_Fin de l'Analyse de l_'ORLANDO FURIOSO.
Roger, à peine échappé de l'île d'Alcine[671], était tombé, malgré son
amour pour Bradamante, dans une erreur des sens où la beauté peut
entraîner la jeunesse, et qu'ordinairement elle lui pardonne. Il en
avait été puni en perdant à la fois Angélique et l'Hippogryphe. Le
magicien Atlant avait alors imaginé un nouveau moyen pour s'emparer de
lui. Il avait construit par enchantement un palais, et l'y avait attiré
par un prestige infaillible. Roger avait cru voir sa chère Bradamante
enlevée par un géant et emportée dans ce palais. Il y avait poursuivi le
géant; mais au moment où il était entré, la porte s'était fermée; il
n'avait plus revu ni le géant ni Bradamante[672]. Il croyait entendre la
voix de sa maîtresse qui l'appelait à son secours. Il parcourait sans
cesse l'édifice, et se fatiguait à chercher ce qu'il ne trouvait jamais.
Et dans ce même temps, la véritable Bradamante attendait avec
impatience, à Marseille, l'effet des promesses de Mélisse et le retour
de son cher Roger[673]. Mélisse vient enfin lui apprendre le nouveau
stratagême employé par Atlant, et l'engage à se rendre avec elle au
château magique, dont elle lui apprend les moyens de détruire
l'enchantement. Elles y vont ensemble; pour charmer l'ennui de la route.
Mélisse prédit à Bradamante toutes les femmes célèbres qui doivent
sortir de son union avec Roger, et qui ajouteront à l'illustration de la
maison d'Este par leurs charmes et par leurs vertus[674]. Arrivées à la
vue du château, Mélisse répète à Bradamante les instructions qu'elle lui
a données, et la laisse aller seule, de peur d'être reconnue par le
vieil Atlant. Mais Bradamante suit mal ces instructions. Elle croit voir
Roger, et l'entendre invoquer son secours. Il fallait, pour le délivrer,
qu'elle le tuât de sa main, lui, ou plutôt ce qui n'en est que le
fantôme[675]. Elle hésite; Roger l'appelle à grands cris en fuyant dans
le château. Elle y entre sur ses pas: la porte se referme; et la voilà
close et enchantée comme Roger lui-même. Sans cesse ils courent pour se
trouver l'un l'autre: ils se rencontrent à tout moment, et ne se
reconnaissent pas.
[Note 671: Voyez ci-dessus, p. 403.]
[Note 672: C. XI, st. 19 et 20; c. XII, st. 17.]
[Note 673: C. XIII, st. 45.]
[Note 674: _Ibid._, st. 57 et suiv.]
[Note 675: St. 52.]
Qui les tirera de cette fatigante prison, et réunira deux amants qui
sont à la fois si près et si loin l'un de l'autre? C'est le paladin
Astolphe. J'aurais pu faire mention de lui en parlant de l'île d'Alcine:
il y a joué un assez grand rôle. D'abord amant de cette fée, ensuite
changé en myrte quand il avait cessé de lui plaire, c'est en cet état
que Roger le trouva dans son île[676]. Quand Mélisse en retira Roger,
elle délivra aussi Astolphe, qui se rendit avec lui et les autres
chevaliers désenchantés, auprès de la sage Logistille. Outre les leçons
de cette bonne fée, il en reçut encore deux présents très-précieux: l'un
était un livre qui apprenait à détruire les enchantements les plus
forts; l'autre un cor si bruyant et si terrible, qu'il mettait en fuite
quiconque en entendait le son[677]. Avec ce cor, ce livre, ses bonnes
armes et sa lance d'or, Astolphe, en quittant les états de Logistille,
avait été conduit par mer dans le golphe Persique[678]. Il avait pris de
là son chemin par terre, sur son excellent cheval Rabican, avait
traversé l'Arabie, et, parvenu jusqu'en Égypte, y avait couru les
aventures les plus extraordinaires, dont, au moyen de sa lance et de son
cor, il était toujours sorti avec gloire.
[Note 676: C. VI, st. 33.]
[Note 677: C. XV, st. 13.]
[Note 678: C. XV presque tout entier. Voyez ses autres aventures, c.
XVIII, st. 96 et suiv.; c. XIX, st. 54; c. XX, st. 88.]
Cédant enfin au désir de voir l'Europe et l'Angleterre sa patrie, il y
était revenu, n'importe par quel chemin[679]. Ayant appris à Londres
l'état des choses et le secours envoyé récemment à Charlemagne, il était
repassé sur le continent, avait débarqué en Normandie, et s'étant avancé
dans les terres jusqu'en Bretagne, auprès du château magique d'Atlant,
il y avait été attiré et renfermé comme tant d'autres[680]. Mais il
avait avec lui son cor et le livre de Logistille; il s'aperçoit enfin
qu'il y a de la magie dans cette affaire; il consulte son livre, et y
trouve de point en point ce que c'est que tout ce prestige, et ce qu'il
faut faire pour le dissiper. Aussitôt il emploie la recette indiquée:
son effroyable cor se fait entendre; le château est détruit de fond en
comble, et, ce que je puis attester en effet, il n'en reste aucune trace
dans le pays[681].
[Note 679: C. XXII, st. 7.]
[Note 680: St. 14.]
[Note 681: St. 23.]
Bradamante et Roger s'étaient enfuis au son du cor. Il s'arrêtent en
cessant de l'entendre, se trouvent l'un près de l'autre, se
reconnaissent avec ravissement, s'embrassent, jouissent pour la première
fois du plaisir d'aimer et de se le dire; mais Bradamante, aussi sage
que tendre, exige pour se donner entièrement à Roger, qu'il renonce à
Mahomet et qu'il reçoive le baptême. Lui qui se serait mis, dit-il, pour
l'amour d'elle, la tête non-seulement dans l'eau, mais dans le feu[682],
y consent de tout son coeur. Ils s'acheminent ensemble vers l'abbaye de
Vallombreuse, où il veut être baptisé. Il sont arrêtés par diverses
aventures, dans l'une desquelles Bradamante retrouve le perfide
mayençais Pinabel, le reconnaît et le tue. Dans cette même occasion,
Roger se battant avec un chevalier, était armé du bouclier d'Atlant,
mais voilé, comme il le tenait toujours, excepté lorsqu'il avait besoin
de son effet magique. Un coup de lance en déchire l'enveloppe, il
brille, et le chevalier, et d'autres que Roger devait aussi combattre,
et les spectateurs et les dames, tous enfin sont éblouis et renversés.
