776:

_Bestemmiando fuggi l'alma sdegnosa

Che fu sì altera al mondo e sì orgogliosa._

(Rol. fur.)]

Histoire littéraire d'Italie (4/9) · 第 18 / 26 题