CHAPITRE VI.

_Fin des Poëmes romanesques qui précédèrent celui de l'Arioste; Orlando

innamorato du Bojardo; analyse de ce poëme._

Ce fut dans une position bien différente de celle où était réduit

l'Aveugle de Ferrare, que fut conçu dans le même pays le dernier poëme

qui précéda celui de l'Arioste. Le comte _Matteo Maria Bojardo_, porté

par sa naissance et par la faveur des ducs de Ferrare aux premiers

emplois militaires[465], mêlant les travaux littéraires au métier des

armes, les heureux dons du génie à ceux de la fortune, et doué d'une

imagination qui ne fut jamais glacée par la pauvreté ni resserrée par le

malheur, était autrement placé que l'infortuné _Bello_, pour donner à

l'Italie un poëme où le merveilleux de la féerie fût enfin étalé dans

toute sa richesse, et qui montrât complètement exécuté le système du

roman épique, seulement ébauché jusqu'alors. Il ne lui manqua pour y

réussir que plus de charme dans le style et une plus longue vie.

[Note 465: Voyez ci-dessus, t. III, p. 540 et suiv.]

Le _Roland amoureux_ est un trop long poëme; l'action en est trop vaste

et trop compliquée pour que j'en puisse donner ici une analyse suivie.

Je me bornerai à observer ce qu'il y avait de nouveau dans le plan de

l'auteur et dans sa manière de concevoir l'action et les caractères, les

principales inventions dont il enrichit son sujet, le point où il

conduisit l'art, et où son heureux successeur le reçut de lui.

Jusqu'alors, la Chronique supposée de Turpin, d'autres histoires

fabuleuses de Charlemagne[466], les poésies de quelques Troubadours et

quelques vieux romans espagnols et français, tels que celui des _quatre

fils Aymon_, avaient fourni la matière que chaque poëte avait traitée et

modifiée, selon son caprice, et d'autant plus à son aise que l'art, jeté

à sa renaissance dans une autre route que l'art des anciens, n'avait

pour ainsi dire encore ni règles, ni modèles. La France attaquée par les

Sarrazins d'Espagne et d'Afrique, l'empereur Charlemagne entouré de ses

paladins, mais souvent privé du secours des plus braves par les

expéditions lointaines où ils sont entraînés, les rivalités et les

trahisons de la maison de Mayence, les enchantements de Maugis, sorcier

chrétien, et ceux de quelques fées sarrazines, des armes merveilleuses

et enchantées, des géants pourfendus, des tournois, des combats à

outrance, des batailles à ne point finir, peu de galanterie, mais des

aventures plus que galantes, peu d'invention et d'imagination réelle,

mais un mouvement sans repos, une sorte d'agitation dans les événements

qui se précipitent les uns sur les autres, une transmigration

continuelle des parties du monde les plus éloignées, de Paris à

Babylone, et de Jérusalem à Montauban, tels sont à peu près les

matériaux et les ressorts employés par ces premiers poëtes.

[Note 466: Celles d'Alcuin, d'Eginhart, etc.]

Les caractères qu'ils mettent en jeu sont assez constamment les mêmes.