Roger, honteux de sa victoire, jette et enfonce généreusement son
bouclier dans une fontaine profonde, où personne ne l'a retrouvé
depuis[683].
[Note 682:
_Non che nell'acqua, disse, ma nel foco
Per tuo amor porre il capo mi fia poco._
St. 36.]
[Note 683: St. 94.]
Roger et Bradamante sont séparés par les suites de ce combat. Après de
longs détours, Bradamante revient à l'endroit où avait été le château
d'Atlant et où il n'était plus. Astolphe y était encore. Il s'était
emparé de l'Hippogryphe, et ne savait que faire de son propre cheval. En
acquérant l'autre monture, il a repris son goût pour les voyages. Il
avait appris de Logistille, en même temps que Roger, à dompter et à
conduire ce coursier ailé. Dans cette manière de voyager, ses armes ne
seraient qu'une charge incommode; il garde seulement son cor, qui
suffira pour le tirer de tous les dangers. Il prie Bradamante de faire
conduire à Montauban son cheval Rabican, sa lance d'or et son armure, et
de les y garder jusqu'à son retour. Ainsi vêtu à la légère, il lui fait
ses adieux, monte sur l'Hippogryphe, s'élève dans les airs et
disparaît[684].
[Note 684: C. XXIII, st. 16.]
Bradamante reprend sa route, faisant conduire devant elle le cheval
d'Astolphe et ses armes. Elle s'égare de nouveau, et au lieu d'arriver à
Vallombreuse, elle arrive à Montauban[685]. Malgré le tendre accueil
qu'elle y reçoit de sa famille, le souvenir de Roger et leur rendez-vous
manqué la tourmentent. Elle charge enfin une de ses femmes d'aller à sa
recherche, d'instruire Roger du lieu où elle est et des obstacles qui
l'arrêtent, de le prier, au nom de leur amour, d'aller se faire baptiser
à Vallombreuse, et de venir ensuite la demander à ses parents.
[Note 685: St. 24.]
Roger, dans ce moment là même, rendait un grand service à Bradamante et
à sa famille; il sauvait de la mort son jeune frère Richardet. On doit
se rappeler ici que ce qui nous reste du _Roland amoureux_ du _Bojardo_,
finit par le joli épisode de Fleur-d'Epine, fille du roi sarrazin
Marsile, qui croyant voir dans Bradamante un jeune chevalier, s'était
prise d'une vive passion pour elle[686]. L'Arioste a voulu terminer
cette galanterie. Richardet, frère jumeau de Bradamante, lui ressemblait
à s'y tromper. Profitant de cette ressemblance, il s'est introduit
auprès de Fleur-d'Epine, dans le palais du roi son père, lui a fait
croire ce qu'il a voulu, et a poussé l'espiéglerie jusqu'où elle pouvait
aller[687]. Traité publiquement comme la compagne de Fleur-d'Epine, il
ne la quitte ni le jour ni la nuit.
[Note 686: Voyez ci-dessus, p. 335.]
[Note 687: C. XXV, st. 26 et 70.]
On sent que l'Arioste, peu gêné par les moeurs de son temps, par le genre
de son poëme, par le génie de sa langue, et tout aussi peu par son
propre génie, a dû prendre bien des libertés dans un pareil sujet. Nous
qui, suivant l'expression d'un ancien poëte, cultivons des Muses plus
sévères[688], disons seulement que quelque envieux s'aperçut enfin de la
chose, que Marsile en fut instruit, qu'il fit prendre au lit Richardet,
et le condamna au dernier supplice, que le jeune et beau chevalier
allait être brûlé vif, lorsque Roger arrive fort à propos pour être son
libérateur[689]. Il fond avec l'impétuosité de la foudre sur la canaille
qui entoure le bûcher, sur les satellites, sur les bourreaux, frappe,
blesse, tue tout ce qui ne s'enfuit pas. Richardet, détaché du poteau
fatal, le seconde avec les premières armes qui lui tombent sous la main.
Ils sortent ensemble de cette ville maudite; et c'est alors que
Richardet raconte à Roger le tour de page qui a été sur le point de
finir si mal.
[Note 688: _Qui Musas colimus severiores_.]
[Note 689: _Ub. sup._, st. 10.]
La nuit suivante, Roger, au lieu de dormir, est agité par ses pensées.
La promesse qu'il a faite à Bradamante de se faire chétien, est-ce le
moment de la remplir? Un courrier lui avait annoncé la position où se
trouve Agramant, son seigneur et son roi. Ce serait une lâcheté que de
l'abandonner quand la fortune l'abandonne, et lorsqu'il est attaqué dans
son camp par toutes les forces de Charlemagne. Il suivra, quoi qu'il lui
en coûte, la loi de l'honneur et du devoir. Il écrit à Bradamante,
l'instruit de sa résolution, et lui jure de nouveau que dès qu'il aura
délivré Agramant, il tiendra toutes ses promesses[690].
[Note 690: St. 86.]
Le lendemain il sauve encore d'un grand péril Vivien et Maugis, cousins
de Bradamante. En marchant à leur délivrance avec leur frère Andigier
et Richardet, ils rencontrent la guerrière Marfise qui se réunit avec
eux. Elle a déjà paru plusieurs fois dans le poëme. Déjà plusieurs
exploits l'ont fait voir en Orient et en Europe telle qu'elle est
annoncée dans le roman du _Bojardo_; mais ce n'est qu'ici qu'elle se lie
à l'action principale. Elle contribue puissamment à délivrer Vivien et
Maugis d'une troupe de Mayençais, car c'est toujours de cette race
perfide qu'il faut sauver ou venger les héros de la maison de Montauban.
Les trois chevaliers et Marfise tuent ou mettent en fuite tous les
traîtres. Vivien et Maugis sont libres et se joignent à leurs
libérateurs[691]. Ils font ensuite, soit ensemble, soit séparément,
plusieurs exploits. Ils se quittent enfin pour aller où le devoir les
appelle; Roger et Marfise au secours de leur roi Agramant qui rassemble
toutes ses forces pour résister à Charlemagne, les autres auprès de cet
empereur qui se prépare à l'attaquer avec toutes les siennes.
