_Suite des Poëmes romanesques qui précédèrent celui de l'Arioste;
deuxième époque; Morgante maggiore de Louis Pulci; Mambriano de
l'Aveugle de Ferrare_.
Depuis la _Théséide_ et le _Philostrate_ de Boccace, on peut dire qu'il
n'avait été fait d'autres essais de poëmes épiques dont les esprits
cultivés pussent s'accommoder, que le _Driadeo d'Amore_ et le _Ciriffo
Calvaneo_ de l'un des trois frères _Pulci_[368]. Mais le genre purement
imaginaire de ces deux poëmes dépourvus de tout fondement historique et
de ces développements de caractères chevaleresques qui s'offrent si
abondamment dans l'histoire fabuleuse de Charlemagne et de ses preux, ne
pouvait satisfaire des lecteurs tels que Laurent-le-Magnifique,
Politien, Marsile Ficin et les autres littérateurs philosophes réunis
autour de Laurent. En un mot, vers le milieu du quinzième siècle,
l'épopée manquait encore à la poésie italienne; car on ne pouvait donner
ce nom aux trois informes productions dont je viens de parler. Elle
n'existait du moins que pour le peuple; il fallait la faire passer des
cercles populaires à ceux de la bonne compagnie, et de la rue dans les
palais.
[Note 368: Voyez première partie de cette His. littér., t. III, p.
532 et suiv.]
C'est ce qui engagea sans doute Laurent de Médicis, et même, dit-on, la
sage Lucrèce _Tornabuoni_, sa mère, à donner à Louis _Pulci_ pour sujet
d'un poëme épique les exploits de Charlemagne et de Roland. Politien son
ami l'aida dans ce dessein, en lui faisant connaître quelques sources où
il devait puiser, surtout Arnauld, ancien Troubadour provençal, qui
avait apparemment composé sur ce sujet des poésies ou peut-être même un
poëme de quelque étendue que nous n'avons pas, et Alcuin, le plus ancien
historien de Charlemagne; c'est le _Pulci_ lui-même qui nous
l'apprend[369], et c'est probablement ce qui a donné lieu au bruit qui a
couru que le poëme tout entier était de Politien[370], bruit sans
vraisemblance comme tant d'autres qui n'ont pas laissé d'être débités
avec assurance, et ensuite répétés par écho.
[Note 369:
_Onore e gloria di Monte Pulciano
Che mi dette d'Arnaldo et d'Alcuino
Notizia, e lume del mio Carlo mano_.
(_Morg. Mag._, cant. XXV, st. 169.)]
[Note 370: Voy. _Teofilo Folingo_, dans son _Orlandino_, cant. 1,
st. 21; _le Crescimbeni_, vol. II, part. II, l. III, n°. 38, des
_Commentaires_ sur son _Histoire de la Poésie vulgaire_, etc.]
Une autre source plus connue, et que personne n'avait besoin d'indiquer
au _Pulci_, c'était la Chronique faussement, mais alors généralement
attribuée à Turpin. Il cite en effet dans beaucoup d'endroits le
prétendu archevêque de Rheims, et il se conforme assez souvent à ses
récits, surtout dans ce qui regarde la bataille de Roncevaux et le
dénouement du poëme. Souvent aussi ces citations sont ironiques; c'est
un plastron dont le poëte se couvre en riant quand l'exagération est
trop forte, et quand les prouesses qu'il raconte sont trop incroyables.
Il met alors en avant l'autorité de Turpin, et pour des choses dont il
n'est pas plus question dans Turpin que dans l'Alcoran. Il paraît
d'ailleurs évident que le _Pulci_ joignit à cette fausse Chronique et
aux auteurs que Politien lui fit connaître, les détestables rapsodies
qui s'étaient emparées les premières de cette matière poétique. C'est ce
qui lui a fait dire qu'il était fâché de voir que l'histoire de
Charlemagne eût été jusqu'alors mal entendue et encore plus mal
écrite[371]. C'est aussi pour cela qu'avec un génie fait pour ouvrir de
nouvelles routes il ne fit cependant que marcher d'un meilleur pas dans
des routes déjà battues, et que, pouvant être original, il ne fut à
beaucoup d'égards qu'un copiste supérieur à ses modèles.
[Note 371:
_E del mio Carlo imperador m'increbbe. O_
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_È stata questa istoria, a quel ch' i' veggio,
Di Carlo male intesa e scritta peggio_. (C. I, st. 4.)
C'est évidemment à _la Spagna_ que l'auteur en veut, quand il dit dans
son vingt-septième chant: «Et si quelqu'un s'avise de dire que Turpin
mourut à Roncevaux, il en a menti par la gorge; je lui prouverai le
contraire. Il vécut jusqu'à la prise de Sarragoce, et il écrivit cette
histoire de sa propre main. Alcuin s'accorde avec lui dans ses récits;
il les suivit jusqu'à la mort de Charlemagne, et il montra une grande
sagesse en l'honorant. Après lui vint le fameux Arnauld, qui a écrit
avec beaucoup d'exactitude, et qui a recherché tout ce que fit Renauld
en Égypte; il en suit le fil sans s'écarter jamais du droit chemin: une
grâce qu'il avait reçue même avant le berceau, c'est que pour rien au
monde il n'eût dit un mensonge.»
_Grazie che date son prima che in culla
Che non direbbe una bugia per nulla_. (St. 80.)]
Nous avons vu les auteurs du _Buovo d'Antona_, de l'_Ancroja_ et de _la
Spagna_ adresser la parole à leurs auditeurs à la fin de tous leurs
chants, les commencer et les terminer presque tous par de saintes
prières dans les endroits même les moins analogues à ces pieuses
invocations, et mêler ainsi par simplicité le sacré au profane, et la
Bible, les psaumes ou les prières de l'Église à des contes extravagants
et quelquefois licencieux. Cela était devenu pour eux une forme
convenue, une sorte de règle de leur art; et en effet on conçoit
aisément que chantant pour le peuple et au milieu du peuple, dans un
temps où les croyances populaires étaient les seules connaissances
générales, ils n'avaient point de meilleur moyen de fixer son attention,
et d'en tirer quelque salaire, que de faire d'abord retentir à son
oreille ces oraisons qui lui étaient familières. L'espèce d'adieu qui
terminait chacun des chants de leurs poëmes était encore une politesse
très-bien assortie à ces circonstances, et n'était pas non plus sans
influence sur la recette.
Le _Pulci_ n'avait aucune raison de se conformer à ce double usage,
surtout au premier. Ce n'était point pour le peuple de Florence qu'il
chantait, c'était pour ce que Florence et l'Italie avaient d'esprits
plus distingués, plus éclairés et plus au-dessus de la crédulité de leur
temps. Etait-ce au milieu des principaux membres de l'Académie
platonicienne qu'il pouvait croire avoir besoin de ces formules? Non,
sans doute; mais il trouva cet usage établi, et il le suivit, ou plutôt,
selon toute apparence, il le tourna en plaisanterie. Il lui parut
piquant, à une si bonne table et parmi toutes les jouissances du luxe,
d'employer ces formes imaginées par des poëtes mendiants; et le
contraste singulier des débuts de chant avec les sujets traités dans les
chants mêmes amusa les auditeurs et le poëte, qui au fond ne voulaient
tous que s'amuser. C'est là ce qui explique cette manière bizarre dont
commence chacun des chants de ce poëme. Voltaire[372] et bien d'autres
s'en sont moqués; mais personne ne s'est mis en peine d'en chercher la
cause. Si le premier chant du _Morgante_ commence par l'_In principio
erat Verbum_, le quatrième par le _Gloria in excelsis Deo_; le septième
par _Hosanna_; le dixième par le _Te Deum laudamus_; le dix-huitième par
le _Magnificat_; le dix-neuvième par le _Laudate pueri_; le
vingt-troisième enfin par _Deus in adjutorium meum intende_, qui fait
tout juste un vers indécasyllable; si l'invocation des autres chants est
adressée à Dieu le père, à Dieu le fils, et plus souvent encore à la
Vierge; si nous voyons dans le second que le poëte appelle _J.-C._
Souverain Jupiter pour nous crucifié[373],
nous avons vu dans le chapitre précédent où il avait puisé l'idée de ces
apostrophes singulières.
[Note 372: Préface de la _Pucelle_.]
[Note 373: _O somino Giove per noi crocifisso_. (C. II, st. 1.)]
Mais ces mauvais modèles sur lesquels il paraît se régler étaient de
très-bonne foi; le siècle dans lequel ils vivaient, la classe
d'auditeurs pour laquelle ils écrivaient le prouvent également; tout
fait penser qu'auditeurs et poëtes n'en savaient pas davantage; mais il
n'est rien moins que démontré que l'on fût tout-à-fait aussi simple dans
la société où vivait l'auteur du _Morgante_, et pour laquelle il fit son
poëme. Il y a même quelquefois dans ses prières je ne sais quel ton de
demi-plaisanterie qu'il n'est pas difficile d'apercevoir, comme
lorsqu'il dit à ceux qui l'écoutent, à la fin du douzième chant: Que
l'ange de Dieu vous tienne par le toupet!
_L'angel di Dio vi tenga pel ciuffetto_, etc.
Je dirai plus: ces poëtes de carrefours sont très-souvent ridicules,
mais ils ne sont jamais plaisants. C'est le plus sérieusement du monde
qu'ils débitent leurs extravagances, et l'on rit d'eux autant ou plus
que de ce qu'ils racontent, sans qu'ils aient l'air d'avoir pensé qu'il
y eût ni en eux ni dans leurs récits le moindre mot pour rire. Le
_Pulci_ au contraire n'a fait, à peu de chose près, de son poëme en
vingt-huit chants, qu'un long tissu de plaisanteries. Soit que son tour
d'esprit le portât naturellement au genre burlesque, ce que ses sonnets
contre _Matteo Franco_[374] prouveraient assez, soit qu'il ne crût pas
que l'on pût faire sérieusement des vers sur des combats de géants et
des tours de magiciens, et sur les épouvantables et incroyables
aventures qu'on lui donnait à raconter, il est visible qu'il n'y a pas
un de ses chants où il ne se joue lui-même de ce qu'il dit, et où il
n'ait l'air de se divertir aux dépens de ses héros et de son lecteur. Il
met à cela non-seulement beaucoup d'esprit, mais une naïveté plaisante
et originale, qui a sûrement offert au _Berni_ le premier modèle du
genre auquel il a donné son nom[375]. C'est se moquer des gens que de
disserter gravement, comme on l'a fait, pour savoir si le _Morgante_ est
ou un poëme sérieux ou un poëme comique. Le livre est dans les mains de
tout le monde; il n'y a qu'à le lire au premier endroit venu.
[Note 374: Voyez ci-dessus, t. 3, p. 537.]
[Note 375: Gravina, _della ragion poet._, l. II, nº. 19.]
Or, n'est-il pas tout-à-fait extraordinaire que dans un siècle déjà
éclairé, et pour plaire à une société supérieure à son siècle, un homme
doué d'un esprit vif, étendu, orné de beaucoup de connaissances, un
homme de l'âge et de l'état du _Pulci_, car il était chanoine, et il
avait alors environ cinquante ans[376], invoque sérieusement, et non pas
une fois, mais à vingt-huit différentes reprises, ce qu'il y a de plus
sacré, pour écrire des folies, de fortes indécences, et souvent même de
véritables impiétés? Cela est pourtant ainsi; les auteurs qui ont le
plus loué le _Pulci_ et son poëme sont forcés de le reconnaître. Le
savant et sage _Gravina_ lui en fait un très-grand crime, et s'explique
même là-dessus avec une sorte de violence[377]. Le _Crescimbeni_, pour
excuser le poëte, ne sait d'autre moyen que de faire le procès au siècle
entier. «Il est bien vrai, dit-il, que le _Pulci_ pouvait s'abstenir un
peu plus qu'il ne l'a fait d'employer le ridicule, et qu'il devait
s'interdire absolument l'abus des choses divines et des pensées de la
sainte Écriture. Je le condamne en cela comme Gravina lui-même; mais on
doit cependant condamner beaucoup plus que lui les mauvaises moeurs qui
régnaient alors. Si l'on observe attentivement les sots écrits de ce
temps-là, on sera forcé d'avouer que la licence du langage était alors
sans frein, et que le _Pulci_ dans son _Morgante_ est peut-être encore
l'écrivain le plus modeste et le plus modéré de ce siècle[378].»
[Note 376: Il était né en 1432, ou vers la fin de 1431, et mourut,
dit-on, en 1487. Son poëme ne fut imprimé qu'après sa mort.]
[Note 377: _Delle quali_ (_cose divine_) _così sacrilegamente si
abusa che invece di riso muove indignazione ed errore_, etc. (_Della
Ragione poetica_, l. II, nº. 19, p. 109.)]
[Note 378: _Stor. della volgar poesia_, vol. II, part. II, l. III,
nº. 38, _de Commentarj_.]
Après ces considérations générales sur un poëme qui fait époque dans
l'histoire de la poésie moderne, essayons, sans entrer dans trop de
détails, de le faire connaître plus particulièrement.
_Morgante maggiore_, ou Morgant le grand, dont le nom fait le titre du
poëme, est un géant que Roland a converti, qui lui sert de second, et
même d'écuyer dans quelques-unes de ses expéditions, et qui en fait
aussi de son chef. C'est un personnage subalterne, mais original, mêlé
de basse bouffonnerie et d'une sorte d'héroïsme qui tient à sa taille
démesurée et à sa force. Il suffirait de lui pour que ce poëme ne pût
jamais être sérieusement héroïque. Du reste, ce n'est point ce Morgant,
mais Roland, Renaud et Charlemagne qui en sont les véritables héros.