Charlemagne est faible, crédule, facile à irriter et à fléchir, plus

occupé de tenir sa cour que de gouverner son empire; mais retrouvant

quelquefois dans les combats son énergie et son courage. Roland est un

prodige de force, d'intrépidité, de simplicité, de pureté de moeurs, de

piété. Il y a dans ce caractère je ne sais quoi de naïf et d'antique qui

intéresse, même dans les ébauches les plus imparfaites; et il est

peut-être à regretter que le _Bojardo_ et l'Arioste l'aient altéré, en

croyant l'embellir. Renaud aussi brave, moins fort, mais plus agile,

enclin aux plaisirs, à l'amour, et aussi peu constant que sage, se bat

avec une chaleur égale pour ou contre son empereur, pour sa religion ou

pour une femme. Ses frères lui sont subordonnés, et sa soeur n'a encore

paru que dans un poëme contemporain du _Bojardo_, achevé même depuis sa

mort[467], et qu'il ne pouvait pas connaître. Astolphe est un jeune

efféminé, brave, mais peu robuste, avantageux, fanfaron, ne doutant de

rien, ni dans les combats, ni dans ses amours, et toujours prêt à

trouver une excuse à ses mauvais succès dans les uns comme dans les

autres. Olivier, Oger le Danois et les autres paladins ont des qualités

qui se ressemblent: le vieux duc Naismes et l'archevêque Turpin, qui

réunit l'épiscopat et la chevalerie, sont les Nestors de l'armée

française et les meilleurs conseillers de Charlemagne. Ganes, ou Ganelon

de Mayence, est imperturbablement un traître; implacable dans ses haines

cachées et dans ses vengeances, fourbe, et par conséquent lâche de

caractère, quoique brave comme un autre de sa personne. Ce sont à peu

près là les premiers rôles dans le parti des chrétiens; ils sont ainsi

tracés dès l'origine, et s'ils forment des oppositions et des

contrastes, tels que l'art en exige, ce n'est point un effet de l'art,

mais une combinaison fortuite et presque un jeu de la nature.

[Note 467: Le _Bojardo_ mourut en février 1494. Or, l'on a vu que

dans le _Mambriano_ il est question de l'expédition de Charles VIII, qui

n'eut lieu que cette année-là même (voyez ci-dessus, p. 279 et 280); et

plusieurs chants furent composés depuis.]

Dans le parti contraire, il y a moins de variété, Marsile est le plus

sage, comme le plus puissant des rois sarrazins d'Espagne. Balugant et

Falsiron ses frères, Sacripant, Gradasse, etc., se ressemblent tous par

une valeur féroce et une grande force de corps. Ferraoût, que nous

nommons Ferragus[468], fils de l'un de ces rois, est le plus jeune et le

plus terrible. Quant aux Sarrazins d'Afrique et d'Asie, comme ils sont

tous épisodiques, chacun des poëtes en a fait à sa fantaisie, selon les

épisodes qu'il a créés; et il n'en est presque aucun qui ait sa

physionomie propre et son caractère particulier.

[Note 468: On a vu que la Chronique de Turpin lui donne le nom

significatif de _Ferractus_, ci-dessus, p. 135, note 1.]

_Castelvetro_ a dit le premier, dans son exposition de la Poétique

d'Aristote, que le _Bojardo_, en créant des rois imaginaires, des

Agramants, des Sobrins, des Mandricards, qui n'existèrent jamais, avait

emprunté ces noms de ceux de quelques familles de laboureurs de son

comté de Scandiano[469]. Mazzuchelli l'a répété, en ajoutant les noms de

Sacripant et de Gradasse, et nous apprenant de plus, d'après un autre

auteur[470], que les mêmes noms existent toujours parmi le peuple de ces

contrées. Il ajoute encore une anecdote qui montre dans le _Bojardo_ un

poëte plus qu'un seigneur féodal et un chevalier. Chassant un jour dans

un bois nommé _del Fracasso_, à mille pas de _Scandiano_, il cherchait

un nom de caractère pour un des plus redoutables héros de son poëme.

Celui de _Rodomonte_ lui vint tout à coup dans l'esprit; il en fut si

enchanté qu'il remonta vite à cheval, courut à toute bride vers son

château, et fit sonner en arrivant toutes les cloches du village, au

grand étonnement de ce peuple qui était loin d'imaginer le motif d'un si

grand tapage[471]. Mais ce trait ne détruit-il pas ce qu'on dit de

l'emploi fait par le _Bojardo_ des noms de famille de ses paysans; et

les noms de Mandricard, de Gradasse et de Sacripant n'auraient-ils point

plutôt été pris par ces bonnes gens, en mémoire de leur seigneur et de

son poëme?