[Note 691: C. XXVI, st. 26.]
En même temps que Roger et Marfise arrivent au camp d'Agramant, l'Esprit
infernal, qui veut causer au roi Charles de nouveaux malheurs, y
rassemble aussi Rodomont, Sacripant, Mandricard et Gradasse, qui en
étaient éloignés depuis long-temps[692]. Les Sarrazins, d'assiégés
qu'ils étaient, redeviennent assiégeants. Ils font un grand carnage des
chrétiens. Charlemagne rentre en désordre dans Paris. Ce qui lui restait
de paladins sont faits prisonniers, excepté Oger et Olivier qui sont
blessés, et Brandimart qui lui seul ne l'est pas. Les cris et les
plaintes des femmes et des enfants qui se voient exposés dans Paris à de
nouveaux désastres, parviennent à l'archange Michel[693]. Il s'aperçoit
que ses ordres n'ont été qu'à moitié suivis, et que la Discorde n'a pas
fait son devoir[694]. Il revole au saint monastère où il l'avait déjà
trouvée. Il l'y retrouve siégeant dans un chapitre de moines pour
l'élection des grands officiers de l'ordre. Elle s'amusait à voir ces
révérends pères se jeter leurs bréviaires à la tête. L'ange la prend par
les cheveux, lui donne des coups de pied, des coups de poing, lui rompt
un manche de croix sur la tête, sur le dos et sur les bras; et de cette
manière qui n'était admissible que dans l'épopée romanesque, et qu'on
aimerait encore mieux n'y pas voir, l'envoie au camp d'Agramant, en lui
promettant pis encore si elle en sort avant d'avoir armé les uns contre
les autres tous les rois et tous les chevaliers sarrazins.
[Note 692: C. XXVII, st. 7 et suiv.]
[Note 693: St. 34 et suiv.]
[Note 694: Voyez ci-dessus, p. 407.]
Le monstre obéit: aussitôt toutes les têtes de ces guerriers
s'enflamment[695]. Rodomont et Mandricard se disputent Doralice.
Marfise, précédemment insultée par Mandricard, a commencé avec lui un
combat qu'elle veut finir. Rodomont s'est emparé du cheval Frontin, qui
appartenait à Roger; celui-ci veut qu'il le rende ou qu'il se batte.
Tous demandent à la fois le combat. Le roi Agramant ne sait auquel
entendre. Il les fait tirer au sort, à qui rompra la première lance. La
lice est ouverte entre le camp et Paris; tous les rois et toutes les
reines sont assis; les juges du camp sont placés. On attend avec
impatience le signal du combat. Rodomont et Mandricard sont les deux
premiers champions désignés par le sort. Conduits chacun dans une tente,
aux deux extrémités du champ clos, leurs amis les aident à revêtir leurs
armes; mais ces armes sont tout à coup dans les deux tentes le sujet de
nouvelles querelles. L'un reconnaît une épée, l'autre un cheval qui lui
appartient. Tandis que le roi Agramant, descendu de son trône, tâche
d'accorder dans l'une des tentes Gradasse, Mandricard et Roger, Rodomont
et Sacripant sont aux mains dans l'autre tente, et il faut qu'il coure
les séparer. On vient aux éclaircissements. Le cheval que ces deux
guerriers se disputent, est celui que Brunel avait jadis volé à
Sacripant, le même jour où il déroba l'anneau d'Angélique et l'épée de
Marfise. Marfise, qui se trouve là, apprend pour la première fois, que
c'est Brunel qui lui a volé son épée, et que c'était pour ces beaux
faits, qui méritaient la corde, qu'Agramant en avait fait un roi[696].
Ce misérable était assis sur l'estrade, parmi les rois; Marfise le voit,
court à lui, le saisit d'un bras robuste, l'enlève et le porte devant
Agramant. Elle déclare au roi d'Afrique, qu'elle veut faire justice de
ce voleur, et désigne l'endroit où elle va se rendre pour cette
exécution. Elle attendra trois jours que quelqu'un vienne le défendre;
passé ce terme, c'est un parti pris, elle le pendra. Cela dit, elle
monte à cheval, place le pauvre Brunel en travers devant elle, et malgré
ses contorsions et ses cris, l'emporte hors de la carrière. Agramant
trouve cela trop fort; il se met en colère et veut suivre Marfise, pour
lui arracher Brunel et venger le respect dû à sa couronne. Le sage
Sobrin s'y oppose, mais il a bien de la peine à le retenir. La Discorde
triomphe. Elle jette un horrible cri de joie qui retentit sur les bords
de la Seine, du Rhône, de la Garonne et du Rhin.
[Note 695: St. 40 et suiv.]
[Note 696: Voyez ci-dessus, p. 327.]
Voilà encore un tableau des plus originaux, des plus animés, des plus
fortement conçus et des mieux peints qui soient dans aucun poëme[697].
Bien des gens le placent dans celui-ci au premier rang avec ceux de
l'assaut de Paris et de la folie de Roland; et il serait difficile d'en
trouver dans d'autres poëmes modernes que l'on pût mettre à côté de ces
trois-là.
[Note 697: Il remplit une grande partie du c. XXVII.]
Agramant ne pouvant apaiser Rodomont et Mandricard, propose de s'en
rapporter à Doralice du choix qu'elle voudra faire entre eux. Ils y
consentent. Rodomont l'avait eue long-temps pour maîtresse; Mandricard
la lui avait enlevée; mais il croit bien que c'est par force, et qu'elle
ne va pas manquer de revenir à lui. L'armée entière, témoin de tout ce
que Rodomont a fait pour se l'attacher, le croit de même. Doralice
interrogée, baisse modestement les yeux, et se décide pour Mandricard.
Rodomont, furieux, veut en appeler à son épée; mais obligé de céder, par
les lois de la chevalerie, il sort du camp, jurant de ne jamais
pardonner cet outrage, maudissant les femmes[698], les combats, les
lois, Mandricard, Agramant et surtout Doralice.
[Note 698: C. XXVII, st. 117.]
