_Notice sur sa vie; observations préliminaires sur l'ORLANDO FURIOSO;
analyse de ce poëme._
Il n'est peut-être aucun poëte qui ait donné lieu à des jugements si
divers et si contradictoires que l'auteur du _Roland furieux_. Divinisé
par les uns, presque méprisé par les autres, toujours apprécié par un
enthousiasme aveugle ou par une prévention injuste, rarement par une
raison éclairée et sensible, son sort fut de marcher, plus qu'aucun
autre homme de génie,
Entre l'Olympe et les abîmes,
Entre la satire et l'encens[564].
[Note 564: Le Brun, ode à M. de Buffon.]
Il faut cependant remarquer que ce n'est point le même public ni la même
nation qui varient ainsi sur son compte. Dans sa patrie, il est presque
généralement regardé comme le plus grand des poëtes. Ceux mêmes qui
refusent de le placer seul au premier rang, n'admettent un autre poëte
qu'à le partager avec lui, et n'osent faire descendre l'Arioste au
second; et si l'on en excepte quelques esprits chagrins, personne ne
s'est avisé de traiter avec mépris celui dont la plus grande partie de
la nation ne parle qu'en lui donnant le titre de _Divin_, celui que le
seul rival qui pût lui être comparé, appelait lui-même son père, son
seigneur et son maître[565].
[Note 565: Le Tasse, dans une de ses lettres, dit en parlant de
l'Arioste: _Ma l'honoro e me gl'inchino, e lo chiamo con nome di padre,
di maestro e di signore, e con ogni più caro ed honorato titolo che
possa da riverenza o da effetione essermi dettato_. (_Lettere poetiche_,
Nº. 47, _ad Orazio Ariosto_.)]
Cette nation, dont l'Arioste est l'idole, est, ne l'oublions pas, la
même qui a vu renaître dans son sein les lettres et les arts, qui les a
recueillis fugitifs du sein de la Grèce, à qui le reste de l'Europe a dû
toutes ses lumières, et qui, long-temps fertile en imaginations
créatrices, a peut-être plus qu'aucune autre le droit de juger des
ouvrages d'imagination. C'est au moment de cette heureuse renaissance,
au moment où l'on respirait de toutes parts en Italie la fleur des
chefs-d'oeuvre antiques, où la voix de Léon X y rassemblait toutes les
Muses, c'est à cette époque à jamais mémorable que parut le poëme de
l'Arioste. Il fut mis au nombre des phénomènes de ce beau siècle, et
dans cette patrie des arts et des lettres, trois siècles écoulés ont
consolidé la gloire du poëte et confirmé son apothéose.
C'est donc chez les peuples étrangers, ou plutôt c'est presque
uniquement en France que sa prééminence poétique est encore un problème.
Je voudrais qu'elle cessât de l'être, et qu'après avoir lu ce que je
dirai de lui, on comprît du moins très-clairement pourquoi elle n'en est
pas un dans sa patrie. Je voudrais qu'on suivît l'exemple de ce grand
Voltaire, qui ne rougit point de rétracter, dans un âge avancé, le
jugement trop précipité qu'il avait porté de l'Arioste dans sa jeunesse.
Il avait eu le malheur de l'exclure du nombre des poëtes épiques, et
d'écrire en toutes lettres que «l'Europe ne mettrait l'Arioste avec le
Tasse que lorsqu'on placerait l'_Énéide_ avec _Don-Quichotte_, et Calot
avec Corrége[566].» Ce n'est plus ainsi qu'il en parle dans son
_Dictionnaire philosophique_. En apprenant à l'imiter dans le second de
ses deux grands poëmes, qu'on nomme moins, mais qu'on relit peut-être
plus que le premier, il avait appris aussi à lui rendre plus de justice;
et il finit par ces paroles positives l'éloge très-étendu qu'il en fait:
«Je n'avais pas osé autrefois le compter parmi les poëtes épiques; je ne
l'avais regardé que comme le premier des grotesques; mais en le
relisant je l'ai trouvé aussi sublime que plaisant, et je lui fais
très-humblement réparation[567].»
[Note 566: _Essai sur la Poésie épique_, ch. 7.]
[Note 567: _Dictionn. philos._, Oeuvres, édit. de Khel, in-12, t. LI,
au mot _Epopée_.]
Mais avant de parler du poëme de l'Arioste, jetons un coup-d'oeil sur sa
vie. Nous y verrons peu d'événements, peu de vicissitudes, un malheur
assez constant, adouci par le plus heureux caractère, et par des
jouissances simples dont la source était en lui, non dans la volonté des
hommes ni dans le cours des choses. Quand on personnifie la Fortune, et
qu'on lui suppose une action et des conseils, c'est une des injustices
qu'on lui reproche le plus que de persécuter ceux mêmes qui ne
l'importunent pas de leurs demandes, et de se montrer rigoureuse et
sévère pour qui ne sollicite point ses faveurs.
_Lodovico Ariosto_ naquit à Reggio, le 8 septembre 1474. _Niccolò
Ariosto_, son père, gentilhomme ferrarais, mais d'une famille noble
originaire de Bologne, avait été dans sa jeunesse majordome du duc
Hercule Ier., qui l'employa dans plusieurs ambassades auprès du pape, de
l'empereur et du roi de France. Sa conduite dans ces emplois lui mérita
les titres de comte et de chevalier, et ce qui était plus solide, de
bonnes terres. Le duc le fit ensuite capitaine, ou selon d'autres,
gouverneur de Reggio, de Modène, commissaire ducal dans la Romagne, et
enfin juge du premier tribunal de Ferrare. Ayant épousé à Reggio une
demoiselle noble et riche[568], il aurait pu laisser une fortune
honnête, s'il n'avait pas eu dix enfants, cinq garçons et autant de
filles. Louis fut l'aîné de tous. Il donna de bonne heure des indices de
son génie poétique. Encore enfant, il mit en vers et en scènes
dialoguées la fable de Thisbé; il la représentait dans la maison
paternelle avec ses frères et soeurs. Il fit même plusieurs autres essais
de ce genre. Dès que les parents étaient sortis, ces jeux étaient
l'occupation de toute la petite famille, sous la direction de l'aîné.
[Note 568: _Daria de' Malagucci._.]
Envoyé très-jeune à Ferrare pour y suivre ses études, un discours latin
qu'il prononça peu de temps après, pour l'ouverture des classes, parut
si supérieur à son âge, que l'auteur devint dès ce moment le modèle que
tous les pères montraient à leur fils. Bientôt il lui fallut, pour obéir
à son père, se mettre à étudier les lois: il le fit, comme plusieurs
autres hommes de génie, sans goût, même sans capacité, sans trouver en
soi assez d'esprit pour apprendre ce qu'apprennent facilement tant de
gens qui n'en ont pas. Quand il eut perdu cinq ans entiers à cette
étude, on lui permit enfin de retourner à celles qui lui étaient
indiquées par la nature: c'est par où l'on devrait toujours commencer.
Il avait alors vingt ans. Il se remit avec une nouvelle ardeur à étudier
les bons auteurs latins. Le savant Grégoire de Spolète fut son guide. Il
s'appliqua surtout à lui bien faire entendre les poëtes, et ce fut en
expliquant Plaute et Térence que l'Arioste ébaucha ses deux premières
comédies, _la Cassaria_, et _i Suppositi_. Lorsqu'il était occupé de la
première, son père lui fit, n'importe sur quel sujet, une longue
réprimande. L'Arioste, qui pouvait la terminer en disant comme
Philoctète dans _Oedipe_:
Ce n'est point moi, ce mot doit vous suffire,
l'écouta très-attentivement d'un bout à l'autre; il songeait à sa
comédie. Un jeune homme s'y trouvait avec son père dans la même
situation que lui; il lui fallait un modèle pour le discours du père; le
hasard le lui offrait; il ne songea qu'à en profiter. Il ne perdit pas
un mot, pas un geste, et jamais on n'a plus véritablement pris la nature
sur le fait. On ne serait pas surpris de trouver ce trait dans la vie de
Molière.
Le jeune _Ariosto_ regarda, et avec raison, comme un malheur le départ
de son maître Grégoire de Spolète, qui suivit en France le duc de
Milan, François Sforce[569], lorsqu'il y fut emmené prisonnier; et la
mort de son père, qui lui laissa des affaires domestiques
très-embarrassées, lui ôta peu de temps après[570] le loisir nécessaire
pour ses études. Il ne les interrompit cependant pas entièrement; et
c'est à cette époque qu'il fit la plupart de ses poésies lyriques,
italiennes et latines. Elles le firent connaître du cardinal Hippolyte
d'Este, fils du duc Hercule. Ce cardinal qui aimait et cultivait les
sciences, passait pour aimer aussi les lettres, ou du moins pour les
protéger; il s'attacha l'Arioste en qualité de gentilhomme, et ne tarda
pas à reconnaître en lui d'autres talents que celui de poëte. Il
l'employa dans des affaires délicates, et Alphonse, frère d'Hippolyte,
ayant succédé au duché[571], ne lui montra pas moins de confiance. Il le
députa auprès du pape Jules II, dans deux occasions importantes; la
première fois[572], pour demander au pape des secours d'hommes et
d'argent, lorsqu'il était menacé et attaqué par toutes les forces
vénitiennes, avec lesquelles il ignorait encore que le pontife était
ligué secrètement; la seconde fois[573], pour fléchir ce pape
vindicatif, irrité contre lui, parce qu'il était resté attaché aux
Français, quand Jules s'était tourné contre eux, n'ayant plus de service
à en attendre. Il ne put rien obtenir de l'irascible pontife, qui,
toujours en fureur, fit attaquer ouvertement les états du duc par ses
troupes, et lança contre sa personne cette arme alors terrible,
aujourd'hui considérablement émoussée, qu'on appelait excommunication;
mais l'Arioste montra dans cette double mission un courage et une
intelligence qui augmentèrent l'estime et le crédit dont il jouissait
dans cette cour. Pendant cette petite guerre, qui fut assez vive entre
le duc de Ferrare et les Vénitiens soutenus par le pape, l'Arioste
montra qu'il savait servir son pays par son courage, aussi bien que par
ses talents. Il se trouva surtout avec d'autres gentilshommes du duc à
un combat sur les bords du Pô, et eut plus de part qu'aucun d'eux à la
victoire[574].
[Note 569: Fils de Jean Galéaz Sforce. Il fut conduit prisonnier en
France, avec sa mère Isabelle, en 1499.]
[Note 570: En 1500.]
[Note 571: En 1505.]
[Note 572: Décembre 1509.]
[Note 573: Juin ou juillet 1510.]
[Note 574: A la prise d'un vaisseau richement chargé, qui faisait
partie d'une flotille des ennemis. Au reste le _Pigna_ est le seul qui
rapporte ce fait; il serait possible qu'il se fût trompé, ou bien il
faut donc qu'il y ait eu deux actions à peu près semblables, dans l'une
desquelles seulement l'Arioste se soit trouvé. Au commencement du
quarantième chant du _Roland furieux_, il rappelle au duc Alphonse une
action brillante, soutenue par ce duc contre des bâtimens vénitiens qui
avaient remonté le Pô, et à laquelle il dit positivement qu'il n'assista
point, parce que dans ce moment là même il se rendait à Rome en toute
hâte pour demander des secours au pape; _ubi supra_, st. 3. Mais trois
Arioste y étaient; il le dit dans la stance suivante; et c'est, comme
l'observe Mazzuchelli (_Scritt. d'Ital._, t. II), ce qui peut avoir
causé l'erreur du _Pigna_.]
Mais le grand service qu'il devait rendre à sa patrie, à son siècle et
aux siècles futurs, était d'une autre nature. Le désir d'être agréable
aux princes d'Este et surtout au cardinal Hippolite, autant qu'il leur
était utile, lui fit entreprendre enfin son grand poëme, où il se
proposa d'élever un monument durable à la gloire de cette maison. Le
_Bojardo_ avait eu le même but dans le poëme qu'il avait laissé
imparfait. Tout imparfait qu'il était resté, le _Roland amoureux_
occupait alors les esprits. Ce succès appelait le génie inventif et
libre de l'Arioste vers le roman épique, et le succès tout contraire que
venait d'avoir le Trissin dans son _Italie délivrée_[575], le détournait
du poëme épique régulier. Il sentait que l'épopée romanesque n'était pas
portée au point de perfection dont elle était susceptible, et qu'il
était capable de lui donner. Les anciens romans français et espagnols
étaient devenus sa lecture favorite, si l'on n'ose pas dire sa
principale étude. Il en avait même traduit plusieurs, et il est à
regretter que ces esquisses se soient perdues.
[Note 575: L'ordre des matières nous a fait intervertir ici l'ordre
des temps; nous ne parlerons du Trissin et de son poëme qu'après avoir
fini ce qui regarde le roman épique.]
Parmi les différents sujets romanesques qui se présentèrent à lui, il
eut quelque idée d'un poëme dont l'action était placée au temps des
guerres entre Philippe-le-Bel et Edouard, roi d'Angleterre, et dont le
héros était Obizon d'Este, jeune guerrier qui se fit connaître alors par
des faits d'armes très-brillants. Il le commença même en tercets ou
_terza rima_, et l'on a ce commencement dans ses Poésies diverses[576].
Mais ce rhythme sévère lui parut peu convenable à la majesté de
l'épopée, et peu favorable au ton d'aisance et de facilité, l'une des
qualités éminentes de son style. Il y substitua l'octave ou l'_ottava
rima_, qui, dès qu'elle avait paru, avait obtenu l'approbation générale;
forme séduisante en effet, qui prévient le dégoût et trompe la lassitude
du lecteur par des retours périodiques, qui ne sont ni assez fréquents
pour paraître monotones, ni assez rares pour que l'on perde le sentiment
du cercle harmonieux et mesuré qui les ramène, ni assez gênants pour
contraindre un poëte habile à interrompre la suite de ses pensées, pour
refroidir son enthousiasme et pour arrêter son élan.
