[Note 519: C. IX, st. 6. Elle se nomme elle-même en italien, _la
Penitenza_; en français, il m'a fallu substituer un autre nom.]
Enfin il saisit Morgane, qui, du moment qu'elle est prise, se trouve
sans défense contre lui[520]. Il lui demande la clef de ses prisons,
qu'elle lui donne, après avoir obtenu pour toute grâce qu'en délivrant
les chevaliers ses captifs, il lui laissera le beau Ziliant dont elle
est éprise et qui est nécessaire à sa vie. Roland se défiant toujours
d'elle, la mène avec lui jusqu'à la porte de la prison, la tenant par où
il faut, dit-on, prendre l'Occasion et la Fortune, par le toupet[521].
Il ouvre la porte et remet en liberté les dames et les chevaliers. Parmi
eux se trouvaient Brandimart, Dudon, les deux fils d'Olivier, et enfin
Renaud lui-même, que des aventures extraordinaires avaient conduit dans
les piéges de la fée. Chacun retrouve son cheval et ses armes. Ils
partent tous pour la France. Roland seul est forcé par son amour pour
Angélique à retourner vers le Catay[522].
[Note 520: St. 17.]
[Note 521: _Tenendo al zuffa tuttavia Morgana._ (St. 26.)]
[Note 522: _Ibid._, st. 47 et 48.]
Ici l'on peut dire que toutes les richesses de la féerie sont déployées
pour la première fois. Ce sont enfin les fictions orientales dans toute
leur brillante déraison, et il ne paraît pas douteux que le _Bojardo_,
très-savant dans les langues anciennes, ne connût aussi, ou la langue
arabe, ou quelques traductions des contes ingénieux du peuple le plus
conteur de la terre. Cette île de Falerine et de Morgane est le
véritable modèle des îles enchantées d'Alcine et d'Armide, et il faut en
convenir, ni l'Arioste, ni le Tasse n'ont eu, à beaucoup d'égards, dans
leurs riches descriptions, d'autre avantage sur le _Bojardo_, que celui
du style.
Le troisième fil de cette trame si compliquée et si étendue est attaché
à Biserte en Afrique. Le jeune et puissant roi Agramant, qui prétend
descendre d'Alexandre en droite ligne, et qui tient trente-deux rois
sous son obéissance, les assemble dans un conseil et leur annonce qu'il
a résolu de déclarer la guerre à Charlemagne et à ses paladins, pour
venger la mort de Trojan son père, tué dans une des guerres précédentes
en France par le comte d'Angers[523]. Ce projet déplaît aux vieux rois
et plaît extrêmement aux jeunes. Parmi les premiers, on distingue le
sage Sobrin, et parmi les autres, l'indomptable Rodomont. Mais enfin le
parti est pris; les ordres pour le départ sont donnés. Alors le roi des
Garamantes, vieillard versé dans la nécromancie, affirme qu'Agramant ne
peut avoir aucun succès dans son entreprise, s'il n'emmène avec lui le
jeune Roger, fils de Galacielle, soeur de son père Trojan. Cette tante
d'Agramant était morte en mettant au jour, en même temps que Roger, une
fille qui n'est pas moins belle. Ces deux enfants furent confiés au sage
magicien Atlant, qui habite sur la montagne de Carène. Il y a nourri son
pupille de moëlle et de nerfs de lions, et l'a élevé dans tous les
exercices qui développent la force et le courage des héros[524]. Mais il
ne veut point qu'il sorte de son asyle. Il sera difficile de trouver
cette montagne, de pénétrer dans le château d'Atlant, et encore plus
d'en tirer le jeune Roger, sans lequel cependant il ne faut absolument
rien entreprendre.
[Note 523: C'est par cette nouvelle scène que s'ouvre le second
livre; la généalogie d'Agramant, ses projets, le conseil qu'il assemble
et les délibérations de ce conseil en remplissent le premier chant.]
[Note 524: C. I, st. 74.]