[Note 469: _Nomina per re gli Agramanti, i Sobrini, e i Mandricardi

e simili di varie regioni del mondo non mai stati, li quali furono nomi

di famiglie de' lavoratori sottoposti alla contea di Scandiano, onde

egli era conte,_ etc., p. 212, édit. de 1576.]

[Note 470: _Antonio Vallisnieri, Memorie ed scrizio sepolcrali de_

_conte Matteo Maria Bojardo e della sua casa in Scandiano_, t. III du

Recueil de _Calogerà_.]

[Note 471: _Scritt. d'Ital._, t. V, p. 1438.]

Le merveilleux de la magie avait enfanté de grands prodiges, créé des

armées, des flottes, transporté dans les airs des chevaliers, leurs

chevaux, même des forteresses, et fait d'autres fort belles choses; mais

il n'avait encore produit rien d'aimable, ni aucune de ces fictions

brillantes que le génie des Arabes prodiguait dans leurs romans. Leur

féerie, en se combinant avec les inventions du Nord et avec les tristes

fantômes qui noircissaient les imaginations occidentales, avait perdu

tout son charme et tout son éclat. L'île de la fée Carandine était la

seule invention magique de ce genre[472]; mais nous devons toujours nous

rappeler que le poëme où elle est placée n'était pas encore achevé quand

le _Bojardo_ mourut.

[Note 472: _Mambriano_, c. I. (Voyez ci-dessus, p. 257.)]

Le _Morgante_ était imprimé depuis six ou sept ans; mais il en avait

fallu davantage à l'auteur du _Roland amoureux_ pour concevoir et

dresser son plan, et pour écrire les soixante-dix-neuf chants qu'il a

laissés. Il est vrai qu'avant même d'être imprimé, le _Morgante_,

composé depuis plusieurs années, connu de tout ce qu'il y avait de gens

d'esprit à Florence, avait sans doute fait du bruit dans toute l'Italie;

et dans ces premiers temps de l'imprimerie, les copies manuscrites des

bons ouvrages se multipliaient et se répandaient quelquefois avec autant

d'abondance et de rapidité, qu'avant l'invention de cet art; mais, soit

que le _Bojardo_ connût ou non ce poëme, il se proposa de suivre une

autre route que son auteur. Le _Pulci_ n'avait voulu que rire et faire

rire; à l'exception du petit nombre de faits qui ne se prêtaient pas à

la plaisanterie, il avait tout envisagé du côté plaisant; l'auteur du

_Roland amoureux_ vit plus sérieusement les choses; et ce qu'il y a de

très-singulier, c'est que le sujet embrassé par le _Pulci_, le

conduisait nécessairement à un dénoûment tragique, tandis que celui

qu'inventa le _Bojardo_ mettait le principal héros dans une position

souvent comique, en lui prêtant une faiblesse d'amour, et n'y joignant

pas le don de plaire.