[Note 576:
_Canterò l'armi, canterò gli affanni
D'amor, che un cavalier sostenne gravi
Peregrinando in terra e'n mar molt'anni,_ etc.]
Après avoir hésité quelque temps entre plusieurs sujets, il se détermina
pour celui de Roland et résolut de reprendre et de suivre tous les
principaux fils de la toile ourdie par le _Bojardo_. Le _Bembo_ son ami
voulait qu'il l'écrivît en vers latins, tous les essais faits
jusqu'alors en langue italienne lui persuadant qu'elle ne pouvait pas
s'élever au ton de l'épopée. Heureusement l'Arioste ne le crut pas.
J'aime mieux, lui répondit-il, être l'un des premiers entre les poëtes
toscans, qu'à peine le second parmi les latins[577]. Il dit encore qu'il
voulait composer un roman, mais qu'il s'y élèverait si haut par son
style et par son sujet, qu'il ôterait à tout autre poëte l'espérance de
le surpasser et même de l'égaler dans un poëme du même genre que le
sien[578]. C'est une erreur de croire avec le _Ruscelli_[579] que ce qui
le décida dans le choix de son sujet, ce furent les éloges excessifs
qu'il entendait faire de la continuation du _Roland amoureux_ par
_Niccolò degli Agostini_. Cette continuation ne fut jamais louée de
personne. D'ailleurs le premier des trois livres qu'elle contient parut
pour la première fois en 1506, et il est constaté que l'Arioste avait
commencé l'année précédente son _Orlando furioso_.
[Note 577: _I Romanzi, di Gio: Bat: Pigna_, p. 74, 75.]
[Note 578: _Però disse voler egli romanzando alzarsi tanto che fosse
sicuro di toglier la speranza ad ogn'altro di pareggiarlo, non che di
superarlo nello stile e nel soggetto di poema simile al suo._ (_Camillo
Pellegrino_, Dialogue sur la Poésie épique.)]
[Note 579: _Annotazioni sopra i luoghi difficili del Furioso_, édiz.
Valgris, 1556.]
Il y travailla dix ou onze ans, non pas, il est vrai, sans être
plusieurs fois interrompu dans ce travail. Il le publia enfin en
1516[580], assez différent de ce qu'il est aujourd'hui, et seulement en
quarante chants, mais déjà si supérieur à tout ce qui avait paru
jusqu'alors en ce genre, que sa réputation poétique éclipsa dès ce
moment toutes les autres, et que toutes les voix de la renommée le
placèrent au premier rang.
[Note 580: Quelques auteurs et bibliographes ont distingué deux
éditions de 1515 et 1516. M. _Barotti_ croit avec vraisemblance que
c'est la même, commencée en 1515, et finie en 1516.]
Si jamais un poëte dut s'attendre à recueillir des fruits solides de ses
veilles, c'était assurément l'auteur du _Roland furieux_. Ses services,
si utiles au duc et au cardinal, n'avaient point souffert de la
composition de ce poëme, dont la publication jetait un éclat immortel
sur eux et sur leur famille. Si le cardinal, qui avait le droit d'exiger
de lui davantage, avait eu quelques petites négligences ou quelques
distractions à lui reprocher[581], ce chef-d'oeuvre, consacré presque
entièrement à sa gloire, était une assez belle excuse, et quelque bon
traitement qu'il pût faire à l'Arioste, il restait encore son obligé;
mais c'est apparemment ce que les princes n'aiment pas, surtout quand
l'obligation doit avoir une grande publicité. Tout le monde sait le mot
que dit le cardinal, quand l'Arioste lui eut présenté un exemplaire de
son poëme. Ce mot ne peut se rendre en français[582]. «Seigneur Arioste,
où avez-vous pris _tant de sottises_? est trop dur; _tant de folies_, ne
dit pas assez; _tant de bagatelles_, ou _de niaiseries_, ce n'est pas
encore cela. Le mot existe bien en français, mais l'italien a ses
licences, un cardinal a aussi les siennes, et je ne puis que rappeler
ici ce mot à ceux qui le savent, sans le dire à ceux qui l'ignorent. Il
suffit de ces à peu près pour juger qu'Hippolyte d'Este, tout prince,
tout cardinal et tout grand mathématicien qu'il était, dit alors une
impertinence.»
[Note 581: On trouve ce reproche ainsi exprimé dans les notes de
_Virginio Ariosto_, pour la vie de son père: VI. _Il cardinale disse che
molto gli sarrebbe stato più caro che M. Lod. avesse atteso a servilo,
mentre che stava a camporre il libro._ Voyez la première satire de
l'Arioste, terz. 36.]
[Note 582: _Messer Ludovico, dove mai avete pigliato tante
coglioneri?_ Tiraboschi en citant ce mot a mis _corbellerie_, t. VII,
part. 1, p. 36; mais le texte pur du cardinal était consacré et attesté
depuis long-temps par d'autres auteurs graves.]
Devenu plus exigeant à mesure qu'il avait moins de bienveillance, il
voulut que l'Arioste l'accompagnât en Hongrie, où des affaires
l'appelaient et le retinrent plus de deux ans. Le poëte allégua en vain
la faiblesse de sa santé, les soins qu'exigeaient de lui les affaires de
sa famille; le cardinal ne voulut admettre aucune excuse, regarda ce
refus comme une injure; l'Arioste y ayant persisté, il lui retira
entièrement ses bonnes grâces, et du mécontentement il passa jusqu'à la
haine. L'Arioste restait à Ferrare dans une position désagréable. Le duc
Alphonse eut la générosité de l'en tirer, en le faisant passer de la
cour de son frère dans la sienne[583]. Le peu d'occupation que lui
donnait ce nouveau service ne lui aurait laissé beaucoup de loisir pour
ses études, s'il n'y avait été troublé par des embarras domestiques qui
augmentaient sans cesse. Le duc aurait pu facilement lui procurer le
repos, mais il crut sans doute avoir tout fait en le faisant son
gentilhomme, et en l'admettant dans sa familiarité la plus intime. Il
lui ôta même, peut-être sans y penser, une de ses faibles ressources.
L'Arioste recevait de lui, pour tous gages, une petite rente ou pension,
assise, à ce que l'on croit, sur des gabelles, ou sur un autre impôt de
ce genre. Alphonse supprima l'impôt, et l'Arioste perdit sa rente, que
le duc ne songea point à remplacer.
[Note 583: Selon quelques auteurs, ce ne fut qu'après la mort du
cardinal; et c'est ainsi que Mazzuchelli le rapporte, _ub. supr._]
Il perdit de plus un procès qu'il eut à soutenir contre la chambre
ducale. Un de ses parents[584], possesseur d'un riche fief dans le
Ferrerais, mourut; trois héritiers se présentèrent: l'Arioste, comme
parent le plus proche, un ordre religieux pour un de ses moines qui se
disait fils naturel du mort, et la chambre ducale, qui prétendait que
cette terre lui était dévolue comme féodale. L'Arioste trouva dans son
premier juge un ennemi personnel qui le condamna; dans le second, un
homme faux et adroit qui lui persuada de renoncer à ses prétentions; et
par amour de la paix, par crainte de perdre la bienveillance d'Alphonse,
il y renonça. Le duc ne prit aucune couleur dans ce procès; il laissa
agir ses agens d'affaires; il les laissa déployer toute leur science
fiscale et féodale, et ne leur défendit point de le si bien servir.
[Note 584: _Rinaldo Ariosto._]
Il restait à l'Arioste une petite rente à peu près semblable à la
première, sur la chancellerie de Milan, que le cardinal lui avait fait
avoir et qu'au moins il ne lui ôta pas. Elle lui valait 25 écus tous les
quatre mois[585], c'est-à-dire à peu près 450 ou 500 liv. par an[586].
Voilà pourtant toutes les récompenses qu'il obtint de cette famille si
magnifique et si libérale; voilà le prix de ses longs services, des
dangers auxquels il s'était exposé pour elle et de ses immortels
travaux. Après de tels exemples, et ils ne sont pas rares, qui pourra
blâmer les gens de lettres, amis de leur indépendance, qui fuient les
princes et les cours? Qui pourra blâmer l'Arioste d'avoir indiqué ce
résultat de ses services dans une devise qui représentait une ruche,
dont un ingrat villageois chassait ou tuait les abeilles par la fumée
d'un feu de paille, pour en extraire le miel, avec ce simple mot: _Ex
bono malum_, le mal pour le bien.
[Note 585: Cette rente provenait du tiers des honoraires dus au
notaire pour chacun des contrats expédiés dans cette chancellerie.
L'Arioste en jouissait en société avec un Ferrarais de la famille
_Costabilli_; il en parle dans sa première satire.]
[Note 586: En comptant, par écu, 6 à 7 liv. de France.]
Sa position devint si cruelle qu'il se vit forcé de prier le duc, ou de
pourvoir à ses besoins, ou de lui permettre de quitter son service pour
chercher ailleurs des ressources. Alphonse, qui l'aimait réellement, ne
rejeta point sa prière; mais comment croit-on qu'il y répondit? En le
nommant son commissaire dans un petit pays appelé la _Garfagnana_, alors
agité par des troubles, divisé par des factions et infesté de
brigands[587]. Quel emploi pour un favori des Muses! Mais ce grand génie
était en même temps un esprit conciliant, juste et flexible; il mit tant
d'adresse, de patience et de douceur dans cette commission épineuse,
qu'il ramena toutes les volontés, apaisa les troubles, et gagna
l'affection des sujets en acquérant de nouveaux droits à l'attachement
du maître. L'aventure connue qu'il eut alors avec un chef de
brigands[588] qui, loin de l'attaquer, dans un lieu désert où il le
pouvait avec avantage, lui prodigua, quand il sut son nom, les offres de
services et les témoignages de respect, prouve que l'admiration qu'on
avait pour lui était devenue, jusque dans les dernières classes, un
sentiment général.
[Note 587: Février 1522.]
[Note 588: Philippe _Pacchione_. Ce trait est détaillé dans toutes
les Vies de l'Arioste.]
Il était encore dans ce triste pays quand Clément VII fut élevé au
souverain pontificat. _Pistofilo_ de Pontremoli, secrétaire d'état du
duc Alphonse, fut alors chargé de proposer à l'Arioste le titre
d'ambassadeur résident auprès du nouveau pape. Il lui faisait envisager
dans ce parti de grandes espérances de fortune. L'Arioste s'excusa
d'accepter cette faveur. Il n'avait d'autres desirs que de retourner à
Ferrare et d'y rester toute sa vie. Il laisse entendre dans sa réponse à
son ami _Pistofilo_ qu'un tendre attachement l'y rappelle. D'ailleurs,
qu'irait-t-il faire à Rome? Ses espérances se sont toutes évanouies
depuis que Léon X, qui avait été son ami, ainsi que toute cette famille
des Médicis, après l'avoir leurré de belles promesses, l'a doucement
écarté et enfin laissé dans l'infortune, tandis qu'il élevait et
enrichissait tous ses autres amis. Il aurait tort d'attendre de Clément
ce qu'il n'a pas eu de Léon même[589].
[Note 589: Voyez sa septième satire, à la fin.]
En effet, on a lieu d'être surpris que ce généreux protecteur des
lettres, qui répandait tant de bienfaits sur les poëtes mêmes les plus
médiocres, n'ait rien fait pour le premier poëte de son temps. Les
liaisons de l'Arioste avec les Médicis remontaient à l'époque de leur
exil. Léon, qui était alors le cardinal Jean, lui avait promis que si
jamais il se trouvait en état de le servir, il se chargerait de sa
fortune. Il lui avait répété les mêmes protestations à Florence, après
le rétablissement de sa famille[590]. Quand il fut devenu pape,
l'Arioste alla le complimenter à Rome, comme firent tous ses amis. Léon
lui fit le meilleur accueil; il l'embrassa, le baisa sur les deux
joues[591], et lui renouvela toutes ses promesses: cependant il ne lui
donna rien, il ne fit absolument rien pour lui, si l'on ne veut compter
pour un bienfait la bulle qu'il lui accorda pour l'impression de son
poëme[592], cette bulle a du moins le mérite d'être plaisante par son
objet; mais ni l'amitié du pape, ni celle du cardinal _Bibbiena_
n'empêchèrent qu'une partie de l'expédition du bref ne fût aux frais du
poëte. Léon X régna neuf ans, et l'Arioste, dont les voeux étaient
très-modérés, qui ne désirait que les deux vrais biens de la vie, le
nécessaire et l'indépendance, n'obtint de lui ni l'un ni l'autre.
[Note 590: Sat. 4.]
[Note 591: Sat. 3.]
[Note 592: Le 20 juin 1515. Ce bref est parmi les lettres écrites
par le _Bembo_, au nom de Léon X. (L. X, ép. 40.)]
A quoi attribuer cette conduite, si ce n'est à l'attachement de
l'Arioste pour la maison d'Este? Léon X avait hérité de la haine de
Jules II contre le duc Alphonse, et du projet déjà formé d'envahir
Ferrare. Cette ville entrait avec Modène, Reggio, Parme et Plaisance
dans un plan qu'il avait fait pour son frère Julien de Médicis[593]. Il
craignit que, s'il élevait l'Arioste aux dignités ecclésiastiques, comme
le _Bembo_ et Sadolet, il ne trouvât en lui dans la suite quelque
obstacle à ses desseins[594]. L'Arioste avait sans doute pénétré ce
motif, et il n'avait garde d'attendre du second pape Médicis ce qu'après
tant de témoignages d'amitié, après tant de promesses, il avait attendu
inutilement du premier.
[Note 593: Guichardin, _Hist. d'Ital._, l. XII.]