Agramant qui connaît ce vieillard pour un nécromancien savant et pour un
prophète, croit facilement à ses paroles, et se décide à chercher avant
tout, le mont de Carène et la retraite de Roger. Un des rois de son
armée va chercher partout cette montagne et ne la trouve pas[525]. On se
moque alors, dans le conseil, du vieux roi des Garamantes et de ses
oracles. Il répond qu'on ne connaît pas le mont de Carène, mais qu'il
n'en existe pas moins, qu'il est inabordable, qu'on n'y peut monter, en
un mot, si l'on ne se procure l'anneau que possède la belle Angélique.
Pour convaincre enfin les incrédules, il prédit que sa mort approche,
qu'il va mourir; et il meurt[526]. Alors, il faut bien le croire; mais
comment aller au Catay dérober cet anneau à la fille du puissant
Galafron? Agramant promet de créer roi d'un grand état quiconque lui
apportera l'anneau. L'un des rois présents au conseil propose pour ce
coup-de-main une espèce de nain qui est à son service, le plus hardi et
le plus adroit voleur qu'il y ait au monde. On fait venir le petit
Brunel, qui ne trouve rien de si facile que cette commission, et qui
part sur-le-champ pour la faire[527]. Il ne perd pas de temps, et
revient avec l'anneau d'Angélique, et de plus avec le cheval de
Sacripant, l'épée de Marfise, l'épée et le cor de Roland, qu'il leur a
volés de même à mesure qu'il les a trouvés en route[528]. Agramant tient
parole à celui qui a si bien fait ses preuves, et il couronne de sa main
Brunel roi de Tingitane, avec plein pouvoir sur les peuples, le
territoire et toutes les dépendances[529].
[Note 525: C. III, st. 17 et 18.]
[Note 526: Le poëte a mis ici un trait de sentiment qui fait voie
que s'il avait conçu autrement son sujet, il pouvait y répandre des
beautés d'un autre genre. «Ayant ainsi parlé, le vieux roi baissa la
tête en répandant beaucoup de larmes: Je suis, dit-il, plus malheureux
que les autres, car je connais avant le temps ma destinée; pour preuve
de tout ce que je vous ai annoncé, je vous dis que l'heure de ma mort
est arrivée, etc. (St. 31.)]
[Note 527: St. 40, 41 et 42.]
[Note 528: Les ruses qu'il emploie pour les avoir sont disséminées
dans les chants V, X à la fin, XI, XV à la fin, et XVI. Ce sont autant
de scènes comiques qui viennent couper les récits de combats et les
autres aventures.]
[Note 529: C. XVI, st. 14.]
On se met aussitôt à chercher le mont de Carène: on le trouve à l'aide
de l'anneau; mais il est d'une hauteur inaccessible. Le nouveau petit
roi que rien n'embarrasse conseille de faire un grand tournoi au pied de
la montagne, certain que le jeune Roger ne tiendra point à ce spectacle
et voudra descendre dans la plaine. Tout arrive comme il l'avait prévu.
Roger descend, malgré les avis et les prières d'Atlant[530]. Brunel fait
si bien qu'il l'engage à courir lui-même dans le tournoi, où il goûte
les premiers fruits de son amour inné pour la gloire[531]. Agramant
l'arme chevalier[532]. Atlant obligé de céder à la fatalité qui entraîne
son élève, prédit les victoires qui l'attendent en France; mais il s'y
fera chrétien, et périra par les trahisons de la maison de Mayence. Les
héros ses descendants surpasseront sa gloire. Ce sont les princes de la
maison d'Este; et l'on trouve ici, dans six octaves seulement[533], la
première ébauche des flatteries poétiques prodiguées bientôt après par
l'Arioste à cette illustre maison. L'on reconnaît en général dans toute
cette partie de la fable les principaux fondements de celle du _Roland
furieux_, plusieurs des caractères qui doivent y figurer, et des
événements dont le fil y doit être repris.
[Note 530: Toute cette scène, où le jeune Roger paraît pour la
première fois, est pleine d'intérêt, de mouvement et de vérité; elle
remplit tout le reste du seizième chant.]
[Note 531: C. XVII.]
[Note 532: C. XXI.]
