Tous les poëtes, les chroniqueurs et les romanciers qui précédèrent
l'auteur de l'_Orlando innamorato_ avaient fait de Roland un chevalier,
non-seulement sans peur et sans reproche, mais sans faiblesse, un
défenseur de la foi, un chrétien du temps des croisades, combattant les
Sarrazins, mais ardent à les convertir, et ne leur proposant d'autre
alternative que le baptême ou la mort; fidèle à la belle Alde sa femme,
quoiqu'en étant peu occupé, et protégeant les filles et les femmes sans
rien éprouver pour elles, et sans en rien exiger. Le _Bojardo_ imagina
le premier de lui donner une passion amoureuse, de le mettre en rivalité
avec d'autres paladins de France et des chevaliers sarrazins, et de
tirer de ces passions et de ces rivalités une nouvelle source
d'incidents romanesques et un nouveau mobile d'action. Pour cela il
fallait créer une beauté parfaite à laquelle rien ne pût résister, et la
produire dans une circonstance où les armées ayant fait trève à leur
longue guerre, les chevaliers des deux partis pussent se réunir dans le
même lieu, et être frappés en même temps.
C'est ce qu'avait fait Turpin, si l'on en croit notre poëte; mais le bon
archevêque n'avait pas voulu publier cette partie de son histoire, pour
ne pas faire tort au paladin son ami[481], en faisant connaître une
erreur qui avait pensé le conduire à sa perte. Pour lui, qui n'a pas les
mêmes motifs, rien ne l'empêche de nous transmettre ce que Turpin avait
écrit. On est déjà au fait de ces recours à l'autorité de Turpin, et
l'on sait ce qu'on en doit croire. Voici donc ce que le bon archevêque
avait eu la délicatesse de ne pas vouloir publier.
[Note 481:
_Però fu lo scritor saggio ed accorto
Che far non volse al caro amico torto._
(L. I, c. I, st. 3.)]
Au milieu d'un repas splendide que donnait Charlemagne aux seigneurs de
sa cour et aux nobles étrangers, pour l'ouverture d'un grand tournoi, on
avait vu paraître tout à coup entre quatre géants d'un aspect terrible
une princesse plus belle que l'étoile du matin. C'était Angélique, fille
de Galafron, roi de _Catai_, royaume qu'on ne trouve pas sur la carte
d'Asie, mais que l'on dit être le même que la Chine; et il est vrai que
les Tartares donnent encore aujourd'hui à la Chine le nom de _Kitai_ ou
_Kitay_, qui ressemble assez à _Catai_[482]; mais il est singulier qu'on
soit allé chercher une beauté chinoise pour tourner en France toutes les
têtes. Quoi qu'il en soit, cette beauté surnaturelle, accompagnée d'un
jeune chevalier aussi beau qu'elle-même, déclare à l'empereur qu'elle
est venue des extrémités du monde avec son frère pour lui rendre
hommage, et pour éprouver, dans les joûtes annoncées, la valeur de ce
jeune frère contre celle de tous les chevaliers. Elle propose pour
condition du combat que tout guerrier abattu d'un coup de lance
demeurera leur prisonnier, sans pouvoir combattre avec d'autres armes;
que si son frère est vaincu, il s'en ira avec ses géants, et qu'elle
appartiendra au vainqueur.
[Note 482: Voyez le _Voyage de Bell_, de Pétersbourg à Péking,
traduit par M. Castera, à la suite de celui de M. Barow en Chine, vol.
III, p. 316.]
Aussitôt tous les chevaliers chrétiens et païens, jeunes et vieux,
capables ou non de plaire, galants ou jusqu'alors insensibles, sont
enflammés par tant de charmes et par l'espoir de les obtenir, se lèvent
et demandent le combat. L'empereur décide qu'il n'y en aura que dix, et
que leurs noms seront tirés au sort. Tout empereur et tout vieux qu'il
est, il veut que le sien soit inscrit. Renaud se fait écrire des
premiers; le sage Roland est entraîné comme les autres; il se reproche
sa faiblesse, mais il y cède, et sa douleur est grande de voir que son
nom ne sort de l'urne que le dixième.