[Note 594: Voyez notes de _Rolli_, sur la quatrième satire de
l'Arioste, édit. de Londres, 1716.]
Au bout de trois ans, sa commission étant finie et la _Garfagnana_
pacifiée, il revint à Ferrare. Il y trouva le duc très-occupé de
spectacles. Ce goût alors naissant en Italie faisait alors l'amusement
de toutes les cours. Ce fut pour celle de Ferrare qu'il revit et qu'il
corrigea quatre comédies, écrites, les unes dès sa première jeunesse, et
les autres déjà depuis long-temps[595]. Le duc Alphonse n'épargna aucune
dépense pour qu'elles fussent magnifiquement représentées. Il fit bâtir
exprès un théâtre d'après les dessins et sous la direction du poëte
lui-même; et ce fut l'un des plus beaux que l'on eut encore vus. Ces
quatre pièces y furent jouées plusieurs fois dans les fêtes données à
différents princes et dans d'autres occasions solennelles. Les acteurs
étaient, selon l'usage de ce temps-là, des gentilshommes de la cour et
d'autres personnes distinguées; l'un des fils mêmes du duc récita le
prologue de l'une de ces comédies, la première fois qu'elle fut
jouée[596]. L'Arioste traduisit pour les mêmes spectacles et pour les
mêmes acteurs deux comédies de Térence[597]; et l'on doit encore
regretter que ces traductions se soient perdues. Ses propres pièces
étaient imitées de l'ancienne comédie latine, mais avec de nouvelles
intrigues et des caractères nouveaux. Je reviendrai, en parlant de la
poésie dramatique, sur ces premiers essais d'un art où avons surpassé
les Italiens, mais dans lequel ils ont été nos maîtres comme dans tous
les autres.
[Note 595: _La Cassaria_, _i Suppositi_, _il Negromante_, et _la
Lena_.]
[Note 596: _La Lena_, jouée en 1528.]
[Note 597: L'_Andrienne_ et l'_Eunuque_. Ces traductions étaient en
prose, l'Arioste n'ayant pas eu le temps de les faire en vers pour les
fêtes où elles furent représentées (Voyez _Gian. Bat. Giraldi_, défense
de sa _Didon_, t. Ier. de son Théâtre, p. 133.)]
Au milieu de ces douces, mais assujétissantes occupations, il n'oubliait
pas le plus solide fondement de sa gloire. Peu satisfait de la première
publication de son _Orlando_, malgré le bruit qu'il avait fait en
Italie, et les éditions répétées qui en avaient paru, il y retouchait,
corrigeait et ajoutait sans cesse, dès qu'il en avait le loisir. Il fit
même plusieurs voyages pour recueillir les conseils des hommes les plus
éclairés et les plus célèbres de ce temps-là, tels entre autres que le
_Bembo_, le _Molza_, le _Navagero_, ses rivaux dans cet art où la
rivalité éteint souvent jusqu'à la bienveillance, et cependant ses
intimes et fidèles amis. Profitant de leurs avis, des critiques qui
avaient été faites de son poëme et de ses propres réflexions, il le fit
reparaître en 1532, avec des changements et des additions considérables,
en quarante-six chants, et tel enfin qu'il est resté.
Quelque soin qu'il prit de cette édition, l'exécution typographique en
fut si détestable, que, selon l'expression de l'un de ses frères, dans
une lettre au cardinal _Bembo_[598], il se plaignait hautement d'être
assassiné par l'imprimeur. Il en conçut beaucoup de chagrin; il
projetait même une nouvelle édition quand il fut attaqué de la maladie
dont il mourut. Il ne faut croire, ni avec le _Pigna_, que depuis qu'il
eut perdu la faveur du cardinal Hippolyte, les chagrins, les
distractions, les affaires l'empêchèrent pendant quatorze ans de
s'occuper de poésie, et de travailler à son poëme; ni avec le _Giraldi_,
que pendant seize années entières, il ne passa pas un seul jour sans y
toucher, ou au moins sans y penser[599]; mais il est évident que si, au
lieu de cette injuste disgrâce, il eût reçu les récompenses qu'il avait
droit d'attendre, si le mauvais état de sa fortune et de celle de sa
famille l'eût moins tristement occupé, s'il avait eu moins d'embarras,
d'inquiétudes, de procès, si le duc même, qui ne cessa point de l'aimer,
avait su faire autre chose pour lui que de l'employer à des commissions
difficiles, ou à des travaux littéraires si l'on veut, mais de commande,
auxquels son génie se pliait, mais qu'il ne lui demandait pas, s'il eût
eu enfin la délicatesse de lui procurer ce loisir sans trouble qui est
l'unique ambition des véritables amis des Muses, et dont ils jeuissent
si rarement, le _Roland furieux_, tout excellent qu'il est, aurait été
bien plus parfait encore.
[Note 598: Lettres de _Calasso Ariosto_ à _P. Bembo_, du 8 juillet
1533, vol. Ier. des _Lettere de diversi al Bembo_.]
[Note 599: Note manuscrite ajoutée par le _Giraldi_ sur un
exemplaire de ses _Discorsi intorno al comporre de' Romanzi_, que
possédait M. _Barotti_, et qu'il cite dans ses notes sur la vie de
l'Arioste.]
On attribue au travail forcé qu'exigea de l'Arioste cette dernière
édition de son poëme, la maladie dont il fut attaqué, maladie trop
ordinaire aux gens de lettres[600], et qui en conduit un grand nombre au
tombeau par le chemin de la douleur. Les médecins, et il en eut
malheureusement trois, lui ordonnèrent, dit-on, des boissons apéritives
qui lui ruinèrent l'estomac: pour le rétablir, il recourut à d'autres
remèdes; enfin, il se travailla si bien, qu'il tomba dans l'étisie et
mourut après huit mois de souffrances, dans le neuvième mois de sa
cinquante-huitième année[601]. Son corps fut porté de nuit et enterré
avec la plus grande simplicité, dans la vieille église de Saint-Benoît,
comme il l'avait expressément demandé. Ses cendres restèrent quarante
ans dans cette humble sépulture, où l'on ne voyait d'autre ornement que
les vers latins et italiens dont tous les poëtes voyageurs
s'empressaient de faire hommage à leur maître. En 1572, un gentilhomme
ferrarais, nommé _Agostino Mosti_[602], qui avait été dans sa première
jeunesse disciple de l'Arioste, lui fit ériger à ses frais, dans la
nouvelle église des Bénédictins, un tombeau en très-beau marbre, orné de
figures et d'autres embellissements, surmonté du buste du poëte[603]. Il
y transporta, de ses propres mains les restes de son maître, le jour
même de l'anniversaire de sa mort, et ce ne fut pas sans les arroser de
ses larmes. Les religieux de cette maison l'accompagnèrent de leurs
chants, et donnèrent la plus grande solennité à cette cérémonie
touchante. C'est à de pareils traits qu'on reconnaît une religion
humaine et charitable, et non aux fureurs d'un clergé fanatique refusant
la sépulture à un grand poëte[604], et forçant ses cendres vénérables à
chercher un asyle obscur loin de la capitale d'un grand empire qu'il
avait, pendant soixante ans, éclairé par ses lumières, enchanté par ses
chefs-d'oeuvre, et honoré par son génie.
[Note 600: C'était une obstruction à la vessie.]
[Note 601: Le 6 juin 1533. M. _Barotti_ établit très-solidement
cette date, et réfute celles du _Fornari_, du _Pigna_, etc.]
[Note 602: Et non pas _Agostini_, comme l'a dit l'auteur de la Vie
de l'Arioste qui est en tête du sixième volume de la traduction du
_Roland furieux_, publiée à Paris en 1787.]
[Note 603: On y lisait au-dessous de l'inscription nominale et
votive, ces huit vers latins composés par _Lorenzo Frizoli_:
_Heic Areostus est situs, qui comico
Aures theatri sparsit urbanas sale,
Satyraque mores strinxit acer improbos;
Heroa culto qui furentem carmine
Ducumque curas eccinit, atque proelia;
Vales coronâ dignus unus triplici,
Cui trina constant quoe fuere vatibus
Graiis, latinis, vixque etruscis, singula._]
[Note 604: A Paris, en 1778.]
Enfin, quarante autres années après, Louis Arioste, petit-fils du
poëte, fit élever à sa mémoire un monument beaucoup plus riche que le
premier. Les marbres, les statues, l'architecture, tout y est
magnifique[605]. Les cendres de l'Arioste y furent transportées de
nouveau et y sont restées depuis. Il n'est point de voyageur qui ne les
visite avec respect. Des souverains mêmes y ont porté leur tribut
d'admiration. L'empereur Joseph II, en 1769, passa rapidement à Ferrare.
Il n'y resta qu'une heure, et ne sortit de son hôtel que pour aller voir
le tombeau de l'Arioste. Les Muses italiennes n'ont pas manqué de
consacrer cette visite impériale[606], aussi honorable à l'empereur
qu'au poëte.
[Note 605: L'inscription gravée sur ce second tombeau est plus
emphatique que la première; et ne la vaut pas. L'Arioste en avait fait
lui-même une autre; le ton badin qu'il y avait pris a sans doute empêché
de l'employer sur l'un et sur l'autre de ces deux monuments; mais c'est
ce ton même qui la rend curieuse, et qui doit engager à la recueillir.
_Ludovici Areosti humantur ossa
Sub hoc marmore, seu sub hâc humo, seu
Sub quidquid voluit benignus hæres,
Sive hærede benignior comes, sive
Opportuniùs incidens viator,
Nam scire haud potuit futura, sed nec
Tanti erat vacuum sibi cadaver
Ut urnam cuperet parare vivens;
Vivens esta tamen sibi paravit
Quæ inscribi voluit suo sepulchro,
Olim si quod haberet is sepulchrum,
Ne cum spiritus exili peracto
Præscripti spatio misellus artus,
Quos oegrè antè reliquerat, reponet,
Hac et hac cinerem hunc et hunc revellens,
Dum norit proprium, diu vagetur._
(Mazzuchelli, _ub. supr._)]
[Note 606: Voyez un sonnet italien et deux épigrammes latines
rapportées par M. _Barotti_, dans sa Vie de l'Arioste.]
L'Arioste avait une belle figure, les traits réguliers, le teint vif et
animé, l'air ouvert, bon et spirituel. Sa taille était haute et bien
prise, son tempérament robuste et sain, si l'on en excepte un catarrhe
dont il fut quelquefois attaqué. Il aimait à se promener à pied; et ses
distractions, causées par les méditations, la composition ou les
corrections dont il était continuellement occupé, le menaient souvent
plus loin qu'il n'en avait eu le projet. C'est ainsi que, par une belle
matinée d'été, voulant faire un peu d'exercice, il sortit de Carpi qui
est entre Reggio et Ferrare, mais beaucoup plus près de Reggio, et qu'il
arriva le soir à Ferrare, en pantouffles et en robe de chambre, sans
s'être arrêté en chemin.
Sa conversation était agréable, piquante et respirait la franchise et
l'urbanité autant que l'esprit. Ses bons mots étaient pleins de sel; sa
manière de raconter était originale et plaisante, et ce qui manque
rarement son effet, quand il faisait rire tout le monde, il était
lui-même fort sérieux. Les auteurs qui ont écrit sa vie avec le plus de
détail, le représentent doué de toutes les qualités sociales, sans
orgueil, sans ambition, réservé dans ses discours et dans ses manières,
attaché à sa patrie, à son prince, et surtout à ses amis; aimant la
solitude et la rêverie; sobre, quoique grand mangeur et sans goût pour
les mets recherchés, comme pour les repas bruyants. Ils le représentent
aussi peu studieux et ne lisant qu'un petit nombre de livres
choisis[607]; travaillant peu de suite, très-difficile sur ce qu'il
avait fait, corrigeant ses vers et les recorrigeant sans cesse. Depuis
qu'il eut formé le dessein de faire un poëme épique, il joignit à ses
études poétiques l'histoire et la géographie. Ses connaissances
géographiques surtout s'étendaient aux plus petits détails; on le voit
par ceux où il se plaît à entrer quand il fait voyager ses héros; et
dans ce genre d'épopée, les héros voyagent souvent.
[Note 607: Il aimait surtout Catulle, Virgile, Horace et Tibulle, et
ne cessait de les relire.]
L'Arioste aimait les jardins et les traitait comme ses vers, ne se
lassant jamais de semer, de planter, de transplanter, de changer la
distribution des carrés et des allées. Il lui arrivait souvent de
prendre une plante pour l'autre; il élevait, comme précieuses, les
herbes les plus communes, et les voyait éclore avec une joie d'enfant,
pour n'y plus songer le lendemain. Il avait un autre goût plus cher,
celui de bâtir et de faire dans sa maison des changements continuels; et
il plaisantait souvent sur le malheur de ne pouvoir changer aussi
facilement et à aussi peu de frais sa maison que ses vers. Il avait fait
graver sur l'entrée ce joli distique latin:
_Parva, sed apta mihi, sed nulli obnoxia, sed non
Sordida, porta meo sed tamen oere domus._
Tout homme sage peut aimer à les traduire ainsi librement pour sa propre
maison.
Petite, mais commode, elle est faite pour moi:
Rien de honteux ne l'a souillée[608],
Personne ne m'y fait la loi[609],
Et de mes propres fonds enfin je l'ai payée.
[Note 608: On transporte ici au moral ce qui est au physique dans le
latin, _sed non sordida_; rien n'empêche qu'une maison propre ne soit
aussi une maison pure.]