C'est dans cette disposition d'esprit qu'il arrive à une hôtellerie,
dont l'hôte jovial et bon homme raconte devant lui l'histoire graveleuse
de Joconde[699], que l'Arioste conseille si plaisamment aux dames et à
ceux qui les aiment de ne pas lire, parce qu'elle contient des exemples
de la fragilité des femmes trop honteux et trop injurieux pour elles,
mais qu'il a si agréablement narrée, qu'il en est peu qui suivent
rigoureusement ce conseil. On sait que notre La Fontaine a tiré de cet
épisode un de ses plus jolis contes, et que le sévère Boileau, dans sa
jeunesse, lorsqu'il n'était pas encore le législateur de notre Parnasse,
écrivit pour défendre le Joconde[700] de La Fontaine, contre celui de M.
de Bouillon, que de sots juges ne manquaient pas de lui préférer, et
aussi profondément ignoré aujourd'hui qu'ils le sont eux-mêmes. Boileau,
non content de prouver que La Fontaine vaut mieux que Bouillon, veut
aussi qu'il vaille mieux que l'Arioste. Cette question n'est pas de
nature à pouvoir être discutée ici. Je dirai seulement, avec tout le
respect dont je fais profession pour Boileau, qu'il paraît n'avoir pas
assez connu la langue de l'Arioste ni le genre dans lequel il a écrit,
pour le juger sainement. Il parle du _Roland_ comme d'un poëme
_héroïque_ et _sérieux_, dans lequel il le blâme d'avoir mêlé _une fable
et un conte de vieille_. D'abord ce n'est point là un conte de vieille,
au contraire. Ensuite ce genre de poëme n'est héroïque et sérieux que
quand il plaît au poëte. Le roman épique admet tous les tons, et surtout
ce ton de demi-plaisanterie que l'Arioste possède si bien, mais que l'on
ne peut véritablement sentir que quand on connaît toutes les finesses et
les délicatesses de la langue italienne. La preuve que Boileau ne
poussait pas loin cette connaissance, c'est qu'il trouve le ton de
l'Arioste sérieux, même dans cette nouvelle de Joconde[701].
[Note 699: C. XXVIII.]
[Note 700: Et non pas _la Joconde_, comme on le dit ordinairement,
et comme le dit Boileau lui-même.]
[Note 701: Boileau reproche aussi à l'Arioste d'avoir fait, dans un
conte de cette espèce, jurer le roi sur l'_Agnus Dei_, et d'avoir fait
une généalogie plaisante du reliquaire que Joconde reçut de sa femme en
partant. Ce n'est plus ici la langue que le censeur ne connaît pas, ce
sont les moeurs du pays et du siècle. En Italie, pourvu que l'on reconnût
l'autorité du pape, on a toujours été très-coulant sur ces sortes
d'objets.]
Après l'avoir entendue, Rodomont, toujours rongé de fureur, de honte et
de ressentiment, continue de marcher vers le Midi de la France, où il
veut s'embarquer pour retourner dans son royaume d'Alger. L'état où il
est approche de l'aliénation; peut s'en faut que, comme il ressemble à
Roland par la valeur et par la force, il ne lui ressemble aussi par la
folie. Il arrive auprès de Montpellier, dans un lieu retiré, mais
agréable, où il trouve une petite chapelle que les désastres de la
guerre avaient fait abandonner, mais voisine d'un village habité, tout
auprès d'une rivière[702]. Il s'arrête dans cette solitude. C'est là que
l'Arioste a placé un intéressant épisode qui forme un contraste
admirable avec le précédent. En mettant l'acte de vertu et de fidélité
le plus sublime immédiatement après des friponneries d'amour, il a
prouvé combien il était loin de penser mal des femmes, et d'imputer au
sexe en général les torts particuliers que quelques individus peuvent
avoir.
[Note 702: C. XXVIII, st. 93.]
La tendre Isabelle conduisait tristement vers Marseille, dans une bière,
le corps de son cher Zerbin, tué sous ses yeux par Mandricard. Elle
passe auprès de la retraite de Rodomont. Frappé de sa beauté, il veut
qu'elle le venge de Doralice; il lui fait des propositions très-claires
qu'elle repousse avec douceur. Ne pouvant persuader, il se prépare à
employer la violence. Isabelle imagine alors un stratagême héroïque,
pour se délivrer de la vie plutôt que d'être infidèle à la mémoire de
Zerbin. Elle confie à Rodomont qu'elle sait composer avec des plantes
une eau qui rend invulnérable. Cette composition finie, elle propose
d'en faire l'épreuve sur elle-même, s'en frotte le cou, et dit à
Rodomont d'y assener hardiment un coup de sabre. Il frappe, la tête
tombe, et Isabelle n'est plus[703]. L'Algérien, tout barbare qu'il est,
se repent du sang qu'il a versé. Pour l'expier, il fait de cette
chapelle un tombeau; il y place le corps d'Isabelle, fait élever à
grands frais un monument prodigieux où la chapelle est renfermée, et
construire sur la rivière un pont étroit où il force à combattre tout
chevalier, chrétien ou sarrazin, qui veut passer. Toujours vainqueur, il
suspend leurs armes en trophée autour du tombeau[704].
[Note 703: C. XXIX, st. 25.]
[Note 704: C'est sur ce pont que Roland, devenu insensé, le
rencontre. Voyez ci-dessus, p. 417, note 3.]
Cependant le camp d'Agramant continue d'être en proie à la discorde.
Gradasse et Roger se disputent à qui se battra le premier contre
Mandricard[705]. On tire au sort une seconde fois, et c'est Roger que le
sort favorise. Son combat avec Mandricard est long et terrible; on
tremble plus d'une fois pour Roger: rassemblant enfin toutes ses forces,
il porte à son ennemi un coup mortel; mais celui-ci lui en donne, en
tombant, un si violent sur la tête, qu'il y fait une profonde blessure;
le vainqueur tombe évanoui à côté du vaincu; Agramant le fait porter
dans sa tente, lui fait prodiguer tous les secours de l'art, et en prend
lui-même le plus grand soin.
[Note 705: C. XXX, st. 18.]