Celui du brillant et jeune Astolphe est le premier; il se rend au lieu
indiqué, et court la lance en arrêt de fort bonne grâce; mais à peine
est-il touché par la lance d'Argail (c'est le nom du frère d'Angélique),
qu'il est jeté hors des arçons, accident au reste qui lui arrivait assez
souvent. Il est ici très-fidèle à son caractère; toujours avantageux
dans ses disgrâces, il ne manque pas de raisons[483] pour prouver qu'il
était le plus fort, quoiqu'il ait été abattu. Il n'en reste pas moins
prisonnier. Le terrible Ferragus vient le second. Malgré sa taille
gigantesque et sa force démesurée, il est abattu comme Astolphe; mais il
ne se rend pas. Les quatre géants s'avancent et l'entourent; il les tue.
L'Argail veut lui faire entendre raison; chose impossible. Il faut qu'il
se batte l'épée à la main. Le combat est des plus terribles, et
recommence plusieurs fois. Angélique, incertaine du succès, s'enfuit
dans la forêt des Ardennes, à l'entrée de laquelle on se bat. L'Argail
la suit; Ferragus court sur ses traces, le joint, le force encore à se
battre, et n'est satisfait que quand il lui a donné la mort. Le jeune
chevalier ne lui demande en mourant d'autre grâce que d'être jeté avec
ses armes dans le fleuve voisin, pour qu'on ne reproche pas un jour à sa
mémoire qu'il s'est laissé vaincre ayant de si fortes armes. Ferragus y
consent, à l'exception du casque, qu'il portera pendant quatre jours
seulement, parce qu'il a perdu le sien dans le combat. Il viendra
ensuite le jeter au même endroit où il aura laissé le corps et le reste
de l'armure. Cela dit et convenu, l'Argail expire, et Ferragus, après
lui avoir ôté son casque, et s'en être couvert, va précipiter le corps
dans la rivière. Ce n'est pas sans avoir versé des larmes sur la mort
prématurée de ce brave guerrier. Il reste quelque temps les yeux fixés
sur l'endroit où il l'a jeté, et reprend tout pensif le chemin qui
l'avait conduit au bord du fleuve[484]. On reconnaît à ce trait de
nature le poëte sensible et l'homme nourri de l'étude des anciens.
[Note 483: Cela est arrivé, dit-il, _per disseto della sella_, c. I,
st. 62.]
[Note 484: C. III, st. 67 et 68.]
C'est ainsi que s'annonce le caractère de Ferragus. Ceux de Roland et de
Renaud sont aussi mis en scène dès le commencement, tous deux par cet
amour soudain que leur inspire Angélique. Renaud apprend le premier
qu'elle s'est enfuie et que Ferragus est à sa poursuite. Il court sur
leurs traces vers la forêt. Roland apprend les mêmes nouvelles, et de
plus que son cousin Renaud s'est mis aussi à la recherche d'Angélique.
Il le connaît; s'il peut la trouver, il sait de quoi il est capable.
C'en est trop, il prend ses armes, monte sur son cheval Bride-d'Or, et
galoppe vers les Ardennes. Renaud arrive dans la forêt, épuisé de
fatigue et de soif. Il s'arrête auprès d'une fontaine d'eau limpide. Le
poëte, mêlant ici les romans de la Table ronde avec ceux de Charlemagne
et de ses paladins, feint que cette fontaine avait été enchantée par
Merlin, et qu'elle inspirait à ceux qui buvaient de ses eaux la haine la
plus violente pour l'objet qu'ils avaient le plus aimé[485].
[Note 485: C. III, st. 32 et 33.]
Renaud en boit, et à l'instant il rougit de son amour, déteste Angélique
autant qu'il l'aimait, revient sur ses pas pour sortir de la forêt, et
ne s'arrête qu'auprès d'une autre fontaine plus agréable encore que la
première. Il s'assied, se repose et s'endort. Ce n'était point Merlin
qui avait enchanté cette fontaine; elle tenait de sa nature un effet
tout contraire, et l'on ne pouvait en boire sans se sentir brûler
d'amour; en un mot, c'était la fontaine de l'Amour même[486]. Angélique,
échappée aux poursuites de Ferragus, arrive un instant après. La chaleur
excessive et une longue course l'ont altérée; elle boit à la fontaine,
et au même instant elle aperçoit Renaud endormi. L'eau magique fait son
effet; Angélique approche, admire le chevalier, cueille des fleurs, les
jette sur son visage. Renaud s'éveille: elle s'attend qu'il va être
enchanté de la voir; mais il l'aperçoit à peine, que l'eau de la Haine
agissant en lui, il se lève brusquement, remonte sur son cheval, et fuit
à toute bride. Angélique le suit de toute la rapidité du sien, en lui
disant, ou plutôt lui criant les choses les plus tendres[487]; mais il
ne l'entend plus; Bayard l'emporte loin de la vue d'Angélique, qui
revient alors tristement au lieu d'où elle était partie. Elle reconnaît
la place où Renaud s'était endormi, l'herbe et les fleurs qu'il avait
foulées, les arbres qui le couvraient de leur ombrage. Elle s'y arrête,
adresse à tous ces objets des discours passionnés; et succombant à tant
d'agitation et de fatigue, elle s'endort à son tour[488].