[Note 609: L'Arioste, en disant que sa maison n'est dépendante de
personne, _nulli obnoxia_, veut indiquer par-là sa propre indépendance,
dont il ne jouissait qu'en l'habitant. A la cour, il était esclave; dans
sa maison il se sentait libre. C'est là le vrai sens de l'expression
latine. J'en fais ici l'observation pour une raison particulière. Dans
l'article ARIOSTE, de la _Biographie universelle_, j'avais rendu en
prose _sed apta mihi_, _sed nulli obnoxia_, par ces mots français: _mais
commode pour moi_, _mais qui ne dépend de personne._ Quelqu'un crut que
je m'étais trompé, qu'_obnoxia_ signifiait _incommode_, et non pas
_sujette, dépendante_, qui en est pourtant le véritable sens et même le
seul. Il indiqua son observation par ces mots, _incommode à personne_,
en marge de mon manuscrit; je n'y eus aucun égard; mais à l'impression,
l'observation qui n'était point rayée, passa, comme il arrive souvent,
dans le texte. Je n'en ai été averti que par le grand bruit qu'on a fait
de cette faute, dans un prétendu _Examen de la Biographie universelle_.
Le vers français auquel se rapporte cette note, et auquel je n'ai rien
changé, prouve assez quelle était l'expression dont je m'étais servi
pour rendre les mêmes mots latins, dans ma traduction en prose.]
Ce dernier trait n'est pas indifférent. Il prouve que Paul Jove et
d'autres auteurs ont eu tort de dire que l'Arioste dut cette maison aux
libéralités du duc Alphonse[610], et que Tiraboschi a eu tort de le
répéter[611]. L'Arioste n'aurait certainement pas déclaré publiquement
sous les yeux du duc qu'il avait payé cette maison de son argent, _parta
meo oere_, s'il avait dû au duc lui-même les moyens de la bâtir. Bien
plus, on pourrait croire que ce vers n'est pas exempt d'une légère
malignité. Dans la position où était l'Arioste avec le souverain de
Ferrare, il fallait que l'inscription de sa maison contînt un
remercîment ou un reproche.
[Note 610: P. Jov. _Elog. Viror. Litter. illustr._]
[Note 611: _Stor. della Leterr. ital._, t. VII, part. I, p. 34.]
L'Arioste obtint non-seulement la bienveillance, mais l'amitié de tous
ceux des hommes puissants de son siècle qui avaient le goût des lettres
et l'esprit cultivé. Les cardinaux Médicis, Farnèse _Bembo_, et surtout
_Bibbiena_, les ducs d'Urbin et de Mantoue, le marquis _del Vasto_, le
duc Alphonse lui-même, et dans toutes ces cours les hommes de lettres et
les poëtes qui y brillaient, oubliant la vanité du rang et les rivalités
littéraires, semblaient lui pardonner la supériorité de son génie en
faveur de ses qualités aimables.
Il est faux qu'il ait été couronné solennellement à Mantoue par
l'empereur Charles-Quint, comme l'ont prétendu quelques biographes[612].
Cet empereur ne s'amusait pas à couronner des poëtes; et s'il est vrai
que l'on ait retrouvé un de ses diplômes où l'Arioste ait été traité de
poëte lauréat[613], c'est dans ce diplôme même que consistait cette
sorte de couronnement: c'était une pièce de chancellerie qui s'expédiait
sans conséquence; et le laurier qu'elle décernait n'est pas celui qui a
rendu le nom de l'Arioste immortel.
[Note 612: Son fils _Virginio_ dit positivement, dans les notes
rapportés par M. _Barotti_: _Egli è una baja che fosse coronato_.]
[Note 613: Voyez Mazzuchelli, _Scrit. ital., loc. cit._]
On voit par mille endroits de ses ouvrages qu'il aimait beaucoup les
femmes et qu'il les connaissait parfaitement; mais s'il avoue souvent
qu'il les aime, il ne nomme, ni ne désigne même jamais l'objet ou les
objets particuliers de cet amour. On ne sait si ce fut de la même ou de
deux différentes maîtresses qu'il eut deux enfants naturels, _Virginia_,
qui prit l'état ecclésiastique et obtint de bons bénéfices, et
Jean-Baptiste, capitaine dans les troupes du duc de Ferrare. L'Arioste
fut toujours sur l'article de la galanterie d'une discrétion rare chez
les poëtes; et c'est peut-être pour se rappeler sans cesse à l'exercice
de cette vertu qu'il avait sur son encrier de bronze un petit Amour en
relief, qui posait sur ses lèvres l'index de sa main droite, et semblait
commander le silence[614].
[Note 614: Il est gravé dans la vie de l'Arioste écrite par
_Barotti_, ainsi que sa maison, son tombeau, sa chaise, et un
_facsimile_ de son écriture.]
Sa plus forte passion peut-être fut celle qu'il éprouva pour une jeune
veuve très-belle et très-sage, dont il devint amoureux à Florence,
lorsqu'il y alla pour voir les fêtes auxquelles l'exaltation du pape
Léon X donna lieu[615]. Elle se nommait Genèvre. N'osant la nommer
publiquement, il se dédommagea de cette contrainte en donnant le nom de
Genèvre à l'héroïne de l'un des plus touchants épisodes du _Roland
furieux_. C'est elle qu'il chante sans la nommer dans plusieurs de ses
poésies lyriques, ou de ses _rimes_, poésies dont on parle peu, parce
que le grand éclat du _Roland_ les a pour ainsi dire effacées, mais qui,
loin d'être inférieures à celles du _Bembo_, et du _Casa_, dont on parle
beaucoup, joignent à ce que pouvaient mettre dans leurs vers ces deux
hommes de talent et de goût, ce que l'Arioste mettait dans tout ce qui
sortait de sa plume, la grâce qu'ils ont rarement et le génie qui leur
manque.
[Note 615: Voyez dans ses _Rime_ la _canzone_ I.]
Nous retrouverons donc l'Arioste au nombre des premiers poëtes lyriques
qui fleurirent dans ce beau siècle, rétablissant avec eux le style pur,
élégant, harmonieux qui paraissait presque oublié depuis Pétrarque; nous
le retrouverons parmi les poëtes comiques, disputant au cardinal
_Bibbiena_ son ami, et la supériorité de talent, et même l'antériorité
de date; nous le retrouverons enfin, et le premier de tous, entre les
poëtes satiriques, créateur de la satire italienne, marchant sur les pas
d'Horace, amusant comme lui ses lecteurs des moindres particularités de
ses moeurs et de sa vie, censeur malin, mais sans fiel, et commençant
presque toujours par essayer sur lui-même la pointe du trait dont il
veut blesser les autres. C'est maintenant comme poëte épique que je dois
le considérer. Le résultat de l'examen où je vais entrer prouvera, je
ne crains point de l'annoncer, qu'il est dans le premier des genres de
poésie le premier des poëtes modernes, et qu'ayant appliqué son talent
et son génie à un genre d'épopée que les deux grands épiques anciens ne
connaissaient pas, il est trop difficile de juger à quelle distance on
doit le placer, ou même si l'on doit réellement le placer au-dessous
d'eux.
_Observations préliminaires._
Lorsque ne connaissant d'autres poëmes épiques que ceux d'Homère et de
Virgile, et d'autres théories de l'épopée que les règles tracées dans
les anciennes poétiques, on lit pour la première fois l'_Orlando
furioso_ de l'Arioste, sans s'y être préparé par la lecture des poëmes
modernes qui précédèrent le sien, on reçoit à la fois deux impressions
opposées. On est saisi d'admiration pour l'imagination prodigieuse qui
paraît avoir créé des machines poétiques si nouvelles, un merveilleux si
surprenant, si varié, si fécond en peintures agréables et en riches
descriptions, en même temps qu'il est si différent du merveilleux
qu'avaient épuisé les poëtes grecs et latins; mais on se trouve comme
ébloui de la diversité des objets, de leur succession rapide, de leur
étonnante multiplicité; l'intérêt que tant de moyens contribuent à faire
naître semble près d'expirer à chaque instant, parce que sans cesse il
se partage; mais la curiosité toujours excitée le ranime et le soutient;
l'imagination exaltée par le grand et par l'héroïque est tout à coup
rabaissée par des objets vulgaires, ou amusée par des contes plaisants;
l'esprit qui n'est point habitué à ces contrastes, n'en trouvant ni
l'exemple dans aucune épopée, ni le précepte dans aucune poétique, est
tenté, malgré le plaisir qu'il éprouve, d'exclure du nombre des poëmes
épiques un ouvrage qu'il trouve si peu conforme et aux poëmes d'Homère
et aux principes d'Aristote. C'est, comme nous l'avons vu, ce qui était
arrivé à Voltaire lui-même; mais nous avons vu aussi qu'il revint de son
erreur.
Quand on arrive au contraire au _Roland furieux_ par le chemin qui nous
y a conduits, l'admiration que l'on sent pour son auteur n'est peut-être
pas moindre, mais elle est d'une autre espèce. On voit qu'il fut loin
d'être l'inventeur de ce genre où il excelle; que la route lui était
tracée; que le fonds de la plupart de ses fables était trouvé; que les
formes mêmes qui paraîtraient le plus lui appartenir étaient employées
avant lui, mais que tout cela existait en quelque sorte sans vivre, et
que le génie de l'Arioste fut pour cette masse encore inerte le souffle
créateur ou le flambeau de Prométhée.
D'un autre côté, on commence à soupçonner que ces prétendues
contradictions entre lui et le prince des poëtes épiques, entre les
règles qu'il s'est faites et celles qu'avait tracées le premier
législateur du Parnasse, pourraient bien n'être qu'apparentes; que
l'épopée, telle qu'il l'a traitée, étant d'une espèce particulière et
inconnue aux anciens, s'il a fait des fables de son temps un usage aussi
heureux qu'Homère des fables du sien, s'il a observé, dans ce genre
nouveau, des convenances que l'on puisse convertir en règles et en
préceptes, comme Aristote convertit celles que l'instinct du génie avait
dictées à Homère, on ne peut réellement s'armer contre lui ni d'Homère
ni d'Aristote.
Si l'on veut changer ce soupçon vague en idée nette et distincte, voici
peut-être le fil de raisonnements que l'on peut suivre. Il doit nous
conduire à reconnaître comment dans ce nouveau genre de poëme,
c'est-à-dire dans le roman épique, l'épopée a pu se dispenser de suivre
les règles connues, ou du moins leur donner une grande extension sans
les enfreindre.
On en convient universellement aujourd'hui, nous n'avons qu'un fragment
de la Poétique d'Aristote, soit qu'il ne l'ait point achevée, soit que
ce qui manque se soit perdu. Dans ce qui nous reste, il ne traite que de
la poésie en général, de la tragédie et du poëme épique. Relativement à
ce dernier, il se borne à parler de l'héroïque, et n'emploie presque
jamais pour le désigner que le mot _épique_ ou _épopée_, quoiqu'il
doive y avoir et qu'il y ait effectivement plusieurs sortes d'épopées,
dont une seule est purement héroïque.
D'après l'étymologie même du mot, le titre de poëme épique convient à
tout poëme qui contient le _récit_ d'une action soit héroïque, soit
commune: _épique_ est le genre, _héroïque_ est l'espèce; les règles
qu'Aristote a établies pour l'espèce, doivent-elles être appliquées à
tout le genre? Ses préceptes sont inattaquables; ce sont ceux du génie
et du goût; mais sans nous en écarter donnons-leur toute l'extension qui
leur convient; nous en verrons sortir plusieurs espèces de poëmes dont
il n'a fait aucune mention, mais que lui-même reconnaîtrait pour des
poëmes et de véritables épopées, puisqu'ils sont déduits de ses
principes, et que, pour employer les termes de l'école, il en a parlé,
sinon explicitement, du moins implicitement.
Le récit d'une action illustre est la matière de l'épopée, et la
représentation de cette action est le sujet de la tragédie: la comédie,
au contraire, a pour sujet la représentation d'une action populaire ou
commune. Voilà ce que dit Aristote. Ajoutons à cela que le récit d'une
action populaire ou commune peut fournir une autre espèce de poëme dont
il ne parle pas; tel était le _Margitès_ d'Homère, qui, selon Aristote
lui-même, fut l'origine de la comédie, comme l'_Iliade_ le fut de la
tragédie; car pourquoi serait-il moins permis de raconter en vers une
action commune qu'une action illustre?
Ce n'est pas tout. Quelques poëtes dramatiques, comme Plaute, par
exemple, ont mêlé dans leurs représentations, des personnes illustres ou
héroïques avec des personnes de basse condition et des gens du peuple.
Faisons dans le récit ce que Plaute a fait dans la représentation, et
nous aurons une troisième sorte d'épopée, dont Aristote n'a rien dit,
mais qui est déduite de ses principes. Voilà donc la poésie
représentative ou dramatique divisée en trois espèces, selon qu'elle
_représente_ des actions illustres ou des actions communes, ou enfin des
actions illustres et communes mêlées ensemble, d'où naîtront la
tragédie, la comédie et la tragi-comédie; voilà aussi la poésie
narrative ou épique également divisée en trois espèces, selon qu'elle
_raconte_ l'une ou l'autre de ces trois sortes d'actions. La première
sera l'héroïque ou l'épique d'Aristote, telle que l'_Iliade_; la seconde
ressemblera au _Margitès_, ou à l'idée que la tradition nous donne de ce
poëme qui s'est perdu, et elle ne racontera que des actions communes; la
troisième racontera des actions communes et des actions héroïques, et
ses personnages seront moitié nobles, moitié populaires, à peu près
comme l'_Odyssée_, ou comme serait, si l'on veut, un poëme où il y
aurait encore plus d'actions et de personnes communes.
Chacune de ces espèces peut se subdiviser encore. Et comment établir des
règles qui puissent convenir en même temps à tant d'espèces différentes?