L'auteur a puisé dans l'histoire des quatre fils Aymon, et, si nous l'en
croyons, dans un poëme du troubadour Arnauld, autant que dans la
Chronique de Turpin. Mais c'est surtout Roland qui l'occupe; et ce n'est
pas seulement sa dernière et malheureuse expédition en Espagne qu'il
prend pour sujet de son poëme, c'est en quelque sorte la vie de Roland
tout entière. Il est du moins très-jeune au commencement de l'action,
qui se termine par sa mort, puisque, dans le premier chant, lorsque
Ganelon de Mayence se plaint de lui à Charlemagne, au nom de toute la
cour, il dit à l'empereur: «Nous sommes décidés à ne nous pas laisser
gouverner par un enfant[379].»
[Note 379:
_Ma siam deliberati
Da un fanciul non esser governati._ (St. 12.)]
Ce sont ces plaintes qui engagent l'action du poëme. Roland les entend;
il tire son épée; il veut tuer Ganelon et l'empereur lui-même. Olivier
se met entre deux, et lui arrache l'épée des mains. Roland cède sans
s'apaiser. Il se retire de la cour; prend le cheval et l'épée d'Oger le
Danois, son ami, et se décide à aller chez les Sarrazins, chercher les
occasions d'exercer son courage. Il arrive dans une abbaye, située sur
les confins de la France et de l'Espagne, où il est parfaitement bien
reçu. Il apprend de l'abbé, que lui et ses moines seraient très-heureux
s'ils n'avaient pas pour voisins trois géants sarrazins qui se sont
logés sur la montagne prochaine, qui infestent tout le pays, et jettent,
toute la journée avec leurs frondes, de grosses pierres dans le couvent.
«Si nos anciens pères du désert, dit-il au chevalier, menaient une vie
toujours sainte, toujours juste, et s'ils servaient bien Dieu, aussi en
étaient-ils bien payés. Ne croyez pas qu'ils y vécussent de sauterelles;
la manne leur tombait du ciel, cela est certain. Mais ici, je n'ai
souvent à recevoir et à goûter que des pierres qui pleuvent du haut de
cette montagne[380].» Voilà, soit dît en passant, un échantillon de la
manière de l'auteur, et du ton sur lequel il traite les sujets les plus
graves.
[Note 380: Cant. I, st. 25.]
Roland trouve qu'il est digne de lui de délivrer le pays et les bons
moines de ces tyrans. Il tue le premier, nommé Passamont, et le second
qui s'appelle Alabastre. Morgant, qui est le troisième, aurait eu le
sort de ses frères, s'il n'avait pas rêvé la nuit précédente qu'il était
assailli par un gros serpent; que dans sa frayeur, il avait eu recours à
Mahomet qui ne l'avait point secouru; mais que, s'étant adressé au Dieu
des chrétiens, Jésus-Christ l'avait délivré et sauvé. Sachant donc qu'il
a affaire à un chevalier chrétien, au lieu du combat il lui demande le
baptême. Roland ne se fait pas prier, emmène Morgant avec lui au
couvent, l'instruit en gros, chemin faisant, des vérités du
christianisme, et il faut voir de quelle façon[381]. Enfin, il le
présente à l'abbé qui le baptise.
[Note 381: C. I, st. 49 et suiv.]
Roland et son géant restèrent là quelque temps, menant bonne vie et
faisant bonne chère. Morgant se rendait utile dans la maison. Un jour
qu'on y manquait d'eau, Roland le charge d'en aller chercher dans un
tonneau à la fontaine voisine. Il y est attaqué par deux gros sangliers,
les tue, et revient au couvent, le tonneau sur une de ses épaules et les
deux sangliers sur l'autre. L'eau fait grand plaisir aux moines, mais
les sangliers encore plus. Ils mettent dormir leurs bréviaires, et
s'empressent autour de cette viande, de manière qu'elle n'a pas besoin
d'être salée, et ne court point risque de durcir et de sentir le rance;
les jeûnes restent en arrière; chacun mange à en crever, et le chien et
le chat se plaignent de la propreté des os qu'on leur
laisse[382].--Est-il besoin de demander quelle figure une pareille
scène, ainsi racontée, ferait dans un poëme sérieux?
[Note 382:
_Tanto che'l can sen doleva e'l gatto
Che gli ossi rimanean troppo puliti._
_Ibid._, st. 66 et 67.]
Cependant Roland s'ennuie de son oisiveté. Il quitte l'abbaye, pour
aller chercher les combats. Avant de partir, il apprend de l'abbé
lui-même que ce bon moine est de la maison de Clairmont, et par
conséquent cousin de Renaud et le sien. Roland se fait connaître à son
tour; ils s'embrassent, et se quittent à regret. Morgant suit le paladin
à pied, n'ayant pour armes qu'un vieux bonnet de fer rouillé et une
longue épée, qu'il a trouvés dans ce que les moines appelaient leur
arsenal, et le battant d'une grosse cloche qui était fendue et hors de
service. Ils se mettent en campagne; et dès la première occasion qu'il
trouve, Morgant frappe de son battant comme un sourd. Leurs aventures
seraient trop longues, même à indiquer légèrement. Faisons comme notre
auteur, et revenons d'Espagne en France[383].
[Note 383:
_Lasciamo Orlando star col Saracino
E ritorniamo in Francia a Carlo mano._
(Cant. III, st. 20.)]
Tous les paladins de Charlemagne y regrettent beaucoup Roland, et Renaud
son cousin le regrette plus que les autres. Il ne peut plus tenir à
l'insolence et au triomphe des Mayençais. Il part avec Dudon et Olivier
pour aller chercher le comte d'Anglante. Ils arrivent à la même abbaye
où il avait été reçu. Tout y était bien changé. Un frère de Morgant et
des deux géants tués par Roland, géant comme eux, était venu avec une
troupe de Sarrazins, venger la mort de ses frères. Il avait mis l'abbé
et les moines en prison, et vivait à discrétion dans l'abbaye avec sa
troupe. Les trois paladins tombent au milieu de cette canaille, qui
croit pouvoir se moquer d'eux; mais elle trouve à qui parler; on en
vient aux mains: le géant et ses Sarrazins sont taillés en pièces, et
l'abbé remis en liberté avec ses moines. Il se fait encore une
reconnaissance entre Renaud et lui. Il apprend aux chevaliers français
ce qu'il sait de Roland et le chemin qu'il a pris.
S'étant reposé quelques jours dans l'abbaye, ils la quittent et se
remettent sur les traces de Roland. Renaud rencontre un serpent
monstrueux qui était près d'étouffer un lion. Il tue le serpent. Le
lion, par reconnaissance, s'attache à lui, le précède, lui indique le
chemin, et se montre toujours prêt à le défendre. Renaud, qui voyage
incognito, prend le nom de _Chevalier-du-Lion_[384]. Il arrive enfin
dans le pays où Roland s'était arrêté depuis peu. Il y était caché sous
le nom de Brunor. Le cours des événemens fait que les deux cousins se
trouvent dans deux armées ennemies, et qu'ils se battent même l'un
contre l'autre en combat singulier. Roland ignore que c'est Renaud; mais
celui-ci, qui l'a reconnu au géant qui l'accompagne, le ménage dans le
combat. Le jour finit avant qu'il y ait rien de décisif. Ils conviennent
de revenir le lendemain sur le champ de bataille. Ce second jour, Renaud
ne peut prendre sur lui d'agir plus long-temps en ennemi avec son cher
Roland; il le tire à part, ôte son casque et se fait connaître. Les deux
cousins s'embrassent et se réunissent. Ils ont, le jour même, à exercer
ensemble leur valeur contre un ennemi commun. Le roi Carador, chez
lequel ils se trouvent, est attaqué par le roi Manfredon, amoureux de sa
fille Méridienne, et qui veut l'obtenir malgré elle et malgré son père.
Roland, Renaud, Olivier et le fidèle Morgant les défendent; Manfredon
est vaincu, obligé de renoncer à ses prétentions, et s'engage, par un
traité, à laisser en paix Carador et sa fille.
[Note 384: Cant. IV, st. 7 et suiv. Ceci paraît être pris
littéralement de l'un des romans de Chrestien de Troyes, poëte français
du douzième siècle. Dans ce roman, intitulé le _Chevalier-au-Lion_,
Yvain trouve un lion aux prises avec un énorme serpent; il tue le
serpent; le lion s'attache à lui par reconnaissance, et ne le quitte
plus. Notre vieux poëte s'est plu à peindre les mouvements de
sensibilité du lion:
Si qu' il li comança à faire
Semblant que à lui se rendoit;
Et ses piés joius li estendoit,
Envers terre incline sa chiere[F],
S'estut[G] sur les deux piés derriere,
Et puis si se rajenoilloit,
Et toute sa face moilloit
de larmes, etc.
(Manuscrit de la Bibliothèque impériale, nº. 7535, fondé de Cangé, 69,
fol. 216 verso, col. 2.)]
[Note F: Sa face, _ciera_.]
[Note G: Se leva, se tint debout, _stetit_.]
Les paladins réunis à cette cour sont fêtés comme des libérateurs.
Méridienne était devenue amoureuse d'Olivier. Elle ne peut plus se
contraindre, lui découvre son amour, et veut l'engager à y répondre. «Je
n'en ferai rien, dit Olivier[385]; vous êtes sarrazine et moi chrétien:
notre Dieu m'abandonnerait; tuez-moi plutôt de votre main.--Eh bien!
reprend Méridienne, démontre-moi clairement que notre Mahomet est un
faux dieu, et je me ferai baptiser pour l'amour de toi.» Le bon Olivier
se met à catéchiser sommairement Méridienne; et voici, autant que je
puis me permettre de le traduire, comment se fait cette conversion.
[Note 385: Cant. VIII, st. 9 et suiv.]
«Olivier lui parla de la Trinité, et lui dit comment elle est à la fois
une seule substance et trois personnes, et leur puissance, et leur
divinité. Ensuite il lui fit une comparaison. Si vous doutez encore que
l'on puisse être un et trois, un exemple vous le fera comprendre. Une
chandelle allumée en allume mille, et ne cesse pas de rendre la même
lumière[386]. Il lui donne d'autres explications tout aussi claires.
Elle n'a rien à y répondre et demande aussitôt qu'il la baptise;
Et puis après, il viennent au saint crême,
Tant qu'à la fin ils rompent le carême[387]:
Ce qui suit est beaucoup plus libre. Je prie qu'on ne se scandalise pas,
mais qu'on veuille bien se rappeler mes doutes sur l'emploi sérieux des
textes sacrés et des prières qu'on trouve si fréquemment dans le poëme
du _Pulci_. Cette citation ne suffit-elle pas pour nous apprendre ce que
nous en devons penser?
[Note 386: Cant. VIII, st. 10.]
[Note 387:
_E dopo a questo vennono alla Cresima
Tanto che in fine e' ruppon la quaresima._
(_Ibid._, st. 11.)]
Pendant que cela se passe chez les Sarrazins d'Afrique et
d'Espagne[388], le traître Ganelon appelle du Danemarck en France un
autre roi sarrazin qui avait des sujets particuliers de haine contre
Renaud. Ce roi, nommé Herminion, vient avec une nombreuse armée attaquer
à la fois Montauban, d'où il sait que Renaud est absent, et Paris, où
Charlemagne est privé du secours d'une grande partie de ses paladins.
Cette guerre commence très-mal pour le roi Charles. Tous les chevaliers
qui lui restent, Ogier le Danois, le vieux Naismes, Berlinguier, Auvin,
Otton, Turpin, Gautier, Salomon, Avolio, sont abattus par une espèce de
géant nommé Mattafol, et emmenés prisonniers. Mais le roi Herminion
reçoit à son tour de tristes nouvelles de ses états.
[Note 388: _Ibid._, st. 14.]
Roland, Renaud et leurs compagnons avaient enfin quitté la cour de
Carador. Pour revenir en France, ils avaient pris par le Danemarck; il
ne faut jamais chicaner les héros de ces sortes de poëmes sur leur
itinéraire. Là, nos paladins avaient appris que le roi était parti dans
le dessein de détruire Montauban et de renverser le trône de
Charlemagne. Ils avaient renversé le sien, tué son frère, qui gouvernait
à sa place, et passé la reine, ses fils et toute la famille royale au
fil de l'épée. Ils s'étaient ensuite remis en route, et accouraient en
France à grandes journées. Herminion, au désespoir, envoie sommer
Charlemagne de se soumettre à lui; sinon, il lui déclare qu'il fera
pendre tous les paladins ses prisonniers, à commencer par le Danois. Au
moment où il s'apprête à exécuter sa menace, Roland et les autres
guerriers arrivent, rassurent Charlemagne, arrêtent Herminion par la
crainte des représailles, l'attaquent dans son camp, et le forcent à
rendre les paladins et à demander la paix[389].
[Note 389: C. IX et X.]
Quelque temps après, ce roi sarrazin voit de ses yeux un fort joli
miracle qui le convertit. Roland et Renaud, trompés par une ruse de
Maugis, étaient prêts à se battre; ils étaient sur le pré, avaient pris
du champ, et couraient la lance baissée. Un lion apparaît entre eux,
tenant dans sa patte une lettre qu'il présente à Roland avec beaucoup de
politesse. Maugis y expliquait le malentendu dont il était la cause.