[Note 486: St. 38.]
[Note 487: St. 43 et 46.]
[Note 488: St. 49 et 50.]
Roland, qui la cherchait de tous côtés, la trouve dans cette posture:
elle y est si belle, que toutes les belles de la terre seraient auprès
d'elle ce que les étoiles sont auprès de Diane, ce que Diane est auprès
du soleil. Est-il là en effet, ou n'est-il pas dans le paradis? Il la
voit, mais rien de ce qu'il voit n'est réel; il rêve, il dort
véritablement[489]. Tandis qu'il se parle ainsi à voix basse, transporté
d'admiration et d'amour, et regardant Angélique de fort près, Ferragus
survient et lui signifie brusquement que cette Dame est la sienne, qu'il
ait donc à la quitter sur-le-champ, ou à se préparer au combat. Roland
accepte le défi, et le terrible duel commence. Le bruit des coups
réveille Angélique; elle prend de nouveau la fuite. Les deux chevaliers
continuent de se battre avec acharnement; mais ils sont interrompus par
une jeune et belle dame, parente de Ferragus. Elle le cherchait partout
pour lui apprendre des nouvelles qui le rappellent en Espagne à
l'instant même. Les deux chevaliers se quittent, et Roland se remet de
plus belle à la poursuite d'Angélique.
[Note 489: St. 68 et 69.]
On ne peut nier que cette intrigue romanesque ne soit ingénieusement
tissue, qu'elle ne donne lieu à des développements, et surtout à des
descriptions très-poétiques; mais, à la valeur près, que devient dans
toutes ces poursuites le beau caractère de Roland? Et malgré ce que
Gravina en a pu dire, quel rapport pouvait-il y avoir entre cette
manière de concevoir et de conduire un poëme épique, à la manière
grande, sage et toujours héroïque des anciens?
Le caractère d'Astolphe, déjà bien annoncé, est mis à une épreuve
piquante et singulière. Demeuré seul dans la tente d'où Angélique et son
frère étaient partis, il se croit dispensé d'y rester. Sa lance avait
été rompue: l'Argail avait laissé la sienne appuyée contre un arbre,
pour se battre l'épée à la main avec Ferragus. Astolphe s'en empare sans
en connaître la vertu, et reprend le chemin de Paris. Cette lance d'or
était enchantée. Pour peu qu'elle touchât le chevalier le plus ferme sur
les arçons, il était renversé du premier coup. Astolphe arrive à Paris.
Le grand tournoi était ouvert, et la fortune y était contraire aux
chevaliers français. Après des succès variés entre les deux partis, le
terrible géant _Grandonio_ est entré dans l'arène, et tout tremble à son
aspect. Il renverse Oger le Danois, et ensuite le vieux Turpin. Ganelon
et tous les chevaliers de la maison de Mayence ont fait retraite:
Griffon seul ose combattre; _Grandonio_ l'abat de même. Gui de
Bourgogne, Angelier, Auvin, Avolio, Otton, Berlinguier éprouvent le
même sort. _Grandonio_ tue de sa lance Hugues de Marseille: il abat
Alard, Richardet, et le fameux Olivier. Il insulte à toute la chevalerie
de Charlemagne. L'empereur, honteux et furieux à la fois, s'emporte
contre les paladins qui ne sont pas à leur poste ou qui en sont sortis,
surtout contre Ganelon, contre Renaud et contre ce traître de Roland; il
l'appelle renégat, fils de p.... en toutes lettres, et jure qu'il le
pendra de sa main[490]. En supposant que le _Bojardo_ voulût imiter ici
les héros d'Homère, qui se disent quelquefois de grosses injures, on
conviendra que c'était outrer l'imitation, et que cela est aussi par
trop homérique.
[Note 490:
_Figliuol d'una putana, rinegato,
Che se ritorni a me, poss'io morire
Se con le proprie man non t'ho impiccato._
(C. II, st. 64 et 65.)]