Homère s'était tracé un plan pour l'_Iliade_; il s'en traça un autre
pour l'_Odyssée_; celui du _Margitès_ qu'on lui attribue, ne ressemblait
sans doute ni à l'un ni à l'autre. L'_Amphiaraüs_ et l'_Amazonéide_,
s'il est vrai qu'il les eut composés, n'avaient peut-être aucun rapport
avec les trois premiers; et sans parler de la _Batrachomyomachie_, qui,
soit qu'elle appartienne à un autre poëte, soit même qu'on la regarde
comme son ouvrage, n'est évidemment qu'une parodie de ses grands poëmes,
si ce génie fécond avait, comme l'assurent quelques auteurs, enfanté
jusqu'à dix-huit poëmes[616], peut-être avait-il, dans chacun, suivi une
marche particulière, et mélangé de diverses façons le caractère des
personnes et des actions, l'héroïque et le populaire, le plaisant et le
sérieux.
[Note 616: La _Petite Iliade_, la _Phocæide_, les _Cercopes_, les
_Epiciclides_, la _Prise d'Oecalie_, les _Cypriaques_, les _Épigones_ ou
la _Prise de Thèbes_, etc. Selon le _Quadrio_ (_Stor. e rag. d'ogni
Poësia_, t. VI, p. 648), on lui en a attribué plus de quarante. C'est,
comme l'observe _Cesarotti_ (_Ragionam. Storie. critic._, en tête de sa
traduction de l'_Iliade_, édit. de Pise, t. I, p. 127), c'est ce qui
pourrait faire paraître moins étrange l'opinion de _Vico_, qu'Homère
était un nom générique qui représentait l'idée abstraite du poëte
épique, et auquel on rapportait, dans l'antiquité, tous les individus
particuliers du même genre.]
C'est précisément ce qu'on a fait dans le roman épique. Des personnes de
tout rang, des événements de toute espèce, des batailles, des combats
singuliers, des scènes domestiques, des intrigues d'amour, des voyages;
des héros, des chevaliers, des rois, des villageois, des ermites, des
reines et des femmes enlevées, des amantes abandonnées, des femmes
guerrières, des fées, des magiciens, des démons, des géants, des nains,
des chevaux volants, des montagnes de fer ou d'acier, des palais
enchantés, des jardins délicieux, des déserts; enfin, tout ce que la
nature produit, tout ce que l'art invente et tout ce que peut créer
l'imagination la plus riche, ou si l'on veut la plus folle, tout cela
est admis dans l'épopée romanesque, et y peut entrer à la fois.
Supposons qu'on retrouvât le manuscrit d'un poëme grec inconnu jusqu'à
présent, et qu'au style, à la manière, aux opinions mythologiques, aux
traits d'histoire mêlés avec la fable, on le reconnût pour être une des
productions d'Homère; supposons encore que dans ce poëme il se fût
proposé de célébrer une des plus illustres familles de la Grèce, mais
qu'il eût voulu masquer ce dessein et ne le présenter en apparence que
comme épisodique; qu'il eût attaché cette partie principale de son sujet
à une époque devenue fameuse, soit par l'histoire, soit par les
fictions des autres poëtes; qu'il eût choisi dans cette époque un héros
célèbre, sur lequel il eût feint et même promis par son titre, de
vouloir fixer l'attention et l'intérêt; qu'il eût rassemblé un grand
nombre d'autres épisodes, les uns naturels et touchants, les autres
extraordinaires et merveilleux, d'autres enfin hors de toute croyance et
plus étrangers encore à l'ordre naturel des choses que les breuvages de
Circé, les Syrènes, les Lestrigons et le Cyclope; qu'avec des
personnages héroïques, tels qu'Ulysse, Agamemnon, Hector, Achille,
Diomède, etc., il en eût mêlé de vulgaires et de bas, tels qu'Eumée,
Mélanthius, les suivantes de Pénélope et le mendiant Irus, mais en plus
grand nombre encore, et répandus plus universellement dans la machine du
poëme, et qu'habile comme il l'était à peindre la nature, il eût aussi
fidèlement imité les moeurs des gens du peuple que celles des rois et des
héros.
Supposons enfin que pour donner à cet ouvrage un caractère particulier,
au lieu de se cacher sans cesse, comme dans ses autres poëmes, derrière
ses personnages, de les faire mouvoir sans se montrer lui-même, et
d'attacher le lecteur par l'illusion d'une action continue et fidèlement
représentée, il eût au contraire imaginé de se mettre lui-même en scène,
de débiter librement des faits, tantôt naturels et tantôt fantastiques,
ou des réflexions analogues à ces faits mêmes, de passer d'un sujet à
un autre, comme on le fait en racontant de vive voix, mais de ne perdre
de vue son principal objet que pour le retrouver et le reprendre à son
gré, d'exciter la curiosité et de la satisfaire ou de la tromper tour à
tour, de conserver dans les récits, mêmes les plus sérieux, cet air
d'aisance et quelquefois moitié plaisant, d'un esprit fécond et facile,
qui se joue de ce qu'il raconte et de ce qu'il invente. Quel serait le
jugement qu'on porterait de cet ouvrage? Qui oserait dire à Homère: Vous
avez fait un mauvais poëme, et il est mauvais parce qu'il ne ressemble
ni à votre _Iliade_, ni à votre _Odyssée_; nous avions établi, d'après
la première, des règles qui convenaient un peu moins à la seconde, mais
qui ne vont point du tout à cette production nouvelle. Nous ne
réformerons pas nos lois; nous avons trop long-temps soutenu qu'elles
étaient les seules justes et raisonnables, il est plus simple de nier
que l'ouvrage soit de vous, ou de soutenir que lorsque vous l'avez fait
vous étiez en délire.
Sans nous embarrasser de ce qu'Homère pourrait répondre, voyons quels
rapports le _Roland furieux_ peut avoir avec un poëme de cette espèce;
entrons mieux qu'on a fait jusqu'ici dans l'esprit de cet ouvrage;
tâchons de distinguer ce qu'il a de commun avec les anciens, et la
teinte particulière qu'il a reçue, tant du génie de son auteur que des
fictions et des idées adoptées de son temps.
_Analyse de l_'ORLANDO FURIOSO.
Nous avons suivi dans leur développement successif les idées de ces
fictions poétiques, depuis l'époque où elles amusaient le peuple dans
les places publiques et dans les rues, jusqu'au temps où le _Bojardo_, y
ajoutant des inventions plus riches et plus élégantes, mettant plus de
décence dans les moeurs que le _Pulci_, plus d'art et de grandeur dans
son plan, plus de gravité dans ses pensées et dans son style, donna le
premier type de ce que devait être le roman épique, et ne laissa plus
qu'un pas à faire pour le porter à sa perfection. Ce pas était encore
immense; l'Arioste était destiné par la nature à le franchir. Le tableau
de sa vie et de ses études nous a fait voir tout ce qu'une excellente
culture avait ajouté à ses dispositions naturelles, par quels degrés il
fut conduit à cette grande entreprise, la position où il était quand il
la forma, ce qui détermina le choix de son sujet, et le but qu'il se
proposa dans la contexture et dans la disposition de sa fable. Ce fut de
célébrer l'origine de la maison d'Este. Heureuse maison, que rendirent
fameuse les deux plus grands poëtes de l'Italie, mais qui paya
d'ingratitude ceux à qui elle dut une partie de sa gloire, comme pour
apprendre à jamais aux poëtes le fond qu'ils doivent faire sur la faveur
des grands!
L'Arioste, en courtisan délicat, n'annonça pas d'abord son projet; il ne
donna point pour titre à son poëme le nom de Roger, que toutes les
branches de la famille d'Este regardaient comme leur souche commune; il
n'en parla pour ainsi dire qu'accidentellement dans son invocation
adressée au cardinal Hippolyte. Par une méthode qui lui est
particulière, tout son début expose dans un ordre rétrograde les
matières qu'il doit embrasser. Les amours et les exploits de Roger et de
Bradamante, voilà le fond de son sujet: l'amour et la folie de Roland
forment son principal accessoire, il y joint d'autres exploits, d'autres
amours, les faits d'armes, les aventures galantes d'une foule de dames
et de chevaliers, mélange qui constitue essentiellement le roman épique,
et qui le différencie de l'épopée proprement dite. Le public était alors
enivré de la lecture des romans, et c'est un roman que le poëte annonce
d'abord par ce grand nombre d'objets qu'il promet de réunir[617]. Le nom
de Roland était devenu le plus célèbre des noms romanesques, et
l'Arioste s'engage ensuite à raconter de lui des choses que personne n'a
encore dites ni en vers ni en prose[618]. Enfin il prometà au cardinal
Hippolyte de chanter ce Roger, le premier héros de sa race[619].
[Note 617:
_Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori
Le cortesie, l'audaci imprese io canto,_ etc.
(C. I, st. 1.)]
[Note 618:
_Diró d'Orlando in un medesmo tratto
Cosa non detta in prosa mai nè in rima._
(St. 2.)]
[Note 619:
_Voi sentirete fra i più degni eroi
Che nominar con laude m'apparecchio,
Ricordar quel Ruggier che fu di voi
E de' vostri avi illustri il ceppo vecchio._
(St. 4.)]
L'amante de Roger, la courageuse et sensible Bradamante est mise en
scène dès le premier chant, et c'est par leur union que le poëme se
termine. Les enchantements, les malheurs et les divers obstacles qui les
séparent font le noeud de l'action: l'événement heureux qui détruit tout
ce qui s'oppose à leur bonheur fait le dénoûment; tout le reste est
épisodique. C'est à cette fable principale que l'Arioste a lié toutes
les prédictions faites pour flatter la maison d'Este ou pour intéresser
sa nation. Ces prédictions sont reprises jusques à quatre fois dans le
cours du poëme; c'est toujours Roger et Bradamante qu'elles regardent,
et presque toujours à Bradamante qu'elles sont faites. Les trois
derniers chants sont entièrement consacrés à réunir les deux amants. On
ne perd plus Roger de vue; on partage ses périls, son incroyable
générosité, son désespoir et son bonheur. C'est la dernière impression
qui reste du poëme, dont sa victoire sur le terrible Rodomont forme le
dénoûment. S'il n'en était pas le véritable héros, le retour si fréquent
de son apparition, ou plutôt sa présence presque continuelle,
l'attention sans cesse ramenée sur lui, sur son amante et sur leurs
descendants, seraient des répétitions trop importunes, des fautes trop
choquantes et trop nombreuses contre la convenance et contre le goût, ou
plutôt le poëme entier serait une faute.
L'événement célèbre auquel l'Arioste attache cette intrigue principale
est la guerre des Sarrazins contre Charlemagne, guerre fabuleuse, mais
qui faisait alors le sujet de tous les romans. C'est avec un art
admirable que, la reprenant au point où le _Bojardo_ l'a laissée, il la
conduit à sa fin, et qu'il y entrelace les amours et les exploits de
Roger et de Bradamante. Les Français, d'abord vaincus et assiégés dans
Paris, et réduits aux dernières extrémités, repoussent ensuite les
Sarrazins jusqu'en Provence, et les forcent enfin de s'embarquer pour
l'Afrique. Le roi Agramant, chef général de l'entreprise, près d'arriver
dans ses états, voit sa capitale embrasée et détruite: une tempête
l'oblige à relâcher dans une petite île, où il meurt de la main de
Roland.
La folie de ce Roland, qui sert de titre au poëme, n'en forme, à
proprement parler, que le premier épisode. Sa passion constante pour
l'ingrate Angélique, celle de cette reine pour Médor, la manière
inattendue dont Roland en est instruit, les tourments qu'il éprouve, la
démence qui en est la suite, la peinture énergique de cette fureur et
de ses effets, le moyen extraordinaire qu'Astolphe emploie pour lui
rendre son bon sens, et les détails ingénieux qui préparent cette cure
singulière, font de ce long épisode, ou si l'on veut, de cette troisième
partie de l'action, une des plus riches productions du génie poétique.
Après ces généralités, qui donnent une idée trop imparfaite du vaste
plan de ce poëme et de l'artifice avec lequel ces trois principales
actions y sont conduites, voyons si nous ne pourrons pas en suivre plus
particulièrement la triple intrigue, en la dégageant, et des retours
qu'elle forme continuellement sur elle-même, et des épisodes secondaires
qui s'y entremêlent à chaque instant. Il n'est pas rare de voir des
personnes se plaire assez à la lecture de l'Arioste pour la recommencer
plusieurs fois: il l'est beaucoup de trouver quelqu'un parmi les plus
assidus de ces lecteurs, à qui il en reste dans l'esprit une idée nette,
et qui s'en soit fait à soi-même une analyse un peu exacte. Celle-ci
leur épargnera de la peine, et peut-être leur préparera de nouveaux
plaisirs, à peu près comme ces dessins ou ces plans sans couleurs, mais
fidèlement tracés, à l'aide desquels on se rappelle agréablement les
paysages qu'on a parcourus, et qui font que l'on jouit mieux de leurs
aspects variés et de leurs divers points de vue, lorsqu'on y voyage
encore.
Je me propose ici un but tout différent de celui que j'avais dans
l'analyse du Dante; ma méthode différera de même. En traçant le plan de
l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, je citais et faisais ressortir les
beautés dont ils sont remplis, et dont la plupart étaient entièrement
inconnues, du moins en France. On y connaît beaucoup mieux les
principales beautés de l'Arioste; mais l'ensemble, la marche, en un mot
le plan général de l'_Orlando furioso_ ne sont guère moins ignorés que
ceux de la _Divina commedia_. C'est de cela uniquement que je vais
m'occuper. J'analyserai toujours, sans jamais citer ni traduire. Les
citations auront leur tour. S'il en résulte d'abord plus de sécheresse,
moins d'agrément et de variété, on voudra bien me pardonner, pourvu
qu'avec d'autres moyens je ne sois pas moins utile.