Le savant Gravina, si sévère pour le _Morgante_, montre beaucoup de

partialité pour l'_Orlando innamorato_. Selon lui, le _Bojardo_ se

proposa d'imiter les épiques grecs et latins dans ses inventions et dans

son style. Il choisit pour héros Roland et les autres paladins, parce

que leurs noms et leurs exploits étaient généralement connus; de même

qu'Homère et d'autres poëtes prirent pour sujet de leurs inventions le

siége de Troie, dont la renommée était répandue dans toute la Grèce, de

même le _Bojardo_ prit pour fondement de sa fable le siége de Paris,

déjà célébré par tant de romanciers et de poëtes. Il forma le caractère

de la plupart de ses héros sur l'idée des héros d'Homère; et comme dans

l'_Iliade_, les choses les plus incroyables tirent leur vraisemblance de

l'intervention des dieux, il sauva ses fictions les plus extraordinaires

par des magiciens et par des fées. Le critique indulgent ne s'en tient

pas là. Il veut que le _Bojardo_ ait représenté, dans les différents

personnages qu'il met en action, les vices et les vertus, comme les

anciens les représentaient dans les divinités qu'ils faisaient agir; et

qu'ainsi, à l'exemple de ces premiers poëtes, il ait produit sur la

scène, sous la figure ou sous l'emblème de personnages merveilleux,

toute la philosophie morale. Les Grecs, pour signifier la faiblesse de

l'ame humaine, qui se laisse le plus souvent emporter aux plus funestes

excès par les passions les plus légères ou les plus viles, tirèrent de

la seule Hélène le sujet de tant de batailles et d'une guerre si fatale

même aux vainqueurs; le _Bojardo_, voulant nous répéter la même leçon,

s'est servi de la seule Angélique pour exciter une infinité de querelles

meurtrières et de rixes sanglantes. Enfin, il observe que ce poëme, où

tant de beautés brillent, serait exempt des taches qui le ternissent,

s'il avait pu être terminé par son auteur, s'il avait reçu dans son

ensemble la mesure et les proportions qu'il devait avoir, si chaque

partie eût été soignée, et si le travail en eût fait disparaître

quelques expressions basses, si enfin la versification en eût été

renforcée dans quelques endroits[473].

[Note 473: _Della Ragione poët._, l. II, Nº. XV, p. 101, etc.]

Sans adopter entièrement des éloges dont nous apercevrons bientôt

l'exagération, nous devons cependant reconnaître que cette dernière

observation surtout est très-fondée. On ne peut, en effet, savoir au

juste ce que l'ouvrage entier eût pu devenir, si l'auteur l'eût conduit

à sa fin; on ne peut même en deviner le dénoûment. Les caractères sont

bien tracés et contrastés avec art; le plan est vaste et bien ordonné;

les événements sont naturellement amenés, en accordant à ce merveilleux

contre-nature la latitude de convention qu'il doit avoir; les

différentes parties du sujet s'entrelacent sans confusion; mais à quel

terme devaient-elles aboutir? c'est ce qu'il est impossible de savoir.

L'imitation des anciens est sensible dans quelques parties; mais ce qui

l'est plus encore, c'est que le _Bojardo_ crut, comme le _Pulci_, devoir

suivre dans plusieurs points la trace des mauvais poëtes qui avaient

traité avant eux ces sujets de chevalerie; comme eux, il se met en

communication avec un auditoire, dont il se suppose entouré; comme eux,

il cite à tout moment l'autorité de l'archevêque Turpin, lors même qu'il

est visible qu'il ne suit que sa fantaisie; comme eux, il adresse la

parole à ses auditeurs, en commençant et en finissant tous ses chants.

Mais il a le bon esprit de se dispenser d'une prière chrétienne qui,

lors même qu'elle n'est pas ironique, comme il est évident qu'elle l'est

souvent dans le _Morgante_, est encore une impiété aux yeux de la

religion, et une inconvenance aux yeux du goût, par son mélange avec les

traits et les détails les plus profanes.

Il en a dit assez; il est las: vous saurez la suite si vous revenez

l'entendre.--Pour que le chant qu'il finit vous intéresse davantage, il

remet au suivant la fin de l'aventure.--La bataille qui va se donner est

si terrible, qu'il a besoin de prendre haleine avant de la raconter.--Ce

chant est court, mais il ne veut pas y commencer une Nouvelle qu'il vous

réserve tout entière pour l'autre chant.--Celui-ci est trop long; mais

ceux à qui son étendue déplaira, n'ont qu'à n'en lire que la moitié,

etc. Telles sont les formes variées autant qu'il peut, mais revenant

toutes au même sens, qui terminent sans exception les soixante-dix-neuf

chants de son poëme.

Les débuts du plus grand nombre sont sans prétention, mais aussi sans

art et sans poésie. Je vous ai conté, messieurs, comment l'Argail et

Ferragus en étaient venus aux mains[474].--Je vous ai laissés, dans

l'autre chant, au moment où Astolphe provoquait _Grandonio_ par des

injures.--Vous devez vous souvenir que Renaud était fort en colère en

voyant son frère Richardet emporté par un géant.--Ecoutez, messieurs, la

grande bataille, telle qu'il n'y en eut jamais de plus horrible. Voilà

les formules qui, dans plus de cinquante chants, remplissent les trois

ou quatre premiers vers. Cela est du même style et souvent dans les

mêmes mots que la plupart des débuts du méchant poëme de _la Spagna_; ni

l'art ni la langue poétique ne paraissent avoir fait de l'un à l'autre

aucun progrès.