[Note 533: Elles sont à la fin du chant XXI.]
L'orage qui se préparait depuis long-temps contre la France éclate
enfin. Marsile et Gradasse d'un côté[534], Agramant et Rodomont de
l'autre[535], avec d'innombrables armées, attaquent à la fois
Charlemagne. Il fait tête de tous côtés avec ce qui lui reste de ses
paladins. Les absents reviennent l'un après l'autre, et après des
aventures diverses que l'imagination du poëte sait varier autant qu'elle
les multiplie. Renaud était de retour l'un des premiers. Angélique en
est instruite à Albraque où Roland était allé la rejoindre. Toujours
éprise de Renaud, elle persuade à Roland qu'il doit retourner en France,
et lui propose de l'accompagner[536]. Roland, qui ne sait qu'obéir et
espérer, se met en route avec elle, Brandimart et sa fidèle
Fleur-de-Lys; et les voilà aussi livrés aux rencontres et aux aventures.
Roland, dans un si long voyage, sauve Angélique de plusieurs dangers, et
content de s'entretenir avec elle, i! n'ose ni la toucher, ni rien faire
qui puisse lui causer le moindre déplaisir. Le _Bojardo_ témoigne assez
que dans les mêmes circonstances, tout chevalier qu'il était, il n'en
aurait pas fait autant, et fait voir d'un seul mot combien l'esprit de
chevalerie était déchu au quinzième siècle. «Turpin, dit-il, qui ne ment
jamais, racontant ce trait de son héros, dit avec raison qu'il fut un
sot[537].»
[Note 534: C. XXIII.]
[Note 535: C. XXIX.]
[Note 536: C. XIX. Nous remontons ici vers une partie de l'action
que nous avions laissée en arrière pour mettre de suite des faits
dépendants l'un de l'autre, et que le poëte a séparés. Notre marche doit
être différente de la sienne, tâchons seulement que le lecteur suive
l'une et l'autre à la fois.]
[Note 537:
_Turpin che mai non mente, di ragione
In cotal atto il chiama un babbione._
(C. XIX, st. 50.)]
Enfin ils rentrent en France par la forêt des Ardennes. Ils s'arrêtent
auprès de la fontaine de Merlin: c'était, comme on l'a vu, celle de la
Haine. Angélique boit de son eau, et à l'instant l'ingrat Renaud lui
paraît odieux; elle ne sait plus pourquoi elle est venue le chercher de
si loin. De son côté Renaud, peu de jours auparavant, ayant donné
rendez-vous à Rodomont pour se battre dans cette forêt, avait bu de
l'autre fontaine, et lui qui haïssait tant Angélique, l'aime maintenant
avec fureur. Il la rencontre avec Roland. Les deux cousins se défient au
combat, et commencent à s'en livrer un des plus terribles[538].
Angélique effrayée s'enfuit selon sa coutume. C'est alors que
Charlemagne, qui se trouve dans ces cantons, instruit par elle du duel
de ses deux paladins, va les séparer lui-même, accompagné d'Olivier, de
Naismes, de Salomon et de Turpin. Il remet Angélique entre les mains du
vieux Naismes, et promet aux deux rivaux qu'il trouvera le moyen de les
accorder, sans qu'aucun des deux puisse avoir à se plaindre de sa
justice[539].
[Note 538: C. XX.]
[Note 539: L'extrait du _Roland amoureux_, dans la _Bibliothèque des
Romans_, porte que Charlemagne promit alors Angélique à celui des deux
paladins qui ferait les plus grands exploits dans la bataille qu'il
allait livrer aux Sarrazins. L'Arioste le dit positivement ainsi au
commencement de son _Roland furieux_, c. I, st. 9; et, ce qu'il y a de
plus singulier, la table des matières placée en tête du _Roland
amoureux_, le dit aussi; cependant il n'y a pas autre chose que ce que
je mets ici, soit dans le texte du _Bojardo_, soit même dans l'_Orlando
rifatto_ du _Berni_. Le _Bojardo_ dit, c. XXI, st. 21:
_Promettendo a ciascun di terminare
La cosa con tal fine e tal effetto
Che ogn' huom giudicarebbe veramente
Lui esser giusto ed huom saggio e prudente;_
Le _Berni, ibid._, st. 24:
_Promette a tutti due Carlo fare
La cosa riuscire a tale effetto
Che vedran quanto porta loro amore,
E come è soggio e giusto partitore._]
Nous voilà au point d'où l'Arioste est parti pour commencer son poëme;
mais ce n'est pas à beaucoup près celui où le _Bojardo_ termine le sien.