Pendant tout ce temps, Astolphe était arrivé près de l'enceinte; il
avait tout vu, tout entendu; piqué de la défaite de tant de chevaliers
chrétiens et de la colère de Charlemagne, il va demander à l'empereur la
permission de combattre, s'arme, monte à cheval, et se présente la lance
haute. Les spectateurs, malgré sa bonne mine, attendent peu de lui.
Charlemagne dit à part: «Il ne manquait plus que cela à notre
honte[491].» Astolphe lui-même ne se flatte pas de vaincre; mais il
remplit avec courage ce qu'il regarde comme un devoir[492]. _Grandonio_
et lui prennent du champ; le premier, fier de tant de succès, le second
un peu pâle de crainte, mais décidé à braver la mort, pour effacer la
honte de nos armes. Les deux chevaliers se rencontrent, et dès que la
lance a touché _Grandonio_, il tombe rudement et reste étendu sur le
sable[493]. Tout le monde jette un cri d'admiration et de surprise; mais
le plus surpris de tous était Astolphe, qui ne concevait rien à sa
victoire. Il ne restait plus que deux guerriers païens qui n'eussent pas
combattu: ils entrent dans la carrière et sont renversés avec une
facilité que ni eux, ni les spectateurs, ni l'empereur, ni surtout
Astolphe, ne peuvent comprendre.
[Note 491:
_E poi tra suoi rivolto con rampogna
Disse: e ci manca quest'altra vergogna._
(S. 67.)]
[Note 492: St. 66.]
[Note 493: C. III, st. 4.]
Ganelon et toute sa race mayençaise entendent parler de ce brillant
succès: ils ne doutent pas que les forces d'Astolphe ne soient épuisées,
et qu'ils n'aient bon marché de lui; ils rentrent dans la lice et sont
tous abattus l'un après l'autre. Le dernier qui reste prend Astolphe en
traître par derrière; il renverse le paladin, qui se relève furieux,
tire son épée, prodigue aux Mayençais les noms de lâches et de traîtres,
et les défie tous à la fois. Ils fondent en effet sur lui. Astolphe se
défend en brave, et blesse quelques-uns des assaillants. Le duc
Naismes, Richard, Turpin, prennent sa défense, Charlemagne veut mettre
le holà. Astolphe n'entend plus rien, il se moque de l'empereur, lui dit
même des injures, et continue de battre les Mayençais. Charles est enfin
obligé de le faire arrêter et conduire en prison[494].
[Note 494: C. III.]
Cette scène chevaleresque est pleine de chaleur et d'originalité. Si les
miracles de la lance enchantée et la manière dont elle est ici mise en
scène ont quelque chose de comique, c'est du comique de situation, et
Astolphe, tout avantageux qu'il est, ne pouvant concevoir ce qui le rend
si terrible, est une idée neuve et très-heureuse Si quelque chose y
descend à un comique trop bas, c'est le rôle que joue Charlemagne. Il
sort de son trône, se jette dans la mêlée, fond sur les combattants à
grands coups de bâton, casse la tête à plus de trente. Quel est, dit-il,
le traître, quel est le rebelle assez hardi pour troubler ma fête?... Il
disait à Ganelon: qu'est-ce que cela? Il disait à Astolphe: Est-ce là ce
qu'il faut faire[495]? etc. Cela ressemble un peu trop à la colère de
Sganarelle ou de Mr. Cassandre, et blesse trop la dignité du caractère
et du rang.
[Note 495:
_Dando gran bastonate a questo e quello,
Ch' a più di trenta ne ruppe la testa.
Chi fu quel traditor, chi fu il ribello
C'havut' ha ardir a sturbar la mia festa?_
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Egli diceva a Gan: Che cosa è questa?
Diceva ad Astolfo: Hor si dee così fare?_ etc.
(St. 24 et 25.)]