L'Arioste a choisi avec beaucoup de discernement le point de l'action du
_Bojardo_ où il devait commencer la sienne. C'est lorsqu'une rixe
s'étant élevée entre Roland et son cousin Renaud, tous deux amoureux de
la belle Angélique, Charlemagne, qui avait besoin d'eux pour la bataille
qu'il allait donner, remet cette beauté dangereuse entre les mains du
vieux duc de Bavière, et la promet pour récompense à celui des deux
rivaux qui se sera le plus distingué dans cette journée[620]. La
bataille est perdue, l'armée chrétienne en déroute, le duc fait
prisonnier. Dans cette déroute, Angélique quitte la tente où elle était
en dépôt, monte à cheval et s'enfuit dans la forêt voisine. Elle y
rencontre Renaud qui court à pied cherchant son cheval Bayard. On se
rappelle qu'Angélique avait bu à la fontaine de la Haine, et Renaud à la
fontaine de l'Amour[621]. Dès qu'il l'aperçoit, il veut l'aborder; elle
le reconnaît et s'enfuit à toute bride. Elle arrive au bord d'une
rivière, où elle fait une autre rencontre. Le sarrazin Ferragus, baigné
de sueur, avait voulu puiser de l'eau dans son casque, et l'y avait
laissé tomber. Il cherchait à le ravoir, lorsqu'il entend les cris
d'effroi que jette Angélique en fuyant Renaud qui la suit. Quoique sans
casque, il s'élance au-devant de Renaud et l'attaque l'épée à la main.
Angélique les laisse se battre et s'enfuit de plus belle. Les deux
chevaliers s'en aperçoivent, suspendent leur combat, conviennent de le
reprendre quand ils auront retrouvé celle qui en est l'objet, montent
tous deux, l'un en selle, l'autre en croupe, sur le cheval de Ferragus,
et se mettent à la poursuite d'Angélique[622].
[Note 620: J'ai observé dans l'extrait du _Bojardo_ la différence
qui existe ici entre la version de l'Arioste et la sienne; ci-dessus, p.
331.]
[Note 621: _Orlando innamorato_, c. III; ci-dessus, p. 307.]
[Note 622: _Orlando furioso_, c. I. C'est là qu'est ce trait
charmant devenu proverbe:
_O gran bontà de' cavalieri antiqui!_ etc.
(St. 22.)]
Bientôt le chemin se partage en deux. Incertains de celui qu'elle a pu
prendre, ils se séparent. Renaud s'enfonce dans la forêt; Ferragus
revient au bord du fleuve d'où il était parti. Il recommence à chercher
avec une longue perche son casque qui y était tombé. Tout à coup l'ombre
de l'Argail, de ce jeune frère d'Angélique, qu'il avait tué peu de temps
auparavant, et dont il avait jeté le corps précisément en cet endroit,
s'élève du milieu du fleuve, tenant d'une main le casque que Ferragus
lui avait alors promis d'y rapporter dans trois jours. Il lui reproche
son manque de parole, et disparaît avec son casque; action particulière
que le _Bojardo_ avait commencée[623], et que l'Arioste, en passant,
termine ainsi.
[Note 623: _Orlando innamorato_, c. III; ci-dessus, p. 306.]
Cependant Angélique fuyant à travers la forêt et n'en pouvant plus de
lassitude, était descendue dans un bosquet où des arbres et des buissons
fleuris formaient le plus délicieux ombrage. Elle entend un chevalier
qui, se croyant seul, poussait des soupirs et se plaignait de sa
destinée. C'était Sacripant, roi de Circassie, qui, après l'avoir
défendue en Orient lorsqu'elle était assiégée dans Albraque sa
capitale[624], était passé en Occident pour la suivre, et croyait
l'avoir entièrement perdue. Angélique pense qu'il peut la servir encore,
la sauver des poursuites de Renaud, et la reconduire dans ses états.
Elle sort du lieu où elle était cachée, aborde Sacripant, et lui montre
les dispositions les plus favorables. Il se préparait à en profiter plus
qu'elle ne le voulait peut-être, lorsqu'il est interrompu par l'arrivée
d'un chevalier couvert d'une armure aussi blanche que la neige.
Sacripant le défie au combat. Au premier coup de lance, ce chevalier
l'abat, le laisse étendu sur le sable, et poursuit fièrement sa route.
Un courrier qui vient à passer apprend au triste Circassien que ce
chevalier blanc est une femme, ou plutôt une jeune fille, la belle et
invincible Bradamante[625]. Sacripant, à peine relevé de sa chute,
n'était pas encore revenu de sa honte, lorsqu'un autre chevalier
survient à pied. C'est Renaud. Sacripant met pied à terre; nouveau
combat, nouvelles terreurs d'Angélique, qui prend, comme à son
ordinaire, le parti de monter sur le cheval de Sacripant et de
s'enfuir[626].
[Note 624: _Orlando innam._, c. X.]
[Note 625: _Orlando fur._, c. I, st. 69, 70.]
[Note 626: C. II.]
Elle rencontre dans la forêt un vieil ermite, nécromant de son métier.
Elle lui confie son extrême desir de quitter la France, et de
s'embarquer au plus vite pour échapper aux poursuites de Renaud.
L'ermite qui a ses vues, évoque un démon familier, et l'envoie, sous la
forme d'un valet, tromper les deux chevaliers qui se battent pour
Angélique. L'esprit follet leur affirme qu'elle a retrouvé Roland, qu'en
ce moment il l'enlève en se moquant d'eux et retourne à Paris avec elle.
Renaud, sans dire un mot, monte sur Bayard, que son instinct, qui
approchait de l'intelligence humaine, avait ramené auprès de lui, et
court au galop vers Paris. C'était le moment où Charlemagne, après la
bataille qu'il avait perdue contre Agramant, rassemblait le reste de ses
troupes, se préparait à soutenir un siége, et pensait à envoyer en
Angleterre demander du secours. Il y députe Renaud, à qui cette
commission est fort désagréable, mais qui part aussitôt pour la remplir.
Ce ne sont-là, pour ainsi dire, que les préliminaires de l'action; c'est
ici qu'elle commence à s'engager et que l'on a besoin, pour l'entendre
dans l'Arioste, de se rappeler ce qu'on en a vu dans le _Bojardo_. Cette
terrible Bradamante qui traite si rudement les chevaliers les plus
braves, est cependant occupée d'un soin plus analogue à son sexe et à
son âge. Elle va cherchant son cher Roger, qu'elle aime tendrement et
qui l'aime de même, quoiqu'ils ne se soient vus et parlé qu'une fois, le
jour où ils furent séparés par une troupe de Sarrazins, et où elle se
laissa emporter à la poursuite de celui qui l'avait blessée[627]. A
quelque distance du lieu où elle avait renversé Sacripant elle trouve
Pinabel, de cette perfide race de Mayence, ennemie de celle de Clairmont
et de Montauban. Il la trompe, l'égare dans les montagnes et la
précipite dans une caverne, où il croit qu'elle trouvera la mort[628].
Elle y trouve au contraire le tombeau prophétique de Merlin, et la bonne
magicienne Mélisse, à qui sa venue était annoncée, et qui, après lui
avoir prédit et avoir fait passer sous ses yeux tous les héros futurs de
la maison d'Este, qui doivent naître de son union avec Roger, lui
enseigne ce qu'elle doit faire pour le retrouver et pour le tirer du
château magique où le vieil Atlant, cet ancien guide de sa jeunesse, le
tient de nouveau renfermé[629].
[Note 627: _Orlando innam._, t. III, c. V; ci-dessus, p. 335.]
[Note 628: _Orlando fur._, c. II, st. 75 et pénult.]
[Note 629: C. III.]
En passant de l'imagination du _Bojardo_ dans celle de l'Arioste, Atlant
s'est enrichi d'un Hippogryphe, espèce de coursier ailé, sur lequel il
s'élève dans les airs, et d'un bouclier enchanté qui jette un tel éclat
lorsqu'il le découvre, que les yeux sont éblouis; on tombe privé de
sentiment, presque sans vie; le magicien saisit alors celui qui l'a osé
combattre et l'emporte dans son château. Il n'existe qu'un seul moyen de
vaincre cet enchantement; c'est de porter à son doigt l'anneau qui avait
appartenu à la belle Angélique. Or, dans ce moment là même, le petit
roi Brunel, qui lui avait dérobé cet anneau[630], marchait vers le
château d'Atlant pour en retirer Roger et le livrer au roi Agramant, son
général. Mélisse en instruit Bradamante et lui conseille de tuer Brunel,
de s'emparer de l'anneau, et de faire pour son compte ce que ce fourbe
voulait faire pour celui d'Agramant.
[Note 630: _Orlando innam._, l. II, c. V; ci-dessus, p. 326.]
Bradamante, après avoir quitté Mélisse, trouve en effet le petit roi de
Tingitane, mais elle répugne à tuer un homme vil, faible et sans
défense; elle l'attache au pied d'un arbre, lui prend l'anneau
d'Angélique, et marche vers le château d'Atlant[631]. Arrivée là, elle
suit de point en point les leçons de Mélisse, rompt l'enchantement,
délivre Roger et avec lui Gradasse, Sacripant et quelques autres
guerriers qui y étaient aussi retenus. L'enchantement détruit, Atlant et
son château disparaissent, mais l'Hippogryphe reste; Roger a
l'imprudence de le monter; l'Hippogryphe prend aussitôt son vol et
l'emporte à travers les airs[632]. L'Arioste usant du privilége, ou
suivant une des lois du roman épique, a laissé Renaud embarqué pour
l'Angleterre et assailli d'une tempête; il laisse ici Roger au haut des
airs, emporté par l'Hippogryphe, pour raconter les aventures de Renaud
en Ecosse, où la tempête l'a jeté, ou plutôt l'aventure intéressante de
la belle Genèvre, que Renaud venge d'une calomnie et sauve de la
mort[633]. Le poëte revient ensuite à Roger, le retrouve en l'air sur
son Hippogryphe, le ramène enfin vers la terre, et le conduit dans l'île
enchantée d'Alcine[634].
[Note 631: _Orlando fur._, c. IV; st. 14.]
[Note 632: _Ibid._, st. 46.]
[Note 633: C. IV, st. 51, jusqu'à la fin, tout le chant V, et les
seize premières stances du chant VI.]
[Note 634: C. VI, st. 19.]
Cette fiction est liée à celle de l'île de Falerine et de Morgane dans
l'_Orlando innamorato_[635]. La fée Alcine est soeur de la méchante fée
Morgane, et ne vaut pas mieux qu'elle. Elle retient pour son plaisir,
dans les délices et dans la mollesse, les chevaliers qui tombent entre
ses mains. Elle s'en dégoûte bientôt; et pour qu'ils n'aillent pas lui
faire une mauvaise réputation par le monde, elle les change, selon son
caprice, en arbres, en fontaines, en animaux ou en rochers. Le vieil
Atlant, à qui Roger avait échappé, a imaginé ce nouveau moyen de
l'écarter des dangers de la guerre. Il a eu l'art de le faire arriver
dans cette île, et celui de fixer l'inconstante Alcine. Elle lui restera
fidèle, et sent que désormais elle ne peut plus changer. Mais ce plan ne
s'arrange point avec ceux de la bonne Mélisse, qui ne perd pas un
instant de vue Roger et Bradamante. Elle instruit la fille d'Aymon du
piége où est tombé son amant, et promet de l'en retirer. Elle ne demande
pour cela que l'anneau d'Angélique, que Bradamante avait gardé. Avec ce
talisman infaillible, déguisée sous la forme du vieil Atlant, elle va
chercher Roger dans son île, le fait rougir de l'état où elle le trouve,
et pour dissiper les fausses apparences qui l'ont séduit, elle lui met
au doigt l'anneau magique. Roger revoit Alcine; il la revoit telle
qu'elle est, c'est-à-dire qu'au lieu d'une jeune reine, belle et
charmante, il reconnaît qu'il n'a eu affaire qu'à une vieille fée,
chauve, édentée et ridée. Il la fuit avec horreur[636].
[Note 635: Voyez ci-dessus, p. 321 et 324.]
[Note 636: Le reste du chant VI, le chant VII tout entier, et les
vingt-une premières stances du chant VIII.]
L'Arioste revient alors sur ses pas jusqu'à l'endroit où il a laissé
Angélique seule dans un bois avec un vieil ermite, qui a sur elle des
desseins peu conformes à son état et à son âge. Elle est exposée avec
lui à une aventure qui n'est ni la plus agréable, ni la plus décente du
poëme[637]; surprise ensuite au bord de la mer par des corsaires et
emmenée dans l'île d'Ebude, près de l'Irlande, pour être dévorée par un
monstre marin[638]. Le roi de cette île avait encouru la colère de
Protée. Pour l'apaiser, il fallait exposer tous les jours au pied d'un
rocher une jeune fille que le monstre venait dévorer. Angélique y est
conduite et attachée. Elle n'attend plus que la mort. Là, le poëte
l'abandonne, pour parler enfin de Roland[639], qui n'a point encore
figuré dans l'action du poëme.
[Note 637: C. VIII, st. 30, 48 et 49.]
[Note 638: St. 51.]
[Note 639: St. 68.]
Il annonce dès le début le caractère passionné qu'il a voulu donner à ce
héros. Ce n'est plus le Roland de la Chronique de Turpin et des premiers
poëtes romanesques: c'est celui que le _Bojardo_ a mis à sa place. C'est
un amant plus encore qu'un chevalier, qui sacrifie à son amour la sûreté
de son empereur, le salut même de sa patrie, en un mot, si préoccupé de
sa passion qu'on ne sera pas surpris de voir cette forte préoccupation
devenir une véritable folie.
Paris est assiégé et réduit à de telles extrémités qu'une pluie
miraculeuse a pu seule éteindre l'incendie que l'ennemi y avait allumé.