C'est ici au contraire que commence en quelque sorte le fort de son
action. Les batailles succèdent aux batailles, entre les chrétiens et
les Sarrazins. Les dangers sont grands, les exploits admirables, les
aventures extraordinaires. Il est vrai que le sujet principal devient
alors comme dans les poëmes précédents, la France attaquée par les
Sarrazins, et défendue par Charlemagne et par ses preux. Roland et
Renaud n'y paraissent plus que pour être la terreur des infidèles; et
l'on perd absolument de vue Angélique, leur rivalité, leur amour. Ils ne
sont plus rivaux que de gloire. Parmi les Sarrazins, le jeune Roger, à
qui de grandes destinées sont promises, s'en montre digne par la valeur
la plus brillante. Il ose combattre Roland lui-même, mais son âge encore
faible trahissant son courage, il aurait succombé si le sage Atlant
n'eût attiré Roland hors du combat, en lui présentant de loin le fantôme
de Charlemagne attaqué à la fois par un grand nombre d'ennemis, et
l'appelant à son secours[540]. Du côté des Français, Bradamante ne se
montre pas moins intrépide que ses frères. Elle tient tête aux plus
redoutables Sarrazins et même à Rodomont, le plus redoutable de
tous[541].
[Note 540: C. XXXI, st. 34 et 35.]
[Note 541: Le poëte la met aux mains avec ce terrible adversaire, c.
XXV, st. 21; mais il les quitte aussitôt pour les retrouver au même
endroit, c. XXIX, st. 26. Il les quitte encore au moment où ils se
portent les plus rudes coups, et ne revient à eux qu'au livre III, c.
IV, st. 49.]
Mais elle était réservée à des dangers d'une autre espèce. Elle
rencontre l'aimable Roger, qui, tout Sarrazin qu'il est, s'offre, sans
la connaître, à suivre, selon les lois de la chevalerie, son combat avec
Rodomont, dans un moment où elle se croit obligée de le quitter pour
voler au secours de Charlemagne[542]. Elle revient sur ses pas, ayant
changé de dessein, et décidée à terminer son combat[543]. Elle arrive au
moment où Roger ayant porté à Rodomont un coup qui l'étourdit et qui lui
fait tomber de la main son épée, attend qu'il ait repris ses sens pour
recommencer à se battre[544]. Rodomont revenu à lui, se reconnaît vaincu
en courtoisie, quitte le champ de bataille et va chercher d'autres
exploits. Bradamante témoin de cette scène, est curieuse de savoir quel
est le jeune brave qui joint tant de générosité à tant de valeur. Roger
lui raconte toute sa généalogie, qui remonte jusqu'à Hector, fils de
Priam. Il en descend comme Charlemagne. Suivant la tradition
romanesque[545], cet empereur venait en directe ligne du grand
Constantin, qui eut pour aïeul Constant. Or, Constant avait pour frère
Clodoaque, et c'est de ce Clodoaque, de père en fils, que Roger est
descendu. Il termine en racontant les malheurs de sa famille, leur ville
de Risa, près Reggio, détruite et livrée aux flammes, son père
assassiné, sa mère Galacielle accouchant de lui et d'une fille, dans sa
fuite, au bord de la mer, et mourant aussitôt après[546]; c'est alors
que le magicien Atlant le prit, lui et sa soeur, les emporta sur sa
montagne, où, tout en voulant l'écarter des dangers de la guerre, il lui
a donné l'éducation des héros.
[Note 542: _Ibidem_, st. 58, 60.]
[Note 543: C. V.]