Aussitôt les deux cousins descendent de cheval, s'embrassent, se
réconcilient, et le lion disparaît. Herminion, témoin de cette scène,
est ravi d'admiration. «Mahomet, dit-il, est incapable d'en faire
autant; et celui par qui est venu ce lion est le seul Dieu
tout-puissant.» Il se détermine donc au baptême, et, pour ne pas laisser
refroidir son zèle, Charles le baptise à l'instant[390]. Je demande
encore ce qu'on doit penser de cette confusion des miracles du
christianisme avec les effets de la magie.
[Note 390: C. X, st. 112 à 119.]
Le traître Mayençais ne voit pas plutôt une de ses trames rompue, qu'il
en ourdit une autre. Il fait si bien que Renaud se brouille encore avec
l'Empereur. Ici le poëte a probablement pris dans le roman des quatre
fils Aymon quelques événements qu'il arrange à sa guise, tels que la
révolte de Renaud contre Charlemagne, le tournoi ouvert à la cour, dans
lequel Renaud et Astolphe osent se présenter sans se faire connaître, et
renversent tous les chevaliers de la faction de Mayence; le malheur
qu'Astolphe a d'être reconnu, arrêté, et le risque imminent qu'il
courait d'être pendu par ordre de l'empereur, que le perfide Ganelon
poussait à cet acte de tyrannie, si Roland, de concert avec Renaud, ne
l'eût délivré. Charlemagne est chassé de son trône par Renaud, qui
consent à l'y replacer, à condition que Ganelon sera enfin puni comme il
le mérite[391].
[Note 391: C. XI.]
Le Mayençais a encore l'adresse de retourner en sa faveur l'esprit de
Charles, qui joue toujours le rôle d'un prince crédule et à peu près
imbécille. Il l'anime de nouveau contre la maison de Montauban, surprend
Richardet, le plus jeune des frères de Renaud, et le livre à
Charlemagne, qui veut aussi le faire pendre, car dans ce poëme héroïque,
le bourreau, la corde et la potence jouent un grand rôle. Renaud, averti
à temps, délivre son frère au moment où il avait la corde au cou[392].
Le peuple de Paris se soulève pour les chevaliers de Montauban contre
ceux de Mayence et contre l'empereur qui les soutient. Il met la
couronne sur la tête de Renaud. Ganelon et ce qui lui restait de
partisans se sauvent à Mayence. Charles va s'y cacher avec eux, et
Renaud reste en possession du trône de France. Des tournois, des bals,
des concerts, des fêtes de toute espèce signalent, comme de raison, son
avènement. Il n'a qu'un sujet de peine, c'est que Roland n'en soit pas
témoin.
[Note 392: C. XII.]
Roland avait été si outré du procédé de Charlemagne envers le jeune
Richardet, dont il n'avait pu obtenir la grâce, qu'il s'était exilé de
la cour, de Paris, de la France. Il était déjà parvenu en Perse, où il
continuait de courir des aventures et de donner des preuves de sa
valeur; un géant qu'il tue lui demande le baptême; il ôte son casque, y
puise de l'eau dans le fleuve voisin, et baptise son géant, dont le
choeur des anges emporte l'ame, en chantant dans le séjour de la
gloire[393]; trait imité du mauvais roman de _la Spagna_[394], et que
l'on retrouve encore dans un poëme bien supérieur au _Morgante_[395].
[Note 393: C. XII, st. 65 et 66.]
[Note 394: Voyez ci-dessus, p. 196.]
[Note 395: Dans _la Jérusalem délivrée_. Voyez _ibid._]
Mais après cette victoire, Roland est surpris pendant son sommeil par
ordre d'un roi sarrazin, et jeté dans une prison, où il doit être
condamné à mort, peine prononcée dans ce pays-là contre tout chrétien
qui tue un musulman. Thiéry, son écuyer, s'échappe, revient en France,
et avertit Renaud du danger dont son cousin est menacé. Renaud écrit à
Charlemagne, lui rend son trône, se réconcilie entièrement avec lui, et
part pour aller en Asie délivrer Roland. Les grandes aventures qu'il met
à fin chemin faisant, ses exploits en Perse, la nouvelle combinaison
d'événements qui met encore une fois aux mains des deux cousins, dans un
temps où l'un d'eux vient de sacrifier une couronne pour sauver l'autre;
leur reconnaissance sur le champ de bataille; ce qu'ils font ensemble
lorsqu'ils sont réunis; les intrigues d'amour qui se mêlent à leurs
faits d'armes, avec une jeune Luciane, une jolie Clairette, toutes deux
princesses sarrazines, et l'intrépide amazone Antée; le nouveau danger
où Olivier et Richardet se trouvent d'être pendus, et leur délivrance;
la guerre contre le soudan de Babylone, sa défaite et une infinité
d'autres incidents, ou comiques ou merveilleux, remplissent cinq ou six
chants, pendant lesquels le poëte retient ses héros et ses lecteurs en
Asie.
Morgant était resté en France; il est inutile de dire pourquoi. C'est
alors qu'il rencontre cet autre géant nommé _Margutte_, dont Voltaire a
cité quelques traits[396]. Morgant, frappé de sa taille énorme et de sa
figure hétéroclite, lui demande qui il est, s'il est chrétien ou
sarrazin, s'il croit en Jésus-Christ ou en Mahomet. Margutte lui répond:
«A te dire vrai, je ne crois pas plus au noir qu'au bleu, mais bien au
chapon bouilli ou rôti. Je crois encore quelquefois au beurre, à la
bière, et, quand j'en ai, au vin doux; mais j'ai foi, par-dessus tout,
au bon vin, et je crois que qui y croit est sauvé[397]. Je crois encore
à la tourte et au tourteau; l'une est la mère et l'autre le fils: le
vrai _Pater noster_ est une tranche de foie grillé; elles peuvent être
trois ou deux, ou une seule, et celle-là du moins est vraiment du foie
qu'elle dérive, etc.» Je ne fais plus de réflexions, je cite, et sans
doute cela suffit.
[Note 396: Préface de _la Pucelle_.]
[Note 397:
_Ma sopra tutto nel buon vino ho fede,
E credo che sia salvo chi gli crede.
E credo nella torta e nel tortello,
L'una è la madre e l'altro è il suo figliuolo;
Il vero pater nostro è il fegatello;
E possono esser tre, e due, ed un sola,
E diriva dal fegato almen quello._
(C. XVIII, st. 115 et 116.)]
Margutte se vante très-prolixement de ses vices[398]. Il n'en oublie
aucun; il les a tous; il a fait ses preuves, et est prêt à les
recommencer. Morgant le trouve bon camarade, et part avec lui pour aller
en Asie rejoindre son maître. Ils arrivent après des incidents où
Margutte soutient son caractère. Sa mort est digne de sa vie. Après
avoir mangé comme un glouton, il s'aperçoit qu'il a perdu ses bottes; il
fait un bruit horrible; mais dans le fort de sa colère il aperçoit un
singe qui les a prises, et qui les met et les ôte avec des grimaces si
comiques que le géant rit d'abord un peu, puis davantage, puis plus
encore, et crève enfin à force de rire[399]. C'est ainsi que finit cet
épisode qui est assez long, et qui est tout entier de ce style. Et l'on
douterait encore si le _Morgante_ du _Pulci_ est ou n'est pas un poëme
burlesque!
[Note 398: _Ibid._, st. 117 à 142.]
[Note 399:
_Allor le risa Margutte radoppia
E finalmente per la pena scoppia._
(_Ibid._, st. 148.)]
Morgant trouve Roland occupé du siége de Babylone. Il lui est d'un grand
secours, et décide la victoire. Il abat, lui seul, une tour qui
défendait une des portes, et fait d'autres prouesses si étranges que les
habitants ouvrent leur ville, se rendent à Roland, et le proclament
soudan de Babylone. Il ne l'est pas long-temps; les nouvelles qu'il
reçoit de France l'engagent à y retourner. Le motif qui lui fait quitter
un trône est fort généreux. Ganelon de Mayence s'est pris lui-même dans
les fils compliqués d'une intrigue qu'il avait ourdie contre Renaud,
Roland et Charlemagne. Il est en prison chez une vieille et horrible
magicienne, mère d'une race de géants, et c'est pour l'en délivrer que
nos paladins reviennent en France. C'était un fourbe et un scélérat,
mais paladin comme eux, aussi brave qu'un autre les armes à la main, et
beau-frère de Charlemagne. On pense bien que cette longue route ne se
fait pas sans de grandes et surprenantes aventures. La plus triste pour
Roland est que, avant même de partir, il perd son fidèle Morgant. En
descendant d'une barque, sur le bord de la mer, le géant est pincé au
talon par un petit crabe, et néglige sa plaie; elle s'envenime si bien
qu'il en meurt[400]. Si l'on peut supposer un but raisonnable à l'auteur
de tant d'extravagances, le _Pulci_, n'a pu en avoir d'autre que de se
moquer de toutes ces aventures de géants qui étaient alors si fort à la
mode, en faisant mourir ridiculement les deux plus terribles qui
figurent dans son poëme, l'un à force de rire, l'autre, qui en est le
héros, par la piqûre d'un crabe.
Les paladins, arrivés au château de l'affreuse sorcière où Ganelon est
détenu, tombent aussi dans ses pièges, et y seraient restés enchaînés si
Maugis ne les en eût retirés tous par ses enchantements. De nouvelles
aventures les séparent, d'autres les rejoignent; ils retournent dans le
Levant, puis repassent en Europe. Charlemagne, toujours trahi par le
perfide Ganelon, lui pardonne toujours. Après une longue guerre que ce
traître lui avait suscitée, l'empereur de retour à Paris s'y croyait en
paix. Il était vieux et en cheveux blancs; il espérait que Ganelon, à
peu près aussi vieux que lui, avait perdu de sa malveillance ou de son
activité. Mais Ganelon, infatigable dans sa haine comme inépuisable dans
ses ressources, parvient encore à susciter contre la France deux armées
de Sarrazins à la fois; l'une de Babylone, conduite par l'amazone Antée;
l'autre d'Espagne, commandée par le vieux roi Marsile. Charles rassemble
toutes ses forces; ses paladins font des prodiges; il en fait lui-même,
et la célèbre épée _Joyeuse_ se baigne encore une fois dans le sang des
infidèles. Marsile, qui est le plus sage des rois sarrazins, négocie la
paix. Antée la conclut de son côté, et retourne dans ses états. Charles
répond aux propositions de Marsile, mais il a l'imprudence d'accepter
l'offre que lui fait Ganelon d'aller en Espagne suivre auprès de ce roi
une négociation si importante. La suite en est telle qu'on l'a vue dans
_la Spagna_ et dans la Chronique de Turpin; mais les détails sont fort
embellis; et dans les quatre chants qui restent, le _Pulci_, lorsqu'il
renonce au ton plaisant qui règne dans presque tout son poëme, se
montre véritablement poëte.
[Note 400: C. XX, st. 20 et 21.]
La scène dans laquelle il représente Ganelon faisant son traité avec
Marsile prouve qu'il l'était lors même qu'il ne s'élevait pas au style
héroïque, car elle n'est pas écrite beaucoup moins familièrement que le
reste. Cette scène, à cela près, forme un tableau parfait. Marsile,
après une fête qu'il donne dans ses jardins à l'envoyé de Charlemagne,
congédie toute sa cour, reste seul avec lui, et le conduit auprès d'une
fontaine entourée d'arbres chargés de fruits[401]. Le soleil commençait
à baisser. Lorsqu'ils sont assis dans ce lieu mystérieux, Marsile fait
l'exposé de toute sa conduite avec Charlemagne: il remonte jusqu'au
temps de la jeunesse de cet empereur, lorsqu'il était venu se cacher à
la cour d'Espagne sous le nom de _Mainetto_. Il met tous les torts du
côté de Charles, et prétend s'être toujours comporté en véritable ami.
Pour récompense, dès que Charles a été sur le trône, il lui a déclaré la
guerre; trois fois il a enlevé la couronne d'Espagne, et il la lui veut
enlever encore, pour la mettre sur la tête de son neveu Roland. Pendant
ce temps, Ganelon a les yeux fixés sur l'eau de la fontaine, non pour
s'y voir, mais pour observer sur le visage de Marsile si ses plaintes
sont sincères[402]. Marsile qui, de son côté lit dans les yeux de
Ganelon, s'ouvre à lui davantage, et finit par lui faire entendre que si
jamais il pouvait être défait de Roland, il ne craindrait plus rien de
Charlemagne, et ne tarderait pas à s'en venger. Le Mayençais saisit
cette ouverture, avoue au roi les injures personnelles qu'il a reçues de
Roland et d'Olivier, la haine et le ressentiment qu'il en conserve. Il
propose enfin à Marsile de lui livrer non-seulement Roland et Olivier,
mais toute l'élite de l'armée de Charlemagne dans la vallée de
Roncevaux. Cette proposition est acceptée, les moyens sont concertés, et
le traité conclu.
[Note 401: C. XXV, st. 52 et suiv.]
[Note 402: _Ibid._, st. 53.]