Roland pendant la nuit est livré aux agitations et à l'insomnie. Ce
n'est point du siége ni de l'incendie qu'il s'occupe, c'est d'Angélique.
Il ne peut digérer l'affront que lui a fait Charlemagne en lui ôtant des
mains celle qu'il avait conduite en France à travers tant de dangers.
Elle s'est échappée; à quoi sa beauté, sa jeunesse ne l'exposent-elles
pas? C'en est fait, il veut la suivre. Il ira pour la trouver jusqu'aux
extrémités de la terre. Il se lève, prend des armes couvertes d'un
vêtement noir, et quitte, pour n'être pas connu, ses enseignes
ordinaires, où l'on voyait ce cartel, emblême de l'habit de deux
couleurs dont il avait été vêtu dans son enfance[640]. Il part seul,
sans prendre congé, sans dire adieu; il traverse le camp ennemi, et va
cherchant dans toutes les provinces de France, la belle reine du Catay.
Pendant tout l'hiver et une partie du printemps, il continue cette
recherche. Enfin, il apprend en Normandie l'horrible usage de l'île
d'Ebude. Une idée confuse que son Angélique peut y être exposée à une
mort affreuse, le détermine à aller combattre le monstre et délivrer ce
peuple malheureux. Il monte sur une barque, côtoyé quelque temps la
Bretagne et veut cingler vers l'île d'Ebude. Une tempête le jette en
Zélande, où il est arrêté par l'aventure épisodique du barbare Cimosque,
de Biréne et de la belle et tendre Olimpie[641].
[Note 640: St. 90. Voyez ci-dessus, p. 172.]
[Note 641: C. IX.]
Cependant Roger avait vaincu tous les obstacles qu'Alcine avait voulu
mettre à sa fuite: ferme dans son dessein, il était parvenu dans l'autre
partie de l'île, où étaient les états de la fée Logistille, soeur
d'Alcine et de Morgane, mais aussi bienfaisante et aussi sage qu'elles
étaient méchantes, folles et perfides[642]. C'est l'emblême allégorique
de la Raison et de la Vertu, comme les deux autres le sont des passions
vicieuses et insensées. Roger, instruit par les leçons de Logistille,
remonte sur l'Hippogryphe, qu'il a appris d'elle à gouverner comme on
conduit sur terre un coursier docile. Il portait suspendu à l'arçon le
bouclier magique d'Atlant, et à son doigt l'anneau enchanté que lui
avait envoyé Bradamante. Il s'élève dans les airs et dirige son vol vers
la France. En passant sur l'île d'Ebude, il apperçoit Angélique attachée
nue sur un rocher, et déjà le monstre marin qui s'avance pour dévorer sa
proie[643]. Après lui avoir porté des coups que la dureté des écailles
du monstre rend inutiles, il se rappelle son bouclier et son anneau. Le
bouclier, qui éblouit et endort tous ceux qui le regardent, suffira pour
vaincre le monstre; mais de peur qu'Angélique n'éprouve le même
éblouissement, il descend d'abord auprès d'elle et lui passe au doigt
l'anneau qui rompt tous les enchantements. A l'aspect du bouclier, le
monstre s'assoupit; Roger, sans perdre de temps à le tuer, délie
Angélique, et la fait monter derrière lui sur l'Hippogryphe, qui s'élève
de nouveau dans les airs. On se rappelle dans quel état est Angélique.
La beauté de toute sa personne et la jeunesse de son libérateur ont
leur effet ordinaire. Il se détourne cent fois vers elle; les caresses
qu'il se permet ne font qu'irriter ses désirs. Il change son plan de
voyage, cherche des yeux le premier rivage où il voie des bois et des
paysages agréables, et s'abat sur les côtes de Bretagne, dans un endroit
délicieux. Son premier soin, dès qu'ils sont tous deux à terre, est de
se débarrasser de ses armes. Angélique voit son dessein, mais que faire?
Heureusement en baissant les yeux, elle aperçoit à son doigt l'anneau
que Roger y avait mis[644]. Elle le reconnaît; c'était le sien; c'était
cet anneau précieux que Brunel lui avait dérobé jadis, et qui lui était
rendu par ce cercle étonnant d'aventures. La vertu de cet anneau ne se
bornait pas à détruire les enchantements; il en produisait un lui-même;
en le mettant dans sa bouche on devenait invisible. Angélique le met
sur-le-champ dans la sienne, et au moment où Roger se croit près de tout
obtenir, il ne touche et ne voit plus rien. Pour comble de malheur,
l'Hippogryphe qu'il avait attaché à un arbre, rompt sa bride, s'envole
et disparaît. Le pauvre Roger tout honteux reprend ses armes, et
s'enfonce tristement dans la forêt[645].
[Note 642: C. X.]
[Note 643: St. 91.]
[Note 644: C. XI, st. 3.]
[Note 645: St. 15.]
Pendant ce temps-là, Roland avait terminé son expédition de Zélande, tué
le cruel Cimosque, et réuni Birène à l'amoureuse Olimpie[646]. Il se
rembarque pour l'île d'Ebude; les vents tantôt trop lents et tantôt
contraires l'en écartent long-temps. Il arrive enfin dans le moment où
le monstre des mers allait s'élancer sur une nouvelle victime. Roland se
sert pour le vaincre d'un moyen très-extraordinaire[647]. Il le tue
enfin et s'empresse de délivrer la jeune beauté qui était attachée nue
sur le rocher, comme l'avait été Angélique. Il se trouve que c'est cette
même Olimpie qu'il avait réunie à Birène, que ce perfide avait enlevée,
puis abandonnée sur le rivage; que les corsaires d'Ebude y avaient
prise, et qui, pour récompense de l'amour le plus généreux et le plus
tendre, était exposée à ce sort affreux[648]. Dans cette imitation
justement célèbre de l'Ariane abandonnée de Catulle, ou plutôt de celle
d'Ovide, le roi d'Irlande joue le même rôle que Bacchus. Il faisait à
l'instant même une descente dans cette île. Il ne peut voir Olimpie sans
l'aimer, et Roland ne part d'Ebude qu'après avoir vu celle qu'il a
sauvée deux fois, devenue reine d'Irlande et vengée de son infidèle par
l'amour et par l'hymen d'un roi[649].
[Note 646: St. 21.]
[Note 647: Il passe du vaisseau où il était sur une petite barque,
avec une ancre attachée par un gros câble, se fait avaler par le
monstre, avec son ancre, et même, si le poëte ne se trompe, avec son
bateau:
_E se l'immerse
Con quella anchara in gola, e s'io no fallo
Col batello ancor_.
(C. XI, st. 37.)
Il enfonce les deux pointes de l'ancre dans le palais et dans la langue
du monstre, et lui tient ainsi de force la gueule ouverte; il en sort à
la nage, tenant toujours le câble de l'ancre, et tire facilement
l'énorme animal sur le sable, où il expire.]
[Note 648: St. 55.]
[Note 649: St. 80.]
Il revient sur le continent, où il va toujours cherchant sa chère
Angélique, et courant des aventures qui amusent le lecteur et
l'intéressent même quelquefois, comme celle de la tendre Isabelle, que
Roland trouve dans une caverne, et qu'il délivre d'une troupe de
brigands pour la rendre à son cher Zerbin[650]; mais ces aventures
avancent peu l'action du poëme. Elle prend enfin une marche plus rapide
et un plus grand caractère, quand le poëte nous ramène à la guerre des
Sarrazins contre Charlemagne et au siége de Paris[651]. Marsile est à la
tête d'une forte armée de Sarrazins d'Espagne; le jeune et présomptueux
Agramant, chef général de l'entreprise, en commande une innombrable
d'Africains. Les deux rois passent en revue les deux armées: elles
s'approchent de Paris et le cernent de toutes parts.
[Note 650: C. XII et XIII.]
[Note 651: C. XIV.]
Pour la première fois, depuis que Charlemagne est le sujet des romans
épiques, il paraît ici tel que l'épopée héroïque l'aurait peint d'après
l'histoire. Les voeux et les cérémonies de la religion l'occupent
d'abord[652]. Tout Paris est en prières. Celle de l'empereur est noble
et fervente. Elle est portée, par l'Ange qui veille sur ses destinées,
au pied du trône de l'Éternel. Le choeur entier des anges et des saints
intercède pour lui. Dieu charge l'archange Michel d'aller chercher le
Silence et la Discorde; il veut que l'un conduise pendant la nuit les
troupes qui viennent d'Angleterre, sous la conduite de Renaud, et que
l'autre mette le trouble et la confusion dans le camp des Sarrazins.
Ici, comme on voit, l'Arioste fait succéder au merveilleux de la féerie
celui de la religion, mêlé avec le merveilleux allégorique. Son génie
embrasse, et tout ce qui est dans la nature des choses, et tout ce que
notre faible nature a imaginé dans tous les temps d'êtres supérieurs à
elle, qu'elle craint ou qu'elle implore et dont elle attend ses biens ou
ses maux.
[Note 652: St. 68 et suiv.]
La manière dont l'archange remplit sa mission ne conviendrait pas de
même au poëme héroïque; elle ne pouvait figurer que dans l'épopée
romanesque qui admet le genre satirique comme tous les autres. Michel ne
croit pouvoir rien faire de mieux pour trouver le Silence que de
l'aller chercher dans un couvent de moines; il espère y trouver aussi la
Paix, la Charité, l'Humilité. Point du tout; elles en avaient été
chassées par la Gourmandise, l'Avarice, la Colère, l'Orgueil, l'Envie,
la Paresse et la Cruauté[653]. A la place de ce septième péché, on en
attendait peut-être un autre. L'Arioste n'en parle pas. Il est vrai
qu'il ne dit pas non plus que l'archange s'attendît à trouver dans ce
couvent la vertu contraire. Qu'y trouve-t-il encore? Ce qu'il croyait
devoir aller chercher jusqu'aux enfers, la Discorde. C'est dans ce
nouvel enfer qu'elle habite parmi les saints offices et les messes[654].
[Note 653: St. 81.]
[Note 654:
_E ritrocolla in questo nuovo inferno_
(_Chi'l crederia?_) _tra santi uffizii e mese._
(St. 82.)]
Michel ordonne à la Discorde d'aller porter ses fureurs et tous les
désordres qu'elle entraîne dans le camp des Sarrazins. Il apprend
ensuite de la Fraude, qui se trouve aussi dans cette maison, en quel
endroit il doit aller chercher le Silence. C'est dans le palais du
Sommeil, situé en Arabie, dans un vallon paisible, loin de toute
habitation humaine[655]. L'archange prend son vol vers ce palais, y
trouve en effet le Silence, lui donne ses ordres, et le conduit en
Picardie, où Renaud était débarqué avec les troupes que les rois
d'Angleterre et d'Écosse envoyaient au secours de Charlemagne. Le
Silence leur est donné pour escorte. Elles arrivent sans être aperçues,
à l'instant où commençait l'assaut général de Paris.
[Note 655: St. 92.]
La poésie moderne, ni peut-être même l'ancienne, n'ont rien à mettre
au-dessus de la description de cet assaut. Charlemagne y remplit tous
les devoirs d'un grand capitaine et d'un roi. Ce qui lui reste de ses
paladins le seconde avec une intrépidité qu'aucun danger n'étonne. Mais
ils sont attaqués par des forces supérieures et par des ennemis furieux.
Le plus terrible des rois africains, Rodomont, porte de tous côtés
l'incendie et le carnage; et tandis que ses propres soldats sont
consumés dans les fossés de la ville par les fascines embrasées que les
assiégés y jettent, il s'élance sur le mur, le franchit, et renfermé
seul dans Paris, il y répand la mort et l'effroi, comme s'il était suivi
de son armée[656]. Agramant attaque en même temps une des portes avec
l'élite de ses troupes[657]. Charlemagne en personne la défend avec ses
plus braves chevaliers. C'est alors que Renaud arrive avec ses
Anglais[658]; il tombe à l'improviste sur les Sarrazins, et les oblige à
tourner contre lui tous leurs efforts, tandis qu'une partie du secours
qu'il amène pénètre d'un autre côté dans la ville assiégée.
[Note 656: Le reste du chant XIV.]
[Note 657: C. XV, st. 6. Mais le poëte s'interrompt trois stances
après, pour retourner, non à Renaud, mais à Astolphe, qu'il a laissé en
Angleterre. Il reprend l'assaut de Paris, c. XVI, st. 16.]
[Note 658: St. 29.]
Cependant Rodomont y continue ses ravages. Il ose attaquer le palais
même de l'empereur[659]. Charlemagne et ses paladins accourent pour le
défendre. Une foule de guerriers suit leurs pas. Ils entourent
l'indomptable Africain, et l'attaquent tous à la fois[660]. Après avoir
fait un grand carnage des chevaliers et des soldats, il est contraint de
céder et de se retirer vers les remparts. Trois fois il se retourne
contre la foule qui le suit, et trois fois sa redoutable épée se baigne
dans le sang français. Enfin parvenu au pied des murs, il y monte, se
précipite tout armé dans le fleuve, le passe à la nage, et rendu sur
l'autre bord, il gémit profondément, et ne quitte qu'à regret sa
proie[661]. Toute cette scène héroïque, animée de l'esprit des anciens,
est remplie de leurs imitations les plus heureuses. C'est Pyrrhus au
palais de Priam, c'est Turnus au camp retranché des Troyens, c'est, si
l'on ose le dire, le génie même et le style admirable de Virgile. Le
genre seul du poëme, et non le talent du poëte, peut nuire à l'effet de
ce tableau, et en refroidir la chaleur. Le roman épique permet, ou
plutôt commande des suspensions et des interruptions qui amènent plus
d'une fois au milieu du siége de Paris des aventures, non-seulement
étrangères, mais lointaines. Elles transportent le lecteur tantôt en
Egypte et tantôt à Damas, et l'occupent d'Astolphe et de Marfise, de
Griffon, d'Aquilant et d'Origille quand son attention était fixée sur
Paris, Rodomont et Charlemagne. J'écarte à dessein toutes ces actions
incidentes, et je tâche de suivre entre les mains de l'Arioste, celle
des trois actions principales où il ressemble le plus aux épiques
anciens; elle va le conduire par un fil presque imperceptible à une
autre de ces actions, celle que son titre annonce, et pour laquelle il
n'a point eu de modèle.