[Note 544: _Ibid._, st. 9.]
[Note 545: Voyez ci-dessus, p. 161 et 162.]
[Note 546: Ci-dessus, p. 325.]
Pendant tout ce récit, l'amour agit dans le coeur de Bradamante. Roger
veut à son tour connaître le chevalier qui lui montre tant d'intérêt. La
fille d'Aymon lui déclare sa famille, son nom et son sexe. Elle ôte son
casque; ses blonds cheveux tombent sur ses épaules; sa beauté paraît
avec un éclat qui éblouit le jeune guerrier, et fait naître dans son
coeur des mouvements qui lui étaient inconnus[547]. Bradamante lui
demande en grâce et au nom de l'amour, s'il en a jamais senti pour
aucune dame, de lui faire voir les traits de son visage. En ce moment,
ils sont interrompus par une troupe de Sarrazins qui les attaquent tous
à la fois. Pour les combattre et les poursuivre, il faut que Bradamante
et Roger se séparent; et dans ce qui reste du poëme, ils ne se
rejoignent plus; mais on voit clairement quelle était l'intention du
poëte; il semble avoir légué à l'Arioste le soin de la remplir.
[Note 547: C. V, st. 41 et 42.]
Bradamante attaquée à l'improviste et lorsqu'elle était sans casque, est
blessée grièvement à la tête. Surprise et non effrayée, elle défie au
combat tous ces lâches; elle en tue ou disperse une partie, tandis que
Roger tue et disperse le reste. La guerrière n'est satisfaite que
lorsqu'elle a fendu en deux jusqu'à la ceinture le Sarrazin qui l'a
blessée[548]. Elle s'obstine à en poursuivre un autre qui fuit
long-temps devant elle à travers les bois. Elle l'atteint enfin et le
tue; mais elle est surprise par la nuit. Elle était blessée, accablée de
fatigue et perdait beaucoup de sang; elle trouve heureusement un
ermitage[549], où un vieil ermite la reçoit, la panse et la guérit,
après avoir, selon le privilége du poëme romanesque de mêler le comique
au sérieux, avoué que n'ayant pas vu d'homme le venir visiter depuis
soixante ans, il l'a d'abord prise pour le diable.
[Note 548: C. VI, st. 14.]
[Note 549: C. VIII, st. 53.]
Cette idée lui revient et le frappe bien plus encore, lorsque, voulant
panser la blessure du jeune chevalier, il lui découvre la tête et voit
flotter une chevelure de femme; il croit que c'est le diable en personne
qui a pris cette forme pour le tenter[550]; mais enfin revenu de ses
terreurs, il commence la cure en coupant les beaux cheveux de Bradamante
comme ceux d'un jeune garçon[551]; et ces cheveux courts sont la source
de l'erreur où tombe un moment après la tendre Fleur-d'Epine, qui la
prend pour un jeune et beau guerrier, et sent pour elle tous les feux de
l'amour. C'est le commencement d'une aventure fort vive, dont l'Arioste
a fait un de ses épisodes les plus piquants, mais aussi l'un des plus
libres[552].
[Note 550:
_Meschino me dicendo, io son perito;
Quest' è il demonio certo, il veggio a l'orma,
Che per tantarmi a presa questa forma._
(St. 66.)]
[Note 551:
_Le chiome gli tagliò come a garzone;
Poi le donà la sua benedettione._
(St. 67.)]
[Note 552: _Orlando furioso_, C. XXV.]
Là, furent interrompus les chants du _Bojardo_, et l'on ne peut savoir,
ni s'il avait réservé pour dénoûment à cette douce erreur de
Fleur-d'Epine l'espiéglerie de Richardet, jeune frère de Bradamante, ni
ce qu'il comptait faire de Roland et de son amour pour Angélique, ni ce
que seraient devenues plusieurs des autres aventures qu'il avait
préparées et conduites jusqu'alors avec tant d'imagination et tant
d'art. Ce qui n'est pas douteux, ce sont les desseins qu'il avait sur
Roger et sur Bradamante, destinés tous deux à s'unir pour être la tige
glorieuse des princes de la maison d'Este. Il est fâcheux pour sa gloire
qu'il n'ait pu achever ce qu'il avait si heureusement commencé, mais
l'art y a gagné sans doute; car l'Arioste ne fût pas revenu sur un
sujet déjà complètement traité; et le _Roland furieux_ n'existerait pas.