[Note 474: Je crois pouvoir me dispenser de citer les chants où se

trouvent ces débuts, qui n'ont de remarquable que leur trivialité.]

Mais dans à peu près vingt chants, le _Bojardo_ montre qu'il avait

pressenti le parti qu'on pouvait tirer de cette forme reçue, qui mettait

en correspondance le poëte et ceux qui venaient, ou qui étaient censés

venir l'entendre. Des réflexions, des invocations, des apostrophes, des

digressions enfin, telles que son imagination les lui fournit, et qui

s'agencent toujours tant bien que mal dans un cadre aussi libre que

celui du roman épique, remplissent une, deux, et quelquefois plusieurs

des premières stances; l'auteur ajuste ensuite cela comme il peut à son

récit, et le reprend où il l'avait laissé. On a vu que l'Aveugle de

Ferrare faisait le même essai à peu près à la même époque, soit qu'il y

eût quelque communication de l'un à l'autre, soit que cette idée assez

naturelle leur fût venue à tous deux en même temps, et ne fût due qu'au

progrès nécessaire de cette forme primitive, inhérente au poëme

romanesque. Mais le pauvre _Bello_ s'occupe souvent de ses affaires ou

de celles de sa patrie; le _Bojardo_, très à son aise, et que la guerre

affectait moins, parce que c'était son métier, ne parle le plus souvent

que d'une manière générale et indépendamment de toutes circonstances

particulières. Voici quelques-uns de ces débuts.

«Toutes les choses sublunaires, la richesse, les grandeurs, les royaumes

de la terre sont sujettes au caprice de la fortune. Elle ouvre ou ferme

inopinément la porte, et lorsqu'elle paraît la plus brillante, elle

s'obscurcit tout à coup; mais c'est surtout à la guerre qu'elle se

montre inconstante, légère, violente, et plus trompeuse que partout

ailleurs. On peut le voir par l'exemple d'Agrican, qui était empereur de

Tartarie, qui avait un si grand pouvoir sur la terre, à qui tant de

peuples obéissaient, et qui, pour obtenir la possession d'une femme, vit

son armée entière dispersée ou détruite, et perdit en un jour par la

main de Roland sept rois qu'il avait sous ses ordres[475].

»Seigneurs et chevaliers amoureux, belles et gracieuses dames, vous qui

êtes rassemblés pour écouter les grandes aventures et les guerres

qu'entreprirent ces anciens et célèbres chevaliers, ce sont surtout

Roland et Agrican qui firent par amour des choses grandes et

merveilleuses, etc.[476]

»Qui me donnera la voix, les paroles et les expressions élevées et

profondes dont j'ai besoin pour raconter une bataille qui n'eut jamais

son égale sous le soleil, auprès de laquelle toutes les autres batailles

furent des violettes et des roses[477]?»

[Note 475: L. I, c. XVI, st. 1 et 2.]

[Note 476: C. XIX.]

[Note 477: C. XXVII.]

Roland et Renaud en viennent aux mains pour l'amour d'Angélique. «Celui

qui n'a point éprouvé ce que c'est que l'amour, dit le poëte, pourra

blâmer deux illustres barons qui se combattent avec tant de fureur, et

qui devraient s'honorer l'un l'autre, étant nés du même sang et

professant la même foi, surtout le fils de Milon, provocateur de ce

combat; mais qui connaît l'amour et sa puissance excusera ce chevalier.

L'amour en effet est plus fort que la prudence et la sagesse. Ni l'art

ni la réflexion n'y peuvent rien; jeunes et vieux vont où il les mène,

le bas peuple avec le seigneur altier. Il n'y a point de remède contre

l'amour; il n'y eu a point contre la mort; il leur faut des sujets de

tout rang et de toute espèce, etc.[478]»

[Note 478: C. XXVIII.]