Telle est l'exposition du poëme, ou si l'on veut le premier fil d'une
action extrêmement complexe. Voici comment est tissu le second. Pendant
que Charlemagne ne songe qu'à donner des fêtes, un roi d'Afrique,
Gradasse s'est mis en tête d'avoir le bon cheval Bayard et la terrible
épée Durandal. La difficulté est que l'un appartient à Renaud et l'autre
à Roland; mais cela n'arrête point Gradasse dans ses projets. Il lève
une armée de 150,000 hommes. Il se rendra d'abord en Espagne, en fera la
conquête, et passera ensuite en France: il vaincra Charlemagne, tuera
Renaud et Roland, et prendra l'épée de l'un et le cheval de l'autre. Il
réussit dans la première partie de son plan; il remporte de tels
avantages sur les Sarrazins d'Espagne, qu'il force le roi Marsile, qui
était en paix avec les chrétiens, de leur déclarer la guerre et de
joindre une armée formidable à celle qu'il conduit lui-même en France.
C'étaient là les tristes nouvelles que Ferragus avait reçues de sa
patrie, tandis qu'il se battait avec Roland, et qui l'avaient fait
partir sur-le-champ pour l'Espagne[496].
[Note 496: Voyez ci-dessus, p. 309.]
Pour accroître les dangers de Charlemagne, il s'agit d'écarter de lui
les deux paladins invincibles, Roland et Renaud, ce dernier surtout qui
n'avait nulle raison pour quitter l'empereur, et que Charles venait de
nommer commandant-général de ses armées. Le poëte n'y est pas
embarrassé. Angélique était retournée dans les états de son père: au
moyen du livre de grimoire de Maugis, elle s'y était fait transporter
par les démons aux ordres de cet enchanteur. Il serait trop long de dire
comment elle avait eu ce livre, et comment Maugis, pour sa peine d'avoir
voulu en France s'émanciper avec elle, se trouvait alors au Catay dans
une prison[497]; il y était, voilà le fait. Cependant, Angélique était
plus occupée que jamais de son amour pour Renaud. Elle rend la liberté à
Maugis, à condition qu'il lui amènera son cousin, par la force de ses
enchantements[498]. Rien de plus facile; mais ce qui ne l'était pas
autant, c'était de détruire dans Renaud l'effet de la fontaine de la
Haine.
[Note 497: Dès le commencement de l'action, Maugis avait surpris
Angélique endormie. Armé de son livre de grimoire, il croyait la retenir
dans le sommeil, et se permettre avec elle tout ce qu'il voudrait; mais
elle avait au doigt un anneau magique qui la préservait de tous les
enchantements. Elle s'éveille, jette un cri, éveille son frère Argail
qui dormait peu éloigné d'elle; et tandis qu'elle tient Maugis fortement
embrassé dans la posture où elle l'avait surpris, l'Argail le lie de la
tête aux pieds avec une forte chaîne. Angélique lui prend son livre, lit
une évocation; les démons accourent; elle leur ordonne de transporter
Maugis enchaîné jusque dans les états de son père; et le triste magicien
ayant perdu tout son pouvoir avec son livre, est porté à travers les
airs, et remis à Galafron par ses propres diables. (L. I, c. I.)]
[Note 498: C. V.]
Avant d'arriver au Catay, dans une barque où Maugis l'a fait entrer par
surprise[499], il est jeté dans une île où tout respire le plaisir.
Femmes jolies, bonne chère, concerts, tout l'enchante; mais on lui
annonce que la reine de ces beaux lieux, la charmante Angélique y va
paraître; aussitôt tout lui déplaît, l'effraie, l'irrite: il remonte
dans sa barque et s'enfuit[500]. Sur un autre rivage, il court le danger
le plus terrible. Il tombe dans les piéges d'un géant monstrueux, est
enchaîné, jeté dans une caverne affreuse, livré à une horrible vieille,
et se voit près d'être dévoré par un dragon plus monstrueux encore que
le géant. Angélique vient à son secours et tâche de le fléchir, au moins
par la reconnaissance; mais c'est en vain, il lui déclare qu'il aime
mieux mourir que d'être à elle. Angélique, aussi généreuse que tendre,
renonce à le poursuivre, mais ne peut renoncer à l'aimer, proteste que
s'il ne fallait que mourir pour lui plaire, elle se tuerait à l'instant
de sa propre main[501]; retourne tristement dans son palais, et charge
Maugis de sauver cet insensible. Devenu libre, Renaud erre dans
l'Orient, trouvant et mettant à fin les plus merveilleuses aventures,
fuyant toujours Angélique, et ne pouvant retourner en France.
[Note 499: _Ibid._]
[Note 500: C. VIII. On a donc été trois chants entiers sans
reprendre le fil de cette aventure. Telle est la marche singulière de
ces sortes de poëmes.]
[Note 501:
_Ella rispose: io farò il tuo volere;
E s'altro far volessi io non potrei.