Le poëme du _Bojardo_, tel qu'il a été laissé par son auteur, a contre
lui la grande supériorité du poëme de l'Arioste, la supériorité non
moins marquée de la manière dont l'ingénieux _Berni_ le refit, après que
l'Arioste eut montré la véritable façon de traiter ces romans épiques,
et enfin l'insipidité du continuateur _Agostini_, qui ajouta
trente-trois chants aux soixante-dix-neuf du _Bojardo_, les remplit
d'inventions si pauvres, et les écrivit d'un style si plat, qu'ils sont
tout-à-fait illisibles, et qu'ils détournent de lire l'ouvrage
imparfait, mais beaucoup meilleur du _Bojardo_, avec lequel ils
paraissent toujours. Ce _Niccolo degli Agostini_ était un Vénitien
établi à Ferrare, auteur de quelques poésies médiocres[553], et d'une
traduction des Métamorphoses d'Ovide, entièrement effacée par celle de
l'_Anguillara_. Après la mort du _Bojardo_, et lorsqu'il existait déjà
quatre ou cinq éditions de son poëme[554], il se crut en état de
l'achever. On dit que ce fut un duc de Milan qui l'y engagea[555]; dans
ce cas, ce serait François-Marie Sforce, qui ne fut rétabli qu'en 1525,
et qui n'est connu que par ce seul trait dans l'histoire des lettres;
mais il est singulier que l'idée en soit venue à ce duc, et plus
singulier encore qu'elle ait pu être adoptée et exécutée par ce poëte,
lorsqu'il avait déjà paru deux éditions du _Roland furieux_[556]. Il y a
un degré de médiocrité que rien ne décourage.
[Note 553: Entre autres d'un poëme intitulé _i Successi bellici_.
Voyez _Mazzuchelli, Scritt. Ital._, t. I, part. I, p. 216.]
[Note 554: 1. _In Scandiano, per Pellegrino Pasquali_, (sans date; mais
elle doit avoir été faite vers 1495, par les soins du comte _Camillo_,
son fils aîné, qui avait alors établi une imprimerie dans son fief de
Scandiano. Tiraboschi, _Bibliothèque Modanesse_, t. I, p. 300.) 2.
_Venezia_ (aussi sans date, mais antérieure à 1500, _id. ibid._) 3.
_Venezia_, 1506, in-4º. 4, _ibidem_, 1511. 5. _Mediolani_, 1513, in-4º.,
etc.]
[Note 555: _Bibliothèque des Romans_, novembre 1777, p. 115. Haym,
_Biblioth. ital._, place en 1531 cette première édition de la
continuation d'_Agostini_.]
[Note 556: La première est de 1515 et 1516, la deuxième de 1521.]
Les trois ou quatre différentes parties de l'action poétique que le
_Bojardo_ avait entrepris de mener de front ne se trouvent pas de suite
dans son poëme comme je viens de les exposer. L'une est interrompue
vingt fois par des incidents qui appartiennent à l'autre, et
l'interrompt ensuite à son tour; quelquefois elles se croisent et
s'entrelacent toutes de cette manière. C'est une des formes
particulières du roman épique qui y fut introduite dès l'origine. Elle
est très-commode pour le poëte, mais souvent elle devient fatigante pour
le lecteur. Les anciens romanciers qui manquaient d'art, voulant
embrasser un grand nombre d'événements et promener leurs héros dans
toutes les parties du monde, trouvèrent cet expédient pour ne se pas
occuper long-temps du même objet, et pour mener ensemble autant qu'ils
voudraient d'actions diverses. Ils en commencent une, et la laissent
pour s'occuper d'une seconde, qu'ils abandonnent pour une troisième.