Bradamante ignore l'état dangereux où est Roger; mais elle est
tourmentée par d'autres craintes[706]. La confidente qu'elle avait
envoyée à sa recherche l'a rencontré lorsqu'il était encore avec
Vivien, Maugis, Richardet et Marfise. L'amitié qui s'était formée entre
Marfise et Roger n'a point échappé aux yeux de cette femme; il l'a
chargée de remettre à sa maîtresse la lettre qu'il avait écrite[707]; et
Bradamante en recevant à Montauban les excuses de Roger, a su ses
liaisons avec Marfise. Il n'en fallait pas davantage pour lui faire
éprouver tous les tourments de la jalousie. Sur ces entrefaites
Richardet, Vivien et Maugis arrivent à Montauban; Alard et Guichard y
étaient déjà. Renaud, fatigué de chercher en vain Roland et Angélique,
car depuis son retour d'Angleterre il n'a pour ainsi dire fait autre
chose, vient se réunir un instant à sa famille, et embrasser son père
Aymon, sa mère, ses frères, sa femme et ses enfants. Il repart presque
aussitôt pour se rendre enfin auprès de Charlemagne, suivi de ses
cousins et de ses frères, petite troupe des plus braves guerriers. La
seule Bradamante reste; incertaine encore du parti qu'elle doit prendre,
elle se dit malade pour se dispenser de les suivre. Elle disait vrai,
ajoute le poëte; mais son mal était le mal d'amour.
[Note 706: St. 76.]
[Note 707: Ci-dessus, p. 427.]
Cette troupe d'élite se grossit encore, en marchant vers Paris, de
Guidon le Sauvage, des deux fils d'Olivier et de Sansonnet de la Mecque.
Ils sont suivis de six ou sept cents hommes d'armes que Renaud
entretenait toujours autour de Montauban, soldats intrépides et
déterminés à le suivre jusqu'à la mort. Arrivés auprès du camp
d'Agramant, Renaud les cache dans un bois en attendant la nuit[708]. La
nuit venue ils sortent en silence, trouvent à l'une des portes du camp
la garde endormie, l'égorgent et se jettent sur les Sarrazins en criant:
Renaud! Montauban! et au son éclatant et subit des clairons et des
trompettes. Charlemagne prévenu dans Paris de cette attaque nocturne,
sort avec des troupes choisies, attaque de son côté les ennemis, et en
fait un grand carnage. Les Sarrazins sont mis en pièces. Agramant se
sauve à la hâte, et se retire vers Arles avec les débris de son
armée[709].
[Note 708: C. XXXI, st. 50.]
[Note 709: St. 84.]
Espérant encore y soutenir la guerre, il expédie en Afrique l'ordre de
lui envoyer des renforts. Marsile en fait venir d'Espagne. Agramant
appelle à Arles tous les chefs qui peuvent l'y venir joindre. Rodomont,
quelque chose qu'on fasse auprès de lui, refuse de quitter son pont et
son tombeau. Marfise, au contraire, n'attend pas qu'on la prie; dès
qu'elle apprend la déroute d'Agramant, elle vient le trouver à Arles.
Depuis sa sortie du camp devant Paris, elle s'était tenue éloignée de
l'armée; elle n'y venait plus que pour voir Roger, retenu dans sa tente
par les suites de son combat; elle passait auprès de lui les jours
entiers, et retournait le soir dans sa retraite. Malgré les menaces
qu'elle avait faites en emportant Brunel, elle n'avait pu se résoudre à
le pendre; elle le ramène avec elle, et le remet généreusement entre les
mains du roi d'Afrique. Agramant enchanté de son retour, et touché de
cet acte de générosité, ne veut pas demeurer en reste, et par politesse
pour Marfise, il fait pendre par le bourreau le petit roi de
Tingitane[710].
[Note 710: C. XXXII, st. 8.]
Bientôt de tristes nouvelles parviennent à Bradamante. Avec le combat de
Roger et ses blessures, elle apprend les assiduités de Marfise auprès de
lui[711]. Marfise et Roger, lui dit-on, ne se quittent plus; ils doivent
s'épouser dès que Roger sera guéri: c'est le bruit général de l'armée.
Bradamante est au désespoir. Elle ignore la défaite d'Agramant, et qu'il
s'est retiré loin de Paris. Elle s'arme, prend la lance d'or qu'Astolphe
lui a laissée, et dont elle ignore, ainsi que lui, la vertu magique,
part de Montauban, et se met seule en chemin vers Paris. Elle veut aller
accabler Roger de reproches, et se venger de Marfise. Elle ne manque
pas, chemin faisant, de faire diverses rencontres, et de courir des
aventures chevaleresques. La plus remarquable est celle du château fort
de Tristan[712], où, d'après une loi établie, elle fait coucher dehors,
pendant la nuit et sous la pluie, trois rois du Nord qu'elle a renversés
à coups de lance. Elle y fait aussi lever de table une très-belle dame
islandaise venue avec eux, et qu'un tribunal, composé de femmes et de
deux vieillards, juge lui céder en beauté. La loi veut que la moins
belle sorte non-seulement de table, mais du château. Le temps qu'il fait
afflige autant la dame d'Islande que la sentence l'humilie; mais
Bradamante, toujours aussi généreuse et aussi bonne qu'elle est
intrépide et qu'elle est belle, prend la défense de celle qu'elle a
vaincue, et plaide si éloquemment sa cause qu'elle la gagne. La dame
reste; on soupe gaiement dans une salle ornée de belles peintures
prophétiques, où l'enchanteur Merlin a fidèlement représenté les guerres
des Français en Italie depuis Pharamond jusqu'à François Ier.
[Note 711: St. 30.]
[Note 712: St. 65 et suiv.]
Bradamante, après une nuit agitée, comme le sont toutes les siennes
depuis qu'elle croit Roger infidèle, sort du château et reprend le
chemin de Paris. Elle apprend la défaite d'Agramant et sa retraite vers
Arles; sûre que Roger est avec lui, elle y tourne ses pas. En approchant
d'Arles, elle est instruite que Rodomont, dont on lui conte toute
l'histoire, a fait prisonniers plusieurs chevaliers français: elle se
détourne de sa route, va le défier sur son pont, lui reproche la mort
d'Isabelle, et lui déclare que c'est une femme qui se présente pour la
venger[713]. Les conditions du combat sont que si elle est abattue, elle
sera aussi sa prisonnière, mais que si elle l'abat, il mettra en liberté
tous ses prisonniers; de plus, il lui remettra ses armes qu'elle
suspendra, en expiation, au mausolée, après en avoir détaché toutes les
autres. Rodomont accepte. Ses prisonniers, il est vrai, ont été envoyés
en Afrique[714], mais si, par un hasard impossible, il est vaincu, il ne
faudra pour les délivrer que le temps d'envoyer quelqu'un les chercher
dans ses états; il en expédiera l'ordre sur-le-champ. L'orgueilleux se
croit sûr de la victoire; mais la lance d'or, comme à l'ordinaire, le
renverse du premier coup. Rodomont reste quelque temps à terre, frappé
d'étonnement et de stupeur. Il se relève sans dire un mot, fait quelques
pas, arrache ses armes, les jette loin de lui, ordonne à un de ses
écuyers d'aller en Afrique délivrer les chevaliers français, s'éloigne,
disparaît, et va cacher sa honte loin des humains, dans une caverne
obscure[715].