Aussitôt des prodiges et des signes éclatent dans l'air; le soleil se
cache, le tonnerre gronde, la grêle tombe, une tempête affreuse s'élève;
la foudre vient frapper, fendre et brûler un laurier auprès de Ganelon
et du roi; à la lueur des éclairs, ils voient les eaux bouillonner, se
déborder hors de la fontaine en ruisseaux rouges comme du sang, qui,
partout où ils se portent, brûlent le gazon et les plantes. Un caroubier
couvrait de son ombre toute la fontaine: c'est l'arbre auquel on dit que
Juda se pendit; ce caroubier sua du sang, puis se dessécha tout à coup,
se dépouilla de son écorce et de ses feuilles, et Ganelon sentit tomber
sur sa tête un fruit qui lui fit dresser les cheveux.
Il n'en exécute pas moins son plan. Il écrit à Charlemagne que Marsile
consent à se reconnaître son vassal et à lui payer tribut. Ce tribut
dont il lui fait un détail pompeux, il faut que Charles vienne le
recevoir en personne, qu'il envoie au-devant de Marsile et de ses
présents son neveu Roland, Olivier et vingt mille hommes d'élite à
Roncevaux dans les Pyrénées, qu'il attende lui-même à
Saint-Jean-Pied-de-Port, avec le gros de son armée. Le roi sarrazin ira
jusque-là lui rendre solennellement hommage. Charles, crédule comme à
son ordinaire, donne dans le piége, et fait ses dispositions, taudis que
Marsile fait de son côté celles que Ganelon lui a conseillées, et que la
valeur et la force surnaturelle de Roland et de ses compagnons d'armes
lui ont fait juger nécessaires. Cent mille hommes les attaqueront
d'abord; mais il faut s'attendre qu'ils seront détruits et qu'il n'en
échappera peut-être pas un seul. Une seconde armée de deux cent mille
hommes leur succédera sans intervalle; il en périra encore un bon
nombre; elle sera même forcée à la retraite; mais alors une armée de
trois cent mille hommes est sûre d'accabler ce qui restera de paladins
et des vingt mille Français. Cela est gigantesque et déraisonnable sans
doute. Il y a pourtant dans ces exagérations un sentiment de l'héroïsme
français qui serait orgueil dans un poëte national, mais que dans un
poëte étranger nous pourrions regarder comme un hommage; et quand on a
été témoin de ce qu'ont souvent fait nos intrépides armées, on est tenté
de trouver tout cela vraisemblable.
Dans les romans que le _Pulci_ prenait pour guides, Renaud n'avait
aucune part ni à la bataille de Roncevaux ni à ses suites. Renaud était
encore une fois retourné en Orient, et le poëte avoue qu'il n'aurait su
comment s'y prendre pour l'en faire revenir; mais un ange du ciel (et
par-là il entend son cher Ange Politien), le lui a montré dans Arnauld,
poëte provençal, qui certes lui paraît un digne auteur[403]. Il fait ici
une digression plaisante, telle qu'en permet ce genre libre, dont il a
donné le premier exemple. «Je sais, dit-il, qu'il me faut aller droit,
que je ne puis mêler à mes récits un seul mensonge[404], que ce n'est
pas ici une histoire faite à plaisir, que si je quitte d'un seul pas le
droit chemin, l'un jase, l'autre critique, un autre gronde, chacun crie
à me faire devenir fou. Ce sont eux qui le sont; aussi ai-je choisi la
vie solitaire, car le nombre en est infini. Mon académie ou mon gymnase
est le plus souvent dans mes bosquets. Là, je puis voir et l'Afrique et
l'Asie: les nymphes y viennent avec leurs corbeilles, et m'apportent les
plus belles fleurs. C'est ainsi que j'évite mille dégoûts trop fréquents
dans les villes; c'est ainsi que je ne me rends plus à vos aréopages,
messieurs les gens d'esprit, toujours si empressés à médire[405].» On
reconnaît ici un genre de plaisanterie de très-bon goût dont l'Arioste
et le _Berni_ ont souvent fait usage, et qu'a si bien imité parmi nous
le génie flexible de Voltaire.
[Note 403:
_Un angel poi dal ciel m'ha mostro Arnaldo
Che certo uno autor degno mi pare,_ etc.
(C. XXV, st. 115.)]
[Note 404:
_E so che andar diritto mi bisogna
Ch' io non ci mescolassi una bugia,_ etc.
(St. 116.)]
[Note 405: _Ibid._, st. 117.]
Ce que notre poëte dit avoir trouvé dans Arnauld le Troubadour est une
folie très-singulière, et comme nous n'avons pas les poésies épiques ou
narratives de cet Arnauld, nous ne savons pas si c'est en effet à lui
qu'il en a dû l'idée. L'enchanteur Maugis, voyant la crédulité de
Charlemagne, en prévoit les funestes suites. Il voudrait qu'au moins
Renaud et ses frères, absents depuis si long-temps, revinssent en
France, où l'on allait avoir grand besoin de leur secours. Il charge
Astaroth, le plus habile et le plus fort de ses démons, de voler en
Égypte, où ils sont en ce moment, d'entrer dans le corps du cheval
Bayard, de faire en sorte que Renaud monte sur lui, et de l'apporter en
trois jours à Roncevaux avec son frère Richardet.
Avant qu'Astaroth le quitte pour exécuter ses ordres, Maugis lui demande
s'il prévoit ce qui doit arriver de toute cette affaire. Le Diable ne
sait trop que lui en dire: «Les voies du ciel nous sont fermées, dit-il;
nous voyons l'avenir, mais comme les astrologues, comme plusieurs
savants parmi vous; car si nous n'avions pas les ailes coupées, il ne
nous échapperait ni un homme ni un animal[406]. Je pourrais te parler du
vieux Testament, de ce qui est arrivé dans les temps passés, mais tout
ne parvient pas à notre oreille. Il n'y a qu'un seul Tout-Puissant, en
qui le futur et le passé sont présents comme dans un miroir. Celui qui a
tout fait est le seul qui sache tout, et il y a des choses que son fils
même ne sait pas[407].» Cette proposition étonne et scandalise Maugis.
«C'est, lui dit Astaroth, que tu n'as pas bien lu la Bible: il me
paraît, que tu n'en fais pas grand usage. Le Fils, interrogé au sujet du
grand jour, ne répond-il pas que son père seul sait cela[408]?»
[Note 406: _Ibid._, st. 135.]
[Note 407:
_Colui che tutto fè sa il tutto solo,
E non sa ogni cosa il suo figliuolo._ (St. 136.)]
[Note 408:
_Disse Astarotte: tu non hai ben letto
La Bibbia, e par mi con essa poco uso;
Che interrogato del gran dì il figliuolo
Disse che il padre lo sapeva solo._ (St. 141.)]
Il entre ensuite dans de longues explications sur la Trinité, sur
l'essence et la substance des trois personnes. «Encore une fois, le Père
qui a tout créé peut seul tout savoir, et n'étant plus de ses amis,
comme il en avait été autrefois, il ne peut voir avec lui dans le miroir
de l'avenir. Si Lucifer avait été mieux instruit, il n'aurait pas fait
sa folle entreprise, et ils n'auraient pas été tous avec lui précipités
dans l'enfer.» Cela conduit Maugis à lui demander si Dieu connaissait
d'avance la révolte qu'ils devaient faire contre lui, et à parler de la
prescience divine qui dans cette occasion ne s'accordait pas avec sa
bonté et sa justice: enfin il se rend en forme l'accusateur de Dieu; et
ce qu'il y a de bizarre, c'est que c'est le Diable qui s'en établit le
défenseur, et qui soutient, comme l'aurait pu faire un franc théologien,
la doctrine du libre arbitre[409].
[Note 409: St. 148 à 160.]
Mais voici ce qui, dans un autre genre, doit paraître encore plus
singulier que ce traité de théologie orthodoxe mis dans la bouche du
Diable. Astaroth obéit, va chercher Renaud et Richardet en Égypte, leur
annonce sa mission, entre dans Bayard, Farfadet son camarade dans
Rabican, cheval de Richardet, et tous deux emportent à travers les airs
les deux chevaux et les deux frères. Ils voyageaient depuis deux jours
lorsqu'ils arrivent au-dessus du détroit de Gibraltar. Renaud,
reconnaissant ce lieu, demande à son démon ce qu'on avait entendu
autrefois par les Colonnes d'Hercule. «Cette expression, répond
Astaroth, vient d'une ancienne erreur qu'on a été bien des siècles à
reconnaître. C'est une vaine et fausse opinion que de croire qu'on ne
puisse pas naviguer plus loin. L'eau est plane dans toute son étendue,
quoiqu'elle ait, ainsi que la terre, la forme d'une boule. L'espèce
humaine était alors plus grossière. Hercule rougirait aujourd'hui
d'avoir planté ces deux signes, car les vaisseaux passeront au-delà. On
peut aller dans un autre hémisphère, parce que toute chose tend vers son
centre, tellement que par un mystère divin, la terre est suspendue parmi
les astres. Ici dessous sont des villes, des châteaux, des empires; mais
ces premiers peuples ne le savaient pas..... Ces gens-là sont appelés
Antipodes: ils adorent Jupiter et Mars; ils ont comme vous des plantes,
des animaux, et se font aussi souvent la guerre[410]». Il faut, pour
s'étonner comme on le doit de ce passage, se rappeler que Copernic et
Galilée n'existaient pas encore, et que Christophe Colomb ne partit pour
découvrir le Nouveau-Monde qu'en 1492, plusieurs années après la mort de
l'auteur du _Morgante_.
[Note 410: St. 229, 230 et 231.]
Astaroth est, comme on le voit, un géographe et un astronome très-avancé
pour son siècle, mais sa grande passion est la théologie. Renaud est
curieux de savoir si les Antipodes sont de la race d'Adam, et s'ils
peuvent se sauver comme nous. Le Diable, tout en disant qu'il ne faut
pas le questionner là-dessus, répond que le Rédempteur se serait montré
partial, si ce n'était que pour nous qu'Adam eût été formé, et s'il
n'avait été lui-même crucifié que pour l'amour de nous[411]. Astaroth ne
doute pas qu'un jour la même foi ne réunisse tous les hommes; c'est
celle des chrétiens qui est la seule véritable et certaine. Il parle de
la Vierge glorifiée dans le ciel, d'Emmanuel, du Verbe saint, de
l'ignorance invincible et de l'ignorance volontaire. Enfin ce Diable là
est tout aussi savant que le serait un docteur de Sorbonne. Il ne faut
point qu'une fausse délicatesse nous empêche de déterrer ces traits
caractéristiques dans un poëme qu'on ne lit guère, et d'où on ne les a
jamais tirés. Ils servent à faire connaître non-seulement une
littérature, mais une nation et un siècle.
[Note 411:
_Dunque sarebbe partigiano stato
In questa parte il vostro Redentore,
Che Adam per voi quassù fosse formato
E crucifisso lui per vostro amore,_ etc.
(St. 233 à 244.)]
Toutes ces digressions théologiques, ainsi que les passages relatifs à
la forme du globe terrestre, à la navigation et aux Antipodes, ont fait
penser que le célèbre Marsile Ficin, ami du _Pulci_, avait eu part à la
composition de son poëme, ou au moins de ce vingt-cinquième chant. Le
Tasse le dit positivement dans une de ses lettres[412]; mais sans le
secours de ce philosophe platonicien, Louis _Pulci_, qui était lui-même
très-savant, peut avoir eu l'idée d'étaler, dans ce singulier épisode,
une partie de ses connaissances. Pour ne pas enfouir ce qu'il savait
d'histoire naturelle, il fait aussi rouler sur cet objet l'entretien
entre Renaud et Astaroth, dans la dernière journée de leur voyage, et le
Diable décrit fort bien des animaux, les uns fabuleux, les autres réels,
dont il est parlé dans les naturalistes et les historiens de
l'antiquité[413].
[Note 412: _Nel Morgante, Rinaldo portato per incanto va in un
giorno da Egitto in Roncisvalle a cavallo. E cito il Morgante perchè
questa sua parte fu fatta da Marsilio Ficino, ed è piena di molta
dottrina teologica._ (TORQUATO TASSO, _Lettere poetiche_, let. 6.)
D'après ce passage, en effet très-positif, Crescimbeni affirme que le
Tasse est d'avis que Marsile Ficin eut part à la composition du
_Morgante_, vol. II, part. II, l. III, des _Commentaires_. Mais l'auteur
de la Vie du _Pulci_ (édition du _Morgante_ donnée à Naples, sous la
date de Florence, 1732, in-4º.) dit là-dessus dans une note: «_Dio sa
s'è vero. Non vi è altro argomento se non che quello spirito dice molte
cose teologiche; ma anche senza il Ficino può essere che il Pulci le
sapesse._]
[Note 413: C. XXV, st. 211 à 232.]
Enfin, leur course aérienne est terminée; ils arrivent à Roncevaux. Les
diables y déposent les deux chevaliers et les quittent. La bataille
était commencée. Roland et les autres paladins voyant qu'on les avait
attirés dans un piége, et tous décidés à mourir en braves, étaient
parvenus à repousser le premier corps d'armée des Sarrazins. En ce
moment, Renaud et Richardet pénètrent jusqu'à eux; ils s'embrassent avec
la plus grande tendresse. La seconde armée de Marsile s'avance, et le
combat recommence avec une nouvelle fureur. Il y a de très-beaux
détails; il y en a de touchants, et d'autres où le tour d'esprit de
l'auteur le ramène au comique et même au burlesque.