C'est ainsi que débutent quatre chants de son premier livre; car il faut

observer qu'il avait établi pour son poëme cette distribution

singulière. Il est divisé en livres, qui sont subdivisés en chants. Le

premier livre a trente-neuf chants; le second trente-un; le troisième

est resté suspendu au neuvième chant.

Ces sortes d'exordes sont plus fréquents dans le second livre, et ils y

ont en général plus d'étendue. Écoutons celui du premier chant. «Dans

l'agréable saison où la nature rend plus brillante l'étoile d'amour,

quand elle couvre la terre de verdure, et qu'elle orne de fleurs les

arbrisseaux, les jeunes gens, les dames, toutes les créatures livrent

leur coeur à l'allégresse et à la joie; mais quand l'hiver arrive, et que

ce beau temps est passé, le plaisir fuit et nous abandonne. Ainsi au

temps où la vertu florissait parmi les anciens seigneurs et les

chevaliers, la gaîté, la courtoisie régnaient; mais l'une et l'autre ont

pris la fuite; elles se sont égarées long-temps, et n'avaient plus

aucune idée de retour. Maintenant ce mauvais vent est passé, cet hiver

est fini; la vertu refleurit dans le monde; et moi, je vais rappelant à

la mémoire les prouesses des temps passés.»

Au quatrième chant, il invoque sa dame, qu'il appelle lumière de ses

yeux, esprit de son coeur, et qui lui a tant de fois inspiré des vers

d'amour.

«C'est l'amour qui inventa la poésie, la musique, qui réunit par de

douces chaînes les nations étrangères et les hommes dispersés; il n'y

aurait sans lui ni société ni plaisirs, la haine et la guerre sanglante

couvriraient la terre. C'est lui qui bannit l'avarice et la colère;

c'est lui qui inspire les belles entreprises; et jamais Roland ne donna

tant de preuves de valeur que depuis le moment où il fut vaincu par

l'amour.»

Il se compare dans le dix-septième au premier navigateur qui cotoya

d'abord les rivages, s'avança peu à peu en pleine mer, et se confia

enfin aux vents et aux étoiles. De même il n'a point encore, dans ses

chants, abandonné la rive; mais il lui faut entrer maintenant dans un

Océan immense. Une guerre épouvantable s'apprête. L'Afrique entière

passe les mers....; la France, l'Angleterre et l'Allemagne sont en feu,

et Charlemagne va se voir attaqué de toutes parts.

«Si ceux qui surpassèrent en gloire le monde entier, tels qu'Alexandre

et César, dit-il au vingt-deuxième chant, eux qui coururent, guidés par

la victoire, de la mer Méditerranée aux extrémités de l'Océan, n'avaient

pas eu l'appui de la déesse de Mémoire, leur valeur aurait brillé en

vain. L'audace, la prudence, les vertus les plus célèbres seraient

moissonnées par le Temps; il n'en resterait plus de souvenir. O Renommée

qui suis les pas des grands capitaines, Nymphe qui célèbres leurs

exploits par tes doux chants, qui prolonges au-delà de la mort les

honneurs qui leur sont rendus, et rends éternels ceux que tu vantes, tu

es réduite à répéter les antiques amours et à raconter des batailles de

géants, grâce à ce monde frivole, dont l'indifférence est telle qu'il ne

se soucie ni de renommée ni de vertu! Laisse sur le Parnasse l'arbre qui

y reverdit sans cesse, puisque le chemin qui y conduit s'est perdu, et

viens au bas de la montagne chanter avec moi l'histoire d'Agramant, de

ce Sarrazin redoutable qui se vante d'emmener captifs le roi Charles et

tous ses paladins.»