[Note 713: C. XXXV, st. 43.]
[Note 714: On verra plus bas ce qu'ils sont devenus, et à quoi, dès
ce moment, le poëte les destine, sans paraître y songer.]
[Note 715: St. 52.]
Bradamante arrive enfin à Arles. Agramant y était avec son armée. Elle
fait avertir Roger qu'un chevalier le défie au combat, pour lui prouver
qu'il est un traître et qu'il lui a manqué de foi[716]. Tandis que Roger
se prépare à descendre dans la plaine, et qu'il se perd en conjectures
sur le nom de l'ennemi qui ose le défier, d'autres chevaliers demandent
au roi Agramant la permission d'aller combattre. Serpentin, _Grandonio_,
Ferragus, y vont l'un après l'autre; Bradamante les abat sans la moindre
peine, aide chacun d'eux à remonter sur son cheval, et ne leur impose
d'autre loi que d'aller dire dans la ville que c'est un plus fort et un
plus brave qu'eux qu'elle attend. «Je ne vous refuse pas, dit-elle à
Ferragus, mais j'en aurais préféré un autre.--Et qui? demande Ferragus;
elle répond: Roger; et à peine peut-elle prononcer ce nom; et en le
prononçant, une couleur aussi vermeille que la rose se répand sur son
charmant visage.» Trait délicieux de nature et de sentiment, qui
rappelle toujours que cette redoutable guerrière est une jeune fille
belle et sensible. Une autre guerrière qui n'a point ces faiblesses
aimables, Marfise vient ensuite; elle est désarçonnée jusqu'à trois
fois[717]. Pendant ce temps-là, des guerriers sarrazins sortent en
foule d'Arles, et des guerriers chrétiens campés à peu de distance
sortent aussi de leur camp. Bientôt le combat s'engage entre eux. Roger
paraît enfin; Bradamante l'attaque, mais d'un bras faible, et lui qui
l'a reconnue se défend de même; il ne sait à quoi attribuer la fureur
dont elle paraît animée. Enfin, il crie à Bradamante qu'il la prie en
grâce de l'entendre. Ils se retirent de la mêlée, et se rendent dans un
bois de cyprès, au milieu duquel est un tombeau en marbre blanc[718].
[Note 716: St. 60.]
[Note 717: C. XXXVI, st. 20.]
[Note 718: St. 42.]
Marfise les voit de loin; elle croit qu'ils n'ont d'autre intention que
de finir leur combat; elle les suit et arrive presqu'en même temps
qu'eux. Bradamante ne doute point que ce ne soit l'amour qui la
conduise. Furieuse, elle jette sa lance, met l'épée à la main et se
précipite sur Marfise. Leurs épées ne suffisent pas: elles s'attaquent
avec leurs poignards. Roger s'efforce de les séparer; il saisit d'un
bras vigoureux Marfise, qui se met en colère, lui reproche de lui avoir
arraché la victoire, reprend son épée, et fond sur lui à son tour. Il se
défend, reçoit un coup très-rude sur la tête, se met aussi lui en
fureur, et d'un coup qu'il adressait à Marfise enfonce son épée
très-avant dans le tronc de l'un des cyprès dont ce bois est
planté[719].
[Note 719: St. 58.]
Aussitôt, la terre tremble, une voix sort du tombeau et leur crie:
«Cessez de vous combattre; toi Roger et toi Marfise, vous êtes frère et
soeur.» Ils s'arrêtent, la voix continue; elle leur apprend la mort
funeste de Roger leur père, celle de leur mère Galacielle[720], et
comment lui Atlant (car c'est ce vieux magicien dont on entend la voix),
les avait transportés sur le mont de Carène, et les avait fait allaiter
par une lionne. Marfise lui fut enlevée encore enfant par des Arabes; il
avait continué d'y élever Roger. Long-temps il avait espéré le
soustraire au mauvais sort qui lui était prédit; voyant enfin tous ses
efforts inutiles, il en était mort de douleur; il s'était élevé lui-même
ce tombeau, où il attendait que leur arrivée, qu'il avait prévue, lui
fournît l'occasion de les instruire de leur destinée.
[Note 720: Voyez ci-dessus, p. 325 et 334.]
La voix se tait, Roger et Marfise s'embrassent. Le frère instruit la
soeur de son amour pour Bradamante, de leurs engagements, de leurs
projets. Les deux guerrières font la paix et se jurent une sincère
amitié. Roger, qui était très-instruit de sa généalogie, la leur conte
rapidement, depuis Hector jusqu'à Roger second son père; et c'est, il
faut l'avouer, plus à l'orgueil de la maison d'Este, qu'au plaisir du
lecteur que l'Arioste a songé dans ces retours fréquents sur une
antiquité fabuleuse.
Il tire cependant parti de la fin de ce récit pour la suite de son
action. Il en résulte non-seulement que depuis Constantin les aïeux de
Roger et de Marfise ont été chrétiens, mais que leur père et leur mère
ont péri par les embûches et les cruautés du père, de l'aïeul et de
l'oncle d'Agramant[721]. Marfise veut se rendre sur-le-champ à l'armée
du roi Charles, recevoir le baptême et ne plus combattre que pour la foi
de ses aïeux. Roger voudrait en faire autant; mais avant tout Agramant a
reçu son serment de fidélité. C'est ce roi qui l'a armé chevalier; il
l'a comblé d'honneurs et de bienfaits; il est tombé dans le malheur; ce
n'est pas là le moment de le quiter. Il restera donc auprès de lui
jusqu'à ce que le cours des événements l'ait dégagé de sa parole et lui
permette d'obéir au penchant de son coeur. Bradamante et Marfise n'ont
rien à répondre: elles connaissent trop les lois de l'honneur. Après une
aventure épisodique qui les arrête peu de temps[722], Roger les quitte
et revient à Arles, tandis qu'elles se rendent au camp de Charlemagne
qui marche à l'ennemi pour achever sa défaite et en purger enfin la
France.