Voici un exemple des traits touchants qu'il y a semés. Le jeune Baudouin
de Mayence, fils vertueux du traître Ganelon, combat avec les paladins,
sans se douter de la trahison de son père. Celui-ci lui a donné une
soubreveste brillante, en lui ordonnant de la porter toujours par-dessus
ses armes; c'est Marsile qui lui en a fait présent, et il a été convenu
avec ce roi que les troupes sarrazines, averties par ce signal,
épargneront Baudouin dans le combat. Roland est instruit que ce jeune
homme porte la soubreveste de Marsile. Baudouin le rencontre et se
plaint naïvement à lui; il ne sait à qui s'en prendre; il cherche à
donner ou à recevoir la mort; il attaque les Sarrasins, et tout le monde
s'écarte de lui. Roland, irrité contre le père et ne pouvant croire le
fils innocent, lui répond: «Quitte ta soubreveste, tu seras bientôt
éclairci, et tu verras que Ganelon ton père nous a tous vendus à
Marsile.» Il lui dit cela d'un ton à lui faire entendre qu'il le regarde
comme complice. «Si mon père, reprend Baudouin, nous a conduits ici par
trahison, et si j'échappe aujourd'hui à la mort, j'en atteste notre
Dieu, je lui percerai le coeur de mon épée; mais, Roland, je ne suis
point un traître; je t'ai suivi avec une amitié parfaite; tu te
repentiras de m'avoir fait cette injure.» A ces mots, il ôte sa
soubreveste et s'élance au milieu des infidèles. Il en fait un grand
carnage; mais enfin il reçoit deux coups de lance dans la poitrine: il
est près d'expirer; Roland le rencontre une seconde fois dans la mêlée.
«Eh bien! dit le brave jeune homme, maintenant je ne suis plus un
traître;» et il tombe mort sur la place[414]. Il n'y a certainement
point de poëme épique où cette scène fût déplacée, et l'on ne voit rien
de plus intéressant dans les plus beaux combats du Tasse.
[Note 414:
_Ch' era già presso all' ultime sue ore,
E da due lance avea passato il petto;
E disse: or non son io più traditore;
E cadde in terra morto, cosi detto._
(C. XXVII, st. 47.)]
Une des scènes comiques où l'on reconnaît le penchant habituel de
l'auteur et l'esprit de son siècle, est celle dont les deux diables qui
avaient transporté Renaud et Richardet sont les acteurs. Il y avait près
de Roncevaux une petite chapelle abandonnée. Ils s'y placent en
embuscade pour prendre et saisir au passage toutes les ames des
Sarrazins tués par les guerriers français. Ils ont, comme on le croit
bien, beaucoup d'ouvrage. Le poëte décrit avec originalité leur besogne,
et les grimaces de Lucifer en recevant une proie si abondante, et les
réjouissances bruyantes que l'on fait à cette occasion en enfer[415]. Le
ciel a aussi sa fête pour la réception des ames des guerriers chrétiens,
et elle est dans le même goût. S. Pierre, qui est un peu vieux, était
las d'ouvrir les portes à toutes ces ames apportées par les anges; et sa
barbe et ses cheveux étaient baignés de sueur[416].
[Note 415: C. XXVI, st. 90.]
[Note 416: _Sicchè la barba gli sudava e'l pelo._ (St. 91.)]
La mort de Roland contraste avec ces bouffonneries de mauvais goût. Si
l'on en excepte quelques traits, elle est racontée avec autant d'intérêt
que de naïveté, qualité dominante et précieuse du style de l'auteur.
Presque tous les chevaliers et les soldats français ont péri; à peine en
reste-t-il un petit nombre qui, sans reculer d'un pas, continuent à
vendre chèrement leur vie. Roland, après avoir sonné à trois reprises de
son terrible cor, accablé de fatigue et de soif, se rappelle une
fontaine voisine; il s'y traîne avec son bon cheval Veillantin, qui
expire en y arrivant. Roland fait de tristes adieux à ce vieux compagnon
de ses exploits; il sent lui-même que sa fin approche. Il essaie de
briser son épée Durandal, en frappant à coups redoublés sur les rochers;
mais les rochers volent en éclats, et Durandal reste dans sa main tout
entière. Cependant Renaud, Richardet et le bon Turpin, demeurés seuls de
tous les chrétiens, étaient parvenus à repousser encore les Sarrazins
hors du vallon de Roncevaux, et les avaient poursuivis quelque temps
dans les montagnes. En revenant, ils passent auprès de la fontaine où
est Roland. Il les embrasse tendrement, et leur déclare qu'il se sent
près de mourir. L'archevêque Turpin le confesse et l'absout. C'est
encore un de ces endroits où il est difficile de ne pas soupçonner
l'intention du poëte. La confession de Roland, faite tout haut, est
simple et de bonne foi; mais Turpin lui répond: «Je ne t'en demande pas
davantage; il suffit d'un _Pater noster_, d'un _Miserere_, ou si tu veux
d'un _Peccavi_, et je t'absous par le pouvoir du grand _Cephas_, qui
prépare ses clefs pour te recevoir dans l'éternel séjour[417].» C'est la
traduction littérale de ce passage qui doit, comme plusieurs autres,
laisser peu d'incertitude sur l'esprit dans lequel il est écrit.
[Note 417:
_Disse Turpino: e' basta un Pater nostro
E dir sol miserere, o vuoi peccavi;
Ed io t'assolvo per l'officio nostro
Del gran Cefas che apparecchia le chiavi
Per collocarti nello eterno chiostro._
(C. XXVII, st. 120.)]
Il n'en est pas ainsi de la prière de Roland et de sa mort. La prière
est un peu longue[418]; mais elle est simple et ne manque ni de vérité
ni d'onction. L'ange Gabriel lui apparaît, et tient un long discours sur
lequel il y aurait encore beaucoup à dire; mais ensuite on ne peut se
défendre d'être ému en voyant comment expire ce fameux et intrépide
champion de la foi, car dans tous ces premiers poëmes, Roland n'est pas
autre chose, et il n'abandonne jamais ce caractère. Je ne sais quoi de
surnaturel respire dans son air et dans tous ses mouvements. Turpin,
Renaud et Richardet sont debout autour de lui, comme de tendres enfants
qui regardent mourir un père. Enfin, Roland se lève, il enfonce en terre
la pointe de sa redoutable épée; puis il embrasse la poignée, dont la
garde forme une croix; il la serre contre sa poitrine: puisqu'il ne peut
en mourant tenir ainsi l'objet de l'adoration des chrétiens, il veut que
ce fer lui en tienne lieu. Il le presse, il lève les yeux au ciel, et il
expire[419]. Cela est beau, cela est pathétique et sublime; cela doit
plaire aux plus incrédules comme aux plus zélés croyants.
[Note 418: St. 121 à 130.]
[Note 419: St. 153.]
Cependant Charlemagne, arrivé à Saint-Jean-Pied-de-Port, est instruit de
la perte de son avant-garde et de la trahison de Ganelon son favori. Il
le fait arrêter, et marche pour se venger de Marsile. Après avoir
pleuré, sur le champ de Roncevaux, les braves qui l'ont inondé de leur
sang, et embrassé les restes de son cher Roland, qui se raniment à sa
vue, et lui remettent miraculeusement la terrible épée Durandal,
l'empereur poursuit les Sarrazins, leur livre une bataille sanglante,
détruit leur armée, assiége Sarragoce, où Marsile s'est réfugié, la
prend d'assaut, et retient ce roi prisonnier. Instruit de l'endroit de
ses jardins où il avait formé son complot avec le comte de Mayence, il
l'y fait conduire attaché comme un criminel, et le fait pendre au
caroubier qui ombrageait la fontaine. Le traître Ganelon est exposé sur
un chariot aux insultes et à la fureur du peuple et des soldats,
tenaillé et enfin écartelé. Les corps de quatorze paladins sont embaumés
et transportés, chacun dans leurs états ou dans leurs terres, avec tous
les honneurs dus à leur rang et à leurs exploits[420].
[Note 420: C. XXVIII.]
On ne peut nier que toute cette dernière partie du poëme ne soit
véritablement épique; et même, il faut le dire, on a lieu de s'étonner
qu'aucun poëte français n'ait traité ce sujet national, qui, dégagé des
folies, des exagérations et des invraisemblances dont les poëtes
italiens l'ont chargé, serait susceptible de tous les ornements et de
tout l'intérêt de l'épopée. Malgré la trempe naturelle de son génie,
contre laquelle on lutte toujours en vain, et malgré le dessein qu'il
avait évidemment formé de faire un poëme plaisant, pour amuser Laurent
de Médicis, sa mère et leurs amis, le _Pulci_, dans ce dénoûment, est
souvent pathétique, parce qu'il est poëte, et que son sujet le domine et
le pousse en contre-sens de son génie.
Il s'en plaint lui-même, avec son originalité ordinaire, dans le début
de ce 27e. chant. «Comment, dit-il, puis-je encore rimer et chanter des
vers? Seigneur, tu m'as conduit à raconter des choses capables de faire
verser au soleil des larmes de pitié, et qui ont déjà obscurci sa
lumière. Tu vas voir tous tes chrétiens dispersés, et tant de lances et
d'épées teintes de sang, que si quelqu'un ne vient à mon secours, cette
histoire finira par être une vraie tragédie. C'était pourtant une
comédie que je voulais faire sur mon bon roi Charles, et Alcuin me
l'avait promis[421]; mais la bataille sanglante et cruelle qui s'apprête
rend ma résolution douteuse et mon ame incertaine. Ma raison hésite, et
je ne vois plus aucun moyen de sauver Roland.»
[Note 421:
_Ed io par commedia pensato avea
Iscriver del mio Carlo finalmente,
Ed Alcuin così mi promettea;
Ma la battaglia crudele al presente_
_Che s'apparecchia impetuosa e rea
Mi fa pur dubitar drento alla mente
E vo colla ragion quì dubitando,
Perch'io non veggo da salvare Orlando._
(C. XXVII, st. 2.)]
Cette dernière citation suffirait pour faire voir dans quelle classe il
faut définitivement ranger ce poëme du _Morgante_; il est assez peu lu,
même en Italie, si ce n'est par les philologues qui en recherchent les
finesses natives et les anciens tours de la langue toscane; mais d'après
cet aveu positif de l'auteur, à peine est-il besoin de le lire pour
savoir ce qu'on en doit penser. L'éditeur de la bonne édition de
Naples[422] a dit fort sensément à ce sujet: «On ne me fera jamais
croire que Louis _Pulci_, doué d'un génie si vif et d'un esprit si
distingué, orné de tant de connaissances et de doctrine, fût d'un autre
côté formé d'une pâte si grossière, que cherchant à faire un poëme
héroïque, noble et grave, il n'eût réussi qu'à en faire un
souverainement ridicule, et qui l'est au point que si quelqu'un en
entreprenait un exprès dans ce genre, il ne parviendrait pas, à beaucoup
près, à en produire un si plaisant.» Cet éditeur aurait pu lever toute
incertitude sur les intentions du poëte, en citant pour autorité ces
deux stances; mais il a peut-être fait comme bien d'autres éditeurs, qui
se donnent à peine le soin de lire les livres qu'ils publient.
[Note 422: Sous la date de Florence, 1732, in-4º.]
Il est donc certain que l'intention du _Pulci_ fut de faire un poëme
comique; il ne l'est pas moins qu'à quelques endroits près, il fut
très-fidèle à cette intention. Il se fit une étude de nourrir son style
de tous les proverbes populaires, et de tous les dictons familiers dont
la langue toscane abonde, et dont, au grand contentement des Florentins,
un grand nombre qui a péri se retrouve dans son ouvrage, mais qui sont
essentiellement opposés au sublime et à la gravité qu'exige la véritable
épopée. Gravina ne va peut-être pas trop loin, lorsqu'il dit «que
l'auteur du _Morgante_ se proposa de jeter du ridicule sur toutes les
inventions romanesques des Provençaux et des Espagnols, en prêtant des
actions et des manières bouffonnes à tous ces fameux paladins[423]; en
renversant, dans les faits qu'il leur attribue, tout ordre raisonnable
et naturel de temps et de lieux; en les faisant voyager de Paris en
Perse et en Égypte, comme s'ils allaient à Toulouse ou à Lyon; en
accumulant dans le cercle de peu de jours les faits de plusieurs
lustres; en tournant en dérision tout ce qu'il rencontre de grand et
d'héroïque; en se moquant même des orateurs publics, dont il ne manque
jamais de contrefaire plaisamment les phrases affectées et les figures
de rhétorique.» Mais le même critique reconnaît aussi[424] qu'à travers
tout ce ridicule dans les inventions et dans le style notre poëte ne
laisse pas de peindre les moeurs avec beaucoup de naturel et de vérité,
soit qu'il représente l'inconstance et la vanité des femmes, ou
l'avarice et l'ambition des hommes; et qu'il donne même aux princes des
leçons utiles, en leur montrant à quel danger ils exposent et leurs
états et eux-mêmes, lorsqu'ils mettent en oubli les braves et les sages,
pour prêter l'oreille aux fourbes et aux flatteurs.
[Note 423: _Ha il Pulci_ (_benchè à qualche buona gente si faccia
credere per serio_) _voluto ridurre in beffa tutte l'invenzioni
romanzesche, sì Provenzali come Spagnuole, con applicare opere e maniere
buffonesche a que' Paladini,_ etc. (_Della Ragion poët._, Nº. 19, p.
108.)]