S'io pensassi morando a te piacere
Hora hora con mia man m'ucciderei._
(C. IX, st. 20.)]
Roland en était sorti pour chercher celle que son cousin prenait tant de
peine à éviter, et qu'il savait être de retour dans ses états. Le chemin
qu'il fait par terre est long, ses aventures sont nombreuses, et comme
on peut le penser, admirables; telle est, par exemple, celle du pont de
la Mort, qui est sur le fleuve du Tanaïs. Roland se bat sur ce pont avec
un géant énorme; le géant, blessé à mort, frappe du pied sur le pont: un
filet à mailles de fer enveloppe Roland, qui ne peut s'échapper et
serait mort de faim auprès du corps de son ennemi, si un autre géant,
plus énorme et plus difforme que le premier, voulant tuer Roland d'un
coup de sa propre épée Durandal, n'eût coupé les mailles et délivré le
paladin, qui le combat aussitôt pour ravoir son épée, et le tue[502]. Il
était enfin arrivé en Circassie, lorsqu'il tombe dans un piége plus
dangereux que les géants, les dragons et le pont de la Mort. Une belle
dame se présente à lui sur un autre pont[503], et l'invite à boire dans
une coupe, dont la liqueur magique lui fait perdre tout souvenir et
l'idée même d'Angélique. Il entre dans l'île enchantée de la fée
Dragontine, d'où il ne songe plus à sortir. Plusieurs autres paladins et
chevaliers y arrivent, et restent enchantés comme lui.
[Note 502: Fin du chant V et commencement du chant VI.]
[Note 503: C. VII, st. 44.]
Pendant ce temps, Angélique était assiégée dans Albraque[504], capitale
de son empire, aussi connue des géographes, et aussi réelle que son
empire même. Agrican, roi de Tartarie, en était éperdûment épris, et
n'ayant pu l'obtenir de Galafron, son père, il était entré dans leurs
états, à la tête d'une formidable armée, qui, selon l'expression de
l'auteur, montait à vingt-deux centaines de mille cavaliers[505], chose
qu'il avoue ne s'être jamais vue, ou être du moins très-rare. Malgré les
secours et la valeur de Sacripant, roi de Circassie, amoureux
d'Angélique et qui a juré de la défendre jusqu'à la mort, Albraque est
prise et saccagée par les Tartares. Angélique, renfermée dans la
citadelle, s'échappe en mettant dans sa bouche l'anneau qui a la
propriété de rompre tous les enchantements, et qui de plus la rend
invisible[506]. Elle sait où est détenu Roland avec un grand nombre
d'autres chevaliers. Elle veut s'en faire des défenseurs et les ramener
au secours de la forteresse d'Albraque. Elle va droit aux jardins de
Dragontine, touche de son anneau Roland et les autres chevaliers, parmi
lesquels était Brandimart, amant de la belle Fleur-de-Lys, leur rend le
bon sens, les délivre et marche à leur tête. Leur arrivée devant
Albraque fait changer la fortune[507]. Roland, à qui Angélique donne des
espérances pour enflammer son courage, fait des exploits prodigieux;
Agrican voit périr une partie de son armée. Il est enfin vaincu lui-même
et tué par Roland, après un long et terrible combat[508].
[Note 504: C. X.]
[Note 505:
_Venti due centinaja di migliara
Di cavalier havea quel re nel campo,
Cosa non mai udita, ò si è pur rara._
(_Ibid._, st. 26.)]
[Note 506: C. XIV.]
[Note 507: C. XV.]
[Note 508: C. XVIII et XIX.]
Dans cette guerre paraît pour la première fois une héroïne d'un grand
caractère et qui joue dans la suite un grand rôle: c'est la belle et
intrépide Marfise, reine d'une partie de l'Inde; elle commande une des
armées venues au secours de Galafron et de sa fille[509]. La guerre
finie, les aventures ne le sont pas. Roland sort avec gloire de toutes
celles qu'il entreprend. Une combinaison singulière de circonstances
l'oblige, comme dans le _Morgante_, à combattre contre son cousin
Renaud, qui, ayant appris de quelle gloire il se couvrait devant
Albraque, était venu de très-loin pour la partager, sans renoncer à sa
haine contre Angélique. Ce combat, plus terrible encore que celui de
Roland et d'Agrican, dure deux jours[510]. Le second jour, Angélique en
est témoin. Elle a fait dès le matin à Roland beaucoup de coquetteries.