[Note 721: C. XXXVI, st. 76.]
[Note 722: Celle de Marganor et des trois femmes à qui ce brigand
avait coupé les jupes. C. 37, st. 26 et suiv.]
Un de ses paladins, éloigné depuis long-temps de son armée, le servait
alors dans des pays lointains plus utilement que s'il ne l'eût pas
quitté. Astolphe, que nous avons laissé s'élevant en l'air sur
l'Hippogryphe, lorsqu'il se fût séparé de Bradamante après la
destruction du château magique d'Atlant[723], voyagea quelque temps sans
but et seulement pour son plaisir. Il parcourut la France et l'Espagne,
passa en Afrique et remonta jusqu'en Éthiopie. Là régnait le puissant
roi Senape, le plus riche de tous les rois. Astolphe descend dans son
empire et va le visiter à sa cour. Senape était aveugle par une punition
divine, et de plus affamé par les Harpies. On a reproché à l'Arioste
cette imitation de Virgile et d'Ovide: quoi qu'il en soit de ce
reproche, après qu'Astolphe a mis en fuite les Harpies par les sons
redoublés de son terrible cor, qu'il les a poursuivies dans l'air et
forcées de se précipiter dans une caverne, au pied d'une montagne où est
l'entrée des enfers; après qu'il a bouché cette caverne avec de grosses
pierres, pour que les Harpies n'en sortent plus, il s'élève sur
l'Hippogryphe jusqu'au sommet de la montagne[724].
[Note 723: C. XXXIII, st. 96 et suiv.]
[Note 724: C. XXXIV, st. 48.]
Il y trouve une plaine charmante et des jardins enchantés: c'est le
paradis terrestre. Un vieillard vénérable et très-poli lui fait le plus
gracieux accueil, et ce vieillard est l'évangéliste S. Jean. L'auteur
conclut d'un passage de l'Évangile que cet apôtre ne devait pas mourir,
et il le place avec Énoch et Élie dans ce beau séjour, où ils attendent
la seconde venue du Messie[725]. Quoique l'Arioste ne passe pas pour un
docteur très-grave en ces matières et qu'il soit un peu singulier de
voir saint Jean figurer dans un poëme après Joconde, les bulles données
par deux papes en faveur du _Roland furieux_ nous autorisent à croire
que tout cela est parfaitement orthodoxe.
[Note 725: _Ibid._, st. 59.]
Astolphe ignorait encore que son cousin Roland était devenu fou;
l'apôtre le lui apprend. Il ajoute que c'est Dieu qui lui a envoyé cette
infirmité pour le punir d'avoir trop aimé une païenne, ennemie de la foi
dont il était le défenseur. Mais trois mois de folie suffisent pour
expier son erreur; Dieu lui-même a fixé ce terme, et c'est sa volonté
toute-puissante qui a conduit Astolphe sur la montagne du paradis, pour
y apprendre les moyens de rendre au comte d'Angers son bon sens. Mais il
lui reste un autre voyage à faire. Ce n'est point dans la paradis
terrestre que se trouve le remède à ce mal, c'est dans la Lune. Le char
d'Élie est là tout prêt pour y transporter Astolphe et son guide. Ils y
montent; et sans trop s'arrêter à considérer les merveilles du monde
lunaire, il vont droit à une vallée où se trouve rassemblé avec ordre
tout ce qui se perd confusément dans celui-ci, non-seulement les
sceptres, les richesses et les autres vanités que donne et qu'enlève la
Fortune, mais celles mêmes sur lesquelles elle n'a point de prise, les
réputations fragiles, les voeux et les prières adressés à Dieu par nous
autres pécheurs, les larmes et les soupirs des amants, le temps que l'on
emploie au jeu, le loisir des ignorants, les vains projets, les vains
désirs, enfin tout ce qu'il y a d'inutile ou de perdu sur la terre. Il
serait trop long d'en achever ici l'énumération piquante et variée. Elle
finit par ce joli trait:
Là, tout se trouve enfin, excepté la folie,
Qui nous reste ici-bas, pour n'en sortir jamais[726].
[Note 726:
_Sol la puzzia non v'è, poca nè assai,
Chè sta quaggiù, nè se ne parte mai._
(_Ibid., st._ 81.)]
Le paladin et l'apôtre arrivent au magasin du bon sens. Il y en a une
masse aussi haute qu'une montagne. Ce sont des fioles bien fermées,
remplies d'une liqueur subtile et qui s'évapore facilement. Les unes
sont plus grosses, les autres moins, selon le volume du bon sens
qu'elles renferment. Celle du comte d'Anglante est la plus forte de
toutes. On lit dessus en grosses lettres: _Bon sens du paladin Roland._
Astolphe la met à part pour l'emporter avec lui. Toutes les autres ont
aussi leurs étiquettes. Astolphe y trouve les fioles de beaucoup de
gens qu'il avait crus fort sages, et surtout qui se croyaient tels.
L'Arioste n'oublie ni les astrologues, ni les sophistes, ni les poëtes;
mais ce qu'Astolphe attendait le moins, c'est qu'il y trouve aussi une
partie de son bon sens. L'auteur de l'obscure Apocalypse[727] (ce sont
les propres mots du texte), lui permet de prendre sa fiole; il l'ouvre,
respire avidement tout ce qu'elle contient; et depuis ce temps, à peu de
chose près, ce fut, de l'aveu de Turpin, un homme parfaitement sage.
[Note 727: _Lo scrittor dell'oscura Apocalisse._ (St. 86.)]
Avant de quitter le globe de la lune, l'apôtre le conduit à un palais
situé sur le bord d'un fleuve. C'est le palais des Parques; elles y
filent les destinées des mortels. Les quenouilles sont de soie, de lin,
de coton ou de laine de diverses couleurs, les unes obscures et les
autres éclatantes. Sur chacune est inscrit le nom de celui à qui elle
doit appartenir. La quenouille la plus belle, de la plus fine soie et de
la couleur la plus brillante, porte le nom d'Hippolyte d'Este, et ce
n'est pas sans doute à ce trait délicat de flatterie que pensait le
cardinal quand il se servit de l'expression inconvenante que je n'ai osé
redire après lui[728]. Un vieillard agile, qui ne se repose jamais,
enlève toutes ces inscriptions. Dirigeant son vol le long du cours du
fleuve, il les y laisse tomber sans cesse, et en va prendre de nouvelles
qu'il y fait pleuvoir encore[729]. La plus grande partie est submergée,
et sur cent mille qui vont au fond, à peine y en a-t-il une qui surnage.