[Note 424: _Ibid._, p. 109.]
Sans prétendre trouver dans le _Morgante maggiore_ de si hautes leçons,
il faut le lire, d'abord pour étudier dans une de ses meilleures sources
cette belle langue toscane; et ensuite pour reconnaître dans ce poëme
bizarre, où l'auteur paraît n'avoir suivi d'autre règle que l'impulsion
de son génie, les traces d'un genre de composition poétique déjà essayé
avant lui, genre dans lequel il a servi à son tour de modèle à des
poëtes dont l'originalité a paru être le premier mérite. La véritable
histoire littéraire recherche avec autant de soin l'origine et la
filiation des inventions poétiques et des créations du génie, que
l'histoire héraldique en met à rechercher la descendance et la source
des titres et des blasons. Je ne crains donc pas de m'arrêter avec
quelque détail sur ces premiers pas de l'épopée moderne. Cela est
d'autant plus nécessaire qu'ils sont en général moins connus, et qu'on
ne peut cependant sans les connaître, bien apprécier les ouvrages où le
génie épique a prodigué toutes ses richesses, et semble avoir atteint
toute sa hauteur.
Quelque temps après que le _Pulci_ eut amusé, par les folies de son
_Morgante maggiore_, les Médicis, déjà maîtres, quoique simples citoyens
de Florence, un autre poëte, privé de la vue, et accablé d'infortunes,
se proposa d'égayer, par d'autres folies, les Gonzague, souverains de
Mantoue, et de s'égayer lui-même, dans des circonstances qui n'avaient
souvent rien de gai, ni pour ses patrons ni pour lui. Ce poëte, qui n'a
quelque célébrité que sous le nom de l'_Aveugle de Ferrare_, mais dont
le nom de famille était _Bello_[425], tira aussi des vieux romans de
Charlemagne, un sujet qu'il traita d'une manière originale et sans
s'astreindre, comme le _Pulci_, à toutes les formes établies par les
romanciers populaires des âges précédents.
[Note 425: Il se nommait _Francesco Bello_, mais on ne le connaît
que sous le nom de _Francesco Cieco da Ferrara_.]
Son poëme, intitulé _Mambriano_[426], beaucoup moins connu que le
_Morgante_, mérite cependant de l'être. Il ne peut servir autant à
l'étude de la langue, qui n'y est pas, à beaucoup près, aussi pure; le
goût et la décence y sont encore moins ménagés; mais son originalité
même, et la position malheureuse de son auteur, inspirent une sorte
d'intérêt. Plusieurs parties de sa fable n'en sont pas entièrement
dépourvues, et il faut avoir au moins une légère idée du _Mambriano_,
pour achever de bien connaître ce premier âge de l'épopée italienne.
[Note 426: Le titre entier est: _Libra d'arme e d'amore nomato
Mambriano, composto per Francisco Cieco da Ferrara._ Il fut imprimé
quelque temps après la mort de l'auteur, en 1509, à Ferrare, in-4º.;
réimprimé à Venise, 1511, in-4º.; à Milan, 1517, in-8º., vers la fin du
quinzième siècle; réimprimé à Milan, 1517; à Venise, 1518; _ibid._,
1520; et plus correctement, _ibid._, 1549.]
Mambrien est un roi de Bithynie et d'une partie de la Samothrace, jeune,
beau et vaillant, mais très-mauvaise tête. Renaud de Montauban avait
tué le roi Mambrin, son oncle, et s'était emparé de ses armes. Mambrien
quitte ses états pour venger son oncle, après avoir juré solennellement
à sa mère, soeur de Mambrin, de n'y jamais revenir qu'il n'ait tué Renaud
et détruit Montauban. Il s'embarque avec une troupe choisie, malgré les
conseils d'un vieillard qui veut le détourner de cette entreprise. Il
est assailli d'une tempête; son vaisseau est submergé, ses compagnons
noyés, et lui jeté sans mouvement sur le rivage d'une île où régnait la
belle fée Carandine. Elle le recueille, le conduit dans ses jardins et
dans son palais, et lui fait oublier Renaud, Montauban et tous ses
projets de vengeance. Un songe les lui rappelle. Il veut quitter
Carandine, et lui en avoue la cause. La magicienne lui propose d'amener
Renaud dans son île; elle évoque ses démons familiers qui la conduisent
en France, sur un vaisseau construit et équipé tout exprès. Elle
apparaît à Renaud pendant son sommeil, l'invite à venir courir pour elle
l'aventure la plus brillante. Renaud, aussi galant que brave, se
réveille; et, voyant que ce n'est point un songe, s'arme, monte sur
Bayard, se laisse conduire, suit Carandine sur son vaisseau; elle arrive
avec lui dans son île, au bout de trois jours, comme elle l'avait promis
à Mambrien.
Elle dit alors à Renaud qu'elle l'a amené pour qu'il la délivre d'un
guerrier déloyal qui veut sa mort; mais avant tout, elle lui accorde les
mêmes droits qu'elle avait accordés à Mambrien, et qu'elle jure bien
n'avoir jamais donnés à personne. Mambrien la surprend dans les bras de
Renaud, l'accable de reproches, et défie son ennemi au combat. Pendant
qu'ils s'y préparent, plusieurs vaisseaux abordent dans l'île. Une
troupe nombreuse de Sarrazins en descend, et se met en ambuscade, à
l'insu de Mambrien. Le combat commence; il est terrible. Renaud allait
être vainqueur, lorsque deux cents des guerriers embusqués s'élancent
avec de grands cris, et l'attaquent tous à la fois. Sans s'étonner, il
se jette au milieu d'eux, tue les uns, blesse ou renverse les autres, et
met ce qui reste en fuite. Le combat recommence avec Mambrien. Renaud,
près de vaincre, se voit encore entouré d'une troupe plus nombreuse que
la première, dont une partie l'attaque, tandis que l'autre enlève
Mambrien, blessé, pâle, presque mourant, et le porte à bord d'un
vaisseau qui lève l'ancre, et l'emmène. Renaud se délivre encore de
cette troupe ennemie; ceux qui peuvent échapper se rembarquent, et vont
rejoindre le vaisseau de Mambrien.
Ils apprennent à leur roi que depuis son départ, Polinde, son
lieutenant, a fait courir le bruit de sa mort, s'est emparé de son
trône, et que la reine sa mère s'est tuée de désespoir. Ils lui sont
restés fidèles, et se sont embarqués pour le chercher. Le hasard les a
conduits dans cette île, où ils sont venus à propos pour le sauver de
la fureur de Renaud. Mambrien, sur qui tant de maux fondent à la fois,
se désespère. Ses fidèles sujets le consolent; il reprend bientôt ses
folles espérances. Tous les rois ses amis et ses alliés lui fourniront
des secours en hommes et en argent; il renversera Polinde, reviendra
tuer Renaud, détruire Montauban, et même attaquer Charlemagne.
Cependant Renaud est resté maître de Carandine et de son île. Il
s'oublie dans les délices de l'amour et de la bonne chère. Pendant les
repas, de jolies nymphes chantent les exploits du chevalier, et
racontent des histoires galantes. La description des jardins de
Carandine et de son palais, des peintures dont il est décoré, et dont
les sujets sont tirés de la fable, de l'histoire des anciens héros et
même des héros modernes[427], est le premier exemple offert dans un
poëme italien, de ces sortes de descriptions qu'on trouve ensuite dans
presque tous. Les images et les expressions dont l'auteur se sert pour
peindre les jouissances de Renaud et de Carandine sont fort libres et
souvent assaisonnées de plaisanteries peu décentes. Dans une historiette
que les nymphes racontent à table, il y a des détails encore plus
libres, dans lesquels le poëte se complaît beaucoup plus long-temps, et
que l'on excuserait à peine dans les Nouvelles les plus licencieuses. Au
reste, il demande pardon aux lecteurs de les avoir trop arrêtés à de
pareils contes; mais puisque Renaud, qui était un si noble et si fameux
chevalier, n'a pas été maître de lui-même, et s'est laissé enchanter
dans cette île, comment lui, qui n'est qu'un vil soldat, n'aurait-il pas
commis la même faute[428]?
[Note 427: On y voit Cyrus, Alexandre, César et Pompée, et ensuite
Lancelot-du-Lac avec la belle Genèvre, et tous les chevaliers de la
Table ronde.]
[Note 428:
_Ma se Rinaldo, un tanto cavaliero
I cui fatti nel mondo furno immensi
Non potea rafrenar col divo impero
De la ragion, questi sfrenati sensi,
Che faro io vilissimo guerriero?_ etc.
(C. III, st. 2.)]
Mambrien ne perd pas ainsi son temps; mais il a bien de la peine à
rassembler les secours qu'il s'était promis. La lenteur de ses amis le
fait délibérer s'il n'aura point recours au grand khan des Tartares, à
Tamerlan et au roi de Danemarck. Dans le conseil où il délibère, un
vieux guerrier se lève, et lui raconte une fable d'Ésope, celle de
l'alouette, de ses petits et du maître d'un champ, d'où il conclut qu'il
ne faut point se fier sur ses voisins, mais s'aider et se servir
soi-même. Ces apologues étaient fort à la mode. On en trouve jusqu'à
trois dans le _Morgante_[429], où ils sont, comme ici, amenés et contés
d'une manière analogue à ce genre libre et fantasque, mais qui ne le
serait pas à la véritable épopée. Mambrien suit cette fois le conseil du
vieux guerrier; il aborde dans ses états de Samothrace, trouve des
sujets qui lui ont gardé leur foi, rassemble des troupes et marche
contre l'usurpateur. Polinde, abandonné de son armée, se sauve avec
trois cents hommes chez les Sabérites, peuplade féroce et guerrière
retirée dans les montagnes de l'Asie, chez qui tous les biens sont en
commun, même les femmes. Il les engage à prendre sa querelle, se met à
leur tête, et marche vers le camp de Mambrien pour le surprendre.
Heureusement pour ce dernier, un transfuge sabérite l'en instruit, et
lui promet en même temps de le délivrer de ses ennemis par un moyen
très-singulier. Pendant que les deux armées s'avanceront l'une contre
l'autre, il fera jouer aux musiciens de celle du roi un certain air qui,
chez les Sabérites, faisait danser tout le monde, jusqu'aux
chevaux[430]. La chose se passe ainsi. Dès que l'air se fait entendre,
les chevaux sabérites sautent, se dressent, jettent leurs cavaliers, qui
se mettent à danser aussi; Mambrien et ses soldats fondent sur eux, et
les taillent en pièces. Polinde s'enfuit dans un bois, où il est dévoré
par une ourse devenue furieuse, parce qu'elle avait perdu ses petits.
[Note 429: Le Renard et le Coq, c. IX, st. 20; le Renard tombé dans
un puits, _ibid._, st. 73; les Boeufs et leur ombre dans l'eau, c. XIII,
st. 31.]
[Note 430: Cant. III, st. 62 et 63.]
Mambrien est à peine remonté sur son trône qu'il reprend ses premiers
projets de vengeance et de conquête. Il laisse à la tête des affaires un
de ses conseillers les plus sûrs, et part avec une armée formidable sur
une flotte de sept cents voiles. Ici se trouve un long épisode de Roland
et d'Astolphe qui avait quitté la cour de Charlemagne pour chercher leur
cousin Renaud. Après beaucoup d'aventures, ils en ont une fort
désagréable en Espagne. Ils sont renfermés par les Sarrazins dans une
caverne où ils étaient descendus pour consulter une fée. Les ennemis en
ont muré l'entrée; il n'y peut pénétrer ni secours, ni vivres, ni
lumière. La fée ou magicienne qui se nomme Fulvie, les aurait bien
délivrés; mais ses démons ne lui obéissent plus. Ils sont tous retenus
par Carandine, qui ne veut pas que Renaud lui soit enlevé, et qui craint
que Maugis; cousin de Renaud, ne les emploie à le venir chercher dans
son île. Pendant que Roland est ainsi retenu, et menacé de périr dans le
creux d'une montagne, parce que les démons ne sont plus aux ordres de
cette magicienne, Montauban, assiégé par l'armée de Mambrien, manque par
la même raison du secours des enchantements de Maugis, et c'est ainsi
que cet épisode est assez adroitement lié à l'action principale.
Montauban est défendu par les trois frères de Renaud, Alard, Guichard et
Richardet, par ses deux cousins Vivien et Maugis, et par son intrépide
soeur Bradamante. C'est ici la première fois que cette héroïne paraît
dans l'un de ces romans du quinzième siècle. Elle y joue un des
principaux rôles; mais ce rôle, ainsi que presque tous les autres, est
tantôt héroïque et tantôt plaisant; et si Bradamante est souvent
terrible, elle est quelquefois aussi de fort bonne humeur. Les frères et
la soeur font une sortie, et renversent tout ce qui se présente devant
eux. Au moment où, malgré leurs efforts, ils sont près d'être accablés
par le nombre, on vient annoncer à Mambrien que Charlemagne en personne
attaque son camp, et a déjà défait un de ses sept corps d'armée.
Mambrien se retourne alors contre ces nouveaux ennemis. Le combat devint
furieux et la victoire incertaine. La nuit survient. Il y a des
prisonniers de part et d'autre. Charlemagne envoie Oger le Danois et son
fils Dudon proposer la paix à Mambrien, à condition qu'il quittera la
France, et rendra les paladins prisonniers. Mambrien, qui ne connaît
aucun droit des gens, reçoit mal les ambassadeurs, les fait arrêter, et
déclare qu'il va les envoyer, ainsi que les autres paladins, dans des
prisons éloignées et horribles, où ils seront privés de la clarté du
jour. Ces nouvelles répandent le deuil dans l'armée de Charlemagne. On
suspend les hostilités.