Renaud est-il en scène? Ne parlons plus de Renaud, disent-ils, et voyons
ce que fait Roland. Est-ce Roland dont ils vous parlent? Ils le
quittent, et courent à Balugan ou à Gradasse. Bradamante est-elle en
péril? Elle saura bien s'en tirer; mais courons sur les pas d'Astolphe
ou du magicien Maugis. D'un repas ils vous transportent à une bataille,
de la description d'un jardin à celle d'un naufrage, et d'un bout de la
terre à l'autre.
Depuis les premiers et informes essais de l'épopée romanesque, cela est
ainsi. Beuves d'Antone, la reine _Ancroja_, _la Spagna_, le _Morgante_
même, et à plus forte raison le _Membriano_, sont tous morcelés de cette
manière. Nous avons déjà vu en quoi le _Bojardo_ crut devoir imiter ses
devanciers et en quoi il s'écarta d'eux. Apparemment il trouva cette
méthode trop favorable pour ne la pas suivre; et comme l'intrigue de son
_Roland_ est plus compliquée que celle d'aucun des autres poëmes, il a
plus souvent recours à cette formule. Ce n'est pas seulement d'un chant
à l'autre qu'il change et le lieu de la scène et les acteurs, c'est
très-souvent quatre ou cinq fois dans le même chant. On peut ouvrir
presque au hasard celui qu'on voudra, on n'aura pas lu une vingtaine
d'octaves qu'on se trouvera interrompu de cette sorte, pour l'être
encore quelques octaves plus loin, et passer ainsi de secousse en
secousse, sans repos et en apparence sans ordre; mais il y a dans cette
marche décousue un ordre caché qui fait que le poëte se retrouve
toujours où il veut être, et qu'il fait aller d'un mouvement égal toutes
ses intrigues à la fois.
Pour varier ses transitions, il y en a qu'il ne prend pas sur son
compte, et qu'il attribue à Turpin. «Turpin nous quitte ici, dit-il,
pour aller retrouver Renaud, ou Roland, ou Rodomont, ou tout autre;
allons le chercher avec lui.» Cette manière plaisante de faire
intervenir le vieux chroniqueur Turpin pour des choses dont il n'est pas
du tout question dans sa chronique est, comme nous l'avons déjà observé,
une des tournures anciennes dont hérita le _Bojardo_, et qu'il transmit
à ses successeurs. Par exemple, il finit le portrait de la belle Marfise
en disant qu'elle était un peu brune et très-grande. Turpin l'a vue,
ajoute-t-il, et c'est ainsi qu'il en parle[557].»
[Note 557:
_Brunetta alquanto, e grande di persona;
Turpin la vidde, e ciò di lei ragiona._
(L. I, C. XXVII, st. 59.)]
Cette même Marfise donne à Renaud un coup de gantelet si terrible que le
sang lui jaillit par le nez, par la bouche et par les oreilles. «Je
m'étonne très-fort de ce coup, dit le poëte; mais Turpin l'écrit comme
je vous le dis[558].» C'est presque mot pour mot le joli trait de
l'Arioste:
_Mettendo lo Turpino, anch'a lo messo._
(_Orl. Fur._ C. XXVIII, st. 2.)
S'il veut donner une idée de la force de Roland, «Roland, dit-il, avait
une force si prodigieuse qu'il portait autrefois, comme le dit Turpin,
une grande colonne toute entière depuis Anglante jusqu'à Brava; cela est
ainsi dans son livre[559].» Si c'est un énorme éléphant qu'il veut
peindre, il accuse Turpin d'en avoir exagéré les dimensions. «Mon auteur
dit, et ja ne puis le croire, qu'il avait trente palmes de hauteur et
vingt de grosseur. Si cela n'est pas entièrement vrai, je l'excuse, car
il ne le savait que par ouï-dire[560].» Et un peu plus bas, en parlant
des jambes de ce monstrueux animal: «Turpin dit que chacune était aussi
grosse que le buste d'un homme l'est à la ceinture. Je n'ai pas,
ajoute-t-il, de preuve démonstrative à vous donner, n'en ayant pas alors
pris la mesure[561].»