On voit ici que le génie de l'auteur avait de l'élévation, qu'il visait

au grand, et que pour la première fois depuis le Dante il faisait

entendre à l'Italie les sons de la trompette épique. Mais il était dans

une cour galante, dont il faisait lui-même partie; il chantait pour

elle; et son sujet, tel qu'il l'avait conçu, autant que son auditoire,

le ramenaient de ce ton héroïque à celui de galanterie. Au neuvième

chant de son troisième livre, à celui où il fut arrêté dans son travail,

qu'il ne devait plus jamais reprendre, excité par les images

voluptueuses que présente le joli épisode de Bradamante et de

Fleur-d'Épine, il se croit au milieu de cette cour remplie de beautés

angéliques et de cavaliers aimables; il invite l'Amour à y descendre, et

lui prédit que quand il y sera une fois il n'en voudra plus sortir[479].

[Note 479:

_Se tu vien tra costor, io ti sò dire

Che starai nosco, e non vorrai partire._]

Il est évident que le ton, les idées, les usages de cette cour

influèrent beaucoup sur la composition de son ouvrage. La destination

d'un grand poëme en a toujours décidé le caractère. Dans la cour de

Ferrare et dans toutes ces petites cours italiennes, la galanterie

dictait les moeurs; mais l'antique chevalerie maintenait encore les

habitudes du courage. Les devoirs, les lois, les coutumes chevaleresques

formaient une science dans laquelle le _Bojardo_ était instruit,

conformément à son état et à sa naissance. Il était sûr de plaire à ses

souverains et aux maîtres des autres petits états, en mettant en action

les principes de cette science. On pourrait dire qu'il n'y avait alors

que des cours en Italie, et qu'il n'existait point d'autre public. C'est

ce qu'il ne faut pas oublier en lisant, et le poëme du _Bojardo_, et

celui de l'Arioste, et tous les autres romans épiques du seizième

siècle. Nous verrons même que le poëme héroïque sentit aussi cette

influence, et fut marqué de cette empreinte originelle que les épopées

des âges suivants ne reçurent que secondairement et comme par imitation.

J'ai dit que le _Bojardo_ paraît faire peut d'attention aux

circonstances orageuses qui l'entourent. Il en parle cependant une fois,

et c'est à la fin de ce dernier chant, comme s'il avait été interrompu

par le bruit même et par le tumulte des armes. «Tandis que je répète

dans mes chants les discours amoureux de ces deux Belles, j'apprends que

les coeurs s'enflamment en France du désir de venir troubler la belle

Italie. Il semble que le ciel en feu nous annonce d'affreuses ruines et

tous les effets de la rage; et Mars irrité montrant sa face horrible

agite son glaive et nous menace de tous côtés[480].» Cela coïncide

parfaitement avec l'année 1494, époque de la descente de Charles VIII en

Italie et de la mort du _Bojardo_. Il nous reste à examiner dans son

poëme l'invention, l'intrigue, et, avant tout, les caractères.

[Note 480:

_Mentre ch'io canto, ahime Dio Redentore

Veggio l'Italia tutta a fiamma e a foco

Per questi Galli che con gran fuore

Vengon per ruinar non so che loco.

Però vi lascio in questo vano amore,_ etc.

C'est là tout ce que contient la dernière strophe de l'édition du

_Domenichi_, 1545; maïs dans une autre bien postérieure (Venise, 1608,

in-4º.), dont l'éditeur assure, dans son avis aux lecteurs, qu'il a

corrigé un nombre infini de fautes, et qu'il a même quelquefois rétabli

quatre, six, et jusqu'à douze strophes qui avaient été supprimées,

l'avant-dernière strophe est ainsi:

_Mentre ch'io canto gli amorosi detti

Di queste donne da l'inganno prese,

Sento di Francia riscaldarsi i petti

Per disturbar d'Italia il bel paese,

Alte rovine con rabbiosi effetti

Par che dimostra il ciel con fiamme accese;

E Marte irato con l'orrida faccia,

Di quà e di là col ferro ne minaccia._

Histoire littéraire d'Italie (4/9) · 第 12 / 26 题