Mais un des esprits retenus par les enchantements de Carandine s'était
échappé vers Montauban, avait instruit Maugis du séjour de Renaud chez
cette magicienne, et de ce qu'il y avait à faire pour rompre le charme
qui l'y retenait. Il ne fallait que s'emparer du livre et du cor magique
de Carandine. Maugis déguisé en marchand grec, et conduit par son fidèle
démon, s'embarque, aborde dans l'île, est fort bien reçu de Carandine,
qui aimait les contes, et à qui il en fait un très-long et
très-libre[431]. Il travaille cependant de son métier d'enchanteur,
parvient à endormir Carandine, se saisit pendant son sommeil du livre et
du cor magique, rompt le charme, et emmène dans son vaisseau Renaud, qui
ne quitte pas sans regret cette douce vie. Carandine à son réveil se
livre à des plaintes amères. Elle voudrait mourir; mais peut-être au
reste fera-t-elle mieux de vivre, peut-être aura-t-elle le sort
d'Ariane, qui perdit un mortel et trouva un Dieu. Enfin, si elle veut
mourir, que ce soit du moins comme Médée, qui commença par se venger de
Jason[432].
[Note 431: C. VIII, st. 7 et 8.]
[Note 432: C. VII, st. 36 à 66.]
La bataille avait recommencé auprès de Montauban. Les Sarrazins avaient
l'avantage. Charlemagne et le reste de ses preux, d'un côté, Bradamante
et ses frères de l'autre, malgré des prodiges de valeur, étaient réduits
aux dernières extrémités, lorsque Renaud arrive sur le champ de bataille
avec son cousin Maugis, rallie les fuyards et fait changer la face du
combat. Les Sarrazins plient et sont mis en fuite à leur tour. La nuit
sépare une seconde fois les combattants. Mambrien en profite pour faire
sa retraite. Il fait avant tout emmener vers la mer et embarquer les
paladins prisonniers. Au point du jour, Renaud est très-fâché
d'apprendre que l'armée ennemie s'est rembarquée. Il jure de délivrer
les paladins, Mandrien les eût-il emmenés au bout du monde. Il lui faut
une année; Maugis lui en procure une par les moyens de son art. Hommes,
armes, vivres, bagages, tout est prêt dans cinq jours; tout part sous le
commandement général de Maugis, sur trois cents vaisseaux de transport
et deux cents galères qu'il avait équipés dans une nuit.
Cependant Roland et Astolphe, toujours renfermés dans leur caverne, y
étaient gardés par une troupe de mille Sarrazins. Roland, qui était très
dévôt, croit qu'il n'y a plus peur en sortir d'autre moyen que la
prière. Il en fait une très-fervente et très-longue. Il s'endort en la
finissant, comme s'il l'eût écoutée au lieu de la faire, et pendant son
sommeil, il a une vision prophétique[433]. Il croit voir le Diable qui
l'accuse d'hérésie devant le tribunal de J.-C. L'archange Michel prend
sa défense. Les ames de tous les païens qu'il avait convertis et fait
baptiser (car on sait qu'il avait pour ces bonnes oeuvres un très-grand
zèle) intercèdent pour lui. Les vierges et les saintes femmes, les
vertus théologales et les cardinales embrassent aussi sa cause. La
sentence du juge lui est favorable, et le serpent maudit est replongé
dans les enfers, couvert de honte et de confusion. Le bon augure de
cette vision se confirme dès le jour même. Les mille Sarrazins qui
gardaient l'entrée de la caverne étaient commandés par deux lieutenants;
ceux-ci prennent querelle au jeu; l'un d'eux tue l'autre; et n'espérant
aucun pardon du roi Balugant son général, il imagine de démolir le mur
qui fermait l'entrée de la caverne. Ou Roland y vit encore, et il n'aura
plus rien à craindre sous la protection de ce paladin; ou il est mort,
et où pourra-t-on jamais trouver d'aussi bonnes armes que les siennes?
Il se met donc à l'ouvrage avec ses soldats. Le mur tombe, et les
chevaliers sont délivrés. La seule nouvelle de Roland remis en liberté
répand une telle terreur parmi les Sarrazins d'Espagne, que le roi
Marsile se détermine à finir la guerre, et à payer tribut à Charlemagne.
[Note 433:
_Onde poi hebbe una alta visione
Ne la qual gli parea esser citato
Dinanzi a Christo a dire la sua ragione;
Che Pluto d'heresia l'havea accusato._
(C. IX, st. 63.)]
Roland saisit cette occasion pour convertir la magicienne Fulvie. Il la
marie ensuite avec un Sarrazin qu'il a converti comme elle. Tout cela
est fort exemplaire; mais ce qui ne l'est pas autant, c'est une Nouvelle
racontée à table par un bouffon, aux fêtes de ce mariage. Les
descriptions et les expressions en sont beaucoup plus libres que tout ce
que nous avons vu jusqu'ici. On croit lire, non pas une Nouvelle de
Casti, qui est plus délicat et qui écrit d'un meilleur style, mais les
contes les plus orduriers[434]; et cela vient immédiatement après le
chant où se trouvent une prière fervente, une vision sainte, un miracle
et deux conversions; et nous verrons bientôt ce qui augmente encore la
singularité de ces libertés et de ces contrastes.
[Note 434: Le Bouffon raconte qu'il était fort amoureux de sa femme,
qui l'était aussi de lui; mais il veut la mettre à l'épreuve pour savoir
de quelle nature est cet amour. Il va à la chasse, et feint d'avoir été
grièvement blessé par un sanglier dans un endroit très-sensible; il se
fait rapporter tout sanglant, et enveloppé, à cet endroit, de linges
baignés de sang. Il fait décider, par un chirurgien qui est dans sa
confidence, que le mal est sans remède, et que désormais sa femme doit
se réputer veuve, quoiqu'il vive et se porte bien. La dame donne dans le
piége, et veut laisser-là feu son mari; mais il lui fait aisément voir
qu'on l'a trompée, et le raccommodement s'ensuit. Ce beau récit remplit
cinquante-six octaves, et le poëte prend bien soin, en commençant,
d'avertir que Fulvie et toutes les dames et toutes les demoiselles
étaient présentes. (C. X, st. 5.)]
Le lieu de la scène a changé. Mambrien, et ensuite Renaud sur ses pas,
sont arrivés en Asie avec leurs armées et ont recommencé la guerre,
tandis que Roland est appelé par d'autres aventures en Afrique. Mambrien
est vaincu dans plusieurs batailles. Les enchantements de Maugis se
joignent contre lui aux armes de Renaud, de sa soeur et de ses trois
frères. Les paladins qu'il avait emmenés prisonniers, sont délivrés par
une opération toute simple. Renaud va se poster avec son armée sur une
montagne, en face du fort où étaient enfermés les prisonniers, et qui
était tout auprès de l'armée de Mambrien; Maugis transporte la citadelle
entière sur la montagne où est Renaud, qui y entre alors sans difficulté
et en tire tous ses amis. Mambrien, déconcerté par cette manière de
faire la guerre, consent à traiter de la paix.
Un des deux ambassadeurs qu'il envoie est Pinamont, empereur de
Trébizonde. C'est un vieillard qui, malgré son grand âge, est amoureux
fou de Bradamante. Il sollicite cette commission pour la voir et lui
déclarer son amour. Il n'y manque pas dès la première occasion. La soeur
de Renaud, guerrière intrépide, mais toujours femme, trouve plaisant de
se moquer de lui. Elle feint de n'être pas insensible; elle l'appelle
son ami, et lui montre enfin les dispositions les plus favorables. Mais
il connaît sans doute son usage: tout chevalier qui désire sa main, doit
d'abord se battre avec elle en champ clos, et s'il est vaincu, elle lui
enlève son cheval, son armure, et le renvoie à pied couvert de honte,
dans l'équipage d'un simple voyageur. Pinamont, plutôt que de renoncer à
ce qu'il aime, accepte le combat. Le jour est pris, le lieu choisi; mais
le vieux roi, trop amoureux et trop impatient, ne dort point de toute la
nuit, et au lieu de se rendre de bon matin à l'endroit indiqué, il y
arrive avant le jour, à cheval, tout armé, prêt à combattre. La
fraîcheur du matin l'endort sur son cheval. Bradamante vient, suivie de
quelques chevaliers; elle s'aperçoit que Pinamont est endormi, et
s'amuse à lui jouer un tour. Elle prend son cheval par la bride, et le
conduit au camp, à l'entrée de sa tente. Là, vigoureuse comme un
athlète, elle enlève le cavalier malencontreux, le porte sur ses bras
dans la tente, et va le coucher sur un lit. Il s'éveille enfin.
Bradamante lui fait accroire qu'elle s'est battue contre lui, et qu'elle
l'a renversé d'un coup de lance. Le bonhomme a beau ne se souvenir de
rien, les chevaliers qui sont présents lui attestent le fait. Il finit
par le croire si bien, qu'il consent à se faire saigner copieusement
pour prévenir les suites du coup de lance qu'il a reçu[435].
[Note 435: C. XV.]
Ce n'est pas la seule comédie que ce burlesque empereur donne à ses
dépens. Il a de grandes prétentions à la danse, et veut absolument,
avant de retourner à l'armée de Mambrien, danser avec Bradamante. On lui
en donne le plaisir. Il danse d'abord avec sa cotte d'armes et le reste
de l'habillement d'un chevalier. Cela est déjà fort ridicule; mais
Renaud, pour pousser la plaisanterie jusqu'au bout, dit tout haut que
Pinamont danserait bien mieux s'il se mettait à la légère, comme font
les jeunes gens. En dépit de son âge et de sa dignité, le vieil empereur
de Trébizonde se dépouille de son armure, et reste en habit si court,
qu'en dansant et en tournant il commet les indécences les plus
grotesques[436]. Il tombe, et c'est encore bien pis. Le poëte se
complaît à détailler les effets de cette chute. Le pauvre roi sort tout
honteux, et les chevaliers et les dames en rient long-temps et de bon
coeur. Le caractère de cet épisode dit assez de quel genre est tout le
poëme; mais du moins n'a-t-on jamais prétendu que le _Mambriano_ fût un
poëme sérieux.
[Note 436:
_Rinaldo alhor scopiava da le risa
Mirando quel giupon fatto a l'antica,
Di sotto ai qual pendea la camisa
Che gli copriva le brache a fatica,_ etc.
(C. XVII, st. 17, 18 et 19.)]
La paix n'ayant pu se conclure, on reprend les hostilités. La fortune
continue d'être contraire à Mambrien. Après plusieurs défaites, voyant
encore son armée en déroute, il se retire dans une forêt et se livre au
désespoir. Privé de sommeil depuis plusieurs jours, il succombe enfin à
la fatigue et s'endort. Renaud, qui l'avait suivi de loin pour le
combattre, arrive peu de temps après et le trouve profondément endormi.
Or, il faut savoir que Mambrien l'avait accusé hautement d'avoir tué
Mambrin son oncle en trahison, et le trouvant endormi dans un bois,
Renaud, qui lui avait soutenu plusieurs fois, les armes à la main, qu'il
avait menti par la gorge, le lui prouve bien mieux en ce moment: il le
réveille, le défie au combat, et, le trouvant désarmé de son casque, il
le lui remet sur la tête et l'attache lui-même. Ils se battent à
outrance. Blessés tous deux, Mambrien l'est beaucoup davantage et plus
dangereusement. Il tombe; Renaud l'allait tuer, quand la fée Carandine,
qui était sortie de son île, où elle s'ennuyait seule, et s'était mise à
chercher ses deux amants, paraît, et demande au vainqueur la vie du
vaincu. Renaud la lui accorde; mais à condition que Mambrien
reconnaîtra publiquement qu'il a menti en l'accusant d'avoir tué son
oncle traîtreusement; qu'il fera même graver cette déclaration sur la
pierre, pour que tout l'avenir sache qu'il a tué Mambrien, non en
assassin, mais en brave; qu'enfin Mambrien paiera un tribut à l'empereur
Charlemagne, pour l'indemniser de la guerre injuste qu'il lui a faite.
Mambrien, plutôt vaincu par la générosité de Roland que pour éviter la
mort, consent à tout, tient ses promesses, épouse Carandine, et rentre
paisiblement avec elle dans ses états.
Roland, après avoir mis à fin de grandes aventures en Afrique, repasse
en Espagne, et de là en France. Renaud y revient de son côté.
L'intrigue, ou l'action principale, est finie; le reste du poëme est un
pur remplissage. Ce ne sont plus que des voyages sans but, des
enchantements, des tournois, des faits d'armes sans objet, des épisodes
croisés par d'autres épisodes. Nous ne sommes qu'au 25° chant; les vingt
qui restent sont remplis de cette manière. Enfin, Roland, Renaud, et
tous les autres paladins sont réunis autour de Charlemagne, et l'auteur
déclare que son poëme est fini. Il prononce comme par hasard le nom de
Mambrien, dont il n'avait pas parlé depuis long-temps. «Puisque j'ai
commencé par lui, dit-il, je veux que ce livre porte son nom. Turpin lui
a donné un titre semblable, écrivain fameux qui, pour tout l'or du
monde, n'aurait pas écrit un mensonge; qui croit le contraire est en
délire et ne fait que rêver[437].»