[Note 728: Ci-dessus, p. 357.]
[Note 729: C. XXXV, st. 12.]
Des troupes de corbeaux, de vautours avides et d'autres oiseaux de
proie, volent au-dessus du fleuve, en poussant des cris aigus et
discordants, guettent le moment où le vieillard jette et disperse ces
noms, et les saisissent dans leur bec ou dans leurs griffes; mais ils ne
peuvent les porter loin. Les écriteaux retombent dans le fleuve et ne
s'y enfoncent que plus vite et plus avant. Parmi tous ces oiseaux on
aperçoit deux cygnes blancs comme la neige; eux seuls portent où ils
veulent les noms qu'ils ont choisis. En dépit du malin vieillard qui
veut noyer tous ces noms dans le fleuve, ils en sauvent quelques-uns.
Ils les portent vers un temple qui s'élève sur une colline à quelque
distance du fleuve. Une belle nymphe sort de ce temple en voyant
approcher les deux cygnes. Elle va prendre dans leur bec les noms qu'ils
apportent, et revient les afficher dans le temple, où ils restent pour
toujours consacrés à la Déesse.
Saint-Jean explique à Astolphe toute cette ingénieuse allégorie. «Ce
fleuve est le fleuve d'Oubli; ce vieillard est le Temps qui y précipite
les noms des hommes; ces oiseaux sont les courtisans, les flatteurs,
les délateurs et les bouffons qui vivent dans les cours, et y sont
beaucoup mieux accueillis que l'homme de talent et l'honnête homme[730];
ces deux cygnes sont les poëtes qui peuvent seuls sauver de l'oubli les
noms des hommes, et les rendre immortels.» Là-dessus le bon évangéliste
se met à faire l'éloge des poëtes, et de leur influence sur la gloire et
sur la renommée. Il parle avec action, il s'enflamme, et pour excuser la
chaleur qu'il met dans son discours, il ajoute:
J'aime fort les auteurs, et dois penser ainsi,
Car chez vous autrefois je fus auteur aussi[731].
[Note 730:
_Che vivono a le corti, e che vi sono,
Più grati assai che'l virtuoso e'l buono._
(_Ibid._ st. 20.)]
[Note 731:
_Gli scrittori amo, e fo il debito mio,
Ch'al vostro mondo fui scrittore anch'io._
(St. 28.)
Deux stances après, le poëte laisse Astolphe dans le ciel, et redescend
sur la terre, pour nous ramener à Bradamante et à la suite de ses
exploits et de ses amours.]
Ce trait est encore un de ceux qu'assurément la Sorbonne, de prohibitive
mémoire, n'eût point laissé passer dans un poëme français, mais qui, en
Italie, le pays du monde cependant où l'on devait s'y connaître le
mieux, n'ont jamais été regardés que comme des plaisanteries fort
innocentes.
Redescendu sur la montagne du paradis, avec Astolphe qui emporte la
fiole du bon sens de Roland[732], l'évangéliste lui fait connaître une
herbe qu'il lui suffira d'appliquer sur les yeux du roi Senape, pour lui
faire recouvrer la vue. Engagé par ce service et par le premier
qu'Astolphe lui a rendu en le délivrant des Harpies, Senape lui fournira
une forte armée pour attaquer les états d'Agramant. Le paladin quitte
enfin son guide, et revient sur l'Hippogryphe à la cour du roi
d'Éthiopie. Il le guérit de sa cécité. Senape, par reconnaissance, lui
donne toutes les troupes qu'il lui demande et cent mille hommes de plus.
Mais dans cette innombrable armée, il n'y a point de cavalerie, faute de
chevaux. Astolphe se sert, pour en créer, d'un moyen très-économique. Du
haut d'une montagne, où il s'est mis en prière, il jette des pierres
dans la plaine. Ces pierres se changent en chevaux tout équipés; et
quatre-vingt mille[733] cent deux pitons sont ainsi changés en
cavaliers, dans un seul jour.
[Note 732: C. XXXVIII, st. 24.]
[Note 733:
_Ottanta mila, cento e due in un giorno
Fè di pedoni Astolfo cavalieri._
(St. 35.)
Tout cela est conté avec un sérieux très-comique; et dans la stance
précédente, après avoir peint le paladin faisant à genoux sa prière, le
poëte s'écrie plus sérieusement encore:
_O quanto, a chi ben crede in Cristo, lece!_
Si je ne pas craignais d'ennuyer, je rappellerais encore ici, mais
seulement comme une singularité remarquable, les bulles de Léon X et de
Clément VII.]
Cette armée se met aussitôt en campagne, entre dans les riches états
d'Agramant, et y met tout au pillage. Il reçoit en France ces tristes
nouvelles; il veut repasser en Afrique; mais avant de partir, il fait
proposer à Charlemagne de vider leur querelle par un combat singulier
entre les deux guerriers les plus braves des deux armées. Charles
choisit Renaud, et Agramant Roger. Celui-ci, tout fier qu'il est de cet
honneur, est au désespoir d'être obligé de se battre contre le frère de
sa maîtresse. Le poëte nous fait entrevoir dans cette situation nouvelle
un grand intérêt pour la suite de cette partie de son action; mais une
autre partie qu'il a suspendue le rappelle en Afrique; il nous y ramène
avec lui.
Astolphe à la tête d'une armée qui aurait suffi, dit l'Arioste, pour
conquérir sept Afrique[734], continuait à ravager les états d'Agramant.
Il veut, de plus, délivrer la Provence des Sarrazins qui y avaient réuni
toutes leurs forces. Il lui faut une flotte. On vient de voir comment il
s'était fait une cavalerie nombreuse; il crée à peu près de même une
armée navale; il jette à pleines mains dans la mer, des feuilles de
laurier, de palmier et de cèdre; et ces feuilles se changent en
vaisseaux. Le poëte félicite avec raison le petit nombre d'hommes à qui
le ciel permet de faire de si grandes choses à si peu de frais[735].
[Note 734: C. XXXIX, st. 25.]
[Note 735:
_O filici, dal ciel ben dilette alme,
Grazia che Dio raro a' mortali infonde!_
(St. 26.)