[Note 558:
_Io di tal colpo assai mi maraviglio,
Ma come io dico, la scrive Turpino._
(C. XVIII, st. 21.)]
[Note 559:
_Haveva il conte Orlando forza tanta
Che già portava, come Turpin dice,
Una colonna intiera tutta quanta
D'Anglante a Brava; il suo libro lo dice_.
(L. II, C. V, st. 11.)]
[Note 560:
_S'el ver non scrisse apunto, ed io lo scusso,
Che se ne stette per relatione_.
(C XXVIII, st. 31 et 32.)]
[Note 561:
_Dice Turpin che ciascuna era grossa
Com' è un busto d'huom a la cintura;
Io non ho prova che chiarir vi possa,
Perch' io non presi althora la misura_.
(St. 36.)]
Où donc le savant et judicieux _Gravina_ pouvait-il trouver matière à
cette si grande différence qu'il met entre le poëme de _Pulci_ et celui
de _Bojardo_? Il y a sans doute dans celui-ci beaucoup moins de
bouffonneries; le génie de l'auteur paraît naturellement plus grave et
plus porté au grand; mais n'est-ce pas quelquefois un tort de traiter
sérieusement des choses folles? Et l'une des causes de l'ennui que l'on
éprouve en lisant le _Bojardo_ ne vient-elle pas de ce qu'il a eu
souvent ce tort-là?
Un grand et incontestable avantage qu'il a sur les autres romanciers de
ce temps, c'est en général son respect pour la décence et pour les
moeurs. Elles ne sont peut-être blessées qu'une ou deux seules fois dans
son poëme; et parmi tant d'aventures galantes, il n'en est pas
davantage, du moins quant à l'expression, où l'on puisse lui reprocher
d'avoir offensé la pudeur. L'une est l'aventure de la belle et tendre
Fleur-de-Lys avec son cher Brandimart; elle ne l'avait pas vue depuis
long-temps; elle le retrouve seul dans un vallon délicieux et solitaire,
se jette dans ses bras, le délivre elle-même de toutes les pièces de son
armure, et se dédommage avec lui, sans délai comme sans réserve, du
temps qu'elle avait perdu, dédommagement dont le poëte ne nous épargne
aucune circonstance[562]. Le second exemple est dans le récit qu'une
belle dame fait à Roland et à Brandimart de la jalousie de son vieux
mari, de l'idée fausse et incomplète qu'il lui avait donnée des derniers
plaisirs d'amour, et de la douce manière dont elle fut détrompée par un
jeune amant[563]. Mais ces deux traits ne suffisent-ils pas pour rendre
difficile à comprendre comment la sévérité de _Gravina_ s'accommodait de
vivacités pareilles, et comment il trouvait tant de ressemblance entre
une sorte d'épopée où l'on pouvait oser se les permettre, et la noble et
chaste épopée des Grecs et des Romains?
[Note 562: L. I, c. XIX, st. 61, 2 et 3.]
[Note 563: C. XXII. st. 25 et 26.]
Quant au style, il nous conviendrait mal de vouloir en être juges dans
une langue qui n'est pas la nôtre, et dont les délicatesses sont
infinies; mais il paraît que celui du _Bojardo_ n'avait ni la grandeur
qui eût été nécessaire pour le projet qu'on lui suppose de donner à
l'Italie un poëme rival de l'épopée antique, ni la grâce et la légèreté
qu'exigeait le poëme romanesque. Ses locutions, le tour de ses vers, la
chute de ses stances ne nous paraissent pas de beaucoup supérieurs à ce
qu'ils sont dans les deux derniers poëmes dont nous avons parlé. Son
expression n'a ni l'originalité souvent poétique du _Mambriano_, ni
surtout cette élégante naïveté qui nous charme dans le _Morgante_; enfin
il était certainement poëte par l'imagination; mais on risque peu de se
tromper en disant qu'il l'était beaucoup moins par le style.
Nous allons enfin nous occuper de celui qui le fut de toutes les
manières, et que le génie, l'étude et le goût contribuèrent également à
placer parmi les poëtes du premier rang.