[Note 659: C. XVII, st. 6.]
[Note 660: St. 16. Ici est encore une nouvelle interruption, et il
faut que lecteur s'occupe, pendant tout le reste de ce chant, de Griffon
et d'Origille, dont il ne se soucie guère, et qui ne sont pas la plus
heureuse des fables du _Bojardo_ que l'Arioste emprunta de lui.
(_Orlando innam._, l. I, c. XXVIII et XXIX, etc.) L'attaque livrée à
Rodomont par Charlemagne et par ses chevaliers n'est reprise qu'au chant
suivant, c. XVIII, st. 8.]
[Note 661: St. 24.]
Délivré de Rodomont, Charlemagne fait sortir ses troupes par trois
portes en même temps, les réunit, marche à leur tête, et attaque avec
vigueur l'arrière-garde des ennemis, qui sont aux mains avec l'armée de
Renaud. Le combat devient alors une horrible mêlée. Le poëte en écarte
la confusion par le même artifice qu'Homère; dans cette masse générale,
il dessine des groupes particuliers, et distingue par des exploits
extraordinaires les principaux chefs des deux armées. Dardinel, fils
d'Almont, jeune roi sarrazin, montre surtout la valeur la plus
brillante, balance long-temps la victoire, tue un grand nombre de
chrétiens, et tombe enfin lui-même sous les coups de Renaud. Rien ne
peut plus retarder la défaite des Africains. Agramant fait rentrer dans
son camp un tiers au plus de son armée. Charlemagne suit ses avantages,
et l'y tient assiégé pendant la nuit.
Ici se trouve encore une belle imitation de Virgile, si belle que je ne
crains pas de prononcer un blasphême littéraire, en mettant, à certains
égards, la copie au-dessus de l'original. L'épisode divin de Nisus et
d'Euryale au neuvième livre de l'_Énéide_ est transporté presque tout
entier dans le dix-huitième chant de l'_Orlando furioso_. Cloridan et le
beau Médor veillent sur les remparts du camp d'Agramant, comme les deux
célèbres amis à la porte du camp des Troyens. Ils conçoivent et
exécutent également le dessein d'une expédition hasardeuse. Mais Nisus
et Euryale ont pour objet de traverser le camp des Rutules pour aller
avertir Énée du danger que courent ses compagnons et son fils; Cloridan
et Médor, attachés au jeune et brave Dardinel, qui a été tué dans le
combat, ne peuvent supporter l'idée de le laisser sans sépulture[662];
c'est pour remplir ce devoir pieux qu'ils se dévouent; c'est pour aller
chercher sur le champ de bataille, au milieu des morts, le corps de leur
malheureux roi qu'ils traversent le camp des chrétiens. Ils périssent
aussi tous deux; mais quelle différence entre Euryale, qui n'est retardé
dans sa fuite que par le butin qu'il a fait et qu'il ne veut pas perdre,
et le sensible Médor, resté seul chargé du corps inanimé de son maître
après la fuite de Cloridan, succombant sous ce fardeau sacré, le
déposant enfin sur la terre, mais ne pouvant se résoudre à l'abandonner,
et tombant percé de coups auprès de lui[663]!
[Note 662: C. XVIII, st. 165.]
[Note 663: C. XIX, st. 13.]
Un autre avantage de cet épisode, c'est qu'il est intimement lié à la
marche générale du poëme, et qu'il devient même le moyen particulier
dont l'Arioste se sert pour conduire l'une de ses trois principales
actions; tandis que l'épisode de Virgile, une fois terminé, n'a plus
aucune influence sur l'action de l'_Énéide_. Nous avons vu comment
Angélique s'était échappée des bras du jeune Roger. Elle était nue, mais
son anneau, qui la rendait invisible, mettait sa pudeur à l'abri. Elle
avait cependant trouvé, dans l'asyle d'un pauvre villageois, des habits
grossiers dont elle s'était vêtue, une jument qu'elle avait montée. Elle
parcourait ainsi la France, tantôt cachée et tantôt visible, plus fière
et plus insensible que jamais, et ne cherchant qu'une bonne occasion
pour retourner dans son empire.
Elle arrive auprès de Paris; le hasard la conduit dans ce lieu même, où
le jeune Médor gisait étendu sur la terre et baigné dans son sang[664].
Elle croit apercevoir qu'il respire encore. Touchée de sa jeunesse, elle
descend auprès de lui, met en usage la science des simples que les
filles de rois possèdent dans l'Orient, étanche d'abord le sang qui
coulait de sa large blessure, le fait transporter, pour le guérir, dans
la cabane d'un berger qui vient à passer en cet endroit, y reste pour
achever sa cure, mais bientôt se sent elle-même atteinte d'un mal plus
doux et plus difficile à guérir. Enfin, cette reine superbe, qui avait
dédaigné les plus grands rois et les plus illustres chevaliers, devient
la conquête d'un jeune page, qui n'a pour lui que sa beauté, mais chez
lui la beauté est accompagnée d'un grand courage et de sentiments
généreux dont il vient de donner des preuves. Il semble que le sort
devait une récompense au dévouement qu'il a fait de sa vie, et que c'est
la belle Angélique qui vient lui en apporter le prix. Elle n'en fait pas
seulement son amant, mais son époux. Enchantés l'un de l'autre, ils
séjournent plus d'un mois dans cette humble chaumière. Les rochers, les
grottes, les arbres d'alentour sont chargés de leurs chiffres, de leurs
devises, de leurs noms entrelacés. Ils y gravent de tendres serments, et
l'histoire naïve de leurs amours. Mais bientôt lasse de ce bonheur
obscur, pour lequel on dit qu'en général les reines ont peu de goût,
Angélique veut enfin retourner dans ses états, et placer la couronne du
Catay sur la tête de Médor.
[Note 664: C. XIX, st. 20.]
Ils quittent ensemble la France, passent les Pyrénées et prennent la
route de Barcelonne. Tout à coup ils sont arrêtés par l'effrayante et
hideuse rencontre d'un insensé, nu et tout couvert de fange, qui
s'élance vers eux avec fureur. Que veut dire cette apparition terrible?
Quelle est cette espèce de monstre humain? L'Arioste se garde bien de le
dire, de le laisser même entrevoir. Il nous appelle brusquement à
d'autres aventures; elles se succèdent pendant plus de deux autres
chants; enfin, dans le vingt-troisième, sans nous douter de rien encore,
nous retrouvons son héros dont il ne nous avait point parlé depuis
long-temps.
Roland n'avait cessé, ni de chercher Angélique, ni de courir, chemin
faisant, de belles et de grandes aventures. En approchant de Paris, il
avait attaqué et dispersé lui seul une troupe de Sarrazins qui
rejoignaient l'armée d'Agramant, tué de sa main les deux rois qui les
commandaient, et commencé un combat avec Mandricard, qui était accouru
pour les venger. Le cheval de Mandricard, dont la bri le s'était rompue,
avait emporté ce guerrier, malgré lui, à travers les bois et les
plaines. Roland, retardé par un autre accident, malgré l'avance que son
ennemi avait sur lui, s'était remis à sa poursuite.
Excédé de chaleur et de fatigue, il arrive, pendant l'ardeur du midi,
dans un paysage délicieux, au bord d'un ruisseau limpide, où tout
l'invite à se rafraîchir[665]. Il jette les yeux sur l'écorce de
quelques arbres. Il y voit le nom d'Angélique et croit reconnaître sa
main. Un autre nom inconnu le frappe; c'est celui de Médor. Il lit, à
l'entrée d'une grotte, de plus longues inscriptions, des preuves plus
manifestes du bonheur de ces deux amants et de son malheur. C'étaient en
effet les environs de la cabane qu'Angélique avait habitée avec Médor,
où tout offrait les emblêmes et les expressions de leur amour. Le comte
d'Angers, saisi d'abord d'étonnement, puis de douleur, s'efforce de
douter encore. Il arrive à la cabane qui avait servi de retraite à
l'Amour et de temple à l'Hymen. Il ne veut point accepter de nourriture,
et ne demande qu'un lit où il puisse trouver quelque repos. Quel repos!
Ce qu'il lit gravé sur les murs, sur la porte, sur les fenêtres, lui
dit trop dans quelle chambre il se trouve, sur quel lit il s'est jeté!
Les villageois hospitaliers ne comprenant rien à sa peine, lui
racontent, pour l'adoucir, toute l'histoire dont ils amusaient
ordinairement les passagers. Ils lui montrent un bracelet garni de
pierres précieuses qu'Angélique leur avait donné pour les récompenser de
leurs soins; et ce bracelet, c'était de Roland lui-même qu'Angélique
l'avait reçu.
[Note 665: C. XXIII, st. 100 et suiv.]
A ce récit, à cette vue, l'infortuné verse un torrent de larmes. Il sort
de ce lieu de supplice, reprend ses armes, rentre dans la forêt,
parcourt les routes les plus obscures, en poussant des cris et des
hurlements affreux. Il revient sur ses pas, revoit les inscriptions et
les monuments d'amour. Alors il ne se connaît plus; il tire sa
formidable épée, coupe les arbres, taille les rochers, les fait voler en
éclats, détruit la grotte, comble de débris, de rocailles et de
branchages le ruisseau et la fontaine, tombe enfin étendu sur la terre,
muet de rage, sans mouvement, et les yeux tournés vers le ciel. Pendant
trois jours et trois nuits, il reste dans cette attitude, privé de
nourriture et de sommeil. Le quatrième jour, il se livre à de nouveaux
accès de fureur; il arrache ses armes, les disperse dans la forêt,
déchire ses vêtements, reste absolument nu, et court ainsi dans la
campagne, brisant ou déracinant comme des herbes fragiles les chênes,
les hêtres et les ormeaux. Les laboureurs de ces cantons accourent et
l'environnent[666]. Il frappe et tue tout ce qui l'approche, met le
reste en fuite, assomme les chevaux, les boeufs, les troupeaux entiers.
De ses poings, de ses pieds, de ses dents, il rompt, fracasse et
déchire. L'épouvante est dans tout le pays. On déserte les villages; il
y entre, dévore les plus grossiers aliments, s'élance de nouveau dans la
plaine, se renfonce dans les bois, poursuit les daims, les sangliers,
les atteint, les met en pièces, et se nourrit de leurs chairs.
[Note 666: C. XXIV, st. 4.]
De là, il se met à parcourir la France[667]. Les rencontres qu'il fait,
les actes étranges de folie qui signalent partout son passage, sont
impossibles à raconter. Il va jusqu'aux Pyrénées[668], passe en Espagne,
arrive auprès de Barcelonne, à l'instant même où Angélique va pour s'y
embarquer avec Médor[669]. Il ne la reconnaît pas; dans l'état hideux où
sa démence l'a réduit, il n'en est point reconnu. Peu s'en faut que ce
furieux qu'elle a privé de la raison, ne se venge d'elle sans le savoir;
elle n'échappe à sa fureur, qu'au moyen de l'anneau qui la rend
invisible quand il lui plaît. Elle monte enfin sur un vaisseau, et
désormais en sûreté, prend, avec son cher Médor, la route de l'Inde, où
le trône du Catay les attend. Et cependant l'insensé Roland, parvenu, en
traversant toute l'Espagne, jusqu'au détroit de Gibraltar, le passe à la
nage, aborde sur les sables d'Afrique, et continue de s'y livrer aux
mêmes extravagances et aux mêmes fureurs[670].
[Note 667: St. 14. Le poëte le quitte alors, et ne le ramène sur la
scène qu'au vingt-neuvième chant, st. 40.]
[Note 668: Avant d'y arriver, il trouve, auprès de Montpellier,
Rodomont placé sur un pont, dont il ne permet le passage à personne.
Roland s'avance, prend dans ses bras le redoutable Sarrazin, se
précipite avec lui dans la rivière, et gagne à la nage l'autre bord.
(_Ub. sup._)]
[Note 669: _Ibid._, st. 58, et tout le reste du chant.]
[Note 670: Quinze premières stances du chant XXX.]
Non, ce n'est pas trop dire que d'affirmer qu'il n'y a rien dans aucun
poëte ancien ni moderne que l'on puisse comparer à cette peinture si
vraie, si neuve et si terrible. Elle a près de trois cents vers de
suite, jusqu'au moment où Roland quitte la France; et jusque là, pour
cette fois, l'Arioste ne s'est distrait ni de son objet ni de sa route;
pas la plus légère interruption, pas le moindre jeu de mots ou de
pensées; il paraît lui-même frappé de cette démence passionnée, profonde
et sublime; il est Roland, ou il le regarde si attentivement et de si
près, qu'il retrace avec des couleurs vivantes les mouvements de cet
esprit aliéné et les prodiges de cette force extraordinaire. Chaque fois
qu'il y revient ensuite, c'est toujours la même énergie et la même
vérité.
Des trois grandes parties de l'action du poëme, deux ont donc produit,
jusqu'à présent, deux grands tableaux du premier ordre et qui placent
dans le premier rang le peintre qui les a tracés, le siége de Paris et
la folie de Roland. Nous allons voir si, dans la suite de ces deux
parties, il se montrera le même, et si, quand la troisième partie
constitutive de sa fable, qui en est la principale, va dominer à son
tour, il saura, dans la peinture des amours de Roger et de Bradamante,
en employant d'autres couleurs, déployer le même art et soutenir le même
vol.