[Note 437:
_Che simil titol du Turpin gli è dato,
Scrittor famoso, il qual non scriveria
Per tutto l'or del mondo una menzogna;
E chi il contrario tien, vaneggia e sogna._]
Ce sont là les derniers mots de son poëme; et il n'a pas attendu la fin
pour parler sur ce ton de la prétendue chronique, d'où il feint de tirer
les événements qu'il raconte, sans se soucier beaucoup qu'on le croie.
C'est un genre de plaisanterie assez souvent employé par le _Pulci_, et
dont, après eux, l'Arioste a su si bien faire usage. Par exemple, on
reconnaît un des tours familiers au chantre de Roland, dans ce jeu
d'esprit de l'Aveugle de Ferrare; seulement, l'Arioste, dont le goût
était plus pur, ne s'y serait pas arrêté si long-temps. Bradamante tue
un géant d'une taille si démesurée, qu'il écrase dans sa chute un roi
sarrazin et son cheval, et les écrase si bien, qu'il les enfonce en
terre, et les enfonce si avant, que jamais depuis on n'en a pu retrouver
de traces, ni avoir de nouvelles. L'histoire en fut écrite à Montauban;
on peut même encore l'y voir en passant dans ce pays-là; et ce fut
Bradamante qui l'écrivit de sa main[438]. Tous les auteurs sont d'accord
pour dire que ce roi fut tué du coup et enterré, il y en a seulement qui
ne croient pas qu'on ne l'ait jamais pu retrouver. Cela fit beaucoup de
bruit à Paris parmi les savants. «Turpin, pour décider la question, a
écrit que le roi fut réduit en poussière; mais, au reste, comme ce n'est
pas un article de foi, prenez là-dessus le parti qu'il vous plaira;
l'auteur vous en laisse la liberté[439].»
[Note 438: C. VIII, st. 34, 35.]
[Note 439:
_Turpin volendo poi tal question solvere
Scrisse che colui s'era fatto in polvere._ (St. 36.)
_Ma poi ch'el non è articulo di fede
Tenete quella parte che vi piace
Che l'autor liberamente vel concede._
(St. 37.)]
Ce que j'ai pu laisser entrevoir des plaisanteries répandues dans le
_Mambriano_ suffit pour prouver que le plus grand nombre n'est pas, à
beaucoup près, d'un aussi bon genre. L'auteur était malheureux, pauvre
et aveugle; il se consolait en mettant en vers toutes les folies qui lui
venaient à l'esprit. Ce n'est pas sans doute ainsi que se consolait
Homère; mais il y aurait une rigueur excessive à ne pas reconnaître dans
ce poëme, à travers tout ce qu'il contient d'absurdités, de bizarreries
et d'indécences grossières, de la verve, de la gaîté, un talent de
peindre peu commun, et plusieurs des qualités qui constituent le génie
poétique.
J'ai dit que ce poëte ne s'était pas soumis, comme le _Pulci_, à toutes
les formes qu'il avait trouvées établies. La seule cependant dont il se
soit dispensé est celle qui clouait, au début et à la fin de chacun des
chants, une prière chrétienne. Il conserva bien l'usage d'adresser la
parole à ses auditeurs, de les renvoyer d'un chant à l'autre, d'en finir
un en leur annonçant ce qu'ils verront dans celui qui doit suivre; mais
à la place des invocations pieuses, des oraisons et des textes
bibliques, il imagina le premier de commencer tous ses chants par une
invocation poétique, ou par une digression quelconque, relative, soit à
l'action du poëme, soit à ses circonstances personnelles, ou à celles
dont il était environné. C'est lui, en un mot, qui a fourni le premier
modèle de ces agréables débuts de chant, que l'Arioste porta bientôt
après à la perfection, comme toutes les autres parties du roman épique;
c'est lui du moins qui essaya le premier de transporter chez les
modernes le modèle que Lucrèce avait donné chez les latins, de cette
forme poétique.
L'invocation de son premier chant est adressée à Clio, qu'il prie
d'amener avec elle Euterpe et Polymnie[440]; celle du second l'est à
Apollon[441]; une autre l'est à Mars[442]; une autre à Vénus[443].
Tantôt le poëte se recommande à cette puissance suprême de qui procède
tout le bien qui est en nous[444]; tantôt, ayant à décrire les fêtes
d'un grand mariage, il invoque deux fois le dieu d'Hymen[445]. Il
termine un chant en disant qu'il ne peut plus chanter, tant il a
soif[446]; il commence le suivant en avouant que Silène est venu à son
secours, et lui a fait boire de très-bon vin, cueilli depuis plusieurs
jours dans le jardin même de Bacchus, qu'il a ensuite bien dormi, et
repris des forces pour continuer son histoire[447]. Il finit le
treizième en disant que Renaud porte à Mambrien un coup si terrible, que
lui, poëte, en quitte sa lyre de peur; et il dit en commençant le
quatorzième, qu'ayant écarté la peur qui lui a fait déposer sa lyre, il
la reprend pour raconter la suite de ce combat. Il vivait à Mantoue,
sous les Gonzague; c'est pour eux qu'il composait ce poëme. Au début de
son douzième chant, il apostrophe son génie. L'astre des Gonzague se
lève plus brillant que jamais; il faut produire des fleurs et des roses
poétiques, sous l'influence de ses rayons[448].
[Note 440:
_O Clio, se mai benigna ti mostrati
In alcun tempo, dimostrati adesso;
Fortifica il mio stil tanto che basti
E fa ch' Euterpe tua ti seda apresso,_ etc.]
[Note 441:
_O sacro Apollo, tempra la mia cetra
Che possa raccontar le magne prove,_ etc.]
[Note 442: C. V.]
[Note 443: C. XV.]
[Note 444: C. VII.]
[Note 445: C. X et XI.]
[Note 446: C. VIII.]
[Note 447: C. IX.]
[Note 448:
_Svegliati ingegno mio, comincia hormai
L'opera tua, che'l Gonzagesco sole
Si rapresenta a te più bel che mai.
Sforzati germogliar rose e viole,
Mentre che lui ti porge i sacri rai,_ etc.]
La description du printemps en commence plusieurs, et ferait croire que
c'était dans cette saison que la veine poétique de l'auteur se rouvrait
chaque année. Une fois, il invoque toutes les Muses ensemble, sans
savoir même si elles pourront lui suffire[449]; et une autre fois, ce
Dieu incompréhensible, triple par le nombre des personnes et unique dans
son essence, qui est le principe et la fin de toutes choses[450]. Le
chant suivant est adressé à sa douce Muse[451]. Dans celui où il les
invoque toutes à la fois, il reconnaît qu'il aurait besoin d'avoir le
style de Virgile, qu'il lui faudrait monter ses vers sur le ton
retentissant de ceux de l'_Énéide_. Il rappelle, avec moins de tristesse
que d'originalité, l'infirmité qui l'afflige. Il a laissé Roland enfermé
dans une caverne obscure; il ne sait comment l'en retirer. «Prends
patience, lui dit-il, ô brave sénateur romain! si tu es enseveli dans
les ténèbres, souviens-toi que je suis privé de la lumière et forcé
d'agir en aveugle[452].»
[Note 449: C. XVIII.]
[Note 450:
_O incomprensibil Dio, bontà ineffabile,
Trino in persone e unico in essentia,
Principio e fin d'ogni cosa mutabile,_ etc.
(C XX.)]
[Note 451:
_Non più riposo, o dolce mia Camena,_ etc.]
[Note 452:
_Habbi patienza, o senator romano;
Poscia che sei fra tenebre sommerso
Ricordati che lume non è meco
E ch' io convegno adoperar da cieco._
(C. XVIII, st. 3.)]
Le début du vingt-quatrième chant est le plus remarquable. «L'astre des
saisons avait ramené le printemps; Mars, voyant la campagne ornée de
fleurs, avait abandonné la Thrace, lorsque j'appris que la fureur
gallicane, dont Rome garde encore la mémoire, recommençait ses ravages.
Je pris ma lyre, pour ne point paraître au milieu des autres poëtes
comme une pierre insensible. Mais reconnaissant que dans les affaires
modernes on ne peut contenter tout le monde, que souvent un homme loue
et l'autre blâme des fruits cueillis au même arbre; voyant naître parmi
nous des rivalités publiques et secrètes, qui causent tant de dommages,
d'inimitiés, de querelles et de malheurs, je ne parlerai plus que de tel
qui, Dieu le sait, peut-être n'exista jamais[453].»
[Note 453:
_Dirò di tal che Dio sa se'l fu mai._
(St. 2.)]
Ceci a rapport à l'expédition de Charles VIII en Italie. On voit qu'à
l'approche des Français, les poëtes italiens décochèrent contre eux les
traits impuissants de la satyre, et que notre poëte prit part à ce
mouvement. Mais les succès de nos armes et la fureur des partis qui ne
tarda pas d'éclater, l'obligèrent à faire retraite; il revint à son
poëme; et, dans la crainte des véritables héros, il se remit à en
célébrer d'imaginaires. C'était le parti le plus sage assurément; mais
il ne s'en tint pas là: il voulut chanter le vainqueur de sa patrie; et
le sort des armes ayant changé peu de temps après, il fallut, par une
seconde palinodie, tâcher d'effacer la première. On le suit, presque
chant par chant, dans ces vicissitudes embarrassantes; et l'on ne peut
s'empêcher de reconnaître dans les divers degrés de son infortune, les
suites de sa faiblesse et de sa versatilité.
Mais on reconnaît aussi le poëte dans la manière dont il les exprime.
Tantôt il invoque l'étoile polaire, pour qu'elle vienne guider son frêle
vaisseau, assailli par la tempête et poussé par l'impétuosité des vents,
dans des régions où ne brille aucune étoile[454]; tantôt il s'adresse à
Persée; il lui dit de remonter sur son cheval, et de faire jaillir une
autre fontaine. Celle de l'ancien Parnasse ne suffit plus; et ce n'est
plus assez des neufs soeurs; il lui faut une source plus profonde et des
Muses plus ingénieuses et plus vives, pour célébrer un nouveau Charles,
qui a fait, en si peu de temps, de si grandes choses, que si la fin
répond au commencement, il effacera la gloire de César, de Pompée, de
Fabius et de Scipion[455].
[Note 454: C. XXVII.]
[Note 455: C. XXXI.]
Cette galanterie est adressée à Charles VIII; mais dès le chant suivant,
ce n'est plus que le brouillard gallican qui est descendu des montagnes,
et qui a couvert de sa maligne influence toutes les plaines où le Tésin,
le Tanaro, l'Adda et la Trébie, montrent leurs eaux teintes de sang. On
lui dit cependant toujours qu'il faut qu'il chante les armes, les
amours, les choses les plus agréables et les plus douces; mais le temps
est si contraire au chant, que chacun de ses vers se résout en
larmes[456]. L'hiver survient, et lui rend son entreprise encore plus
difficile à suivre[457]. Il la suit cependant avec courage. Enfin, le
printemps vient lui rendre le génie et la voix[458]; mais la guerre
arrive encore avec le printemps: il faut qu'il chante au bruit des
armes[459]. Ses malheurs deviennent plus insupportables; il est
abandonné des Muses[460], des hommes et du ciel. La pauvreté d'un côté;
de l'autre, les fureurs de la guerre l'enlèvent tellement à lui-même,
que souvent il compose, il écrit, sans savoir s'il est mort ou
vivant[461]. Mais enfin il avance dans son ouvrage; il le termine, et
n'invoque plus au dernier chant que le secours des Muses[462].
[Note 456: C. XXXII.]
[Note 457: C. XXXIV.]
[Note 458: C. XXXV.]
[Note 459: C. XXXVI.]
[Note 460: C. XXXVII.]
[Note 461:
_In modo che talor compono e scrivo
E non discerno s'io son morto o vivo._
(C. XXXVIII, st. 3.)]
[Note 462: C. XLV.]
Il eut à peine le temps de l'achever. La mort le surprit avant qu'il pût
corriger son poëme et y mettre la dernière main[463]. Ce fut un de ses
parents qui le publia quelque temps après; et ce qui est
très-remarquable quand on a vu de quelle espèce d'ornements la fable du
_Mambriano_ est souvent embellie, il le dédia au cardinal Hippolyte
d'Este, à ce même prélat pour qui l'Arioste composait alors son beau
poëme, et qui, si l'on en croit un mot trop fameux[464], le jugea si
sévèrement et si mal. L'éditeur affirme que l'intention de son
malheureux parent était de changer tout le début de son premier chant,
et de le consacrer à son Éminence dans des stances qu'il y comptait
ajouter. Ce qu'il dit des bontés que le cardinal avait eues pour
l'auteur, dans les derniers temps de sa vie, prouve que l'Aveugle de
Ferrare, mécontent des Gonzague, s'était attaché à la maison d'Este, et
plus particulièrement au cardinal Hippolyte; mais en cela, comme en tout
le reste, il paraît que le changement ne put vaincre sa mauvaise
fortune, et que Ferrare sa patrie ne lui fut pas plus favorable que
Mantoue.
[Note 463: Charles VIII fit son expédition en 1494 et 1495. Il
parait donc que le _Cieco_ mourut vers la fin du siècle.]
[Note 464: Voyez ci-après, chap. VII, Notice sur la Vie de
l'Arioste.]