Effrayée de sa supériorité dans le combat et du danger que court son
cher Renaud, elle s'avance, retient le bras de Roland, au moment où il
va frapper un coup qui peut être mortel[511], lui renouvelle toutes les
promesses qu'elle lui a faites, à condition qu'il partira sur-le-champ,
pour aller détruire une île enchantée, gardée par un dragon qui a dévoré
tous les habitants du pays, et qui dévore encore tous les chevaliers et
toutes les dames qui passent aux environs. Roland part comme un trait
pour courir cette aventure. Renaud se fait panser de ses blessures; mais
quoiqu'il sache bien qu'il doit la vie à Angélique, il semble qu'il ne
l'en hait que davantage[512].
[Note 509: XVI, st. 29.]
[Note 510: XXVII.]
[Note 511: C. XXVIII, st. 28.]
[Note 512: St. 35.]
A cette seconde branche de l'action, qui n'est pas moins fortement
conçue que la première, est attachée une partie épisodique où brille
surtout le talent descriptif et l'imagination vraiment romanesque de
l'auteur. Roland n'est pas long-temps sans trouver l'île enchantée de
Falerine, qu'Angélique lui avait ordonné de chercher. Heureusement pour
lui, il rencontre auparavant une femme à qui il rend un service; elle
lui donne un livre où est tracée la description des jardins, des
merveilles qu'il doit trouver dans cette île, des dangers aimables et
terribles qui l'y attendent, des moyens d'y échapper et de détruire tous
les enchantements[513]. Sans ce secours, il courait à une mort certaine;
instruit par ce livre, il tue d'abord le dragon qui gardait l'entrée,
ensuite un taureau furieux, un âne couvert d'écailles, un géant, deux
autres géants qui naissent du sang du premier, enfin tous les monstres
qu'il trouve dans les jardins: il se dérobe aux piéges séduisants qui
lui sont tendus, et finit par couper à grands coups d'épée un bel arbre
qui s'élevait au milieu d'une grande plaine[514]. Aussitôt l'air
s'obscurcit, la terre tremble, des feux brillent, une fumée épaisse
couvre tout le jardin. Le calme et le jour renaissent; mais les jardins
ont disparu. Il ne reste que Falerine attachée au tronc de l'arbre. Elle
demande la vie à Roland et l'obtient. Elle lui apprend qu'elle n'est
qu'une fée secondaire, qu'elle a tout fait par les ordres de la grande
et méchante fée Morgane. Elle le conduit vers un pont où est le fort de
l'enchantement, gardé par un scélérat qui a attiré dans les piéges de
Morgane un grand nombre de dames et de chevaliers[515].
[Note 513: L. II, c. 4.]
[Note 514: C. V.]
[Note 515: C. VII.]
Roland entre sur le pont, combat le brigand qui le prend dans ses bras,
et tombe avec lui jusqu'au fond du lac[516]. Là, se trouvait la grotte
enchantée de Morgane, et tout alentour, des paysages et des prairies,
comme celles qui sont sur notre terre, et éclairées du même soleil[517].
Le combat y recommence entre le chevalier et le brigand. L'intrépide
Roland tue son adversaire, trouve une porte qu'il passe et pénètre dans
la grotte. Les merveilles qu'il y voit seraient trop longues à raconter.
La plus étonnante est la fée elle-même. Sous les formes allégoriques
dont le poëte l'a revêtue, on voit que c'est la fortune. Roland l'a vue
endormie et brillante de tout l'éclat de la beauté; il l'a négligée;
revenant ensuite pour la saisir, il la cherche et la poursuit long-temps
en vain[518]. Le Repentir, ou plutôt la Repentance[519], car c'est une
femme, s'offre à lui, et lui déclare qu'elle le tourmentera jusqu'à ce
qu'il soit parvenu à rejoindre la fée. Elle lui tient parole, et tandis
qu'il court de toute sa force, elle le flagelle sans pitié.
[Note 516: _Ibid._, st. 61.]
[Note 517: C. VIII.]
[Note 518: Elle danse devant lui, et chante les paroles, qui ont été
imitées ou plutôt copiées par le _Marini_, dans son _Adone_:
_Qualunque cerca al mondo haver tesoro
Over diletto, e segue honore e stato,
Ponga la mono a questa chioma d'oro
Ch'io porto in fronte, e lo farò beato,_ etc.
(St. 58.)